GRÉGOIRE GIRARD
Le père Girard est mort, à Fribourg en Suisse, dans sa quatre-vingt-cinquième année, le 6 mars 1850, à neuf heures et demie du matin.
Les habitants des cantons suisses ont vu disparaître, en sa personne , un des derniers représentants de cette élite d’hommes de bien , qui s’efforçaient de semer de nobles pensées et de généreuses institutions sur le sol, aujourd’hui si tristement labouré, de la commune patrie. Les amis de la cause de l’éducation, quel que soit le lieu de leur séjour, ont perdu une des lumières qui leur avaient été prêtées pour éclairer et diriger leur marche. Tous ceux qui avaient connu, de quelque manière, le supérieur des cordeliers de Fribourg, ceux-là surtout qui avaient joui de ses entretiens , recueilli les calmes et gracieuses paroles qui sortaient de sa bouche, ont porté le deuil dans leur cœur. Ils sont trop rares pour que leur départ de ce monde demeure inaperçu, les hommes qui ont accepté, dans toute son étendue, la mission d’amour proposée à chacun de nous , mis au service de la grande famille humaine , tout ce que le Père commun leur avait confié de force et de talents, et, dans l’accomplissement de leur œuvre, ont su agir, souffrir et pardonner.
Les écrits destinés à retracer, avec l’étendue convenable, cette carrière longue et pleine ne feront pas défaut, sans doute. Un des élèves du P. Girard s'occupe de ce soin , si naturel h un citoyen de Fribourg; Tltalie ne restera probablement pas en arrière, dans cette lâche ; cl, si le secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences morales et politiques de Paris fait droit à la demande qui lui a été adressée, dans une des séances de ce corps*, la France devra a la plume de M. Mignet une notice que recommanderont également et l’importance du sujet et le talent de l’écrivain *. Les lignes qui suivent n’ont pour but que de réunir quelques faits, de retracer quelques impressions, de fournir peut-être quelques matériaux utiles a ceux qui entreprendraient la même tâche, sur une plus vaste échelle3. Il ne faut pas y chercher une biographie suffisante et complète; encore moins une appréciation raisonnée des travaux et des méthodes du P. Girard , une telle œuvre réclamerait du temps et de l’espace.
* Par M. Cousin. Comme philosophe, comme ancien ministre do l’instruction publique , M. Cousin est l’un des hommes les mieux placés pour apprécier, à toute leur valeur, l’œuvre et les vues du P. Girard. C’est sous son ministère, et par son entremise, que, en mai 1840, la croix de la légion-d’honneur fut envoyée au cénobito fribourgeois, grandement surpris d’uno distinction de celte nature.
8 Le P. Girard était, depuis 'le 18 janvier 1845, membre correspondant de l’Institut de France : Académie des sciences morales et politiques (section de rnoralo). Il avait remplacé M. de Fellemberg.
3 Les indications bibliographiques, assez étendues, qui font suite h cette notice, ont été recueillies spécialement dans ce but.
Grégoire Girard*, né à Fribourg le 17 décembre 1765, était le septième de quinze enfants, que leur mère avait tous nourris de son propre lait. 11 reçut sa première éducation dans la maison paternelle, par les soins de ses parents et d’un précepteur à domicile. Le souvenir du foyer domestique resta toujours bien avant dans son cœur. Ce souvenir fut pour lui ube de ces joies du passé dont le reflet bienfaisant s’étend sur la vie tout entière ; il exerça une influence décisive sur le cours de ses pensées et la direction de ses travaux. Cette circonstance jette un jour assez vif sur ses vues , sur ses convictions , sur toute son œuvre. L’art de l’éducation n’eut jamais, à ses yeux, d’autre but que de s’élever, d’une manière réfléchie, h la hauteur de l’instinct maternel; la religion lui apparut toujours, dans son essence, sous la forme du sentiment filial, s’élevant au Père céleste, pour redescendre sur toute la grande famille humaine. Peu d’hommes ont eu, au même degré que ce religieux, voué à la solitude du cloître, une vue claire, un sentiment profond du rôle assigné par Dieu h l’institution de la famille, dans le développement intellectuel, moral et religieux de l’humanité. C’est que la famille n’était pas seulement pour lui ce qu’elle est devenue pour plusieurs, en présence des bouleversements qui nous menacent : une institution convenable, une nécessité sociale, un fait dont la réflexion et l’intérêt font reconnaître l’importance. Lorsque le front couvert des rides du travail, et couronné des cheveux blancs de la vieillesse, il disait, en parlant de sa mère : « Je l’ai vue au milieu de ses quinze enfants ; je l’ai là (dans le cœur); je l’ai aimée; je la salue bien sou-
1 Les prénoms qu’il avait reçus au baptême sont Jean-Bapliste; il les changea contre celui de Grégoire en entrant en religion.
vent : » ceux qui ont entendu la voix émue avec laquelle il prononçait de telles paroles, qu’accompagnait une expression indéfinissable de tendre respect , savent bien que le prix qu’il attachait aux relations du foyer domestique, provenait d’une source plus profonde que les préoccupations politiques, et les calculs de la raison.
A Tâge de seize ans, le jeune Fribourgeois quittait cependant et sa ville natale et la maison paternelle, pour se rendre, en qualité de novice, dans le couvent des Cordeliers de Lucerne. A l’enseignement privé, avait succédé pour lui celui des classes latines du collège. Ses premières études terminées, il avait hésité entre la carrière militaire et l’Église ; le dernier parti avait prévalu, et, redoutant la vie solitaire d’un curé de campagne, il avait fixé son choix sur une communauté. Après Lucerne, où il se perfectionna dans la connaissance de la littérature classique, nous voyons le jeune novice suivre ses études dans des couvents d’Allemagne, et aborder, avec une aptitude marquée, les mathématiques, la physique et la philosophie. Une disposition, présage assez ordinaire de la distinction intellectuelle, se manifestait chez lui avec intensité. La parole des maîtres, les méthodes toutes tracées ne lui suffisaient pas ; il éprouvait le besoin de se frayer des voies personnelles, dans le champ de la science; non par le triste désir de faire autrement que les autres, mais pour arriver à des connaissances qui lui appartinssent véritablement, qui fussent siennes à proprement parler. C’est ainsi que, s’apercevant qu’on lui avait seulement appris à parler français avec des mots latins, il reprit par la base toute l’étude des lettres latines, afin de posséder, non la lettre seule, mais aussi l’esprit et le génie de la langue de Cicéron et Virgile. C’est ainsi encore, qu’en mathématiques, il s’efforça de reconstruire,
par lui-même, toute une partie de la géométrie. La science passivement reçue et déposée dans la mémoire, ne fut jamais pour lui la science vraie. Trop bien doué pour être péniblement courbé sous le poids des études, comme les esprits médiocres dont tout l’effort suffit à peine à s’approprier les connaissances d’autrui, il sentait dans son intelligence, dans sa conscience, dans son cœur, des forces vivantes qui demandaient à se répandre au dehors, aidées, dirigées, mais non détruites ou comprimées, par la transmission d’un enseignement étranger. Ce besoin de spontanéité , ce désir d’une science vivante , personnelle , par opposition a la science morte qui passe des livres ou des leçons du maître dans la mémoire du disciple, il les conserva toujours. C’est à cette source commune qu’il puisa un respect inviolable pour la liberté de conscience, et aussi l’esprit général et les principaux traits de ses méthodes d’éducation. Toujours il respecta, chez les autres hommes, et chez les enfants qui lui furent confiés, la liberté intérieure dont il avait senti le prix et le besoin.
C’est dans de telles dispositions, avec un esprit actif, dont l’intérêt venait d’être particulièrement dirigé sur la physique et la philosophie, avec un vif sentiment des besoins de la pensée et des merveilles de la nature, que Grégoire Girard arriva à Würzbourg, pour y suivre des cours de théologie et de jurisprudence ecclésiastique. Le passage de l’enfance de Tâme à sa virilité est marqué par une crise, plus ou moins violente, a laquelle ne peuvent guère échapper les natures réfléchies. Un souvenir de cet ordre est conservé, dans les lignes suivantes, copiées sur les pages, trop peu nombreuses, d’une esquisse autobiographique *.
* Voir a la fin de cotte notice lo Catalogue II, n° 12.
« La théologie de lecole lui inspira d'abord du dégoût, et le dégoût amena le doute. Comment goûter un enseignement où l'esprit n'a rien à penser , le cœur rien à sentir , et la vie rien à faire ? Ajoutez à cela l’incohérence des matières, et les contradictions inévitables dans une doctrine faite par parties brisées, quand elle devrait être formée d’un seul jet pour être en harmonie avec elle-même et l’esprit humain. Dans cet état de choses, le jeune philosophe et mathématicien ne pouvait que repousser un enseignement qui ne s'accordait point avec la trempe de son âme. De cœur, il était resté chrétien; d’esprit, il avait cessé de l’être.
« Une heureuse réflexion vint le tirer de la tourmente où il vivait péniblement. Il se dit un jour que cette théologie de l’école pourrait bien ne pas être le christianisme ; il se mil donc a étudier l’Evangile pour son compte. La comparaison fut sérieuse et longue , mais la récompense fut douce, car le chrétien de cœur devint aussi chrétien d’esprit.
« Une comparaison d’un autre genre lui fit voir peu h peu que la théologie de l’école avait renchéri sur l’enseignement de l’Eglise au profit de ses subtilités et surtout de l’empire qu’elle affecte dans le domaine de la pensée. Cette nouvelle découverte calma d’autres scrupules dans l’esprit du jeune homme , qui se disposait à recevoir l’ordination. »
L’extrême brièveté de ces lignes éveillera, chez plus d’un lecteur, de légitimes regrets. Elles suffisent toutefois, à établir que, à celte époque, et ù l’issue de ces luttes, les vues de G. Girard sur la nature et le rôle du christianisme furent fixées d’une manière définitive. Il y avait dans sa vie et dans sa pensée un calme si complet, une sérénité si
rare, que son témoignage est presque nécessaire, à ceux qui l*ont connu , pour les empêcher d’admettre que, par une dispensation exceptionnelle , sa foi religieuse , née de la tradition du foyer domestique s’était développée et mûrie sans obstacle, et sans secousses. Autant du reste qu’il est permis d’en juger, la tourmente de Würzbourg se passa dans la région comparativement paisible de l’intelligence. Les tentations les plus dures, les luttes les plus profondes, celles qui, nées de l’ardeur des passions, joignent au doute de l’esprit les angoisses d’une conscience déchirée, semblent avoir été épargnées au jeune prêtre. La paix qui régnait sur sa physionomie, et s’exprimait par tous ses discours, paraissait bien plus le don primitif d’une Providence miséricordieuse, que le calme que la grâce divine fait descendre tardivement, dans des âmes longtemps battues de l’orage.
Ce fait, tenu pour certain, peut expliquer le caractère particulier de la religion du P. Girard. Le bien lui semblait naturel à vouloir et à accomplir, dès qu’on en avait acquis une connaissance distincte. 11 ne méconnaissait pas les tendances funestes qui, dans les conditions de la vie présente, se manifestent avant l’éveil de la conscience, et imposent à la volonté, entrée en possession d’elle-même, le premier devoir d’une lutte contre des penchants mauvais. Mais il lui semblait tout simple que cette lutte fut acceptée et victorieusement soutenue. La rectitude de son sens moral, la pureté de sa vie, l’élévation naturelle de ses sentiments, lui voilaient peut-être, avec les faces les plus tristes de notre nature, lenergie des remèdes qui lui sont nécessaires. Il devait donc être porté h atténuer, daus son exposition de la foi, ces dogmes sévères qui ne sont que l’ombre projetée par le péché, sur l’œuvre de lumière et
et d’amour de la restauration de l’espèce humaine. « Nous agissons comme nous sentons, et nous sentons comme nous pensons, » avait-il coutume de dire. Peut-on connaître Dieu sans l'aimer? peut-on l’aimer sans prendre plaisir à sa loi parfaite? A la vérité, en présence des objections, il savait interpréter sa thèse de manière k la mettre k l’abri des difficultés les plus sérieuses; il s’empressait de convenir que l’intelligence toute seule ne donne, comme les hautes cimes des glaciers, qu’une lumière sans chaleur, et ne faisait aucun cas de l’élément purement logique, séparé des sentiments et de la vie. Toutefois, le gouvernement de la volonté par l’intelligence, le développement de l’homme, amené et dirigé par le développement régulier de la pensée: c’était bien là, au fond, la vue générale à laquelle il obéissait.
« Travaillons à bien penser, c’est le principe de la morale.» Cette parole, un peu égarée dans les écrits de Pascal, est le mot de l’école, ou plutôt de la famille de penseurs k laquelle appartenait le P. Girard. Cette école, celte famille, Socrate est son plus illustre représentant. Des personnes qui ont connu le religieux fribourgeois, lisaient naguère ces admirables pages du Phédon, dans lesquelles Platon raconte les derniers moments de son maître. Sans qu’elles se fussent entendues, leur pensée avait pris un même cours. Elles admiraient ce mélange d’esprit et de bonté, cette intelligence si haute et si calme, ce regard de lame dont tout ce qui trouble et épouvante le vulgaire ne saurait altérer la sérénité immuable; et leur imagination les avait insensiblement transportées de la prison d’Athènes dans la cellule du cordelier. C’était bien la même nature, mais élevée, ennoblie, purifiée, chez le disciple de l’Evangile, par ce sentiment de la sainteté au-
quel la sagesse antique, dans ses plus hautes conceptions, ne put jamais s’élever. Il y a longtemps que Slapfer avait été frappé de ce rapprochement; Stapfer avait étudié Socrate avec l’attention la plus scrupuleuse ; il avait eu l’occasion de connaître de près le P. Girard ; la suite de ce récit va le montrer.
De 1790 à 1799, le cordelier, ordonné prêtre par le prélat d’Erthal, prince-évêque de Würzbourg et Bamberg, exerça à Fribourg les fonctions du ministère ecclésiastique. Dans les intérêts d’un enseignement de philosophie qu’il donnait aux novices de son couvent, et, plus encore, pour obéir h ses besoins intellectuels, il consacra de longues études aux principales théories des métaphysiciens modernes. Kant fixa surtout son attention. Sans méconnaître les côtés faibles de la philosophie critique, il paya au génie le tribut d’une juste admiration, et conçut surtout de l’estime pour l’intention morale qui avait présidé aux travaux du penseur de Konigsberg. L’expression de ces sentiments fut recueillie par des oreilles malveillantes. Trois fois, par la suite, le professeur des cordeliers fut accusé de kantisme auprès de la cour de Rome ,* trois fois aussi le pape refusa de prêter l’oreille à ces attaques ; les détails de cette affaire ne sont pas encore connus.
Le P. Girard joignit toute sa vie, à ses autres occupations, l’étude et l’enseignement de la philosophie. Il apporta toujours à cette élude un vif sentiment de la réalité, et les exigences sévères du sens moral. L’esprit de système, l’espèce de joie orgueilleuse que l’on trouve parfois à sacrifier sur les autels de la logique pure, avec les données de l’expérience réelle, les besoins du cœur et la voix de la conscience ; tout cela était précisément le contraire des tendances les mieux caractérisées de sa nature. Ce
qu’il cherchait, c’était une doctrine dans laquelle l’expérience et la raison, le bonheur et la vertu, tous les éléments réels de notre nature, pussent trouver place, sans être niés, altérés ou dénaturés. Le besoin de savoir était à ses yeux un besoin légitime, sacré, mais qui, pour conserver ces caractères, devait être laissé k sa place, et ne pas tendre k établir, sur les ruines de l’ame, le triomphe exclusif de l’intelligence seule. Il entrait donc en défiance dès que tout lien lui paraissait manquer entre le système et la vie, dès que la philosophie perdait pied, si l’expression est permise, et abandonnait tout k fait le sol de l’existence réelle. A une époque de sa carrière k laquelle nous ne sommes pas encore parvenus, il instruisit, k Lucerne, des élèves qui avaient déjà suivi, en Allemagne, des cours de philosophie. Charmés de la grâce de sa parole, de la clarté de son exposition, de l’art avec lequel il savait intéresser toutes les facultés k la fois, k l’objet de son enseignement ; mais sentant toujours le lien qui unissait la pensée du maître au domaine de ce qui est réel, pratique, humain ; ces jeunes gens, habitués k être placés en face d’une pensée moins transparente, disaient de lui : « C’est un excellent professeur, mais il n’est pas profond. »
Plusieurs manuscrits inachevés, relatifs aux questions religieuses, portent la date des années 1795 et 1796 L En même temps que le professeur acquerrait une connaissance approfondie des objets de son enseignement, le prédicateur de l’Evangile éprouvait le besoin d’exprimer la face particulière sous laquelle lui apparaissaient les vérités éternelles de la révélation chrétienne. C’est dans ces écrits, sans doute, que se trouve l’expression la plus
1 Voir le Catalogue I, n° 21 .
exacte du résultat des luttes intérieures de Würzbourg, la solution propre à Fauteur du problème toujours renaissant de l’harmonie de la foi chrétienne, avec les besoins permanents de la nature humaine, et les nécessités variables des degrés divers de la civilisation. La solution avait été pour lui complète et suffisante. Ce n’était pas sans doute une des moindres causes de sa paix intérieure, et de cet intérêt si actif et pourtant si paisible, avec lequel il suivait du regard le mouvement de la pensée humaine, et les travaux incessants de la science. « Pour être vrai chrétien, il faut croire ; mais, tout en croyant, il faut tacher de savoir. Nous avons deux yeux pour découvrir ce qui nous environne, et nous n’en avons point de superflu. De même, pour la connaissance des choses divines, nous avons la raison et la foi, comme deux lumières. Ne séparons point ce que Dieu a réuni'. » Ces lignes renferment toute sa pensée. La crise de Würzbourg passée, il ne conservait pas le moindre doute sur l’immuable accord du double regard du chrétien. L’Evangile n’est-il pas fait pour l’homme ? L’homme n’est-il pas fait pour l’Evangile? Comment, à moins que les passions ne troublent notre pensée, ou que l’orgueil ne lui donne une fausse direction, pourrait-il y avoir divergence entre les deux rayons qui, pour éclairer notre route, descendent également du foyer de toute lumière? Un tel accord est facile à établir en théorie; mais le sentir en réalité, et trouver le repos dans ce sentiment, cela n’est pas donné également à tous.
Ce n’était pas du reste (ceux qui auront compris ce qui précède ne sauraient s’y méprendre ), que le P. Girard
* Ces mots terminent le manuscrit porto sous lo n° 32 du Catalogue I.
partageât, à aucun degré, une illusion trop commune chez les philosophes. De l’harmonie qu’il remarquait, avec uue sainte joie, entre les besoins légitimes de notre nature et la Parole évangélique, il se gardait de conclure que l’homme peut marcher seul, et ne chercher qu’en lui-même celte parole nécessaire. L’harmonie de deux éléments ne lui semblait pas un motif suffisant pour en supprimer un. Rien n’était plus loin de sa pensée que la prétention des théologiens, qui n’insistent sur ce qu’il y a de rationnel, d’humain, d’approprié à notre conscience dans la révélation chrétienne , que pour enlever les bases mêmes de la foi, substituer une doctrine à une histoire, des idées abstraites 'a la réalité des faits évangéliques. Il suffira de dire, à cet égard, qu’il avait une affection particulière pour celte parole de saint Paul : Le monde ri ayant pas connu Dieu par la sagesse , il a plu à Dieu de sauver ceux qui croient par la folie de la prédication 4. Des savants orgueilleux pouvaient seuls, à son avis, regarder cette prédication comme superflue. Il blâmait donc hautement, en matière d’enseignement religieux , les procédés des instituteurs qui veulent élever d’abord une théologie dite naturelle , comme un premier étage sur lequel on superpose ensuite l’Evangile.
Il ne peut être question d’exposer ici avec plus de détails, encore moins de discuter les vues qui viennent d’être indiquées. Il y a sans doute une mine assez riche b explorer dans les écrits théologiques et philosophiques du P. Girard. La science proprement dite ne fut cependant qu’un accessoire, dans les traits généraux de sa carrière et de son œuvre. Une autre voie devait s’ouvrir devant lui, et il était appelé b faire de sa vie un emploi qui ne laisserait rien b regretter.
* Première epître aux Corinthiens, chap. 1. v. 21 .
Nous sommes parvenus , h travers plus d’une digression, h l’année 1799. Les vieilles libertés des cantons helvétiques avaient alors péri, sous les armes de la France révolutionnaire; un gouvernement central avait pris la place de l’ancienne diète des Etats souverains. Stapfer avait été placé h la tête du ministère des arts et sciences de la nouvelle république. Il reçut d’un religieux, encore inconnu, un Plan pour V éducation de la Suisse enlièi'e \ Stapfer était fait pour comprendre et pour accueillir toute pensée généreuse ; le P. Girard fut appelé sans délai pour aider le ministre dans ses travaux. Il ne conserva pas longtemps cette position, à une époque où la durée manquait à peu près k tout , et fut bientôt appelé h desservir la paroisse de Berne.
La position du nouveau curé était difficile ; difficile politiquement dans des temps aussi agités; difficile aussi au point de vue confessionnel, car c’était la première fois, depuis la réformation du seizième siècle, qu’un prêtre catholique était officiellement installé dans celte place. Il se prescrivit un plan de conduite qui consistait k se renfermer, aussi complètement que possible, dans l’exercice de ses fonctions; k se vouer tout spécialement au soin des malades et des enfants ; k éviter, enfin, toute démarche de nature à compromettre une mission de paix et de charité. Ses loisirs étaient mis a profit pour la continuation de ses éludes. Aux études qui se font avec les livres, il joignait celles dont la vie offre la matière. Arrêté sous les arcades qui bordent les rues de la ville, le curé écoutait parfois les discours des bonnes femmes qui lavaient à la fontaine, les
1 Co plan n’existe pas, a ma connaissance, dans les manuscrits laissés par le P. Girard.
entendait discuter la conduite du prochain ou la leur, recueillait leurs jugements moraux, et cherchait k y discerner la part des manifestations réelles de la conscience, chez ces natures peu cultivées. Le résultat de ces observations venait ensuite se comparer, dans le silence du cabinet, avec les doctrines des philosophes. Il y a du Socrate dans ce trait, dont l’exactitude peut être garantie. Mais les mœurs ont changé : Socrate ne serait pas resté sous les arcades, et la fontaine aurait eu sa place dans les dialogues de Platon.
Bien qu’il évitât de se produire au dehors, le P. Girard, on le comprend , avait toutefois des relations avec les habitants de la ville. Celles qu’il soutint avec les pasteurs du culte réformé , furent empreintes d’une cordiale simplicité et d’une chrétienne bienveillance. Les points controversés qui séparent une communion d’une autre avaient , b ses yeux , une importance moindre que les espérances communes a tous les fidèles de la chrétienté. Il se sentait en communion d’esprit avec tous ceux qui avaient à cœur la régénération de l’espèce humaine; il s’intéressait à toutes les œuvres qui allaient à ce but, quel que fût leur point de départ. Le Père Peslalozzi , disait-il , pour unir h lui son vieil ami de Zurich dans une même dénomination ; et bien que le volume de l’Evangile fût transporté sur les vaisseaux d’une nation protestante , il ne suivait pas moins , avec un religieux intérêt, les destinées du livre de V homme blanc , arrivant aux nations idolâtres par les mains des missionnaires anglais. Mais si la diversité des cultes ne réussissait pas k lui voiler l’œuvre de l’Evangile , partout où elle s’accomplit , il n’en désirait pas moins un rapprochement extérieur entre des frères, divisés par le culte, et chez lesquels cette diversité ne tend que trop k consolider
la séparation des esprits cl des cœurs. Celte pensée de rapprochement ne l’a jamais abandonné. Il écrivait, en 1 827, à un ami qui avait embrassé avec ardeur la cause de l’indépendance hellénique : « Cette Grèce où l’Evangile a brillé, où il y a tant d’églises apostoliques, vous intéresse à bien juste titre. Mais je voudrais qu’en donnant aux Grecs le baiser de paix , nous nous le donnassions entre nous , sous les yeux de notre Père commun et de notre Sauveur, pour ne plus faire qu’une seule famille de frères, allant devant les mêmes autels, h la même table. C’est ce que voulait le Maître, c’est ce que dit l’Evangile. O ! beau jour de la réunion que je désire tant , je ne le verrai jamais. J’ai lâché de faire quelque chose pour l’amener, mais qu’estce qu’un homme perdu dans des millions et des millions !?*
Les vues , les espérances , la direction des travaux du curé de Berne ne sauraient être indiquées avec plus de précision. Rendre attentif à ce qui rapproche, atténuer ce qui divise , faire tomber de part et d’autre des préventions qui tiennent des frères séparés; amener enfin, par la communauté des sentiments et des pensées, une unité extérieure et visible, symbole de l’union des âmes, et gage de sa durée, tel fut son espoir. Malgré les spectacles auxquels il a assisté dans la dernière période de sa vie, il est mort , sans doute, dans l’attente de ce jour de la réunion, dont il n’espérait plus que ses yeux mortels fussent les témoins. Certes ! si l’œuvre devait se faire, des hommes tels que lui seraient les ouvriers les plus propres h en hâter l’accomplissement.
Le P. Girard se sépara de sa paroisse à la fin de 1 804. 11 a’était concilié l’estime et l’affection d’habitants de toutes
1 Lettre a F.-M.-L. Naville du 10 janvier 1827.
les classes, et dans les. épreuves que l’avenir lui réservait, les deux premiers magistrats du canton de Berne lui donnèrent de hautes marques de leur estime et de leur sympathie pour ses vues et ses travaux 1 * * 4. La circonstance qui l’éloigna de la ville où il venait de passer environ quatre années, décida de son avenir. Le conseil municipal de Fribourg venait de confier l’école primaire aux soins de l’ordre des Cordeliers ; et l’on appelait, pour diriger cet établissement, avec le titre de préfet , celui des membres de la communauté, en vue duquel la mesure avait été prise.
Il serait difficile de se représenter un homme dont la nature fût plus complètement en harmonie avec sa tâche. Il avait cette intelligence mise au service du cœur, cet amour de l’humanité, alimenté à la source de l’amour divin, qui sont les conditions du succès dans toutes les œuvres de dévouement. Il avait , de plus , ce calme intérieur qui rend le zèle paisible , disposition bien nécessaire auprès de l’enfance, puisque le zèle inquiet, le dévouement qui se manifeste dans l’agitation, ne permettent d’obtenir avec le premier âge , que des résultats incomplets et douteux. Il avait surtout ce regard profond de la sagesse, pour lequel il n’y a rien de petit dans le monde vivant de la création, ce regard qui voit resplendir toute la puissance de Dieu daus le moindre brin d’herbe, et discerne dans la plus humble école de l’enfance les germes , non-seulement de la société terrestre, mais de cette société éternelle qui grandit et s’élève au milieu des scènes passagères de la vie.
1 En 1818, lors des premières attaques contre l’école, les avoyors de Müllinen et de Wateville transmirent l’un et l’aulre
au Conseil municipal de la ville de Fribourg l’expression moti-
vée de leurs vœux pour que le chef de l’école pût suivre, sans
obstacle, la noble mission qu’il s’était imposée.
Celle nature, si richement douée, avait encore reçu des circonstances la meilleure préparation à la carrière d’instituteur. Au sein de sa nombreuse famille , Grégoire Girard , en aidant le précepteur dans sa tâche auprès des enfants plus jeunes que lui, avait été initié de bonne heure aux fonctions de renseignement. Il aimait, par la suite, à reconnaître dans ce fait , une initiation providentielle h la mission qui devait lui être confiée , et le premier germe de son attachement pour un emploi judicieux de l’enseignement mutuel. En employant tour à tour la parole directe du maître et les services des moniteurs, il cherchait à retracer, dans l’école , l’image d’une graude famille , où, sous la conduite commune du chef, les aînés aident les cadets, et mettent au service d’une bienveillance réciproque la supériorité qu’ils ont acquise. Le curé de Berne, enfin, avait eu une école à surveiller, et l’envoi du P/an, adressé à Stapfer, suffit à établir qu’un appel direct n’avait pas été nécessaire pour que son attention fût dirigée, d’une manière spéciale, sur le développement de la jeunesse.
Il possédait d’ailleurs ces aptitudes variées qui toutes peuvent trouver leur emploi dans cette œuvre de l’éducation , dont le caractère propre est de mettre en contact avec toutes les sphères de la vie humaine, à leur point de départ. La tendance de ses travaux philosophiqu surtout concentré ses éludes sur la nature et les de l’homme ; une psychologie ingénieuse et profonde était une source toute préparée, où l’éducateur n’avait qu’à puiser des vues et des directions. Un goût très-vif pour la nature , l’avait conduit à acquérir des notions sur les diverses branches de l’histoire naturelle. Le sentiment des arts ne lui était point étranger, non plus que les facultés que ce sentiment suppose et développe. Dans sa jeunesse
il avait cultivé la musique instrumentale ; le sens poétique et Part de la versification ne lui faisaient point défaut ; il subsiste quelques débris de ses ébauches de peinture , et plusieurs maisons de Fribourg ont été construites d’après les plans qu'il avait tracés.
Tel était, à quarante ans, le nouveau préfet de l’école. Il faut ajouter k tous ces traits, un genre de vie qui devait lui permettre d'être continuellement dans les classes , et toutefois d’apporter, presque journellement , aux instituteurs , des manuscrits soumis à l’expérience , travaillés de nouveau, et retravaillés encore après des essais multipliés. Bien d’autres soins cependant réclamaient une partie de ses heures; mais il habitait une cellule; les premiers rayons du soleil d’été éclairaient ses études, et sa lampe d’hiver s’allumait longtemps avant l’aurore. La vie monastique a des privilèges qui , nonobstant tous les abus et malgré toutes les déclamations , conservent , dans certains cas et pour certaines œuvres, une valeur que rien ne saurait remplacer.
Facultés, travail, connaissances, tout allait être consacré à l’œuvre entreprise. Dans celte lâche, si modeste en apparence, aucun des dons, aucune des acquisitions du directeur de l’école ne devait rester superflus ; il n’est pas jusqu’aux talents qui semblaient un vrai luxe dans sa position , qui ne dussent trouver leur emploi. Tandis qu’il était lame et la vie de l’institution, on trouvait jusque dans les moindres détails les marques de son intervention personnelle. Il travaillait dans sa cellule à un globe à grandes dimensions, pour l’enseignement de la géographie; les enfants, aux fêtes scolaires, chantaient des paroles de sa composition, sur des airs des grands maîtres, qu’il avait • Jui-même arrangés pour la circonstance ; c’était, enfin, dans
les salles d’un bâtiment dont il avait été Farchilecle , et qu’il avait disposé tout entier en vue de son but spécial que les classes étaient établies.
L’école, lorsqu’elle fut remise aux cordelicrs, à la fin de 1804, comptait 40 enfants, appartenant tous à la classe la plus pauvre de la population. La municipalité faisait espérer que , vu le goût pour l’instruction qui semblait se manifester, le chiffre des élèves pourrait s’élever jusqu’à GO. On n’avait, du reste, en vue que les plus simples éléments de renseignement primaire , tel qu’il se donne habituellement. Au bout de quelques années, l’établissement comptait plus de 400 élèves, qui représentaient également toutes les classes de la société , et l’instruction avait pris tous les développements nécessaires pour offrir un tout suflisant et complet aux jeunes gens qui ne se destinent pas aux professions lettrées. Une école de filles, dirigée par les dames ursulines, mais sous la même influence et d’après les mêmes méthodes , réunissait un nombre d’écolières à peu près égal. La municipalité ne songeait qu’aux garçons, mais le P. Girard ramenait incessamment son attention sur les jeunes filles ; il n’oubliait pas sa mère.
Comment une classe pauvre et chétive fut-elle transformée dans le premier peut-être des établissements d’éducation populaire qui ait jamais existé, dans un établissement qui fixait hautement l'attention publique sur la ville de Fribourg , illustre alors par son école, comme elle est renommée aujourd’hui pour ses orgues et son pont suspendu ? 1 Par quels degrés successifs le P. Girard arriva-
1 «i Le P. Girard, déjà connu en Allemagne et en Franco par un petit nombre d'écrits originaux dans les deux langues , et par l’admirable école qu’il avait fondée dans sa ville natale , où la philosophie, la piété, la modo même venaient, il y a vingt-cinq
t-il a la conception complète du plan qu'il suivait cl des méthodes qu’il avait adoptées ? Il ne peut être question de fournir ici une réponse détaillée a ces questions. L’histoire des développements graduels de l’école de Fribourg est un sujet qui demande à être traité à part, et avec l’étendue convenable. Cette histoire , du reste , n’a rien que de modeste, comme on peut le comprendre , et ne peut éveiller Tinlérêt, à un certain degré , que chez les personnes qui , par goût ou par devoir, font des procédés de l’instruction publique l’objet d’une élude particulière. Une circonstance, cependant, se rattache à la meilleure partie de l’histoire de la patrie: Pestalozzi, en 1809, pria la Diète de faire procéder à un examen officiel de son institut. La visite qui suivit celte demande appela le P. Girard à rédiger son beau Rapport sur l'institut d’Yverdun *. Ce n’est pas sans une certaine tristesse que la pensée se reporte à cette époque, ou la Suisse se faisait remarquer surtout en Europe, par son zèle pour la cause de l’éducation , et où M. M.-A. Jullicn pouvait écrire :
Aux autres nations offrant un grand exemple.
De l’éducation l’Helvétie est le temple.
La visite à Yverdon marqua une nouvelle période de développement, dans tous les sens, pour l’école de Fribourg. Le P. Girard profita largement soit des vues grandes et saines de Pestalozzi , soit des erreurs dans lesquelles était tombé cet ami dévoué de l’enfance, erreurs dont
ans, lo visiter de tous les points de l’Europe. » (M. Villemain. Rapport fait au nom de l’Académie française sur l’ouvrage de Y Enseignement de la langue maternelle.)
1 Voir lo Cataloguo I, n° 2.
l’examen des élèves d’Yverdun faisait loucher au doigt les inconvénients pratiques. Riche de cette nouvelle expérience, il reprit son œuvre, non avec un zèle plus grand, mais avec des vues plus précisés et un but plus nettement’ formulé. C’est cette œuvre dont la nature générale et les résultats doivent maintenant fixer notre attention-
Il ne faut pas chercher, dans la direction des études qui nous occupent, quelqu’une de ces vues extraordinaires,, qui ne frappent par leur nouveauté t que parce qu’elles sortent des conditions de ce qui est naturel, et par Ih même,, véritablement pratique. Le P. Girard ne prétendait pas aux honneurs de l’invention 1 ; il aspirait seulement à coordonner, et surtout h réaliser les vues heureuses répandues dans les ouvrages de tous ceux qui ont voué leurs méditations au bien de la jeunesse, en mettant également à contribution le sage Rollin , le pieux Fénelon , et le paradoxal Rousseau a. Ce ne sont pas les théories qui man-
1 Ce qui appartient en propre au préfet de l’école de Fribourg, c’est la conception du Cours de langue maternelle , commo moyens général de culture et do développement. C’est bien là une invention, au point de vue des méthodes, et une invention de la catégorie de celles qui seules sont véritablement utiles, dans l’art tout pratique de l’enseignement. Mais le genre d’invention auquel le- P. Girard no prétendait point, c’est la découverte de quelque vérité fondamentale devant servir de base aux méthodes et ayant échappé à tous les hommes comme, par exemple, l’égalité de toutes les intelligences y qui servait de point de départ à M. Jacotot.
* « Rousseau, avec le feu du génie, fut un météore éclatant qui pouvait éblouir et égarer, mais aussi éclairer des régionsobscures où l’œil ordinaire ne pénètre jamais. L’auteur avait débuté dans la carrière littéraire par un paradoxe. Il les accumula dans son Emile ; mais ces erreurs mômes rendirent l’ouvrage plus piquant, et les contradictions publiques, commo il arrive, ne firent que redoubler l'attention et la curiosité. Tout le mondo-
quent, en matière d’éducalion , mais bien plutôt celte expérience éclairée , intelligente, qui seule peut donner une base solide aux principes d’une vraie méthode. Or ce fut là, par excellence, l’œuvre de l’école de Fribourg.
On y remarquait , en premier lieu , une préoccupation constante de mettre l’enseignement en rapport avec la constitution de l’esprit humain, et les besoins spéciaux du jeune âge. Celte tendance se manifestait en particulier dans l'interrogation , dans l’invention , et dans l’existence îles cours gradués.
Chacun sait que sans l’interrogation abondante , variée dans ses formes, il n’y a point d’enseignement réel. Il ne suflit pas que l’élève répète ce qu’on lui a enseigné. S’il n’est pas appelé à reproduire le contenu des leçons, sous d’autres formes , avec d’autres paroles que celles dont le maitre a fait usage, rien ne garantit que son intelligence ait pris une part quelconque au travail de la mémoire. Mais celte espèce d’interrogation n’est pas la seule à employer. L’enfant peut faire par lui-même un nombre assez considérable de découvertes. Il suflit pour cela de le contraindre 'a fixer son attention sur les objets du monde extérieur, ou sa réflexion sur le inonde intérieur de ses pensées et de ses sentimeuts. Des questions , habilement préparées dans ce but, en dirigeant et redressant l’emploi de son activité, viennent donner l’éveil tour à tour à l’esprit d’observation, à la conscience, au cœur, au jugement. Tel est le but particulier de deux manuscrits1, qui formaient la base de
voulut voir colle production originale, et tandis quo les esprits faibles ou corrompus se disputaient le venin , les sages vinrent sucer ce qu'il y avait de salutaire dans le mélange. «> Rapport sur l’institut de PesUilozzi t page HO.
’ Catalogue I, n°* 33 et 34.
l’enseignement dans la classe élémentaire de l’école. Ce même, esprit se manifestait hautement partout , et dans les cours d’arithmétique en particulier.
Le commençant à besoin d’étre conduit à la lisière, dans les premiers pas qu’il fait au sein du monde des idées. Répondre à des questions est tout ce qu’on peut exiger de lui. Bientôt il devient capable d’inventer, et c’est au cours de langue qu’on demandait principalement cet exercice d’une plus haute activité. Ce cours réclamait d’abord l’invention d’un mot d’une catégorie déterminée, puis d’une proposition ; la phrase venait ensuite, et l’élève des classes supérieures arrivait sans peine, comme sans secousse, h composer facilement le texte d’une lettre ou d’une narration.
L’interrogation et l’invention répondent au besoin d’activité spontanée , si admirablement équilibré, au début de de la vie, avec le besoin de recevoir et de croire la parole d’autrui. Les cours gradués faisaient droit h d’autres nécessités. L’activité ne peut être entretenue avec succès, que dans les conditions de son développement naturel. Notre intelligence, livrée à ses tendances propres, aspire à s’étendre, d’une manière a peu près égale, dans tous les sens; quand nous abordons une élude, nous désirons, sans trop attendre, avoir une vue générale de son ensemble, de toutes ses parties et du lien qui les uuit. Une certaine violence est nécessaire pour concentrer sur un seul point une recherche un peu prolongée. Cette violence est indispensable pour l’homme qui veut reculer les limites de la science ; il ne faut pas l’exiger, au delii de certaines limites, de l’enfant, dont la première tâche est de s’orienter, au sein de cet univers où tout est nouveau pour lui. En le plaçant dans le monde, Dieu ne lui montre pas une
chose après lautre ; mais tous les objets de la création sont étalés devant ses yeux , et l’intelligence qu’il en acquiert est semblable à une série de circonférences concentriques, de plus en plus étendues. Chaque jour de sa vie lui fournit une notion un peu plus distincte, de tout l’ensemble des objets au sein desquels il se meut, bien plus qu’il ne lui donne la connaissance approfondie d’un nouvel objet en particulier. Les cours gradués de Fribourg représentaient ces circonférences concentriques. Dans l’enseignement religieux, on débutait par une première ébauche de l’histoire entière des révélations de Dieu ; venait ensuite celte même histoire plus complète ; puis cette même histoire encore, entourée des explications convenables pour un âge plus avancé. Dans l’arithmétique, de même, un premier cours faisait exécuter les quatre opérations sur des nombres d’un seul chiffre, le second cours abordait des nombres un peu plus forts, le troisième reprenait les mêmes éludes sur des nombres quelconques. Dans l’enseignement de la langue, on commençait, dès la première leçon, par fixer l’attention de l’enfant sur une proposition, qui exprimait un sens complet; et il ne restait, en avançant qu’à voir se compliquer de plus en plus l’expression des pensées humaines, dont l’organisme tout entier avait été indiqué et entrevu au point de départ *.
Cette succession de cours divers, sur un même objet, est bien un des procédés ordinaires de l’éducation8; mais
1 Le cours de langue imprimé n’offre plus la même disposition. La valeur de co changement est contestable.
* On en trouve des exemples dans les astérisques, parenthèses, changements do caractères qui, dans nombre d’ouvrages élémentaires, servent à indiquer les portions du texte qu’on peut supprimer h uno première étude.
on ne poursuit cette vue que d’une manière incomplète et parfois très-malheureuse. Que fait-on bien souvent ? On réunit, dans un premier enseignement, les formules les plus arides de la science ; on offre au jeune élève de froids résumés comme les prémices de l’étude. Il semble que pour faire un livre d’enfant il suffise d’imprimer, en petit format, la table des matières du volume des hommes faits. N’arrive-t-il pas encore que l’on débute par des définitions presque métaphysiques, oubliant que de telles abstractions seront toujours une lettre morte pour le premier âge? Les cours de Fribourg étaient conçus sur un autre plan. C’était dans les objets les plus familiers et les mieux connus, dans tout ce qui parle aux sens, ou se grave dans l’imagination qu’on prenait son point de départ. L’histoire débutait par des anecdotes frappantes. Dans l’arithmétique, les problèmes apparaissaient , en premier lieu, pour rendre sensible l’utilité des règles. Ces problèmes étaient pris dans les applications les plus usuelles; les enfants étaient invités h apporter h l’école les questions qu’ils voyaient leur mère résoudre, h la maison, pour les soins de son ménage. La conversation qui devait amener à comprendre la distinction de lame et du corps, commençait par un entretien sur les poupées et les soldats de plomb ; pour arriver à l’idée de la création, on transportait l’élève dans la boutique d’un artisan, lui faisant remarquer les deux éléments des œuvres humaines : le travail et la matière préexistante, sans laquelle nous ne pouvons rien. Les considérations générales, les vues d’ensemble, ne venaient jamais qu’en terminant ; et ce passage du particulier au général, du sensible à l’intellectuel, qui régnait dans une leçon, se remarquait également dans la disposition successive des cours. L’enfant comprenait et s’intéressait, parce
qu’on s ciait mis sur son terrain. Mais on ne descendait a lui que pour 1 ’ élever ; on n’entrait dans les détails les plus familiers que pour mettre en évidence cette face supérieure, qui se manifeste, au regard de la réflexion, aussi bien dans les choses tenues pour petites, que dans celles qu’on estime plus grandes. Rien n’était plus éloigné du ton de l’enseignement, que cette sorte de niaiserie enfantine que l’on considère quelquefois, bien à tort, comme le ton convenable avec le premier âge.
Les traits qui viennent d’être esquissés feront dire a plus d’un lecteur : tout ceci n’est autre chose que la méthode socratique. — C’est la méthode maternelle, aurait dit plus volontiers le P. Girard. La bonne mère n’observet-elle pas bien souvent ces règles sans les connaître? Notre ambition doit se borner à faire aussi bien qu’elle*.
L’interrogation, l’invention, les cours gradués, sont des moyens de développer l’enfant selon les lois de sa nature. Mais tout développement a un but : le préfet de l’école de Fribourg nous exposera lui-même celui qui dirigeait scs efforts :
« Pour nous, Messieurs, nous n’avons d’autre ambition que de conduire au Sauveur les enfants que l’on nous
1 « Le bon sens dirige notre première éducation. On y retrouve toutes les grandes maximes. Ce ne sont pas de véritables lumières, fruit de l'expérience et du raisonnement : ce sont plutôt de simples lueurs et une espèce d'instinct ou de tact de la nature qui sert de guide h la tendresse maternelle. El quelles sont ici les fonctions de l’art? Il doit s’emparer de ces premières données du bon sens, les placer dans tout le jour qu’elles peuvent recevoir , cl leur donner toute l'étendue que demande l’importance du sujet. » Rapport sur l'institut de Pestalozzi , pages 9:i cl 96.
confie. Nous les recevons de la main île loin' mère pour les amener dans les bras de celui qui les appelle pour les bénir. Laissez venir à moi les petits: celle parole retentit sans cesse b noire oreille, el, pour lui obéir, nous frayons à l’enfance le chemin qu'elle doit prendre, el nous soutenons ses pas chancelants *. »
Par celle roule à frayer, il ne faul pas entendre une préparation destinée à entretenir les enfants de certaines vérités vaguement religieuses, avant de les mettre en rapport avec le Sauveur du monde. « Que le système, s’écrie le P. Girard, en parlant de conceptions de cette nature, que le système cl l’indiscrète envie d’épuiser les premiers éléments ne nous mettent pas au nombre de ces disciples qui empêchaient les enfants d’aller dans les bras de leur ami. Mieux que nous il saura les instruire et les toucher".» Il ne pensait pas qu’aucune préparation fût nécessaire pour présenter Jésus-Christ aux enfants, aux plus petits enfants, dans la majestueuse simplicité de sa vie. Mais la première impression produite sur l’âme des petits par la divine figure du Fils de Marie, doit s’éclaircir, se fortifier, se préciser toujours plus, avec les progrès de l’âge el de la raison. Pour cela, il est nécessaire que l’intelligence soit sagement cultivée, que le cœur soit formé à tous les bons sentiments, que la conscience reçoive l’éveil ; en un mol, que l’être intelligent et moral grandisse dans tous les sens. Ce n’est qu ainsi que peut sc manifester de plus en plus celte harmonie vraiment préétablie entre l’Evangile de Dieu et le cœur de l’homme de tous les âges. C’était la l’œuvre de l’école tout entière. Si elle avait égard aux nécessités de la
‘ Discours pour la distribution dos prix do 182t. * Rapport sur l'institut de Pestalozsi.
vio présente, elle aspirait, avant tout, à être une école chrétienne, eu mettant tous les moyens de développement dont elle faisait usage, au service du grand but. Le P. Girard , du reste, ne savait voir dans la séparation établie entre la croyance et la vie, entre les œuvres et la foi, qu'un divorce monstrueux, qu’il attribuait à l’influence funeste de la scolastique. Il avait donc le sentiment de travailler h l’évangélisation des enfants, d’une manière réelle, bien qu’indirecte, toutes les fois qu’il trouvait l’occasion de développer quelqu’une des faces de la moralité humaine.
Les éléments d’histoire naturelle devaient être, avant tout, une vivante démonstration de la puissance et de la sagesse du Créateur. La géographie devait servir au même but, contribuer a étendre le sentiment de la charité b toute la grande famille répandue sur le globe, exciter la reconnaissance des enfants pour les bienfaits du christianisme, éveiller enfin leur commisération pour les peuples plongés encore dans les ténèbres de l’idolâtrie. L’introduction â celle science (explication du plan de la ville natale) offrait l’occasion de placer plus d’un avis utile sur les devoirs du citoyen, le respect dû aux autorités, le dévouement à la patrie. L’arithmétique devait fournir des leçons d’économie, signaler ceux des inconvénients du vice qui se traduisent par la misère , mettre sur la voie de la bienfaisance collective et de l’esprit d’association, en démontrant par des calculs appropriés à ce but, quelles ressources peut produire la réunion des sommes les plus minimes. Mais c’était le cours de langue maternelle qui tenait, ici surtout, le premier rang. Les vues de Peslalozzi sur l’emploi des mathématiques , justes dans certaines limites, prêtaient à de dangereux abus. La prépondérance de ce genre particulier de culture intellectuelle, risque de
produire le besoin de démonstrations rigoureuses là où, par la nature même des choses, de telles démonstrations ne sont pas possibles, d’engendrer la sécheresse du cœur et, pour tout dire, cet esprit géométrique que Fénelon qualifiait de maudit. La langue, au contraire, étant l’expression universelle de nos pensées et de nos sentiments, son élude peut devenir rinstrumenl d’une culture générale et harmonique. Aussi le Cours de langue était la pierre angulaire de l’école ; on y consacrait près de la moitié du temps accordé à l’ensemble des exercices. Ce Cours avait pour épigraphe : Les mots pour les pensées , les pensées pour le cœur et la vie , et il demeurait fidèle à sa devise. Un nombre considérable d’exemples, choisis avec le plus grand soin, plaçaient sous les yeux de l’élève une série d’instructions appropriées à son développement graduel. La nature et ses merveilles, l’homme et ses facultés, la société et ses lois, Dieu et ses œuvres étaient successivement passés en revue. Au lieu de ne considérer dans une phrase soumise à son examen, que la construction grammaticale, l’enfant devait en constater le sens, en apprécier la vérité, porter enfin, lorsqu’il y avait lieu, un jugement moral sur son contenu. Toutes les facultés étaient simultanément exercées, et exercées dans le but toujours le même de cette éducation religieuse dont un sain développement intellectuel et une forte culture morale forment la base *.
Ce rôle de la religion dans les éludes, si frappant pour l’observateur, n’était point de même, visible pour l’enfant.
1 Toute discussiou pédagogique se irouvo exeluo par lo plau do cet article. On peut consulter pour l’appréciation critique des vues du P. Girard sur renseignement de la langue, les écrits mentionnés sous les n,>s 13 et 14 du Catalogue II.
La variété des exercices lui masquait l'uniformité de la tendance de l’enseignement ; et ce n’était pas là un des points auquel le chef de l’école attachait le moins de prix, il voulait que le christianisme pénétrât tout de son influence, niais sans se dévoiler trop ouvertement. L’expérience lui avait démontré que l’enfant résiste pour l’ordinaire à l’accomplissement d’un hut trop hautement avoué, et que, s'il faut travailler sans cesse au perfectionnement de son âme, il faut le faire souvent à son insu. Un frère des écoles pies de Gènes vint un jour à Fribourg, découragé de voir que renseignement religieux, auquel il donnait ses soins, n’obtenait pas le résultat désiré, ou meme, amenait la fatigue et l’ennui. Il examina longtemps le travail des classes, et résuma, dans ces mots, une impression qui lui avait rendu l’espérance : « Je comprends, dit-il au P. Girard, vous moralisez toujours, mais quasi aliud fa cicndo (comme en faisant autre chose). »
Quelques mots suffiront au sujet de la discipline et l'organisation des études. Tout, dans cette sphère, avait été calculé de manière à venir en aide à l’œuvre générale des méthodes d’enseignement. La durée des exercices, trèscourte dans la classe inférieure, s’accroissait insensiblement, dans la même proportion que la capacité d’attention, développée par les progrès de l’âge. L’enseignement mutuel et renseignement simultané trouvaient alternativement leur emploi. Les élèves, divisés en quatre classes progressives, ne se trouvaient réunis, dans uue même salle, qu’avec des camarades d’un âge analogue au leur ; le maître pouvait donc s’adresser à tous à la fois , et ce mode d’enseignement était réservé pour les parties les plus intellectuelles de l’élude. D’un autre côté, l’emploi des moniteurs permettait d’établir des divisions nombreuses,
cl d'exciter les enfants au travail, par le but toujours rapproché d'une promotion à un degré supérieur. C’est là un genre de mobile très-puissant, lorsqu’il est bien employé, et dont l’expérience seule peut révéler toute la valeur. Les prix représentaient les progrès, le travail, la bonne volonté; il n’y avait pas de rivaux, pas de lutte; pour recevoir un témoignage de satisfaction , il fallait seulement avoir rempli certaines conditions connues d’avance, et tous les élèves auraient pu en obtenir à la fois.
Tout ceci, on éprouve le besoin de le rappeler, n’est pas l’exposé d’une théorie, mais une histoire, l’histoire de faits qui se sont produits pendant vingt années consécutives, et dont l’étude offre certainement plus d’intérêt, plus d’utilité surtout que toutes les considérations purement systématiques.
Le préfet de l’école avait la pensée trop vaste, pour être uniquement préoccupé de son œuvre même, sans se rendre attentif aux rapports de cette œuvre avec les besoins de la société. Deux dangers étaient signalés, alors comme aujourd'hui, dans la diffusion générale de l’instruction: des moyens plus actifs de faire le mal, donnés aux individus— le développement, chez les enfants des classes pauvres, d’un esprit de mécontentement de leur sort, et par suite l’excitation de sentiments dangereux pour l’ordre social.
a Nous devons chercher le vrai pour opérer le bien, et nous instruire pour devenir bons. Sans une telle direction les lumières deviendront nuisibles, parce qu’elles iront se mettre au service des passions. » Ces paroles du P. Girard renferment sa réponse à la première objection. C’est dans une culture fortement morale, profondément religieuse, qu’il cherchait et pensait avoir trouvé
la conciliation entre le désir d’élever le niveau de la culture des populations, et les leçons sévères de Inexpérience, qui révèlent un mal sérieux, dans l’existence de fausses lumières, qui vont se mettre au service des mauvais penchants de notre nature, « C’est ce qu’exprima un jour très-heureusement une dame française, également distinguée par les qualités de son esprit, et par son amour pour le bien, Mme la marquise de P. Les objections qu’elle entendait faire contre l’instruction du peuple lui donnaient quelque sollicitude. En passant à Fribourg, elle désira consulter le P. Girard sur ce sujet. Le R. P. la conduisit à l’école publique, et la pria d’examiner elle-même le tra vail des enfants, qui étaient alors occupés â la leçon de langue maternelle. Elle parcourut et observa attentivement plusieurs groupes; puis, se rapprochant du P. Girard, elle lui dit, avec l’accent de la conviction : Ah! je comprends, vous donnez la direction. »
Quant à la tendance au déclassement social, et li l’esprit révolutionnaire qui en est la suite, si l’on examine les foyers principaux auxquels cet esprit s’alimente, on reconnaîtra que la classe la plus dangereuse, sous ce rapport, est celle des hommes qui ont abordé les hautes éludes, sans avoir les qualités requises pour arriver à des postes où ils puissent servir honorablement la société. Laissons parler le préfet de l’école de Fribourg :
« Dans la foule qui se presse vers les avenues de la science, il en est beaucoup qui n’ont qu’un esprit et un cœur vulgaires, pas une étincelle de génie, pas un indice d’une «âme généreuse et mâle, rien de grand et de noble dans le caractère, partout impuissance, petitesse, profonde nullité.
« Cependant cette multitude profane se met en route,
elle entre dans la carrière littéraire, essaie quelques pas languissants, en essaie encore d’autres, jusqu’à ce que le dégoût arrive enfin, avec le sentiment de l’insufïïsance. Alors l’élève de Minerve va se ranger sous les drapeaux de Mars, ou saisit nonchalamment la brouette du manœuvre, pour venir peut-être dans la suite vous demander l’aumône en haillons, avec une face cuivrée, et en balbutiant méchamment quelques mots latins. D’autres cependant ne se rendent point au sentiment de leur incapacité, si jamais ils l’éprouvent. L’envie de sortir des conditions qu’ils regardent comme au-dessous d’eux, ou le penchant pour les aisances de la vie les soutient, et ils persévèrent en dépit de leur nullité. C’est ainsi que bien des hommes qui auraient pu se rendre utiles dans quelque branche d’industrie, déshonorent le rang où ils ne devaient jamais monter. Oh ! l’on ne comprend pas le mal que l’on fait aux individus, aux familles, à la société, lorsque l’on élargit la voie qui conduit à l’éducation littéraire, et que, levaut toutes les barrières, on y pousse indistinctement la jeunesse ‘. »
Ces plaintes sont assez générales, et les faits à l’appui se multiplient incessamment. Mais l’on est peu d’accord sur le remède, et les vues du P. Girard, à cet égard, n’ont pas encore obtenu l’altention sérieuse dont elles sont dignes.
D’une école purement élémentaire, il avait fait un établissement qui donnait tout l’enseignement commun, à l’exclusion des éludes littéraires ou classiques proprement dites. Il n’avait pas seulement en vue de préparer des hommes plus capables de se vouer au commerce ou à l’industrie; il voulait en outre opposer une digue à ce flot qui
1 Discours pour la distribution des prix de 1819.
entraîne vers une instruction supérieure ceux qui n’y sont pas légitimement appelés. Dans ce but, il aurait désiré que les portes des collèges classiques ne s’ouvrissent que pour un âge un peu plus élevé que celui qu’a fixé la coutume, et qu’on n’y admît que les candidats qui auraient fait leurs preuves dans les études supérieures de l’école commune. «C’est, h notre avis, dit-il, le seul moyen d’écarter de la carrière des sciences les profanes que le ciel n’a pas marqués 1 . »
Il est temps d’en venir aux résultats , cette pierre de touche des institutions :
« Les enfants sont en général exacts et assidus h leur école. S’il en est qui s’oublient h leurs jeux, ce qui est de l’âge insouciant, léger et mobile, il en est que l’inquiétude tourmente et qui, en s'éveillant, serait-ce au point du jour, demandent si l’heure de la leçon n’a pas sonné. Il en est qu’un père ou une mère voudraient quelquefois dispenser de l’élude, mais la dispense n’est pas acceptée et la jeune raison se môle de parler de devoir â la raison mûre. Et combien de fois, dans le temps de détresse2, n’avons-nous pas vu, â nos leçons, des enfants amaigris et décolorés par la faim, et néanmoins montrant encore du zèle pour les éludes quand ils n’avaient pas la force de les suivre. Je ne dois pas vous oublier, chères petites créatures qui venez, avant l’âge, me demander si je ne voudrais pas vous recevoir à l’école, et que je tâche de consoler par un bientôt , qu’heureusement vous voyez plus prochain que moi, vous dont le calendrier ne connaît que hier, aujourd’hui et demain. Ni vous non plus, je ne vous
1 Discours pour la distribution des prix de 1819.
* La disette de 1817.
oublierai pas, aimables petits, qui vous glissez furtivement dans nos rangs, ou que je trouve dans les salles, à côté de vos aînés , ouvrant de grands yeux sur tout ce qui se passe, n y comprenant rien, mais voulant néanmoins vous associer de quelque manière au travail de vos frères *. >
Telle était l’ardeur avec laquelle les enfants se rendaient aux salles d'étude. A ce résultat, moins difficile h obtenir qu’on ne le pense à l’ordinaire, s’en joignaient d’autres, plus rares et plus précieux. Un esprit de mutuelle bienveillance régnait entre les élèves : plus d’une fois on vit quelques-uns d’entre eux solliciter la promotion d’un camarade, jngé trop faible, en prenant l’engagement de l’instruire eux-mêmes, à domicile. Les compositions témoignaient hautement, par leur tendance, de l’esprit qui animait l’école. L’aspect de la jeune population était de nature a frapper agréablement le voyageur qui traversait la ville*. Les chants de l’école se faisaient entendre dans les rues, dans la campagne, et remplaçaient peu à peu les chansons licencieuses qui trop souvent déparent de jeunes bouches ; la police enfin se trouvait déchargée d’une partie de ses fonctions. Il faut entendre, à cet égard, le témoignage des juges les plus compétents : les chefs de familles.
* On ne voit plus aujourd’hui, comme autrefois, cette multitude d’enfants vagabonds, ou jouant toute la journée, et les autres tendant une main suppliante à chaque passant ; ces cohues bruyantes et tumultueuses, ces rixes et ces débats, ces indécences de tout genre, ces vols, ces
1 Discours pour la distribution des prix do 1818.
* Do VEducation publique , par F.-M.-L. Navilto, 2rae édition, pages 158 et 159,
larcins, qui forçaient l'autorité publique même à sévir contre les enfants. Il n’y a, à Fribourg, qu’une voix à cet égard ; un changement salutaire s’est opéré. Des enfants studieux, dociles, doux, réservés et honnêtes ont remplacé les petits mutins et fainéants de jadis *. »
Ces faits n’ont point été rais en oubli. Aujourd’hui encore , bien des familles vouent un souvenir reconnaissant à l'école qui n’est plus; bien des pères, bien des mères ne peuvent parler, sans un profond regret, de cette institution sur laquelle ils avaient fait reposer de si belles espérances. Un mouvement salutaire était imprimé a la jeunesse ; le bien s’accomplissait ; les résultats étaient là, réjouissants, publics, sous les yeux de tous. Ces résultats seraient beaucoup plus sensibles, aujourd’hui encore, sur la génération actuelle, si l’école n’avait été détruite dans des circonstances de nature h paralyser son influence, en faisant succéder à l’èrc d’un développement paisible les luttes des passions et tous les écarts qui en résultent.
On n’aurait qu’une idée incomplète de l’œuvre qui s’accomplissait h Fribourg, si l’on ne portait ses regards au delh de l’enceinte des classes et du cercle des élèves. L’école de la ville était devenue pour le canton une école modèle; les régents des campagnes venaient chercher auprès du préfet des conseils et des directions, et regagnaient leurs paroisses avec des vues plus claires, un zèle nouveau et de plus vives espérances. Le Conseil d’éducation rivalisait d’ardeur avec le Conseil municipal, pour l’amélioration et l’extension des saines méthodes. Le zèle des Fribourgeois puisait un nouvel aliment dans les suffrages et les
* Adresse de 241 pères de famille au Conseil municipal do la ville de Fribourg, 1818. Catalogue I, n° 5.
encouragements qui venaient des cantons suisses et de l’étranger, dans l’admiration des voyageurs capables de se former une opinion. L’école était devenue un des principaux intérêts des familles. Les parents se portaient en grand nombre aux catéchismes du dimanche ; la population se pressait en foule aux séances annuelles, dans l’église des Cordeliers. Il y avait là plus qu’une simple institution , plus qu’une œuvre ordinaire : c’était une vie nouvelle qui se répandait et circulait dans le pays.
Quelles saintes et pures joies dut éprouver celui que Dieu avait choisi pour une telle mission! Avec quel doux saisissement de cœur il dut, plus d’une fois, quitter sa cellule solitaire, lorsqu’il descendait dans l’église du couvent, au jour de la distribution des prix. 11 trouvait réunie cette école, fdle de sa pensée, de son travail et de son cœur. Tous les enfants étaient là, avec leurs figures joyeuses et leurs habits de fêle ; les parents les entouraient le cœur plein de reconnaissance, et une population nombreuse, pressée dans l’enceinte sacrée, venait solenniser, comme ie jour le plus beau entre tous les jours de l’année, celui de l’humble fête de l’école élémentaire. Ils ne connaissent pas les joies les plus sérieuses de la vie, ceux qui ne verraient là qu’un spectacle vulgaire, ceux qui ne sentiraient pas avec quelle émotion le P. Girard dut, dans une telle circonstance, prononcer les paroles suivantes :
« Oui , Messieurs , s’il m’est permis de parler de moimême , le perfectionnement de celte école est l’œuvre de ma vie, l’œuvre à laquelle j’attache le plus de prix, et à laquelle je désire consacrer le reste de mes jours. J’ai eu l’honneur de vous en faire la promesse solennelle en 1813, et je la répète depuis , chaque fois que je respire. Toutefois on a pensé que je portais secrètement mes vues vers
une instruction plus relevée *. Hélas! je croirais descendre
en quittant mes jeunes amis Le poste que la divine
Providence toute seule m’a donné, est, a mes yeux, le plus beau de tous. L’avez-vous entendu, mes enfants? J’ai promis de vieillir auprès de vous, et de mourir h votre service. J’espère que le Seigneur, qui est le maître, m’accordera la grâce que je lui demande : Vous l’en prierez aussi, j’en suis sûr, et vos parents feront de même *. »
Ces prières ne devaient pas être exaucées. L’évêque et le premier magistrat du pays assistaient l’un et l’autre à la séance publique de 1818. Leur présence semblait le gage assuré de l’appui que l’institution pouvait attendre , également , du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel. C’est cependant dans cette même année 1818, que les pères de famille et le Conseil municipal commencèrent à concevoir de sérieuses inquiétudes sur l’avenir. Le préfet de l'école fut même obligé de prendre la plume pour la défense de son enseignement, sur les tendances religieuses duquel on commençait à répandre des bruits alarmants 5.
Les jésuites venaient d’être appelés à Fribourg. Il suffira de dire que cet appel fut considéré comme une attaque directe contre l’école et contre sou chef: l’opinion publique attribua dès lors â cet ordre célèbre, une part considérable dans les événements qui allaient se dérouler. Le P. Girard trouvait un appui efficace dans la bourgeoisie de Fribourg presque entière, et dans la majorité, ou tout au moins dans une fraction très-considérable du palriciat. Mais il existait un parti , cherchant et trouvant surtout son point d’appui
1 On avait répandu le bruit que le P. Girard aspirait h la dU roction du collège classique.
3 Discours pour la distribution des prix de 1818.
5 Voir le Catalogue I, n° 5.
dans les campagnes , qui voyait avec défiance le mouvement nouveau créé dans le pays. Le triomphe de ce parti, h la fois politique et religieux , se manifesta dans le Grand Conseil (corps législatif) par l’appel des jésuites. Ce triomphe fort disputé, et obtenu par des procédés équivoques, amena une protestation énergique de six conseillers d’Etat *. Des cris inconvenants se firent entendre, à cette occasion , et le P. Girard se trouva exposé à l’un des outrages qui pouvaient lui être le plus sensibles ; il put apprendre que son nom , accompagné de vivats , était sorti des mêmes bouches qui avaient proféré des outrages contre les autorités, et fait entendre, dans une ville suisse, ces chants affreux que la France révolutionnaire semble avoir le privilège de fournir à toutes les nations de 4’Europe 9.
Ces simples détails en disent plus que beaucoup de paroles; ils font comprendre que la cause de l’école tombait, pour son malheur, dans le triste champ des passions politiques. Une lutte, ancienne dans le canton de Fribourg, entre le pouvoir civil et le pouvoir ecclésiastique, en matière d’éducation , devait encore compliquer la querelle. Dès ce moment les parents ne purent méconnaître les signes précurseurs d’uu orage qui menaçait de destruction l’objet de leurs plus chères espérances. Le Conseil municipal et le Conseil d’éducation ne négligèrent rien pour venir au secours de l’institution menacée. Ou fit imprimer les discours du P. Girard pour éclairer l’opinion1 * 3, on mul-
1 MM. VVorro, do Montcnach , Rœmy , Fégcly, Mædcr ei Schallor. Cctlo protestation a été imprimée, en allemand et en français, sous lo titro do déclaration de la minorité.
5 On avait chanté le Ça ira.
3 Voir le Catalogue I, n° 7.
iO
tiplia les démarches, les adresses 1 ; les familles alarmées firent entendre les supplications les plus touchantes; tout fut inutile.
Des hommes sérieux et Lien intentionnés pouvaient concevoir des inquiétudes sur les résultats du grand mouvement imprimé par l’école, h la population fribourgeoise. L’œuvre du P. Girard se trouvait en opposition avec certaines vues politiques; la direction de son enseignement religieux était de nature à ne pas satisfaire également toutes les convictions. Rien de plus légitime que l’examen critique de ses méthodes , et la tentative d’opposer d’autres in-^ fluences à la sienne. Mais ce n’est pas ainsi que les choses se passèrent. On ne vit pas une discussion, mais les intrigues ténébreuses d’une faction , peu scrupuleuse sur les moyens dont elle se faisait des armes. On ne recourut pas h de légitimes influences, mais à des manœuvres déloyales et dignes du dernier mépris. Les bruits les plus absurdes furent répandus avec une habile perfidie ; la calomnie déborda de toutes parts ; elle fut surtout répandue à flots sur les campagnes, et l’homme dont un de ses adversaires était réduit à dire : « C’est dommage qu’on ne puisse trouver aucun reproche à lui faire , > fut dépeint sous les traits les plus noirs aux yeux des gens simples et des paysans sans instruction.
Il fallait cependant trouver un prétexte pour amener une mesure qui ne pouvait être officiellement motivée par les bruits odieux ou ridicules , au moyen desquels on l’avait préparée dans les esprits. L’entreprise n’était pas exemple de difficultés. On avait accusé l’école d’irréligion, mais les faits étaient là pour répondre , et le curé de la ville avait
* Voir le Catalogue I, n°* 5 et 8.
signé, k deux reprises, une déclaration portant que les élèves du P. Girard étaient bien instruits dans la religion . Il fallut aviser k d autres moyens, et l’on finit par choisir, pour point de départ, les accusations véhémentes auxquelles renseignement mutuel se trouvait en butte, dans plusieurs publications françaises contemporaines. En 1817, l’évêque avait officiellement recommandé aux autorités civiles cette forme d’enseignement ; en 1 823 il se décida k en solliciter l’abolition *. L’orage se préparait depuis longtemps, on avait trouvé la forme sous laquelle il devait éclater.
Le P. Girard cependant, pendant cette période de 181 8 k 1823, avait suivi son œuvre, inquiet, mais non découragé, préoccupé, mais sans laisser distraire ses pensées du but constant de ses efforts ; déplorant de se voir mêlé k des querelles qui ne portaient que trop le sceau des passions humaines , et se bornant k éviter avec soin tout ce qui aurait pu donner lieu k aucune plainte fondée. L’école était donc parvenue au plus haut point de prospérité, lorsque le Grand Conseil, dans sa séance du 4 juin 1823, rendit, k la majorité de 79 voix contre 35, le décret suivant : « Toutes les parties de l’instruction ne seront montrées que d’après la méthode simultanée, qui sera la forme générale que l’on introduira, soit dans les villes, soit dans les campagnes. » Il faut connaître la scène et les antécédents du drame , pour comprendre que ce décret n’avait qu’un seul but , enlever l’école k un chef, auquel il devenait moralement impossible de rester k sa tête.
La douleur fut grande dans les familles, et le P. Girard eut lame doublement déchirée. Au même moment, en
Voir dans le Catalogue I le n° 8, a et b.
efl’et , où son œuvre de prédilection était atteinte de mort subite, dans la plénitude de sa force, il dit un dernier adieu à celle qui lui avait donné le jour, en sorte que, selon ses propres paroles, « il perdit, h quelques jours de distance, sa mère et ses enfants ». Le cœur brisé de cette double séparation, il se retira dans un couvent de son ordre, h Lucerne. Il avait dû acquérir la conviction, bien douloureuse pour lui , homme de paix et lent h soupçonner le mal , qu’il n’était plus dans sa patrie qu’une pomme de discorde. Une honorable retraite lui avait été offerte en France, mais il était Suisse et ne voulait pas changer de patrie.
Avant de quitter Fribourg, il adressait ces lignes h un ami 1 2 : « On a employé d’affreux moyens pour m’arracher à ma grande famille. Je la regrette, mais je suis résigné et
tranquille comme toujours Les enfants se sont réunis
la dernière fois, à l’Eglise, pour y entendre la messe; c’est moi qui l’ai dite. Au sortir de la sacristie , je vois devant mes yeux un catafalque ( il se trouvait par hasard dans le chœur de l’Eglise ) ; il me représente la mort de l’Ecole et ses funérailles. Arrivé à l’autel, je vois que mes vêtements sacerdotaux étaient de couleur verte; aussitôt l’espérance saisit mon âme que l’idée de la destruction avait un peu rembrunie. Je ne puis vous dire ce qui s’est passé en moi pendant quelques minutes.... L’Ecole laisse un bon souvenir, et ce souvenir est une semence qui germera tôt ou tard , sous les influences d’en-haut. »
Espérant contre tout sujet d’espérer *, c’est bien le P. Girard tel que , tous, nous l’avons connu. De tous les traits de cette noble figure , c’était même là , peut-être , le plus
1 Lettre du 21 juin 1823.
2 Saint I’aul aux Romains, cliap. IV, v. 18,
saillant et le plus doux. Il espérait celte réunion des églises chrétiennes qu’il savait que ses yeux ne verraient pas ; il ne doutait pas des progrès de la cause de la bonne éducation , au même instant où cette cause était frappée du coup le plus sensible dans sa personne et dans son œuvre. Une chose bonne et une chose qui arriverait à son heure, étaient pour lui termes synonymes , car le mauvais vouloir des hommes ne peut ajourner que pour un temps les desseins miséricordieux de la sagesse éternelle. Jamais foi ne fut plus profonde que la sienne, et, comme il arrive à ceux qui croient, le temps n’était h ses yeux qu’un élément secondaire, dans la marche de ce monde. Aux impatiences inconsidérées du zèle, comme au découragement qui, trop souvent , leur succède , son calme regard semblait dire : Nous sommes pressés, mais Dieu a le temps.
Cette disposition des âmes privilégiées lui facilita beaucoup, sans doute, racceptation de l’épreuve. Puis, ce qu’une épreuve de cette nature peut avoir de plus amer lui fut épargné. Nul ressentiment des calomnies dont il avait été l’objet, ne sc glissa dans son âme; il possédait la charité qui pardonne et l'amour qui se plait h oublier. Après son départ, la ville de Fribourg s’efforça de maintenir quelques débris au moins de sa florissante institution. Un plan fut dressé dans ce but ; ce plan existe , il est écrit tout entier de la main du P. Girard.
Retiré h Lucerne, le préfet dépossédé avait formé le projet de sc vouer à la solitude , de rédiger et compléter les cours de l’Ecole pour léguer h d’autres établissements le produit de sa longue expérience. Mais de nouveaux devoirs devaient le placer encore dans l’activité de la vie pratique. Il fut nommé professeur de philosophie au Lycée cantonal, et en même temps on lui confia la surveillance
d'une école primaire de la ville ; plus lard il fut appelé à siéger dans le conseil d’Education. C’est h ceux qui l’oni vu à l’œuvre , dans ces fonctions diverses , qu’il appartient de fournir des renseignements précis sur celte période de sa vie. Autant qu’il est permis d’en juger d'après des documents très-incomplets, il poursuivit la même œuvre qu’à Fribourg , avec le même succès , mais sur une moindre étendue , dans des circonstances moins favorables , et , par suite, avec un moindre éclat.
En 1835, jugeant que les passions devaient être calmées , résolu d’ailleurs à se renfermer dans son couvent , et à se refuser à toute action extérieure; il revint à Fribourg. Il avait 70 ans , et une seule pensée l’occupait : achever avant de mourir le Cours de langue maternelle , ce cours travaillé et retravaillé sans cesse, et qui lui apparaissait de plus en plus comme la base de la culture à donner à l’enfance.
L’introduction1 parut en 1844, éditée à Paris, par M. G.-L. }ïichcl, ami zélé de la cause de l’éducation à laquelle il a consacré des publications importantes. Le 29 août de la même année , l’Académie française accorda le prix Monlhyon à ce volume préliminaire , et le ministre de l’instruction publique de cette époque, M. Villemain , se chargea du rapport qui devait fixer de nouveau l’attention de la France sur le cordelier fribourgeois , auquel M. Cousin avait fait accorder la décoration de la légiond’honueur. Ce succès , dans lequel il voulait voir uniquement un secours pour la propagation de scs idées, ne laissa point le P. Girard indifférent. Il y aurait puisé, au besoin, un nouveau zèle pour la publication du cours proprement
* Catalogue I, n° 18.
dit. M. J.-J. Rapet, ancien directeur de l’école normale de la Dordogne, et l’un des hommes de France les plus entièrement dévoués à l’œuvre de l’éducation populaire, lui prêta un concours énergique et soutenu , dans les soins nombreux que réclamait cette entreprise de longue haleine.
Cependant les épreuves du noble vieillard n’étaient pas à leur terme. Sous son habit de religieux, battait un cœur profondément attaché au pays natal ; ses vues dirigées vers le bien de l’espèce humaine tout entière, n’avaient jamais porté la moindre atteinte à son patriotisme ; il devait souffrir et souffrir beaucoup dans les affections de cet ordre. Depuis longtemps , l’état de la Suisse avait été pour lui la cause habituelle de pénibles prévisions. Il suivait, avec un triste regard, les égarements de l’esprit de parti, la substitution de la force au droit , et les progrès toujours croissants des passions populaires, qui tendaient à détruire jusqu’à l’idée d’un gouvernement véritable, dans chacun des deux camps qui partageaient le pays. Ce fut donc, non sans douleur, mais sans surprise, qu’il fut témoin des événements qui marquèrent la fin de 1847, et de ce triste mélange de guerre et de révolution dont la ville de Fribourg fut alors le déplorable théâtre. Quelle amertume que de voir son pays natal, après la chute d’un régime qui n’avait pas ses sympathies, et dont il avait déploré les fautes , donner à la Suisse et à l’Europe l’exemple des plus tristes écarts des passions politiques , affranchies de tout frein et de toute règle.
Ce n’était pas, au reste, chose nouvelle pour le P. Girard que les révolutions ; dès longtemps il avait dû se tracer une ligne de conduite à cet égard. * Dans les moments de trouble où leur faible voix n’est plus entendue, disaitil , en 1810, les prêtres fidèles se retirent dans le sanc-
tuaire, à l’ombre des autels. Ils y pleurent des égarements qu’ils voudraient ignorer ; sollicitent le pardon et la paix ; et quand les mouvements se calment, ils s’avancent, l’olivier à la main, pour dire aux hommes qu’ils sont frères, et qu’au nom du ciel ils doivent se pardonner *. »
Ces paroles, prononcées à l’occasion des bouleversements du siècle dernier, ne cessèrent pas d’être jusqu’à la fin la règle de ses actions. Il trouvait, dans sa foi chrétienne, le besoin d'aimer les hommes, et, dans son habit de religieux, l’obligation de les servir, sans prendre jamais en considération les circonstances politiques. Il poussa si loin l’observation de celte maxime , que , lorsque les chefs que la révolution et la guerre avaient imposés à son canton s’occupèrent de l’organisation des éludes , il consentit à faire entendre, dans le corps chargé de ce soin, une voix qui ne devait pas être écoutée.
Sa réserve, toutefois, n’allait pas jusqu’à dissimuler, au besoin , le jugement sévère qu’il portait sur des actes funestes ou coupables. Il n’avait pas caché les craintes que lui faisait éprouver la marche du gouvernement détruit en 1847 ; il ne cacha, pas sa pensée au sujet de la conduite des hommes qui avaient été mis à la place de ce gouvernement. Une adresse de félicitation, au sujet de la révolution fribourgeoise, lui arriva d’Italie, signée par quelquesunes des personnes les plus honorables de la Toscane. Il pouvait y avoir de l’utilité, il y avait par conséquent un devoir, à faire comprendre la véritable situation des choses, à des hommes animés des meilleures intentions, mais pour lesquels les Alpes semblaient être une barrière interceptant la juste appréciation des faits. Le P. Girard, dans sa ré-
* Oraison funèbre de Ph. d’Affry. Catalogue I, n° 1.
ponse, indiqua rapidement quelques-uns des traits de la nouvelle situation du pays, et termina par ces mots:
« Voilà la justice des révolutions, dont Dieu veuille préserver tous les peuples de la terre. »
Le dernier volume du Cours de langue fut publié en 1 848. Vingt ans auparavant l’auteur écrivait 1 :
« Ces leçons de langue, l’idéal de ma vie depuis longtemps, le vœu de mon cœur, ma dette la plus sacrée envers la jeunesse .... eh bien ! depuis près de trois ans je n’ai pas pu y toucher. Me voilà pourtant dans ma 64° année. Seront-elles donc le rêve de ma vie? Je ne pourrai m’en occuper que l’été prochain. Verrai-je cet été ? et, si je le vois, aurai-je encore ma tête fraîche et vive ? Je l’espère, mon ami, parce que c’est en Dieu que j’ai entrepris cet ouvrage, et qu’il me semble que sa maternelle Providence m’a choisi pour rendre à la jeunesse un service que d’autres ont négligé. »
Il revit la dernière épreuve de cet écrit , médité depuis près de quarante années. Sa tache active était dès lors terminée. Il ne lui restait qu’une œuvre dernière à accomplir ici-bas : l’œuvre de la résignation. La vigueur ' exceptionnelle de son tempérament lutta longtemps contre une maladie lente et douloureuse. Scs facultés, voilées un instant, par l’effet de remèdes énergiques , se retrouvèrent entières aux derniers jours. Peu d’heures avant le moment du départ, il réunit autour de lui les religieux du couvent, et leur adressa quelques paroles, en langue latine.
Peut-être le lecteur, surtout s’il n’a pas connu le P. Girard, trouvera-t-il que celte notice a le caractère du pané-
1 Lettro h F.-M.-L. Naville du 23 décembre 1828.
gyrique plutôt que celui de l’histoire. L'auteur de ces lignes est très-loin d’avoir eu l’intention de substituer un éloge à la représentation exacte des faits ; mais pourquoi taire qu’il est loin aussi de se trouver dans celte disposition de froide réserve qu’on honore du titre d’impartialité. Je me sens toute liberté d’esprit pour discuter les vues du P. Girard, ses méthodes d’éducation, ses tendances théologiques ou la direction de sa philosophie. Mais lorsque, laissant de côté les idées et leur examen, je me place en face de cet homme d’élite qui m’honora du titre de son ami, ce n’est pas avec indifférence que je puis contempler, dans ma mémoire, cette douce et vénérable figure. Je vois d’ici la place solitaire où l’herbe croissait', l’escalier silencieux, le long corridor du cloître. Souvent j’ai frappé à la porte de celle cellule, où ont frappé, comme moi, tant d’amis de l’humanité, venus de toutes les contrées de l’Europe : et jamais, je le crois, après quelques heures passées avec le supérieur des cordeliers, dans une respectueuse et douce intimité, je n’ai franchi de nouveau, pour m’en éloigner, le modeste porche du couvent, sans reconnaître qu’à de semblables entretiens, la pensée devenait plus haute et l’àme moins attachée à la terre. On respirait, dans celte retraite, une atmosphère si pleine de calme et de celte paix qui s’alimente à la source du repos éternel ! les hommes et le monde s’y présentaient sous un jour si serein; on y sentait si vivement que, au milieu des scènes mobiles de ce monde, au sein du tumulte des générations, et des préoccupations passionnées du temps qui s’enfuit, il
1 Les abords du couvent des Cordeliers ont été complètement changés, en dernier lieu, par des travaux de nivellement opérés dans celle partie de la ville.
est trois choses qui demeurent: la Fut, ï Espérance et la Charité ! 1
J'ai rencontré quelques-uns des hommes qui se sont fait • un nom dans les travaux de l’esprit ou dans l’exercice de la bienfaisance; mais de tous ces souvenirs, celui qui me retrace l’image la plus vive d’une nature supérieure, c’est la figure du P. Girard, lorsque ses yeux s’illuminaient sous l’empire de quelque haute pensée, et que ses traits, ennoblis par les puissances intérieures de lame, s’éclairaient de ce sourire du cœur, qui s’allie aussi bien avec les tristesses qu’avec les satisfactions passagères de la vie.
Un tel souvenir, on le conserve avec émotion, avec un pieux respect, on en remercie Dieu comme d’un bienfait.
1 Première épîlrc do saint Paul aux Corinthiens, chap. XIII, verset 13.