‹ Le professeur Diodati notice biographiqueChapitre 25 sur 44 · DE MAINE DE BIRAN · texte numérisé non relu

DE MAINE DE BIRAN

PAR

M. ERNEST NAVILLE

Dans la volumineuse collection des manuscrits inédits de Maine de Biran, figurent des Cahiers de souvenirs dont M. Cousin a depuis longtemps signalé l’existence. Ces cahiers, {oints à diverses feuilles volantes et à des agendas couverts de notes, constituent le Journal intime de l’auteur. Le journal s’ouvre en 1794 et se ferme en mai 1824, mais il manque presque entièrement pour les années 1796 à 1818. 11 renferme plus de douze cents pages. Nées du besoin qu’éprouvait l’auteur de s'examiner lui-méme et de conserver le souvenir de ses impressions et de ses pensées, ces pages ne furent jamais destinées au public. Des vues sur la politique, le récit souvent fort détaillé des incidents de la vie journalière, des aperçus philosophiques offrant toute la spontanéité d'une pensée qui vient de naître, s’y entremêlent avec des analyses dont l’état intérieur de l’écrivain est l’objet, avec l’expression des mouvements les plus secrets de son âme. La rédaction, dans son ensemble, n’offre aucune régularité. Tantôt il ne s’écoule pas une journée dont quelques lignes ne conservent la trace *, tantôt il y a des lacunes de

plusieurs semaines. Ici les moindres circonstances du dehors sont scrupuleusement enregistrées; là, les produits de la réflexion remplissent seuls des pages qui revêtent un caractère scientifique. Ces variations mêmes sont un des traits essentiels de ce tableau dans lequel l'écrivain a vivement empreint son image.

On ne pourrait songer à livrer à l'impression le journal de Maine de Biran dans sa totalité. Communiquer au public une rédaction qui offre souvent, quant à l'auteur, un caractère absolument intime et confidentiel, ou qui rapporte des faits privés concernant des personnes vivantes, ce serait satisfaire la curiosité des lecteurs au prix d'une indiscrétion coupable; mais il n’est pas impossible, en respectant les convenances les plus sévères, d’extraire de ce recueil une série de fragments d’un haut intérêt.

Je me propose, dans la présente notice, d’indiquer au moyen de quelques extraits textuels, le genre d’intérêt que pourrait offrir une publication de cette nature.

Le journal, comme il vient d'être dit, s’ouvre en 1794. Maine de Biran, après avoir achevé ses études chez les Doctrinaires de Périgueux, avait servi quelque temps dans les gardes du corps de Louis XVI. Le licenciement du corps dont il faisait partie, l’avait ramené à Graseloup, domaine solitaire, à une lieue et demie de Bergerac. C’est là qu’il échappe aux fureurs de la révolution, et demande à l’étude une diversion au triste spectacle des calamités publiques. Je lui cède la parole :

« Aujourd’hui, 27 mai 1794, j’ai éprouvé une situation trop douce, trop remarquable par sa rareté, pour que je l’oublie. Je me promenais seul quelques moments avant le coucher du soleil; le temps était très- beau ; la fraîcheur des objets, le charme qu’offre leur ensemble, dans celte brillante époque du printemps, qui se fait si bien sentir à l’àme, mais qu’on affaiblit toujours en cherchant à le décrire, tout ce qui frappait mes sens portait à mon cœur je ne sais quoi de doux et de triste. Les larmes étaient au bord de mes

paupières. Combien de senliments ravissants se sont succédé ! Si je pouvais rendre cel état permanent, que manquerait-il à mon bonheur? J’aurais trouvé sur cette terre les joies du ciel. Mais une heure de ce doux calme va être suivie de l’agitation ordinaire de ma vie; je sens déjà que cet état de ravissement est loin de moi; il n’est pas fait pour un mortel.

« Ainsi cette malheureuse existence n’est qu’une suite de moments hétérogènes qui n’ont aucune stabilité. Ils vont flottant, fuyant rapidement, sans qu’il soit jamais en notre pouvoir de les fixer. Tout influe sur nous, et nous changeons sans cesse avec ce qui nous environne. Je m’amuse souvent à voir couler les diverses situations de mon àme ; elles vont comme les flots d’une rivière, tantôt calmes, tantôt agitées, mais toujours se succédant sans aucune permanence. Revenons à ma promenade solitaire.

u Après m’ôtre livré à cet état qui remplissait mon cœur, lorsque j’ai commencé à revenir à moi, le soleil était couché; ses rayons de pourpre ne répandaient plus leur éclat brillant sur la verdure ; tout prenait une teinte plus sombre; l’approche de la nuit, le silence des bois invitaient à la réflexion. Mes pensées ont commencé à se porter sur moiméme, sur l’état de calme que j’éprouvais. »»

Suivent quelques considérations relatives au tempérament de l’écrivain, et bientôt se pose d’une manière générale la question des rapports de l’organisme avec la volonté : u De quoi dépend donc l’état de mon âme? D’où viennent ces sentiments confus, tumultueux au travers desquels je ne me connais plus ? Je fuis l’agitation, et sans cesse elle se reproduit en moi malgré mes efforts ; ma volonté n’exerce aucun pouvoir sur mon état moral ; elle approuve ou elle blâme, elle adopte ou elle rejette ; elle se complaît ou elle se déplaît ; elle se livre ou elle fuit tels ou tels sentiments donnés, mais jamais elle ne les procure, jamais elle ne les écarte. Qu’est-ce donc que cette activité prétendue de l’àme ? Je sens toujours son état déterminé par tel ou tel étal du

corps. Toujours remuée, au gré des impressions du dehors, elle est affaissée ou élevée, triste ou joyeuse, calme ou agitée, selon la température de l’air, selon ma bonne ou mauvaise digestion.

« Je voudrais, si jamais je pouvais entreprendre quelque chose de suivi, rechercher jusqu’à quel point l’àme est active, jusqu'à quel point elle peut modifier les impressions extérieures, augmenter ou diminuer leur intensité, par l’attention qu’elle leur donne, examiner jusqu’où elle est maîtresse de cette attention. Cet examen devrait, ce me semble, précéder un bon traité de morale. Avant de chercher à diriger nos affections, il faudrait sans doute connaître ce que nous pouvons sur elles. Je n’ai vu cela traité nulle part. Les moralistes supposent que l’homme peut toujours se donner des affections, changer ses penchants, détruire ses passions. A les entendre, l’âme est souveraine, elle commande aux sens en maîtresse. Cela est-il bien vrai, ou jusqu’à quel point cela l’est-il ? Comment cela peut- il se faire ? C’est justement ce qu'il faudrait bien établir. »

Ces paroles du jeune garde du corps licencié, contiennent le programme des travaux accomplis par Maine de Biran. Établir, en opposition au matérialisme d’une part, et à l’idéalisme de l’autre, l’état vrai du problème des rapports du physique et du moral, ce fut jusqu’à la fin Tune de ses préoccupations dominantes. En tournant quelques pages du manuscrit, on trouve une solution du problème qui vient d’étre posé, dans un passage très-significatif, dont voici la conclusion :

« Je serais donc disposé à conclure que l'état de nos corps ou un certain mécanisme de notre être, que nous ne dirigeons pas, détermine la somme de nos moments heureux ou malheureux ; que nos opinions sont toujours dominées par cet état, et que, généralement, toutes les affections que l’on regarde vulgairement comme des causes du bonheur ne sont, ainsi que le bonheur même, que des effets de l’organisme. »

Cette manière de comprendre l'homme est tout à fait en accord avec ia théorie du sensualisme, et l’on voit ici que cette théorie alors régnante trouvait un appui dans des observations, incomplètes à la vérité, mais réelles que Maine de Biran faisait sur sa propre nature, à une époque de la vie où le manque d’occupations, les loisirs de la campagne et l’absence de toute conviction propre à donner une base à sa vie morale, le livraient à la merci des variations de la sensibilité. Le manuscrit de 1794 et 1795 renferme des professions d'attachement au condillacisme, bien plus nettes et plus explicites encore que celles qui se rencontrent dans le Traité de l'habitude .

Le journal manque malheureusement, soit qu’il n'ait pas été écrit, soit qu’il ait été perdu, pour l’époque des grands travaux métaphysiques de Maine de Biran, pour la période pendant laquelle il rompt ouvertement avec l’école de sa jeunesse, et rétablit dans la science la place légitime et les droits de l’élément actif de notre nature, de la volonté. iVous le retrouvons en 1811, sous-préfet de Bergerac, quatre fois couronné par trois des principaux corps savants de l’Europe, et encore n’existe-t-il pour cette époque que quelques lignes dont voici les plus saillantes :

« Le temps emporte toutes mes opinions et les entraîne dans un flux perpétuel. Je me suis rendu compte de ces variations de point de vue, depuis ma première jeunesse. Je pensais trouver, en avançant, quelque chose de fixe, on quelque point de vue plus élevé, d’où je puisse embrasser la chaîne entière, redresser les erreurs, concilier les oppositions; me voilà déjà avancé en âge, et je suis toujours incertain et mobile dans le chemin de la vérité. Y a-t-il un point d’appui, et où est-il ? »

Ces paroles trop brèves révèlent cependant un fait capital, qui domine de toutes manières le développement ultérieur de l'écrivain, le besoin d'appui. Un point d’appui, une base fixe, c’était là le désir le plus ardent de celte nature impressionnable et mobile. Maine de Biran avait un tempéra-

ment délicat qui le prédisposait à l’agitation et le faisait souffrir de cette agitation même. D'autres ont besoin des excitants du dehors pour se sentir exister. Il portait, lui, dans ses nerfs irritables, dans les mille variations d’une sensibilité presque fébrile une source de mouvement qui n’était que trop active. Un appui fixe, une base constante, le calme au dehors lui étaient nécessaires plus qu’à un autre.

Il est permis de chercher, en partie, dans cette organisation, et, si l’on peut s’exprimer ainsi, dans ce tempérament éminemment conservateur , le rapport de sa nature personnelle avec ses opinions politiques, opinion que l’on ne saurait, du reste, sans une injure imméritée, rattacher exclusivement à des faits de cet ordre. Le journal, qui reprend en 1811, nous amène naturellement à ce sujet. Maine de Biran avait conservé des spectacles hideux de la terreur, une répulsion profonde pour l’esprit révolutionnaire. Député royaliste au conseil des cinq-cents, son élection avait été cassée à la journée de fructidor. Il accepta d’abord le consulat et l’empire comme une fin heureuse de l’anarchie et une restauration des principes de l’ordre. Mais bientôt, en présence du régime impériale, pleinement développé, il appela de ses vœux le retour de la monarchie. Le rappel de Louis XVIII fut à ses yeux le gage de l’ordre au dedans en même temps que de la paix au dehors. S’il ne crut pas au droit divin des Bourbons, il crut à la nécessité sociale de la dynastie. On sait comment il s’associa dans un acte demeuré célèbre à la politique de M. Lainé, son ami.

Le journal fait défaut pour ce moment important. Il recommence en février 1814 et l’on trouve dès le début l’expression d’un royalisme complet et conséquent. Je ne puis m’étendre sur cette partie du développement des opinions de Maine de Biran, bien qu’elle soit digne d'intérêt sous plus d’un rapport. Il suffira d’indiquer que ses convictions profondément monarchiques ne tardèrent pas à être pour lui l’origine de sérieuses et légitimes inquiétudes. Il écrit en juillet 1817 :

« Je lutte contre ce qui m’environne en faveur de la monarchie et je vois avec inquiétude que les sentiments et les habitudes monarchiques sont tout à fait détruites. Dans les hommes d’aujourd’hui la tendance est toute républicaine. Qu’arrivera-t-il de là? Le présent est gros de révolutions. »

Ces prévisions s'assombrissent d’année en année. Dans mainte page du Journal intime , des commotions nouvelles sont ici vaguement entrevues, là clairement prophétisées.

La révolution du Piémont, succédant aux autres révolutions du midi de l’Europe à la même époque, vient mettre le comble aux inquiétudes de l’auteur et lui inspire les réflexions suivantes :

« Cet état des sociétés est nouveau et n’a d’exemple que dans l’histoire du Bas-Empire, lorsque les soldats disposaient de tout et que les peuples étaient plongés dans l’incurie et l’avilissement. Mais la civilisation, les lumières de l’esprit étaient alors bien en arrière de ce qu’elles sont aujourd’hui. Que doit-il arriver de cette combinaison d’un état de civilisation aussi avancé que l’est celui des sociétés actuelles de l’Europe, ou plutôt de la grande société européenne, avec l’absence ou le discrédit de toutes les institutions politiques et religieuses qui ont paru jusqu’ici les plus propres à donner de la stabilité aux nations ou à maintenir l’ordre social? Dieu le sait et le temps nous l’apprendra. Ce qu’il y a de certain, c’est que les trônes ne sont plus entourés de la force et de la majesté nécessaires pour pouvoir protéger efficacement l’ordre public des sociétés où ils sont établis. Ils ne peuvent plus communiquer aux institutions émanées d’eux la permanence, la force et le respect qui leur manquent. Il faut pourtant que les sociétés soient gouvernées ou qu’elles se gouvernent elles mêmes. N’estce pas précisément par les mêmes causes qu’elles sont aujourd’hui si difficiles a être gouvernées et impuissantes pour se gouverner elles mêmes?

« Il n’y a point d’amour de liberté et d’égalité sans élé-

ration de caractère moral, sans désintéressement de soimôme. Jamais ce désintéressement ne fut plus rare, jamais les hommes, plus concentrés dans leurs intérêts propres, ne furent moins gouvernés par des idées ou des sentiments expansifs. On a comparé le mouvement actuel des sociétés en Europe à celui qui eut lieu à l’époque de la réformation religieuse. Mais c’étaient alors des idées et des sentiments qui entraînaient les esprits; l’ordre social demeurait assis sur ses bases, la réformalion ne prétendait pas s’étendre jusque-là. Ici ce sont des barbares armés qui ont en haine l’ordre qui les protège et n’aspirent qu’à le renverser vio* Iemment. »

Revenons maintenant à 1815 pour saisir l’impression produite par les événements, non sur la pensée du citoyen, mais 3ur l’àme de l’homme.

16 avril 1815. — « Il faut s’attacher aujourd’hui au seul être qui reste immuable, qui est la vraie source de nos consolations dans le présent et de nos espérances dans l’avenir.

« Pour me garantir du désespoir, je penserai à Dieu, je me réfugierai dans son sein.

a Jusqu’à présent j’ai cherché à établir une théorie métaphysique en consultant le sens intime et me rendant attentif, autant qu’il a dépendu de ma faible capacité, aux conséquences dérivées des faits de ce sens intime. Dans ma jeunesse, et lorsque j’étais prévenu pour des systèmes matérialistes qui avaient séduit mon imagination, j’écartais toutes les idées qui ne tendaient pas à ce but, j’étais léger plutôt que de mauvaise foi. Depuis que j’ai été conduit par mes propres idées loin de ces systèmes, je n’ai eu aucune prévention pour quelque conséquence arrêtée à laquelle je voulus arriver, aucune prévention pour les matières de foi ou d’incrédulité. Si je trouve Dieu et les vraies lois de l’ordre moral, ce sera pur bonheur et je serai plus croyable que ceux qui, parlant de préjugés, ne tendent qu’à les établir par leurs théories. »

Ces lignes marquent l’époque où les besoins religieux pa-

raissent s’être manifestés pour la première fois avec une certaine énergie chez le disciple de la philosophie du 18* siècle. A mesure que l’on avance, des expériences intérieures viennent se joindre aux résultats de l’ébranlement social pour lui faire chercher avec toujours plus d’ardeur ce point d’appui déjà réclamé en 1811. Les expressions de tristesse, de découragement abondent dans le journal. Une mélancolie profonde en forme souvent le caractère principal.

28 mars 1818. — a Cette époque de ma vie est très-difficile ; il me faut de la patience pour me supporter moimôme. Rien ne me soutient; le monde extérieur m’échappe et s’éloigne davantage chaque jour ; je le regrette, le poursuis quelquefois avec un sentiment d’impatience et de désespoir. L’idéal, qui me tiendrait lieu des pertes extérieures, n’est pas encore bien fixe pour mon esprit et mon cœur; je manque de force et d’esprit de suite pour l’arrêter et m’y tenir. Le mouvement des affaires que le devoir commande, m’importune et contrarie mon instinct et toutes mes facultés. Je passe à la chambre ou au conseil d’Etat des heures vides et tristes; mon attention erre et ne se fixe sur rien: temps perdu; et l’espèce de maladie de mes facultés^d’attenlion et de réflexion en est accrue, « Ma tristesse vient surtout de ce que je ne suis pas encore dégagé des désirs terrestres; il n'y a point de paix pour l'homme livré aux choses extérieures . » (Imitation de Jésus-Christ.)

Une tristesse intime, le désillusionnement sur le monde et sur soi-même, tel est pour Maine de Biran le résultat de l’expérience de la vie. Dans cette situation d’âme, il songe à s’adresser, pour trouver la paix, à cette puissance dont il avait si hautement revendiqué les droits : à la volonté.

« II faut voir, dit-il, ce qu’il y a en nous de libre ou de volontaire et s’y attacher uniquement. Les biens, la vie, l’estime ou l’opinion des hommes ne sont en notre pouvoir que jusqu’à un certain point; ce n’est pas de là qu’il faut attendre le bonheur. Mais les bonnes actions, la paix de la

conscience, la recherche du vrai, du bon, dépendent de nous et c'est par là seulement que nous pouvons être heureux autant que les hommes peuvent l'être. »

Ces lignes sont fortement marquées de l’empreinte du stoïcisme, et celui qui les traçait ne méconnaissait pas que ses réflexions l’avaient conduit sur un terrain dès longtemps exploité par une école célèbre; il le reconnaît expressément : « L’art de vivre consisterait à affaiblir sans cesse l’empire ou l’influence des impressions spontanées, par lesquelles nous sommes immédiatement heureux ou malheureux, à n’en rien attendre, et à placer nos jouissances dans l’exercice des facultés qui dépendent de nous, ou dans les résultats de cet exercice. Il faut que la volonté préside à tout ce que nous sommes. Voilà le stoïcisme. Aucun autre système n’est aussi conforme à notre nature. *>

On ne serait pas en droit d’affirmer que Maine de Biran ait fait, à une époque quelconque de sa carrière, une profession positive de la doctrine des stoïciens; mais il eut, par moments au moins, une tendance assez marquée à résoudre la question du bonheur dans le même sens que ces philosophes.

Il èxisle un parallélisme marqué entre les deux théories philosophiques qui déjà s’étaient succédé dans son esprit, et les jugements contradictoires qu’il porte successivement •sur les conditions de la vie heureuse. Vouloir être heureux par les impressions agréables de la sensibilité, c’était bien mettre en pratique les conséquences morales du sensualisme. Il appartenait d’autre part au restaurateur de la doctrine de la volonté, de demander ses jouissances au libre développement de l’activité intérieure. Les pensées du philosophe et les expériences de l’homme se présentent ici en harmonie et dans une dépendance mutuelle. 11 n’en est pas toujours ainsi. Les systèmes métaphysiques étant souvent une production de l'intelligence seule, demeurent en quelque sorte étrangers à celui-là même qui les a conçus. Lorsqu'on ne fait qu’enchaîner logiquement des idées à des idées, sans

confronter les résultats auxquels on parvient avec les besoins divers de l’âme, et sans se demander si on s’avance sur le terrain solide des réalités, ou si on se perd dans le vide des abstractions, on retrouve en rentrant dans son cabinet d’étude, une série de pensées qu’on avait oubliées en en sortant. Le système suit une voie, l’existence réelle en prend une autre. Ce n’est pas là, certes, une des moindres causes des aberrations des esprits systématiques. Les vues scientifiques de Maine de Biran présentent un tout autre caractère. Comme il observe beaucoup plus qu’il ne raisonne, et cherche moins à faire une théorie sur la nature humaine, qu’à rendre compte de ce qu’il éprouve en lui même, sa pensée est toujours près de sa vie, et sa vie agit incessamment sur sa pensée. On peut dire de lui, en modifiant une parole célèbre, ce qu’on peut dire avec vérité d’un si petit nombre de métaphysiciens, que le système c'est l'homme.

Le stoïcisme ne devant pas être le dernier mot de Maine de Biran, la réhabilitatiou de l’élément actif ne devait pas être, en conséquence, la dernière forme de sa philosophie.

En 1818 ses besoins religieux se manifestent avec un surcroît d’énergie et il s’en rend compte.

7 juin 1818. — a On dit que si les hommes deviennent religieux ou dévots en avançant en âge, c’est qu’ils ont peur de la mort et de ce qui doit la suivre dans une autre vie. Mais, j’ai, quant à moi, la conscience que, sans aucune terreur semblable, sans aucun effet d’imagination, le sentiment religieux peut se développer à mesure que nous avançons en âge. Les passions étant calmées, l’imagination et la sensibilité moins excitées ou excitables, la raison est moins troublée dans son exercice, moins offusquée par les images ou les affections qui l’absorbent. Alors Dieu, le souverain bien, sort comme des nuages; notre âme le sent, le voit, en se tournant vers lui source de toute lumière, parce que, tout échappant dans le monde sensible, l’existence phénoménique n’étant plus soutenue par les impressions externes et in-

ternes, on sent le besoin de s’appuyer sur quelque chose qui resle et qui ne trompe plus, sur une réalité, sur une ▼érité absolue, éternelle ; parce que, enfin, ce sentiment religieux, si pur, si doux à éprouver, peut compenser toutes les autres pertes. La crainte de la mort ou de l’enfer n’a rien de commun avec ce sentiment, et se trouve, au contraire, en opposition directe avec lui. »

Ce mouvement religieux prend bientôt une directiou plus précise. L'auteur identifie un moment dans sa pensée le stoïcisme et le christianisme.

9 février 1819. — « Il n’y a pas tant de différence qu’il parait, entre la morale des stoïciens et celle des chrétiens. Recevoir tout ce qui arrive, le mal comme le bien, avec une entière résignation à la nature, à l’esprit universel, à la raison ou à Dieu; accepter de la volonté de Dieu les plus grands maux, avec le même plaisir que l’homme sensuel trouve dans les délices : faire abnégation de sa volonté propre, individuelle, pour se conformer en tout à celle de Dieu ou de la nature universelle; regarder comme nuis les empêchements qui viennent de ce misérable cadavre que nous traînons, le mépriser : voilà bien des points communs. »

L’espèce de compromis dont ces lignes renferment l’expression ne dure pas, et l’on voit s’engager dans l’àme de l’auteur une longue lutte entre la philosophie des stoïciens et les espérances des chrétiens. Un pareil combat, dans une à me si sincère, est un spectacle captivant lorsqu’on peut le suivre dans toutes ses phases successives. Je dois me borner à citer quelques-uns des arguments qui font pencher la balance .

2U octobre 1819. — - Les consolations et les maximes de la philosophie stoïcienne peuvent être bonnes pour les forts, pour ceux qui sont en possession des grandes qualités de l'Ame et du caractère, qui ont la conscience de leur dignité. Mais quels secours peut-elle donner aux pauvres d'esprit, aux faibles pécheurs, aux infirmes, à ceux qui se sentent livrés à toutes les faiblesses de l’Ame et d’un corps malade,

qui ont perdu ou n'ont jamais eu l’estime d’eux-mêmes? C’est ici que le christianisme triomphe en donnant à l’homme le plus misérable un appui extérieur, qui ne saurait lui manquer quand il s’y fie, en le faisant s’applaudir intérieurement de ce qu’il sent ne pouvoir rien par lui— même, en lui montrant dans chacune de ses infirmités, de ses misères spirituelles et corporelles, autant d’occasions de mérite. Notre cœur blessé dans sa partie la plus intime , dans ses attaches les plus douces, les plus honnêtes , les plus innocentes, sent bien qu'il ne peut plus se tenir à lui-même et s'échappe de lui pour aller à Dieu. (Fénelon.) »

9 décembre 1819. — « La philosophie stoïcienne peut apprendre la résignation à tous les maux extérieurs ou à tous les accidents de la vie humaine, qui sont dans l’ordre général du destin ou de la Providence, et par là nécessaires. Résignation, patience et tranquilité d’àme, c’est là le plus haut degré où l’àrae puisse arriver par le seul secours de la philosophie; mais aimer la souffrance, s’en réjouir comme d’un moyen qui conduit à la plus heureuse fin, s’attacher volontairement à la croix, à l’exemple du Sauveur des hommes, c’est ce que peut seul enseigner et pratiquer le philosophe chrétien. »

L’auteur s'avance visiblement, comme on le voit, vers les consolations et les espérances de la foi chrétienne, mais sa voix est lente et douloureuse. Au nombre des obstacles qu’il remontre, il en est qui donnent lieu aux analyses psychologiques que voici :

21 janvier 1821. — « Je cherche toujours à me connaître, et je me connais mieux à mesure que j’avance. Je réfléchissais hier, en lisant le traité de morale de Malebranche, au peu d’influence qu’ont sur ma conduite pratique les lectures spirituelles et les idées tournées vers un autre monde, dont mon aine cherche à se nourrir, et qui sont vraiment pour elle une nourriture appropriée. Je pense dans mon cabinet comme un homme spirituel, et j’agis au

dehors comine un homme charnel ; je suis toutes les habiludes, toutes les impulsions du monde sans remords, sans ancien retour sur moi, en sortant d'une disposition intellectuelle tout opposée. Ce contraste singulier, qui est en moi de tous les moments, prouve que les habitudes de ma vie ont entièrement séparé l'homme spéculatif de l’homme actif. J’ai souvent des ténèbres qui offusquent mon intelligence, et je ne vois pas les vérités les plus simples. Quand je les aperçois ou que le voile tombe, je suis heureux de cette vue intérieure, sans songer que ces vérités me condamnent dans les écarts de la vie active, a II faut, dit Fénélon, tâcher « de raisonner peu et de faire beaucoup. Si l'on n’y prend « garde, toute la vie se passe en raisonnements, il n’en reste « pas pour la pratique. »

« llien de plus vrai et de mieux fondé que la distinction de Kant entre la raison spéculative cl la raison pratique. Je m’en suis tenu à la première pendant toute ma vie, et jusque dans mon meilleur temps d’activité morale. J’ai été saisi par des affections vives et désordonnées ; au lieu de me roidir contre la pente qui m’entraînait, je m’y laissais aller sans effort, content d’observer l’impulsion et déjuger de ses résultats, comme je l’aurais fait à l’égard d’une autre, pareil au médecin qui se féliciterait d’avoir une maladie pour se donner le plaisir d’en observer les circonstances, et les signes sur lui- môme. Je me suis fait aussi une conscience spéculative, en désapprouvant certains sentiments ou actes auxquels je me livrai. Je cherchais la cause de cette désapprobation, et la trouvais assez curieuse pour ne pas être fâché du motif qui m’avait donné lieu d’y réfléchir. Je pensais à distraire le remords et ne me prémunissais point contre les rechutes. L’instruction spéculative tirée du vice même familiarise avec sa laideur qui parait moins. C’est ainsi que le naturaliste qui observe et décrit les caractères extérieurs des monstres les plus hideux en éloigne le dégoût et l'horreur qu’ils inspirent.

« L’habitude de s’occuper spéculativement de ce qui se

passe en soi-même, en mal comme en bien, serait-elle donc immorale? Je le crains d’après mon expérience. 11 faut se donner un but, un point d’appui hors de soi et plus haut que soi, pour pouvoir réagir avec succès sur ses propres modifications, tout en les observant el s’en rendant compte, II ne faut pas croire que tout soit dit quand l’amour-propre est satisfait d’une observation fine ou d'une découverte profonde faite dans son intérieur. »

Le combat se prolonge. Mais à mesure que l’on avance, le courant de l’âme, si l’expression m’est permise, devient de plus en plus visible. Maine de Biran croit à l’Esprit -Saint, parce qu’il a besoin de la prière; il trouve en Jésus-Christ l’idéal d’une vie supérieure, d’une vie divine à laquelle il aspire. 11 voit dans la grâce promise par l’Evangile, le seul point d'appui sur lequel l’homme puisse compter; dans l’union de l'àme à Dieu, le terme de la destinée humaine. Les considérations de cet ordre remplissent presque seules les dernières pages du journal. Les faits relatifs à la vie extérieure tiennent une place toujours moindre et finissent par disparaître entièrement.

30 novembre 1823. — « L’àme qui se trouve unie et comme identifiée par l’amour avec l'esprit supérieur d’où elle émane, n’est plus sujette à l’influence de l’organisme; elle ne s’occupe plus de quel côté souffle le vent de l’instabilité, mais elle demeure fixée à son centre, et tend invariablement vers sa fin unique, quelles que soient les variations organiques et les dispositions de la sensibilité. C’est même souvent quand le corps est abattu, que toutes ses fonctions languissent, que la machine tombe en ruine, et que l’animal a perdu toute vivacité, toute énergie vitale, que la lumière de l'esprit jette le plus d’éclat et que l’àme vit le plus complètement de la vie de cet esprit, qu’elle en jouit avec le plus d'amour. L’esprit souffle où il veut; quelquefois il se retire : l’âme tombe dans la langueur et la sécheresse ; mais comme ce n’est pas l’organisme qui la soutient et fait ses étals d’élévation, ce n'est pas lui non plus qui l'abandonne quand elle

talion de Jésus-Christ et des œuvres spirituelles de Fénelon, il se disposait à reproduire dans un vaste tableau tous les faits de la vie humaine, depuis les instincts animaux jusqu'aux états les plus élevés auxquels puissent parvenir les Ames sous l’impulsion de la grâce divine. La mort a arrêté l’exécution de ce grand ouvrage, dont il ne subsiste que le plan raisonné et des fragments assez nombreux.

Je terminerai par quelques citations empruntées aux dernières pages du journal, qui sont en même temps les dernières que l’auteur ait écrites.

10 avril 1824. — « Le monde nous crucifie à mesure que nous avançons en Age. 11 faut en finir, et nous regarder d’avance comme crucifiés ou morts pour le monde. »

25 avril. — a Et foetus swn mihimet ipsi gravis . Tout est résistance, embarras, difficulté de vivre au dedans comme au dehors, dans ma position actuelle. Le principe de la vie (l’Ame sensitive) s’affecte de son impuissance à surmonter les obstacles internes qui s’opposent à son déploiement ou à ses tendances expansives, elle se retire en elle-même. Toutes les facultés de l’Ame pensante languissent et s’affaissent, faute de ce point d’appui vital que demande leur exercice. C’est dans cet étal qu’on appelle la force d’en haut, on sent qu'elle ne peut venir ni de soi-même ni d’aucune chose du dehors. Miserere mei, Domine , quoniam infirmus sum . »

17 mai. — « Dans l’état de santé, de faiblesse, de trouble physique et moral où je suis, je m’écrie sur ma croix : Miserere meif Domine, quoniam infirmus sum Lumbi mei

impleti sunt illusionibus et non est sanitas in came mea.

« Certainement, la source de tant d’illusions malheureuses que ma raison ne peut vaincre, est dans ces organes intérieurs {lumbi), qui s’affectent et se montent par des causes quelconques, indépendantes de ma volonté. Leurs produits spontanés, ou les nuages qui prennent là leur source, sont plus forts que la raison qui les reconnaît, les juge sans pouvoir les dissiper. C’est dans de tels états qu’on sent le besoin d’une grâce supérieure.

« Il faut toujours être deux, et l’on peut dire de l'homme, même individuel, vœ soli ! Si l’homme est entraîné par des affections déréglées qui l’absorbent, il ne juge ni les objets

ni lui-même Qu’il s’y abandonne, il est malheureux et

dégradé, vw soli! Si l’homme, même le plus fort de raison, de sagesse humaine, ne se sent pas soutenu par une force, une raison plus haute que lui, il est malheureux, et, quoiqu’il en impose au dehors, il ne s’en imposera pas à luimême. La sagesse, 1a vraie force consiste à marcher en présence de Dieu, à se sentir soutenu par lui; autrement, vœ soli!

« Le stoïcien est seul ou avec sa conscience de force propre qui le trompe ; le chrétien ne marche qu’en présence de Dieu et avec Dieu, par le Médiateur qu’il a pris pour guide et compagnon de sa vie présente et future. »

Ces lignes portent la date du 17 mai 1824. Deux mois après, Maine de Biran avait été retiré de ce monde.

— Imjiri'iwrif Paurkuucke, nie il«\s Pnik-vm*, H- 14.

EXTRAIT DU COMPTE-RENDU

De l'Acadcmlc de* ftclences morulen et politiques,

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