‹ Le Produit Net des Physiocrates et la Plus-Value de Karl MarxChapitre 6 sur 16 · CHAPITRE Il · texte numérisé non relu

CHAPITRE Il

Généralités.

Connaissant la nature du produit net et les circonstances qui contribuent à en accroître ou à en diminuer la masse, nous sommes à même d'étudier la façon dont ce produit net va circuler, les rotations qu’il va accomplir. Pour simplifier, on peut tout d’abord envisager cette circulation accomplie par le produit net non réalisé en argent : ce seront alors des setiers de blé qui s’échangeront contre des produits manufacturés et des services ; on peut ensuite compliquer le problème, étudier le mécanisme réel, c’est-à-dire celui qui fonctionne grâce à l'intervention de la monnaie.

Les vues de Quesnay sur le problème de la circulation ne manquent certes pas d’ampleur, le tableau d’ensemble qu’il présente sous le nom de Tableau écono-

mique mérite de retenir tout particulièrement l'attention.

Et, nous ne sommes pas éloignés de partager l'opinion de M. Hector Denis, qui parle du génie de Quesnay. Le tableau peint la circulation du produit net qui a lieu entre les trois classes des cultivateurs, des propriélaires et des stipendiés.On embrasse cette circulation d'un seul coup d'œil, & vol d'oiseau pour ainsi dire. Le produit net annuel est jeté dans la circulation sociale ; il se divise, se sépare, se réunit, court ici et là, mais finalement sa valeur totale reste toujours identique à ellemême : ainsi une boule de mercure enfermée dans une boîte peut se scinder en deux, trois, quatre, mille parcelles qui courent en tous sens, sans que ces subdivisions et ces allées et venues changent en quoi que ce soit le poids de mercure primitivement enfermé.

Le tableau économique, tracé par Quesnay, fut tiré à Versailles. 11 y a quelques années nous ne possédions que la reproduction insérée par Mirabeau dans sa PAilosophie rurale (1). Grâce à des indications données par M. Oncken et M. Stern, M. Stephan Bauer a retrouvé en 1850 l'épreuve du tableau corrigée par Quesnay en

1758 ; cette épreuve (2) correspond à la deuxième édi-

(1) Voir cette reproduction dans Denis et dans Oncken. Denis, Histoire des Systèmes économiques, op. cit. vol. [., in fine, et Oncken, Geschichte der Nationalükonomie, Op. cit., p. 395.

(2) L'épreuve en question a été retrouvée dans les papiers de Mirabeau, elle a été publiée par la Bristish Economic Association, voir à ce sujet Denis, op. cit., p. 93. M. Denis donne la reproduction de ce tableau à la fin de son vol. I.

tion ; la somme servant de point de départ s'élève à 600 livres. M. Oncken a publié, dans sa « Geschite der Nationalükonomie », un fac-similé du tableau correspondant à la première édition ; le chiffre servant de base est celui de 400 livres (1). À l'heure actuelle nous sommes donc en possession de trois tableaux. La question de l'impression du tableau a donné lieu à des recherches intéressantes sur lesquelles nous ne pouvons

insister (2).

(1) V.Oncken, Geschichte der Nationalükonomie, p.324 : « Cette édition (celle publiée par l'association anglaise) ne doit pas être confondue avec le manuscrit de Quesnay, donné ci-joint en fac-similé, qui a élé retrouvé lui aussi dans les papiers laissés par Mirabeau (Archives Nationales, m. 784) et qui est publié, ici, pour la première fois ».

(2) Schelle, Le Docteur Quesnay, pp. 243 et 244: « Le Tableau économique fut imprimé au château de Versailles, à l’Imprimerie royale « sous les yeux de Louis XV » a dit le marquis de Mirabeau; « des épreuves en furent tirées par le roi en personne » ont dit Grandjean de Fouchy et d’autres. »

Dans une dédicace préparée pour Mme de Pompadour, à la veille de sa mort, Du Pont de Nemours a écrit aussi : « Vous avez fait faire chez vous et sous vos yeux, l'impression du Tableau économique et de son explication. »

Dans les mémoires écrits sous la Terreur et qui viennent seulement d'être imprimés, Du Pont de Nemours a été plus précis.

Quand Quesnay eut lié toutes ses idées, raconte-t-il, il voulut les faire connaître au roi et à Mme de Pompadour, sans que ni Pun ni l’autre s’aperçussent que leur médecin songeait à leur donner des leçons « ce qui l’eût fait durement mettre à sa place ». Il insinua à Me de de Pompadour que, pour amuser le roi, il serait bon qu'il eût des outils de différents arts. On acheta de superbes outils de tourneur

Tout d’abord, nous devons signaler que les détails de ces tableaux manquent de clarté (1). Mirabeau lui-même

dut peiner pour s’assimiler le tableau et Quesnay fut

avec lesquels le roi fit des tabatières de bois pour toute la cour. Quesnay parla ensuite d'imprimerie; on fit fondre de magnifiques caractères ; on se procura des formes admirables, des composteurs en or et Je reste à l'avenant ; l'imprimerie du roi fut installée dans les petits appartements et Quesnay fut chargé de la diriger. Louis XV et la favorite s’amusèrent à ce nouveau travail. Un ami du docteur insinua alors que ce serait lui faire plaisir que d'imprimer un de ses écrits. Mais il fallait un ouvrage inconnu, qui restât secret et qui donnât en même temps l’occasion de déployer toutes les ressources de imprimerie avec des notes, de l’italique, des petites et grosses capitales.

Quesnay dressa son Tableau en le faisant suivre d’une série de Maximes qu'il couvrit faussement du nom de Sully, ainsi que Marmontel l'avait déjà fait dans l’épitre dédicatoire du livre de Patullo. 1] présen{a son opuscule à Louis XV en lui disant : « Sire, vous avez vu dans vos chasses beaucoup de terres, de fermes et de laboureurs.…. Vous allez imprimer comment ces gens-là font naître toutes vos richesses ». Louis XV, qui avait pris plus de goût à l'imprimerie qu'aux ouvrages de tour, composa environ la moitié de la copie de Quesnay et revit les épreuves à plusieurs reprises. Il était trop indolent, M. de Loménie l’a fait remarquer avec raison et Du Pont de Nemours le reconnait, pour appliquer sérieusement son esprit à un travail aussi ex ‘aordinaire que celui de son inédecin, mais il remarqua en les imprimant, les phrases osées qui s’y trouvent et dit : « C’est dommage que le docteur ne soit pas du métier, il en sait plus long qu'eux tous. »

© (1) Oncken : Geschichte der Nationalükonomie, op. cit. p. 386: « Friedrich Engels hat in seiner Schrift « Herrn Eugen Dührings Umwälzung der Wissenschaft» das ôkonomische Tableau Quesnays mit Recht als ein Sphinxrätsel bezeichnet, das der ganzen modernen Ükonomie unlôsbar geblieben, »

obligé, à plusieurs reprises, de lui donner des explications ; ainsi il lui écrivait :

« M°* la marquise de Pailly me dit que vous êtes encore aujourd'hui empêtré dans le zizac. Ilest vrai qu'il a rapport à tant de choses qu'il est difficile d’en saisir l’accord ou plutôt de le pénétrer avec évidence. On peut voir dans le zizac ce qui se fait, sans voir le comment, mais ce n’est pas assez pour vous » (1). Le s/zac était célèbre, tous ceux qui faisaient partie de la Cour, ou approchaient la favorite, étaient au courant des travaux du sympathique docteur dont la situation ne laisse pas d’être piquante : le médecin de la Pompadour enfermé dans son entresol exigu trace des lignes (2), fait des mathématiques, pour obtenir une formule qui explique avec évidence le moyen d'obtenir le bonheur universel, pendant que, tout auprès de lui, les intrigues se nouent et se dénouent, pendant que la favorite cherche à placer agréablement sa mouche sur son visage pour plaire au roi qui, lui, a des préoccupations moins sérieuses que Quesnay et dit : « Après tout, les choses telles qu’elles sont du-

reront autant que moi. »

(4) Lettre de Quesnay, publiée par Schelle : Le docteur Quesnay, p. 390 et suiv.

(2) V. Mémoires de Marmontel cités par Oncken, Œuvres de Quesnay, p. 142 : « Le soir, je me rendis chez Quesnay, à l'heure marquée, et je fis dire que j'étais là. Quesnay, occupé à tracer le zigzig du produit net, ne me demanda pas même ce que j'allais faire chez Me de Pompadour. »

Explication du Tableau ée nomique.

Dans ses grandes lignes générales, si l’on ne tient pas compte des différentes données (1) envisagées par Quesnay, on peut dire que le tableau est fort compréhensible et mérite vraiment d’être apprécié. Pour saisir le tableau dans son ensemble, il ne faut pas l’isoler, mais le consi-

dérer comme une sorte de résumé synoptique de toute la

(4) V. Oncken : Geschichte der Nationalükonomie, op. cit., pp. 390 et 391 : « Hier sehen wir also, behufs eigentlicher Ingangsetzung des Tableau économique, an die Statistik appelliert. Denn, so wird weiter ausgeführt, « il ne suffit pas alors de savoir calculer en général et de posséder mème la formule du Tableau économique; il faut encore être fort attentif à la manière de poser son problème et d'en rassembler les données. Car, sans l'attention la plus scrupuleuse aux données qu’on adopte et sans la recherche sévère de toutes les autres données qui sont ou peuvent être inséparablement liées aux premières, on ne parviendra jamais, avec tous les calculs possibles, qu’à de faux résultats qui pourraient être des guides très dangereux dans la pratique. » Die Feststellung und Aufaahme dieser Erfahrungsthatsachen ist aber k-ineswegs eine leichte Sache. Das Verständnis der Formel an sich, meint du Pont an anderer Stelle, sei im Grunde nicht schwer. « Mais l’art de saisir, dans les différents cas, les données auxquelles on peut appliquer cette formule est beaucoup plus difficile et beaucoup plus compliqué. » Es bedürfe dazu einer vorhergehenden und vollständigen Kenntnis beinahe aller Zweige der Wissenschaft der Politischen Ükonomie. Wenige Leute besäfsen diese Kenntnis, und daher komme es, dass das Tableau économique von den Meisten für dunkel und wenig nützlich angesehen werde. »

doctrine physiocratique. On doit le rapprocher de toute

l’œuvre de Quesnay, et surtout des Questions et des Maximes (1).

A. — Explication d’après l’abbé Baudeau.— Pour exposer la conception physiocratique nous pouvons prendre l’exemple suivant:

Prenons l'hypothèse d’un produit brut de 500 millions de livres et d’un produit net de 200 millions. Les 200 millions sont remis à la classe des propriétaires.

Les propriétaires se trouvent donc en possession de 200 millions de livres. Mais il leur faut se nourrir et se vêtir: pour cela ils envoient aux agriculteurs 100 millions et aux industriels 100 millions également.

La classe agricole a gardé 300 millions de livres pour ses reprises ; sur ces 300 millions, elle en donne 100 à la classe stérile pour pouvoir se vêtir, faire certains travaux de réparations, remplacer les instruments qui sont usés : charrues, tonneaux, pressoirs, etc.

La classe stérile a donc reçu 100 millions de la part des propriétaires et 100 millions de la part des agriculteurs. Mais elle-même, a besoin d'acheter de la farine, de la

viande, du beurre, du lait... Elle renvoie donc 100 mil-

(1) Oncken, op. cit,, p. 401: « Die ganze bisherige Besprechung des Tableau économique dürfte ausser Zweifel gestellt haben, dass die « For= mule arithmétique », die « Questions » und die « Maximes » ein zusammengehôüriges Dreigestirn bilden, wobei jedes Glied den Schlüssel zum vollen Verständnis der beiden anderen darstellt. »

50 PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE Il

lions aux agriculteurs, pour se procurer ces produits. Cette classe stérile a besoin de plus, de matières pret mières — bois, peaux, fourrures, laines, cornes, etc. — elle donne donc les 100 millions qui lui restaient à la classe agricole.

- En résumé il est donc revenu à la classe agricole: 100 millions de la part des propriétaires et 200 millions de la part de la classe stérile et comme elle avait gardé par devers elle 200 millions, elle se trouve finalement en possession des 500 millions: tout est parti de la terre et, après avoir circulé, est revenu à la terre.

Telle est façon dont on peut se représenter le fonctionnement du mécanisme d’après les explications assez claires de l’abbé Baudeau (1).

Nous avons raisonné en faisant intervenir immédia-

tement la monnaie (2), pour pouvoir indiquer aussitôt

(1) V. Physiocrates, éd. Daire, 2 partie. L'abbé Baudeau : « Explication du Tableau Économique à Mme de *’’ » p. 822 et suiv. M. Oncken dit avec raison, en parlant de Baudeau : « Baudeau appartient à ces disciples de Quesnay qui se sont approchés le plus du Maitre ». V. Oncken, Geschichte der Nationalükonomie, erster Teil, p. 400.

(2) M. Denis donne l'explication suivante : « Supposons que la somme totale du produit brut annuel de la nation soit de 5. Supposons que le produit net soit égal à 2, et que la masse de monnaie destinée à mettre en mouvement ces richesses soit de 2, et ait une valeur égale à celle des 2 cinquièmes du produit. Supposons qu'au début, les agriculteurs soient les détenteurs de la monnaie et que la classe stérile ait 2 de produits manufacturés entre les mains, résultat d’une transformation antérieure.

« Après la récolte, et à la fin de l'exercice annuel de l'exploitation mi-

le schéma suivant dressé d’après celui de l’abbé Baudeau (1). Ge schéma (2) est le squelette du Tableau écono-

mique; on y suppose que les agriculteurs payent le produit net en deux fois.

A et C sont des circulations incomplètes, et B est une circulation complète.

Pour permettre ces différents circuits, toutes ces séries d'échange, 300 millions de numéraire ne seront pas né-

cessaires; 100 millions suffiront peut-être. Il faudra dans

nérale, les agriculteurs donnent les deux de monnaie comme produit net aux propriétaires, et restent eux-mêmes en possession de toute la masse des produits. Les propriélaires acquerront d’abord des subsistances de la classe des agriculteurs en échange de 1 de monnaie ; ils acquerront ensuite 4 de produits manufacturés ou service de la classe stérile, en échange de la seconde unité monétaire. A son tour, la classe agricole consommera 1 du produit brut pour sa subsistance et acquerra 4 de produits manufacturés et de services de la classe stérile, en échange de la quantité 1 de monnaie qu’elle a reçue des propriétaires.

« La classe stérile sera devenue ainsi en possession des 2 unités de monnaie.

« Cette classe stérile ne crée aucune valeur propre, elle conserve, en transformant la matière, La valeur des matières brutes et des subsistances. Elle donnera donc les deux unités de monnaie à la classe agricole en échange des deux produits bruts dont celle-ci sera détentrice. Elle recevra ainsi les subsistances et les matières premières qui lui permettront de recommencer la production, A son tour la classe agricole sera redevenue détentrice des deux de monnaie, comme à l’origine du mouvement, qui pourra ainsi se renouveler indéfiniment. »

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