A MONSIEUR AUGUSTE VATON
J’aurais fini, monsieur, si je ne devais relever une erreur qui s’est produite sur mon compte, à l’occasion de la notice biographique que vous désirez réimprimer. Quelques journaux français, en mentionnant mon travail, lui ont accordé une attention spéciale, en partant de l’idée inexacte qu’il pouvait représenter les tendances actuelles de la Rome calviniste, et provenait d’un pasteur protestant. Ce titre, que je ne possède pas, donne une idée inexacte de ma situation, et a fait accorder à mes paroles une portée qu’elles ne doivent point avoir. J’ai rempli jadis quelques fonctions ecclésiastiques dans un établissement religieux qui a cessé d’exister, et deux fois, pour un temps assez court, j’ai été chargé d’un enseignement officiel à l'Académie de Genève. Par l’effet de circonstances, dont le récit n’aurait qu’un intérêt purement local ou personnel, je me trouve maintenant placé dans les conditions de la plus entière indépendance. Aucun corps constitué n’ayant à me demander compte de mes • paroles, mes paroles ne sauraient engager ou représenter personne. On ne peut y chercher légitimement que l’expression des pensées d’un simple particulier, s’efforçant de s’orienter le mieux pos; sible dans le monde des idées. Le clergé protestant
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compter dons les rangs de l’émigration française, rencontra madame Swelchine, et ne tarda pas à la distinguer. Il forma avec elle les liens d’une amitié dont la mort seule devait interrompre le cours.
La vie des salons et de la cour ne laissa pas à madame Swetchine des impressions favorables. C’est sans doute le résultat de son expérience de cette époque qu’elle a rédigé plus tard dans cette phrase riche en sa brièveté : « La servilité va presque toujours au delà de l’abus du commandement. » Elle fut préservée des écueils les plus apparents de la vie du grand monde : sa réputation de femme demeura toujours sans tache, et la frivolité n’envahit pas son existence. La mort de son père avait ébranlé sonâmejusque dans ses profondeurs, et porté des fruits de pensées sérieuses et d’impressions salutaires. Environ deux ans plus tard, elle passa par une crise religieuse, dont elle rend compte en ces termes, à l’une de ses amies : « Je me réveillai jeune d’un sommeil pire que la mort. A l’âge de dix-neuf ans, je me jetai entre les bras de Dieu avec une passion telle que je ne puis rien comparer de ce que j’ai éprouvé, à sa vivacité.... Cinq minutes d’exaltation religieuse ont sutti pour donner à ma vie la direction qu’elle a prise *. » La préoccupation re-
1 Vie de madame Swetchine, ch. v, p. 151.
Des renseignements, directement fournis par madame d’Edling à M. Charles Eynard, en 1859, sont de nature à éclairer peut-être d'un jour assez vif la crise dont il est ici parlé.
Le mariage de madame Swetcliire avec un homme beaucoup plus âgé qu’elle la rendit l'objet d’attentions compromettantes de la part des seigneurs les plus brillants de la cour de Russie. Elle conçut, j^ur un homme très-haut placé, des sentiments qui troublèrent son cœur, sans menacer sérieusement la fermeté de ses résolutions et l'intégrité de sa vie. Au plus
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ligicuse se maintient sérieuse et fort apparente , à dater de cette époque ; et l’accomplissement pratique du devoir témoigne que cette préoccupation est d’une nature saine.
Madame Swetchine n’avait pas et n’eut pas d’enfants, mais elle s’occupa avec un zèle maternel de l’éducation d’une fille adoptive, devenue plus tard comtesse deSégur; elle prit soin des pauvres et seconda les efforts de l’impératrice pour la fondation et la direction d’œuvres d’éducation et de bienfaisance. Son zèle charitable fut remarqué. A l’âge de trente ans, on la trouve présidente du comité de secours institué après l’incendie de Moscou.
L’accomplissement des devoirs pratiques a souvent pour effet d’éteindre ou de calmer les besoins spéculatifs de la pensée, et de faire ainsi passer à l’arrière-plan les questions de doctrine. Il n’en fut pas ainsi pour madame Swetchine, dont l’intelligence était fort active par nature, et très-développée par la lecture et la conversation. Sa pensée religieuse travaillait. Le doute sur les fondements de la foi ne parait pas l’avoir abordé ; mais ses convictions n'étaient pas assises sur tous les points. Un état de
fort des luttes intérieures nées d’une telle situation, elle quitta brusquement, un soir, le bal de la cour, se retira chez elle, et, prosternée devant un crucifix, elle pria Dieu avec ardeur. La paix lui fut donnée; et, dès le lendemain, elle put rencontrer avec un cœur tranquille l’homme qui l’avait un moment troublée. Cet homme conçut dès lors pour elle, à la place d’un sentiment coupable, un respect tenant de la vénération.
Ce récit de madame d’Edling se rapporte vraisemblablement à la crise signalée, sans explication, par madame Swetchine elle-même, à l’époque où elle avait dix-neuf ans. Elle a donc connu « ces combats où la vertu triomphe, dan* les déchirements du cœur, » et c’est au moment de cette lutte et de ce triomphe que parait se placer sa conversion, dans le sens le plus profond, dans le sens le plus chrétien de ce mot.
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trouble et de lutte la privait de ce repos de Pâme, suprême condition du bonheur. Deux sentiments la dominaient : la crainte des sectes religieuses, nées du développement de la curiosité intellectuelle; le besoin d’une religion simple dans ses bases , fondée sur une autorité traditionnelle, et essentiellement pratique dans ses résultats. Elle crut satisfaire à ces exigences en s'attachant de toutes ses forces au cuite de ses ancêtres, en se faisant de plus en plus grecque. Mais elle était appelée à voguer vers d’autres rivages. Ses relations avec l’émigration française, avec le comte de Maistre, avec la princesse Alexis Galitzin, l’une des premières conquêtes du catholicisme en Russie, attirèrent fortement son attention sur l’Eglise de Rome. Rome était-elle la gardienne de la vérité et la seule autorité légitime, comme elle l’entendait aftirmer par des bouches aimées et vénérées? Celte question se posa à son intelligence, et bientôt s’imposa tellement à son âme tout entière qu’elle éprouva un besoin impérieux de l’examiner à fond. Dans ce but, elle se relira dans une maison de campagne, située non loin deSaint-Pétersbourg, sur les bords du golfe de Finlande. C’était en juin 1815. Elle désirait ne quitter sa solitude que confirmée dans la foi de ses pères, ou décidée à se joindre à l’Église romaine.
Le 20 juin (calendrier russe) 1 elle communia, selon le rite grec , à la chapelle du château de Peterhof, dans l’intention spéciale d’obtenir de Dieu une direction pour
1 Le 20 juin 1815 est la date donnée dans la Vie, ch. vu, p. 190. Dans le Journal de la conversion , p. 62, le même événement est placé sous la date du 29 juillet 1815.
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le grand parti qu'elle avait à prendre. Le 51 août, elle sentit sa résolution arrêtée, et put écrire : a Je me sens heureuse ; oui, je le suis 4. » Le 27 octobre (8 novembre) elle quitta l’Église grecque et devint membre de l'Église romaine.
Un immense labeur avait précédé ce résultat. Madame Swelchine avait lu toute l’histoire ecclésiastique de Fleury, en 24 volumes, et couvert de ses extraits et de ses remarques 450 pages in-folio. Les luttes du cœur s étaient jointes à ce travail de la pensée. 11 lui était dur d’abandonner l’Église de ses pères, de compromettre ses relations d’amitié, de se mettre en opposition avec sa patrie ; son cœur se serrait à la pensée de rompre l’harmonie « entre les chants qui avaient consacré son enfance et ceux qui endormiraient ses dernières douleurs *. » Mais elle n’avait pas le sentiment de choisir ; le parti qu’elle prenait s’imposait à sa conscience.
Elle devint donc catholique, mais secrètement. Peu de * mois après fut publié le décret d’expulsion des jésuites. C’était un jésuite qui avait reçu sa première confession selon le rite de Rome. A l’instant, elle s’avoua catholique hautement, par honneur, puisqu’il y avait un danger à courir. Elle voulait aussi plaider, dans une liberté sincère, la cause des proscrits, et leur offrir toute la protection qu’elle pouvait accorder.
Peu de temps après, vers la fin de 1816, le général Swetchine et sa femme quitlaient Saint-Pétersbourg et se dirigeaient vers Paris. Le catholicisme de madame Swe-
* Vie, p. uo.
8 Journal de la conversion , p. 7.
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je n’ai rien surtout à objecter. Mais, pour les autres, les publications de M. deFalloux sont l’objet légitime d’une recommandation spéciale. Mon étude, sans être complète, m’a paru suffisante pour me donner le droit de motiver cette recommandation en rappelant qui fut madame Swetchine, en indiquant l’état actuel des publications qui la concernent; et en notant, enfin, les principales questions que soulèvent son existence et son œuvre.
Un des thèmes favoris de notre temps est d’établir que tout est mélangé ici-bas, qu’il y a de l’erreur dans toutes nos vérités, des faiblesses dans toutes nos vertus, d’en déduire que les jugements absolus sur les hommes et sur les choses sont toujours des jugements inexacts, de ne reconnaître que de simples nuances là où la conscience commune signale le contraste de principes contraires, et de conclure enfin que l’opposition entre Terreur et la vérité, entre le bien et le mal, est une de ces superstitions du passé auxquelles doit renoncer la critique intelligente de notre époque. Il est vrai, sans contredit, que le bien et le mal, Terreur et la vérité, se trouvent à l’état de mélange, dans notre condition présente. Mais le mélange est à doses fort inégales et suppose apparemment la diversité des éléments qui le composent. N'en déplaise à nos sceptiques, Terreur commise en passant le niveau sur toutes choses et en acceptant tout, sous prétexte de tout comprendre, est infiniment plus grave que Terreur des jugements absolus contre lesquels ils
se défendent. Il est utile, en tout temps, et particulièrement de nos jours, de signaler, là où elles existent, la prédominance du bien et l’action sanctifiante de la vérité,
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pour réagir contre une défaillance de la pensée qui tend à émousser la conscience et finit par l'éteindre.
Tout ce qui est visible, pour nos yeux, renferme un mélange d’ombre et de lumière : il n’en résulte pas que l’uniformité d’une teinte grise recouvre le monde, et que la croyance à la lumière soit une superstitieuse erreur. Lorsque, à la fin d’une belle journée, le soleil s’abaisse à l’horizon, dans un ciel pur, la plaine, les collines, la première chaîne de nos Alpes revêtent une couleur froide et sombre, tandis que la haute couronne des glaciers étincelle des feux du couchant. 11 y a de la lumière encore sur la plaine morne, puisqu’elle demeure visible ; il y a des ombres sur les neiges éblouissantes. De même, bien qu’il reste des principes de vertu dans les plus grands coupables, et des luttes contre le bien dans les âmes les plus pures, il existe des âmes sombres et des âmes lumineuses. L âme de madame Swctchine a réfléchi distinctement les rayons de la vérité éternelle; c’est pourquoi sa contemplation est salutaire.
Faut-il excuser le caractère tardif de ces pages, pour le compte du recueil qui a bien voulu les recevoir 1 ? Non. 11 ne sera pas question ici de ces préoccupations éphémères que le temps emporte dans son cours rapide, mais des intérêts les plus durables de l’humanité. Dans cet ordre de pensées, lorsqu’il est trop tard pour parler d un livre au bout de quelques mois ou de quelques années, il a toujours été trop tôt pour en entretenir le public.
1 Ces pages ont paru pour la première fois dans la Bibliothèque universelle de Genève, il en a été tiré à part quelques exemplaires, dont aucun n a été mis dans le commerce. Elles sont réimprimées maintenant avec 1 assentiment de la direction du recueil qui les a publiées pour la première fois.
VIE DE MADAME SWETCHINE
Sophie Soymonof, qui devait être madame Swetchine, naquit à Moscou, le 22 novembre 1782. Son père, appelé au palais impérial , en qualité de secrétaire de l’impératrice Galherine, conduisit à Saint-Pétersbourg sa tille encore en bas âge. Sophie manifesta de bonne heure une grande fermeté de caractère, une vive intelligence et un goût prononcé pour l’élude. Ce goût ne semble pas avoir été cultivé dans une direction assez sobre. On nous apprend que Sophie Soymonof, en même temps qu’elle s’occupait de peinture, de musique instrumentale et de chant, apprenait non-seulement les langues modernes, mais le latin, le grec et l’hébreu. La jeune savante avait heureusement une netteté d’esprit et un besoin de profondeur qui ne la laissèrent pas sombrer sur les écueils d’une instruction trop dispersée pour n’êlrc pas forcément superficielle.
En lui apprenant tant de choses, on négligea proba^ blement de lui faire connaître sérieusement « la seule chose nécessaire. » Sophie parait avoir été nourrie dans
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tchinc ne fut point le motif unique de cette résolution. Elle n’avait aucun ennui sérieux à redouter, l’empereur Alexandre, devant être prêt, au besoin, à la couvrir de sa protection. 11 avait, en effet, apprécié les rares qualités de son esprit et de son caractère, et, jusqu’à sa mort, il demeura en correspondance avec elle. On comprend toutefois qu’une Russe devenue catholique, habituée à la conversation du comte de Maistre, et liée avec plusieurs émigrés français, devait éprouver une vive attraction pour la France.
Diverses circonstances vinrent en aide à ce mouvement naturel. On redoutait l’influence que madame Swetchine pouvait acquérir sur l’empereur, et peut-être le lui filon sentir assez pour lui rendre le séjour de la cour désagréable. Enfin, la conduite du gouverneur de Saint- Pétersbourg, à l’époque de l’assassinat de Paul, lui avait créé des ennemis puissants. On organisa contre lui une sorte de conspiration; sa femme en souffrit. Dès 1 805, selon son propre témoignage, elle faisait souvent des rêves d’expatriation.
Tous ces motifs réunis conduisirent madame Swetchine à Paris, mais sans nul projet d’établissement définitif : il ne s’agissait que d’un simple voyage. Les émigrés français, de retour dans leurs foyers, lui firent un excellent accueil, et Paris répondit pleinement à son attente. Aussi elle y revint à la fin de 1818, après avoir passé de nouveau une année en Russie. Il n'était question encore que d’un séjour prolongé, non d’un établissement proprement dit. Elle s’installa pourtant et ouvrit un salon qui devint très-vite, dit M. de Falloux, « l’un des foyers
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les plus recherchés et les plus goûtés de la meilleure compagnie française *. » La vie de Paris jeta dans son cœur des racines si profondes que le souvenir qu’elle en conserva* gâta ses jouissances pendant un voyage de deux ans en Italie. Les cérémonies de la semaine sainte, à Rome, ne lui laissèrent pas une impression satisfaisante. « J'avoue, dit-elle, que si j étais consultée, j’exigerais plus de calme, plus d’ordre dans les solennités religieuses que n’en peut comporter une foule bruyante qui se précipite brusquement d’une chapelle à l’autre, et qui fait céder toutes les convenances aux besoins d’une avide curiosité. Je voudrais aussi que le culte ne réunit que des intelligences soumises, si ce n’est des cœurs vraiment unis, et je vous avoue que cette foule d’étrangers, dédaigneux et moqueurs, m’a fait regretter plus d’une fois qu’un appât quelconque les attirât parmi nous*. »
Au mois d’août 1824, les médecins envoyèrent madame Swelchine aux eaux de Carlsbad. Elle était atteinte d’une maladie de foie dont elle ne guérit jamais; dès 181 4, sa santé avait été sensiblement altérée.
En 1825, elle s’établit définitivement à Paris, qu'elle ne quitta plus, dès lors, que pour des cures aux bains de Vichy, quelques séjours à la campagne, et une rapide excursion en Russie, dont nous aurons à reparler.
Elle eut dès lors deux pairies. Le devoir, les souvenirs, de vives affections, entretenues par des correspon-
1 Vie, clu x, p. 254.
1 Ibi'J., p. 269.
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dances fréquentes, ce sentiment de patriotisme, enfin, qui souvent survit à tout, la rattachaient à la Russie. Jamais elle ne renia, ni devant les hommes, ni dans le secret de son cœur, autant qu’il est possible d'en juger, la grande nation dont Dieu l’avait rendue membre par sa naissance et son éducation. Mais ses goûts, ses prédilections, les entrainements les plus naturels de son cœur étaient pour la France; et pour elle Paris était la France; le cercle de ses relations était Paris; et son salon, rouvert cette fois pour ne plus se fermer jusqu’à sa mort, était le centre et le foyer de toute son existence intellectuelle et sociale. Il suffit de nommer quelques-uns des hommes qui prenaient, le soir, le chemin de sa demeure, à la rue Saint-Dominique, pour comprendre le vif attachement qu’elle conçut pour la société parisienne. Ce sont d’abord MM. de Ronald, Frayssinous, Cuvier, puis MM.de Montalembert, de Tocqueville, Albert de Broglie, Auguste Nicolas, le père Lacordaire, M. de Falloux, enfin, bientôt son fils d’adoption, puis le dépositaire de ses dernières volontés. Une telle société était faite pour satisfaire tous ses goûts, et fournir un précieux aliment à ses habitudes de réflexion et de travail. Aussi continua-t-elle à lire beaucoup, et à écrire, mais sans nulle intention de faire des livres. La pensée de devenir femme-auteur ne parait pas l’avoir jamais abordée. En fait, très-aimée de ses amis, et fort connue dans un cercle de relations assez étendu, elle a vécu volontairement ignorée du grand public. Sa notoriété a la même date que sa mort.
Les termes de salon littéraire exprimeraient mal la nature des réunions de la rue Saint-Dominique, bien que la
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littérature y jouât un grand rôle. Ce n’était pas non plus un salon politique, bien que les événements du jour y fissent fréquemment le sujet des entretiens. C’était avant tout, il faut bien le dire, en bravant une alliance de mots quelque peu inquiétante, c’était un salon religieux. La pensée catholique était le lien le plus apparent des réunions de la rue Saint-Dominique. Tout s’y passait d’ailleurs dans les conditions ordinaires des assemblées du monde, et sans nulle affiche de piété. Une dame russe, transportée à Paris, y recevait la société du faubourg Saint- Germain ; mais cette dame était chrétienne et catholique, et l’était trop sincèrement pour ne pas rester elle-même le soir comme le matin, dans un cercle du monde comme à l'église. Elle agissait donc par la conversation pour amener les âmes à des pensées sérieuses. Elle le faisait naturellement, et par suite avec efficace. Quelque chose en elle invitait à une prompte confiance et lui ouvrait ainsi l’accès des âmes. « Après avoir passé quelques moments seulement avec vous, lui écrivait M. de Tocqueville1, je me suis senti disposé à cette ouverture de cœur à laquelle la longueur du temps et l’expérience seules disposent d’ordinaire. »
Les plus grands services rendus par madame Swetchine resteront probablement ensevelis à jamais dans le mystère de communications confidentielles. Elle parait avoir soutenu et consolé bien des âmes. Mais son influence s’est exercée, un jour, dans des circonstances d’un intérêt général, et sur des hommes dont le rom appartient
1 Lettre du 20 juin 1855.
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à la publicité. A l’époque de la défection de M. de Lamennais, elle a puissamment agi sur Je père Lacordaire et sur M. de Montalembert pour les maintenir dans la voie où ils ont marché dès lors. Selon toutes les probabilités humaines, retenir le père Lacordaire et M. de Montalembert dans le sein de l’Église romaine, était le moyen unique de conserver à la chrétienté ces deux voix éloquentes; l’exemple de M. de Lamennais parle bien haut à cet égard. Madame Swetchine a contribué à ce résultat, et, par là, elle a pris une place légitime dans l’histoire contemporaine.
Son salon, du reste, et les relations qui s’y rattachaient, étaient loin de remplir sa vie. Les devoirs pratiques furent toujours nombreux dans son existence, parce qu’elle le voulut ainsi. A la fille adoptive qu’elle avait élevée succéda auprès d’elle une fille de madame de Nesselrode, à laquelle elle donna aussi des soins maternels. Elle s’occupait avec sollicitude de ses domestiques en France et soignait les intérêts matériels et moraux de ses paysans en Russie, au moyen d’une correspondance fort active. Les pauvres individuellement secourus et les œuvres de charité collective avaient une large part de ses journées.
Elle n’avait aucun des goûts champêtres que développe la vie de la campagne, et qui peuvent rendre pénible le séjour prolongé des villes. Elle cherchait, au besoin, dans la nature des images poétiques, ou le symbole de pensées religieuses, mais la vie pratique des champs était sans attraits pour elle. Rien ne lui manquait donc à Paris; et comme son intelligence, sa conscience et son
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cœur v trouvaient de vives satisfactions, elle aimait Paris d’un amour profond.
En 1854, un ordre de l’empereur, semblable à l’éclat de la foudre au milieu d’une sereine journée d’été, vint remuer son âme dans ses dernières profondeurs : le général Swetchine devait rentrer en Russie. Dans les lettres qu elle écrit à cette occasion, le brisement do son cœur, sa préoccupation de son mari vieux et souffrant, tous ses penchants surmontés par la voix de la conscience, la lutte et la victoire éclatent en accents pleins de grandeur et d’émotion. Elle voyait d’un côté tous ses goûts et toutes ses habitudes, de l’autre son devoir : elle n’hésita pas; il fallait obéir. L’obéissance comportait une tentative dernière pour obtenir l’autorisation de rester en France ; elle partit seule pour solliciter l’empereur de revenir sur sa détermination. Le 45 août 1854 elle quitta Paris; le 49 septembre elle arrivait à Saint- Pétersbourg; le 4 mars 4855 elle était de retour à Paris avec l’autorisation désirée. Ce fut une crise violente dans son existence. Des émotions si vives, un voyage de Russie en France, au cœur de l’hiver, portèrent à sa santé une nouvelle atteinte; elle fut trois mois aux portes de la mort. Elle ne mourut pas, mais, en revenant à la vie, elle ne retrouva pas la santé, perdue depuis si longtemps ; des souffrances habituelles furent aggravées.
Sa vie reprit ensuite son cours, sans nul incident considérable. Le 25 novembre 1850 le général Swetchine termina sa carrière. 11 avait été précédé dans la tombe par mesdames de Nesselrode et d’Edling, les deux prin-
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cipales amies et correspondantes russes de sa femme.
Madame Swetchine trouve dans son veuvage une occasion naturelle de restreindre le nombre de ses relations et d’adopter un genre de vie plus retiré. Les ombres du soir lui faisaient discerner toujours plus clairement l’aube du jour éternel. Elle voulait se préparer à la rencontre de son Dieu, en s’approchant de lui dans la solitude et la prière.
Durant le cours de sa dernière maladie, ses habitudes de réflexion ne l’abandonnèrent pas. D’une main défaillante elle traçait encore des notes sur son carnet, mêlant à des plaintes sur les faiblesses de la chair les témoignages d’une acceptation entière de la volonté divine. Elle fut sujette à des hallucinations : et ces hallucinations, dominées par une raison ferme qui les jugeait, devinrent pour elle un objet d étude psychologique. On rencontre dans les paroles de ces derniers jours, dans ces paroles entrecoupées par la douleur , des mots fins , charmants encore et pleins de présence d’esprit. La fermeté de caractère dont elle avait fait preuve dès sa jeunesse se manifesta, à la fin de son pèlerinage ici-
bas, par une sorte de stoïcisme chrétien, je veux dire
par une acceptation entière transtigurée par l’espérance. Elle dit à l'une de ses amies : « Ne demandez à Dieu pour moi ni un jour de plus, ni une souffrance de moins. » Mais c’était foi entière en la suprême bonté, ce n’était pas dégoût de la vie, car elle dit un peu plus tard : « Si Dieu me laissait la vie, j’en jouirais encore, mais s’il daigne m’appeler à lui, quel autre sentiment puis-je éprouver que celui de la reconnaissance? »
ÉTUDE BIOGRAPHIQUE
Ainsi préparée, l’àmc de madame Swdchine se sépara de son corps mortel. C’était le iO septembre 1857. La défunte avait vécu sur la terre soixante et quinze ans.
ÉCRITS 1)E MADAME SWETCH1NE
M. de Falloux, exécuteur testamentaire de madame Swetehine, n’avait reçu aucune indication sur t’usage à faire des papiers déposés en ses mains. Il était entièrement libre à cet égard ; et une constante souffrance aux yeux lui rendant la lecture et lecriture presque impossibles, il lui fallait des motifs sérieux pour entreprendre de déchiffrer des manuscrits difficiles. 11 a cru que les pensées de sa pieuse amie seraient bienfaisantes pour le public, et cette conviction a imposé à sa conscience, comme un devoir, la série de publications qu’il a entreprises depuis quelques années.
Il a débuté par deux volumes intitulés : Madame Swetchine, sa vie et ses œuvres1. Le premier volume est une biographie rédigée par M. de Falloux, et enrichie de nombreux fragments de lettres. Cette biographie a le caractère d’un témoignage; elle en a toute la simplicité et toute la valeur. L’écrivain a mis tant de soin à s’effa-
1 Cet ouvrage, publié par Auguste Valon, est parvenu, dès 18(51, à sa cinquième édition.
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eer devant son sujet que garder le silence sur son travail serait peut-être la meilleure manière d’entrer dans son sentiment et de lui rendre le plus délicat des hommages. Je ne résiste pas toutefois à la tentation de signaler trèsparticulièrement le récit de la mort de madame Swetchine, contenu dans une lettre au comte de Montalembert, comme un vrai modèle pour des narrations de cette nature. Au témoignage de M. de Falloux, il convient de joindre, comme documents du môme ordre, un article de M. Albert deBroglie, dans la Revue des Deux Mondes , du 15 juin 1861, et une oraison funèbre du père Lacordaire.
Les Œuvres de madame Swetchine, formant le volume joint à sa vie, sont des pensées détachées et des fragments. L’état de la santé de M. de Falloux l'a obligé ù se faire aider pour choisir les manuscrits et les mettre au net. Il a Voulu faire connaître au public ses collaborateurs ; les nommer sera donc suivre ses intentions, et signaler en môme temps quelques-uns des hommes qui gardent avec le plus de vivacité la mémoire de madame Swetchine, Ce sont l’abbé de Cazalès, le comte Jules de Bertou, les comtes Paul et Albert de Rességuier, le prince Augustin Galitzin.
Dans le volume des Œuvres , deux morceaux méritent surtout l’attention : un écrit sur la vieillesse et un traité de la résignation.
L’écrit sur la vieillesse n’a pas de plan bien dessiné, et la rédaction n’est pas achevée, mais l’unité d’un môme sentiment en relie toutes les parties : la vie est faite pour être montée et non pour être descendue ; elle est belle
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jusqu’au bout pour l’àme chrétienne. La vieillesse, telle qu’elle doit être, n’est pas seulement pour l’auteur ce « soir d’un beau jour, » célébré par la Fontaine, c’est la lumière croissante de l'aube de l’éternité, dont les purs rayons dissipent les ténèbres de la vie présente. « De tous les âges de la vie, la vieillesse est celui où la condamnation qui pèse sur l’homme est le plus sensible; l’ombre projetée par la mort s’étend sur la fin de la vie. Mais la mort a été rachetée comme le reste ; la vieillesse est le point du milieu : nuit d’un côté, aube de l’autre ; la mort rachetée laisse déjà pénétrer les rayons de la vraie vie, et les derniers crépuscules sont plus voisins que tous les autres des clartés immortelles1. »
Les pensées de l’écrit sur la vieillesse ont paru à M. Sainte-Beuve s’éloigner du sens commun. Il en est bien ainsi, dans une certaine acception des mots. Aussi ces pensées ont eu le privilège de consoler des âmes auxquelles ce sens commun qui ne veut jamais regarder au delà des horizons de la terre, n’apportait que tristesse et découragement.
La comparaison des pages de madame Swetchine avec l’écrit célèbre de Cicéron sur la vieillesse offrirait une étude pleine d’intérêt. Cettcétude soulèverait des questioms de premier ordre touchant l’influence des croyances religieuses sur l’état des âmes et l’appréciation des phases diverses de la vie.
Le traité sur la résignation, comparé aux documents de la philosophie stoïcienne offrirait la matière d’une
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élude analogue. Ce traité est un manuscrit inachevé, souvent tracé au crayon. Le terme résignation est loin d’exprimer son contenu. Il trouverait un titre plus exact dans les mots inscrits en tête d’un petit livre de saint Bonaventure, Itinéraire de l'âme s'avançant vers Dieu. On y suit la transformation graduelle de la douleur, acceptée d’abord, puis librement voulue et changée enfin en joie triomphante par la certitude que toutes choses ensemble contribuent au bien de ceux qui aiment Dieu. C’est la même pensée précisément qu’Arv Scheffer a déposée sur la toile, avec tant d’élévation et de puissance, dans l’un de ses derniers tableaux : Les douleurs de la terre. Les pages sur la résignation me semblent les plus élevées entre celles qu’a écrites madame Swetchine. Elles suffiraient seules à fixer bien haut la valeur de sa pensée religieuse et de son talent littéraire.
Les publications de M. de Falloux ont continué par deux volumes de lettres1. L’impression de lettres confidentielles, immédiatement après la mort des écrivains, est acceptée par un usage contemporain dont je ne discuterai pas ici la valeur. Nous ne possédons point encore, etloindelà, loutelacorrespondancedemadameSwetchine. On a le droit de désirer particulièrement celles qu’elle soulintavecle pèreLacordaire, avec l’empereur Alexandre et avec M. de Falloux lui-même.
Les deux volumes publiés renferment deux classes de documents. Des lettres adressées en France et d’autres dirigées en Russie*. Entre ces dernières, celles à la prin-
1 Paris, Yaton, 1802.
* Voici la liste des correspondants de madame Swelchine : madame
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cesse Galilzin se font remarquer par la hauteur des pensées et la profondeur des senliments; celles à la comtesse Edling ont le double mérite de nous initier aux pensées de madame Swetchine, dans la première partie de sa vie, et de montrer ensuite, dans la diversité des communions religieuses, la continuation d’une amitié fondée sur la piété. En passant des lettres adressées à madame Edling à celles qui portent le nom de madame de Nesselrode, le ton change d’une manière assez sensible : la politique et les affaires de la vie courante prennent une place plus considérable.
Aucune des lettres publiées ne date de l’époque où madame Swetchine quitta l’Église grecque, et celte crise de sa vie n’était éclairée que d’une demi-lumière, lorsque M. deFalloux a découvert tardivement, dans un carton réservé pour un dernier examen, et sous une enveloppe qui dissimulait son existence, un écrit spécialement relatif à cet événement. Cet écrit vient de paraître sous le titre de Journal de la conversion. Il forme le début d’ur volume dont le reste se compose de fragments religieux et de prières. Ce volume offre encore à tous une moisson abondante de pensées heureuses et de sentiments élevés ; mais, dans son ensemble, il porte, plus que les autres
Roxandre Stourdza, comtesse Edling, madame la comtesse de Nesselrode, M. Édouard Turquetv, madame la princesse Alexis Galitzin, madame la duchesse de la Rochefoucauld, M. Louis Moreau, madame la marquise de Lillers, M. le vicomte Armand de Melun, madame la comtesse de Gontaut- Biron, M. Yermolof, madame la duchesse de Rauzan, M. le comte d'Esgripnv. le R. P. Gagarin, madame la comtesse de Mesnard, le prince Augustin Galitzin, madame Craven, madame la princesse de Sayn-Willgenstein, madame la duchesse d'Hamihon.
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documents précédemment publiés, le cachet spécial du catholicisme romain.
Tels sont les volumes édités parM. deFalloux. L’accueil que leur a fait la presse européenne, offrirait la matière d’une curieuse étude. En observant l’impression produite par l’apparition d’une figure aussi résolûment chrétienne, dans le domaine de *la publicité courante, on pourrait recueillir de hauts enseignements, et lire assez profondément dans l’àme de quelques-uns des chefs du journalisme contemporain.
Si j’avais à tenter une appréciation littéraire de pages qui ne furent jamais écrites en vue de la publicité, je commencerais par y relever quelques défauts. La prose de madame Swetehine tombe parfois dans la subtilité et la recherche. C’est, par exemple, une pensée excellente que d’inviter l’esprit humain à. se circonscrire, pour atteindre la profondeur; mais le comparer sous ce rapport au puits artésien qui « interroge la terre sur un seul point » et en extrait une masse d’eau1, sent un peu la prétention,
Et ce n'est point ainsi que parle la nature.
Il arrive même, en de rares occasions, qu’une sorte de raffinement de mauvais goût vient altérer le sérieux de la pensée religieuse. Je n’aime pas, par exemple, entendre dire que, dans un événement, on ne discerne pas seulement le doigt de Dieu, « mais bien les quatre doigls et le pouce2. » Je n’aime pas non plus à rencontrer cette
1 lettres, 1. 1, p. 419.
9 Ibid., p. 576.
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phrase : « Il y a (les temps où l’on dirait que Dieu pêche à la ligne, et que le diable fait les coups de filet1. » Ce sont là, je le sais, des échos du salon de la rue Saint-Dominique, et non l'expression directe de la pensée de madame Swetchine. Mais elle aurait mieux fait de ne pas s’approprier, en quelque mesure, en les reproduisant, des phrases dépourvues au plus haut point de la gravité J nécessaire à l’expression des pensées religieuses.
Cette part faite aux reproches légitimes, il serait facile d’indiquer les mérites de pensées délicates, en môme temps que profondes, relevées par le charme d’une expression souvent heureuse, et quelquefois exquise. Les amateurs de morceaux choisis et de pensées détachées trouveraient partout, dans les volumes publiés par M. de Falloux, une mine abondante à exploiter. On pourrait en extraire un assez fort cahier digne de rester tout entier dans la mémoire des gens de goût. Je ne cite rien, parce que je serais facilement entraîné à citer trop, et que le point de vue littéraire n’est pas ici le mien. Aborder madame Swetchine par ce côté, la comparer à madame de Sévigné, par exemple, c’est lui faire tort, et se mettre sur un chemin où l’on ne rencontre pas les grands côtés de son œuvre et de sa vie. Je laisse donc à l’écart ce qui concerne l’art de bien dire, pour m’attacher à ce qui peut fournir des lumières sur l’art de bien penser et de bien
laire.
1 Œuvres , p. 135.