A SEDAN
nous, le professeur de cinquième ; son extrême sensibilité le rendait malheureux, et sa susceptibilité gauche ou maladroite provoquait la risée générale et nécessitait, de temps à autre, l'intervention du maître du logis.
Le principal, assez dur parfois, mais parfait honnête homme, bienveillant au fond, catholique jusqu'aux Pâques, imposait le respect, et ne manquait pas de pénétration dans ses jugements sur les événements politiques et religieux du jour, notamment sur la guerre d'Italie en 1859, dans laquelle il voyait en cause le Pape, la justice et la liberté de l'Église. Le jour de la distribution des prix, il fit sur l'éducation un discours sérieux et sage.
Quelques jours auparavant, je l'avais averti que je demandais mon changement. Il fit la grimace. Mais j'étouffais dans ce petit collège, dans ce milieu qui rappelait trop les Gueux chantés par Béranger, et j'exprimai le désir de prendre pied dans un lycée, n'importe où et dans n'importe quelle classe.
Professeur à St-Brieuc (1859-1867)
Je fus exaucé. En octobre 1859, je reçus une nomination pour St-Brieuc. Le Ciel, qui avait ses raisons d'éprouver ma patience et ma foi, m'envoyait dans les Côtes-du-Nord, tout près de la mer, non loin de Ste-Anne d'Auray, au sein d'une population encore neuve et chrétienne, à soixante lieues de Rennes, et sans autre moyen de communication avec cette ville que l'antique diligence.
Je fis le trajet entre ces deux villes à travers une véritable forêt où des millions de pommes à cidre étalaient leur pourpre joyeuse. La route, malgré sa longueur et un arrêt à Dinan, me parut courte et ravissante. Nouveau pays, nouveau décor, nouvelles mœurs aussi, ou plutôt moeurs anciennes, nouvelles seulement pour nos yeux modernes.
Sur le chemin, nous rencontrons un paysan chargé d'un lièvre magnifique : « Combien ? crie le postillon. — Quinze sous », répond l'autre. Quinze sous ! Un lièvre ! C'est donc un pays de Cocagne que je vais habiter.
Il fait nuit quand nous entrons à St-Brieuc. Je vais à l'hôtel jusqu'au jour. L'hôtel (que ce soit là où ailleurs, peu importe) est pour moi une odeur de fumier d'écurie, un nuage de poussière dans une chambre numérotée et banale ; je n'y entre jamais sans éprouver une sensation de froid, d'isolement, parfois de nostalgie.
Vers 9 heures du matin, j'étais chez mon proviseur, un brave homme d'environ quarante-cinq ans, petit et chauve, avec des accès de colère tempérés par des accès de faiblesse, un vrai Mirmidon qui aurait applaudi avec bonheur à l'embrassement cordial du spoliateur et du spolié, de Victor-Emmanuel et de Pie IX. Il fut plus tard décoré par
Jules Simon, son ancien condisciple au collège de Vannes, où le futur ministre passait pour poitrinaire sans grand espoir de vivre, ce qui ne l'empêcha pas de devenir octogénaire et de rester orateur presque jusqu'au dernier soupir.
Disons un mot de l'inspecteur d'Académie. C'était un lourd Normand, majestueux à la façon du pédagogue de village, toujours sanglé dans un pardessus, marchant droit comme un piquet, avec deux yeux gris qui voyaient de côté dans ses lunettes. Il était marié à la fille d'un conseiller à la Cour de cassation. Après s'être teint les cheveux en noir d'ébène pendant de longues années, ils passèrent, du jour au lendemain, au blanc immaculé. L'inspecteur n'était pas précisément un modèle de savoir-vivre : il se contentait, quand il donnait une soirée, de faire simplement porter chez le concierge du lycée la liste des professeurs qu'il voulait bien inviter. Le préfet de St-Brieuc nous vengeait de "cette grossièreté en traitant l'inspecteur comme le plus ordinaire des employés. C'était, en effet, l'époque où le cabinet de l'inspecteur, en maintes préfectures, correspondait, par téléphone ou par simple sonnette, avec celui du chef du département. Et quand l'universitaire était sonné par la main parfois nerveuse du maître, il avait à se rendre sur-le-champ en sa présence avec toute la modestie convenable.
Ces façons d'agir n'empêchaient pas notre inspecteur, au jour du nouvel an, dans notre visite officielle plus froide que l'hiver, de faire résonner, dans son compliment au préfet, la gratitude et la reconnaissance avec une prononciation normande qui nous égayait. Et l'autre, qui venait de mettre son fils en pension chez les Jésuites de Vannes, de nous humiher en déclarant, du haut de son habit galonné, que ce qui manquait à l'éducation universitaire, c'étaient les soins maternels ; après quoi il nous faisait un maigre salut, et nous nous retirions.
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Je ne puis, sans honte, songer à tous ces petits tyrans administratifs et à cette autorité officielle, glaciale et sans cœur, qui mettait son empreinte jusque sur les mesures inspirées par la bienveillance. La peur de déplaire en haut y raidissait la bonté elle-même.
J'arrivais donc à St-Brieuc, mais dans de tristes conditions. On avait, pour la sixième, pensé à un autre qu'à moi. On me le fit bien voir. A peine arrivé, je voulus faire visite à l'inspecteur d'Académie. J'eus le malheur de me tromper de porte sur la place St-Michel. Je sonne: «M. l'Inspecteur? — Il est absent ». Je me retire après avoir remis ma carte.
Quelques jours après, mon proviseur vient à moi, presque en colère : « Vous n'êtes pas allé voir l'inspecteur ? — Pardon ; c'est fait. — Mais non, il se plaint. Allez-y à 10 heures précises, à la préfecture ». Je m'y rends. Je suis reçu comme un chien dans un jeu de quilles ; je m'excuse ; on s'explique ; j'avais remis ma carte chez l'inspecteur des prisons, voisin de l'autre. Le Normand me fit comprendre que j'étais venu de Sedan en disgrâce ; et l'incident de la visite manquée lui resta si bien gravé dans la mémoire, qu'il m'en voulut pendant six ans. Sa femme y était bien pour quelque chose ; pour lui plaire, il m'eût fallu aller porter des sourires mielleux à cette caricature de marquise poudrée ; ce n'était pas mon fait.
Je m'aperçus bien que j'étais mal en cour. Le proviseur me dit gentiment que je manquais d'habileté poUtique, et le recteur me fit grise mine, me parlant du professeur de cinquième, aimé des parents et doué de toutes les qualités. Je me sentais glacé, aplati. Je ne fus un peu réconforté que par l'accueil maternel de la bonne vieille chez qui je logeais.
Car ce n'étaient pas mes collègues qui m'auraient guéri de la tristesse où je m'enfonçais à plaisir. Pendant quelque temps, je pris mes repas en leur compagnie. Mais une chose me gênait, chez eux, c'est qu'on ne pouvait rien
avancer sans le prouver, pour ainsi dire, l'équerre à la main. Un jeune professeur de mathématiques avait la spécialité de cette intransigeance, et comme il sortait de l'École normale, il n'y avait rien à lui dire.
Plus familier et plus commode, un autre affectait l'athéisme, et cela d'une voix tranchante contrastant avec sa petite taille. Pour l'exactitude à se rendre à son cours, il en aurait remontré à l'horloge la plus réguHère. Au fond, bon enfant, sans profondeur, qui se maria à l'église avec une pieuse Bretonne.
Un autre encore, haut en couleur, avec des allures magistrales, ne sortait de l'ordinaire que dans le rôle de mystificateur.
Tout ce monde universitaire, au sortir du dîner, allait chez l'un ou chez l'autre faire la partie de domino. C'était si ennuyeux, et la monotonie des mots prétendus plaisants qu'on semait pendant le jeu était si insipide, que je m'arrangeai pour trouver ailleurs quelque autre récréation.
Que je n'oublie pas un autre de nos commensaux, un Alsacien, jadis enfant de chœur à la cathédrale de Strasbourg. Abandonné de son père, un original qui mourut en Algérie sur les confins du désert, il avait, grâce aux leçons qu'il donnait tout en préparant sa licence, pourvu aux derniers jours de sa mère. C'était beau, et Dieu ne l'a pas oublié. Nommé professeur d'allemand au lycée de St- Brieuc, il n'avait rien perdu de sa naïveté alsacienne ; on en profita pour le mystifier, ce qui le porta à s'isoler, à faire de longues promenades le long de la mer, à vivre à sa façon.
D'une foi qui couvait encore sous le respect humain, il avait gardé un idéal poétique, mais qui se mêlait étrangement à une irritabilité naturelle, ce qui le rendait à la fois heureux et malheureux. L'éloquence romantique d'un religieux qui prêcha l'Avent à la cathédrale, dite le Martray,
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le ramena bien près du confessionnal ; mais on ne put jamais le résoudre à y entrer ; il avait été enlevé par l'imagination, mais le cœur n'avait pas été touché, et, l'impression passée, il ne restait rien. Il admirait mon courage à pratiquer ma foi, comme si ce n'eût pas été la chose la plus naturelle du monde.
Plus d'une fois, nous fîmes ensemble de longues marches, soit le long de la côte, soit au pardon de Guingamp, soit surtout à celui de Moncontour. Là nous retrouvions les vieilles coutumes bretonnes, les anciens chants populaires répétés à satiété le long des routes, les rondes champêtres réunissant jusqu'à quinze cents personnes dans un immense cercle et les faisant tourner au son du biniou et du tambourin.
A Moncontour, nous allions, comme de raison, vénérer le saint en l'honneur duquel se tenait l'assemblée ou pardon, et nous baisions, à notre tour, la rehque exposée à la vénération des fidèles. Telle était même la piété jalouse des gens du pays qu'un village voisin, très catholique, mais peu scrupuleux, s'était avisé, à la faveur de la nuit, de ravir les ossements sacrés, afin d'en retirer les avantages spirituels et temporels. Moncontour dut les reprendre à main armée.
Un soir, revenant de ce pardon, nous entrâmes dans ime auberge pour nous reposer. Des Bas-Bretons, dont l'ivresse avait réveillé le caractère sauvage, y buvaient encore, ayant à côté d'eux des couteaux peu rassurants. Nous reprîmes bien vite notre route dans une obscurité que perçait seule la lumière intermittente du phare.
Le professeur d'allemand ne termina pas sa carrière à St-Brieuc. Il aimait le changement. En 1870, il enseignait au Mans ; il y rendit de tels services comme interprète, que la municipalité lui décerna une médaille d'or. Resté, après la guerre, alsacien et français dans l'âme, il mourut
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du choléra à Aix, en Provence. Je ne pus jamais savoir si, à ses derniers moments, il avait reçu les secours d'un prêtre.
Le plus original des originaux était le professeur de mathématiques. A notre première rencontre, dans sa chambre empestée de tabac, je vis un petit homme vêtu de vieux gris, orné de lunettes et doucereusement poli à première vue. Je lui fis compliment sur sa forte santé. Il en convint et voulut m'en donner la raison. D'un pas rapide, il alla chercher, dans un coin de son appartement, une de ces cordes qui servent aux jeux des enfants, et, me la mettant sous les yeux : « Voilà, dit-il, ce qui me garde ma force » Et se mettant à sauter, bien qu'il approchât de la cinquantaine, il me donna immédiatement une preuve de son agilité.
Plus tard, il me conta son histoire. Il avait été, à Paris, chef d'institution, ou, en langage vulgaire, marchand de soupe ; il y avait perdu son petit patrimoine, et, pour vivre, était venu échouer à St-Brieuc. Pendant son séjour dans notre turbulente capitale, il avait été témoin de plus d'une révolution, et, aux journées de juin 1848, il avait vu^ de la lucarne d'un grenier où il avait cherché un abri, un tailleur du voisinage tirer à loisir sur les gardes nationaux et manquer rarement son coup.
C'était un parfait égoïste, qui, à l'hôtel tenu par un ivrogne incapable de quoi que ce soit, aidait la femme à tenir ses comptes et obtenait ainsi un rabais dans le prix de sa pension. Peu écouté des élèves, il dut quitter le lycée et je n'entendis plus jamais parler de lui. Il éprouvait je ne sais quelle irritation contre ceux qui avaient des sentiments religieux ; aussi je lui donnais sur les nerfs.
Heureusement, je rencontrais à St-Brieuc autre chose
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que des impies ou des indifférents. Un très jeune collègue, professeur d'histoire, se présente un jour à moi, se nomme, et s'empresse de me dire qu'il a été élevé au collège ecclésiastique de Besançon, dont le supérieur était M. Besson, qui devint plus tard évêque de Nîmes. Sa rencontre me fit le plus vif plaisir, nous faisant sortir l'un et l'autre de notre isolement.
Il n'avait pas encore vingt-quatre ans. Après trois ans passés à l'Ecole normale, il avait pris un congé, à l'expiration duquel il nous arrivait à St-Brieuc. Il avait la foi et j'eus la satisfaction d'en faire le client de mon prêcheur, comme on appelle, en Bretagne, le confesseur.
Ce prêcheur était l'abbé, ou, comme on disait, le père Garnier, homme vénérable s'il en fut. Il commença avec une bourse plate ; mais il la remplit peu à peu, en quêtant avec une ténacité bretonne, et il réussit à fonder un hospice de sourds et muets qui comptait, à mon départ de St-Brieuc, plus de cent pensionnaires. Il y ajouta depuis une section pour les aveugles, et mourut en faisant le bien. Son corps repose, sous une colonne qui rappelle son souvenir, dans la chapelle de l'établissement qu'il a fondé.
Petit, un peu courbé, il avait, sous la chevelure blanche, un visage rayonnant dont l'œil bleu pénétrait jusqu'au fond du cœur. Il avait cru deviner que je devais être prêtre ; mais son excessive charité à mon égard l'avait induit en erreur ; je devais être heureux époux et heureux père.
Revenons à mon ami. L'année 1864-1865, nous l'avons passée ensemble, au bras l'un de l'autre, pour ainsi dire. C'était bon de nous soustraire de temps en temps à l'étroit milieu universitaire où nous étions emprisonnés, de respirer, fût-ce gaîment, l'infini de Dieu dans le cœur d'un saint et à deux pas de l'Océan. Ce n'est pas à dire que nous fussions toujours du même avis. Il était plus universitaire que moi ; il refusa même, plus tard, d'aller enseigner