‹ Le Produit Net des Physiocrates et la Plus-Value de Karl MarxChapitre 14 sur 16 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Nous avons étudié jusqu'ici la théorie pure de la plusvalue : la conception de Marx s’est présentée à nous avec une grande netteté. Mais, dans le troisième livre, elle nous apparaît complètement déformée, elle est toute autre : elle est une théorie nouvelle, qui n’a plus que des rapports fort éloignés avec la théorie de la plus-value du livre premier. En lisant ce troisième livre, on a l’impression que l’auteur, après s’être enfermé dans un cercle d'idées simples et d’hypothèses nettement dessinées, consent à quitter ce domaine idéal, pour un autre plus réaliste; ou mieux. à confronter sa théorie avec les faits, et à s’efforcer de voir si le manteau de la réalité sied bien au mannequin des idées. Et, à notre avis, Marx s’essaye à ce jeu sans succès, c’est-à-dire aux dépens des idées antérieurement émises par lui. Nous croyons avec Bôühm-Bawerk que le livre IL annule le premier : «Der dritte Band

Marx verleugnet den ersten (1). »

(D) V. Bühm-Bawerk, Zum Abschluss des Maræschen Systems, Staatwissenschaftliche Arbeiten. Festgaben für Karl Knies, Berlin, Hæring, 1896, p. 111,

Avant d'indiquer dans ses grandes lignes la conception de la plus-value seconde manière, nous devons rappeler que la plus-value se confond avec le profit, Marx s’exprime en effet ainsi : « Lorsqu'on la considère comme le produit de l’ensemble du capital avancé, la plus-value prend le nom de profit (1). » Nous rappelons aussi d’un mot la théorie de Marx telle qu’elle est formulée dans toute sa pureté, dans le livre 1 du Capital : toute la plus-value est du travail non payé; tout le profit est du travail non payé.

Dans les rapprochements que nous aurons à faire entre la conception nouvelle et le produit net, nous pourrons constater quela théorie marxienne perdant de son unité s'éloigne de la plus-value première manière, mais que, comme elle tend vers l’éclectisme, elle empiète dans une certaine mesure sur le domaine physiocratique, et par suite s’en rapproche. La comparaison entre cette nouvelle plus-value et le produit net paraît, nous devons l'avouer, au premier abord assez déconcertante. Et, en effet, tous les caractères primordiaux, originaux qui faisaient du concept de Marx une théorie vigoureusement taillée, tous ces caractères s’évanouissent peu à peu au cours du livre II : il semble alors, qu'en fin de compte, nous ayons à nous occuper d’une théorie dépourvue d'unité, aux contours flottants et indécis, d’une théorie qui

s'écroule. Il est permis de chercher alors où sont les

(1) Le Capital, Ur, p. 11.

points saillants auxquels on doit se raccrocher, pour indiquer les rapprochements possibles entre le produit net et la plus-value corrigée.

Nous ne pouvons ici nous livrer à une étude approfondie du livre IIT, qui sortirait du cadre de notre étude. Nous aurons simplement à indiquer les déformations infligées par l’auteur lui-même à sa conception primitive, tout en essayantun parallèle nouveau avec le produit net. . Parfois nous serons obligés pour que le parallèle soit possible de tirer certaines conséquences de faits que les Physiocrates ont signalés, mais dont ils n’ont pas vu toute la portée. Les faits auxquels nous faisons allusion viennent en effet infirmer la théorie pure du produit net : nous rapprocherons donc alors une plus-value déformée d’un produit net également déformé.

Pour grouper les idées, on peut, croyons-nous, diviser les développements du livre [IT qui renversent la théorie du livre I en deux groupes : dans le premier, nous étudierons le fameux problème du taux de profit moyen, et dans le second, tous les autres faits signalés par Marx et

qui viennent eux aussi infirmer sa conception.

Le problème du taux de profit moyen.

D’après le premier livre. le capital se décompose en

capital variable et capital constant, c’est ce que Marx

appelle la composition du capital (Zusammensetzung) ; et la plus-value dépend uniquement du capital variable. On est donc amené à conclure que plus un industriel emploiera d'ouvriers, plus il devra obtenir de plus-value et faire de profit..., ce qui est en contradiction flagrante avec les faits. Marx sent déjà cette contradiction dans le livre [ (1), et ceci n’est pas étonnant. Il suffit d'observer la réalité pour voir que les profits ne dépendent nullement du nombre des ouvriers employés, mais que les capitaux, quelle que soit leur composition organique, ont au contraire tendance à rapporter des profits égaux. Sombart pose le problème en ces termes : « Comment se fait-il que des capitaux égaux, malgré des compositions inégales, donnent des profits égaux, alors que la plusvalue est seulement en rapport avec le capital variable » (2). C’est ce problème qu'on a appelé l'énigme du taux de profit moyen : das Räthsel der Durschnittsprofitrate. Nous ne nous occuperons pas ici de tous les

travaux critiques (3). faits à ce sujet, nous nous conten-

(1) Le Capital, I, p. 133 : « Cette loi esten contradiction évidente avec toute expérience fondée sur les apparences. Chacun sait qu’un filaleur, qui emploie relativement beaucoup de capital constant et peu de capital variable, n'obtient pas, à cause de cela, un bénéfice ou une plus value moindre que le boulanger, qui emploie relativement beaucoup de capital variable et peu de capital constant, »

* (2) W. Sombart, Zur Kritik des ükonomischen Systems von Karl Marx, Archiv für soziale Gesetzgebung und Statistik, Berlin, 1894, p.

(3) Les principaux auteurs qui se sont occupés de ce problème

terons d'analyser rapidément la solution donnée par Marx.

Soit deux industriels, À et B, qui emploient tous deux 700 de capital; le capital de À est dépensé en 600 de constant et 100 de variable; le capital de B se divise en 600 de variable et 100 de constant. Si À s’approprie en un an une plus-value égale à x, B, si la loi du livre I est juste, devra s’approprier — toutes autres circonstances ayant été supposées égales — une plus-value s’élevant à 6x. Or, les faits montrent que les deux capitalistes A et B récoltent au bout de l’an la même somme de plusvalue. Cette somme, d’après Marx, sera la moyenne des

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deux plus values, c’est-à-dire .

sont : Lexis, Die Marx'sche Kapitaltheorie, Jagrb. de Conrad, neue Folge, elfter Band, fünftes Heft. Jena, Fischer, 1885. — Conrad Schmidt: Die Durchnittsprofitrate auf Grundlage des Marx’schen Werthgeselzes, Stutigart, Dietz, 1889. — Conrad Schmidt : Die Durchschnittsprofitrate, Die Neue Zeit, nos 3 et 4. XI Jahrgang, I. Band, 1892-1893. Stuttgart. Dietz. — Fireman : ÆXritik der Marx'schen Wertiheorie, Jahrb. de Conrad, Dritte Folge, Dritter Band. Jena, Fischer, 1892. — Julius Wolf : Das Rätsel der Durchsnittsprofitrate bei Marx. Jahrb. de Conrad, Dritte Folge, Zweiter Band, Drittes Heft, Jeaa, Fischer, 1891. — Sombart : Zur KXrilik des ükonomischen Systems von Karl Maræ, Archiv. für Soziale Gesetzgebung und Statistik, Berlin, Heymann, 1894. — E. von Bohm-Bawerk : Zum Abschluss des Marscher Systems, Staalswissenschaftliche Arbeiten, Festgaben für Karl Knies, Berlin, Haering, 1896. — Komorzynski : Der dritlte Band von Karl Marx. « Das Capital. » Zeitschrift für Volkswirischaft, Socialpolitik und Verwaltung, Sechster Band : IL Heft. Wien, Tempsky, 1897. — Dr Michael Tugan-Baranowsky : Theoretische Grundlagen des Marxismus, Leipzig, Duncker, 4905. Voir aussi la Préface d'Engels au livre Ir du Capital.

De la sorte, la plus-value accaparée par A sera de 3 x 1/2, alors que si elle avait été proportionnelle au capital variable, elle eut dû atteindre æ seulement; et la plus-value obtenue par B sera de 3 x 1/2 également alors qu'elle aurait dû être de 6 x. Donc, en fait, la loi marxienne ne s'applique pas.

Mais alors se pose une autre question : comment, par suite de quelle circonstance, les industriels réalisent-ils une plus value, tantôt plus grande, tantôt plus petite que celle qu'ils devraient réaliser suivant la loi de Marx ? Tout simplement par ce fait : par la vente de leurs marchandises, tantôt au-dessus, tantôt au-dessous de leur valeur. Pour sa démonstration, Marx a recours à deux tableaux où il considère cinq capitaux présentant des composi-

tions organiques différentes :

TAUX | | VALEUR] TAUX CAPITAUX de la Plus-value du du plus-value Produit Profit

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