‹ Le procès ZolaChapitre 8 sur 23 · SIXIEME AUDIENCE · texte numérisé non relu

SIXIEME AUDIENCE

M. Trarieux

12 Février.

M. Zola disait l'autre jour à quelqu'un que le drame judiciaire auquelil est mêléle faisait songer aux journées de la Convention. Ce rapprochement mérite qu'on s'y arrête car il est exact. Pour tout homme au monde qui a le goût d'observer, de saisir sur des physionomies humaines le jeu des émotions, des craintes, tous les frissons fugaces dont tressaille une chair troublée jusque dans ses fibres les plus ténues, c'est ici le lieu où il faut venir. J'ai vu d'autres scènes que celles-ci. La foule déchaînée. La stupeur effarée qui suit les catastrophes. Rien n'égale en intensité, dans ma mémoire, les audiences de ce procès. Et combien, en quittant le Palais de Justice, sentent, à l'épuisement de leur être et dé leurs nerfs, jusqu'à quel point il est vrai que tous les spectateurs, parqués comme un troupeau entre les quatre murs de cette cour d'assises,

y deviennent à toute minute, contre leur gré souvent, des acteurs frémissants, qui souffrent, qui s'exaltent et se jettent par chœurs enragés des répliques furieuses !

On revoit les mêmes personnalités toujours assises aux mêmes places.

La fermeté du président, la perspicacité des gardes ont enfin rendu impossible l'en vahissement de la salle par les suspects qui, sous leurs toges d'emprunt, s'agitaient pour semer le trouble et la discorde. Les discussions, pour être passionnées, n'ont plus le caractère de frénésie qui, la veille, effrayait. Les hommes de sang-froid ont eu le dernier mot. C'est bien.

Nous avons revu le lieutenant-colonel Picquart. Moins nerveux que la veille, il s'exprime avec plus de lenteur et de douceur encore. On sent que chacun de ses mots est pesé, mesuré, discuté, dans sa pensée. Ses mains énervées, ses longues mains fines, si délicates, si curieuses parleur vie expressive, frappent la barre. Parfois, lorsqu'une question l'étonné ou lui semble nécessiter un effort de mémoire, ses yeux s'élèvent, sa main droite effleure légèrement son front. Il apparaît ainsi comme une statue galonnée de la Méditation. Puis lentement, avec un balancement rythmique du corps, le lieute-

nant-colonel Picquart murmure sa réponse, et de son œil assuré, froid, sans flamme, il observe l'effet qu'elle produit. J'admire son intelligence. Un esprit subtil et prompt, servi par une âme maîtresse d'elle-même, palpite sous ce Iront bombé. Mais de toute l'attitude de ce soldat il se dégage je ne sais quoi de glacial et de fermé qui peine. Nous attendons un cri, un élan soudain, un geste, quelque chose de vibrant, de spontané, qui illumine comme un éclair tout ce qu'il y a, pour nous qui ne savons de lui que ce qu'on en a dit, d'insaisissable dans son être. Et rien ! Rien que cette lenteur savante, cette précision si subtile, si amie des nuances, qu'elle rend confuse, impossible, vaine, une discussion qui porte sur une erreur de date à dix-huit mois de distance.

Encore si Me Leblois n'était pas là, j'ai le sentiment que tout s'éluciderait; mais il est présent. Livide, obstiné, avec sa paupière tombante, sa malice fuyante, sa souplesse d'anguille, il glisse dans la poigne énergique du colonel Henry. La Ruse et la Force sont aux prises. Le lieutenant-colonel Picquart, un peu en arrière, observe et sourit, de ce sourire du coin de la bouche, si félin, si étrange, qu'après deux audiences, en toute bonne foi, je ne puis préciser le sentiment qu'il exprime.

Le colonel Henry, un hercule. Regardez-le : son visage est ouvert comme un livre et vous pourrez y lire. Vous y lirez cette grande vertu des forts, la patience, que M. Zola ne connaît peut-être pas assez, car il la confond avec l'entêtement. Vous y lirez aussi la franchise, une résolution de tout dire — même les mots nécessaires qui peuvent amener de Firréparable entre deux consciences.

A MeLeblois qui piaule, qui grimace, qui ruse en pétrissant les bords de son gibus, il s'adresse, ferme et doux, mais dans ses yeux je vois poindre une lueur d'orage.

— Voyons, monsieur Leblois, il faut dire ici toute la vérité, il ne s'agit pas de toujours patauger à côté...

L'autre s'agite comme une belette au piège. Il riposte d'une voix mielleuse, avec un geste bénisseur :

— Je dis la vérité. Mon ton est ferme. Je dis toujours la vérité d'un ton ferme.

Hélas! maître Leblois, depuis quatre jours que nous avons la satisfaction de vous entendre et la joie de vous étudier, votre voix fut toujours au diapason de l'insinuation, de la perfidie et delà peur.

Et nous arrivons à la scène prévue depuis la

veille. Tourné vers les jurés, le colonel Henry, de sa voix posée, sans rudesse et si calme, assure :

— Dans le paquet qui m'a été remis et que j'ai dépouillé avant le colonel Picquart,/e le jure, il n'y avait pas traces de petit bleu! (1)

Le lieutenant-colonel Picquart proteste. L'hercule alors fait demi-tour, s'accoude à la barre. Avec un geste droit comme un coup d'épée, les yeux levés vers son contradicteur, il dit résolument :

— Eh bien! colonel, vous en avez menti !...

Stupeur. Les mains énervées du colonel Picquart se crispent légèrement, tandis que, debout, la défense s'épuise en cris farouches. L'avocat général, fidèle à son attitude des jours passés, demeure muet, figé dans sa dignité roide. Et le président, bonhomme, le lorgnon sur le nez, murmure, conciliateur :

— Les témoins ne sont pas d'accord.

Ah! non, certes! Et sur rien. Enfin, poussé à bout, le colonel Henry s'écrie :

— Depuis que je suis ici, j'entends toujours parler de dossier secret. On veut créer une confusion. Il faut que ça finisse... Puis, étendant le bras

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