MGR LAURENCE, ÉVÊQUE DE TAREES
Le professeur Auguste Cbaraux.
dans une de nos Universités libres. Tout chrétien qu'il était, il n'avait pas compris leur fin élevée : renouveler la foi et l'âme des jeunes gens destinés, par leur fortune et leur situation, à orienter la France vers un avenir nouveau, et déraciner l'esprit révolutionnaire qui menace de dessécher entièrement notre cœur. Il s'imaginait que deux éducations, l'une chrétienne, l'autre plus ou moins païenne, feraient nécessairement deux Frances désunies et opposées. Son malheur, c'était de rester à la superficie et d'être ensorcelé par l'École normale supérieure à laquelle il avait appartenu.
Ce brave garçon avait encore une autre illusion. Il reprochait à Pie IX de n'avoir pas accepté la présidence de la Confédération des États italiens ; tous les malheurs qui, depuis, étaient tombés sur la papauté, il les attribuait à ce qu'il appelait la mauvaise volonté ou la faiblesse du Pape, et, sans malice aucune, il faisait de la victime de la franc-maçonnerie une sorte de criminel. De l'intelligente perversité, de l'esprit de suite, du plan infernal des Loges, il n'avait pas saisi un mot.
Mais que de bonnes soirées nous avons passées ensemble ! Une tasse de thé ou un verre de vin, un morceau pour piano et flûte, un autre pour piano et chant, d'agréables entretiens sur l'histoire et la politique, des promenades aux environs, à la plage surtout, des bains de mer pris en commun, nous consolaient de bien des choses. C'était un jeune homme d'un commerce très sûr, d'une douce gaîté, constant dans ses affections comme dans ses idées. Écrivain élégant et historien d'une rare exactitude, il devint plus tard membre correspondant de l'Institut.
Au début de mon séjour à St-Brieuc, arriva de Colmar un nouveau professeur de rhétorique. Beau jeune homme d'environ trente ans, il était d'origine itahenne ; son père avait servi dans l'armée de Napoléon I^r. Ses deux sœurs
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étaient mortes de la poitrine. Et lui-même, malgré sa belle apparence, son teint frais, ses yeux bleus et sa barbe épaisse, était plutôt délicat que robuste. Nous étions voisins ; nous fûmes bientôt liés. Il était doux, sérieux, consciencieux, et devait inspirer, par son extérieur et son caractère, un grand respect à ses élèves.
L'année se passa paisiblement. Nous faisions souvent de longues causeries ou d'agréables promenades, sur la route de Rennes ou du côté de Flérin, au-dessus du sémaphore, dans un sentier élevé à pic sur l'escarpement de la falaise ; de là on dominait la mer et en particulier l'anse aux moines. C'est dans cette anse que, prenant un bain, je fus un jour surpris par la marée montante et obligé, toute autre voie étant envahie par l'eau, de gravir la falaise en l'escaladant comme une chèvre. Heureusement, on était jeune et alerte.
Vers la fin de l'année scolaire, mon collègue dut prendre un congé pour raison de santé. Les vacances passées, j'aUai le revoir. Quel changement ! Sa longue barbe, ses joues creuses, son teint livide pensèrent m'effrayer. Je fis de mon mieux pour me contenir et le rassurer. « Vous me direz la vérité, me répétait-il ; vous ne mentirez pas, j'en suis sûr ; que pensez- vous de mon état ? » Et moi, sans mentir, je faisais de mon mieux pour espérer et le faire espérer. Il alla ainsi, décHnant de jour en jour, jusqu'à la fin de février 1861. Visiblement, la fin approchait. Or cette fin mettait notre proviseur bien en peine. Si le malade mourait sans confession, et il ne parlait jamais de sacrements, qu'arriverait-il ? Un enterrement civil, peut-être ; mais cela, le proviseur en frémissait, rien que d'y penser. Un soir il m'aborde : « Vous êtes l'ami du professeur de rhétorique ; il n'a pas l'air de vouloir se confesser; engagez-le à le faire. » J'étais troublé de cette marque de confiance ; ma classe dut s'en ressentir. Je pris cependant mon courage à deux
mains ; je me rendis chez notre malade et, la voix tremblante, lui proposai d'appeler un prêtre. Il fit quelques objections et ne promit rien. Mais le lendemain il était transformé. « Soyez content, me dit-il, M. le recteur est venu ; il m'a confessé ; c'est un père, qui m'a posé les questions essentielles sans m'obliger à détailler ma vie ; c'est un père ».
Le soir, je servis d'enfant de chœur pour l'extrême-onction, et à ce propos le digne recteur me faisait remarquer qu'en général la jeunesse fait résolument le sacrifice de sa vie, et que plus on avance en âge, moins facilement on se résout à s'en aller. Le souvenir de cette nuit et de cet entretien s'est fixé pour toujours dans ma mémoire.
Quelques jours après, j'assistais à la Communion de mon collègue. Interrompant le silence religieux de cette chambre modeste, le prêtre dit d'une voix ferme et vibrante que je crois entendre encore : « Mon ami, c'est Dieu, je vous l'affirme, c'est Dieu lui-même que vous allez recevoir ». Rien de plus simple que ces paroles ; mais elles étaient prononcées avec une autorité qui, appuyée sur une foi inébranlable, s'imposait bon gré mal gré. La foi de la Bretagne s'affirmait.
A peu de jours de là, le malheureux jeune homme mourait doucement, et son âme entrait pour toujours dans la vie véritable. Plus d'une fois j'aUai prier sur sa tombe, comme aussi sur celles d'autres collègues ou amis endormis pour jamais. Là reposait un professeur de physique, père d'une famiUe nombreuse, vrai type de patriarche, qui dès 1866, dans sa froide pénétration, redoutait la Prusse et son fusil à aiguille. Là était le chanoine-archiviste Rault, qui m'avait offert son amitié, fier Breton, dur pour lui-même et bon pour les autres. Là dor;mait aussi un professeur d'histoire, très supérieur à ses collègues par l'élévation chrétienne de sa pensée et par la soHdité d'un catho-
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licisme dont il imprégnait son enseignement, fût-ce devant un inspecteur général. Malheureusement, sa supériorité il la faisait trop sentir, prenant toujours la première place, parlant haut et abondamment de sa personne ; et puis il était le protégé de la préfecture. Pour tous ces motifs, on ne l'aimait pas : nous sommes ainsi faits que le talent qui s'affiche nous déplaît. C'est à lui en partie que je dois d'avoir surnagé, avec la droiture de ma raison et l'intégrité de ma foi, dans le tourbillon d'erreurs où il nous fallait vivre. Il avait essayé de me faire lire le livre des Considérations, de J. de Maistre, et de me faire épouser sa belle-sœur ; il ne réussit dans aucun de ces projets.
Deux de mes collègues se nommaient Robert. On les surnommait, par contraste, Robert le diable et Robert le pieux. Le premier n'était, à vrai dire, pas trop diable. Assez cynique dans son langage, suivant un mauvais genre trop commun dans notre bohème, il n'était pas impie, il avait même la foi jusqu'à un certain point. On profita d'un certain laisser-aller dans l'extérieur de sa conduite pour le desservir, et il fut envoyé à Pontivy avec les professeurs disgraciés. Là il eut la douleur de voir se noyer sous ses yeux, sans pouvoir le sauver, un élève dont il avait la garde. L'émotion qu'il en ressentit développa la maladie de cœur dont il souffrait, et il mourut peu d'années après, au lycée de Limoges.
Robert le pieux, c'était l'abbé Robert. Réguher, digne, à la taille élevée, à la démarche rapide, aux yeux noirs, vifs et francs, il était dévoué à ses élèves, bon professeur et excellent collègue. Il visa longtemps, sans l'atteindre, l'agrégation des lettres. Toujours courtoisement accueilli par les inspecteurs généraux et toujours déçu dans ses
espérances d'avancement, il ne perdait, pour cela, rien de son égalité d'âme.
Que de promenades n'avons-nous pas faites ensemble sur la route de Brest, dans la délicieuse vallée qui aboutit au superbe viaduc qui supporte la voie ferrée ! Une année même, à Pâques, il nous arriva de faire un voyage ensemble. Nous visitâmes la chapelle où reposent les ossements des émigrés vaincus et traîtreusement assassinés à Quiberon, et nous allâmes voir, dans un creux solitaire planté d'arbres sinistres, le Champ des martyrs où ils furent, en grande partie, fusillés. Puis nous passâmes par Quimper pour admirer, dans le clocher, la statue équestre du roi Grallon, et le lendemain nous naviguions jusqu'au grand port de guerre, Brest, par la rivière de Chateaulin.
Les beautés de la nature sont diverses ; c'est connu ; mais à quel point ce que je vis dans cette froide et brumeuse matinée ne diffère-t-il pas de ce que nous sommes convenus d'admirer. Océan, fleuves, âpres montagnes, délicieuses vallées, forêts profondes. La rivière de Chateaulin traversait, en partie, des solitudes mornes, incultes, inhabitées ; de temps en temps, sur la monotonie de ce sombre paysage, émergeait un de ces tumulus qui rappellent la conquête de la Bretagne par César, et la résistance de ses adversaires les plus sauvages et les plus opiniâtres. La superstition bretonne croit, en effet, que les ancêtres ont enseveli là leurs chefs avec leurs armes de guerre, leurs épées, leurs colliers et même leurs trésors.
L'imagination de la Bretagne est inépuisable, aussi riche que le pays est pauvre, mais toujours tournée vers quelque chose de surhumain. Le vrai Breton peut se passer de pain plutôt que de ses légendes et de la merveilleuse opulence de ses souvenirs, mélange persistant de paganisme invétéré et de foi naïve. N'ai-je pas entendu un jeune noble.
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élevé chez les Jésuites de Vannes, me dire que, dans le cimetière, les morts causent entre eux ?
Quoi qu'il en soit, nous entendions, en approchant de l'Océan, le cri rauque de quelques oiseaux de mer ; seul il traversait ce silence de tombeau qui nous avait donné comme une âme plus religieuse. Et puis, le jour se voilait de plus en plus ; nous entrions comme dans un abîme de nuit où grondait la voix sourde d'un tonnerre lointain ; c'était le formidable goulot de Brest ; nous nous y enfoncions. Et puis la lumière semblait renaître à nos yeux émerveillés ; nous étions dans le port de Brest, où je m'ennuyai mortellement à visiter, avec mon collègue, l'arsenal, le port et tous les engins de guerre imaginables. J'en avais la fièvre, et je fus bien aise de rentrer à St- Brieuc.
J'y retrouvai des types. L'un d'eux, mûr d'âge, chétif de corps, plaisant d'esprit, n'avait pas été admis, sous Charles X, à se présenter à l'École normale supérieure : il ne possédait pas, lui écrivait le ministre d'alors, les sentiments religieux nécessaires à l'enseignement. Dans sa vieillesse, il se convertit sincèrement. C'était, au demeurant, un bon homme, très fort en grammaire, embrouillé dans son langage, une heureuse nature que l'Université d'État avait diminuée et rétrécie.
A ce brave homme il arrivait, après avoir veillé, la nuit, à étudier les grammairiens illustres, de s'endormir en classe. Une fois, le sommeil étant long et profond, il n'entendit pas le signal de la sortie ; ses élèves défilèrent devant sa chaire, un à un, à pas de loup, et chacun prenant délicatement une prise dans la tabatière ouverte à côté de Virgile et d'Homère.
Un original de première force enseignait le dessin. Ancien zouave, il avait erré longtemps, en Afrique et ailleurs, et il était venu, je ne sais comment, s'abattre au lycée de
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St-Brieuc comme une épave sur la côte de l'Océan, Ramené à Dieu par le Père Gamier, il avait gardé, de son passé, des habitudes singulières et une humeur tourmentée, avec des moments de désespoir. Alors il allait, à la campagne ou ailleurs, ronger son frein dans la solitude, jusqu'à ce que le calme fût rentré dans son âme. Ce rapin d'aventure, mêlé d'un grognard, avait l'air de camper, et cela jusque dans sa chambre, dont une tente occupait le centre ; c'est là qu'il dormait ou se débattait dans la mêlée de ses pensées contradictoires. Si je l'ai bien saisi, c'était un pénitent et un homme de cœur.
C'est en sa compagnie que je montai, à Vannes, l'escalier escarpé qui mène à la cellule où mourut S. Vincent Ferrier. Un autel occupe la place étroite de la couche où veillait et priait, plus qu'il ne dormait, le grand apôtre de la Bretagne, dont la voix tonitruante atteignait des milliers de cœurs sur les deux rives du Morbihan. Dans la ville, où le silence le plus profond régnait à partir de 9 heures du soir, je remarquai une rue très originale ; elle est si étroite que, d'un côté à l'autre, les faîtes des maisons se touchent.
C'est avec le même collègue que je fis mon pèlerinage à Ste-Anne dont l'église renferme tant d'ex-voto. Tandis que je regardais l'image très naïve d'un enfant tombé dans l'eau, sous la vanne d'un mouhn, et sauvé par la sainte, un homme debout derrière moi me frappa légèrement sur l'épaule. « Rien de plus vrai que ce miracle, me dit-il ; j'étais là quand il eut Heu, et l'enfant était mon camarade ».
En allant de Ste-Anne à la ville d'Auray, nous vîmes (elle existait encore à cette époque) une croix grossière couverte d'ex-voto. Là était tombé, pendant la guerre de Vendée, un bleu que la maladie avait isolé de son régiment ; quelques misérables l'avaient lapidé, et le remords
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des gens du pays, tout chouans qu'ils étaient, en avait fait un saint. Un peu plus près de la ville, dans un champ, se trouve une colonne érigée à la mémoire de Charies de Blois, un vrai saint, celui-là ; c'est à cet endroit qu'il tomba mortellement blessé dans la bataille qui donna à son rival la victoire et la Bretagne.
C'est dans le même voyage que je visitai Carnac. Monté sur une éminence, je cherchais en vain à découvrir les pierres monumentales dont on sait la renommée. De braves ouvriers s'aperçurent de mon embarras ; ils s'offrirent à me conduire, et c'est en leur compagnie que je parcourus la double et triple ligne de ces masses énormes, transportées là on ne sait comment, par quels leviers ou quels bras, on l'ignore, mais sûrement à l'âge druidique. Les bons paysans m'expliquèrent que les rigoles qui serpentent le long de ces pierres granitiques servaient à faire couler jusqu'à terre le sang des victimes offertes aux faux dieux'par des prêtres cruels.
La légende veut que ces menhirs aient une âme et aillent, dans les ténèbres, se désaltérer à l'Océan, Mais la vérité est que ce passé mystérieux d'un peuple disparu depuis tant de siècles, et la voix majestueuse de la mer, que ces générations ont entendue comme nous, ne sont pas
sans émouvoir.
En dehors de mes collègues, je m'étais fait, à St-Brieuc, un véritable ami. C'était un jeune homme qui avait dans les veines du sang de S. Pierre Fourier, curé de Mattaincourt, en Lorraine, et fondateur d'une Congrégation religieuse pour l'éducation des jeunes filles. Élevé à Metz, il s'était engagé à dix-sept ans et avait demandé à être envoyé en Algérie. Malgré sa jeunesse (les vieux soldats devaient parfois le porter sur leurs épaules pour l'aider à
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gravir les passages difficiles de la montagne), il se battit fort bien et fut blessé au bras dans une rencontre avec les Arabes.
Dans la dissipation de la vie de soldat, jamais il ne perdit la foi ; jamais non plus il n'oublia le jour de la première communion qu'il avait faite sous un saint curé de Metz. Mais la carrière militaire, pour laquelle il était passionné, lui avait fait négliger la pratique d'une religion dont il n'avait ni le loisir, ni le souci de douter. C'était, sous des apparences un peu légères, une âme simple et droite. Sa moustache blonde s'alliait bien à la franchise de son regard et à la vivacité de son allure de soldat en campagne.
En Crimée, il est, en quahté de lieutenant des voltigeurs de la garde, de la fameuse affaire du Cimetière. Il y reçoit une balle russe qui lui traverse le foie. Deux de ses soldats tombent, frappés à mort, en essayant de le transporter en heu sûr. Un troisième, plus heureux, le prend sur ses épaules, et, sans être atteint, finit par l'adosser contre une tombe, à l'abri du feu de l'ennemi. En chemin, ballotté sur le dos de son sauveur, le blessé souffrait cruellement et le faisait entendre par ses gémissements « Courage, lui disait le soldat ; courage, mon lieutenant ; vous guérirez et vous reverrez votre mère à Paris ».
Une année durant, l'officier dut s'armer d'une merveilleuse patience, afin de ne pas troubler la quasi-immobilité nécessaire à la guérison. Et il se remit. Et il revit sa mère.
Il était capitaine aux voltigeurs de la garde quand éclata la guerre d'Italie. Il y prit part. A Solférino, le matin de la bataille, une balle vint s'aplatir sur un bouton de sa tunique, mais si violemment qu'il en perdit connaissance. Un médecin-major, pour le ranimer, s'efforçait de lui desserrer les dents pour lui faire avaler une gorgée d'eaude-vie. quand il fut lui-même frappé mortellement d'une balle à la tête ; si bien que le blessé, en ouvrant les yeux.
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eut l'horreur de voir, sur son vêtement, la cervelle de celui qui le pansait.
Un peu plus tard dans l'après-midi, au sein du désordre inexprimable de cette bataille, le capitaine, parfaitement remis, se trouva, au pied d'un coteau, à la tête d'une cohue de soldats de différentes armes, réunis là on ne sait comment. Il vit l'ennemi qui établissait, au sommet de la colline, plusieurs batteries d'artillerie. « Soldats, s'écria-t-il, laisserez-vous les Autrichiens occuper cette position et, de là, nous mitrailler à leur aise ? » D'im admirable élan, tous ces braves montent à l'assaut ; mais l'ennemi reçoit de nouvelles forces ; ils sont refoulés. Une jambe percée de deux balles, le vaillant of&cier rampe jusqu'à un fossé, où il trouve moyen d'abriter au moins sa tête contre les baUes des Autrichiens.
C'est là qu'après la victoire, vers le soir, une voiture d'ambulance vint le recueillir. Il avait, en toute vérité, servi de cible aux fusils de nos adversaires, et son manteau en caoutchouc (je l'ai vu) avait été traversé d'au moins cinquante balles. C'est le manteau, mis en bandoulière autour du corps, qui avait garanti la tête et le buste, et, par là, sauvé la vie au blessé. Napoléon III voulut le voir quand le capitaine, après avoir été pansé et soigné, pendant de longs mois, dans une hospitalière maison de Pavie, put enfin marcher sans béquilles et rentrer en France.
Mon vaillant ami augurait mal du désordre de cette bataille de Solférino. Elle a été, disait-il, engagée sans plan précis, sans stratégie ni tactique ; si elle a été gagnée, ce n'est pas par l'habileté des généraux:, mais pai le courage des soldats qui, dans la fournaise de la mêlée, s'animent jusqu'à ne plus faire aucun cas de leur vie. Que seront les combats de l'avenir ?
Lorsque dans la conversation, ces souvenirs lui rêve-
naient, il en pâlissait encore d'émotion. Quant à son foie, il ne fut jamais radicalement guéri ; il ne tenait plus en place que par un ligament fort mince, et on l'entendait ballotter dans le côté. Ces multiples blessures avaient du reste déterminé un ébranlement nerveux, qui se faisait douloureusement sentir dans tout le corps.
Nommé commandant et retraité avant l'âge pour raison de santé, il fut muni d'une perception et alla, pour respirer le grand air qu'exigeait son état, s'installer sur le plus haut sommet de St-Brieuc, au-dessus de l'Océan. C'est là que je le connus ; c'est là qu'il épousa une excellente personne, toute attrayante de douceur et de simplicité, et éleva trois enfants qui lui firent honneur. Vers la fin de sa vie, la cicatrice de ses blessures au foie se rouvrit ; elle laissait passer, de temps à autre, des restes de la ceinture de flanelle rouge que portait en Crimée, l'ofBcier des voltigeurs. « Je souffre, m'écrivait le malade, tout ce que l'on peut imaginer ; mais je ne crains pas la mort ». C'était d'un soldat et d'un chrétien. Il mourut en 1885. Au revoir, cher commandant, au ciel !
Avant mon départ de St-Brieuc, on tint dans cette ville un congrès^de langue celtique. J'y lus en français, à titre de variété, une conférence sur une jeune Bretonne. Elisa Mercœur, aveugle mais inspirée, qui disait dans une langue mystérieuse les traditions ossianiques du pays de ses ancêtres. Pendant que je parlais, j'entendais se promener à grands pas, dans le corridor voisin, le sec historien Henri Martin et le vieux Glais-Bizoin, si frêle qu'un courant d'air un peu vif l'eût renversé. Ils se souciaient bien de la jeime muse qu'avait célébrée Chateaubriand !
Cependant, j'allais commencer ma neuvième année de grammaire. Dans une angoisse mêlée de colère, je gravis l'escalier qui conduisait au cabinet de mon proviseur, et je lui demandai vivement s'il me fallait m'étemiser dans