CHESNELONG
vingt-neuf ans, sa vie a été écrite par celui qui, alors, était le chanoine Chollet, et qui, depuis, a été honoré de l'épiscopat '
Il me reste à parler d'un voyage que je fis à Pouy en 1875, et à peindre Mgr Épivent, évêque d'Aire, d'où dépend Mont-de-Marsan. Un jour du mois de mai, nous partions.
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sept OU huit confrères de S. Vincent de Paul, dans une voiture de louage. Après un court arrêt, nous reprenions notre route à travers de grandes forêts. Enfin sortis de l'ombre et rentrés dans la lumière, nos yeux tombaient avec joie sur le décor habituel des fêtes religieuses. Bientôt nous étions à Pouy, dans la chambre de S. Vincent de Paul, dont on célébrait le centenaire, et on nous y donnait la sainte Communion. Plus tard, nous assistions à ime messe célébrée en plein air, sur une estrade adossée à la chapelle des Lazaristes ; six évêques, dont le cardinal Donnet et Mgr Épivent, donnaient ensemble leur bénédiction aux vingt-cinq mille assistants, sous le chêne du saint, dont le feuillage précoce est une merveille de chaque printemps ; le soir, nous étions aux vêpres, et nous entendions l'admirable parole de Mgr de La BouiUerie, coadjuteur de Bordeaux, trop tôt enlevé à l'éloquence, à la patrie et à l'Église. Après une allocution intime adressée aux confrères de S. Vincent de Paul par le grand député cathoUque Chesnelong, nous rentrions à Mont-de-Marsan, en pleine nuit.
C'était un homme bien vif, bien caractérisé, bien original, que l'évêque du diocèse, Mgr Épivent. Il avait été recteur de la cathédrale de St-Brieuc, où son inépuisable charité et la familiarité apostohque avec laquelle il pénétrait dans les plus humbles demeures, l'avaient fait, d'un trait, passer pour un saint : c'est inouï comme le peuple a vite fait d'idéaliser ceux qu'il aime. Sans doute, la tête, physiquement, était assez rudement taillée, le regard avait une expression étrange, la démarche était agreste ; mais la franchise bretonne débordait des lèvres, et la parole, parfois sévère, devenait, dans les grandes occasions, vraiment éloquente, avec certaines images d'une inspiration puissante et neuve. On admirait en Mgr Épivent un homme d'une doctrine parfaite, d'une fermeté rare, d'une admirable activité et d'une grande autorité morale et reUgieuse.
Professeur aux Facultés catholiques de Lille {1876-1911)
Visites d'arrivée.
J'avais envoyé au ministre de l'Instruction publique ma démission de professeur d'Université de l'État, et j'avais fait part de cette démission à mon proviseur et au recteur de Bordeaux. Dans ces trois lettres, je remerciais en particulier ceux de mes supérieurs qui m'avaient témoigné leur bienveillance, sans récriminer contre qui que ce fût. Du recteur et du proviseur, je reçus deux réponses empreintes d'un affectueux regret. Naturellement, il m'était pénible de faire à la caisse de l'État l'abandon pur et simple de ce que j'avais versé jusque-là en vue d'une retraite ; malgré cela, c'est avec bonheur que je fermai sur moi la porte de l'enseignement officiel pour entrer dans la nouvelle carrière que Dieu m'ouvrait.
Je pris deux mois de vacances, si l'on peut appeler ainsi le temps passé en Lorraine dans l'inquiétude et la préparation de mon nouvel apostolat. Je me vois encore ébauchant mes premiers cours publics, et, dans le salon de la maison paternelle, essayant mes ailes, en quelque sorte, et déployant, non sans une émotion mêlée de timidité, quelques-unes des idées principales de la critique idéale et catholique, telle que je me proposais de l'inaugurer.
Nous arrivâmes à Lille, le 16 octobre, après un voyage de dix-huit heures. Le lendemain, nous allâmes rue Royale, où l'Université était alors installée, rendre visite au recteur d'alors. M, l'abbé Hautcœur, qui, plus tard, démissionna et devint chancelier et prélat romain, chargé spécialement de maintenir, dans notre grande Institution, les traditions chrétiennes et la pure doctrine. Nous fûmes re-
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çus, par ce prêtre très digne, avec une cordiale simplicité dont nous n'avons jamais perdu le souvenir. Je remarquai plus tard que, tout en étant très bon, il n'oubliait pas son rôle, et savait, par quelques mots sévères qui n'admettaient pas de réplique, soutenir la vérité ou mettre un homme à sa place, qu'il s'agît du libéralisme, du modernisme ou des rapports de la science avec la morale
Dans les trente et un ans que j'ai passés à l'Université catholique, j'ai fait partie, souvent, du sénat académique, et c'est pour mon cœur une joie de me rappeler notre président, M. Hautcœur. Je le vois encore entrant dans la saUe de réunion, avec sa haute taiUe, sa tête grave, son œil noir et profond. Il dit ou fait dire la prière, s'assied, et, dans une synthèse nette et d'une grande clarté, dans im beau langage qui ne tire rien de la phrase, mais prend toute sa force d'un fonds solide, il résume les questions qui vont être soumises à la discussion. Pendant toute la séance, il garde cette force et cette grandeur unies à la simphcité d'une parfaite droiture, et ignorantes de la finesse, des subtiUtés et des arguties des légistes.
Dans les visites que nous rendîmes aux fondateurs de notre grand étabUssement, je fis connaissance avec M. Gustave Théry, dont la fermeté sans phrase, le regard franc et la parole un peu martelée respirent la plus pure probité. Qui n'a entendu parler de cet éminent jurisconsulte, de cet homme de bien, de cet habile et généreux défenseur des Congrégations religieuses, de ce chevalier du droit que rien ne désarçonne ?
Je reçus aussi dans mon salon un Lillois de moyenne taille, aussi aimable que modeste, et d'une simphcité parfaite qui contrastait avec son immense fortune. C'était M. Philibert Vrau, dont on a commencé le procès de béatification.
Tout différent était M. Henri Bernard. Grand et grave, sa
figure austère n'attirait pas ; elle vous eût plutôt glacé. Mais ce n'était là qu'une première impression ; au fond, cet homme était la bonté même.
J'allai faire également ma première visite au cardinal Régnier, archevêque de Cambrai. Il avait été proviseur du collège royal d'Angers, à une époque où la soutane, ici et là, donnait encore à l'Université de France une teinte quasi-rehgieuse. Petit, vif, sec, mais bon, administrateur précis et sans phrases, il a laissé une empreinte profonde sur le clergé de son diocèse, un de ceux où le respect de l'autorité et le dévouement à Rome sont le plus caractérisés. Il me reçut gaîment, presque amicalement, moi nouveau venu, et son accueil ne me rappela en rien celui de mes anciens chefs.
J'en dirai autant de l'évêque auxiliaire du cardinal, Mgr Monnier, évêque de Lydda, qui fut notre chancelier pendant quelques années et devint, plus tard, l'évêque le plus âgé du monde entier. Ce beau et franc vieillard, assez replet, portant sur son visage les roses de la santé, à la parole solide, aisée, sympathique, nourrie d'un admirable bon sens, me sembla, dans sa foi énergique et paisible, une des plus belles images du Nord de la France et de son esprit à la fois élevé et positif. Il avait commencé ses études dans un collège de l'État. « Si j'avais dû y faire toutes mes classes, disait-il en ma présence, je serais devenu un affreux gredin ».
Pendant mon séjour à Lille, j'ai été en rapports fréquents avec le R. P. Pillon, jésuite, recteur du collège St-Joseph. Dans la Compagnie, on l'appelait le roi, tant il avait de magnifique prestance, et de naturelle gravité, mais sans l'ombre de hauteur. Dans ses relations, en effet, il apportait, avec une simplicité parfaite, un ton et des manières d'une aisance et d'une noblesse sans emphase, avec une petite pointe de gaîté d'une mesure très sacerdotale. En
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1880, on le chassa de son collège pour avoir continué à le gouverner, malgré son titre de jésuite ; cet exploit fut accompli par le conseil d'académie, qui se déshonora en cette occasion par un jugement digne des préteurs païens.
Quand le Père Pillon me rendit ma première visite, il était accompagné de son confrère, le Père Singler, membre du Conseil d'administration de notre Université. Préfet d'études au collège, ce reUgieux accomplissait ses fonctions avec une conscience et une humiUté parfaites. Que de services il m'a rendus ! Il me recevait, pendant l'année scolaire, tous les vendredis, et je lui lisais quelques pages du manuscrit dont je rêvais l'impression ; il me faisait ses observations, assez sévères parfois, et j'en tenais compte le plus souvent, bien que nous ne fussions pas toujours du même avis. Plus tard, il devint provincial. Originaire de Colmar, il était de petite taille et marchait, dans la rue, comme un bon paysan parmi les terres labourées. Comme prêtre, c'était un saint homme, jésuite jusqu'à la moelle des os et aussi peu mondain que possible. Il le montra bien lorsqu'il défendit aux élèves de son collège, sous peine d'expulsion, de prendre part aux bals d'enfants que des mères sans tact religieux avaient organisés.
Ma mémoire me rappelle aussi avec plaisir un autre Père de la Compagnie, professeur de rhétorique à St- Joseph, que je remplaçai dans sa classe, pour la partie httéraire, lors de l'expulsion. La trentaine d'élèves aimables et dociles qu'il me léguait pour un semestre ne me donna que de la joie. Ce temps écoulé, le P. de Gayer reparut dans sa chaire, transportée, en attendant mieux, dans une maison de famille de l'Université. Je pus bientôt apprécier en lui le prédicateur, car il donna un carême à nos étudiants. C'était un lion discipliné par les Exercices de S. Ignace, et on sentait l'ardeur et la force morale de son âme derrière