CINQUIÈME AUDIENCE
11 Février.
L'agonie continue. Agonie sardonique où, sur le visage décomposé de ceux que la boue étouffe, il passe un frisson de démence. Oui ! dans cette cour d'assises transformée en chambre mortuaire il se prépare quelque chose de tragique. Les hommes les plus résolus à garder leur sang-froid et à contempler d'un visage impassible le navrant spectacle dont M. Zola règle la mise en scène sentent que leur patience est à bout. Combien de temps encore commanderont-ils à leurs nerfs et souffriront-ils qu'une poignée de cosmopolites entrés par surprise et sous un costume d'emprunt dans cette salle où nul cri ne doit s'élever, insultent, comme ils l'ont fait hier: les généraux, l'armée et la France, aux applaudissements des amis de M.Zola?...
Journée sinistre et navrante, où M. Zola s'est
déshonoré par son attitude. Nos secrets nationaux, notre discipline, les scrupules les plus respectables de ceux qui ont la responsabilité de notre honneur devant l'étranger, rien de tout cela ne trouve grâce à ses yeux. Jl fait son affaire de tout et il ricane. Jamais sur aucun front d'homme je n'ai lu pareille obstination têtue, bornée, enragée. Et quel orgueil accuse ce regard hautain, distant, dont le romancier toise les témoins qu'il cite à la barre lorsque la défense ne peut leur arracher que des réponses qui la déconcertent, la paralysent... De quel accent comique s'est-il écrié aussi avec un geste àlaTrissotin, de sa voix de fausset :
— Je lègue à la postérité les noms de Pellieux et d'Emile Zola!... J'ai gagné des victoires.
Il faut rire de cette vanité d'homme de lettres. 11 faut en rire largement, à plein cœur, devant tous. Si grands que soient les titres de M. Zola à l'immortalité, quels droits lui donnentTils pour juger ce qu'il ne connaît pas, parler de ce qu'il ne sait pas, affirmer comme vrai ce qu'il est manifestement impuissant à prouver, malgré toutes les audaces et tous les scandales? Assis de trois quarts sur sa chaise de moleskine, les yeux levés au plafond, la bouche tordue par un ricanement mauvais, rejetant de sa main énervée ses cheveux
M. le Général Mercier
en arrière, M. Zola semble ne pas se soucier des jurés qui l'observent avec, parfois, une stupéfaction visible. Sentant sa cause personnelle perdue, il en prend à son aise avec lui-même. Rien ne l'émeut plus. Tout l'amuse. Tout ce qui l'amuse nous serre le cœur. Grâce à lui, à dater d'aujourd'hui, il n'y a plus d'ordre, de hiérarchie et de discipline. Un attentat sacrilège à la foi que ce pays-ci a dans son armée se commet ici sous nos yeux ! Et de quel mot faut-il qualifier — quel que soit le sentiment que l'on ait sur son œuvre et sa gloire passée — l'homme qui, sans droit, sans raison décisive, par la seule vertu de son entêtement, a fait comparaître à la barre d'un tribunal, livré aux huées de trois cents misérables, le sous-chef de l'état major-général pour y recevoir les inacceptables leçons d'un officier révolté? Il vaut mieux se taire. Et que l'oubli prenne cet homme à la gorge et l'étrangle !
Le colonel Picquart. Grand, blond, souple, fin,, salongue moustache blonde soigneusementroulée, pâle, contracté, gêné aussi et cherchant, pour reposer son regard, un visage sympathique, tel apparaît dès son entrée l'officier dont M. Zola va suivre avec un mauvais sourire la déposition lente, calculée, habile, pleine de réticences etd'insinua-
tions. Est-il ému? Je ne le crois pas. Est-il sincère? Je le souhaite. Mais son visage ferme ne se trahit pas. Il parle d'une voix saccadée avec des intervalles de silence pendant lesquels les yeux clos, la bouche ouverte et les mains — des mains déliées, subtiles, nerveuses — à plat sur la barre, il pèse, réfléchit. Cet homme pourtant a dû réfléchir déjà. Toutes ces questions qu'on lui pose, il les a subies il y a huit jours, devant le conseil d'enquête. On dirait qu'il les entend pour la première fois. Innocence? Habileté? Cela inquiète profondément. D'autant que le colonel accuse formellement ses chefs d'avoir voulu se débarrasser de lui. Il devait se rendre au delà de Gabès, sur la frontière marocaine. « Ce point n'est pas des plus sûrs, » explique-t-il. Et lorsqu'on lui demande si les missions dont il était chargé étaient importantes, urgentes, compréhensibles, il répond avec un sourire étrange, un sourire du coin de la bouche, qui découvre ses dents et donne à sa physionomie je ne sais quoi de cruel et de félin :
— J'ai mis beaucoup de bonne volonté à comprendre la mission dont j'étais chargé... Son utilité ne m'est pas apparue... — La défense insiste. Il murmure avec une délicatesse affectée :
— Non, non, je préfère ne pas m'expliquer...
Il est inutile... Et s'arrête court. Le défenseur le harcèle de questions brûlantes. Le colonel répond d'un mot. Sa mimique, son geste, décèlent un art d'expression rare et singulier. Dans le jeu de ses mains il a des trouvailles : elles cueillent sa pensée subtile comme une fleur un peu vénéneuse dont le parfum va tuer celui qui le respirera. Sous cette douceur, sous cette courtoisie, sous ce sourire, il bouillonne quelque chose : delà haine ou de la colère? Avec le temps, nous le saurons.
Cet interminable interrogatoire, M. Zola l'écoute avec un désintéressement ironique tel qu'il me paraît connaître tout cela par cœur. Comment? Par qui? Questions sans réponses que l'avenir élucidera.
L'audience est levée. Au fond de la salle, une dame se lève que tous distinguent, grâce à son corsage blanc. Elle crie :
— Vive Picquart! Et trois cents robins, trois cents faux robins, puisqu'ils ont indûment revêtu la robe, glapissent :« Vive Picquart! » Faut-il souligner tout ce que ce cri a d'abominable dans un moment où cet officier passe pour être en révolte ouverte avec tous ses chefs?. ... On discute. La fureur anime tous les visages. Un geste pourrait déchaîner une tuerie. Nos généraux mâchent leur moustache
lugubrement. J'en vois un qui serre convulsivement la poignée de son sabre... Des avocats vocifèrent, se menacent. Le bâtonnier se débat au milieu de confrères. C'est un tumulte fou. On se sent pris dans un tourbillon de démence. Ah ! quel vent de tempête balaiera tout cela !
L'audience est reprise. L'archiviste Gribelin est à la barre devant le colonel Picquart qu'il accuse. Il l'accuse avec une fermeté douloureuse qui atteste sa sincérité :
— Je ne veux pas donner un démenti à mon colonel... Je jure que mon colonel m'a dit cela... Mon colonel sait bien que je ne mens jamais !
Ah ! la gêne de ces yeux fixant l'archiviste ! Cette bouche, crispée, avouant :
— Je le sais.
Et voici le commandant Lauth qui accable le colonel à son tour. Puis le général de Pellieux qui, de son verbe énergique, maintient ses accusations, et le commandant Ravary qui s'énerve, harcelé par la défense, tandis que des rires fusent.
M. Zola rit, lui aussi. Il vient, croit-il sans doute, de « gagner une bataille ». Qu'il dresse donc l'oreille! qu'il écoute ce que dame la foule massée au dehors ! cette foule qui le mettrait en pièces si, depuis |près de huit jours, la police
n'usait à le protéger toute son énergie et sa prévoyance. L'audience se lève au milieu de rires odieux. La famille Dreyfus est donc bien puissante pour pouvoir encore à cette heure peupler le Palais de ses créatures ! On hurle soudain comme dans un carnage.