‹ Le Professeur Auguste Charaux, 1832-1912Chapitre 12 sur 18 · A MONT-DE-MARSAN · texte numérisé non relu

A MONT-DE-MARSAN

était d'une telle prodigalité, que, dans son ménage, l'argent filait plus vite que les eaux d'un torrent dans la montagne ; le Pactole y eût passé sans l'enrichir. Or on offrait à mon excellent ami la rédaction, bien payée, du Roussillon, journal catholique de Perpignan. Il fit un voyage pour traiter l'affaire, et rentra à Mont-de-Marsan pour en sortir bientôt d'une manière définitive. C'était le début d'une odyssée fertile en misères de toute sorte, avec quelques rayons de soleil par-ci par-là. Espérons que Dieu lui aura remis, là-haut, les dettes qu'il n'a pu payer, sur terre, à ses fournisseurs irrités.

Il ne faut pas que je passe sous silence le professeur de botanique. Déjà près de la vieillesse, le visage vermeil, la chevelure blanche comme neige, il était vraiment beau quand, d'un pas rapide, il se rendait à son cours, portant entre ses bras quelques bouquets de fleurs ou de plantes rares. C'était en même temps le meilleur des hommes, bon chrétien à l'aspect patriarcal, habitant une modeste maison, dont le salon démodé, mais meublé à l'antique et riche en souvenirs, cadrait on ne peut mieux avec sa politesse simple et son air vénérable.

Mon proviseur finira le tableau. Il remplissait son devoir professionnel avec une conscience paternelle. Assez souvent, comme les classes donnaient toutes sur un long couloir dont elles n'étaient séparées que par une cloison vitrée, il nous arrivait d'apercevoir la silhouette du chef, dont les bottines craquantes avaient déjà annoncé l'approche. Alors, il y avait silence parfait, hors la voix du professeur.

Mais c'était un homme faible, prenant parti pour l'autorité, promettant d'agir, et ne faisant rien. Il m'avait invité à prononcer le discours de distribution des prix, et je voulais traiter de l'Instruction €t l'Éducation ; il me força à supprimer le portrait du peureux, dans lequel il se

122 LE PROFESSEUR CHARAUX

croyait visé, et à mettre une sourdine à la comparaison que j'établissais entre l'éducation qu'inspire le christianisme et celle que donnait l'antiquité païenne ; tant cet homme, excellent d'ailleurs et animé des intentions les plus pures, était écrasé sous le pressoir de la centralisation césarienne et des préjugés classiques.

Notre proviseur avait aussi un défaut mignon ; c'était une passion immodérée pour le succès dans les concours académiques ou même généraux. Avait-on, au lycée, découvert un spéciahste, une de ces mémoires extraordinaires qui peuvent entasser, même dans un cerveau d'imbécile, des montagnes de faits et de dates ? On le traitait à part pendant quelques semaines, et, dispensé de toute autre étude, il emmagasinait tout ce qui pouvait assurer le succès. S'il l'obtenait, c'était le triomphe de l'établissement ; les bons bourgeois, aveuglés par les apparences, applaudissaient à tout rompre, pendant que le professeur du lauréat se pâmait de joie et que le proviseur souriait

modestement.

Passons maintenant à un sujet grave et nullement universitaire. Je veux parler de M. le curé Mallet. J'ai rencontré rarement, dans ma vie, un prêtre d'une allure aussi digne. Grand, fort, majestueux, éminemment sacerdotal, son entretien était toujours, sans affectation, nourri des études sacrées et des souvenirs de la Bible. Il était également d'une rare fermeté de caractère. En voici un exemple. En 1859, après la guerre d'Italie, Napoléon III passa à Mont-de-Marsan et s'y arrêta quelques minutes. Le curé de la Madeleine, dont on parlait pour un évêché, ne trouva rien de mieux à dire à l'Empereur que la nécessité pour un gouvernement, s'il veut vivre, et pour une dynastie, si eUe veut durer, d'être en bons rapports avec le Souve-

Page 1