A MONT-DE-MARSAN II
je ne sais quoi de frais et de religieux. Le curé, qui attendait, pour croire aux miracles de Lourdes, que le temps eût fait son œuvre, faisait tout le service, et, le dimanche, prêchait familièrement ses ouailles dans la langue nationale du midi.
Mais parlons un peu de mes collègues. Le censeur était un homme doux, plutôt timide, probablement chrétien, qui, plus tard, devenu proviseur, s'attira par sa franchise indépendante, une disgrâce des plus honorables. Au-dessous de lui, le surveillant général, très gascon, avait l'air d'agir beaucoup ; mais son activité était toute d'apparence. D'une morale facile et d'une rehgion commode, il eut plus tard maille à partir avec les familles de Bagnères, où il était devenu principal.
Le professeur de philosophie, normalien divinisé, se targuait d'être un esprit supérieur. On m'a raconté que, dans sa classe, il inscrivait au tableau, en deux colonnes juxtaposées, les preuves de l'existence de Dieu et les objections contre. Il ne jugeait pas ; aux élèves de choisir. Pauvre maître et pauvres disciples !
Avant d'aller plus loin, un mot de mon inspection générale, passée par un philosophe chrétien, M. Lachelier, professeur à l'École normale. Je le vis entrer dans ma classe deux ou trois semaines après mon arrivée. Je m'occupais alors de Bossuet. L'inspecteur me laissa m'arranger comme je l'entendais, et je fis, devant lui, un résumé de la vie du grand évêque de Meaux, de sa doctrine sur la Providence et du genre de son éloquence. Il m'écouta attentivement, examina quelques cahiers d'élèves et se retira d'un air bienveillant ; ma cause était gagnée.
Continuons l'examen des plus intéres ants de mes collègues. Le professeur de troisième et seconde était un excellent homme qui respirait la paix et la tranquilhté, mais n'avait pas l'ombre de religion, caressant d'ailleurs un
Il8 LE PROFESSEUR CHARAUX
vieux fond d'animosité contre le catholicisme. Comme contraste, il y avait en quatrième un prêtre qui cumulait les fonctions de professeur avec celles de second aumônier ; en dessous encore un petit personnage, gentU, vif d'allures, fort tireur, grand chasseur, simple bacheher, mais habUe à communiquer ce qu'il savait, à la différence de certains nonnaliens ou agrégés sans ardeur au travail, sans amour des enfants, fixant constamment des yeux Paris qui les attend et qui ne saurait, croient-ils, se passer d'eux s'il veut rester la grande capitale de l'esprit humain.
Le professeur de mathématiques était le fils d'un maître de pension. Assez beau de sa personne, il ne manquait ni d'accueil, ni d'amabilité, menait la vie grand train, jouait et buvait au casino, d'où, suivant la chronique, U fallait parfois le rapporter. Je revois encore la tête jeune et intelligente de ce normalien à qui il ne manquait que la foi pour être un homme digne et d'une valeur au-dessus de la moyenne.
Un original de la partie scientifique nous était venu du Mans. C'était un chimiste. Inventeur de je ne sais quel produit à l'usage des pharmaciens, il mit dedans (qu'on me passe cette expression vulgaire) le premier apothicaire de Mont-de-Marsan, un bourgeois aussi emphatique que M. Prudhomme, mais pas méchant le moins du monde.
Notre inspecteur était Breton. Il avait été professeur de troisième à St-Brieuc, où il faisait réciter par ses élèves un De profundis à la mort de tout personnage marquant de la ville ; c'était fort bien ; mais cela n'eut pas de suite. Après plusieurs glissements sur le mât de cocagne qui porte à son sommet le diplôme d'agrégé, il finit par grimper jusqu'en haut et par décrocher ce qu'il convoitait. De lycée en lycée, il nous arriva comme inspecteur d'académie et s'occupa sérieusement de ses fonctions. Janséniste à fond, il n'aurait manqué ni im jeûne, ni une abstinence ; mais il