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grec pour en débrouiller une phrase ; on lui fit promettre de l'étudier, et on le nomma professeur de philosophie.
Je n'ai encore rien dit du petit lycée, qui était de fondation récente. Les élèves qui en faisaient partie occupaient un bâtiment à part, construit en pierres de taille, névralgique et rhumatisant. Il y avait là une étude composée d'enfants de 13 à 14 ans, presque tous de bonne maison, et bien élevés ; quelques-uns étaient les fils d'anciens élèves de mon père. Le proviseur, me sachant de famille chrétienne, me mit à la tête de cette étude, et il ne le regretta pas ; comme il le dit à mon oncle quelque temps après la rentrée, il ne me reprochait qu'une chose : c'était d'être trop vert. Il faut le dire, je m'étais fait de mes devoirs une idée si rigoureuse, que je souffrais rien qu'à entendre les petits pieds de mes gamins frotter parfois le parquet trop vivement ; il y eut même à ce propos, entre eux et moi, un moment de mésintelligence, mais qui ne dura qu'un éclair.
Malgré tout, je savais, en promenade, les récréer si bien, qu'un beau dimanche, le surveillant général, les voyant revenir pleins de gaîté et d'entrain, me demanda si je ne les avais pas laissés boire, au passage, dans quelque auberge. Il n'en était rien. En réalité, ils avaient joué dans une prairie émaillée de fleurs, librement, sous mes yeux bienveillants, et durant un temps assez long. Le corps avait eu son compte, dans une innocente distraction, et l'âme s'en ressentait.
J'ai nommé le surveillant général. Ce n'était pas \m saint, il s'en faut ; mais pour conduire les enfants, s'en faire à la fois aimer et craindre, je n'ai jamais vu mieux. Il savait, avec eux, être gai et paternel, sans compromettre le moins du monde son autorité. Y avait-il dans la cour un mouvement de légèreté ou d'indiscipline, par exemple à l'arrivée d'un maître d'étude encore novice ? Il suffisait que cet homme parût, et les espiègles rentraient dans
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l'ordre. «Il faut, disait-il, commencer par imposer au moyen d'une fermeté sévère. Puis, une fois la pendule réglée, y toucher le moins possible et attendre qu'il faille la remonter. Cette nécessité se produira le jour où surviendra un incident ou une émotion soudaine familière aux écoliers, le jour où soit la sève printanière, soit l'influence d'une tête indocile fera passer un souffle de révolte dans les rangs de cette jeunesse légère. Alors on remontera la pendule ; mais il y faudra du tact, et, même avec cela, ce ne sera pas toujours commode ».
Mon année se passait, en somme, heureusement, et comme, suivant l'expression vulgaire, j'avais réussi, on me fit monter d'un cran. Je passai à la salle des moyens, au moyen quartier. L'année précédente (1853-1854), j'avais, pour ainsi dire, vécu en famille. Quel changement en octobre 1854 • J^ nas trouvais à la tête d'une trentaine d'élèves de treize à quinze ans (c'est l'âge difficile), dans un milieu où ime révolte survenue l'année précédente laissait des traces et ne cessait de fermenter encore. Pendant les récréations, jamais ils ne jouaient ; ils se promenaient par bandes, et, sans aucun motif ou par taquinerie contre les maîtres, poussaient des cris épouvantables. Je les entends encore. On se serait cru parfois dans un asile d'aliénés.
Le soir, à 8 heures, nous montions l'escaHer que gravissaient jadis les moines de l'abbaye bénédictine,car le lycée était un ancien couvent, et, à travers de longs et sombres corridors formant une sorte de dédale, nous aboutissions au dortoir de ma division, où l'on tâchait de dormir le mieux possible ; car on n'avait pas toujours son compte de repos. Un matin, par exemple, avant que n'apparût l'aurore aux doigts de rose, je surpris deux de mes gaillards qui jouaient aux cartes, d'un Ut à l'autre. On avait mis d'ailleurs, non loin de moi, un de ces demi-fous qui font le désespoir de leurs parents et de leurs maîtres, et mon imagination était
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sans cesse en éveil sur les mauvais tours qu'il aurait pu me jouer pendant la nuit. Heureusement, j'en vins à bout.
Les premiers temps de cette pénible année, je sentais, surtout au réveil, comme un glaçon peser sur mon cœur. Les vacances qui venaient de s'écouler m'avaient comme plongé dans une douce chaleur familiale. Quelle différence, une fois au lycée !
A 5 heures moins un quart, le père Sylvain, surveillant général pour les quartiers des moyens et des grands, venait éveiller les maîtres. Jaloux, timide, morose, mal résigné à sa nullité et à son effacement, il était à peine supporté par les élèves, dont il avait grand' peur. A 5 heures, un long roulement de tambour, sous les doigts d'un boursier de l'État, tirait les élèves de leur sommeil ou tout au moins les faisait lever ; car c'était le moment que choisissait habituellement leur mauvais esprit pour manifester, par un tapage quelconque, le mécontentement ou l'horreur de la discipline.
Une étrange affaire me brouilla alors avec mes collègues. Ils s'étaient mis en tête de rédiger une protestation contre le dur régime qui leur était imposé, et qui faisait d'eux, disaient-ils en substance, des parias. Ils me firent part de leur projet. Loin de l'approuver, je leur répondis que nous n'avions pas le droit de rédiger une protestation ; que ce simple mot serait mal vu en haut lieu ; que nous pouvions cependant demander une amélioration de notre sort ; que, du reste, je regardais notre position comme un noviciat ayant, comme tous les noviciats, son côté pénible ; et que j'espérais bien, par le travail et la préparation à la licence-ès-lettres, parvenir plus haut. Bref, je refusai de me liguer avec mes collègues.
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Mal m'en prit. Ils raillèrent ma naïveté, en quelques lignes inscrites sur un mur le long duquel je devais passer. J'y répondis, au même endroit, également à la craie et très vivement. Le tout se termina par une scène tragi-comique, où l'instigateur de la protestation fit mine de se jeter sur moi, tandis que ses collègues avaient l'air de le retenir. Naturellement, il ne me toucha pas du bout du doigt ; mais la chose transpira, l'inspecteur en fut informé et il informa le recteur. Celui-ci vint à Metz et fit son enquête ; les protestataires furent blâmés ; le pro\âseur, qui, ou bien n'avait rien su, ou bien avait laissé percer à l'endroit du projet une complaisance assez marquée, fut blâmé également.
Ce proviseur, excellent homme du reste, était un utopiste. Il s'était imaginé pouvoir atteindre le cœur de nos tiubulents et malveillants collégiens, à l'allure plutôt soldatesque, et cela en réduisant à presque rien le régime des punitions. Il se chargeait parfois ou de les lever, ou de les donner, lui-même, d'après les indications qui lui étaient fournies.
Je ne dirai pas que tout était faux dans son système ; mais si les jeunes maîtres abusaient parfois du droit de punir, les écoliers abusaient, eux aussi, de sa bonté aux dépens de ceux à qui il avait Ué les mains. Son procédé eût été irréaUsable même dans les collèges libres et catholiques; il rétait bien davantage dans un miheu orageux et gâté par de mauvaises traditions, comme le lycée de Metz.
Le proviseur ne tarda pas à être nommé inspecteur, et il fut remplacé par celui qui m'avait enseigné, à Metz même, les mathématiques élémentaires, lorsque je me préparais à St-Cyr. Je dois le dire, tout sec qu'il était, avec son œil sardonique sous le bleu de ses lunettes accrochées sur un long nez, il me fut plutôt bienveillant. Il se rappelait sans doute que mon oncle, au temps où il était inspecteur, lui
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avait rendu service. Quand il venait, le samedi, lire les notes dans mon étude, j'avais beau avoir sur ma chaire une pile de livres qui témoignaient que je me préparais surtout à la licence et n'étais pour les élèves qu'un répétiteur platonique, il n'avait pas l'air de s'en apercevoir. C'était un honnête homme, mais aussi peu sympathique que possible. Il ne plut pas longtemps à notre corps enseignant, et on le nomma professeur de sciences à la Faculté de Lyon. Un trait peindra les sentiments qu'on avait pour sa personne : quand, partant avec sa femme et ses filles, il passa sous les fenêtres du censeur, la femme de celui-ci, s'accompagnant au piano, entonna la chanson :
« Bon voyage, Monsieur Dumollet »
J'étais alors rentré au petit lycée, comme maître des externes surveillés. Cela me donnait, avec une chambre à moi, la Uberté complète à partir de 6 heures du soir ; j'allais habituellement veiller chez mon parrain, car, avant tout, je préparais ma licence, sous la direction du professeur de rhétorique, M. Gandar.
Grand, grave, le visage orné d'une magnifique barbe, il avait quelque chose d'imposant. Ses camarades de l'école normale l'avaient surnommé « le Superbe ». Professeiir bienveillant, consciencieux, il savait d'un mot, piquant au besoin, nous remettre à place ; c'était dit avec un beau sang-froid qui rendait la répUque impossible. Du reste, nous l'aimions, pour l'intérêt qu'il nous portait, sans phrase.
Classique jusqu'à la moelle des os, il me semble encore l'entendre nous dire, avec un air recueilli et solennel: «Messieurs, nous arrivons aujourd'hui au seuil du grand siècle ; nous allons parler de Corneille ». Le programme de la licence nous donnait à étudier la tragédie du Cid, et ce chef-d'œuvre de la jeunesse du grand poète me valut, de
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la part du professeur, un encouragement et une appréciation flatteuse. Tout allait pour le mieux, quand le besoin du service, comme il disait, le fit appeler à Paris pour être, à la Sorbonne, suppléant de la chaire de littérature française. Mais de loin il garda les yeux sur nous, suivant son expression.
Je l'ai revu plusieurs fois, corrigeant les versions des candidats au baccalauréat ; il avait, à sa droite, un chiffonnier où il jetait les copies sans valeur. « Ne m'enviez pas, me disait-il en plaisantant ; j'ai chaque année cent jours de corvée, à ajouter à la préparation de mes cours ». Quel ne devait donc pas être son labeur ! Il avait pris sa profession au sérieux et l'exerçait comme un sacerdoce. Le trait suivant le montrera. A la veille de ses débuts à Paris, entre ses intimes et lui il y eut une longue discussion pour décider s'il Hrait son cours ou s'il parlerait. Il parla ; mais il se présentait à ses auditeurs si admirablement préparé, qu'on n'aurait rien eu de plus parfait s'il avait lu. Aussi ses cours étaient-ils très suivis. « Je n'ai pas à me plaindre de mon auditoire, me disait-il un jour ; il est assez fourni, mais changeant ». C'est bien le genre, en effet, de l'auditoire parisien ; quoique plein de respect pour l'orateur, il est variable et capricieux.
Ce laborieux mourut à la peine, à quarante-trois ans, laissant une thèse intéressante sur le poète Ronsard, et un volume plein d'érudition sur les semions de jeunesse de Bossuet.
Un juif, rose comme un poupon, inteUigent, malin et paresseux, lui succéda à Metz. C'est à peine s'il jetait un regard sur nos compositions et daignait mettre un mot dans la marge. Quand il nous quitta pour je ne sais quelle destination, on lui donna pour successeur un jeune maître de conférences à l'École normale supérieure. C'était un beau garçon, à la fine moustache, à l'air un peu fier, assez
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irritable et d'une conscience à peine moins relâchée que son prédécesseur. Je n'ai pas souvenir qu'il m'ait corrigé beaucoup de compositions : elles s'égaraient souvent sur son bureau, dans son cabinet, et, quand on lui en parlait, il disait que la bonne s'en était peut-être servie pour allumer le feu. Comme il sortait du nuage olympien de l'École normale, il ne supportait pas la réplique, et ses collègues l'admiraient à l'envi.
C'est sous son règne d'environ deux ans que je fus reçu licencié-ès-lettres devant la Faculté de Nancy. L'année précédente, j'avais été malade de fatigue, partagé que j'étais entre mes deux vies : l'étude à surveiller, la licence à préparer. Je fus tenu un mois, dont huit jours dans ma chambre, torturé par un abcès et par une fièvre brûlante, soigné par le portier et sa femme, et aussi par un petit domestique alsacien, qui, me voyant pleurer de douleur, me rappelait, dans sa foi naïve, que Jésus-Christ avait souffert bien davantage. Quand tout était fini, le médecin du lycée arriva, furieux que, sans lui, mon abcès eût heureusement abouti, et proclamant avec emphase que mon imprudence aurait pu me coûter la vie. C'était une scène digne de la plume de Molière.
Ce fut au mois de novembre de l'année suivante que j'enlevai le parchemin convoité. La nuit qui précéda le thème grec et les vers latins à faire en une seule séance, je fus indisposé, si bien que, le lendemain, j'étais pâle à plaisir. J'abordai néanmoins le champ de bataille, et j'atteignis, sans quitter mon travail, quatre heures de l'après-midi. J'étais abîmé de fatigue, et, sûr que mes compositions ne valaient rien dans l'état où je les avais achevées, je me mis au ht, désespérant du succès, et résigné à mon sort. Le lendemain j'étais admissible, et, à 3 heures, reçu. Gloire à Dieu !
Le même soir, j'étais à Bar-le-Duc, chez mon frère
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Charles, professeur de philosophie au lycée de cette ville, et le lendemain je filais sur Pont-à-Mousson, oh j'embrassais ma famUle, avec quelle joie, cela se sent. Je dormis là douze heures de suite, puis je rentrai au lycée pour y reprendre mes humbles fonctions avec le titre de répétiteur de première classe. J'avais déjà suppléé, je suppléais de nouveau, de temps à autre, des professeurs indisposés.
Enfin, le 20 avril, mon excellent proviseur (je vois encore sa mystérieuse et bienveillante figure), m'attendit à la sortie de la messe pour m'annoncer que j'étais nommé à Grenoble avec le titre de maître répétiteur. Je devais y suppléer, jusqu'à la fin de l'année scolaire, le professeur titulaire en congé. Quelques jours après, j'embrassais mon parrain fort ému, mais joyeux de mon avancement, et je partais pour l'inconnu. De Metz, un seul ami m'accompagna à la gare ; c'était mon petit Alsacien ; il avait des larmes dans les yeux.
Peu de temps après mon arrivée à Metz, mon frère aîné y était venu à son tour en qualité de professeur adjoint d'histoire et de httérature française. Ce fut pour moi un heureux temps, et ma mémoire me rappelle souvent nos longues promenades du dimanche aux environs de la vieille et noble cité. Je me souviens aussi avec bonheur de deux de nos cousins. L'un occupait, à Metz même, im emploi subalterne dans la médecine militaire et mourut prématurément, de la fièvre jaune, à la Guyane où il était chirurgien de marine ; l'autre achevait en Alsace son noviciat religieux, et nous le vîmes quand il passa par Metz pour s'en aller en Amérique comme missionnaire.
Jetons maintenant un dernier regard sur mon lycée
-e professeur Augusle Charaiix.
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lorrain. J'avais dû beaucoup peiner pour mettre le pied sur le premier degré d'un avancement sérieux, et peiner seul, le plus souvent. Telle nuit me revient à la pensée où je passai des heures à aligner quinze ou vingt vers latins. J'appris par cœur, d'un bout à l'autre, le sixième livre de l'Énéïde de Virgile. Mais j'essayai en vain de retenir les racines grecques, de Lancelot ; elles me rebutèrent autant que les mathématiques et le Jansénisme. Les belles pommes du jardin des Hespérides n'étaient pas, je pense, mieux gardées par le dragon de la Fable, que les beautés du grec par la haie d'épines aiguës dont les avait entourées le savant professeur de Port-Royal.
En ce moment où je vais aborder le récit de mon tour de France, quelques physionomies se retracent dans mes souvenirs, sortant, pour ainsi dire, des ombres de la mort. C'est un petit jeune homme doux et blond, assez gai, convenable, régulier dans ses habitudes, mais point du tout reUgieux. Il était professeur de seconde.
Le professeur d'allemand, figure honnête et placide, avec toute la bonhomie d'un Alsacien, laissait flotter les rênes de la discipline d'une façon très agréable pour les élèves. Les grands, qui allaient chez lui en semaine, se mettaient à la fenêtre et causaient poUtique ou autre chose.
Un professeur de rhétorique, mieux inspiré, chrétien même, ne fit que passer ; il eut, dans sa classe, mon frère Théophile, en qui il saluait un vrai talent d'historien.
Chrétien également, mais mondain (on a dit, depuis, libéral), le régent de mathématiques était un intrépide buveur de bière. Il mourut gérant d'un des plus grands hôtels de Lyon, où descendaient les ecclésiastiques et les évêques en voyage. L'un de ses fils fut préfet, puis receveur des finances, mais en tout bien et tout honneur ; car son second poste ne fut pas, pour lui, la lucrative sinécure, le paradis où se reposent, après l'enfer de l'admini-
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stration d'un département, les préfets meurtris ou déshonorés.
Un autre professeur, plus chrétien encore, père d'au moins six enfants, devait faire vivre sa famille avec quatorze cents francs de traitement. Revoir ce patriarche dans la lumière du passé est encore plus doux que triste.
Un professeur de seconde nous était venu de la Franche- Comté. Qu'était-il au point de vue chrétien, je n'en sais rien ; mais il avait au moins, comme beaucoup d'universitaires, le culte des httératures grecque et latine. Homme consciencieux, classique à sa manière, il avait une façon de louer Homère qui me fait encore sourire.
Me voilà parti... Non. J'allais oublier ma dernière visite à notre digne proviseur. Il m'affirma que je ferais moins de bien comme professeur que comme surveillant, et je n'oserais le contredire sur ce point. J'avais, en effet, beaucoup d'affection pour mes élèves, externes surveillés ou pensionnaires, et je veillais sur eux, jour et nuit, à tous points de vue, avec une discrète activité. Je me rappelle les entretiens que j'avais, à leur sujet, avec le censeur ; nous nous commimiquions nos remarques sur les petits ou grands événements du jour, sur le caractère des élèves, sur leurs espiègleries et leurs fautes : les plus diables n'étaient pas toujours les plus méchants.
Un jour, je dus témoigner un intérêt tout particuher à un enfant souffreteux, une ombre ; boursier de l'État, mal vêtu, fils d'un ofiîcier subalterne mort avant l'âge de la retraite, il inspirait à tous ses camarades une étonnante répulsion. On allait jusqu'à l'isoler dcins un coin de la cour, et il s'y tenait tristement, comme un paria. Tant il est vrai qu'à tout âge et dans tous les milieux, le malheur et la pauvreté répugnent à notre nature.
Encore \m souvenir. J'allai faire mes adieux à l'aumônier du lycée, belle tête, chevelure blonde, âme froide. Il
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me conseilla d'entrer, comme professeur, en relations avec les parents. C'était juste, car le contact peut amener d'excellents résultats; mais peu de maîtres sont disposés à entrer dans cette voie, parce que, souvent grincheux et indépendants, ils préfèrent rester chez eux ou aller à leurs plaisirs, et aussi parce que les parents sont parfois intolérables.
J'en reviens à mon aumônier. Quand je débutais au petit lycée, il fit prêcher, aux plus jeunes élèves, une retraite qui réussit fort bien. Chaque année, il voyait avec effroi venir le temps pascal ; de fait, la question de confession était épineuse, surtout avec les candidats à Polytechnique et à St-Cyr. Voici comment il s'y prenait pour n'être pas accusé de violer la liberté de conscience. Il les appelait successivement au parloir : « Voulez-vous vous confesser ? » demandait-il. Si oui, l'élève s'exécutait, là ou ailleurs ; sinon, il se retirait d'un air de supériorité. Combien y avait-il de communions pascales dans les divisions supérieures ? Je l'ignore ; mais, à voir l'attitude de ces hauts personnages à la chapelle et leur débraillé si injurieux à la Divinité, j'ai toujours cru qu'elles devaient être rares, d'autant plus que ces jeunes gens avaient ordinairement pour père un bon bourgeois qui n'abusait pas de la messe et tenait peu aux pâques de son fils.
Cependant on faisait encore maigre i.d lycée, depuis le vendredi qui précédait les Rameaux jusqu'au dimanche de Pâques.
L'évêque, Mgr Dupont des Loges, ne badinait pas avec le carême. Dans ses rares apparitions parmi nous, il inspirait la vénération. Son grand air, sa maigreur, ses traits ascétiques attiraient le regard et le cœur. L'ensemble était d'une sainteté un peu sévère. Ce Breton de race, ce prélat imposant était bien accueilli au lycée ; il parcourait ordinairement les rangs des élèves avec lenteur, regardait d'un œil bienveillant, et parlait d'une voix un peu grasse, mais
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sympathique, soit à quelques jeunes gens, soit aux administrateurs, qui lui faisaient un cortège officiel, empressé mais presque toujours glacial. En somme, on en était fier : c'était encore un grand Français. Sa mémoire est gravée en traits ineffaçables dans le cœur de tous les Lorrains, des Messins en particulier ; ils lui ont fait de glorieuses funérailles, et il repose en paix dans sa cathédrale ; ses cendres tressailliront le jour où on y chantera le Te Deum du relèvement de la France et de la revanche de Metz sur Berlin.
Avant d'en finir avec Metz, je dois un souvenir à trois fidèles serviteurs du lycée : le portier, un ancien lancier qui avait couru l'Europe à la suite de Napoléon I®' ; le marchand de fruits et de chocolat, un petit bossu, qui avait un corps et une tête impossibles, mais qui s'intéressait aux progrès des élèves jusqu'à en donner des nouvelles à leurs parents ; enfin le commissionnaire, un ancien contrebandier, gai, actif, obligeant ; il ne demandait qu'un congé par an ; mais ce jour-là on le rapportait sur une civière.
Professeur â Grenoble (1856-1859)
Décidément, je suis parti, je suis à Paris ; mon cousin, premier correcteur au Moniteur, me pilota dans la capitale pour le peu de temps que j'y passais. Mes parents m'avaient recommandé de lui rappeler la famille, à laquelle il écrivait peu, assez près de pas du tout. Avec une confiance à laquelle j'ai répondu à chacun de mes passages à Paris, on m'avait confié la mission de le faire rentrer dans nos vieilles et bonnes traditions. Je ne réussis guère ; à dix ans de là, il mourut, à quarante ans, pour n'avoir pas voulu suivre les conseils de son médecin, qui, pour ce corps affaibli, ne voyait qu'un moyen de salut : la régularité de la vie. Faute d'autre, c'eût été au moins la religion de l'hygiène.
Parisien dans l'âme, mon cousin me donna, la veille de mon départ, le spectacle de Paris aux lumières, en me le faisant traverser, de part en part, sur l'impériale d'un omnibus. Le surlendemain, vers midi, j'arrivais d'une traite à Grenoble. J'étais éreinté, moulu. J'avais joui de la première et tendre verdure des Champs É^ysées ; j'allais jouir de la vue grandiose des Alpes et de la luxuriante végétation de la belle vallée du Grésivaudan.
Je logeais au lycée. Le premier soir de mon arrivée, il me tomba, des nues ou d'ailleurs, une pierre vivement lancée dans ma chambre et qui ne venait certainement pas de la haute montagne dont j'admirais si souvent, aux derniers rayons du jour, les teintes rosées sur une neige étemelle. J'avais vu, dans l'après-midi, mon recteur. Il demeurait loin, hors de la ville, et je dus, avant de pouvoir secouer ma timidité, m'arrôter plusieurs fois, m'asseoir même sur
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un banc de la promenade qui conduisait à sa demeure. Pensez donc ; faire visite à un recteur ! Celui-ci était un personnage à la Salvandy, imposant, majestueux. Ces potentats m'effrayaient avec leur poitrine plastronnante et le toupet plus ou moins garni qui s'élevait au-dessus de leur front et agrandissait leur taille. Encore un peu, ils auraient porté sur leur tête la boule du monde.
Le recteur fut convenable, correct, comme on dit, et même presque bienveillant. A quelque temps de là, au lycée, il me demanda si j'avais des nouvelles de la révolte qui, pour la seconde fois en cinq ans, venait d'éclater dans l'ancien couvent des Bénédictins de Metz. Je n'en avais pas ; mais j'appris qu'à la rentrée suivante, le proviseur fut nommé professeur à Paris, pour devenir ensuite inspecteur. Après bien des mécomptes, des malheurs même, il mourut à quatre-vingt-dix-sept ans, ayant gardé toute sa tête, et se considérant somme un fossile antédiluvien qu'on va parfois visiter par curiosité scientifique.
Il n'y avait pas un mois que j'habitais Grenoble, lorsque arriva au lycée un inspecteur général qui était la terreur de tous les professeurs et régents de France et de Navarre. On le redoutait comme le feu, comme la foudre ; quelquesims, à son approche, se sentaient mal à l'aise ; ainsi le corps humain subit une impression d'angoisse dans le calme lourd qui précède un orage. C'était un petit homme, à l'air assez rébarbatif et dont la rude personne n'avait rien de fleuri, malgré son étemel gilet à fleurs.
Qu'on juge de mon émotion ! La porte de ma classe s'ouvre, et elle se referme sur sa puissance. Mes trente-cinq élèves de quatrième se lèvent, et moi avec eux, sans que ma parole laisse trop voir le tremblement de m^on cœur. Je lui présente le programme officiel et la Hste de mes gamins, par ordre de mérite. Il s'assied devant un petit bureau placé en face de ma chaire, et sur lequel il va prendre des
notes. J'éprouve comme un avant-goût des sensations que provoquera le jugement dernier.
Pourtant je prends bravement mon parti. Je fais traduire un passage des Commentaires de César ; cela marche. Nous prenons un texte grec, du Plutarque ; cela ne va pas plus mal. Mais M. l'inspecteur est pressé ; pour un rien, il s'impatiente, il me brusque, sans colère toutefois. A la fin, il en a assez ; il se retire ; nous respirons. Le lendemain, je le rencontre chez le recteur, qui à son occasion, reçoit le corps enseignant et la magistrature ; on me présente, et lui, déraidi, pas du tout bourru, me demande où j'ai été reçu Ucencié. « A Nancy, lui dis-je. — Après Paris et la Sorbonne, reprend-il, c'est la première Faculté de France pour la renommée Uttéraire et le bon goût ». Et de fait, elle comptait alors dans son sein des célébrités comme Burnouf, l'orientaliste, et de Margerie que je devais retrouver plus tard à Lille, comme doyen de la Faculté catholique des lettres.
L'inspecteur parti, je repris ma classe avec entrain. Je n'ai rien à dire du simple bachelier qui, par la bonté de l'administration universitaire, était devenu proviseur de Grenoble ; c'était un assez brave homme. Il devait filer doux avec plus d'un professeur agrégé. Il avait un fils, du même baccalauréat et de la même médi'^crité que lui, et maître d'étude, d'une façon assez commode, sous l'œil paternel. J'aurais dû, si j'avais été bon courtisan, montrer de la complaisance à l'égard du jeune homme et le remplacer par ci, par là; je déclinai la proposition, prévoyant, non sans motif, qu'on en abuserait.
Celui de mes collègues avec lequel je fus le plus lié était le professeur de mathématiques. Fort sociable, excellent garçon, marcheur intrépide, d'humeur toujours égale, gai avec douceur, il était charmant. Voiron, la Grande Chartreuse et tous les sites renommés nous ont vus ensemble.
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presque toujours à pied, filant d'un air allègre, loin de l'épaisse atmosphère de la \àlle, vers les hauteurs épurées des Alpes.
Un dimanche, dans l'après-midi, nous avions gravi le Sapey, d'où l'œil s'étend sur la magnifique et luxuriante vallée du Grésivaudan, arrosée par l'Isère à l'eau glaciale et par son impétueux afiiuent, le Drac. Mollement étendus sur l'épais gazon, nous écoutions, chantées sur mes lèvres, ces véritables mélodies qu'on appelle les Méditations poétiques de Lamartine. Il y a de cela nombre d'années... mais non, c'était hier, tant cette belle journée, tant cette somptueuse nature sont restées présentes à ma mémoire fidèle, avec tout leur charme. J'entends encore, à quelque distance, le murmure discret d'un ruisseau dont la source ne pouvait être éloignée, et qui s'écoulait, sans se laisser voir, sous la plus généreuse végétation. Les myosotis de ces prairies me paraissaient avoir un volume double de ceux que cueillent, sur les bords du Rhin, les mélancoliques Alsaciennes, et ils parlaient davantage au cœur.
Aux vacances de la Pentecôte, nous fîmes, ensemble encore, le pèlerinage de la Grande Chartreuse. La diligence nous conduisit d'abord, en côtoyant les imposants contreforts de la montagne, à St-Laurent-du-Pont. Avec deux officiers du génie, nous décidâmes de faire le reste de la route à pied.
Nous voilà en route. Nous longeons une sorte de gave desséché appelé le Gué mort ; il forme, par rapport à nous, un vrai précipice ; à un certain endroit, l'abîme est si profond, qu'après y avoir jeté une pierre, je n'entends même pas le bruit qu'elle fait en heurtant le sol. Nous traversons ensuite le Désert et l'Enfer ; ce sont les noms que donnne le peuple à ces contrées désolées. A un certain moment, nous marchons à la file, entre des rochers qui laissent juste l'espace nécessaire au passage d'un homme.
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Tout à coup, au détour du chemin, nous apercevons la Grande Chartreuse, avec ses ermitages entourés de jardins, dont l'ensemble forme comme une cité, mais une cité originale, qui n'a rien de commun avec nos villes tumultueuses. La vie y est tout intérieure, et les morts silencieux, dans leur petit cimetière, donnent l'impression d'une paix idéale. C'est comme un autre monde.
Devant le monastère, nous rencontrons quatre officiers de chasseurs à pied. Nos compagnons les saluent poliment et froidement ; c'est tout. Peu après, les aimables chasseurs nous font comprendre que l'arme d'élite qu'est le génie manifeste ainsi sa supériorité, et l'École polytechnique sa valeur ; St-Cyr étant inférieur, d'un degré au moins, on se tient à distance.
Nous entrons. Un moine à barbe vénérable nous offre à rafraîchir, en nous laissant le choix entre trois sortes de chartreuse, la blanche, la jaune et la verte. Plus encore que la bienfaisante Uqueur, la franchise de cet accueil hospitalier inspiré par Dieu nous réjouit le cœur. Avant l'heure du dîner, en nous promenant aux environs du monastère, nous apercevons un religieux courbé sur des fleurs, pour les cueiUir, en extraire le suc. et combiner ce breuvage au délicieux arôme, qui en dépit de sa monastique origine, est si cher au palais des plus farouches anticléricaux. Nous respectons, cela va sans dire, le labeur discret du moine fleuriste.
Si, au dehors, le monastère semble muet, au dedans il est plein d'activité, car, à l'occasion de la Pentecôte, beaucoup de visiteurs itaUens et français y sont arrivés. On nous introduit, pour le repas, dans une vaste salle dont les murailles portent en grands caractères le nom de la France. Moines sur un point, nous faisons maigre et gardons même un silence relatif. Le poisson qu'on nous donne est sorti tout récemment des beaux lacs qui avoisinent le couvent ;
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il nous est servi sec et croustillant. Nous l'arrosons d'un vin du pays, de couleur rouge foncée. Depuis la vendange jusqu'à la bouteille, ce vin a passé d'honnêteté en honnêteté, sans que l'industrie ou la chimie en ait corrompu la virginale pureté. C'est bien le suc du raisin du bon Dieu. J'en pourrais certifier la valeur, rien qu'en envisageant mon collègue, dont les yeux légèrement humides et la parole doucement attendrie témoignent en sa faveur.
Nous nous levons de table. Nous errons, aux environs du monastère, jusqu'à une chapelle renommée. La nuit, avec lenteur en ce beau jour d'été, descend du Granson sur le couvent, qui s'efface peu à peu dans les ombres croissantes. Les voyageurs ont, pour la plupart, disparu, et nous prenons, mon compagnon et moi, le chemin de deux cellules voisines ; nous devons nous y reposer en attendant l'heure où les religieux se lèveront pour chanter Matines.
Je m'endormais, quand une voix grave me réveille. C'est celle du tonnerre, qui gronde solennellement sur les sommets du Granson, et, d'écho en écho, se répercute jusqu'à moi. C'est la parole de Dieu ; elle semble s'adresser à moi ; mon cœur y trouve je ne sais quelle joie intime et de l'autre monde. Mais, insensiblement, la voix s'éloigne ; elle finit par se taire, et je me rendors.
Une autre voix me réveille bientôt, c'est la cloche du couvent. Je suis vite levé et habiUé, et je monte à la tribune de la chapelle. Tous les moines, jeunes et vieux, novices et profès, entrent successivement, chacun portant à la main une lanterne qui le guide dans les ténèbres jusqu'à son entrée dans le lieu saint. La psalmodie commence. Les religieux, prosternés le front dans la poussière, tandis que l'univers sommeille, élèvent leur voix vers Dieu dans un chant étrange pour nos oreiUes modernes et que je ne saurais définir. Il date, dit-on, du XIII^ siècle ; descendu des cieux qui l'ont inspiré, il y fait remonter
l'âme, un instant dégagée des sens et recueillie dans la joie de la solitude et de la prière Disons plus : ces religieux prosternés, dont le manteau blanc éclaire l'ombre, ce mélange de voix jeunes et de voix cassées, si diverses et pourtant si harmonieusement accordées dans l'unité de l'âme humaine, tout cela est bien fait pour émouvoir, ravir, rajeunir, vivifier le cœur, et, sinon le bouleverser en l'inondant de vie surnaturelle, du moins l'élever vers le désir d'une existence supérieure.
En même temps que cette harmonie s'envolait vers le ciel, un dernier écho de l'orage apaisé se faisait entendre, comme si Dieu avait voulu répondre doucement à ceux qui, par leur prière et leur vie de sacrifice, cherchaient à le consoler des crimes des hommes. C'est un souvenir ineffaçable !
La matinée fut aussi fraîche que la nuit avait été orageuse. Mon collègue et moi, nous nous promenions les pieds dans la rosée, le long d'une allée verte ombragée par de beaux arbres. La conversation tomba, je ne sais comment, sur Jésus-Christ. Enflammé par les impressions recueillies dans l'église des moines, je disais à mon compagnon que cette vie irréprochablement pure et cette mort d'une idéale générosité n'étaient pas d'un homme, mais d'un Dieu. Il m'écoutait presque silencieusement, sans aucune révolte, mais sans grande sympathie : c'était un honnête indifférent.
Après bien des années d'une vie active et parfois agitée, l'image de ce court séjour à la Chartreuse se représente à ma mémoire avec une étonnante vivacité. Je revois encore le religieux qui vendait des médailles, homme superbe, d'une vigueur virile, avec barbe noire et regard étincelant de vie et de franchise. Je m'égare encore en esprit dans un long cloître, à l'aspect antique, et j'y entends encore résonner mes pas dans la solitude et le silence. Je fus moins
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impressionné par les vingt-deux tableaux où Lesueur a peint la vie du fondateur de l'Ordre : notre âme est impuissante à sentir tant d'émotions successives.
Adieu, cloître de St-Bruno ; nous partons gaîment avec nos quatre capitaines de chasseurs. Nous côtoyons le village éparpillé de Ste-Marie, plusieurs fois ravagé par le feu et réparé par la généreuse charité des Chartreux. Après un court arrêt au col de Porte, où l'on nous sert un vin qui nous rend tous à demi-malades, nous nous remettons en route. Les Alpes superbes semblent nous suivre et, dans la pure lumière du printemps, éblouissent nos yeux ravis. Plus loin, nous contemplons, des hauteurs du Sapey, Grenoble, ses magnifiques alentours, l'Isère qui les arrose, et nous rentrons en ville, avant le crépuscule, pour y reprendre nos graves travaux.
Quelques jours plus tard, nous étions dans la grotte de Jean- Jacques Rousseau, solitude sauvage entre des rochers, où le philosophe de Genève allait, dit-on, méditer ou rêver. On prétend que passant à Grenoble, il aurait harangué la foule dans la rue qui porte aujourd'hui son nom, et qui s'appelait alors rue des Vieux Jésuites Les Jésuites ont pourtant plus de chances que Jean- Jacques de revenir à Grenoble, car, tenaces comme des juifs, ils ne partent jamais que pour revenir. Et c'est tant mieux.
Plus tard, en plein juillet, nous escaladions le pic de Jam- Chaude, dont le sommet s'élève à mille huit cents mètres au-dessus du niveau de la mer. Après un déjeuner rapide, enlevé d'un appétit robuste, nous gravissons, par un soleil ardent, le mont Rachet, puis le mont Thénard, où, quelque temps auparavant, j'avais failli me rendre malade en buvant de l'eau glacée distillée goutte à goutte par im
rocher. Montant encore, nous rencontrons une forêt de sapins, puis une pente si abrupte qu'il nous faut ramper, et, à chaque pas, nous attacher, pour ainsi dire, aux chênes nains qui croissent en grand nombre dans cette région. Après une lutte de plusieurs heures contre cette rude nature, nous parvenons à une cime désolée où des arbres blancs, avec leurs branches nues, ressemblent à des cadavres. A leurs pieds et aux alentours fleurissent pourtant des rhododendrons, comme un dernier sourire du ciel sur une terre inhabitable.
Nous étions trois : mon collègue de mathématiques, l'aumônier et moi. Nous nous reposons un instant. Audessus de nos têtes, un aiglon déploie ses ailes, tandis que nos yeux contemplent, dans le lointain, la ville de Lyon qui fait l'effet d'une tache légère sur une plaine immense.
Maintenant, il faut descendre, et par une pente beaucoup plus rapide que celle par laquelle nous nous sommes élevés avec tant de peine. Mais on était jeune, alors ; il paraît que j'escaladais les rochers avec l'agilité d'un chamois. A mesure que nous approchions de la ville, l'air perdait de la pureté qu'il a sur les hauteurs et j'avais l'impression d'un homme qui entre dans un étouffoir. Un peu après dix heures, j'étais dans mon lit ; mais mon sommeil était très agité, il me semblait que mon corps était une boule de feu. Le lendemain, je pris un bain et il n'y parut plus.
Chaque année, un peu avant les vacances, le proviseur, quelques professeurs et tous les pensionnaires prenaient le train pour Voiron. Nous débarquons, et, à pied, nous prenons gaîment le chemin de la papeterie des frères Kleber, parents de l'illustre général ; nous dînons sous l'ombrage au son de la musique, et nous visitons l'établissement. Au retour, nous traversons une vallée délicieuse, à cette première fraîcheur du soir qui descend des montagnes et peut devenir périlleuse, et nous rentrons en
devisant de toute sorte de choses de la façon la plus
agréable.
Moins réjouissant fut le repas, dit « de corps » qui nous fut donné à l'hôtel. J'étais, je ne sais pourquoi, à côté du gros Francisque Sarcey, qui plus tard devint si célèbre. Il parla d'Edmond About et de plusieurs Normahens de son temps, mais surtout de lui, Sarcey, de ses succès à l'École normale, voire même de ses petits revers. De cette réunion d'universitaires, j'ai gardé, et d'autres comme moi, un insipide souvenir. Jamais, dans ces agapes officielles, je n'ai vu régner une gaité vraie et franche ; on dirait que la grammaire, les chiffres et une philosophie sèche ont laissé sur les âmes une empreinte glaciale, que gravent plus profondément encore et le pédantisme, et l'étroit espace où se meut la pensée.
Mais j'allais oublier de vous dépeindre Sarcey. C'était un gros homme, déjà ventripotent, toujours de noir vêtu, avec un habit de cérémonie et un chapeau haut de forme, vivant chez lui, mangeant chez lui. Au lycée, il m'accueiUit cordialement. Un jour qu'il sortait de sa classe de philosophie, il me vit et y rentra avec moi, et, malgré la gravité de sa toge et de sa toque, s'assit à côté de moi sur une table d'élève. « Je ne sais pourquoi, me dit-il, on a fait de moi un professeur de philosophie ; je n'avais rien demandé de pareil ». Et puis il me parla de mon frère et d'autre chose.
Déjà alors, il écrivait dans un journal antireUgieux, et le clergé semblait le redouter. Cependant, le jour de la confirmation, il assista, sinon à la cérémonie religieuse, du moins au dîner qui la suivait, sous la présidence de Mgr Ginouilhac, évêque de Grenoble. On l'avait placé près d'un grand vicaire qu'il ne dévora point et qui fut même channé de sa conversation. Ces repas officiels, même quand ils sont servis très chauds, sont froids comme
s. s. PIE IX
L« professeur Auguste Charaux.
la glace et suivis parfois de toasts académiques de même température. On s'y assoupirait si, vers la fin, un Champagne plus ou moins authentique ne ranimait la vie pour un instant.
Avant de quitter Grenoble, je visitai Uriage. Il ressemblerait à beaucoup d'autres stations balnéaires, sans la montagne qui le domine et qui est elle-même surmontée d'un château remontant à une époque très reculée C'est imposant et pittoresque. Après avoir, dans une forêt voisme, cherché l'ombre sous des arbres traversés par les flèches d'or du soleil, nous reprenions, mes amis et moi le chemm de Grenoble, mais, cette fois, à pied, par des sentiers cheminant au frais le long de délicieux cours d'eau.
Partant de Grenoble pour la Lorraine, où j'allais prendre mes vacances, c'est à Chambéry, alors sous l'autorité du roi de Sardaigne, que je débarquai au mois d'août 1858 muni du laisser-passer du consul de Savoie résidant à Grenoble. De cette ville, je n'ai conservé aucun souvenir sinon celm de ses arcades et d'un éléphant monumental élevé sur la place pubhque.
Je passai la nuit chez un de mes anciens collègues du lycée de Metz, devenu chef de gare à St-Innocent, sur les bords du lac du Bourget. Quel ne fut pas mon étonnement orsque, au réveil, j'aperçus de mon lit les eaux bleues du ac, et, a l'horizon, les montagnes sous la lumière du soleil leyant. J'étais ravi. La journée fut digne de cette matinée charmante. Nous traversâmes le lac ; il a les eaux couleur du ciel dans sa plus limpide sérénité, et cette couleur est si naturelle que, plongeant la main dans les eaux, je fus tout étonne de ne pas la retirer teintée du plus beau bleu du monde.
Nous visitâmes la ville d'Aix-Ies-Bains, et je me donnai la joie d'y ramper dans une de ces cavités d'où s'exhale une chaleur intense, mais salutaire. En un chn d'œil
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votre corps semble, à force de transpirer, vouloir se changer en eau.
De cette ville, par une belle avenue, nous gagnâmes le Bourget, pour débarquer au monastère de Haute-Combe, vénérable abbaye où un roi de Sardaigne se fit, par humilité, enterrer sous le porche de la chapelle, c'est-à-dire sous les pieds, en quelque sorte, des moines et des fidèles. Quand j'y allai, le roi de Sardaigne, Victor-Emmanuel, était déjà aux mains des francs-maçons, et le monastère n'eût plus guère été qu'un désert sans les quelques religieux qui, laissés là par pitié, y erraient comme des ombres. On rappelait alors que la Haute-Combe avait été un des asiles préférés des ancêtres du jeune roi ; on taxait sa conduite d'ingratitude ; on espérait un retour de sa raison, de son cœur et de sa foi. Vain espoir ! C'est lui qui, sous l'inspiration de Cavour, se lança à fond à la conquête, alternativement hypocrite et effrontée, des États pontificaux, puis de Rome même, où il est mort et où Dieu l'a jugé.
Par un temps orageux, au bruit d'un tonnerre lointain dont les grondements se répercutaient d'échos en échos, je visitai les Charmettes, et j'y vis le fameux clavecin de la faible, mais bonne Mme de Warrens calomniée par J. J. Rousseau. Je fus charmé de la haie d'épines qui entoure ce lieu de plaisance, dont on s'accommoderait encore aujourd'hui s'il était possible d'en chasser le souvenir de l'impie et orgueilleux personnage qui voulait éliminer Dieu pour déifier l'homme et lui-même.
Je rentrai en France par le Rhône aux flots jaunes et tumultueux. Mais on faisait des difficultés pour me laisser franchir la frontière française sans passeport : on semblait toujours inquiet du côté de l'Italie, d'où étaient venus les assassins Orsini et Pietri. Je finis néanmoins par passer, et par gagner Lyon, puis Paris, puis la Lorraine, où je retrou-
vai ma famille et où plus d'une fois, en un rêve idéal, je revis le lac du Bourget, dont les eaux paisibles semblent reposer au fond d'une urne qui a pour parois les hautes montagnes des Alpes.
Encore un détail. Dans une de mes promenades, on me fit arrêter à l'endroit, connu des gens du pays, où se rencontraient à la fin du premier Empire, l'ancienne et la nouvelle impératrice de France, Joséphine de Beauharnais et Marie-Louise d'Autriche. De celle-ci, quel pâle souvenir ! De l'autre, la France n'oubliera ni la grâce, ni la bonté ! Si jamais un peuple fut créé pour aimer, c'est le nôtre.
Professeur à Sedan {1859)
La veille de la distribution des prix, j'étais allé demander au proviseur de Grenoble si je pouvais espérer rester, sous ses ordres, professeur suppléant de quatrième. Je ne le restai pas. Après m'avoir oublié plusieurs mois, le ministre de l'Instruction publique me nomma professeur d'histoire au collège de Sedan. Pourquoi professeur d'histoire ? Je n'en sais rien, et je n'avais rien demandé de pareil. Le hasard aurait-il été pour quelque chose dans une nomination faite à la légère ? Ce qui est certain, c'est que, dans la série des postes que j'occupai successivement, je me formai insensiblement un bagage très divers, allant de la grammaire à l'histoire, de l'histoire à la grammaire, de la grammaire aux humanités, des humanités à la rhétorique, avant de monter dans une chaire de Faculté catholique et de Littérature française. Il y avait là quelque chose de voulu, et la Providence me préparait, par un enseignement varié, à un enseignement supérieur qui exige à la fois la pureté de la langue, le bon goût et les connaissances historiques.
Mon prédécesseur, nommé au lycée du Puy, me fut des plus complaisants : il me laissa, en quittant Sedan, des notes précieuses ; je lui en fus très reconnaissant. D'ailleurs, j'avais toujours eu du goût pour l'histoire, et je me mis avec ardeur au service de mes élèves. Je fus récompensé de mes peines, et, aux vacances de Pâques, le conseil ou bureau d'administration qui vint interroger me félicita des progrès qu'il constatait.
J'eus le bonheur de retrouver, dans ce nouveau poste, mon ancien principal de St-Dié. Il me fit l'accueil le plus cordial et le plus hospitalier ; il avait