DU CHEF D’ORCHESTRE
Que ne peut-on, dans l’exécution musicale, cacher les moyens et ne donner que les résultats! Pourquoi faut-il que l’on voie, à la tête d’un orchestre de théâtre ou de concert, un homme qui, armé d’un archet, ou de tout autre moyen de signal, gesticule incessamment; tourne la tête à gauche, à droite; frappe du j)ied, s’agite, se fatigue et ne fatigue pas moins le public, qu’il distrait de cette attention, de ce recueillement qu’exige l’audition de toute bonne musique. — Il indique et maintient le mouvement, dit-on; il bal la mesure. — Les exécutants n’ont-ils donc pas le sentiment de cette mesure? Ce sont pourtant des artistes d’élite. — Oui, mais les uns retiennent, les autres entraînent; ceux-ci ont la précision avec la froideur du métronome; ceux-là se laissent emporter par l’exaltation et l’enthousiasme; d’autres enfin se négligent, ont peu de régularité, et le fini de l’exécution dépend surtout d’un parfait ensemble.
Il est notoire que, pour obtenir cet ensemble, il faudrait qu’une seule et même impulsion animât ces nombreux musiciens ; qu’elle fût de tous les instants, et voilà précisément ce qui est impossible. Il faut bien alors qu’ils se laissent guider par l’un d’eux, qu’ils se choisissent un chef et subordonnent à sa seule pensée, à sa volonté unique toute la responsabilité de l’exécution. Un conducteur d’orchestre est donc un inconvénient inévitable, une nécessité qu’il faut subir; et celui qui sait gouverner, pour ainsi dire, de l’œil seulement, ou dont les gestes sont le moins apparents, est certainement celui qui trouble le m.oins les jouissances du public et lui conserve le mieux ses illusions.
“ Les qualités que doit posséder un bon chef d’orchestre sont très multipliées . une grande régularité dans les mouvements, mais dont il sait s’écarter à propos; dans certains moments beaucoup de calme et de sangfroid, dans d’autres non moins de chaleur et d’entraînement ; il doit savoir se maîtriser, aün de maîtriser les autres d’autant plus à son gré. L’œil et l’oreille toujours attentifs, du regard, il gourmande la paresse, d(‘ même qu’il encourage le zèle et l’ardeur. Ses seuls instants de repos a[)parent sont le laisser-aller, après qu’il a donné le branle à toute la masse. Il doit être au moins bon harmoniste, si même il n’est compositeur, lire facilement les partitions les plus compliquées; les étudier autant (pi’il est nécessaire pour que sa mémoire en embrasse l’ensemble aussi bien que les détails, et pour que l’esprit, le style, le caractère propre, le mouvement précis de chaque morceau lui soient toujours présents.
lœ Conservatoire de Paris a \u s’élever dans son sein l’homme (|ui a réuni ces talents divers, ces rares qualités. C’est Ilabcneck aîné; et le plus bel orchestre de l’Europe, au dire même des étrangers, celui de la Société des Concerts, n’avait pu se choisir un chef plus capable (C.
Dans les concerts, et d’après l’arrangement en hémicycle donné aux exécutants, les violonistes étant en première ligne, il est naturel que ce soit le plus rapproché du publie qui ait la conduite de l’orchestre. De la place qu’il occupe, il voit tous ses collègues, de môme qu’il est vu de tous. Ce n’est pas dire qu’à un \ioloniste seul appartient le droit de diriger l’exécution, ni qu’il y soit plus apte (ju’un autre. Hélas! on a vu (|uelquefüis les plus habiles dans le quatuor et le concerto faire une triste figure comme conducteurs : c’était l’orchestre qui les conduisait, et qui les voyait à regret sortir de leur spécialité , où ils étaient au premier rang.
Dans nos théâtres lyriques, ce chef est assez mal placé : près de l’entre-deux de la rampe, tournant le dos à ceux qu’il dirige, il ne peut exercer sur eux cette surveillance continuelle qui les ol)!ige tous à s’employer également; et puisque, même au Grand-Opéra, l’on ne craignait pas de porter atteinte à l’illusion en établissant un souljleur, du moins devait-on profiter de l’occasion pour fixer la place du clief d’orchestre à l’une des extrémités de l’orchestre, tous les musiciens lui faisant face, ainsi que cela se pic.tique si . judicieusement en Italie, et même au Théâtre Italien de l^aris (A).