‹ Le Produit Net des Physiocrates et la Plus-Value de Karl MarxChapitre 13 sur 16 · CIRCULATION · texte numérisé non relu

CIRCULATION

Marx. Quesnay.

\ Professions Professions libérales Classe) /iberales.

elcommergants. stérile \ Commercants Industriels.

Proprietaires Propriétaires d'argent ou de terres.

de “terres.

Entrepreneurs Entrepreneurs agricoles et agricoles.

industriels:

C. — Capitalistes et propriétaires : 1° Usage qu'ils font de l'excédent disponible. — Ces deux figures montrent ainsi l'identité entre les circulations de l’excédeat disponible des Physiocrates et de celui de Marx. Plus particu lièrement, plus-value et produit net, une fois créés, tombent également entre les mains des capitalistes et des propriétaires fonciers. Puis ceux-ci peuvent ou bien dé-

penser tout l'excédent disponible qu'ils ont reçu pour

leur propre consommation, ou bien en garder une partie pour améliorer leurs terres ou agrandir leurs usines. C’est le produit net qui permettra au propriétaire foncier du xvir° siècle de se faire voiturer en carrosse (1), de parer sa femme de dentelles et de bijoux, de faire marner ses terres.

C’est grâce à la plus-value que le capitaliste du x1x° siècle pourra se faire traîner en coupé, couvrir sa femme de bijoux, augmenter le nombre de ses ouvriers. Kautsky nous indique fort bien ce que le capitaliste fait de la plus-value :

« Lorsque Bernstein demande : que devient le surplus de la production? qu'il regarde les nouvelles machines qu’on installe à côté des anciennes, les nouvelles usines.les établissements métallurgiques, les mines, les voies ferrées, qu’on exploite à côté des autres, qu’il voie comment dans les pays qui, il y a quelques dizaines d’années ou même quelques années, étaient encore des déserts où la patrie de barbares primitifs, se développent une agriculture capitaliste, un système de moyens de communication capitaliste, une industrie capitaliste. toute cette quantité énorme de nouveaux moyens de production est le

produit du surcroît du travail que les prolétaires four-

+ (1) Œuvres de Quesnay : « Tous les seigneurs, tous les gens riches, tous ceux qui ont des rentes ou des pensions suffisantes pour vivre commodément fixent leur séjour à Paris ou dans quelque autre grande ville où ils dépensent presque tous les revenus des fonds du royaume.» p. 189,

nissent au capital. Ils sont dus aux profits capitalistes comme ses truffes, ses huîtres; les diamants de sa femme et ceux de sa maîtresse (1). »

Si le capitaliste ou le propriétaire dépense tout l’excédent pour sa consommation personnelle, la reproduction simple est seule possible ; si au contraire il accumule, s’il rejette ensuite une partie de plus-value ou de produit net dans le procès de production, c’est la reproduction progressive qui aura lieu.

2 Reproduction simple et reproduction progressive. — Nous devons insister sur ce dernier point, car, il semble que pour certains la reproduction décrite par les Physiocrates est uniquement une reproduction simple et non progressive, Ce qui, Croyons-nous, est une erreur.

Marx dit que Quesnay, dans son Tableau économique, dépeint la reproduction simple, la reproduction à la méme échelle (2). Et M. Denis, après avoir signalé, avec raison, la ressemblance qui existe entre les circulations marxiennes et physiocratiques (3) ajoute que «....pendant

que le Tableau économique traduisait le retour pério-

(1) Kautsky : Le Maræisme et son critique Bernstein, trad. Martin Leray, Paris, Stock, 1900, p. 214.

(2) Le Capital, I, p. 399.

(3) Hector Denis, Histoire des Systèmes économiques, op. cit.s vol. I, p. 97 : « Si grande que soit la distance qui sépare Marx des Physiocrates, il est impossible de ne pas être porté à penser que l’œuvre à laquelle Marx a consacré une si prodigieuse puissance d’analyse est réellement tissée sur la trame du Tableau Économique ».

dique des mêmes phénomènes dans leur ordre naturel, incorporait à la science une véritable statique économique, Marx, en comprenant dans son œuvre la genèse de l’accumulation du capital, contribue en outre à la constitution d’une dynamique économique » (1). IL semblerait ainsi que Quesnay n’ait pas songé à la reproduction progressive ; or, il en est tout autrement. Le Tableau économique ne représente que la reproduction simple, c'est entendu ; maisla préoccupation principale deQuesnay est l’augmentation des avances qui entraînera fatalement la reproduction sur une échelle progressive et permettra l’accumulation. Quand Quesnay désire qu'un propriétaire foncier fasse marner ses terres plutôt que de faire lambrisser, sculpter et dorer ses appartements (2), il n’a pas en vue la reproduction simple, mais bien la reproduction progressive. Le Tableau économique n'est pas toute la doctrine physiocratique, mais la doctrine dessinée dans ses grandes lignes, simplifiée même, bien qu'il puisse paraître paradoxal de parler de la simplification du Z'ableau. Aussi, il faut ne pas oublier les autres parties de la doctrine, et on doit conclure sur cette question en disant que Quesnay aussi bien que Marx a contribué

à la constitution d'une dynamique économique (3) ; et ceci

(1) Hector Denis, 0p. cié., p.97.

(2) Œuvres de Quesnay, éd. Oncken, p. 687.

(3) Du Pont de Nemours se place également au point de vue dynamique dans ses fameuses déductions ;

est un nouveau point de contact entre l’un et l’autre.

Si le capitaliste peut ainsi, suivant son bon plaisir, donner telle ou telle forme à la production, il n’est pas sans intérêt de se demander pourquoi il joue ce rôle si important ? On peut répondre que c’est parce quil jouit d’un monopole, mais ceci n'avance pas à grand’chose, il faut se demander alors à quel titre il se trouve placé dans cette situation de monopole?

D.— Produit net, Plus-value et Ethique.— La question « à quel titre propriétaires fonciers et capitalistes touchent-ils l’excédent disponible? » bien que distincte de la question « est-il juste qu’ils Le touchent » sera étudiée concurremment avec elle. Ces deux questions peuvent être réunies ici, car la réponse que l’on fait à l’une détermine la réponse que l’on fera à l’autre.

À quel titre le propriétaire foncier touche-t-il le produit net? On serait assez tenté de répondre que ce produit net

est la rémunération des avances foncières. Du Pont de

« Plus le produit net esl considérable et plus il est avantageux d’être propriétaire foncier ;

« Plus il est avantageux d’être propriétaire foncier et plus il se trouve de gens qui consacrent leurs dépenses et travaux à acquérir, à étendre des propriétés foncières ; j

« Plus de gens se consacrent à cela, plus la culture s’élend et se perfectionne ; È

€ Plus la culture s'étend et se perfectionne, plus il renaît annuellement de productions consommables et plus les hommes peuvent se procurer de jouissances et sont heureux ». V. Du Pont, Origines et progrès d’une science nouvelle, éd. Daire, tome I, pp. 345 et 346,

LA CIRCULATION DE LA PLUSeVALUE 491

Nemours dit en effet que le produit net est le prix des travaux faits primitivement par les propriétaires, tels que dessèchements, défoncements, constructions, etc. L'abbé Baudeau parle aussi du produit net comme de l'intérêt des avances foncières, intérêt qui doit être assez fort pour les entretenir. D’après lui le produit net joue, vis-àvis des propriétaires, le rôle des reprises vis-à-vis des fermiers. Mais une telle opinion, bien que contenant une part de vérité, serait en partie erronée (1), car on peut parfois faire de grandes avances et retirer un produit net qui ne sera pas proportionné à ces avances; mais d’une façon générale, il faut pourtant voir une relation de cause à effet entre les avances foncières et le produit net. Et si nous demandons à Quesnay par suite de quelles circonstances le propriétaire foncier est devenu propriétaire, il nous répondra que c’est parce que lui ou ses parents ont incorporé leur travail à la terre.

Quant au capitaliste de Marx, il se trouve dans la même situation que le propriétaire de Quesnay: il est

dans une situation de monopole qui lui permet de tou-

(1) Cf. Le Capital, WI 17. « Cet exemple de la propriété immobi: lière est important : 10) Il établit nettement la différence qui existe entre la rente foncière proprement dite et l'intérèt du capital fixe, incorporé au sol, lequel peut devenir un supplément de la rente fon- Cière » p. 198, et p. 201: « Nous avons vu que l'intérêt du capital incorporé à la terre vient s'ajouter à la rente ; cette partie additionnelle, étrangère à la rente proprement dite, devient de plus en plus importante à mesure que Je développement économique du pays fait des progrès. »

cher une partie de la plus-value. On pourrait ici nous faire une objection et nous faire remarquer que le propriétaire foncier — qui ne s'occupe pas de sa terre — reçoit tout le produit net ; tandis que le capitaliste — qui lui aussi ne s'occupe pas de l'usine que dirige l’entrepreneur auquel il a prêté ses capitaux — ne reçoit qu’une pert de la plus-value, cette différence tient à la manière différente dont comptent Quesnay et Marx. Le fermier sur le produit brut prélève son profit, ses reprises et ce qui reste est le produit net qui va tout entier au propriétaire (1). L’entrepreneur au contraire, prélève seulement sur le produit brut ses frais de production, ce qui reste est la plus-value, laquelle se partage en profit de l’entrepreneur et intérêt du capitaliste (2): ce dernier ne touche donc qu'une partie de la plus-value. Maïs au point de vue qui nous occupe cela n’a pas d'importance. À quel

titre notre capitaliste touche-t-il cette part d’excédent dis-

(1) V. Turgot, éd. Daire, tome I : « Par cetarrangement, le produit de la terre se divise en deux parts : l’une comprend la subsistance et les profits du laboureur... le reste est cette partie indépendante et disponible que la terre donne en pur don... »

(2) Le Capital, Ur, p. 408 : « Ainsi que nous l’avons vu dans les deux chapitres précédents, l'intérêt n’est en apparence et en réalité qu'une partie du profit, c’est-à-dire de la plus-value que le capitaliste industriel ou commerçant, employant du capital emprunté, doit payer à celui qui le lui a prêté.» Et p. 412 : « Le capitaliste producteur opérant avec un capital emprunté doit faire deux parts de son profit brut : l'intérêt, qu'il paiera à son bailleur de fonds et le surplus qui sera son profit réel. »

ponible? Parce qu'il a prêté l’usage de son capital; et comment est-il devenu capitaliste? Parce que lui ou ses pères ont volé, répondra Marx.

Si nous nous posons cette même question « à quel titre ? » au sujet du fermier et de l'entrepreneur. Quesnay nous répondra que le fermier touche un profit honnéte parce qu'il dirige la ferme, l'intelligence du fermier (1) ayant une grande influence sur le montant du produit net. Quant aux idées de Marx sur le rôle du patron, de l'entrepreneur, elles manquent de netteté. Dans le premier livre, il parle du soi-disant travail de surveillance (2), puis ensuite dans le livre II, il déclare que dans tout travail combiné, il faut une direction, comme dans un orchestre, la présence d’un chef est indispensable (3). Il cite même plusieurs exemples où il y a création de plus-value due au patron : le rôle que jouent fermiers et entrepreneurs diminue d’autant le rôle de la nature et de l’ouvrier, les deux théories sont de ce fait écornées. |

Mais il est une question particulièrement intéressante

— au point de vue éthique — et qu’il nous faut envisager :

(1) L'abbé Baudeau parle du chef riche et habile, v. aussi Physiocrates, éd. Daire, tome Il, p. 702 : « Remarquez que ce n’est pas seulement par le nombre et par les forces physiques de ces ouvriers, que se règle la grandeur des récoltes ; que c’est 1° par l'intelligence du chef qui les fait mouvoir... »

(2) Le Capital, TX, p. 183.

(3) Le Capital, Hi, p. 424.

la création de cet excédent disponible a-t-elle lieu aux dépens de quelqu'un ? nuit-elle à quelqu'un?

La réponse diffère complètement, suivant qu'elle est faite par Quesnay ou par Marx.

Le produit net pour Quesnay est un pur don de la nature, sa production n’entraîne aucune injustice, aucune souffrance, car il faut être poète, pour déplorer les blessures que la hache des bûcherons fait aux nymphes qui se dissimulent dans le tronc des arbres = Pour Marx il en est tout différemment: la plus value est du travail non payé (unbezahlte Arbeit), elle est un vol. Ceci ne veut pas dire que nous nous imaginions que la conception de Marx repose sur des considérations

morales (1) — nous sommes au contraire persuadés que

(1) Benedetto Croce dit à ce sujet : « M. Labriola fouette de son esprit mordant ceux qui réduisent l’histoire à un ca: de conscience, ou à une erreur de comptabilité. I] se rattache ainsi à cette double thèse 10 que pour Marx : la question sociale n’était pas une question morale ; et 2° que son analyse du capitalisme conduisait à la constatation des lois qui règlent une société donnée, et non à la constatation d’un vol, comme se l'imaginent quelques esprits simplistes, comme s’il suffisait de restituer à l’ouvrier le montant exact de son surtravail, pour que tous les comptes fussent en règle et que la question sociale fût résolue! » V. Matérialisme historique, par Croce, trad. Bonnet, Paris, 1901, p.464. — Nous admettons fort bien que : Marx ait voulu constater des lois, mais, si ces lois entrainent, en fait, des vols, il semble difficile de par:er des unes sans faire allusion aux autres. — Cf. Sorel : Sur la théorie maræiste et la valeur (Journal des Économistes', mai 1897. p. 297: « Marx part des recherches faites par cette école anglaise dont il avait fait une étude approfondie et il veut expliquer ce profit sans admettre aucun brigandage. » —

Marx a voulu lui donner une charpente purement économique — mais, il n'en reste pas moins vrai que la conception telle qu’elle a été élaborée par l’auteur du capital, devait fatalement entraîner certains jugements du point de vue moral, jugements portés non seulement par tout lecteur de son œuvre, mais que lui-même n’a pu résister au plaisir de formuler. Ce sont ces conclusions nécessaires — Komorzynski dit: « La théorie de l’exploitation est la conséquence logique de la théorie de la valeur-travail (1) » — jaillissant du système tout entier, que l’on trouve indiquées à chaque page. Les

préoccupations éthiques de Marx sont assez signalées,

Puisque nous rapprochons le produit net de la plus-value, nous pouvons citer un passage où Marx parle du vol commis aux dépens des ouvr'ers agricoles :

Ils (les défenseurs de l’industrie) démontrèrent ainsi qu’une partie des rentes de ce philanthrope (lord Asley), était le produit des vozs de salaires que ses fermiers opéraient, pour son compte, dans les poches des ouvriers... » V. Le Capilal, Ilii, p. 205. — Au sujet de cette question de la plus-value et de l’éthique, voir les pages intéressantes de M. Vilfredo Pareto, traitant de la richesse non gagnée, de « l'unearned increment ». Les Systèmes socialistes, tome [, Paris, Giard, 1902. pp. 331 etsuiv. — Cf. M. Gide à son cours de 1907-1908 : « Marx a laissé de côté toute question de justice. » — V. Bourguin, Des rapports entre Proudhon et Marx, op. cit. : « Certainement l’idée de justice est implicitement contenue dans des expressions telles qu «exploitation du travailleur par le capitaïste »..., p. 200. — V. Liebknecht, Zur Geschichie der Wertfheorie in England, p. 91 : « On ne peut nier... que Marx... avec l'idée d'exploitation, de travail non payé, jugeait au point de vue moral le moe de production capitaliste. »

(1) V.Komorzynski « Der Dritte Band von Carl Marx, Das Capital. » Wien, Tempsky, 1897, p. 244.

196 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE Il

croyons-nous, par les mots cinglants qu'il lance à l'adresse du capitaliste ou du capital « qui semblable au vampire ne s’anime qu’en suçant le travail vivant » (1), qui ne lâche point le travailleur «tant qu'il lui reste un muscle, un nerf, une goutte de sang à exploiter » (2). Nous croyons donc que Marx a porté des jugements moraux, et même nous devons faire remarquer que ceci doit surprendre de sa part, étant donnée sa conception du ma térialisme historique. En quoi le capitaliste est-il coupable? Il exploite l’ouvrier ; mais sile capitaliste est conduit fatalement à agir comme il le fait, il n’est pas blâmable puisqu'il n’est pas responsable. « Je n'ai pas peint en rose, dit Marx, le capitaliste et le propriétaire foncier. Mais il s’agit ici des personnes, qu'autant qu’elles sont la personnification de catégories économiques, les supports d'intérêts et de rapports de classes déterminées. Mon point de vue, d’après lequel le développement de la formation économique de la société est assimilable à la marche de la nature et à son histoire, peut moins que tout autre, rendre l'individu responsable de rapports, dont il reste socialement la créature, quoi qu'il puisse faire pour s’en éloigner (3). »

Quoi qu'il en soit, que le capitaliste soit responsable

ou non, l'ouvrier n’en est pas moins lésé : qu’un individu

(1) Le Capital, \, p. 99.

(2) Zd., I, p. 130.

(3) Zd., 1, préface de Marx, p. 11.

sain d’esprit ou bien un kleptomane vous dérobe votre portefeuille, cela ne change en rien l'importance du préjudice subi. Le patron paie l’ouvrier six heures et le fait travailler pendant douze, voilà le vo/. La plus-value est du travail volé, coagulé, le produit net est au contraire du travail donné par la bonne déesse Nature.

Cette différence a des conséquences importantes. Le produit net n'étant réalisé aux dépens de personne, toutes les classes de la société sont intéressées à ce qu'il soit le plus grand possible : plus la terre sera généreuse, plus tous les hommes seront heureux. Les Physiocrates croient à une .armonie universelle qui s'étend depuis le sceptre Jusqu'à la houlette. La plus-value est au contraire un vol, sa grandeur dépend du degré d'exploitation des travailleurs, le bonheur des uns est fait du malheur des autres, il y a une opposition d'intérêts irrémédiableentre toutes les classes sociales : /’harmonie universelle fait place à la lutte de classe.

De là aussi les opinions totalement différentes de Quesnay et de Marx sur la propriété. Quesnay fait de la propriété la base du mécanisme social, et la propriété elle-même repose, d’après lui, sur le travail : l’homme qui a incorporé son énergie — qui lui appartient — au sol, devient par ce seul fait propriétaire de ce même sol, travail et terre ne faisant plus qu’un (1). Aussi le pro-

priétaire foncier est loin d’être un être haïssable et quand

(1) M. Deschamps. Cours de Doctorat, 1905-1906.

il accumule le produit net, il faut le louer, car ce produit net accumulé devient capital et c'est ce capital qui va permettre la production d’un nouveau produit net.

Le vol et le brigandage (1), telle est au contraire l’origine de la propriété, suivant Marx; c’est cette propriété privée (2) qu’il faut supprimer : c’est d’elle que vient tout le mal. Quant au capitaliste qui met en réserve de la plus-value, il est peu sympathique : la plus-value coagulée devient capital, masse de travail non payé qui va servir à exploiter de nouveaux ouvriers, ces derniers forgeant

incessamment leur propre instrument de supplice.

Formes spéciales revêtues par le produit net

et la plus-value.

Nous devons maintenant insister sur deux formes spéciales que prend l'excédent disponible dans le procès

général de circulation : nous voulons parler de l'intérêt

(1) Le Capital, pp. 314 et suiv.

(2) Dans le livre HI, Marx dit cependant, à propos de la propriété foncière : « La propriété foncière se justifie, comme toutes les autres formes de propriété, inhérentes à un système déterminé de production, par ce fait que le système de production lui-même, avec les rapports d'échange qu’il engendre, a une nécessité historique et transitoire. » V. Il, p. 199.

et du profit, la forme rente devant être étudiée par nous ultérieurement.

A. — L'étude de l'intérêt du capital doit être faite à cette place, car comme nous l’avons déjà expliqué, le problème de l'intérêt est un problème de circulation ; l'intérêt est une des formes sous laquelle circule une partie de l’excédent disponible. Cette conception est celle de Marx et de Quesnay ; pour Marx, la plus-value se divise en deux parts, l’une est le profit de l’entrepreneur et l’autre l'intérêt (1) ; pour Quesnay également l'intérêt est une partie du produit net.

Si nous posons alors cette question : à quel titre le préteur touche-t-il l'intérêt? Nous répondrons, avec Marx, parce qu’il a rendu service à l'entrepreneur en lui prêtant l'instrument nécessaire à l’exploitation du travailleur (2): c’est la théorie de l’utilisation. Si la réponse à la question posée est faite par les Physiocrates, elle ne différera

pas : eux aussi ont été des partisans de la théorie de l’uti-

(1) Le Capital, Ir, p. 412 : « Le capitaliste producteur, opérant avec un Capital emprunté, doit faire deux parts de son profit brut : l'intérêt, qu'il paiera à son bailleur de fonds et le surplus qui sera son profit réel. »

(2) Le Capital, Il, p. 379 : « Celui qui veut faire de son argent un capital rapportant un intérêt, le lance dans la circulation, l’aliéne à un tiers, en fait une marchandise. Alors, l'argent n’est pas seulement capital pour lui, il l’est pour d’autres; il est cédé à des tiers comme une valeur d'usage, ayant la propriété d’engendrer de la plus-value et du profit... »

130 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE Il

lisation (4). Le préteur, dit Turgot, est un homme qui vend l'usage de son argent, le préteur perd pendant le temps du prét le revenu qu'il aurait pu se procurer (2), au lieu de prêter son argent, il aurait pu en effet acheter

une terre et toucher directement le produit net. Quant à

(1) V.Bôühm-Bawerk: Histoire critique des Théories de l’Intérêt du Capital, trad. Bernard, tome 1, p. 243: L'usage ou l’utilisation de la substance du capital est une chose indépendante de cette substance et possédant une valeur propre. Pour obtenir un rendement du capital, il ne suffit pas de faire le sacrifice de la substance du capital, mais il faut encore sacrifier, pendant la durée de la production, l'utilisation du capital employé. » — Et p. 255. Bôhm-Bawerk cite ce passage de Hermann : « Les fonds de terre, les ustensiles, les livres, l’arsent ont une valeur d'usage durable. Ils subsistent pendant qu'on les met en usage et cet usage s’appelle utilisation. Cette utilisation peut être considérée comme un bien distinct ayant une valeur d'échange propre nommée intérêt. »

(2) Turgot : Réflexions sur la formation et la distribution des richesses, &1. Daire : Œuvres de Turgot, tome I, pp. 46 et 47.

Au sujet de cette question de l'intérêt chez les Physiocrates, nous devons faire remarquer que Turgot était partisan de la liberté du taux de l’argent, alors que Quesnay réclamait la réglementation légale : le taux de l’intérèt doit être fixé par la loi, de telle sorte qu'il ne dépasse pas le taux des revenus des terres. V. les Physiocrates et la Réglementation du taux de l’intérét, par A. Rougon, thèse, Paris, 1906, p. 65 : « .. Quesnay en conclul que le taux d'intérêt des rentes doit ètre uniformément fixé sur le taux du produit net des terres. » — Mais cette différence de conception entre Turgot et Quesnay n’a pas grande importance au point de vue où nous nous plaçons, car tous deux donnent la même base à la légitimité de l’intérèt : « … Ceci posé, Quesnay remarque que peu importe que le capitaliste se procure directement lui-mème un intérêt de son argent par l'achat d’une terre, ou qu’il se procure indirectement ce revenu par l'intermédiaire d’un emprunteur. » Thèse citée, p. 42.

l'intérêt que Pierre touche de Paul auquel il a consenti un prêt, sa nature est la même : peu importe que Paul emploie l’argent prêté pour sa consommation personnelle, il aurait pu, au lieu d’agir ainsi, acheter une terre ou une usine.

Nous n'’insistons pas plus longtemps sur cette question, car dans notre étude nous nous plaçons plutôt au point de vue de l’excédent disponible étudié dans son ensemble, indépendamment de ses formes particulières. Nous concluons ainsi : si Marx et Quesnay résolvent de façon différente le problème de l'intérêt originaire, ils donnent la

même solution au problème de l'intérêt stipulé.

B. — Nous avons vu dans le chapitre de la production ce qu'est le profit de l'industriel ou plus exactement, le profit de l’entrepreneur, selon Marx : du travail non payé. Mais le profit de l’industriel, chez Quesnay, ne touche en rien au procès de production. L’industriel des Physiocrates ne produit pas une seule parcelle d’excédent disponible : il ne fait que s'approprier une part de l’excédent disponible déjà existant. Mais comment opère-t-il pour arriver à ce résultat ?

Mercier de la Rivière nous donne l’exemple d’un tisserand qui achète pour 150 francs de subsistances, de vêtements, pour 50 francs de lin et qui revend la toile

200 francs (1). Les 200 francs sont le prix nécessaire,

(1) V. Physiocrates, éd. Daire, 2e partie, pp. 598 et 599.

139 DEUXIÈME PARTIE, — CHAPITRE If

c'est-à-dire la somme des valeurs employées. Mais, dans ce cas, il n’y a pas de place pour un profit : notre tisserand à vécu pendant qu'il tissait, et c’est tout. Pour obtenir un profit, le tisserand s’arrangera pour dépenser seulement 100 francs en subsistances et vendre toujours la pièce 200 francs ; il y aura donc vente au dessus du prix nécessaire individuel (1).

C’est là le moyen principal de realiser un profit, c’est-àdire de se faire donner par le consommateur une certaine part de produit net. Nous disons : /e moyen principal, car l'industriel fait entrer dans ses frais une certaine somme en vue des risques possibles, si ces risques n’ont pas lieu, la somme qui y était affectée se métamorphose en profit ; et enfin quand il se trouve dans une situation de

monopole, il peut vendreau-dessus du prix nécessaire (2),

(1) V. Physiocrates, éd. Daire,2e partie, p.603, Mercier dela Rivière : « Tout homme qui ne dépense que le quart ou la moitié de son revenu doit certainement augmenter sa fortune : quel que soit un agent de l’industrie, il ne peut s'enrichir que par cette voie, s'il ne vend ses ouvrages qu’à leur prix nécessaire; car ce prix nécessaire n'est que la restitution des dépenses qu'il fait ou qu'il est censé faire. »

(2) V. Deschamps, Cours de doctorat,1905-1906. Cf. également à ce sujet: Œuvres de Quesnay. Ed. Oncken, p. 313 : « La culture est inséparable de plusieurs grands accidents qui détruisent quelquefois presque entièrement la récolte ; telles sont la gelée, la grêle, la nielle. les inondations, la mortalité des bestiaux. etc., etc. Si les cultivateurs n’avaient aucun fonds en réserve, il s'en suivrait qu'après de tels accidents ils ne pourraient pas payer les propriétaires et le souverain, ou qu'ils ne pourraient pas subvenir aux dépenses de la culture l’année suivante : ce dernier cas serait celui qui arriverait tou-

et réaliser un profit sans se priver comme notre tisserand.

C. — 11 nous reste alors à présenter le profit commercial chez Quesnay et chez Marx.

Les idées de nos deux auteurs sur ce point sont assez semblables : tous les deux déclarent que les commerçants ne créent ni produit net, ni plus-value. Mais une différence s'élève entre eux, au sujet de la façon dont s’y prennent les commerçants pour se faire donner une partie de l’excédent disponible en circulation.

Pour Quesnay, le bénéfice obtenu par les commerçants est ce que Marx appelle un « profit upon alienation ». Le commerçant achète 175 et revend 200, le profit ainsi réalisé, est payé par le consommateur, il n’y a pas production de produit net, mais simplement circulation d’une part de produit net du consommateur au commerçant ({).

L’explication fournie par Marx est toute différente et demande quelques courts développements.

jours, attendu que le souverain etles propriétaires ont l’autorité pour se faire payer; et l’on sent les conséquences funestes d’un pareil anéantissement de culture qui retomberait bientôt et sans ressource sur les propriétaires, sur le souverain, sur les décimateurs, sur tout le reste de la nation. »

(1) V. L'abbé Baudeau, /ntroduction à la Philosophie Economique, éd. Daire, 2% partie, p. 127: « Les trafiquants, négociants ou marchands... Ces agents accessoires du commerce font un profit mercantile, qui est le prix de leur industrie. le salaire de leurs peines, l'intérêt de leurs avances, la compensation de leurs risques. »

La partie du Capital, où Marx étudie le profit commercial, présente un intérêt tout particulier. Si l’on a présent à l'esprit les trois principes par lui posés, on attend, avec impatience, la solution qu’il donnera au problème ainsi formulé :

Le capital commercial n’engendre aucune plus-value ;

Si le capital commercial ne permettait pas au capitaliste commerçant d'entrer en possession d’une part de plusvalue, il est évident que personne ne voudrait s’adonner au commerce ;

Enfin, le commerçant qui achète 30.000 aunes de toile valant 300 liv. st., ne peut les revendre au-dessus de leur valeur.

Marx ayant ainsi déterminé le problème, semble en avoir rendu la solution biendifficile,en en compliquantles données ; mais au contraire, ilya simplification de sa part. Car, puisque le commerçant doit faire un bénéfice etqu'il ne crée pas de plus-value (1), puisqu'il ne peut pas vendre une marchandise au-dessus de sa valeur, il ne lui reste plus qu’un seul procédé : c’est d'acheter la marchandise

au-dessous de sa valeur ou de son coût de production (2).

(1) V. Liebknecht : Zur Geschichte der Werttheorie in England, Iena, Fischer, 1902, p. 80.

(2) La théorie de Marx sur le coût de production est la suivante : le prix de la marchandise est égale au coût de production ; et ce coût de production est égal aux prix de revient plus le profit moyen. Cette théorie est développée ultérieurement, pour le moment sa connaissance approfondie ne nous est pas nécessaire.

Mais comment un tel fait peut-il avoir lieu ? Marx ne s’était-il pas basé sur l'hypothèse que toutes les marchandises sont vendues à leur valeur ? Eh bien cependant, il est conduit à déclarer, lui-même, que quand le producteur a produit 30.000 aunes de toiles valant 300 liv. sterl., il les vend seulement 280 liv. sterl., au commerçant (1), c’est-à-dire, au-dessous de leur valeur ou de leur coût de production. Le commerçant les revend à son tour, cette fois-ci à leur valeur, soit 300 liv. sterl. ; et il empoche ainsi un profit de 20 liv. sterl.; tel est le mécanisme.

Le commerçant, bien qu'il ne crée pas de plus-value, arrive à se procurer une part de plus-value foute fabriquée (2), parce qu'ilrend service au producteur de toile(3).

En effet, si ce dernier voulait vendre directement sa mar-

(l) L'industriel cède donc au commerçant une partie de la plusvalue. « La conséquence de cette opinion c'est alors que le fabricant vend en général son produit, au marchand, au-dessous de sa valeur. » V. Adler, 09. cit., p.102.

(2) Le Capital, Hi, p. 307 : « La circulation n’engendre ni valeur, ni plus-value, car elle ne comporte que des changements de formes. Par conséquent, si de la plus-value est réalisée par la vente de la marchandise, c'est qu’elle était, d'avance, contenue dans celle-ci. »

(3) Il l’aide à réaliser la plus-value, mais, à ce sujet, Sombart dit avec justesse : « Pour cette raison, je considère que cela peut induire en erreur, quand Marx parle de capital variable et de travail non payé, relativement à l’ouvrier commercial. Ces expressions doivent nécessairement, dans ce cas, prendre un tout autre sens que pour l’ouvrier salarié industriel qui crée immédiatement valeur et plusvalue. » V. Sombart « Zur Kritik des 6konomischen Systems von Karl Marx, » p. 566, Archiv für soziale Gesetzgebung und Statistik, Berlin, Heymann, 1894,

chandise au consommateur, il lui faudrait de longs mois pour l’écouler entièrement : grâce au commerçant, il va pouvoir s’en défaire du jour au lendemain. Il aura de la sorte transformé rapidement sa marchandise en argent : le procès M — À se sera accompli dans le minimum de temps. La circulation du capital du producteur s’accélérant, le procès de production s’en ressent tout entier et le taux du profit augmente : on peut donc dire que le commerçant s’il ne produit pas la plus-value, en est tout au moins une cause éloignée (1).

En résumé, alors que Quesnay, pour expliquer le profit commercial, envisage les rapports qui existent entre commerçants et consommateurs, Marx considère les rapports qui s’établissent entre commerçants et producteurs (2).

(4) Le Capital, Ir, p. 807 : « Si le capital commercial ne crée ni valeur, ni plus-value, il peut contribuer indirectement à augmenter celle-ci, lorsqu'il a pour effet d'accélérer la cireulation. »

(2) On peut peut-être dire que, pour Marx, la différence entre le prix de gros et le prix de détail, constitue le profit commercial : mais, le point important c’est que c’est le producteur qui paie au commerçant son profit.

Au sujet du capital commercial et du profit, il est une question intéressante à poser. Le commerçant ne crée pas de plus-value, alors les travailleurs qu’il emploie échappent-ils au dur régime de l’exploitation (Ausbeutungstheorie), sont-ils privilégiés par rapport aux ouvriers de l’usine ? |] n’en est rien. « Le commercant fait exécuter par des salariés la plus grande partie des opérations qui permettent à son argent d'être un capital; le travail qu’il ne paie pas à ceux-ci ne produit pas de plus “alue, mais est recueilli par lui comme

La théorie du profit commercial est exposée par Marx dans le livre IIT, nous avons constaté à son sujet que le commerçant pouvait à un certain point de vue, être considéré comme cause éloignée de la plus-value : cette constatation ébranle déjà la théorie marxicnne de la plusvalue, après avoir présenté le tableau d'ensemble de la circulation de l'excédent disponible, après avoir indiqué brièvement les formes spéciales — intérêt et profit — sous lesquelles il circule, nous allons voir quelles sont les déformations nouvelles que Marx inflige à son concept de la plus-value dans le livre IIT, et nous terminerons par l'étude de la troisième forme, sous laquelle se présente

l’excédent disponible : la forme rente.

plus-value, ce qui revient au mème au point de vue du profit qu'il encaisse. » (Ilr, p. 322.) Ce qui revient à dire, croyons-nous, que le commerçant qui a un comptable travaillant 12 heures ne lui en paie que 6: il obtient ainsi 6 heures de travail gratuit : il n'y a pas surproduit, mais surservice. L'emplové commercial « rapporte, non parce qu'il produit directement de la plus-value, mais parce qu'il contribue directement à diminuer la dépense de réalisation de la plus-value, dans la mesure du travail non payé qu'il accomplit. » (Ir, p. 330.)

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