A. WITZ, PROFESSEUR DE PHYSIQUE A LILLE
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croire que j'étais sorti de l'atmosphère officielle et glaciale de l'Université. Simple bachelier, il avait commencé par être inspecteur primaire, et il avait, en cette qualité, composé à l'usage des enfants un certain nombre de livres ; c'était varié, intéressant, écrit dans un style aisé, coulant et agréable. Puis, on l'avait nommé inspecteur d'Académie à Tarbes, du temps où y régnait (le mot n'est pas trop fort) Achille Fould, juif devenu protestant, ministre des finances sous Napoléon III, et grand corrupteur de la conscience des petites gens qui avaient besoin de lui.
Le bon inspecteur avait épousé une personne qui appartenait à la plus vieille noblesse du Périgord. Mal douée du côté de la fortune, elle était riche des biens de l'esprit et du cœur. Quand je la connus, elle avait dépassé cinquante ans ; mais ni l'âge, ni une infirmité contractée à la suite d'une chute de cheval, n'avaient éteint la vivacité de son œil noir et pénétrant, non plus que la sympathie un peu maternelle dont eUe enveloppait ceux qui la comprenaient* et lui faisaient confiance.
Elle formait un frappant contraste avec la femme du professeur de philosophie. Celle-ci, jeune encore, vive, alerte, familière, passait une partie de son temps à préparer des bouillons réconfortants à son mari rhumatisant, sceptique, gouailleur, critique, qui avait dû quitter un autre lycée pour avoir fait connaître frauduleusement d'avance à ses élèves le sujet qui allait être proposé, en fin d'année, au concours des établissements' de l'Académie de Toulouse.
Je me rencontrai parfois, chez l'inspecteur, avec des amis de sa famille ; dans ma mémoire, je revois en particulier les invités d'une soirée donnée pour la jeunesse et à laquelle présida le préfet d'alors. J'appris là ce que valent ces réunions où l'on se coudoie, serrés les uns contre les autres, dans une atmosphère chaude, souvent méphytique ; où l'on doit tenir des propos d'une banahté désespérante, pour
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fuir, à minuit, avec une tête lourde et chargée de mille riens. Ce que la jeunesse dépense alors de toilette, de jalousie, de vanité et de paroles en l'air est vraiment inouï. Et il y a des gens qui, pour rien au monde, ne s'abstiendraient d'y paraître ; témoin la dame d'un directeur de douane qui, en temps de choléra, avait laissé, au logis, pour briller en soirée, son petit garçon de sept ans, léger et indomptable ; quand elle rentra, le gamin, qui avait couru je ne sais où, était atteint de l'épidémie, qui l'emporta en vingtquatre heures.
Pour en revenir au lycée de Tarbes, il jouait de malheur avec ses professeurs de rhétorique. J'en avais connu un premier, Ubertin, impie et révolutionnaire. Un autre lui succéda, protestant sans reUgion et sans conduite. Après ce second, il en vint un troisième, de la même secte et du même athéisme. Il s'en alla comme les deux autres. Alors, quittant les humanités pour la rhétorique, je le remplaçai.
C'était un inspecteur général qui m'avait fait passer de St-Brieuc à Tarbes ; c'est encore un inspecteur général qui me fit monter de troisième en rhétorique. Un mot de l'un et de l'autre.
Le premier était de taille moyenne à peine, minutieux, presque rageur à force de conscience. Il me montra un jour, la plume à la main, comment il fallait corriger un devoir ou une composition, et je lui sus gré de m'avoir fait profiter de sa longue expérience. L'année suivante, il reparut dans ma classe, et examina à fond le cahier dans lequel le professeur ou, sous sa direction, un des meilleurs élèves inscrit le texte de tous les devoirs, et cela avec une exactitude qui doit être parfaite, de façon à pouvoir le passer, sans
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faute, de main en main, dans les études. L'inspecteur fut satisfait, et moi aussi.
C'est que la frayeur, on peut dire la terreur inspirée par ces personnages était grande. Leur approche était menaçante, et parfois les suites de leur passage terribles, à l'égal d'un orage. Ainsi, un professeur avait, paraît-il, l'habitude, le samedi soir, de permettre à ses élèves ime classe blanche d'une demi-heure. On le dénonça. Un samedi, étant en tournée à Brest, l'inspecteur ne fit qu'un ' saut de là à St-Brieuc. Le coupable fut saisi en flagrant délit et disgracié.
Parfois aussi cet important personnage survenait inopinément, dans tel ou tel lycée, pour demander à l'économe un compte exact de son administration jusque dans les détails les plus insignifiants, par exemple le Hnge d'un élève désigné. C'était draconien, si l'on veut, mais le résultat était que les économes devaient régler leurs affaires comme des papiers de musique. On se disait, en riant, qu'ils devenaient des artistes en économie, et que, pour parer aux frais du banquet donné à Mgr l'évêque, au jour de la Confirmation, ils prélevaient toute l'année une légère redevance sur le lait donné chaque matin aux élèves internes. Est-ce que vraiment le lait retranché aux enfants devenait le Bourgogne ou le Champagne des grands jours ? C'est à la conscience des économes de répondre. En général, du reste, l'inspecteur général, fût-il le plus indulgent du monde, est un monsieur nullement vulgaire. C'est un humaniste de premier ordre, ou un critique distingué ; il est homme de goût, classique jusqu'au bout des ongles, adorateur du dix-septième siècle ; le plus souvent il est inamovible, et aucune crainte n'altère son jugement ; il est investi d'une mission de confiance et il l'exerce en toute hberté et avec désintéressement ; c'est un grand seigneur et il impressionne.
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J'eus ainsi l'honneur de recevoir dans ma classe, en 1869 et 1870, M. Bouillet, l'auteur du dictionnaire. Il s'installa à gauche de ma chaire de façon à ne perdre aucun de mes mouvements. « Faites votre classe, » me dit-il. Et je dus, pendant deux heures, aller de l'avant sous son regard froid et inquisiteur
En 1871, j'eus affaire avec M. Chassang, petit homme chauve à figure sympathique. Il entra dans ma classe de troisième à 2 heures. Philologue des plus distingués, U interroge un de mes meilleurs élèves sur la grammaire ; l'enfant répond vivement et bien ; cela menace de durer. On passe aux vers latins ; cela réussit. Le reste de l'inspection ne va pas plus mal. M. Chassang m'invite à passer à 4 heures dans le cabinet du proviseur. Je l'y trouve seul. Il me demande si je veux entrer dans l'administration. « Non, lui dis-je ; je désire occuper une chaire de rhétorique ». Au mois d'octobre suivant, j'étais promu sur place.
Mais avant d'aller plus loin, il me faut revenir quelque peu en arrière pour narrer quelques événements d'ordre intime qui exercèrent sur mon avenir une profonde influence.
En 1869, j'avais été appelé auprès de ma mère atteinte d'une fluxion de poitrine. Partant rapidement de Tarbes, j'eus le temps de la voir, vivante encore, très lucide, mais ne parlant plus de façon intelligible. Elle ne rendit le dernier soupir que le lendemain de mon arrivée ; elle avait l'air de sourire.
Huit mois après, j'assistais, à Pont-à-Mousson, à l'entrée des Prussiens. L'année suivante, je conduisais à l'autel celle qui devait être la compagne de ma vie. Nous étions nés t ous deux à Pont-à-Mousson ; nous nous unissions devant
l'autel qui avait été témoin de notre première communion, et à deux pas du baptistère où nous avions été faits chrétiens. Ces communs souvenirs n'étaient pas sans fortifier la mutuelle confiance qui devait nous unir. Mais hélas I c'était la guerre ; à deux pas de la salle où nous dînions en famille, une sentinelle prussienne était en factioii, et U nous fallut attendre octobre 1871 pour gagner Tarbes.
Notre première année se passa dans cette ville sans incident notable. Cependant je dus, à la distribution des prix, prononcer le discours d'usage. Je le fis sur l'Honneur, et j'y mis une note aussi franchement chrétienne que dans mon discours de St-Brieuc sur la poésie. L'évêque, Mgr Pichenot, présidait, et jamais, au lycée, l'auditoire n'avait réuni tant de soutanes ; quelques laïques avaient dû, faute de places, s'installer sur le mur de la cour où avait lieu la cérémonie. A la sortie, Raymond de Ségur d'Aguesseau, à qui j'avais donné des leçons particulières et qui devint secrétaire d'ambassade à La Haye, vint me féliciter. Et l'abbé Fontan, curé de St-Jean, me disait : « A vous entendre parler, dans un lycée, un langage si chrétien, je me demandais si les pierres n'allaient pas se détacher de la muraille ». Mais tout le monde n'était pas charmé : un ou deux points noirs commençaient à paraître à l'horizon, et ils allaient devenir plus tard des nuages orageux qui crevèrent sur ma personne et sur mon jeune ménage, d'une crueUe façon qu'il faut maintenant exposer.
C'était un original que mon nouvel inspecteur d'Académie. Petit, chétif, peu sympathique, ignorant du monde, sceptique, sinon impie, mais prudent jusqu'à la moeUe et fonctionnaire peureux s'il en fut, c'était à peu près un païen sous la jaquette ou l'habit noir. En fait de religion, il marchait de pair avec le proviseur d'alors, qui se croyait spirituel parce qu'il englobait tous les getis pieux sous le nom général de Basile. C'étaient deux automates qui rem-
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plissaient leurs fonctions administratives, et même religieuses, sans que leur cœur y participât pour un atome, et qui, par égoïsme, étaient disposés à jouer tous les rôles sur un signe du Dieu-État.
Or un méchant enfant, paresseux et violent, répondit un jour en classe, à une juste observation que je lui faisais, par une injure qui méritait l'expulsion. En effet, il fut chassé ; mais le proviseur, qui voulait le garder, poussa le père de cet élève à me demander la grâce et la rentrée du coupable ; de cette grâce, il me laissait toute la responsabiUté. Je restai ferme et l'enfant disparut ; l'aumônier m'en félicita. « C'est une peste dont vous nous avez déhvrés, disait-il ; l'an dernier, il a fallu lui refuser la confirmation ». Et cependant, un mois après, je recevais de mon inspecteur une lettre de blâme pour ce qu'il appelait ma faiblesse.
Autre chose. Pendant les vacances de Pâques, j'appris qu'un de nos plus mauvais élèves, universellement méprisé, rôdait dans la ville en pleine liberté. J'en fis part au proviseur ; ce fut en vain ; le vaurien ne fut pas inquiété, et je fus même blâmé indirectement.
En décembre 1872, nouvelle histoire. L'inspecteur m'appelle chez lui et, après un préambule banal, puis entortillé, il m'enjoint brutalement de demander mon changement ; je refuse, malgré le coup de poing sur la table dont il appuie son ultimatum. S'il avait pensé me terroriser par son air menaçant et théâtral, il avait compté sans son hôte, et je répondis que je resterais là où m'avait placé la volonté du ministre.
Le lendemain j'écrivis au recteur ; il me répondit que mes notes ne laissaient rien à désirer, mais que cependant il me conseillait de solhciter un déplacement. Je tins ferme et je restai.
Le fond de tout cela (je le sus plus tard, et par deux voies différentes), c'était que la Loge maçonnique de Tarbes
avait cabale pour se débarrasser de moi ; elle s'alarmait, après avoir eu, en rhétorique, des auxiliaires, d'y voir un chrétien pratiquant. Le chanoine Billière, alors curé de Bagnères de Bigorre et plus tard évêque de Tarbes, pensa, de son côté, que la jalousie n'était pas pour rien dans l'attitude prise à mon égard, et que l'inspecteur redoutait de me voir le remplacer im jour ou l'autre.
Notre aumônier désirait beaucoup me conserver : tous mes élèves faisaient leurs pâques.
Le nouvel évêque de Tarbes, Mgr Langénieux, plus tard cardinal-archevêque de Reims, exprima au ministre le même désir ; on promit et on ne tint pas. Un député cathohque de la Bretagne alla au ministère demander mes notes ; on lui répondit de la façon la plus élogieuse pour moi, mais avec cette réserve que j'étais suspect de cléricaUsme. Ainsi, pour les hommes d'ordre qui gouvernaient alors, comme pour Gambetta, mais sous une forme atténuée, le cléricalisme c'était l'ennemi. Les parlementaires de cette époque, cathoUques, libéraux et hommes à petites cabales, mettaient toute leur habileté à amoindrir la part de Dieu pour donner au diable la sienne.
L'année scolaire finissait. J'allai à Rome, avec ma femme, saluer Pie IX. « Je prie pour la pauvre France, » nous dit-il plusieurs fois avec un accent douloureux. En nous quittant pour retourner à ses appartements, il me fixa dans l'âme, de son regard noir, une flèche qui s'y est plantée pour toujours. Ce voyage fut pour moi un nouveau motif de condamnation à mort, et, à mon retour, je reçus une nomination de professeur de troisième à Grenoble. Comme je savais les motifs bas et injustes de cette dégringolade, je résistai. On insista ; je demandai un congé. Le ministre me fit écrire que je n'aurais pas de traitement de disponibilité ; je répondis que je m'en passerais. Mais ma peine avait influé sur ma santé ; j'eus enfin im congé de
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convalescence, et, quelque temps après, en janvier 1874, ma nomination en rhétorique, avec avancement, au lycée de Mont-de-Marsan. On avait enfin, me dit plus tard un inspecteur, retrouvé la note de M. Chassang me proposant pour la rhétorique.
Il me faut parler un peu de mes collègues de Tarbes. Le professeur de sixième, brave homme, assez hâbleur, tout juste à la hauteur de sa classe, était, au cercle, un grand poUtique, Je l'y entendis discuter, ou plutôt se disputer homériquement avec un vieil avocat, routier de la chicane, processif par état et par nature, type qui rappelait celui de Patelin, l'avocat sous l'orme. Mais de ces discussions à grands éclats de voix et à violentes colères apparentes, il ne restait rien le lendemain. Heureux méridionaux !
Je ne dirai qu'un mot du professeur de cinquième. C'était le plus faible, le plus malheureux des hommes ; mart}^- de ses élèves, il en avait pris l'habitude. Malgré son intelligence réelle, qui l'avait conduit au seuil de l'agrégation, il avait l'air humihé et manquait de l'énergie voulue pour réagir contre son tempérament, dont, au reste, la douceur avait du charme.
Un autre était répubUcain d'imagination plutôt que de principes, peu pratiquant en religion, philosophe sans profondeur, excellent camarade, mathématicien estimé. Il lui arrivait, au tableau, d'effacer la craie avec son mouchoir, pensant user du torchon; en promenade, de brûler ses poches en y jetant des allumettes mal éteintes ; dans sa chambre, où il s'était enfermé pour changer de linge par les fortes chaleurs, de se mettre au ht, croyant le jour achevé, de s'endormir et de ne reconnaître son erreur qu'à
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l'heure de la classe, quand on venait frapper à sa porte pour l'avertir que les élèves l'attendaient.
Tout cela ne l'empêcha pas de devenir, à Mont-de-Marsan, mon inspecteur d'Académie, et il fut pour nous, en cette qualité, aussi bon que possible. Je le revis plus tard ; il s'attendait bien, me dit-il^ à me voir entrer dans une Université catholique ; mais il avait rêvé pour moi que j'attende un peu plus tard, afin de jouir d'une retraite de l'État. Il a dû mourir chrétiennement.
Notre collègue le plus grave était le régent de quatrième. Quand j'arrivai au lycée de Tarbes, il pouvait avoir une soixantaine d'années. C'était le type du professeur de grammaire. Les élèves l'avaient surnommé « La Terreur », et ce nom sinistre était gravé, çà et là, par la main occulte de ceux que son joug de fer rendait malheureux. Mais quelle conscience, quelle fidélité au devoir, quelle ardeur au travail, et, sous des apparences dures, quelle affection sincère pour ses élèves.
Janséniste de tradition, sans mahce aucune, il ne manquait à aucune messe du dimanche ; mais quant à faire ses pâques, jamais : il interprétait le Domine, non sùm dignus (Seigneur, je ne suis pas digne) dans le sens excessif du vieil Amauld. Atteint d'une maladie grave, il s'obstina à ne point communier, sous prétexte de respect.
C'était un homme d'une vertu antique, mais refroidie par la glace du Jansénisme et l'indifférence universitaire. Alors, en effet, dans l'enseignement officiel, il y avait de tout : raides jansénistes, galhcans entêtés Ubres-penseurs et athées, auxquels il faut ajouter quelques bons cléricaux dont le ministre avait besoin, de temps à autre, pour faire oublier tel ou tel scandale.
Mais j'ai mieux à dire. C'est avec bonheur que je me rappelle l'abbé Fourcade, notre aumônier, rond, gai, franc, et qui connaissait bien le monde au sein duquel il vivait.
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exploitant l'appétit gascon d'un distrait qu'on fit un jour dîner deux fois de suite, aussi bien que la fatuité d'un autre qui, docteur ès-lettres et gentilhomme, croyait nous faire grand honneur en paraissant à notre table quand sa femme était absente.
Je me souviens aussi avec plaisir d'un autre collègue aussi simple que bon, maître plus ou moins instruit, mais que sa franchise un peu brusque et sa verve démocratique faisaient aimer de tous.
Je conserve également le souvenir ineffaçable de l'aumônier de l'école normale primaire de Tarbes, de santé faible, d'intelligence très vive et de caractère fort sympathique. C'était un conteur délicieux qui savait son Henri IV sur le bout des ongles, et en narrait l'histoire, dans la langue nationale de l'harmonieux midi, avec un charme et une naïveté inoubhables.
Au souvenir de mes collègues, je joins celui de l'abbé Fontan, curé de St-Jean, à Tarbes. C'était un prêtre d'un peu plus de quarante ans, avec une taille élevée, un teint frais, des lèvres épaisses, un accueil souriant, une douceur un peu froide, un jugement sûr, un grand fond de bonté et une sincérité parfaite. En 1872, au temps de nos épreuves de famille, il reçut nos confidences avec bienveillance ; parfois, cependant, il était embarrassé pour nous répondre, partagé qu'il était entre son respect pour l'autorité et le désir qu'il avait de ne pas nous aigrir davantage et d'éviter les solutions extrêmes.
Dans les premiers temps de mon séjour à Tarbes, j'avais fait une conférence sur Élisa Mercœur, l'auteur de belles poésies qui m'avaient inspiré une Étude au congrès celtique de St-Brieuc. L'année suivante, j'en fis une autre sur Eugénie de Guérin et son frère Maurice. C'était l'époque oîi le ministre Duruy avait imaginé de tirer, par ce moyen, l'Université ofiicielle de la routine d'un classicisme indo-
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lent. Les professeurs des Facultés péroraient souvent dans une espèce de solitude, faute d'auditeurs. Il fallait du neuf ; il y eut réellement un élan qui répondit à l'attente du ministre, mais en dehors du corps enseignant autant que dans son sein.
Je n'aurai garde d'omettre que, dans ce beau pays du Bigorre et de Lourdes, la Ste Vierge m'accorda la guérison presque subite d'une maladie de la gorge ; le certificat en fut signé par le médecin du lycée.
Fin d'octobre 1868, je reçus chez moi, à Tarbes, la visite d'un vieillard grand et encore robuste. Il avait de grosses lunettes, une oreille sourde, le dos légèrement voûté, l'air d'un campagnard cossu. Le tout, malgré l'âge, respirait la force et la santé. C'était M. le comte de Ségur d'Aguesseau, sénateur.
A côté de lui, un tout jeune homme, seize ans environ, avec un très léger commencement de duvet sur la lèvre, une douce physionomie, un air modeste que la réalité ne démentait pas, un œil bleu vraiment français, mais avec une nuance plus sombre que je remarquai ce jour-là et que je m'expliquai plus tard, quand je sus que sa mère était une princesse polonaise, née Lubormiska,
Le père arrivait d'Oléac ; il habitait le châtean de ce nom pendant une partie de l'année, et Paris le reste du temps. Il venait me demander de donner des leçons particuUères au jeune Raymond pendant les séjours à la campagne. J'acceptai, et je n'eus que de la joie, deux années de suite, avec ce jeune homme bon, intelHgent et d'une rare délicatesse de sentiments.
Quand il sut mon mariage, M. de Ségur désira, comme moi, que ma jeune femme lui fût présentée. Donc, un
jeudi, au début de décembre, nous prîmes à pied le chemin d'Oléac, en longeant les montagnes du côté de Pau. Comme nous approchions, soudain nous apercevons, venant à nous, deux patriarches : le sénateur, appuyé sur un bâton rustique et à peine mieux vêtu qu'un paysan ; et Mme de Ségur, grande et majestueuse, enveloppée d'une vaste et chaude capeline, comme une princesse d'autrefois. L'hospitalité fut des plus simples et des plus cordiales, et on ne nous laissa pas partir sans nous avoir fait promettre de revenir à la Pentecôte.
La promesse fut tenue. M. Rajmiond vint nous prendre chez nous en calèche, et nous fûmes reçus au château avec une bonté qui nous charma ; on oubha même l'heure du départ pour nous retenir la journée suivante. Le mardi, nous reprenions en calèche la route de Tarbes. Il y avait, près de là, une haute tour qu'on appelait tour d'Oléac. On m'y fit monter, pour jouir de la vue splendide du pays. '
En 1870, M. de Ségur rentra dans la vie privée, noblement et dignement. Il venait assez souvent à Tarbes avec son fils, et nous causions.
Avec une belle intelligence et un grand cœur, cet éloquent défenseur du pouvoir temporel des papes avait d'étranges préjugés sur la poh tique, qu'il appelait une suite de transactions, et sur l'Université d'État où il eût désiré, comme Napoléon I^^, ne voir que des professeurs célibataires.
Un petit détail curieux. M. de Ségur était sourd d'une oreille. Lorsqu'il venait en ville avec sa famille, chacun s'en allait de son côté à ses affaires. Puis, le moment venu de réunir tout le monde, la comtesse sonnait de la trompe. Tout le monde entendait, même le marquis ; on se réunissait et on rentrait au bercail tous ensemble.
Je restai en relations de correspondance avec mon élève, même quand il fut à La Haye. Dans sa douceur et sa
modestie, c'était un représentant de ces grandes maisons aristocratiques où se conserve encore, de génération en génération, une sorte d'héritage d'honneur, de distinction, de politesse, de discrétion fine et sans pédantisme, de convenance parfaite, qui font impression dans les cours étrangères. L'entourage de Louis XIV ne l'eût pas renié.
Professeur à Mont-de-Marsan (1874-1876)
Il est temps de m'installer à Mont-de-Marsan, Après un voyage accompli assez péniblement, à petites journées, à la fin de janvier, je fais mon entrée au lycée. Je suis introduit dans le cabinet du proviseur, homme de taUle à peine moyenne, au front chauve, à la moustache blonde, à l'œil souriant. Il m'apprend qu'au point de vue des études, son établissement ne ressemble point aux autres : on n'y donne (c'est une invention du ministre Duruy) aucun enseignement latin ou grec avant l'âge de quatorze ans ; alors, on prend la fleur des élèves, et on leur fait, dans l'espace de trois ou quatre ans, achever leurs études classiques. Je recevrai donc en rhétorique, me dit-il, des élèves n'ayant que peu de temps d'études, et c'est, ajoute aimablement le proviseur, une mission de confiance comme on n'en donne qu'à des hommes sûrs.
Mais c'était peu que trois ou quatre ans, pour l'étude des langues anciennes, et on revenait déjà, insensiblement, à l'ancienne méthode. Je ne laissai pas, dans les trois années scolaires dont je fus responsable, de voir mes élèves conquérir, en majorité, le baccalauréat de rhétorique, récemment institué ; et au concours académique entre tous les collèges et lycées, j'eus deux nominations sur dix, avec des élèves tout frais encore de l'enseignement primaire français. L'inspecteur, très satisfait, exprima bien haut son contentement.
Au point de vue intime, l'année se passa bien. Isolés de nos familles, nous avions grand besoin de l'aide de Dieu, moi et ma femme, et nous allions la lui demander, quand j'étais hbre, à l'égUse St-Jean. Ce n'était guère qu'une jolie église de campagne, où, dans un beau silence, on respirait
PHILIBERT VRAU,
Le professeur' Auguste Chnraux.