‹ Le professeur Diodati notice biographiqueChapitre 24 sur 44 · QUELQUES MOTS · texte numérisé non relu

QUELQUES MOTS

SLR LA

ET

DE MADAME SWETCIilNE

« L’impression de lettres confidentielles, immédiate- « ment après la mort des écrivains, est acceptée par un « usage contemporain dont je ne discuterai pas ici la « valeur. » J’écrivais cette phrase à l’occasion de la publication de deux volumes de lettres de madame Swetchine, dans le travail dont j’offre aujourd’hui au lecteur le modeste complément. Je suis obligé de la reproduire ici, à décharge de conscience. Il y aurait beaucoup à dire sur une coutume qui permet aux uns de mettre en circulation, sans nul délai, de hautes pensées et de nobles sentiments, mais qui permet à d’autres de satisfaire une curiosité malsaine et le goût de l’indiscrétion. L’abus devrait-il faire proscrire l’usage? L’usage en lui-même

n’est-il point abusif quelque peu ? Je ne discute pas ; j’avais besoin de poser la question. Je la pose avec d’autant plus de liberté que, une fois mon scrupule exposé, il ne me reste qu’à remercier cordialement M. de Falloux du don excellent qu’il vient de faire au public.

Ce nouveau volume trompe un peu, eh un sens, l’attente qu’éveille son titre, car les lettres de madame Swetcbine y sont très-rares; mais, sous d’autres rapports, il remplit ou même dépasse cette attente. Renseignements précieux sur l’histoire des faits et des idées, intérêt vif et soutenu, pour ceux du moins qui ont connu les choses et les personnes dont il s’agit, charme littéraire, haute saveur morale : tout s’y trouve, et le public a bien montré qu’il sentait ces divers mérites.

Du reste, si les lettres de madame Swetcbine, dont la plupart ont été perdues, figurent peu dans ce livre, madame Swetchine elle-même y est partout présente par son influence. Amie fidèle, sage conseillère, Ame ferme et pieuse, elle se montre telle que nous avons appris à la connaître et à l’aimer. Son image garde tous ses traits; mais cette image grandit encore. L’influence qu’elle a exercée sur Lacordaire, est mise en vive lumière. Son action, au moment de l’affaire Lamennais, a bien été décisive. Je dois insister sur mes affirmations à cet égard parce qu elles ont été contestées. Dans un article plein de bienveillance, inséré dans l 'Union de l'Ouest (24 janvier 1864), M. Marin de Livonnière écrivait : «Madame « Swetcbine n’eut aucun effort à faire pour retenir l'abbé « Lacordaire dans le sein de l’Église. Ici M. Naville se « trompe très-certainement. » Si je persévère dans mon

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erreur, il me semble que je puis maintenant réclamer le bénéfice des circonstances atténuantes. Le 15 décembre 1855, l’abbé Lacordaire écrit : « Vous m’êtes apparue « entre ces deux positions si différentes de ma vie « (avant et après l’affaire Lamennais) comme apparaît u l ange du Seigneur à une âme qui flotte entre la vie et « la mort, entre la terre et le ciel. » 11 écrit de nouveau le 15 septembre 1855 : « Après trois ans, j’étais tranquille « ayant repris le cours naturel de ma vie, ayant vaincu « par la grâce de Dieu cette destinée terrible où la « mienne était confondue. Et vous m’apparaissez à l’ori- « gine de cette victoire comme la première goutte d’eau « qui m’eût rafraîchi l’âme, comme le premier zéphyr « qui eût essayé de relever doucement ma tête. » 11 écrit enfin, le 25 décembre 1842 : « Comment oublierais-je « que vous me fûtes donnée, il y a dix ans, à cette époque « douloureuse où en me séparant le premier d’un homme « encore plein de gloire, je perdais en le perdant tous les « appuis dont j’avais besoin. Vous avez été dans les « mains de Dieu pour mon âme, comme les rayons du « soleil qui tombent au printemps sur le front du pauvre « et le consolent des duretés de l’hiver. » Celte dernière citation ne parle que d’appui et de consolation ; mais les deux premières me paraissent significatives. Si on n’admet pas que Lacordaire eut peur de suivre pour son compte la destinée de Lamennais, et de quitter et l'Église catholique et la foi chrétienne, que signifient cette victoire sur une destinée terrible, et l’apparition d’un ange du Seigneur à une âme qui flotte entre la vie et la mort, entre la terre et le ciel ?

M. Foisset, dans une lettre publiée par la Revue d'économie chrétienne de juillet 1864, déclare que madame Swetchine « n’est absolument pour quoi que ce soit dans « la séparation de l’abbé Lacordaire d’avec l’abbé de « Lamennais. » Personne assurément n’est mieux placé que M. Foisset pour prononcer, en pleine connaissait de cause, sur une telle matière. Du reste, non content de parler avec une autorité qu’on ne lui contesterait pas» M. Foisset prouve par un rapprochement de dates que Lacordaire n’avait jamais vu madame Swetchine, ni reçu d’elle aucune lettre, au moment où il rompit avec son ancien collaborateur de l 'Avenir, Je considère ce point comme hors du débat ; mais voici la question que je me permets de soumet! re à M. Foisset : N'y a-t-il pas lieu à faire ici une distinction qu’autorisent l’expérience du cœur humain et la connaissance des phases diverses do la vie spirituelle? La séparation d’avec M. de Lamennais ne peut-elle pas avoir été suivie d’une crise plus ou moins prolongée? Un acte grave accompli avec une résolution ferme, n’est-il pas souvent suivi d’une réaction qui se traduit par un moment de doute ? Le texte de Lacordaire parlant d’une âme qui flotte entre la vie et la mort, et d’un secours rencontré, ne conduit-il pas naturellement à cette hypothèse? Tel sera, ce me semble, l’état de la question, jusqu’au moment où la publication complète de la Correspondance de Lacordaire, si cette publication a lieu, pourra confirmer ma pensée ou renverser absolument ma thèse1.

* Au moment môme d’expédier ces pages qui sont attendues, je reçois une lettre de M. Foisset qui tranche la question. M. Foisset, se fondant

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Ce point méritait un instant d’attention. S’il est vrai que madame Swetchine a été l’instrument choisi pour retenir Lacordaire dans le sein de la chrétienté, nous lui devons, en un sens, les conférences de Notre-Dame ; < elle occupe par là, comme je l'ai dit, une place légitime dans l’histoire contemporaine. On comprend dès lors toute l’influence exercée par la dame russe sur toute la carrière du futur dominicain. « Sa place fut marquée à «jamais par le moment où elle l’avait prise1. » Il est dans la vie, des instants dont le souvenir ne s’efface ni ne s’affaiblit. Cette influence d’ailleurs a tous les caractères de l’action d’une femme chrétienne. Elle adoucit, elle modère, elle pacifie, elle est respectueuse et n’aspire pas à dégénérer en autorité indue. « Je ne veux, écrit ma- « dame Swetchine, ni ne prétends vous amener à aucun « point donné.... Je ne respecte pas seulement votre « indépendance, mais je l’aime. Je n’en conteste aucun « droit*. » Cette influence enfin s’exerce dans l’ombre, ou dans le demi-jour de communications privées. Madame Swetchine vivante est restée dans son cercle naturel ; elle n’a cherché ni subi les honneurs de la publicité; sa renommée n’a fleuri que sur sa tombe. Cette obscurité volontaire donne un caractère touchant à toute sa vie,

sur des souvenirs personnels très-précis et sur des lettres qu’il a sous les yeux, m'informe que mon hypothèse est fausse, ha crise violente dans laquelle madame Swetchine devint un secours puissant pour Lacordaire n'était point relative à la foi de ce dernier, mais seulement à la possibilité de son action dans l'Église. Devant une déclaration aussi nette émanant de M. Foisset, je ne puis que me rendre et le fais de grand cœur.

1 Lettre du 18 avril 1831L 1 27 juillet 1837.

et, en particulier, à l’action puissante qu’elle exerçait sur un des hommes les plus en vue entre ceux de notre époque.

) Le père Lacordaire apparaît dans ses lettres comme I une noble et haute figure, comme une de ces natures 1 saines, dont la contemplation est toujours salutaire ;

c’est, je crois, l’impression de tous les lecteurs sérieux, } quelles que soient d’ailleurs leurs opinions personnelles. Pendant que cet homme a vécu dans tout l’éclat de son œuvre et de sa parole, il était difficile de ne pas l’admirer, môme en prenant des réserves. Il était difficile aussi de penser, sans une secrète inquiétude, à ce moine si lancé dans le tourbillon de la vie, môlé à tout, môme à la politique du jour ; à ce religieux entouré de tant de bruit, à cet orateur de la chaire évangélique, dont la parole pouvait sembler parfois plus brillante encore que convaincue. En apprenant à le connaître tel que sa correspondance le révèle, on se rassure. On le trouve pieux et fort, aspirant avant tout à « marcher dans une voie droite et simple » en garde contre les pièges de l’amour-propre et les enivrements du succès, préférant la sincérité à tout, par goût en môme temps que par devoir 1 ; fort contre les hommes et contre lui-môme, parce qu’il regarde à Dieu dans une intention sincère. On sent enfin que, au milieu des périls de la lutte et de la gloire, l’œuvre divine se faisait et grandissait dans son âme. En continuant à l’admirer, on l’estime et on l’aiine. Ses Lettres à des jeunes (je ns, publiées par M. l’abbé Perreyve,

1 4 octobre 1834.

* 10 février 1837.

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avaient déjà donné cette impression. Cette impression se continue et s'achève par le volume que vient de nous donner M. de Falloux.

Entrer dans l’examen approfondi de ce volume, ce serait aborder la vie entière de Lacordaire; et aborder cette vie, ce serait se mettre en présence de toutes les questions agitées dans notre époque. Que n’y aurait-il pas à dire? L’affaire de Lamennais ; la restauration d’un ordre monastique; la politique française sous la mo- • narchie de Juillet, sous la république de 1818, et sous l’empire actuel ; les rapports de l’Église avec l'Étal ; l’éloquence de la chaire, dans des conditions nouvelles, et littérairement romantiques : voilà tout ce qu’il faudrait exposer et discuter, pour rendre compte sérieusement d’une telle correspondance. Ce serait une noble jouissance que d’étudier ces grands sujets à l’occasion d’une parole éloquente, et d’un homme qu’on aime à suivre et dont on ne se sépare jamais qu’avec le doux sentiment de l’estime. Mais ce serait vraiment se jeter dans l’Océan, et bien souvent au milieu des vagues soulevées par la tempête. Je me bornerai à développer une seule pensée, mais une pensée importante ; elle est relative à la manière dont Lacordaire a compris lui-même l’œuvre essentielle de sa vie. La nouvelle correspondance fournit à cet égard de précieuses lumières.

« J’ai reçu de Dieu, » écrit-il de Rome, le 21 décembre 1836, « la grâce d'entendre ce siècle que j’ai tant aimé,

« et de donner à la vérité une couleur qui aille à un assez « grand nombre d’esprits. » Réconcilier la France avec l’Église, et, en généralisant la pensée, réconcilier l’es-

prit moderne avec la foi des chrétiens, telle est, ce me semble, la pensée dominante de Lacordaire, celle qui fait le caractère le plus saillant de sa physionomie morale.

Cette pensée de réconciliation se montre ouvertement dans sa conduite politique; je n’aborderai pas ce côté de la question qui m’appellerait à prendre bien des réserves, et des réserves parfois assez graves. Je désire ne parler ici ni de 1830, ni de 1848, ni de 1852. D’ailleurs, bien que mêlé aux affaires de son temps, Lacordaire ne voyait pas sa vraie lèche dans ce domaine. Son idéal, il ledit lui-mème, était de se renfermer autant que possible dans une vie où la solitude alternerait avec la prédication, et la prédication avec la solitude. Son ministère était avant tout, pour sa propre conscience, le ministère de la parole. Ce fut dans les intérêts du ministère de la parole qu’il se fit le restaurateur, en France, de l’ordre des frères prêcheurs. La tâche de sa vie était, à ses yeux, de « mettre « la prédication au niveau des besoins de l’époque. » Je transcris ces paroles d’un carnet de notes rapporté d’Italie, et qui garde avec détail le souvenir, précieux pour moi, d’une conversation dans une cellule du couvent de Ste-Sabine, au printemps de 1840. Lacordaire a eu manifestement l’intention de renouveler les formes et le style du discours de la chaire. Son mode de prédication n’est ni celui de Bourdaloue, ni celui de Massillon. Enfant de son époque, il lui parle sa langue, et a merveilleusement réussi à s’en faire écouter. Dans ce but, il s’est permis des hardiesses qui passent la mesure, et a créé de sérieux dangers pour les imitateurs qui, dépourvus de son génie, reproduiraient facilement ses défauts. Il outrepasse quel-

ET DE MADAME SCWETCHINE

quefois les bornes de la gravité de la chaire, et se rappelle trop, sous les voûtes séculaires d’une église universelle, qu’il est Français et fils du dix-neuvième siècle. Si j’avais à donner des conseils à un jeune prédicateur, je lui dirais : Admirez Lacordaire, mais gardez-vous de marcher sur scs traces. Lisez ce moderne, et étudiez les anciens, mais tout ceci ne va pas au fond môme des choses, et je n’ai pas l’intention d écrire un chapitre de rhétorique.

Lacordaire a une pensée à lui, qui est relative au fond même des choses : il veut renouveler la nature de l’exposition et de la défense de la foi. C’est là sa vue dominante et à défaut de la prédication qui fut son œuvre, il aurait réalisé cette vue par d’autres voies. S’il n’avait pas prêché, il aurait écrit. Ceci n'est point une simple supposition. Il est à Rome, en 4856, et se croit éloigné de la chaire, pour un temps au moins. Il écrit à madame Swetchine, le 21 décembre : « Nous manquons « d’un ouvrage qui expose toute la suite de la doctrine « catholique d’une manière conforme aux pensées de ce « temps, c’est-à-dire capable, par de certaines analogies, « de faire impression sur les âmes telles qu’elles sont. » En 1837, il est rappelé en France et va commencer des conférences à Metz. Il écrit, le 8 novembre : « Toute mon « ambition est de créer en France un enseignement qui « y manque. ... Je m’estimerai heureux si je consume « ma vie à cette création. » Le projet d’un livre, d’un livre où la pensée aurait atteint sa pleine maturité, d’un livre qui ne serait pas fait en poste, comme ceux de la plupart des écrivains de nos jours1, ce projet le séduit

* Voir la lettre du 17 novembre 1839.

Gi CORRESPONDANCE DL' PÈRE LACORDAIRE

encore, au milieu môme des plus grands succès de sa parole. En 1844, il se décide à imprimer ses Conférences et dit à sa correspondante (22 septembre) : « J’ai long- « temps rôvé de laisser au vent tous ces débris de ma part rôle ; puis, sur mes vieux jours, de faire un beau livre « de ce que j’aurais pensé durant ma vie. Mais avec l’âge « on comprend qu’on n’arrange pas ainsi sa destinée et « qu’il faut s’abandonner au souffle de Dieu. Puisqu’il a « plu à Dieu que mes idées entrassent dans le public par « la parole, pourquoi leur ôterais-je ce caractère naïf et « sincère? »

Je ne multiplierai pas les citations. Lacordaire n’est pas seulement un orateur aspirant à répandre les pensées courantes. Il veut agir dans le domaine des idées ; il a une vue à réaliser. Quelle est cette vue ? Je l’ai déjà dit : Réconcilier la pensée moderne avec le dogme chrétien, et pour cela renouveler l’apologétique. Le monde actuel a soif de raisonnement, de libre discussion, d’examen : il faut lui présenter les vérités chrétiennes d’une manière qui réponde a la part légitime de ces exigences ; il faut, en un mot, trouver une solution convenable pour notre temps au vieux problème des rapports de la foi et de la raison.

Les vérités chrétiennes existent dans le monde sous la forme traditionnelle. Partout où cette tradition existe, elle creuse une ligne de démarcation profonde entre les âmes qui acceptent son influence et celles qui la repoussent ou qui l’ont ignorée. Strictement catholique, fermement attaché à l’unité romaine, moine enfin, et restaurateur d’ordre monastique, Lacordaire reconnaît pourtant,

ET DE MADAME SWETC111NE

avec une liberlé puisée dans la force même et la sincérité de sa foi, que l’influence chrétienne subsiste, au moins en quelque mesure, dans les nations protestantes. 11 signale en Angleterre, par exemple, « un déisme plus pote sitif que celui d’une simple philosophie, des vertus « plus profondes que celles de l’antiquité païenne, et « enfin une vie surnaturelle proprement dite dans beauté coup d’âmes d'une entière bonne foi, où l’Esprit-Soint « opère par conséquent la grâce et le salut l. » Cette largeur de vues me met tout à fait à l’aise pour étudier, à la suite du provincial des dominicains, la question capitale du rapport de la tradition avec les recherches ration-

neltes.

Vis-à-vis de la tradition religieuse, que la pensée philosophique n’a pas créée et qui préexiste à son développement, quel est le rôle delà raison ? Lacordaire fut-il un moment entraîné dans les eaux de M. de Lamennais? pronon ça- t-il, avec le fougueux abbé, un anathème absolu contre toute recherche de la pensée? Je l’ignore. En tous cas, s’il partagea cette erreur, il en est bien revenu. On sait qu’il déplora l’abaissement des études philosophiques décrété par le gouvernement français, avec toute l’imprudence de la peur*. Il fait remarquer que « c’est la philosophie véritable qui fait dans le monde le contrepoids de la fausse ; » et que supprimer ou amoindrir les éludes métaphysiques, c’est abattre un des remparts de la foi chrétienne, et jeter les intelligences dans les voies

* Lettre du 21 septembre 1852.

* Discours sur les études philosophiques, dans le Correspondant du 2 5 août 1859.

OG

du matérialisme et du mécanisme. Il ne faut donc pas, au nom de la foi, proscrire la philosophie et dire anathème à la raison : c’est créer gratuitement des adversaires à l’idée religieuse. Cette pensée n’a rien d’original, mais voici des conceptions d’un caractère plus marqué.

Le 24 octobre 1844, Lacordaire expose à madame Swetchine l’idée mère de son enseignement. Il s’agit d’un point de vue sur la démonstration du christianisme, différent de ce qui a précédé. On démontre le plus souvent la vérité du christianisme par l'extérieur, « sa démons- « tration au contraire est prise de l’intérieur, c’est un re- « gard dans le dedans de la foi, et la vue de son harmonie « avec toutes les lois générales du monde. » Cette pensée est reproduite avec éclat au début des Conférences de 1848. L’orateur rappelle qu’il a montré dans la fondation de l’Église une œuvre qui surpasse toutes les forces humaines, et dans le fondateur de l’Église un être marqué du signe de la divinité : ce sont les dehors du christianisme, les preuves de la vérité de la doctrine, puisées dans ses résultats et dans sa source ; il continue : « Mais l’esprit « humain est fait de telle sorte, il a été si bien trempé « dans la lumière, que vit-il de ses propres yeux la main « de Dieu lui apporter la doctrine, il ne s’estimerait pas « content de la recevoir s’il ne recevait avec elle le droit « et la puissance d’en sonder les profondeurs. Sans doute « la voie d’autorité est une voie juste, naturelle, néces- « saire à notre état présent; mais elle ne nous suffit pas. « Car notre état présent renferme les prémisses de 1 avenir « qui nous est promis, et où rien ne nous rassasiera que « la lumière vue de face dans l’essence même de Dieu.

ET DE MADAME SWETCHLNE

« Nous ne souhaitons pas, Messieurs, de voir dèsaujour- « d’hui cette lumière dans sa plénitude infinie ; nous conte cevons que des bornes ont été mises à notre regard et à « notre horizon : mais si faible que soit notre regard, « c’est le regard d’un esprit ; si étroit que soit notre ho- « rizon, c’est un horizon tracé par la main de Dieu. Notre « regard cherche la lumière, et notre horizon en contient « des traits. Sitôt donc qu’une doctrine nousest présentée, « de quelque main qu’elle vienne, nous voulons y des- « cendre, l’interroger par le dedans, nous assurer enfin « qu'elle a d’autres signes de sa vérité que les signes ex- « térieurs, si grands qu’ils soient. Je ne puis, Messieurs, « échapper à cette loi de votre être, et je ne le veux pas ; « je la respecte en vous comme en moi-môme j’y reconnais « votre origine et votre prédestination. Il faut donc, après « tant d’années où je vous ai conduits dans les dehors du « christianisme, franchir sous l’œil de Dieu les portes du « temple, et regarder sans crainte comme sans présom- « ption la doctrine elle-même, fille de Dieu et mère de « votre ûme. 1 »

Descendre dans une doctrine, l’interroger par le dedans, nous assurer des signes intrinsèques de sa vérité : tel est le vœu de la raison, tel est, en particulier, le besoin, l’aspiration évidente de notre siècle. Quel sera le résultat de cette tentative? Si la doctrine évangélique est reconnue impuissante à expliquer l’homme et le monde, l’incrédulité aura gagné son procès. Si la doctrine évangélique se montre supérieure à toute philosophie humaine, si elle

1 Conférences de Notre-Dame de Paris, tome III, p. 8 et 9

renferme des solutions vainement cherchées ailleurs, l’accord de la foi et de la raison sera trouvé, puisque les dogmes traditionnels donneront satisfaction à la pensée ; la réconciliation entre la vieille foi et les tendances légitimes du siècle sera opérée.

Or, en dehors des dogmes proprement chrétiens, qui dérivent du fait môme de l’Incarnation et que la logique ne saurait démontrer, pas plus qu’elle n'a pu les prévoir, l’Évangile apporte au monde une solution des problèmes agités par les penseurs de tous les temps. Le principe des choses, le rapport du monde à son principe, l’intelligence, l’ordre moral, les sociétés, telles sont les données du problème universel ; et, en môme temps, le moyen de contrôle des solutions proposées, puisqu'une solution n’est bonne que dans la limite où elle rend compte des données de l’expérience. Tel est l’objet de ces belles conférences de 1848, qui, trois jours après la révolution, rassemblaient sous les voûtes de Notre-Dame une foule frémissante encore des émotions de la rue. Poser les questions suprêmes de la philosophie ; comparer la solution chrétienne aux solutions de l’incrédulité; montrer que le dogme chrétien satisfait seul les vraies conditions du problème : tel est le programme de l’orateur. Comment l’a-t-il rempli? On peut certainement signaler dans son œuvre les lacunes inévitables dans la tractation de tels sujets du haut de la chaire ; on peut noter quelques parties faibles, et marquer certains passages d’un point d’interrogation; mais, en général, la magnificence de la parole, les appels éloquents à la conscience et au cœur recouvrent la trame d’une forte pensée. Mon but n’est point ici, du reste, déjuger le tra-

ET DE MADAME SWETCilINE.

vail du père Lacordaire. Je cherche seulement à discerner la voie où il marche et à en préciser la nature. Les Conférences de 1848 sont un livre de philosophie chrétienne, et, dans ma pensée l’un des meilleurs de notre époque. C est bien là le renouvellement de l’apologétique annoncé à madame Swelchine. De quoi s’agit-il en effet? Prendre la raison humaine dans toute l’étendue de ses exigences, la raison formulant les problèmes de la haute philosophie; la placer en présence des données traditionnelles sur Dieu, sur l’àme et ses destinées, sur la société et ses lois, et lui faire constater que là se trouve la lumière dont elle a besoin; établir enfin que « la foi est la lumière-principe, « sans laquelle aucune autre ne s'allume 1 » : c’est assurément là une belle démonstration de la foi. Si la foi est la lumière de la raison, et que la raison puisse le reconnaître, il est manifeste que la lutte de la religion et de la libre pensée trouve sa fin. La fonction propre de la raison, en effet, est de se tourner vers la lumière, de même que la fonction propre de la volonté est de faire le bien; et, comme l’a dit excellemment madame Swetchine : « On « ne cesse pas plus d’être libre pour être croyant qjuc « pour être vertueux » : parole de femme que beaucoup d’hommes pourraient méditer avec avantage.

Telle est la vue dirigeante du père Lacordaire; tel est l’article fondamental du traité de paix qu’il propose aux défenseurs de la foi et aux représentants de l’esprit moderne, traité de paix qui, si les bases en sont reconnues solides, ne laissera personne à l’écart, si ce n’est ces li-

1 Lettre du 17 novembre 1839.

bertins de la philosophie qui veulent affranchir la raison de l’empire de la vérité, et la volonté de l’autorité de la conscience. Ces vues ne sont pas nouvelles, je le dirai tout à l’heure ; mais, à prendre les choses en général, elles sont nouvelles pour notre époque, car elles y sont le plus souvent ignorées ou méconnues.

Nous assistons en effet à des luttes ardentes entre les croyants et les libres penseurs ; et ces luttes revêtent dans leur exagération le caractère que voici : Les partisans exclusifs de la tradition méconnaissent les besoins sérieux de la pensée et la valeur de la philosophie, qu’ils dénigrent outre mesure dans le passé, et à laquelle ils contestent tout pour l’avenir. « Taisez-vous, raison imbécile ! » tel est le mot d’ordre qu’ils voudraient inscrire au fronton de tous les temples. Tel fut le point de vue développé avec éclat par le premier Lamennais ; et Pascal, le grand Pascal lui-même, a donné quelques gages à cette dangereuse conception i. D’autre part, les libres penseurs, comme ils s’appellent, prennent pour devise : « Arrière les superstitions de l’enfance ! » Ils tiennent pour un axiome la fausseté de toute donnée traditionnelle et n’estiment pas que la vérité du dogme chrétien soit un problème qu’on puisse raisonnablement poser.

Ces deux directions d’esprit se produisent souvent à l’état de préjugé pur et simple. De jeunes croyants, qui

1 On peut citer, dans ce sens, des paroles de Pascal. Tout l'esprit de son œuvre appartient à la direction contraire. Nul plus que l’auteur des Petisf'ex n'a jeté les bases d’une philosophie sérieusement chrétienne, en montrant dans la loi de l’Évangile la seule explication de l’état de la ua ture humaine tel que le révèle une élude profonde des données de l'expérience.

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n'ont jamais réfléchi sérieusement pendant une heure, regardent de bien haut la raison humaine ; et des apprentis libres penseurs, qui ne savent rien, répètent, sur la parole des maîtres, que la science leur a ouvert les yeux, et que le temps de la religion est passé. Foi ou raison, tradition ou philosophie, autorité ou liberté, il faut choisir : telle est l'idée la plus généralement répandue, la lutte est d'autant plus ardente qu’elle renferme plus de passion que de réflexion. Aussi le dédain s’en mêle vite ; le dédain est un sophisme du cœur qui dispense de réflexion et d’étude. C’est souvent sur les bancs du collège qu’un jeune homme se décide à prendre parti pour la foi en méprisant la raison, ou à prendre parti pour la raison en couvrant d’un mépris superbe les vérités de la foi.

11 résulte d’une telle situation des esprits, que 1 idée d’examiner si les données de la foi ne renfermeraient pas en elles-mêmes la satisfaction des besoins de la pensée, apparaît rarement dans nos conflits. On se demande trop peu si un regard attentif dirigé sur ces graves problèmes n’arriverait point à reconnaître que les luttes sont à la surface et l’harmonie au fond des choses. Cependant l’homme, tel qu’il est, a besoin de croire et de penser et admet instinctivement la réalité de cette harmonie qu’on nie légèrement, et avant tout examen. L’homme ne réussit pas à fonder sa vie, à moins d’illusion grave, sur la seule base de sa pensée individuelle : la raison qui veut tout démontrer logiquement avant de croire descend fatalement les pentes du doute universel, D’autre part, on a beau crier : « Taisez-vous, raison im^

bécile ! » la raison ne se tait pas, et si on la jette violerr.ment hors de l'enceinte du sanctuaire, elle proteste par la négation et l’insulte. Le plus grand nombre des esprits, tirés en sens contraire par les croyants et les philosophes, ne réussissent pas à choisir et restent dans un doute plein d’angoisse, auquel ils échappent par les distractions de la vie. Ainsi se préparent de faciles [recrues pour ces écoles modernes qui font de la vie (présente le tout de l’homme, et du mépris des plus hautes aspirations de Taine le comble de la sagesse.

Le dix-septième siècle avait trouvé un moyen d’apaiser le grand conflit. La raison, avait dit Descartes, a son domaine où la tradition ne doit pas entrer ; et la foi a ses terres réservées où la libre pensée ne pénètre pas. La religion est une chose, la philosophie est une aulie chose ; ces deux puissances doivent trouver la paix dans un isolement réciproque. Il n’y a pas lieu de choisir, il faut seulement faire à chaque chose sa place légitime. Le dix-septième siècle Ta cru, et presque toutes les productions de cette grande époque supposent celte base et s’y appuient. Quelques-uns de nos contemporains parlent encore de môme. M. Eugène Poitou, par exemple, disait, l’autre jour, dans un livre estimable #sous bien des rapports1 : «L’école spiritualiste, sans nier la religion ré- • « vélée, la considère comme placée en dehors de la science ; « sans y introduire un rationalisme qui lui est contra- « dictoire, elle s’efforce, parle seul secours de la raison

1 les Philosophes français contemporains et leurs systèmes religieux. 1 vol. in-12, Charpentier, 18G4, p. 512.

ET DE MADAME SWETCMNE. 'lô

« naturelle de fonder la philosophie religieuse. Pour « celte école, la philosophie est une chose , et la religion en « est une autre... » M. Poitou relève d’une main habile et courageuse, l’ancien drapeau un peu déchiré de M. Cousin. Il démasque, avec une louable franchise, l’athéisme caché dans la philosophie contemporaine ; mais il ne réussira pas à remettre en vigueur le traité de paix signé par le dix-septième siècle entre la tradition et la libre pensée sur la base de l’isolement réciproque. Tout s’y oppose. Le grand travail du dix-septième siècle a brisé la cloison qu’on voudrait rétablir. L’étude des nations anciennes et des grands systèmes du paganisme contemporain a enseveli les thèses de Rousseau sur cette religion naturelle partout et toujours la môme. La réflexion, éclairée des lumières de l’expérience, établit que la raison pure et la tradition pure sont des abstractions sans réalité et que, dans la vie réelle de l’humanité, la religion et la philosophie ne sauraient être absolument séparées. Si la philosophie est la science universelle (et elle cesse d’être en abandonnant cette prétention), comment la science universelle peutelle laisser quelque chose en dehors d’elle, et surtout un quelque chose aussi important que la religion? Si la religion est vraie, comment ne serait-elle pas la source du mouvement vrai de l’esprit humain? Sans doute les sciences philosophiques renferment des domaines trèsdistincts des terres de la théologie, comme la logique par exemple, et la psychologie expérimentale. Mais lorsqu’il s’agit du principe et de la fin des choses, de Dieu et de nos destinées, les barrières s’abaissent. Un homme

74 CORRESPONDANCE DÜ PÈRE LACORDA1RE

ne peut avoir deux pensées contraires sur le môme sujet. Lorsqu’on construit, comme l’a fait Descartes, une philosophie fortement influencée en réalité par la tradition religieuse, et que la métaphysique apparaît comme le parvis extérieur du temple, tout va bien. Mais la raison purement spéculative, la raison voulant tirer toute la doctrine de son propre fond, cette raison n’est pas si nécessairement théiste que Descartes l’a pensé. Les esprits placés en présence d’une foi qui dit oui et d'une science qui dit non, sur le môme problème, sont dans une situation fâcheuse. On ne peut, comme Pomponat, nier la vie à venir sous la robe de philosophe, et y croire en pensant à son baptême. Ce dédoublement de l’homme peut être utile en certains cas; il n’est pas sérieux. Lors donc qu’on est bien persuadé que la philosophie et la religion sont deux domaines parfaitement distincts, une chose et une autre chose, on finit par choisir. De ces deux choses, l’on garde l’une pour soi, et on réserve l’autre pour d’autres. C’est la pente sur laquelle a glissé l’école éclectique La philosophie est pour les sages; la religion est une forme inférieure de la vérité, à l’usage du commun des hommes : « il faut une religion pour le peuple. » Ainsi l’on entend que la philosophie et la religion sont deux, choses ; mais ces deux choses ne sont plus à l’usage des mômes personnes.

On sait avec quel éclat de scandale ces pensées se sont produites récemment dans la théorie des castes intellectuelles et la glorification du mensonge nécessaire pour conduire les masses ; mais le mal date de loin. En 1845 déjà, M. Edgar Quinet protestait noblement contre

ET DE MADAME SWETCIHNE. 75

ces vues injurieuses à l’humanité 1 ; car pour protester en commun dans un cas pareil, il suffit, dans la plus grande diversité des opinions, d’avoir de la noblesse dans la pensée, et de la générosité dans le cœur.

La séparation absolue de la foi et de la raison, de la religion et de la philosophie pouvant conduire à briser ainsi l’humanité, il vaut la peine de remonter au point de départ, de s’informer si la question telle que Descartes la posée est posée dans ses vrais termes.

Est-il vrai que la tradition religieuse et la raison soient deux domaines absolument séparés ?

Est-il vrai que pour croire, il faut cesser de penser?

Est-il vrai que pour penser, il faut cesser de croire?

Non, tout cela n’est pas vrai. Au contraire :

La philosophie moderne, dans ses traits distinctifs résulte de l’impulsion donnée au monde par l’Évangile. Chez nos déistes môme la raison a été évangélisée .

Le dogme chrétien, loin d éteindre la raison, fournit à l’œil intérieur la lumière qui le fait voir, et offre à la pensée le principe de développements nouveaux.

La raison interrogée dans ses besoins les plus profonds soulève des problèmes dont le christianisme seul lui fournit une solution satisfaisante. La foi n’offre pas seulement satisfaction au cœur et à la conscience, elle est le principe de la vraie philosophie.

La philosophie chrétienne est donc un moyen puissant d’apologie. En montrant la foi comme une lumière, on prédispose les esprits en sa faveur. Si on ne peut ainsi

4 Cours de 1845, deuxième leçon.

convertir les âmes, on enlève du moins les obstacles que les préjugés de l'intelligence opposent à leur conversion.

Telles sont les pensées de Lacordaire, ainsi que je les comprends. Tel est ce renouvellement de l’exposition de la foi, qui flottait comme un idéal devant ses yeux.

Ces pensées ne sont pas nouvelles, je l’ai dit; mais il les a rajeunies avec éclat. Elles ne sont pas nouvelles, et il le savait bien, lorsqu’il écrivait à madame Swetchine, à l’occasion de ses projets dans l’ordre de l'intelligence : « Cependant rien n’est nouveau1. » Il ne faisait, en effet, que suivre la grande tradition de la chrétienté philosophique, et aurait pu prendre pour devise de son œuvre le mot fameux de saint] Anselme : Fides quærens intellectum. Mais la tradition a été rompue, sous ce rapport, h partir de Descartes; et dans un très-grand nombre d’esprits, elle n’est point encore rétablie. Le grand orateur dominicain est entré, j’en ai la persuasion, dans une voie féconde et qui répondait bien aux besoins sérieux de notre époque.

Un rapprochement qui m’a beaucoup frappé me confirme dans cette vue. Lorsqu’un mouvement delà pensée a des racines profondes, on peut le reconnaître à ce signe qu’il se manifeste simultanément sur plusieurs points du globe intellectuel; et plus les circonstances où il se produit diffèrent, plus le signe prend d’importance. Or, à l’époque môme où le P. Lacordaire tenait l’immense auditoire de Notre-Dame suspendu à sa parole, un philo-

1 24 ociobrc 1844.

ET DE MADAME SWETCH1SE

sophe suisse, M. Sécrelan, exposait aux étudiants de Lausanne, dans un modeste auditoire, les bases de la philosophie religieuse. Ces deux hommes venaient des deux bouts de l'horizon. Or, j’invite le lecteur qui serait curieux de contrôler mes assertions à étudier parallèlement les Conférences de 1848 de l’orateur dominicain, et la Philosophie de la liberté1, du professeur vaudois, livres qui se sont produits simultanément, et sans aucune communication de pensées. Qu’il fasse toutes les différences légitimes : d’un côté des discours pour la chaire, de l’autre des leçons de pure métaphysique ; ici un prêtre catholique rattaché à saint Thomas par des liens spéciaux, là un professeur protestant ami et disciple de Vinet, puis nourri des spéculations les plus hardies de l’Allemagne. Toutes ces différences faites, le lecteur reconnaîtra, je le pense, des rapports frappants dans l’inspiration générale, et parfois dans les détails mêmes de ces œuvres si diverses. Il y verra éclater la pensée que la foi chrétienne est la source de la lumière pour la raison ; qu'il ne saurait y avoir deux vérités pour l’homme; et que la doctrine chrétienne considérée directement dans son sens même, dans la solution qu’elle offre au problème de l’univers, porte au front des signes de vérité non moins éclatants que ceux qu’elle lire de son origine et de son action dans le monde.

Il faut donc remonter au delà de Descartes et renouer, dans les conditions de la science moderne, la grande tradition de la spéculation chrétienne poursuivie par les

* Ce livre est épuisé. L auteur en a annoncé une édition nouvelle.

Pères et les scolastiques. Nombre d’esprits ne manqueront pas de crier que c’est là revenir au moyen âge, et les esprits les plus légers crieront plus haut que les autres. Les intelligences sérieuses ne s’arrêteront pas à ces clameurs. Chercher la philosophie dans l’Évangile de même qu’y chercher la civilisation, ce n’est pas revenir en arrière par un mouvement stérile, c’est renoncer à ce qu'il y avait d’excessif et d’aveugle dans les passions du dixhuitième siècle, pour puiser, avec toujours plus d’abondance, le progrès de l’esprit humain à son inépuisable source.

L’avenir s’appuie sur le passé, c’est la loi de la vie. Le père Lacordaire a professé, avec un égal courage, le respect du passé en face des passions novatrices, la foi dans l’avenir en présence des habitudes immobiles. Il demeure, dans notre âge, l’un des représentants les plus illustres de l’union trop rare de ces deux sentiments, union en dehors de laquelle la société ne marche à la conquête de ses destinées que par de redoutables commotions et des luttes désastreuses.

Av

TABLE DES MATIÈRES

A monsieur Auguste Vaton 1

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