‹ Le professeur Diodati notice biographiqueChapitre 22 sur 44 · TB A · texte numérisé non relu

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écrit : « Je ne crains qu’une seule chose, c’est qu’on ne favorise trop tout ce que j’aime... Je voudrais pour la religion ce que les économistes demandent pour le commerce, qu’on laissât faire sans trop s’en mêler*.» Ces pensées s’éloignent certainement beaucoup du courant de l’opinion qui tendait à la restauration d'une France officiellement catholique. Voici encore des phrases qu’on croirait extraites des œuvres de Vinet : « Plus une religion est nationale, moins elle est vraie. — La vérité éternelle ne demande de nous que la sincérité, et n’a besoin pour s’étendre sur le monde que de la liberté. Des expériences locales, variables, pourront faire craindre quelque témérité dans cette assertion, mais dans la continuité de son action, ce principe portera des fruits bien supérieurs 6

* ï.eltres, t. I, p. 29 J.

* Vie. p. 527.

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tout ce que la peur, la contrainte et la ruse auraient pu produire1. »

La première des questions politiques, pour madame Swetchine, était sans doute celle des relations du pouvoir civil avec l’ordre religieux. On voit combien elle est libre, à cet égard, de toute influence passivement subie. L’indépendance de ses jugements en fait la valeur, et ses lettres sont bonnes à consulter pour l’histoire de la France contemporaine.

Si sa pensée politique est parfaitement indépendante, elle n’est pas parfaitement fixe en ce qui touche à l’ordre purement temporel ; et Joseph de Maistre, à moins qu’il n’eût changé, n’aurait probablement pas approuvé toutes les paroles échangées par son amie avecM. de Tocqueville et le père Lacordaire. L’étude de ces variations serait intéressante à suivre ; mais un intérêt d’un ordre plus relevé s’attache à la manière dont madame Swetchine a compris le devoir politique. Ses pensées à cet égard sont si loin des pensées communes de notre siècle qu’on ne peut en acquérir l’intelligence qu’avec un peu d’attention et de bonne volonté.

Sa morale politique est celle de Socrate, complétée par le christianisme. Elle voit dans le fait delà naissance l’expression d’un décret divin. Née Russe, elle doit une obéissance absolue à l’ordre établi dans le pays où la Providence l’a placée ; les décrets de l’empereur sont pour elle l’expression de la volonté de Dieu à son égard, dans tout le domaine des affaires temporelles. Devenue catho-

* Méditation* cl prières , p. 141 el 143.

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lique et habitant Paris, elle pouvait se libérer de toute dépendance à l’égard de son pays natal; il suffisait pour cela de réaliser ses biens et de les transporter en France. Elle ne crut pas avoir le droit de le faire. Non-seulement elle conserva ses terres, mais elle laissa ses valeurs mobilières à Saint-Pétersbourg : « J’aurais, écrit-elle, une sorte d’éloignement à transporter ici (à Paris) mon peu d’argent; j’aime autant que la dépendance où je suis de mon pays soit entière, et ne me mette aucunement en garde contre rien de ce qui pourrait venir de lui.1 » Elle n’habitait hors de Russie que par l’autorisation de l’empereur; et dans le cas où cette autorisation serait révoquée, elle ne voulait pas, en mettant ses intérêts à l’abri, poser un grain dans la balance, du côté de la tentation de désobéir.

Cette obéissance acceptée comme un devoir sacré, avait une limite : l’obéissance à Dieu, et à Dieu seul, dans l’ordre de la conscience. Un Russe n’a pas le droit civil de changer de communion ; ce droit madame Swetchine l’avait pris. C’est ainsi qu elle avait fait les parts delà soumission et de l’indépendance. Sa théorie fut mise à l’épreuve, comme on l’a vu, à l'époque où le général Swetchine fut sommé de rentrer en Russie. Elle évita l’écueil ainsi dressé devant ses pas. L’empereur n’était pas le le maître de sa conscience; mais il était le maître de l’envoyer en exil, au fond de quelque province, et si elle était appelée à subir douloureusement, dans ses goûts et ses intérêts, les conséquences de son changement de culte,

* Lettres , 1. 1, p. 3t‘2.

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telle n’avait pas le droit de se soustraire à cette épreuve. Ces vues, sans doute, peuvent être discutées; mais dans un siècle qui oscille de la révolution au despotisme, n’estil pas salutaire pour tous de méditer sur cet exemple où se montrent la liberté exemple de révolte et l’obéissance pure de servitude?

La pensée de Dieu est tout le fondement de cette morale politique : Dieu réclame l’obéissance dans l’ordre civil, et la liberté dans l’ordre spirituel. L’intérêt religieux était, en effet, l’intérêt suprême de madame Sxvetchine, et c’est cette face de son développement qui doit nous occuper, sans plus de retard.

La conversion (je prends ce terme au sens étymologique et neutre), la conversion au catholicisme est le fait le plus apparent de l’existence qui fait l’objet de notre élude. On sait que J. J. Rousseau blûme absolument tout changement de culte. Ses théories religieuses et de tristes souvenirs personnels se réunissaient pour l’amener à ce résultat. Le monde juge comme J. J. Rousseau ; il n’aime pas les conversions; il leur soupçonne volontiers des motifs intéressés et se débarasse ainsi d’un fait parfois gênant pour la conscience de ceux qui le prendraient au sérieux. Le sentiment national vient à l’appui de cette disposition. Un Anglais devenant catholique, un Français passant au protestantisme, un Russe cessant d'être Grec, s’exposent à un reproche qui ressemble à celui d’un crime de haute trahison envers l’État. Il ne faut donc pas trop s'étonner qu’une dame russe ait consacré à madame Swetchine, dans le Messager russe de Moscou (avril 1860), un article si malveillant que le rédacteur de

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cette Revue ne l’a publié qu’en prenant expressément ses réserves. Les tendances sceptiques viennent ajouter leur poids aux sentiments nationaux pour jeter de la défaveur sur le passage d’une Eglise à une autre. Rien de plus naïf aux yeux d’un vrai sceptique, rien de plus irritant pour un sceptique de position, mal assuré de son doute, que l’acte d’une personne humaine sacrifiant à une foi positive ses intérêts, et peut-être ses affections. Les conversions sont donc discréditées et jugées sévèrement dans le monde, à moins qu’il ne s’agisse d’occuper un trône, ou d’épouser une fille de sang royal, cas pour lesquels on parait admettre une exception. Et cependant, si un tel acte est sérieux, pur de passion et d’intérêt, exempt de légèreté et de précipitation, s’il constitue un sacrifice réel, c’est un acte de vertu dans la plus haute acception du mot, et tous les hommes sérieux, quelles que soient d’ailleurs leurs convictions, devraient y reconnaître un des faits dans lesquels la dignité humaine se révèle avec le plus d’éclat.

Tel est le jugement à porter sur la conversion de madame Swetchine. Son changement de culte fut le résultat de longues et patientes études, et l'occasion d’une lutte, à la suite de laquelle ses souvenirs, ses habitudes, ses liens d’affections, ses sentiments nationaux furent dominés par la voix de sa conscience. Le comte Joseph de Maistre, la princesse Galitzin, d’autres personnes encore eurent certainement de l’influence sur elle, mois cette influence eut pour effet d’agir sur ses idées et non de dominer sa volonté. Elle chercha, elle étudia, elle réfléchit, elle pria, elle examina, et, ainsi qu’elle l’observe

io ÉTUDE BIOGRAPHIQUE.

elle-même, ce fut en suivant une marche protestante qu elle aboutit au catholicisme.

Pour apprécier sainement un fait qui a été, si je ne me trompe, l’objet de maint jugement superficiel, il importe de constater que madame Swelchine était chrétienne et pieuse avant le moment où elle devint catholique. Son attachement aux vérités de la foi et son entrée dans l'Église de Rome n’ont pas la môme date. Elle signale elle-môme, nous l'avons vu, à l’ügc de dix-neuf ans, c'est-à-dire en 1801, une crise religieuse profonde et durable dans ses résultats, qui décida de la direction du reste de sa vie. Dans un recueil de pensées intitulé Airelles *, daté de 1811, on rencontre des phrases comme celles-ci :

« Qu’est-ce que se résigner? C’est mettre Dieu entre la douleur et soi. * »

« C’est par pitié pour les riches qu’il y a des pauvres. L’aumône n’est que la vie matérielle des uns ; elle est la vie ou plutôt une partie de la vie spirituelle des autres. 5 »

« L’orgueil de l’esprit est moins révolté des obscurités de la foi que de l’autorité qu’elle revêt.1 * * 4 »

On lit dans des lettres de 1815 :

« C’est le temps qui est l’ennui de ceux qui sentent et qui aiment : l’éternité est leur asile. »

« Il me semble saisir les intentions de Dieu sur moi,

1 Airelle est le nom d'une fleur du nord de l’Europe.

* Airelle XIV.

5 Id. CXllI.

♦ Id. CXIX.

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me sentir sous son influence et marcher dans la route que sa miséricorde elle-même m'a frayée. Une disposition semblable n’est-elle pas déjà par elle-même le plus grand des bienfaits? Combien vous avez raison de ne vouloir que ce que Dieu veut !.... Il est bon de ne dépendre que de l’Être qui fait tout, et si quelque chose pouvait rendre la créature humaine plus misérable qu’elle n’est, ce serait un degré d'indépendance de plus *. »

Il serait facile de multiplier ces citations. On peut suivre dans tous les écrits de madame Swetchine, avant 1815, la trace et l’action d’une croyance religieuse positive et d’un sentiment de piété vraie. Elle se fit catholique, non pour devenir chrétienne, mais pour rester chrétienne en sûreté, l’Église de Rome lui semblant le boulevard nécessaire au maintien, à la défense et au développement de sa foi. Son travail fut surtout la comparaison de l’Église grecque et de l’Église romaine. Elle ne fit pas entrer l’incrédulité en ligne de compte, et le protestantisme fixa peu son attention : elle ne savait y voir que le principe de divisions sans fin et l'anéantissement progressif de l’Évangile, par le triomphe du rationalisme. Les motifs qui déterminèrent son choix paraissent avoir été les suivants ; je les rapporte en historien.

Les annales de l’Église, sérieusement étudiées, ne justifient pas les prétentions des auteurs du schisme d’Orient.

1/union de l’empire et du sacerdoce existant plus

* Vie, p. 107 à 109.

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ou moins, en fait, dans la personne de l'empereur de Russie, compromet l’indépendance de l’ordre spirituel.

L’Église romaine a seule un tribunal, et un tribunal est nécessaire pour terminer les disputes et fixer le dogme.

Rome possédant une autorité vivante, organe de son développement, conserve les bases de la foi et innove dans la forme de ses manifestations. Elle représente ainsi et l’immobile éternité et le temps, ce grand novateur, tandis que l’immobilité absolue dont l’Église grecque se glorifie est la stagnation de la mort.

Madame Swelchine devint donc catholique. Dans une étude de sa vie, il y aurait un chapitre à faire sur « les choses qui peuvent arrêter les protestants. » On y noterait : son attachement un peu passionné pour la chapelle installée dans sa demeure ; quelques pratiques, celle du chapelet, par exemple, Remploi du mot et de l’idée du mérite. 11 faudrait v noter aussi sa doctrine sur

le conseil et le précepte. Elle reconnaît, et c’est une des vues auxquelles elle revient souvent , deux degrés de sainteté pour les chrétiens; l’accomplissement des devoirs obligatoires pour tous, et l'état des âmes privilégiées qui entendent un appel intérieur à une plus haute perfection. Cette manière de voir n’est pas admise, en théorie du moins, parla généralité des protestants. Je ne suis pas éloigné de penser qu’elle renferme un élément de vérité ; mais les développements donnés parmadame Swetchine à cette conception des degrés de la vie spirituelle me font l’effet d'une vérité altérée, et paraissent difti-

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ciles à concilier, soit avec la parole évangélique, soit avec les données d’une saine philosophie.

Le chapitre « des choses qui peuvent arrêter les protestants » serait, du reste, pour un esprit impartial, de peu d’importance à côté des autres. Le sentiment religieux de madame Swetchine se manifeste habituellement à une hauteur d’où les barrières et les lignes de démarcation s abaissent, presque au point de s’effacer. Elle appartient à la chrétienté tout entière. « Oui, le contact d'une telle âme fait du bien, » disait naguère un écrivain de la Suisse française, dans un recueil essentiellement protestant 4, « il s’en exhale je ne sais quel souille vivifiant qui pénètre et réchauffe, on respire à l’aise dans celte saine atmosphère, on s’y éprend de sainteté et le ciel parait plus près. »

Le christianisme de madame Swetchine, pris ù ce point d’élévation qui domine les controverses confessionnelles (et c'est dans ces régions qu’il se maintient à l’ordinaire), offrirait la matière d’une étude sérieusement utile. Le dogme parait peu dans sa correspondance, il laisse la place à l’expression des sentiments d’un cœur pieux ; mais le dogme est nettement formulé dans ses autres écrits ; on y rencontre des vues précises sur la chute, sur l’homme-Dieu, sur la restauration des âmes. Il serait facile d’en tirer une belle et solide exposition de la vérité chrétienne, comprise dans son organisme vivant, et suivie dans ses conséquences. On y recueil-

1 François Dumur, dans le Chrétien évangélique, revue religieuse de la Suisse romande, 25 juillet 1865.

il ÉTUDE BIOGRAPHIQUE.

lerait aussi plus d’une pensée dont les apologisies pourraient tirer grand parti.

Madame Swetchine a très-bien vu que le dogme est le fondement de la vie, mais que c’est un fondement inutile et mort si l’édifice n’est pas construit. Elle comprend que la foi n’est efficace que si elle produit les œuvres, et que la première des œuvres, la racine de toutes les autres, est la transformation du cœur. « 11 n’y a, dit-elle, qu’une chose plus importante que ce qu’on fait, c’est ce qu’on devient l. »

Qu’est-elle devenue elle-même? Comment s’est développée dans son âme cette vie spirituelle dont elle reconnaissait si hautement les droits? C’est la question à laquelle je voudrais répondre.

La piété de madame Swetchine grandissait entre des écueils menaçants. Elle était d’abord une convertie, et les convertis risquent de tomber dans un zèle amer ; il leur arrive de manquer de charité, sous prétexte de christianisme, et de se montrer peu aimables envers leurs anciens coreligionnaires. Nous n’avons pas à noter des traces de ce défaut. Comme elle resta fidèle à son empereur, madame Swetchine resta fidèle à ses amies de Russie ; son changement de culte ne se traduisit pas en éloignement pour les relations de sa jeunesse *. Ce

• Vie, p. 450.

- Madame d'Edling vint à Paris dans l’hiver de 1839 à 1810. En décembre 1839, eile reconnaît que madame Swetchine o dévie un peu pour elle de la ligne si roide qu elle suit. » En janvier 1810, « elle remercie Dieu de tout son cœur » de ce que l’expression de ses sentiments chrétiens a été comprise par son amie et sa société. Ces faits, constatés par des lettres manuscrites dont je dois la communication à mon honorable ami, M. Charles Eynard, sont un complément nécessaire aux souvenirs de la

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qui est plus encore, en quittant son Église elle sut ne pas la méconnaître et la maudire. « Son respect resta inviolable jusque dans sa défection1. » Elle avait, avec des principes très-arrêtés, un esprit ouvert et un cœur libre. Rien ne ressemble moins au fanatisme que ses dispositions. Je n’en voudrais pour preuve que ces mots trouvés dans des notes intimes, écrites l’année qui précéda sa mort. « Dieu bénit l’homme, non pour avoir trouvé, mais pour avoir cherché*. «Faire de la bonne foi le principe des bénédictions accordées à la foi, est assurément tout le contraire du fanatisme.

Si la situation des convertis a ses écueils, celle des personnes faisant profession ouverte de piété a aussi les siens. On peut se concentrer dans les actes de la dévotion , au détriment de ses premiers devoirs ; on peut chercher bien loin des pauvres à secourir, et négliger les soins que réclament les propres membres de sa famille. Ainsi se forment les saints de la mauvaise espèce, et ici encore madame Swetchine est à l’abri de tout reproche. Elle a écrit : « Je veux bien qu’on soit un saint , mais je veux qu’on soit d’abord et superlativement un honnête homme5, » et elle aurait fort approuvé, sans doute, cette pensée de l’abbé d’Olivet : « Assurément les vertus de

conversation de madame d'Edling imprimés par M. Sainte-Beuve dans son article sur madame Swetchine. II ne faut pas prendre un nuage passager pour une mésintelligence durable.

C’est par erreur que la date du séjour de madame d’Edling à Paris est fixée à 1842 dans le premier volume des Lettres de madame Swetchine, p. 225.

1 Journal de la conversion , p. 62.

* Vie, p. 460.

5 Œuvres, p. 87.

i6 ‘ . - ÉTüDE BIOGRAPHIQUE.

Socrate ne peuvent nous suffire ; mais commençons par les avoir *. » Non-seulement elle ne négligea pas ses devoirs naturels, mais elle les multiplia volontairement. Aux soins que réclamait son mari, qu elle entoura d’une amicale et respectueuse sollicitude, elle joignit les soins qu’elle donna à sa fille adoptive, puis à la jeune de Ncsselrode; elle s’occupa activement, comme on l’a vu, de ses domestiques à Paris, et de ses serfs en Russie. Ce qu’elle fit pour des pauvres inconnus et désœuvrés publiques de bienfaisance n’empiéta pas sur le cercle de ces devoirs ordinaires qui doivent toujours demeurer les premiers et les plus sacrés de tous. Sa religion n’était pas le développement exclusif d’une des faces de son âme. Posée, comme cela se doit, sur la base large du devoir, loin de mutiler sa vie elle l’étendait en la sanctifiant.

Dans cette voie, un écueil évité risquait de la jeter sur un autre. Par suite de son éducation, de ses goûts, des habitudes et des désirs de son mari, madame Swetchino présidait un salon ouvert à la société parisienne. Elle avait sans doute le sentiment que ce salon pouvait être, comme il l'a été, le foyer d’une influence bienfaisante, et ne songea pas à le fermer, par scrupule de dévotion. Là était le péril, car la vie du grand monde ne se concilie pas sans efforts avec une vie chrétienne.

Un sophisme assez répandu affirme l’indifférence morale des circonstances extérieures, par la raison que les vraies sources du mal sont dans le cœur humain et non dans les choses du dehors. On part de là quelquefois pour

1 Pensées de Cicéron, préface.

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légitimer une mondanité complète et imposer silence à d'incommodes scrupules. En laissant les sophismes de côté, on doit reconnaître que les situations extérieures ont une grande inlluence sur le développement de la vie religieuse, et que les situations les plus élevées selon le monde sont au nombre des plus périlleuses. Je n’entends pas attaquer les distinctions sociales légitimes et leurs conséquences nécessaires. Je serais prêt à les défendre, au besoin, contre un blâme qui n’est souvent qu’une convoitise déguisée. Combien de niveleurs de bas étage, dont on peut affirmer, et parfois sans crainte d’erreur, que, placés dans des circonstances propices, ils seraient devenus, selon leur sexe, ou les plus hautains des gentilshommes, ou les plus sottement fières des grandes dames. Mais la légitimité d’un fait n’en exclut pas les dangers, et la vie du grand monde offre pour le chrétien des écueils caractérisés. Il est difficile d’oublier que Jésus-Christ a paru, au milieu des hommes, dans la condition des pauvres, et que les apôtres n’appartenaient pas à la bonne compagnie de Jérusalem.

Au nombre des positions périlleuses pour la piété, celle d’une dame de haut rang, présidant l’un des salons les plus distingués du faubourg Saint-Germain, n’est pas sans doute une des moins difficiles. On pouvait en avoir le sentiment lorsqu’on arrivait chez madame Swetchine. C’était une femme chrétienne. « On ne l’eût pas cru peutêtre, en entrant dans sa demeure. Des tableaux de grands maîtres, des candélabres éblouissants, des vases précieux, des livres enfermés sous des cristaux richement encadrés, des fleurs et des tentures, tout cet ensemble suggérait •'

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l’idée d’une magnificence coûteuse peu compatible avec l’amour secret des malheureux1 » et les exigences d’une ( vie sincèrement chrétienne. Des primeurs de grand prix ; servies sur sa table faisaient naître les mômes pensées. Son salon, enfin, réunissait une société brillante, une partie de l’élite de l’aristocratie française.

Là surtout devait être le danger pour elle et pour ses visiteurs. 11 est peu de tentations plus graves, et en môme temps plus subtiles, que le goût de la distinction en toutes choses ; et tous les genres de distinction se trouvaient ensemble dans le salon de madame Swetchine. Je le dirai, au risque de faire une confession naïve, je n’aurais pas abordé sans quelque mélange de crainte ce salon où se rencontraient ensemble la richesse, luxe de la matière; l’élégance, luxe du goût; la position sociale, luxe de la vanité, et la supériorité de la pensée, luxe de l’intelligence. A la vérité, la piété rayonnait au sommet de toutes ces choses; mais il est une piété dépourvue de racines profondes qui fleurit au-dessus des goûts naturels et les embellit sans les transformer, sans mettre l’âme dans les voies du renoncement et du sacrifice. En quittant l’hôtel de la rue Saint-Dominique, j’aurais senti le besoin d’éprouver le litre et la valeur des impressions religieuses que j’aurais pu y recevoir, j'aurais voulu gagner quelque pauvre demeure, m’asseoira l’humble foyer d’une famille chrétienne, et savoir si, dans des circonstances communes, vulgaires aux yeux du monde, la piété aurait gardé pour moi le môme parfum et la môme saveur.

1 Oraison funèbre par le père La corda ire.

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Madame Swetchine parait avoir traversé les graves écueils de la vie du monde, non sans les avoir touchés, mais sans y avoir échoué. Dans sa demeure qu’on nous dépeint somptueuse, elle fut toujours dure à elle-même. Son lit, son fauteuil, son costume étaient la simplicité même. Longtemps avant sa mort, elle n’eut plus de voiture; elle quitta ses bijoux et orna de ses pierreries les vases sacrés de sa chapelle *. A la fin de sa vie, elle parut sentir le contraste entre ses principes et l’apparence de son salon ; elle éteignit beaucoup de ses bougies et prit un genre de vie de plus en plus retiré. Sa piété n’était pas un vain étalage. « Je ne sais, écrivait après sa mort M. de Tocqueville, si j’ai jamais rencontré dans ma vie de vertu plus vraie, et par conséquent plus grande *. »

Cette véracité de vertu se montre surtout en ce que jamais les idées du monde n’étouffèrent chez elle un sentiment profond de l’égalité des hommes devant Dieu. Une grande dame, si sa position l’y appelle, peut avoir ses pauvres comme elle a ses gens et ses chevaux. Madame Swetchine aimait vraiment les malheureux. M. de Falloux a recueilli à cet égard des traits et des témoignages fort touchants5. J en cite un seul. La personne qui logeaitet soignait madame Swetchine à Vichy, s’écria en apprenant sa mort : « Plus on était malheureux, plus

* La chapelle de madame Swetchine a été transportée à l’hôtel de Luynes. où elle est pieusement conservée par madame la duchesse de Chevreuse.

* Lettre à madame de Circourt, du 24 septembre 1857.

5 Voir en particulier l’histoire de Parisse, jeune sourde-muette (UfV, p. 4U3-, et le témoignage de Cloppet, valet de chambre de madame Swetchine [Vie, p. 39C).

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