‹ Le Professeur Auguste Charaux, 1832-1912Chapitre 15 sur 18 · LILLE — LES FACULTÉS CATHOLIQUES, BOULEVARD VAUBAN · texte numérisé non relu

LILLE — LES FACULTÉS CATHOLIQUES, BOULEVARD VAUBAN

la tranquillité voulue de son air, de son pas, de son entretien et de sa parole publique.

J'eus le plaisir, à mes débuts, d'avoir pout auditeurs les Pères de Gayer et Genévrier, professeurs, Bastien, économe au collège St- Joseph. Le Père Génissel, lui, fut successivement mon élève en licence et mon collègue. C'était, quoique dans une perpétuelle nervosité et un certain défaut de bon sens, un maître consciencieux, zélé et sévère. Érudit jusqu'au bout des ongles, il répondit un jour en grec à un compliment que lui avait adressé la Congrégation des étudiants dont il était le directeur ; et, tout naturellement, à cette excentricité voisine du ridicule, les jeunes gens, qui l'aimaient, répondirent par un rire homérique. Il s'était mis, avec une ardeur presque fébrile, à préparer son doctorat ; il voulait prendre, pour sujet de thèse française : « Le cardinal de Bouillon et son temps » ; il recevait à ce propos, des professeurs de la Sorbonne, des politesses et des encouragements qui le confondaient ; mais cette œuvre immense était au-dessus de sa délicate santé ; il mourut prématurément, n'ayant pas encore quarante ans.

L'inauguration solennelle.

Le mois suivant, le i8 janvier 1877, avait lieu dans l'église St-Maurice, l'inauguration officielle, disons mieux, canonique, de notre Université. L'évêque de Lydda, Mgr Monnier, annonçait à Lille et au monde cet heureux événement. Après lui, l'abbé Fuzet, alors secrétaire général et plus tard archevêque de Rouen, lisait la bulle pontificale d'institution d'une Université comprenant les cinq Facultés de Théologie, de Droit, de Philosophie et Lettres, de Sciences et de Médecine. Il faut remarquer cependant que la première n'avait alors que deux professeurs, MM. Pillet et Fuzet, et que la dernière manquait d'un organe

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essentiel, étant encore en pourparlers au sujet de l'hôpital Ste-Eugénie, dont la moitié devait être attibuée à ses professeurs, et l'autre moitié à ceux de l'État.

St-Maurice, récemment agrandi, était bondé d'une foule qu'avait assemblée la foi et une curiosité sjnnpathique. Et, de fait, c'était un merveilleux spectacle que celui de cette restauration, en plein siècle de libre-pensée, des catholiques Universités d'autrefois, et de nos cinquante professeurs abandonnant presque tous, pour Dieu, les intérêts les plus légitimes et les espérances les plus positives, et revêtant, contre toute apparence de bon sens, l'uniforme démodé de temps disparus

Mais je n'ai pas fini ce que j'avais à dire du jour solennel de notre inauguration. L'après-midi, nous faisions notre entrée solennelle à Ste-Catherine, qui était l'égUse paroissiale de l'Université, provisoirement installée dans l'ancienne préfecture du Nord, devenue propriété des Dames du Sacré-Cœur,

Le sanctuaire réquisitionné pour quelques heures, s'était transformé ; une estrade s'y élevait, où chaque Faculté monta à son tour, aux applaudissements enthousiastes de la foule qui remphssait l'éghse et d'instinct, plutôt que de raison réfléchie, saluait l'espoir d'une France et d'une jeunesse nouvelles.

Après le Recteur, dont le langage fut, comme d'habitude, net, ferme et élevé, chaque doyen prit la parole pour présenter sa Faculté au pays et témoigner de son ardent désir de servir la France et l'Église.

Le soir de cette journée eut Heu un banquet qui réimit les évêques d'Arras, de Grenoble et de Lydda, les recteurs de Lille et de Louvain, les doyens, les professeurs, les fondateurs et im certain nombre de rehgieux et de rédacteurs de journaux. Tout se passa bien. Les orateurs justement applaudis de cette réunion furent d'abord Mgr Le-

quette, évêque d'Arras, dont les traits respiraient la majesté et la bonté, et qui attendrissait par l'onction d'une éloquence nourrie de la substance des Saintes Écritures ; puis Mgr Cartuyvels, vice-recteur de Louvain, vif, brillant, élevé, sonore, mais un peu chargé et bruyant, « comme le fracas d'un train rapide », disait un homme d'esprit.

Mes cours publics.

Par une porte solennelle et dorée, nous entrions dans la pratique du devoir le plus sérieux. Je faisais, depuis le mois de décembre, des conférences régulières aux étudiants ; nous allions y ajouter des cours pubUcs dans la salle de fêtes de l'ancienne préfecture, où l'on avait installé ime chaire assez majestueuse dominée par le buste de Pie IX. Ce fut M. de Margerie qui inaugura la salle, devant un auditoire de plus de trois cents personnes. Il développa son programme. Ce fut parfois un peu aride, mais rien de plus net, de plus clair, de plus élevé.

Le lundi suivant vint mon tour. Je parlai des qualités morales et religieuses du professeur de l'Enseignement supérieur catholique. J'avais lu mon cours, d'avance, à notre Recteur ; il l'avait approuvé. L'auditoire eut la même bonté. Je continuai ainsi chaque lundi pendant cinq ans, mais l'hiver seulement, et je gardai un auditoire choisi, fidèle et inteUigent.

C'était rude, et cela me coûtait une longue préparation. Le samedi, j'y passais toute ma journée ; le dimanche, je le ruminais partout, chez moi et ailleurs ; le lundi matin, je le reprenais pour le revoir en moi-même, le perfectionner, l'achever, jusqu'à ce que je fusse maître du sujet autant que c'était possible. Je mangeais peu, j'endossais mon habit, je me rendais à l'Université et je montais dans une salle du premier étage pour attendre l'heure. Un peu après

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8 heures, je descendais et j'allais à ma chaire, salué par les applaudissements. Une heure après, c'était fini.

Pendant les mois qui précédèrent mes premiers cours, j'avais éprouvé des transes très vives ; de même je jugeai prudent de lire mes trois premiers cours ; la voix ne me manquait pas et ses inflexions répondaient facilement aux pensées et aux sentiments que je voulais rendre.

Mais les appréhensions ayant disparu et la lecture ne me plaisant guère, au quatrième cours, je me jetai bravement à l'eau, c'est-à-dire que je parlai d'abondance et même sans notes, n'ayant sous les yeux que l'auteur dont j'étudiais la vie et les œuvres (c'était Corneille) et lisant uniquement le texte du poète dans la mesure où j'en avais besoin. Bien entendu, je suivais un plan, et j'avais dans la mémoire les principales liaisons ainsi que les images qui devaient mettre la pensée en reUef .

Dans l'espace de cinq ans, je donnai ainsi plus de cinquante cours, et après avoir développé la manière dont je comprenais la critique idéale et catholique, je l'appliquai successivement aux meilleures œuvres de Corneille, de Racine et de Molière. On m'écoutait avec attention ; un certain nombre d'auditeurs partageaient ma manière de voir ; mais il y en avait à qui j'avais peine à faire comprendre que le plus beau style du monde ne peut excuser l'immoraUté d'un livre, et que sans la vérité et la moralité du fond, il n'y a pas de chef-d'œuvre.

Je ne présenterai pas tous les auditeurs de mes cours : ils étaient trop nombreux, et je ne les ai pas tous connus de nom. Toutefois, quelques-uns sont intéressants à signaler

Il y avait, dans la maison voisine, ou plutôt dans la même maison puisque nous occupions une partie du pensionnat du Sacré-Cœur, il y avait, dis- je, un auditoire invisible : ouvrant la porte d'une armoire dont le fond laissait facilement passer ma forte voix, les reUgieuses,

écoutaient en silence ; je ne connus que plus tard leur innocent stratagème.

Un des plus originaux, parmi les auditeurs, était un de mes collègues, M. l'abbé Soulié, successeur du Père Orhand dans la chaire de littérature grecque. Prêtre du diocèse de Cahors, ancien aumônier d'un lycée de Paris, obligeant comme pas un, charitable au possible, il nous quitta au bout de quelques années pour devenir supérieur du grand séminaire de son pays. C'était un professeur singulier. Un point de l'histoire grecque, ou un mot dans un devoir d'étudiant lui paraissait-il douteux ? Il entreprenait des recherches interminables pour l'éclaircir, et restait en panne. Là-dessus, l'heure sonnait ; il fallait partir pour l'Université. Il mettait sa plus belle soutane, rêvait en route à la question en litige, arrivait à son cours et intéressait tout le monde. Mais il n'en finissait pas. Son cours d'histoire de la littérature grecque ne fut jamais terminé, et un jour qu'il prononçait le panégyrique du roi S' Louis, on dut au bout d'une heure, l'avertir qu'il était temps de cesser. Il n'en était encore qu'au commencement !

Court, replet, extrêmement myope, distrait au maximum, il s'égarait dans les rues et sur les chemins, par des temps abominables, et, de détour en détour, finissait tout de même par arriver. C'était au surplus, un homme très bon et tout simple, un aimable collègue et convive, et un conteur délicieux.

Un autre original, parmi mes auditeurs, était le Père Garros, lazariste et directeur dans notre Séminaire académique. Méridional de Toulouse, il ne démentait pas un mot de tout ce qu'on a pu dire de l'ardeur turbulente des gens de son pays. Il m'a singulièrement encouragé par sa persévérance et sa bienveillante attention. Son regard, quand je parlais, changeait d'expression suivant les idées ou les sentiments que je traduisais moi-même. Son maintien, sa

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physionomie, son geste parfois étaient un commentaire perpétuel de ma pensée, mais commentaire joint à tant de bienveillance et à une si belle bonne foi, qu'il était impossible de ne pas lui rendre, en sympathie et même en reconnaissance, ce qu'il prodiguait de bonté au conférencier.

Pauvre Père Garros ! Il parlait avec une facilité, un amour des âmes, une ardeur admirables. Il repose dans un modeste cimetière de campagne, surpris par la mort au cours d'une obscure mission.

Quelques mots encore de mes auditeurs du lundi. Je dois au moins un souvenir au Père Darras, le supérieur des Rédemptoristes de LiUe ; à des institutrices qui, après avoir égrené leur vie d'élève en élève et de maison en mai son, après avoir éprouvé autant de déceptions qu'il y a de jours dans l'année, arrivèrent au seuil de la vieillesse seules, infirmes et délaissées ; à un agrégé de l'Université officielle, colosse aux épaules carrées et à la douceur d'agneau, mis à la retraite après une vie laborieuse ; enfin à xm aveugle originaire de la Bretagne, le plus sérieux peutêtre, le plus persévérant et le plus attentif de ceux qui venaient m'entendre.

A ce propos, il faut bien que je dise que j'ai eu plusieurs fois des élèves Bretons, et qu'ils ne m'ont pas tous également satisfait. Quelque amour que je conserve poiu: la vieille province dont l'Océan m'a fait respirer la santé et la force et dont la foi a préservé et fortifié la mienne, j'ai entendu dire et constaté par moi-même que nombre de Bretons, une fois hors de leur pays, ne sont plus eux-mêmes et témoignent d'une singulière faiblesse de caractère. Ils ont besoin de leur milieu et de leurs traditions ; au dehors, dispersés et livrés à eux-mêmes, ils tombent facilement, par ignorance ou par faiblesse, dans de regrettables écarts.

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