A MO\T-DE-MARSAN IIQ
était universitaire presque jusqu'au sectarisme, A cette époque, le petit collège de St-Sever, annexe de notre lycée, était complètement tombé, tout en coûtant fort cher à l'État ; l'Église, la véritable enseignante, était sur le point de mettre la main sur l'établissement, et la ville ne demandait pas mieux. L'inspecteur écrivit à Paris, qui envoya à St-Sever un personnel tout nouveau avec un prêtre comme principal ; et lui, en récompense de cet éminent service, retourna comme inspecteur à St-Brieuc, où il fit tout le mal possible au collège ecclésiastique de Dinan.
Notre professeur de dessin était, au dehors, un intrépide et alerte marcheur ; au lycée, c'était un enfant parmi les enfants ; il jouait avec eux à qui courrait le plus vite autour des bancs. Le maître d'allemand était plus sérieux ; c'était un Polonais, très doux, très calme, dont je vénère la mémoire. Ancien heutenant dans l'armée autrichienne, il était courbé moins par l'âge que par les fatigues d'une vie agitée, de l'exil et de la prison. C'est qu'en effet il avait pris part à une de ces insurrections qui avaient pour but, me disait-il, non de vaincre, ce qui était impossible, mais de montrer au monde que la Pologne n'était pa. morte et ne voulcdt pas mourir.
Mais voici venir le professeur d'histoire. Son prédécesseur avait donné un enseignement on ne peut plus révolutionnaire, pendant que le professeur de rhétorique de la même époque, protestant sectaire, assistait aux réunions politiques les plus avancées, et qu'un troisième, juif de naissance et ennemi de tous les cultes, fondait un journal anti-religieux. L'impiété par trop exaltée de ce trio avait fait tant de bruit et suscité tant de plaintes, qu'on les avait tous trois transportés ailleurs, avec avancement du reste. Le cathohcisme administratif de l'État nous avait alors fait venir, mon collègue et moi, pour occuper les deux
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chaires de rhétorique et d'histoire, qui avaient besoin d'un coup de brosse énergique.
Un soir donc, je vis venir chez moi un petit homme d'environ trente cinq ans, à l'allure modeste, à la tête originale, au front énorme, aux yeux caverneux, mais pleins de douceur. Son père avait été, à l'École normale, condisciple de Michelet, mais il s'était vite converti. Lui avait épousé une Corse, était devenu Hcencié, puis régent d'histoire à Vienne, en Dauphiné, et débarquait à Mont-de-Marsan avec une demi-douzaine d'enfants (plus tard il en eut jusqu'à dix-sept).
La parfaite conformité de nos convictions religieuses fit tout de suite de nous deux amis. Nous faisions partie, tous deux, des conférences de S. Vincent de Paul ; quand nous apprîmes que, depuis le ministre Persigny, notre groupe n'était plus rattaché au centre de l'Œuvre, nous cessâmes de paraître aux réunions ; nous fîmes pourtant cesser ce petit schisme quand on fêta à Pouy, avec éclat, le centenaire de la mort de S. Vincent.
Mon collègue, considéré comme professeur, se fâchait peut-être un peu vite ; mais avec sa foi, son inépuisable méaoire et sa pensée élevée, il était souverainement digne d'enseigner l'histoire. Il savait rendre intéressante la géographie elle-même. Il possédait sur tous les sujets, des documents sans nombre, ayant hérité des notes qu'avait amassées le grand travailleur qu'était son père. Et si sa carrière avait été moins mouvementée, il avait de quoi pubUer des écrits absolument originaux et déraciner quantité de préjugés. Exception admirable dans l'Université officielle, il s'élevait au-dessus de quantité d'agrégés et de docteurs, forgés, martelés et aplatis sous l'enclume de l'État.
Mais les traitements que donne celui-ci sont bien maigres. Et le brave homme avait une grande famille. Et il