LE DÉPART DE M. ZOLA
Tandis que le public évacue la salle d'audience, un incident assez vif se produit dans la galerie de Harlay, à l'entrée du couloir des Prisons. Un avocat, Me Goûtant, ancien président de l'Association générale des étudiants, ayant entendu le cri « Vive Zola! A bas la France! » se retourne et dit : « Celui qui vient de prononcer ce blasphème est un vendu! » Au même instant, il reçoit un coup de poing d'un individu qui se trouvait à ses côtés.
Me Coûtant saisit son agresseur au collet; plusieurs personnes interviennent, entr'autres un agent de la Sûreté qui, après avoir déclaré sa qualité, veut emmener au commissariat l'individu qui a frappé Me Coûtant. Mais l'inconnu, qui paraît très surexcité, injurie l'agent. C'est une raison de plus pour qu'on l'arrête. Il est, en effet, amené au poste du quai de l'Horloge. Interrogé, il dit se nommer Paul-Etienne Genty, âgé de vingt-huit ans, professeur-adjoint aux examens de la Banque de France.
Genty nie avoir poussé le cri de : « A bas la France ! » Mais plusieurs témoins, notamment deux de nos confrères, l'accusent. Ce que Genty ne peut nier, c'est d'avoir frappé Me Coûtant et outragé un agent de la Sûreté. Procès-verbal lui est dressé de ce chef, et Genty n'est relâché, vers
bien sommes-nous qui surgissons ty terre, gris de poussière, comme du fond d'un sépulcre.
Vive Zola ! vive Zola ! crient de nombreux
7 heures, qu'après vérification de son adresse, 207, rue de Vaugirard.
Détail à noter : un seul témoin s'est présenté pour disculper Genty, et ce témoin, c'est un jeune homme de dixhuit ans, Julien Flegenheimer, se disant correspondant de YEcho de Genève et de Nice.
Les amis de M. Zola ont eu une fâcheuse idée. Au lieu de le laisser sortir discrètement du Palais sous la protection de la police, ils ont voulu lui faire cortège, l'acclamer. M. Zola n'a pas pour lui le sentiment public. Il a dû le comprendre enfin lorsque s'est élevée sur ses talons cette formidable clameur de: « A bas Zola! » qui, pendant vingt minutes, a rempli le Palais d'un bruit de tonnerre. Entouré d'un état-major de fidèles qui crie : « Vive Zola! » le romancier peut à peine atteindre le tambour de la salle qui s'ouvre sur la place Dauphine. Il lui faut aussitôt reculer vers la longue galerie qui conduit jusqu'aux vestiaires. Il recule en regardant ceux qui le huent, mais ils sont tant !
D'autres manifestants hostiles sont massés à l'extrémité de la galerie. M. Zola va se trouver pris, écrasé peut être au milieu de cette foule énervée, où dominent cepen dant des hommes du monde, des hommes de tenue et d( sang-froid. Mais on a la fièvre. Certains brandissent leurs cannes, d'autres agitent leurs chapeaux. Les amis de M. Zola, ceux qui lui font un rempart de leur corps, sentent quel danger il court. Par prudence, ils l'entraînent l l'intérieur du vestiaire Bosc, où il se trouve bloqué.
Les manifestants, en masse serrée, chantent : « Vive
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irais du romancier. Cris imprudents qui font se léchaîner la colère de ceux qui, le cœur gros le malaise, se taisent et, tournés vers le fond
'armée! Conspuez Zola! » Pas un garde aux alentours. )ans l'intérieur du vestiaire, il doit faire bien chaud! Infin, voici des gardes. Ils refoulent tant bien que mal la ouïe exaspérée, qui trépigne. Et M. Zola sort du vesiaire. Il est très pâle. Deux amis marchent avec lui, bras .essus, bras dessous. A ceux qui crient : « Vive Zola! » il it:« Non! non! Pas de manifestations! Assez! assez! » - « A bas Zola! » rugit-on de tous côtés lorsque enfin [. Zola paraît en haut de l'escalier de pierre qui regarde 5 boulevard du Palais. Les grilles sont fermées. Une foule mmense, massée au dehors, siffle et hue. Il semble que [. Zola, prisonnier de la foule, va demeurer là longtemps ous ce déferlement continu d'injures.
« Crapule! misérable! » crient des jeunes gens qui 'affolent; d'autres profèrent des menaces. La rauque voix e l'émeute a déchiré l'air. Ah! qui délivrera M. Zola? La olice y paraît impuissante. Enfin, voici le préfet Blanc uivi de ses lieutenants. Ils vont à M. Zola, l'entourent, eçoivent les coups de poings qu'on lui destinait. Des agents nt amené la voiture du romancier.
« Monsieur Zola, montez vivement!... » dit le préfet mdis qu'on pousse M. Zola vers la voiture. Il y monte vec trois amis. Trois minutes de plus, et la foule mettrait n pièces voiture et voyageurs. Les agents font un effort ésespéré, la foule recule. M. Zola est parti. Autour du alais, on bataille, mais la pluie se met à tomber. Les rottoirs se vident et, seuls à présent, par groupe de uatre, les agents piétinent dans la boue.
de la salle, regardent ricaner un groupe d'étrangers qui jargonnent tout haut et que domine le visage deux fois balafré d'un Allemand sardonique dont les yeux gris pétillent derrière ses lunettes cerclées d'or. Et je vois des gens paisibles, des gens graves, des gens décorés, des avocats, des fonctionnaires qui deviennent pâles, qui s'oublient, qui lèvent le poing et qui, tout d'une voix, lancent ce cri qu'ils ne peuvent plus contenir :
— A bas Zola!