‹ Le Professeur Auguste Charaux, 1832-1912Chapitre 5 sur 18 · A SEDAN · texte numérisé non relu

A SEDAN

pour moi toutes les prévenances possibles. Je passais assez souvent la soirée chez lui, et en été, pendant que ses enfants reposaient paisiblement, nous sortions du collège pour faire une promenade jusqu'au pont deTorcy. Puis je regagnais mon unique chambre garnie, au rez-dechaussée d'une maison voisine du rempart, dans un quartier assez humide où la névralgie avait une de ses plus belles installations.

La pension où je prenais mes repas était des plus commodes. Je n'avais qu'à passer de ma chambre dans une chambre voisine, où une vieille dame et sa fille préparaient notre cuisine. Il s'en fallait que notre table fût sans gaîté. Deux Allemands, l'un bref et brusque, l'autre, son frère, doux et même doucereux ; un futur notaire, clerc en attendant; un jeune veuf, industriel en route pour faire fortune, bien élevé, très aimable, toujours cravaté de blanc ; deux employés des contributions et un de mes collègues, professeur de septième, étaient mes commensaux.

Ce dernier mérite une mention spéciale. Originaire d'une ancienne colonie sarrasine, aujourd'hui dans le département du Var, il avait laissé sa raison s'égarer dans l'athéisme. Cela ne l'empêchait pas de raconter, avec une émotion communicative, le temps de son innocence et le jour heureux de sa première communion. Quand il était enfant, disait-il aussi, les morts du village étaient portés au cimetière dans un cercueil non fermé, et, s'ils avaient été mariés, revêtus de leurs habits de noces.

Il y avait chez lui un étonnant mélange de candeur et de perversité de l'intelHgence. A table, où l'on connaissait sa marotte, nos commensaux prenaient un malin plaisir à le faire sortir de son calme habituel et presque silencieux en amenant le nom divin dans la conversation ; quand ils insistaient, lui se mettait en colère, presque en fureur, et pérorait contre le Ciel avec une éloquence désordonnée.

74 LE PROFESSEUR CHARAUX

Cet étrange garçon avait le goût de l'apparat et des draperies. Le jour de la Fête-Dieu, nous assistions, tous, en robe, à la procession qui se déroulait à travers les rues de la ville ; il était le plus grave et le plus heureux de tous, recommandant de garder une attitude très digne à la suite d'un Dieu auquel il ne croyait pas. Depuis, l'Université d'Etat en a fait, dans un lycée, un professeur de philosophie.

Quelques mots de mes autres collègues. L'un d'eux, professeur de français, m'avait fait l'honneur de m'inviter à prendre le café chez lui. Tout en causant, je pris la défense de la rehgion qu'il attaquait. « Je vois bien, me dit-il, que vous êtes encore de « la vache à Colas ». Le malheureux ! c'était sa manière de désigner les hommes qui pratiquaient la religion.

Je me garderais bien d'oublier le professeur de sixième, dont la bonhomie dépassait les hmites ordinaires, et qui avait sur les élèves des illusions extraordinaires qu'on fut obligé de dissiper.

Nous formions donc, à Sedan, une sorte de bohème dans laquelle il y avait de tout, même du bien, avec une tête de ligne, sinon aristocratique, du moins grave dans le principal et distinguée dans sa dame.

Le principal était en même temps professeur de philosophie. D'origine modeste, il avait conquis la licence et désiré l'agrégation, mais sa santé ne lui avait pas permis d'aller jusqu'au bout. Il avait épousé la fille d'un capitaine de cuirassiers, qui, sans aucune vulgarité d'ailleurs, avait gardé de son éducation une rare fermeté. Elle dirigeait sa maison, j'allais dire son collège, avec une activité de commandante.

Assez souvent, elle réunissait les professeurs à sa table. Mais il y a toujours, dans les meilleures compagnies, un grincheux que l'on se plaît à contrarier ; tel était, parmi

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