QUATRIÈME AUDIENCE
Mc Leblois
40 Février,
Ce n'est pas seulement unprocès auquel j'assiste en ce moment. J'ai le sentiment sincère d'assister encore à une agonie. Chaque jour, quand je monte les marches de ce Palais de Justice autour duquel la foule gronde sans se lasser, j'éprouve un sentiment d'infinie tristesse, comme si j'entrais dans un hôpital pour aller m'asseoir au chevet d'un mourant. Mais ce n'est, et je l'écris avec joie, ni l'honneur de l'armée ni celui de la France qui vont périr. Pitoyable et douloureux spectacle ! Que de force, d'intelligence et de volonté va s'ensevelir sous cet écroulement! Mais la pitié ici prend un accent cruel qui gêne ma plume. Paix donc à ceux qui trépassent ! . . .
M. Trarieux a rouvert l'audience. Au plein jour de midi, son profil s'accuse curieusement. Rien dans ce visage terne, fermé, brouillé de bile et qu'endeuillent de lourdes moustaches noires, ne
trahit la passion, la fièvre, le bouillonnement, une pensée en révolte, les bondissements d'un cœur agité par l'angoisse. M. Trarieux tient du professeur par la solennité pédante de son débit, do l'avocat par la subtilité de son argumentation à laquelle il ne manque que des arguments. Mais qu'il est disert ! Que son geste est beau lorsqu'il se frappe la poitrine ou qu'il bénit ceux qu'il appelle « des hommes de bonne foi », c'est-à-dire ceux qui pensent comme lui !
Les avocats, qui campent dans le prétoire, accroupis dans toutes les postures, accueillent, certes, avec un déférent murmure le plaidoyer de leur confrère. Mais les jurés demeurent impassibles. Toutes ces raisons de droit ne touchent pas leur cœur. Et leur raison demande des raisons que la défense n'apportera pas.
M.Zola qui, aujourd'hui, apparaît moins fébrile, car les sensations si nouvelles pour lui de la cour d'assises s'émoussent chaque jour un peu plus, a deviné cela. 11 a eu un élan vers ses juges, un élan sincère. Et vraiment il faut le plaindre d'être si mal servi par son geste et par sa parole.
— Je suis sûr que Messieurs les jurés ne comprendront pas certaines choses... moi-même, je ne les comprends pas !
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De son index, il se désignait, fébrilement. Rageusement il secouait la tête comme pour répandre tout autour de lui cette conviction. Mais une fois de plus j'ai constaté là combien dans l'action, sans cesse, l'homme de pensée et de cabinet côtoie un abîme et combien il faut de dons extérieurs pour qu'un cri sincère ait toute sa portée. Car, à ne le juger que sur son attitude, M. Zola avait l'air de se mettre au-dessus du jury, comme hier audessus de la loi, et cependant quel écrivain au monde a plus que lui réduit l'homme à un vil et chétif organe mû par des fatalités?
Du haut de son fauteuil, le président souvent, tandis que la défense bataille et s'épuise avec une véhémence presque tragique, contemple M. Zola. Je comprenais mal cette curiosité qui, la première heure de la première audience une fois passée, ne s'expliquait plus. Un mot dit hier a tout éclairé. M. Zola voulait poser une question, mais son défenseur déjà debout la posait pour lui. Le président a murmuré :
— Cela vaut mieux pour vous.
M. Zola sent-il tout le prix de ce discret conseil? Souhaitons-le. Car certes il lui manque celte vertu des forts : l'impassibilité.
C'est encore une journée de soldats que celle-ci.
Voici le colonel duPaty de Clam dont j'aperçois, làbas par-dessus les têtes, le dolman orné de l'aiguil-
M. le Lieutenant-Colonel du Paty de Clam
lette d'or des officiers d'ordonnance. Il marche en sautillant. Cela fait rire. Pourquoi? Tout à l'heure il viendra ici un boiteux, un boiteux dont la jambe traînante a tracé dans la politique un mauvais chemin, celui de la haine. Il élèvera la voix en
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faveur d'un traître. Nous rirons de son discours et non de son pied-bot et j'aurais aimé que certains hommes, animés d'une passion trop visible, n'eussent pas, pour leur honneur, crié ces mots que j'ai entendus et que je note comme un signe précurseur d'une démence qui les perdra :
— Gomment a-t-on pu confier une instruction aussi grave que celle de l'affaire Dreyfus à un homme qui a cette allure?
Eh bien ! c'est une belle allure que celle de ce colonel qu'on a traité de fou, de monstre, de tortionnaire, d'idiot, de mystique, et qu'on nous a représenté violentant des femmes et trafiquant de l'honneur d'une famille derrière un bal public à l'heure de minuit. Il vient à une audience où tous les yeux sont braqués sur lui, où sur mille bouches il n'en est pas une qui ne murmure :
— Est-il vrai qu'il soit fou ?
Et vous vous étonnez qu'il frémisse de colère, que dans ses yeux il y ait un éclair de rage! Combien n'ont pas saisi tout ce qu'il y avait d'éperdu dans ce double salut militaire adressé aux magistrats et à la cour et qui ont ri sans comprendre qu'ils insultaient un homme esclave d'une disci pline inflexible... Mais il a fallu en rabattre. Le
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« fou » est revenu plus tard et son langage calme et simple a fait impression.
Tout d'abord raidi, planté au port d'armes devant la barre, portant droit sa tête chauve, le colonel avait répondu d'un accent résolu aux questions de la défense : .
— Sur tout ceci, qui met en cause l'honneur d'une jeune fille et le secret d'un mort, je ne répondrai rien !
Et nous avions vu s'avancer à la barre, petit, pâlot, timide, point fier du tout de son titre de député, M. de la Batut qui, il y a vingt-deux ans... Grotesque histoire qui retombe sur ceux qui voulaient l'exploiter.
Le colonel qui vient de cingler le député d'un : « Vous avez menti! » est à la barre de nouveau. Il s'explique. C'est sans violence qu'il démontre l'ineptie des faits qu'on lui reproche. 11 ajoute : « Je ne suis pas pour le canon contre l'intelligence. Tout au contraire, et mes chefs le savent... » Et très correct : « Il y a une erreur de mémoire, une confusion; si M. de la Batut veut en convenir, je retire ce que j'ai dit sous le coup de l'émotion que j'ai éprouvée. » Un double salut encore, la main au front, et le colonel du Paty de Clam s'en va de son pas sautillant. Personne ne rit plus. Certains
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deviennent rêveurs. Je comprends leur souci.
Encore des officiers. Barbes grises. Moustaches blanches. Silhouettes galonnées qui ne font que passer d'une allure rapide, car ceux-là ne peuvent parler, de par la loi. En voici d'autres qui sont en retraite. Déjà chez certains, le militaire s'est changé en un petit bourgeois rose et replet. Tous ils ne demanderaient qu'à reprendre pour leur compte la fameuse phrase du général Mercier que la défense lui reprochera sans cesse, amèrement, désespérément :
— Sur ma parole de soldat, Dreyfus est un traître!...
Mais le président leur impose silence, et discrètement ils se faufilent à travers les robes noires vers la sortie comme s'ils avaient hâte de respirer un autre air que celui qui flotte ici et qui nous étouffe.
Congestionné, les yeux rouges, enveloppé dans sa capote, le lieutenant-colonel Henry dépose. Il a la fièvre ! « Maladie soudaine ! » s'écrie la voix railleuse de Me Clemenceau. — J'ai dix-huit ans d'Afrique, explique l'officier. J'ai bien le droit d'avoir la fièvre!
Et l'on discute. Malade, stupéfié par une nuit d'insomnie et des médicaments avalés jusqu'à l'in-
toxication pour se tenir debout, le colonel Henry lutte contre l'affirmation de qui? De Me Leblois. Ah ! quelles jouissances aiguës il donne aux observateurs, ce robin cauteleux dont le profil a je ne sais quoi de ténébreux, d'inquiétant, et qui de sa voix insinuante, appuyée d'un geste d'escamoteur, affirme, affirme, affirme... Combien de temps cela durera-t-il ? car il y a des limites à tout, même à l'impudence.
Un grand silence se fait. Le général de Pellieux vient d'entrer. Grave, énergique, avec des yeux qui pensent, un front qui dit l'intelligence et la volonté, et dont M. Zola peut, s'il le veut, observer la structure. Les yeux du romancier se sont levés sur le soldat, puis il a eu ce petit mouvement de côté que, depuis trois jours, je note chez luicomme le signe certain d'une grande gêne... Cependant ce visage énergique, sans rudesse en dépit des moustaches grises et de la barbiche qui soulignent sa virilité, n'exprime ni haine ni colère. Ce soldat a la mâle douceur des forts. Il avoue résolument: — Je dirai toute la vérité.
Il la dit. C'est terrible. Si Me Leblois l'écoute, comme il doit trembler et comme je voudrais — cruelle passion de psychologue, j'en conviens, — étudier sa pâleur, son trouble et le réveil de sa
M. Je Général de Boisdeffre
conscience? Mais cette heure n'est que retardée. Elle viendra, il y a de ces conséquences qu'on ne peut éviter. Ceux qui vivent de Terreur finissent parjnourir de la vérité.
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M. le Commandant Pauffin de Sainl-Morel
M. Dupuy lui n'a fait que passer, mais M. Thévenet a longuement stationné devant la barre.
Tout blême, en boule, avec la neige de ses cheveux et de ses favoris, cet homme qui ne sait rien veut tout dire. Il ne dit rien que ne l'on sache déjà. Mais il s'acharne à détruire ce qui est sanctionné par la loi. Il a d'ailleurs la bouche avide, les dents aiguës du rongeur. C'est un rat éloquent, mais ce n'est qu'un rat. Le président n'aurait qu'un geste à faire pour le mettre en fuite, mais ce rat
s'est un jour mis au tiède dans l'hermine du garde des sceaux...
Du commandant Pauffin de Saint-Morel il faut louer la droiture simple et cette humilité quelque peu stoïque avec laquelle, hier, il s'est accusé d'avoir spontanément, sans ordre, poussé par l'indignation, confié à M. Rochefort avec quelle inébranlable foi tout l'état-major de l'armée française croit à la culpabilité d'Alfred Dreyfus. Et derrière lui surgit un vieillard vêtu de noir, au blanc collier de barbe. C'est M. Salles. Un secret terrible est,dit-on,dans les mains de cette homme. 11 est grave, triste et demeure muet sur l'ordre du président.
C'est dit. Sur la porte de la prison qui enferme pour jamais celui qu'ont condamné ses pairs, il y a, comme un verrou que nul ne brisera, le barreau d'airain de la LOI.
Je regarde les jurés. Pas un qui tressaille. Pas un qui trahisse un sursaut du cœur, un cri de révolte étouffé ! Et d'ailleurs pourquoi vouloir pénétrera travers leurs visages dans la conscience de ces hommes ? Assez d'autres ici nous livrent et nous livreront encore le drame qui se passe dans leur âme. Et quel document humain sera jamais plus poignant que celui-ci ; un homme de pensée,
riche d'argent, de gloire et de travail, jeté, de par sa volonté, dans un débat public avec ses nerfs qui le trahissent, sa bouche au pli si morne qui balbutie, avec aussi sur la poitrine le poids de plomb de la réprobation publique?....
L'audience se lève tandis que je songe à ces choses qui navrent les plus passionnés.
Dehors, au fond du crépuscule, une rumeur monte qui va se déchaîner. Je vois des sabres qui brillent, des casques qui luisent, des croupes de chevaux qui ondulent, des généraux s'avancent vers -la foule, s'y mêlent. Un cri s'élève :
— Vive l'armée!
Dans l'air figé du soir il vibre allègrement, et, comme un répons menaçant, voici qu'éclate une clameur qui chaque jour devient plus grosse, plus aiguë :
— A bas Zola !