‹ Le Produit Net des Physiocrates et la Plus-Value de Karl MarxChapitre 4 sur 16 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Ce qu’est le produit net.

M: du Hausset s'exprime ainsi dans ses Mémoires: « Un jour j'étois chez le docteur Quesnay pendant que Madame étoit à la comédie. Le marquis de Mirabeau y vint, et la conversation fut quelque peu ennuyante pour moi, n’y étant question que du produit net, enfin on parla d’autres choses (1). »

Cette opinion n'offrirait peut-être pas grand intérêt, si elle n’'émanait de la femme de chambre de la Pompadour qui, on le sait, était une grande dame de la cour: il est alors curieux de trouver le mot produit net sous sa plume. Ceci prouve qu’à la cour, même les femmes connaissaient la fameuse théorie du docteur, au moins de

nom.

(1) Mémoires de Mme du Hausset, Paris, Flammarion, p. 71.

Si l’abbé Baudeau, disciple (1) de Quesnay, eut lu les Mémoires de M* du Hausset il eut été évidemment fâché, lui qui dit: « Un seul mot résume le bonheur de l'humanité, ce mot c’est le produit net, sujet de fades railleries pour les femmelettes, de terreur pour les avides publicains et d’épigrammes ridicules pour quelques beaux esprits prostitués aux uns et aux autres. Oui le produit net de la culture est la boussole universelle du gouvernement et le centre commun de tous les intérêts (2). »

Qu'est-ce donc que ce produit net? Brièvement on peut le définir ainsi: le produit net est ce qui reste du produit brut, de la récolte totale, lorsqu'on en a déduit les avances, les dépenses faites pour obtenir cette récolte.

Mais, avant de pénétrer dans l'étude même de la conception, nous devons préciser quelques points de la doctrine sur lesquels repose la théorie du produit net ellemême.

IL a été fait remarquer très souvent, et avec raison,

(4) Les principaux disciples de Quesnay furent : du Pont de Nemours, Mercier de la Rivière, Le Trosne, l’abbé Baudeau, le marquis de Mirabeau et Turgot qui n'accepte la doctrine qu’en partie.

(2) L'abbé Baudeau, Éclaircissements demandés à M. Necker ; Ile partie, no 5, p. 142. (Citation faite par M. Pervinquière : Contribution à l'étude de lanotion de Productivité dans la Physiocratie). Thèse, Paris, Rousseau, 1906, p. 27.

que le système physiocratique fut une réaction contre le système mercantile (4).

Les Mercantilistes attachaient à la possession d’une orande masse d'or et d'argent une importance beaucoup trop grande, ils étaient uniquement préoccupés par les manufactures et par le commerce. Les Physiocrates réagirent contre cette conception : ils firent jouer à la monnaie un rôle secondaire, mais plus conforme aux faits : celui d’instrument des échanges. « L'argent, dit le Trosne, est reçu comme gage intermédiaire entre les ventes etles achats et il sert de mesure commune, de valeur pour valeur » (2). Puis, au lieu de déclarer que l’industrie est une source de richesse, ils soutinrent la thèse inverse, et manufacturiers et commerçants formèrent pour eux, la classe stérile. La seule classe productive est celle des agriculteurs, c’est la terre qui obtient toutes leurs faveurs, toutes leurs attentions, et on pourrait leur attribuer la devise d'Arthur Young : « Tout pour la charrue. » Ils se préoccupent uniquement de la terre, de la nature, d’une façon plus générale, parce que, à leurs

yeux, elle seule est productive. Mais quel sens faut-il

(1) V. A. Smith, Richesses des Nations, trad. Garnier, 5e édit., Paris, Alcan, 1880, tome II, pp. 299 et 300. « Si la branche est trop courbée dans un sens, dit le proverbe, il faut, pour la redresser, la courber tout autant dans le sens contraire. Il semble que ce soit sur cette maxime triviale que se sont dirigés les philosophes français, auteurs du système qui représente l’agriculture comme l'unique source du revenu et de la richesse d'un pays. »

(2) Physiocrates. Ed. Daire, 2e partie, p. 910.

donner à ce mot productive? La thèse est-elle que la nature seule, produit des matières nouvelles ? C’est l’opinion de M. Hector Denis qui s'exprime en ces termes : « La raison qu'ils avaient d’assigner la productivité comme caractère exclusif à la classe agricole, c’est que, seule, elle accroît la masse de matière mise périodiquement en circulation dans la société » (1). Nous croyons qu'il fautau contraire suivre l'opinion de M. Deschamps, etdire que les physiocrates, en parlant de productivité songent à une productivité en valeurs (2). Et nous pensons que l’on peut étayer cette interprétation de la façon suivante.

La théorie de la valeur des Physiocrates était celle du « coût de production », pour eux : « L’échange est de sa nature un contrat d'égalité qui se fait de valeur pour valeur égale » (3). Il en résulte donc que l'échange ne peut être la cause d’aucune création de valeur. Mais cetterègle une fois posée, ils trouvent heureusement une exception :

c’est celle de l'échange qui se produit entre l’homme et

(1) Histoire des Systèmes Économiques et Socialistes par Hector Denis, vol. 1, les Fondateurs, p. 78. Paris, Giard et Brière, 1904.

(2) Mercier de la Rivière, Physiocrates, 2% partie, p. 568. « J’entends ici, par le terme de richesse, une masse de valeurs disponibles, de valeurs qu'on puisse consommer au gré de ses désirs, sans s’appauvrir, sans altérer le principe qui les reproduit sans cesse », c’est le cas du produit net, masse de valeurs nouvelles.

(3) Physiocrates, 2e partie. Le Trosne ; De l’intérét social, p. 903 et Mercier de la Rivière : L'ordre naturel des sociétés politiques, p. 968.

la nature, circulation physico-sociale. Le cultivateur avance à la terre une somme de semences, travaux, etc.., dont la valeur est égale à 500 livres, et au lieu de restituer, au moment de la récolte, cette valeur de 500, la terre — cette /onne Mère dont parle Fénelon — restituera une valeur de 600.11 y aura donc un excédent en valeur

égal à 100, lequel excédent est le Produit net.

Nous avons dit déjà que ce produit net était ce qui restait, quand on avait soustrait du produit brut les avances. Nous devons donc en premier lieu, définir ce que les Physiocrates entendent par le mot avances.

Les avances qu'il faut faire à la terre pour obtenir la récolte, sont de trois sortes : Les foncières, les primitives et lesannuelles (1).

Les avances foncières sont faites par les propriétaires fonciers, elles correspondent aux plus gros travaux et à leur entretien, à ceux qu'on doit exécuter en tout premier lieu : travaux de défrichement, de nivellement, de dessèchement, d'irrigation, constructions de bâtiments, d’étables, de murs, plantations de haies, d’arbres, etc...

Les avances primitives sont à la charge du fermier.

Elles comprennent l'achat et l'entretien des instruments

(1) L'abbé Baudeau cite une quatrième sorte d’avances, Zes souveraines, faites par l'État, telles que : ports, chemins, canaux.

et animaux nécessaires à l'exploitation (brouettes, arrosoirs, cuves, pressoirs, échalas, charrues, charrettes, moutons, bœufs, chevaux, etc...) les amendements et les engrais.

Enfin les avances annuelles correspondent aux travaux de semence, de culture, de récolte,elles se composent donc des sommes d’argentqui ont été dépensées pour le paiement des salaires et de la nourriture qu'il a fallu fournir aux animaux. Les avances annuelles sont faites par le fermier, elles comprennent également la nourriture et l’entretien de ce dernier et de sa famille.

Les avances primitives et les avances annuelles forment les reprises du cultivateur. Dans ces reprises rentrent naturellement l’entretien des avances annuelles ; pour y subvenir, Quesnay compte que le cultivateur doit prélever un intérêt de dix pour cent : cet intérêt servira à renouveler le matériel usé et aussi à constituer un fonds de réserve en vue des risques (1). Enfin, ce qui est à noter : le profit du cultivateur fait partie également des reprises.

Si maintenant, du produit brut, nous retirons les re-

prises, l'excédent est le produit net (2). Ce produit net

(1) Voir Œuvres de Quesnay, Ed. Oncken, p. 313.

(2) L'abbé Baudeau donne une définition très claire du produit net :

« Le produit net est ce qui reste de la récolte totale ou de sa valeur, après qu’on a prélevé les frais du cultivateur, non du propriétaire foncier. Ces frais sont de deux sortes, savoir : la totalité des dépenses journalières qu'il fait habituellement chaque année, et

est donné par le fermier au propriétaire, on peut l'assimiler au fermage. Si le produit net est nul, le fermage tombe donc lui aussi à zéro, le propriétaire ne touche rien ; il ne pourra même pas entretenir les avances foncières. Mais le fermier, lui, pourra remplacer ses avances primitives et annuelles, et aura touché son profit. Si la récolte ne permet même pas au fermier d'exercer ses reprises, lui et le propriétaire foncier seront tous deux en perte. Normalement, la récolte donne un produit net. Ce produit net va entre les mains du propriétaire foncier qui en consacre une partie à l'entretien des avances foncières et qui dépense l'autre partie en totalité pour sa consommation personnelle ou en partie seulement : ce qui lui permet, dans ce dernier cas, d’épargner, d’accumuler, de fabriquer du capital.

Cet excédent est dû à la générosité de la nature, il est

un pur don (1) qu’elle fait aux hommes. Il est possible

un intérêt, au moins, à dix pour cent, de son premier fonds ou de sa première mise que nous appelons avance primitive. Vous ne trouverez pas cet intérêt trop fort, si vous considérez qu'il faut entretenir et réparer ce premier fonds qui s'use continuellement et qu'il s’agit de courir des risques très considérables. Un bail à ferme est précisément l'évaluation du produit net actuel; un contrat de vente ou d'échange suppose la mème évalualion.» (V. Baudeau : Physiocrates, 2e partie, p. 457, en note.)

(1) « Par cet arrangement, le produit net de la terre se divise en deux parts : l’une comprend la subsistance et les profits du laboureur, qui sont la récompense de son travail et la condition sous laquelle il se charge de cultiver le champ du propriétaire ; ce qui reste

parce que la terre au lieu d’additionner les valeurs comme l'industrie, les multiplie (1).

L'industrie ne fait que combiner les valeurs existantes, elle les superpose, elle leur donne telle ou telle forme, mais elle ne peut produire un seul liard de valeurs nouvelles (2).

La terre, au contraire, multiplie sans cesse les valeurs. Cette générosité de la nature apparaît aux yeux de tous

— elle est évidente, pour employer un qualificatif cher

est cette partie indépendante et disponible que la terre donne en pur don...» V. Turgot, Réflexions sur la formation et la distribution des Richesses, œuvres de Turgot, éd. Daie, tome I.

(1) V. Mercier de la Rivière, PhAysiocrales, 2 partie, pp. 455-456 :

« … On ne connaît plus de meilleure façon d'employer son argent que celle, pour ainsi dire, de le semer pour le multiplier. » Il est nécessaire d'insister un instant sur cette idée de multiplication et d'aïdition, c'est elle qui constitue le critérium pour différencier l’agriculture de l’industrie, partant, la classe productive de la classe stérile. « Un tisserand achète pour 150 francs de subsistances, de vêtements et pour 50 francs de lin qu'il vous vend, en toile, 200 francs somme égale à celle de la dépense. Cet ouvrier, dit-on, quadruple ainsi la valeur première du lin ; point du tout : il ne fait que joindre à cette valeur première une valeur étrangère, qui est celle de toutes les choses qu'il a consommées nécessairement. Ces deux valeurs ainsi accumulées forment alors, non la valeur du lin, car il n’existe plus, mais ce que nous pourrons nommer le prix nécessaire de la toile, prix qui, par ce moyen. représente : 10 la valeur de 50 francs en lin; 20 celle de 150 francs en autres productions consommées. (V. Mercier d» la Rivière, Physiocrates, 2e partie, p. 598, v. aussi p. 599).

(2) Toutes les matières que l’industrie façonne lui viennent de la terre, aussi l'abbé Baudeau dit-il que l’industrie est fille de la terre et qu’elle a toujours besoin des mamelles de sa mère. (V. Physiocrates, 2e partie, p. 600.)

aux Physiocrates — dans l’épi qui germe, dans l'arbre qui porte des fruits, dans le troupeau qui se reproduit :

la terre est la source de toute richesse (4).

Moyens propres à accroitre le Produit net.

Nous connaissons la nature du produit net, nous devons chercher maintenant quels sont les moyens à employer pour recueillirla plus grande masse possible de produitnet.

Tout d’abord, il faut une bonne administration de

l'État, un bon despote et aussi des cultivateurs intelli-

(1) Mercier de la Rivière. L'Ordre naturel des Sociétés politiques (Ed. Daire, Il. p. 498). Au sujet de la productivité de l’agriculture et du rapprochement qu'on est tenté de faire entre Richard Cantillon el les Physiocrates, voir Oncken Geschichte der Nationalükonomie, erster Teil, Leipzig, Hirschfeld, 1902, p. 278 : « Am ôftesten wird als Beweis der Übereinstimmung der Lehre Cantillons mit der Physiokratie der erste Satz des Buches vorgeführt. Derselbe lautet nämlich : «La terre est la source ou la matière d’où l’on tire la Richesse ; le travail de l'Homme est la forme qui la produit; et la Richesse, en elle-même, n’est autre chose que la nourriture, les commodités et les agréments de la vie. » Allein das geschieht mit Unrecht. Der Satz bedeutet nicht das, was die Physiokraten ausdrücken wollten, wenn sie sagten, die Erde sei die Quelle des Reichtums. Bei Cantillon sind Arbeit und Boden ebenbürtige Faktoren der Produktion, und auch die industrielle Arbeit erscheint als produktiv. Anders bei den Physikraten. Sie erkennen nur die ländliche, nicht auch die städtische

Arbeit als produktiv an. Die Erde ist die « source unique » der Reich tüumer. »

gents (1). Ensuite, Quesnay indique les multiples avantages qu’on peut retirer de la grande culture, et, le résultat le plus appréciable est un produit net considérable. Tout son article « Fermiers » a pour objet le parallèle entre la culture pratiquée à l’aide de chevaux et celle pratiquée à l’aide de bœufs. D’après lui, l'emploi des chevaux caractérise la grande culture : celle des fermiers riches, et l'emploi des bœufs, la petite culture : celle des métayers misérables (2). Cette opposition entre riches

fermiers et pauvres métayers, nous permet d'omettre

(1) L'abbé Baudeau. /ntroduction à la Philosophie Économique, éd. Daire, Physiocrates, 2e partie, p. 804: « Une même ferme exploitée par un cultivateur pauvre et malhabile, donnera dix fois moins de produit net que sous la main d’un laboureur opulent et savant dans cet art, père des autres, qu’on commence enfin à connaitre et à considérer à peu près comme il doit l'être. » — V. aussi Le Trosne : De l’Zntérét social, Physiocrales, 2e partie, pp. 887 et 888 : « L'homme se sert de son intelligence pour observer les lois de Ja nature, pour examiner les productions les plus propres à ses besoins, en découvrir les propriétés, et étudier les moyens de les multiplier ; il fait usage de sa force et de son industrie pour solliciter et aider la fécondité de la terre. Ce n’est donc pas l’homme qui, par son travail, lui donne cette faculté, elle la tient de la puissance du créateur et de la bénédiction originaire, source inépuisable de la fécondité de la nature. L'homme trouve cette faculté existante, il ne fait que s’en servir. »

(2) Œuvres de Quesnay, p. 235. — Quesnay signale le cas de pauvres métayers qui, pour gagner quelque argent, font des charrois à leur profit. Œuvres de Quesnay, p. 203. Mäis un tel profit, ainsi obtenu, n’est pas du produit net créé par les métayers : ils rendent un service et, en récompense, ils obtiennent une part de produit net

déjà existant.

l’'énumération des procédés (1), dont la grande culture facilitera l'emploi pour l'obtention d’un grand produit net ; elle nous permet de généraliser immédiatement, et de dire, que le meilleur agent qui influe sur la grandeur du produit net : c’est la richesse.

Faire de grosses avances est tout le secret pour faire naître un gros produit net. Il faut marner, dessécher, irriguer, fumer ; il faut acheter des chevaux, des bœufs, des moutons, des charrues, des cuves, des pressoirs, des échalas... L'abbé Baudeau insiste sur le supplément de bénéfices que procure l’emploi des animaux et des machines, il signale le cas d’une bonne charrue attelée de quatre forts chevaux qui labourent en un jour plus de

terre que dix hommes n’en pourraient bécher à la main (2).

(1) Ainsi, dans ses Questions, Quesnay signalant les avantages de la grande culture, s’occupe du morcellement ; il demande : « Si les terres sont partagées en petites ou en grandes fermes, les avantages ou les désavantages qui en résultent par rapport aux frais de la culture, au profit des laboureurs, au fermage, aux gains des paysans occupés par les laboureurs, et aux dépenses pour l’entretien des bâtiments, des fermes? » Œuvres de Quesnay, p. 261.

(2) Baudeau, Physiocrates, Ed. Daire, 2e partie, p. 824 : « Une charrette traînée par les mèmes animaux vous transporte en une journée plus de fruits récoltés que dix hommes n’en porteraient ; il ne faut qu'un seul charretier, les chevaux vivent en partie de la paille et du fourrage que les hommes ne mangeraient pas, et ils restituent en engrais une partie de cette dépense. C’est aussi pour diminuer les travaux continuels, et les salaires des hommes, qu'on invente, dans les carrières et les mines, des machines qui transportent les fardeaux, qui épurent les matières, qui dessèchent les eaux nuisibles en plus grande quantilé, avec moins de consommation et de dépense. Épargne

Ce n’est pas tant, en effet, la partie des avances annuelles consacrée au paiement des salaires, qui est nécessaire, que les avances primitives, c’est-à-dire l'argent consacré à l’achat de capitaux fixes. Des bras, la culture n’en manque pas, ce dont elle a besoin, ce sont des machines et des bestiaux, car ce sont ces machines et ces bestiaux qui permettent l'exploitation d'un domaine (1).

Mais c’est Quesnay qui insiste tout particulièrementsur l'importance des avances, et des riches avances. Quand le cultivateur n'est pas assez riche pour faire ces avances, le

produit net peut descendre à zéro (2). Et le docteur raille

de dépense journalière et annuelle, voilà donc le premier des motifs qui engage aux avances primitives. Combien de peines, de salaires et d'embarras, s’il fallait transporter, pressurer, cuver la vendange et le vin par petites parcelles, et de même voiturer une à une les barriques dans les grands vignobles ! »

(4) V. l'abbé Baudeau, Physiocrates, éd. Daire, 2e partie, p. 705 : « Des bras, des bras, c’est précisément ce qu'il ne faut point encore à vos exploitations actuelles, hélas! vous n’en avez que trop de malheureux asser vis à de longs et pénibles travaux trop infructueux ! Des avances, des avances, voilà ce qu'il faut à la terre, voilà ce qui manque aux vôtres. Des avances souveraines. des avances foncières, des avances mobilières d'exploitations productives, qui épargnent les hommes au lieu de les multiplier...

« Or la grandeur des récoltes ne s'estime point du tout par le nombre des ouvriers de culture et par l’assiduité de leur travail, ce qui est en ce moment l'erreur presque universelle de notre politiqu? moderne. »

(2) Œuvres de Quesnay, p. 235 : « Le produit du travail de la cullure peut être nul ou presque nul pour l'État quand le cultivateur ne peut pas faire les frais d’une bonne culture. Un homme pauvre qui ne lire de la terre, par son travail, que des denrées de peu de va-

les £ouryeois imbéciles qui, en voyant un homme pauvre, lui donnent l'excellent conseil d’aller labourer la terre. «On s’applaudit lorsqu'on dit à un homme pauvre qui n’est pas occupé : Va labourer la terre. Ge sont les chevaux, les bœufs, et non les hommes qui doivent labourer la terre. Ce sont les troupeaux qui doivent la fertiliser ; sans ces secours, elle récompense peu les travaux des cultivateurs. Ne sait-on pas d’ailleurs, qu’elle ne fait point les avances; qu'elle fait, au contraire, attendre longtemps la moisson? Quel pourrait donc être le sort de cet homme indigent à qui l’on dit : Va labourerla terre? » (1)

Les avances concentrent toute l'attention des Physiocrates, et, à propos de la discussion qui s'élève entre eux et Forbonnais, Quesnay fait paraître un article, où il plaisante agréablement un propriétaire qui au lieu de faire marner ses terres, décide de faire lambrisser, sculpter et dorer les appartements de son château, et qui écrit

à son fermier Thiébaut, de couvrir sa femme de rubans,

leur, comme des pommes de terre, du blé noir, des châtaignes, etc., qui s’en uourrit, qui n’achète rien et ne vend rien, ne travaille que pour lui seul. il vit dans la misère ; lui et la terre qu'il cultive, ne rapporte rien à l’État. »

(1) V. Œuvres de Quesnay, éd. Oncken, p. 243. Et Quesnay ajoute : « Peut-il cultiver pour son propre compte ? Trouvera-t il de l'ouvrage chez les fermiers, s'ils sont pauvres? Ceux-ci, dans l'impuissance de faire les frais d’une bonne culture, hors d'état de payer le salaire des domestiques et des ouvriers, ne peuvent occuper les paysans. La terre, sans engrais et presqu'inculte, ne peut que laisser languir les uns et les autres dans la misère. »

de dentelles et de bijoux, afin d'augmenter le revenu des terres. ! (1)

Au reste il est intéressant de noter que ces théories sur les avances sont mises en pratique. Les Grands de la cour s'occupent de leurs domaines, certains désertent Versailles pour les surveiller eux-mêmes. Et Voltaire écrit à Turgot en 1775 qu’il défriche et améliore les plus mauvaises terres du royaume ; dans une lettre à Dupont de Nemours, il se nomme /e maçon et l'agriculteur du mont Jura. Enfin, en 1776, à l’âge de 82 ans, le patriarche de Ferney disait encore à Turgot : « J'ose vous représenter qu'il nous faudrait environ cinq mille minots, parce que nous comptons en donner prodigieusement à tous nos bestiaux dans la crainte trop bien fondée de l’épizootie, et parce que je compte en semer sur mes champs avec mon blé, pour détruire l’ancien préjugé qui faisait autrefois répandre du sel sur les terrains qu’on

voulait frapper de stérilité. Un peu de sel au contraire

(1) V Quesnay : Lettres d'un Fermier et d’un Propriétaire, par M. A. Œuvres de Quesnay, p. 681 :

« Nous devons donc suivre les conseils de Monsieur A. B. C. D., ainsi, au lieu de marner mes terres, je vais faire lambrisser, sculpter et dorer les appartements de mon château, renouveler mes meubles et ma garde robe. Il faut que vous commenciez vous-même par vous procurer de nouveaux objets de jouissances en vêtements, ameublements el bijoux : faites porter à votre femme force dentelles et rubans; faisons-nous beaucoup de besoins de ces sortes d'ouvrages ; quand nous y serons bien accoutumés, nous et les nôtres, il faudra bien, pour nous mettre en état de les payer, que nos terres rapportent davantage. »

versé sur les terres glaiseuses est un des meilleurs engrais (1) possibles; c’est une expérience de physique et de labourage (2). »

Causes diminuant le produit net.

Nous avons vu quelles étaient les causes qui influaient sur la grandeur du produit net, qui en accroissaient la masse; voyons maintenant quelles circonstances lui seront défavorables (3), quels seront les agents susceptibles de ie diminuer ou même de le faire descendre à zéro. Et c’est seulement lorsque nous aurons déterminé ainsi à quoi tient le nombre plus ou moins grand de setiers de blé qui forme le produit net, que nous devrons nous occuper de la réalisation de ce produit net, de la conversion du blé en argent.

La levée des milices, l’excès des corvées, l’indétermi-

nation des impôts tels sont les trois faits principaux qui

(1) S'ils eussent vécu au xixe siècle, les Physiocrates eussent attaché, avec raison, une grande importance aux engrais chimiques.

(2) Lettres choisies de Voltaire, Garnier, 1888, passim.

(3) Ces causes qui diminuent le produit net ne seront pas pour nous l’occasion d'un rapprochement avec la plus value, pourtant il nous parait ulile de les indiquer pour identifier le produit net, pour montrer à quelles influenc:sil est soumis et partant pour insister sur sa nature propre.

viennent entraver d’après Quesnay l'obtention d’un bon produit net. Nous rappelons, pour mémoire, que de piètres avances ne pourront donner qu'un faible produit net, que Quesnay préfère le propriétaire qui marne ses terres, à celui qui fait dorer ses appartements, les avances faites à la terre étant plus utiles que le luxe.

$ 1. — À propos des milices, le docteur a une comparaison originale qui fait sentir, comme il déplore l’énergie des soldats dépensée à la guerre et qui pourrait être si utilement employée à la production : il s'exprime ainsi : « Les militaires n’estiment les hommes qu’autant qu'ils sont propres à faire des soldats; mais l’homme d'Etat regrette les hommes destinés à la guerre, comme un propriétaire regrette la terre employée à former le fossé qui est nécessaire pour conserver le champ (1). »

Il remarque que la crainte de la milice fait déserter la campagne, beaucoup de fils d'agriculteurs viennent alors à la ville pour n'être pas compris dans les levées, ainsi un grand nombre de bras et une masse de richesses, qui peut être considérable, se trouve perdue par suite de la milice et la culture des terres doit évidemment s’en ressentir. Et Quesnay nous cite l'exemple de M. de la Galaisière, intendant de Lorraine, qui « a exempté de la milice, par une ordonnance, les charretiers et les fils des fer-

miers à raison des charrues que leur emploi exige (2). »

(1) Quesnay, Grains, œuvres publiées par Oncken, p. 219. (2) Ibid. Grains, p, 227.

$ 2.— Ce n’est pas seulement la milice qui est cause de la désertion des campagnes, c’est aussi le système des corvées. Les corvées qui sont vexatoires, et qui empêchent les petits propriétaires de consacrer tout leur temps à la culture de leurs terres, ce qui par suite diminue dans de notables proportions le produit net qu'ils obtiennent. «Les corvées dont on charge les paysans sont très désavantageuses à l'Etat et au roi parce qu’en réduisant les paysans à la misère, on les met dans l’impuissance de soutenir leurs petits établissements ; d’où résulte un grand dommage sur les produits, sur la consommation et sur les revenus, ainsi, loin que ce soit une épargne pour l'Etat de ménager de cette manière les frais des travaux publics, il les paie très cher tandis qu'ils lui coûteraient fort peu s’il les faisait faire à ses frais. C’esl-à-dire par de petites taxes générales dans chaque province pour le paiement des corvées (4). »

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