TROISIEME AUDIENCE
9 Février,
Avant-hier on s'écrasait. Hier on étouffait. On étouffait sous la protection d'un service d'ordre dirigé enfin avec une fermeté courtoise, à laquelle il faut rendre un juste hommage.
J'ai cédé la place que j'occupais hier sous la longue table des pièces à conviction à toute une théorie d'avocats qui s'allongent parterre à la mode orientale, pour aller m'adosser à l'estrade des jurés. Un rang de municipaux occupe la place réservée aux accusés. La salle est aux trois quarts pleine des mêmes personnalités que la veille. Il n'y manque que M. Rochefort.
M. Zola vient d'entrer. Il me semble plus pâle que de coutume. C'est qu'il a subi la veille une terrible secousse. Malgré tout, il sourit lorsqu'un de ses amis se penche vers lui. Sa main fébrile feuillette des dépêches, des lettres, tandis que sur
h 2 LK PKOCES ZOLA
l'invitation des gardes les assistants se tassent tant bien que mal et que les jurés s'installent. Aujourd'hui, je les vois de près. Ils ont des visages soucieux, des visages d'hommes laborieux, qui ont peiné, souffert. Leur premier regard est pour M. Zola qui, le chapeau sur les yeux, taquine de ses mains agacées la pomme de sa canne. Comme on sent qu'ils voudraient lire sur ce visage qui sans cesse se détourne d'eux ou leur apparaît crispé par une grimace nerveuse qui donne à la bouche un pli si dédaigneux qu'il en est insultant...
Sans hâte, ils s'installent. J'en vois qui tirent de leur poche un papier soigneusement plié déjà couvert de notes. Et la cour entre. Le profiljaune de l'avocat général se découpe nettement sur la boiserie sombre du fond, et le président, calme, reposé, les joues fraîches, ouvre l'audience avec allégresse.
Cette journée-ci sera la Journée des Généraux. Nous allons voir à deux pas de nous, tête nue, désarmés, sous le jour cru qui tombe des hautes fenêtres, ceux qui ont devant le monde et devant nous-mêmes la responsabilité de l'honneur national, puisqu'il y a vingt-huit ans que notre gloire est morte sous les coups du canon prussien. Cet
honneur-là, c'est tout ce qui nous reste, et nous devons y tenir comme à notre vie.
Le général de Boisdeffre est à la barre. Le chef d'état-major général évite de regarder M. Zola. Il a salué la cour, les jurés, et, impassible, sa haute taille serrée dans un dolman noir sur lequel étincelle la plaque de grand-officier de la Légion d'honneur, il attend. Chauve, le visage rose, coupé d'un e fine moustache blanche, le général écoute les questions qu'on lui pose avec une méfiance visible. Toutes ces robes noires autour de lui, les ailes de chauve-souris qui se déploient au-dessus du front jaune de M. Zola, cette atmosphère de ruse et de chicane lcmettent en éveil. Aussi prononce-t-il,avec une énergie singulière, ces mots :
— Sous la réserve du secret professionnel.
Et personne ne sourit. Personne n'oserait d'ailleurs, car, au moment de se retirer, le général, tourné vers les jurés, leur dit d'une voix contenue, avec des yeux où l'on lit la sincérité :
— Les officiers d'état-major sont de braves gens.
De braves "gens! Et sur le visage des jurés il passe un frisson qui traduit clairement .leur pensée :
— Nous aussi!
M. Zola, qui plus que nous certes a le don d'observer, suit cette scène de son œil fureteur, embusqué derrière son lorgnon, et sa bouche hargneuse se tord. 11 se campe sur sa chaise avec une allure de défi. Puérile assurance qui tout à l'heure s'évanouira jusqu'à m'emplir le cœur d'une pitié bouleversée pour sa nervosité folle et les justes souffrances qui visiblement Tétreindront.
Le général Gonse vient d'entrer. Petit, trapu, rude. Des moustaches grises qui se hérissent, une barbiche blanche taillée en pointe et des mâchoires de dogue, de bonnes mâchoires décelant une énergie qu'accusent aussi fortement le front volontaire, le regard dur et droit. Assis de trois quarts, M. Zola s'est détourné légèrement. 11 lui serait si facile de regarder devant lui, d'ignorer ce qui se passe, d'attendre! Ah! s'il pouvait se voir, quelle page il écrirait sur sa fébrilité, son manque de résistance et de sang-froid! avec quel lyrisme il nous attendrirait ! . . . Et je songe au mot cruel et si vrai du lucide Stendhal : « Nul œil ne peut se voir lui-même. »
Le général Gonse parle. Il parle peu, brièvement. Une colère contenue et violente tend les mviscles de son visage sur lesquels saillent ses veines. Ses mains ne tremblent pas. Cet homme
commande à ses nerfs. Mais sa langue est prompte. Prompte et sévère î
— Ces questions-là sont des traquenards ! crie-t-il.
Ah ! Dieu ! que d'exclamations, que de cris ! lorsque tout, d'un mot, pouvait s'apaiser. L'avocat général, abrité derrière sa main, demeure muet. Et le président, qui sent gronder au fond de la salle la meute des cosmopolites qui suivent, en ricanant, ces débats poignants donne l'ordre d'évacuer la salle. Le général Gonse est toujours debout à la barre. L'audiencier l'invite à se retirer et c'est un tumulte fou.
L'audience est reprise. Derrière le général Gonse revenu à la barre se tient le bâtonnier de l'ordre. Barbe blanche, voix blanche. Avec une politesse froide, il assure que tout le premier le général Gonse s'expliquera spontanément sur la portée de ses paroles, et le général invoque avec émotion son respect pour la justice. Grands coups de toques. Encore des politesses, lentes, compassées, et le général, achevant sa déposition, proteste contre la publication des « lettres de service » qu'il adressait naguère au lieutenant-colonel Picquart. II faut entendre de quel ton il prononce ces mots « le service ». Et que ceux qui sourient les
remplacent par ces mots : le devoir ou le sacrifice, et peut-être l'ironie se figera-t-elle sur leur lèvre trop prompte...
Des moustaches noires en crocs, un monocle, une voix bourrue et saccadée. Le commandant Lauth est à la barre. Il fait des révélations écra-
M. le Commandant Lauth
santés pour un officier qui à deux pas d'ici, dans la salle des témoins, attire tous les regards avec sa taille de guêpe serrée dans son dolman bleu, son air arrogant. Et cela prépare une confrontation palpitante, à laquelle nous assisterons aujourd'hui. M. Zola, l'oreille attentive, écoute et passe fébrilement sa main sur son front ridé que courbe je ne sais quelle préoccupation...
L'archiviste Gribelin vient de succéder au commandant Lauth. Sur ses lèvres charnues, sa mous-
M. Scheurer^Keslner
tache rousse se hérisse. Avec une assurance que rien n'ébranlera, qui jaillit du fond de son être, il affirme :
— Un soir, au ministère, j'ai vu Me Leblois dans le cabinet du lieutenant-colonel Picquart. La lampe était allumée. C'était en octobre ou novembre je ne puis préciser, mais ce détail est resté présent à ma mémoire que la lampe était allumée.
Me Leblois nie. On va l'entendre de nouveau. Et le voici. Il s'avance, cauteleux, prudent, avec je ne sais quoi d'onctueux, d'incertain, qui m'incite à scruter, jusqu'au moindre de ses plis, son visage. Visage ou masque? Qui joue ici une impudente comédie. Est-ce le soldat? Est-ce le robin?
Le soldat indigné crie :
— J'ai dit la vérité; devant Dieu, je le jure! Le robin, qui tend le cou, bat des paupières et
sent que douze hommes de bonne foi, derrière lui le dévorent des yeux, riposte d'un ton glacial :
— Moi aussi !
Duel de mots! Duel de regards! Et le soldat grogne entre ses dents : « Misérable! Canaille! » Puis se frappant la poitrine :
— J'ai vingt-cinq ans de services et des actions connues de mes chefs... Et vous?
Le robin sourit. Sa voix glapissante, chicanière,
essaie d'insinuer, de nier. Un malaise étrange étreint l'assistance. Un brave homme de juré pourrait tout sauver par une adroite question. Si j'étais assis là, maître Leblois, j'en jure*par l'inoubliable impression que me laisse encore'votre attitude, je me lèverais pour formuler une demande
M. l'Archiviste Gribelin
que d'autres, autour de moi, chuchotent et qui peut-être vous embarrasserait.
Et voici l'ancien ministre de la guerre, le général Mercier. Haut, mince, grave, caressant de son petit doigt, sans cesse, sa moustache soigneusement roulée. La salle est frémissante, car l'homme qui fit arrêter Dreyfus, traître à l'armée et à la patrie, est là. M. Zola lui jette un regard distant d'adversaire et se cale d'aplomb sur sa chaise.
LE PROCES ZOLA 5 l
L'ancien ministre vient de répondre : « Jamais ! » à une question, mais la question avait un double sens et les applaudissements du public sont partis trop tôt. M. Zola, qui soutient son menton de sa main vacillante, devient plus pâle. Et comme, au banc de la défense, la voix de bronze qui tonne incessamment depuis deux jours s'écrie :
— ■ Délivrez la France de l'angoisse qui l'étreint! Personne ne doutera de votre parole de soldat!
L'ancien ministre répond, le bras levé, avec une voix dont l'accent résonne tragiquement dans la salle où règne un silence de mort :
— Ma parole de soldat, je vais vous la donner! Je la donne pour dire : Dreyfus était un traître; il a été justement et légalement condamné !...
Un cri formidable s'élève. Stupeur d'un côté, joie de l'autre. Mais la joie domine. M. Zola, lui, s'est effondré. J'ai vu la chute de ses bras. Quel coup vient donc de lui casser la nuque, et comme il est pâle ! Quelle est la main, main d'angoisse, de remords ou de crainte, qui lui tord le cœur aussi affreusement, pour qu'il ne lui reste plus môme l'énergie de nous masquer un peu sa défaillance?
Sent-il que sa cause est perdue et que ses accusations pèseront à jamais d'un poids terrible sur sa conscience? Mais cette impression s'atténue sou-
dain, car, l'audience levée, une indescriptible cohue s'agite sous une acre atmosphère de sueur et de poussière, dans cette salle où vibre un double cri vengeur :
— Vive la France ! Vive l'armée !
Reprise. La nuit vient. A la barre des témoins, un homme plaide. 11 plaide implacablement. Que dit-il? Ce qu'a dit M. Scheurer-Kestner mais avec des enjolivements de rhéteur, des phrases en tirebouchon. De temps en temps, le président qui semble avoir oublié que M. Trarieux n'est plus garde des sceaux, — sans cela depuis longtemps, déjà, il l'aurait interrompu, — demande :
— En avez-vous encore pour longtemps ?
Implacablement, toujours, M. Trarieux parle.
Son geste superbe caresse et flatte les jurés. Sa voix fait sonner les grands mots vides qui ronflent superbement. Avec les gestes convulsifs d'un noyé qui sort de l'eau, s'accroche à une perche, M. Zola applaudit frénétiquement. La défense esquisse un geste d'apaisement. Le romancier secoue ses épaules furieusement. Il sort de Teau! Il renaît! M. Trarieux parle toujours. Au-dessus de sa tête, les girandoles de gaz s'allument. Du dehors, les clameurs de la foule nous arrivent. M. Trarieux parle toujours. Accablés de fatigue,
nous courbons la tête. Ah! respirer, marcher, détendre ses nerfs! Vains souhaits ! M. Trarieux parle toujours. Les visages empouacrés de poussière verdissent. Le président lève l'audience, sans cela M. Trarieux parlerait encore . ..
Pour sortir comme pour entrer, il faut subir une bousculade. Dehors, massée, grondante, la foule attend. Elle crie : « Vive l'armée! » au passage des officiers; mais elle s'obstine à guetter comme une proie un homme qui ne paraît pas, qui maintenant est loin, mais que, à travers l'espace, elle poursuit quand même de son implacable cri de malédiction :
— A bas Zola!