DES STYLES OU CARACTÈRES DISTINCTIFS DES DIVERSES COMPOSITIONS
ET MANIÈRE DE LES EXPRIMER SELON LES PAYS, LES LOCALITÉS ET LES INDIVIDUS.
Les styles généraux de la musique ont été divisés en trois classes, à cause 1° de l’objet spécial qu’on s’y propose; 2” de la couleur particulière que réclame celte spécialité, et 3° du lieu affecté à son audition. C’est ainsi qu’on a le style d’église, nmsica da chiesa ; de théâtre, datheatro; de chambre, da caméra. M. Choron, y joignait un quatrième style, celui de la musique purement instrumentale, et ce savant avait parfaitement raison.
L’esprit des deux premières (la musique d’église et celle de théâtre), a été défini d’une façon assez remar- (juable par le docteur Lichtenlhal, dans le parallèle que voici: « 1° Le sujet de la première est général, puis- <' qu’elle exprime les sentiments de la multitude réunie dans le temple; tandis que celui de la seconde est relatif aux sentiments particuliers (}ui font le sujet de chaque scène. 2° L’objet de la musique sacrée porte « le caractère de l’infini : c’est la Divinité elle-même ; celui de la musique de théâtre est l’homme selon ses « (jualités et ses actions. 3“ Le but delà musique religieuse est de concentrer tous les sentiments des fidèles (( en un seul, la piété ; aussi les mouvements lents, la musique artificielle et tout ce <jui porte à la médita- « lion en forme la base. La musique mondaine, au contraire, a pour but de reproduire une variété de senti- « timents qui lui permet de traiter avec plus de liberté les mélodies et les rhythmes. »
Par opposition au sUjle libre, propre au théâtre et à la musique instrumentale, on a nommé style sévère celui delà musique destinée à l’église, parce qu’il exige de l’élévation dans les idées mélodiques, en même temps que de la simplicité, de la correction et de la pureté dans l’harmonie. Les mouvements vifs, les accents légers ou passionnés n’y sont point à leur place; les ornements multipliés, les traits de vocalisation, les licences harmoniques et le luxe des modulations ne s’y doivent montrer qu’avec une extrême réserve. Au contraire, les sons tenus, liés ; les mélodies douces et onctueuses ; le contre-point fleuri, tempéré selon l’exigence des époques ; les imitations scientifiques, mais gracieuses et de bon goût dans le choix des dessins imités ; la Fugue enfin, avec toutes ses ressources, voilà ce qui est dans les convenances du style religieux, et qui explique ce qu’a entendu le docteur Lichtenthal par musique artificielle (A).
Quant à la musique de chambre, ou de salon, elle se compose de toute celle qui n’exige pas des masses de voix et d’instruments. Ainsi, pour le chant, depuis la romance jus(|u’au morceau d’ensemble; pour la
partie instrumentale, depuis le solo jusqu’au dieceüo , tout est à sa place dans un salon , de même que tous les styles peuvent y être admis.
Il est encore d’autres styles, ou de certaines couleurs et manières données aux productions de l’art musical ainsi qu’à leur exécution, et qui tiennent, soit au pays, soit au génie plus ou moins original du compositeur, soit à l’individualité de l’exécutant.
L’Italie a toujours été essentiellement mélodiste, tout en laissant une grande liberté d’exécution aux voix faciles de son peuple de chanteurs.
L’Allemagne a beaucoup accordé à l’harmonie , sans avoir moins de mélodies , mais d’un caractère plus arrêté, plus ferme et qui laisse moins de prise aux ornements.
En France, on a cherché à réunir les qualités des deux écoles, en y joignant, comme points essentiels, l’expression dramatique, ainsi que les convenances théâtrales , et l’on y a réussi. A l’Opéra-Comique, on a généralement penché vers l’école italienne; mais l’école allemande convenait mieux à l’Opéra sérieux, et c’est Gluck que d’ahord on a pris pour modèle.
Une nature particulière d’idées musicales ; de certaines tournures mélodiques et harmoniijues ; une façon d’écrire, propre à chacun , distinguent les compositeurs entre eux et sont le cachet par lequel on les reconnaît. Le Sueur, Méhul, Chérubin!, Catel, Berton, Boïeldieu ont chacun un faire qui leur est propre; et de nos jours IVÎM. Auber, Rossini et Meyerbeer , placées au premier rang, ne se ressemblent pas plus dans leurs œuvres que dans leur physionomie.
Enfin, chaque exécutant, pris isolément, a son style, ou sa manière de sentir et d’exprimer sa musique et celle des autres. Quand il est assez habile pour ce placer en première ligne, et qu’il se fait remarquer d’ailleurs par les ouvrages théoriques et pratiques dont il enrichit son art, dans la spécialité qu’il a choisie, alors il fait école ; c’est-à-dire qu’il devient modèle pour tous ceux à qui il transmet ses principes, sa manière, son style. Les écoles de Rode, de Kreutzer, de Baillot ont été renommées au Conservatoire de Paris. Ce dernier, particulièrement, n’a point vu de supériorité lui disputer la palme de l’exécution dans les quatuors et quintettes, parce que nul n’a su comprendre au même degré que lui le style propre de chaque auteur, et y conformer le sien : simple, naif et spirituel avec Boccherini, ce Lafontaine de la musique; calme gracieux et pur avec le pieux Haydn ; élégant et passionné avec Mozart ; énergique et grandiose avec Beethoven, sublime avec tous, Baillot savait se transformer tour à tour en chacun de ces hommes divins : se grandissant de toute leur hauteur, il semblait improviser leurs œuvres, lorsqu’il n’en était que le plus cligne et le plus véritable interprète. Tel a été ce type des grands musiciens.
tVOTE DE CIIAPITDE XXIX.
(A) On a paru reconnaître que la musique d’église, telle que l’a si bien conçue et si admirablement composée M. Chérubini, était celle qui convenait le mieux à notre époque et à nos exigences.
Tout en admettant que le style a capella (de chapelle) doit être grave et pompeux, nous désirons néanmoins qu’il nous plaise dans sa majesté; que de certaines grâces, compatibles avec sa destination, y prennent la place de cette sévérité roide et contrainte de la musique du seizième siècle. Le contre-point à la Palestrina n’esl plus fait pour nos goûts actuels; pour ce besoin d’émotions qui fait que nous les cherchons partout et jusque dans le sanctuaire. Cette disposilionde notre esprit à la mondanité, portée jusqu’en de pareils lieux, est un mal, un grand mal sans doute; mais à qui s’en prendre, si ce n’est à ceux qui l’ont fait naî're?