LA LANGUE INTERNATIONALE
Une pensée souvent exprimée déjà, mais sur laquelle on ne saurait trop attirer l'attention, est que l'établissement d'une langue internationale universelle est une des nécessités les plus urgentes de la civilisation actuelle (1).
Le mot international est nouveau. Ce n’est que dans l’édition de 1877 qu’il a paru dans le dictionnaire de l’Académie française ; et c’est vers 1846 qu’il avait passé d'Angleterre en France. Il répondait si bien aux rapports to jjours plus nombreux des différents peuples qu’il est promptement et largement entré dans l’usage : on en use et on en abuse. On voit des cafés internationaux, des pharmacies internationales, etc. J’ai remarqué une petite voiture publique faisant un trajet d’una dizaine de kilomètres qui, parce qu’elle franchissait la frontière entre la Suisse et la Franco, se décorait du titre de Courrier international.
Une langue internationale pourrait avoir un usage limité à quelques nations seulement. La langue internationale universelle serait celle qui serait comprise partout ; mais universelle ne veut pas dire unique. Il su frit de consulter le dictionnaire pour constater que ces deux termes ne sont nullement synonymes. Il n’est pas question de réaliser la pensée chimérique d'obtenir qu’un seul moyen d'échange des idées fût adopté, de l’équateur aux deux pôles, par toutes les races humaines.
(1) J’ai formulé cette thèse en 1894, mais avec de très brefs développements, dans mon volume : La définition de la Philosophie, art. 81.
La langue universelle subsisterait à côté des idiomes particuliers, sans en détruire ni en restreindre l’emploi. Les langues nationales ont leur raison d’être ; elles sont le résultat de la formation et de l’histoire des différentes sociétés humaines. Un peuple qui abandonnerait sa langue renierait son passé, et accomplirait, au point de vue patriotique, une sorte de suicide. L’amour de la langue maternelle est, aussi bien que l’amour du sol natal, un des éléments essentiels du patriotisme. La langue internationale, en laissant subsister les autres, établirait un moyen de communication par la parole entre tous les membres de la famille humaine. Ce qui, depuis longtemps, m’a fait adopter la pensée que l’établissement d’une telle langue serait un immense bienfait, c’est ce surmenage, dont on se plaint si souvent et si justement, qui caractérise les résultats de l’organisation actuelle des études. Ce surmenage ne résulte pas seulement de programmes trop chargés de matières scientifiques ; il résulte aussi de la multiplicité des langues qui figurent dans les degrés secondaires de l’enseignement. Ce sont les intérêts de l’éducation qui ont primitivement dirigé mon attention vers la question que j'aborde ici. L’étude d’une s--ule langue assez sérieusement apprise pour ne pas être oubliée, me paraissait préférable, soit au point de vue du développement de l’intelligence, soit au point de vue pratique, à l’étude de trois ou quatre langues enseignées dans les collèges, et bien souvent promptement oubliées. Mais la question a une portée plus générale. Il n’est aucun des développements de l’activité humaine qui ne soit intéressé à l’établissement d’une langue intelligible par tous les peuples.
Il ne s’agit pas ici d’un fait absolument nouveau, car ce fait s’est produit déjà en quelque mesure. Le grec était une langue internationale dans l’empire romain, quand les écrivains juifs du Nouveau Testament en faisaient usage pour rédiger les éléments de ce livre, et lorsque l’esclave
Epictète et l’empereur Marc Aurèle s’en servaient pour rédiger leurs maximes. Dans l’occident de l’Europe, le latin est devenu une langue internationale pour les lettrés et les savants, jusqu’à une époque qui n’est pas très éloignée de nous. Au xvn* siècle et au xvin®, le français est devenu une langue internationale pour la diplomatie (il l’est encore) et pour les salons de3 capitales de l’Europe. Voilà des faits qu’il faudrait reproduire en les généralisant,, en leur donnant une portée universelle.
Tolstoï s'est plaint des inconvénients qui résultent d’un trop grand amour de l’uniformité. L’uniformité revêt un caractère parfois absurde lorsqu’il s’agit de choses pour lesquelles la diversité a des raisons d’être. Il est contraire au bon sens de faire adopter les mômes costumes aux habitants des régions froides et des régions chaudes du globe. C’est sans de bonnes raisons que les femmes de la Suisse ont généralement abandonné leurs costumes nationaux pour se vêtir à la mode de Paris. D’une manière générale, pour tout ce qui est local par essence, l’uniformité n’est pas justifiée et peut devenir nuisible, ne fût-ce que sous le rapport de l’esthétique. Il en est autrement lorsqu’il s’agit de choses qui sont l’objet de communications et d’échanges entre les divers peuples. Au point de vue commercial, l’unité des poids, des mesures et des monnaies est désirable. Au point de vue scientifique, l’uniformité du baromètre et du thermomètre serait avantageuse. Ce qui serait bien plus avantageux encore, c’est l’établissement d’une langue qui serait un moyen général d’échanger des idées. Cette question a été très souvent abordée, et l’a été par des hommes de premier ordre (1), Descartes et Leibniz entre autres.
(1) Dans sa brochure La question de la langue internationale (Paris, librairie Giard et Brière), pages 44 à 50, M. Gaston Moch a réuni des documents pleins d’intérêt sur les principaux systèmes de langue internationale.
Montesquieu écrivait, en 1728. « La communication des « peuples est si grande qu’ils ont absolument besoin d’une « langue commune. » Lorsque Montesquieu écrivait ces lignes, on n’avait ni la navigation à vapeur, ni les chemins de fer, ni le télégraphe et le téléphone. Tous ces moyens matériels de rapprochement rendent de plus en plus nécessaire un échange possible des idées entre les habitants des divers points du globe. Les rapports toujours plus faciles établis entre les pays les plus éloignés joignent maintenant aux langues qui ont toujours été utiles à savoir pour les communications internationales de l’occident, non seulement le russe, mais l'arabe, le chinois et le japonais.
Ce n’est pas seulement dans l’intérêt de l'éducation que l’établissement d’une langue internationale est désirable. C’est dans l’intérêt du commerce et de l’industrie. Il s’est fondé à Paris, il y a quelques années, une Société commerciale pour l’étude des langues étrangères. On lit dans le dernier rapport sur ses travaux (janvier 1898) cette affirmation dont on ne saurait contester la valeur : « Dans l’intérêt « du commerce français, la connaissance des langues étran- « gères est absolument indispensable ». Cette Société entretient des cours d’espagnol, d’anglais, d’allemand, de russe et d’arabe. Elle en établira d’autres lorsque ses ressources le lui permettront : italien, portugais, danois, suédois, norwêgien, etc., etc. Quel gain, lorsqu’une seule langue suffirait pour la correspondance et pour les rapports personnels des voyageurs de commerce. Ce bienfait s’étendrait aux voyageurs de tous les ordres qui seraient compris dans toutes les gares des chemins de fer, qui seraient assurés de trouver partout, même dans de simples villages, quelques personnes avec lesquelles il leur sera possible de s’entendre. L’intérêt des sciences n'est pas moins manifeste. Un des rédacteurs de la Revue scientifique de Paris se plaignait vivement, il y a quelques années, de la difficulté extrême dans laquelle on se trouve lorsqu’il
faut rendre compte des écrits toujours plus nombreux qui arrivent dans tant de langues diverses. Combien d’érudits et de savants portent, comme M. Bouillier, des regards d’envie « vers le temps où une langue unique, le latin,
* mettait en communication de travaux tous les savants « du monde » (1),
On peut parler enfin de l'intérêt de la littérature. Personne n’ignore combien les traductions laissent à désirer. Quel avantage pour un auteur qui écrirait dans sa langue nationale de pouvoir faire exécuter sous ses yeux une traduction unique qui mettrait ses œuvres fidèlement interprétées à la portée des lecteurs de tous les pays.
Plus on y réfléchit, plus on comprend que l’établissement d’une langue universelle serait un événement d’une portée immense. Et il ne s’agit pas ici d’une entreprise sans base sérieuse, tout à fait arbitraire et offrant un caractère artificiel. La constitution des nationalités a produit des langues nationales ; les relations toujours plus multipliées des diverses populations du globe réclament un moyen général d’échange des idées. Que chaque peuple conserve sa langue, et qu’il existe une seconde langue partout comprise, ce sera répondre à l’appel des circonstances, ce sera, pour employer un terme d’école, réaliser la synthèse des diversités nationales et de l’unité du genre humain. « Le besoin « d’une langue scientifique internationale se fait vivement « sentir », écrivait récemment M. Fonsegrive (2). J’étends sa pensée en effaçant le mot scientifique qui limiterait à une seule classe de personnes un bienfait qui doit être général.
On ne contestera pas la valeur théorique de ces considérations ; mais leur application pratique soulève dans beaucoup d’esprits des doutes sérieux, des objections
(1) Francisque Bouillier, dans sa brochure : Le » dons à VInslitut , page 22.
• (2) Dans la revue la Quinzaine du 1* août 1898.
graves. Il ne suffit pas de désigner un but à atteindre, il faut indiquer aussi les moyens d’y parvenir.
Constatons d’abord que l’étude d’une seconde langue existe tous les jours plus, là oi» la civilisation tait des progrès. Le nombre des enfants qui joignent l'étude d'une autre langue à celle de leur langue maternelle est considérable. Le fait se produit surtout d'une manière naturelle, dans les pays qui sont, au point de vue linguistique, des pays frontières.
Ce ne sont pas seulement des familles appartenant aux classes supérieures de la société, mais celles de petits bourgeois et même des paysans dans l’aisance qui envoient leurs fils et leurs filles passer quelque temps dans un pays voisin dont ils apprennent la langue. L’étude d’une langue internationale n’exigerait, dans aucun cas, plus de temps et de peine que celle de l’allemand, de l’anglais, de l’italien, du russe, du français; mais avec un môme degré d’effort quelle différence dans le résultat! Une seconde langue qui, dans l’état présent des choses, ne met en communication qu’avec les habitants d’un pays voisin, mettrait en rapport avec le genre humain ! Il me paraît impossible que cette pensée ne fasse pas une très vive impression sur l’esprit de quiconque prendra la peine de réfléchir un moment.
L’établissement d’une langue internationale pourrait-il être, sans des efforts spéciaux dirigés dans ce but, le résultat du cours naturel des choses? On l’a quelquefois pensé. Voici le passage de la lettre de Montesquieu à d’Olivet dont j’ai cité un fragment : « Notre langue est si universelle ici
c quelle est presque la seule chez les honnêtes gens Je
« suis persuadé que le français gagnera tous les jours dans « les pays étrangers. La communication des peuples est si « grande qu’ils ont absolument besoin d’une langue com- « mune, et on choisira toujours notre français. » Il est vrai u’il ajoutait pour atténuer l’audace de son affirmation :
c II serait aisé de deviner, si on interceptait cette lettre, « que c’est un académicien qui parle à un académicien. » De nos jours, l’usage du français dans les cours et les salons de Vienne, de Berlin, de Saint-Pétersbourg, a sensiblement diminué, et les mémoires de l’Académie de Prusse ne sont . * plus rédigés principalement en français, comme c’était le cas sous le règne de Frédéric II et plus tard encore. J’ai sous les yeux le gros volume des mémoires présentés à la classe de philosophie spéculative de Berlin, de 1770 à 1801 ; ils sont tous en français. La réaction produite par les conquêtes de la République française et de l’Empire a été l’une des causes de ce fait. C’est un des éléments de la grande revanche dont Leipzig et Waterloo gardent le souvenir.
La prodigieuse expansion de la race anglo-saxonne dans toutes les parties du monde fait admettre à quelques personnes quo l’anglais s’imposera, par le cours naturel des choses, comme la langue universelle. J'ai entendu un diplomate entreprendre de démontrer à ses auditeurs que c’est à la langue russe que cet avenir est réservé. En présence de cette diversité d’opinions, il faut convenir que si l’établissement d’une langue internationale universelle ne devait être que le résultat du cours naturel des choses, cela ne pourrait avoir lieu que dans un espace de temps qui se compterait par siècles.
L’existence d’écoles publiques dans tous les États civilisés offre le moyen d’arriver à ce résultat, sinon très vite, du moins dans un espace de temps plus court. Supposons que quatre ou cinq grandes puissances d’Europe et d’Amérique se mettent d'accord pour que la deuxième langue enseignée dans leurs écoles soit la même. Il est ho; s de doute que, dans un temps qui ne serait pas relativement très long, le reste du monde civilisé se joindrait à elles. Une telle résolution ayant été prise, un terme serait fixé pour sa mise en pratique, afin que les instituteurs et les institutrices eussent
le temps de se préparer. Un second terme serait fixé au delà duquel personne ne serait admis comme employé dans les administrations publiques, sans savoir la langue internationale. La même prescription s’imposerait, sans qu’aucune intervention des pouvoirs sociaux fût nécessaire, à tous les employés des Compagnies de transport sur terre et sur mer, à ceux des maisons de commerce, et d’industrie, et, en première ligne, à tout le personnel des hôtels, restaurants, etc. Il n’y a pas d’exagération à admettre que, dans V hypothèse d’un accord de quatre ou cinq grandes puissances, il ne faudrait pas plus d’une trentaine d’années, à partir de la date de cet accord, pour que le but fût atteint. L'intervention des gouvernements aurait un caractère prématuré et arbitraire si elle n’était pas préparée par un mouvement sérieux de l’opinion. C’est aux initiatives privées qu’il appartient de généraliser l’idée des avantages d’une langue internationale universelle, et d’exercer sur les pouvoirs sociaux une contrainte morale à laquelle ils finiraient bien par céder. Quand le but serait atteint, voici quelle devrait être, en ce qui concerne les langues, l’organisation des écoles publiques :
Dans les écoles primaires, fréquentées par les enfants de toutes les classes do la population, on ferait une large place à l’étude de la langue nationale qui serait, comme c’est le cas aujourd’hui dans les bonnes écoles, le moyen principal de la culture intellectuelle et morale des élèves. Les enfants apprendraient plus ou moins la langue internationale par l’usage, de même que maintenant, à côté de la langue officiellement enseignée, ils apprennent par l’usage le patois, dans les contrées où un patois existe encore.
Les écoles secondaires, fréquentées par les enfants des deux sexes que le besoin de gagner promptement leur vie ne force pas à quitter les études aussi vite que possible, auraient pour caractère distinctif l’étude régulière de la hngueinternationale. L’aptitude des diverses races humaine?
et des divers individus pour l’étude des langues varie beaucoup ; mais tous les enfants, ou du moins presque tous, sont capables d’en bien savoir deux. La langue internationale suffisant pour la pratique à la grande majorité des hommes, l’enseignement secondaire pourrait être commun à tous jeunes gens, quelle que soit la diversité des professions auxquelles ils so destineraient.
Dans les études supérieures (j’y fais rentrer non seulement les universités, mais les hautes classes des collèges, lycées ou gymnases actuels), plusieurs langues seraient enseignées comme c’est le cas maintenant. Des nécessités d’ordre pratique pourraient engager un certain nombre de jeunes gens à acquérir la connaissance d'une langue nationale autre que la leur. Puis les aspirants à la littérature ne renonceront pas à vouloir lire dans les textes originaux les grandes œuvres de l’esprit humain : celles des Grecs, des Latins, des Orientaux, celles de Dante, de Shakspeare, de Milton, de Gœthe, etc., etc..
J’ai dit, et je le répète avec une conviction forme, que si quatre ou cinq grands Etats se mettaient d’accord pour que la seconde langue enseignée dans leurs écoles fût la même, l’établissement d’une langue internationale universelle ne tarderait pas beaucoup.
Mais cet accord, qui serait facile à obtenir en théorie, se trouve hérissé de difficultés, dès qu’il s’agit de choisir la langue à adopter. C’est là qu’est le nœud de la question.
On n’aboutirait pas en proposant d’adopter la langue actuelle d’une des grandes nations de l’Europe. L’espoir d’une conférence internationale formée, par exemple, de délégués de la France, de l'Allemagne, de l’Angleterre et de la Russie, qui adopterait l’une de leur quatre langues pour le moyen universel de communication, éveille presque le sourire. Il suffit de réfléchir aux causes indiquées plus haut qui ont diminué l’importance du français, pour comprendre que la proposition d’universaliser l’usage de la
langue d’une des grandes puissances actuelles se heurterait à des rivalités nationales qui ne laisseraient probablement pas même la mettre en discussion.
Une idée qui s’ofïre naturellement à l’esprit dans l’Europe occidentale est de reprendre l’usage du latin, en en généralisant assez l’étude pour qu’il devînt, non pas, commo il l'a été, la langue internationale des lettrés et des savants, mais celle de tout le monde. C’était la pensée de Descartes. Il parle à Mersenne du projet d’un auteur, qu’il ne nomme pas, qui voulait créer une langue nouvelle comme moyen universel de communication, et il ajoute : « Il serait plus aisé que tous les hommes s'accordassent à apprendre la latine (1). » La pensée de choisir le latin pour langue internationale universelle a des partisans. Elle a été émise, il n'y a pas longtemps, par le professeur Valdarnini (2). Aun congrès de la paix tenu à Hambourg, en août 1897, la question de la langue internationale fut discutée, mais ajournée. Quelques membres du congrès avaient émis l’idée que faciliter aux hommes de divers pays les moyens de se communiquer leurs pensées pourrait être l’introduction dans le monde d’un élément pacificateur. M. Raqueni avait demandé un décret rendant obligatoire l’enseignement du latin à tous les degrés des études. Tout récemment, M. Fonsegrive a soutenu, avec une grande énergie, Futilité du latin sérieusement enseigné pour la formation de la pensée (3). Le latin n’est pas une langue absolument morte. Il est demeuré la parole officielle de l’Eglise romaine ; certaines classes de savants, les botanistes par exemple et les éditeurs de textes anciens, en font encore parfois usage. Il est généralement enseigné
(1) Œuvres de Descartes publiées par Charles Adam et Paul Tannery, 1897. Correpondances, t. I, p. 79.
(2) Due réformi nécessarie nella istruzione secondaria internazionale brochure sans date.
tô) Voir la qiestion du latin dans la Quinzaine du i*r août 1898.
dans les collèges et gymnases de la plupart des pays civilisés, en Russie comme en Allemagne, en France, en Espagne et en Italie. Pourquoi a-t-il perdu le privilège qu’il a possédé si longtemps, d’être un qioyen de communications internationales ? Par diverses causes dont une est que, sauf de rares exceptions, les femmes ne le savaient pas. Si le latin avait fait partie de l'instruction des jeunes filles, et si le temps consacré à son étude n*avait pas été réduit dans les collèges par la surcharge des programmes, il aurait été parlé dans les familles conjointement avec les langues nationales, et il serait encore d’un usage universel, au moins dans l’occident de l’Europe. Ce qu’on peut objecter au projet d’en refaire une langue internationale, c’est que, si le latin est une langue ecclésiastique vivante, il est pour les usages ordinaires de la vie une langue morte dans laquelle il ne serait pas facile, pense-t-on, d’introduire les termes nécessaires pour répondre aux exigences de la civilisation contemporaine. Il vient cependant de se fonder à Rome, sous le titre de Vox urbis (1), une revue destinée à généraliser l’usage du latin en l’adaptant à des questions autres que celles qui concernent la religion. On trouve dans son premier numéro . un article intitulé Birota Velocissima qui concerne une matière essentiellement contemporaine, car c’est de la bicyclette qu’il s’agit. *
Le choix du latin serait peut-être accueilli avec faveur par les peuples parlant des langues dont il est la souche ; mais cela même pourrait créer ailleurs des préventions hostiles. Enfin, hélas ! dans les divisions actuelles de la chrétienté, le fait que le latin est la langue officielle de l’Eglise romaine pourrait susciter chez les orientaux et les protestants une opposition semblable à celle qu’a rencontrée
(1) Vox urbi* — de litteris et bonis artibns coirmentarius, bis in menso prodit — Borna, ex officiais Forzani et socii, grand in-4°.
jadis chez les protestants, et que rencontre encore chez les orientaux l’adoption du calendrier grégorien. La réforme était bonne, mais elle venait d’un Pape !
Choisir le grec pour langue internationale n'est pas une pensée nouvelle. En 1770, Voltaire appelait de ses vœu?: une croisade du roi de Prusse, de l’impératrice de Russie, et de l’impératrice d'Autriche, contre les Turcs : « Ce serait t un spectacle charmant, écrivait-il, que de voir deux <t impératrices tirer les deux oreilles de Mustapha et le « renvoyer en Asie. » S’adressant à Catherine II, dans une lettre du 14 septembre, il écrit : « Si vous étiez souveraine c de Constantinople, Votre Majesté établirait bien vite une « belle académie grecque. Tous les négociants de la mer « Egée demanderaient des passeports grecs. La langue « grecque deviendrait la langue universelle (1). » Cette pensée n’a pas, à ma connaissance, attiré l’attention au siècle dernier, mais elle a été vivement reprise et défendue à notre époque. En 1864, M. Gustave d’Eichtal publia une brochure dans laquelle il demandait : < Que le grec fût t introduit comme langue internationale universelle, et « que, en dehors de la langue nationale, l’enseignement linc guistique pratique pût se réduire à une seule langue (2). » Ce travail a été remarqué et discuté. Au mois de mai 1867, il s’est fondé à Paris une Association pour l’encouragement des études grecques en France. La même année, l’abbé Hetsch, collaborateur de Monseigneur Dupanloup, parlant du grec, dans un discours public, l’indiquait comme très propre à devenir une langue internationale (3) et M. Beulé signalait, non sans quelque exagération, la littérature grecque comme « le moyen par excellence de former des
(1) Voir le journal le Temps du 20 mai 1869.
(2) De l'usage pratique de la langue grecque , Paria, Hachette, 1864.
(3) Voir l'abbé Hetsch , un volume in-12, Paria, librairie Pouasielgue, 1885, page 518.
« hommes a (1). L’Association pour l’encouragement des études grecques ayant eu du succès et publiant un annuaire, M. d’Eichtal en profita pour reproduire et développer son projet, en 1871 (2). Les étudiants de l’Université de Washington publient maintenant un journal intitulé le Miroir, qui est rédigé en grec ancien (3).
La Grèce, si grande par ses souvenirs, et dont l’influence sur la civilisation a été et est encore si énergique, u’est plus une de ces nations puissantes qui excitent la jalousie des autres. La proposition de taire du grec la langue internationale ne susciterait pas les mêmes objections que s’il était question de l’allemand, de l’anglais, du français ou du russe. Celte langue est vivante, et s’adapterait plus facilement, pense-t-on, que le latin aux nécessités de la civilisation contemporaine. Ses partisans signalent sa richesse, sa flexibilité. On peut enfin, lorsqu’on plaide sa cause, taire valoir le fait que c’est en grec qu’a été rédigé le livre des Chrétiens qui est par excellence le livre de l’humanité.
On demandera naturellement : quel grec ? celui du siècle de Périclès ? celui du commencement de l’ère chrétienne ? celui des Grecs d’aujourd’hui ? On pourrait demander de même : quel latin ? celui de Cicéron ? celui de saint Augustin ? celui des écrivains du moyen âge? Il faut comprendre que, quelle que soit la langue choisie pour les communications internationales, cette langue deviendrait vivante. Elle se modifierait comme tout ce qui vit, et recevrait pour affluents les meilleurs éléments des langues nationales. Si on adoptait le latin, il serait naturel de prendre pour base la langue de César et de Cicéron. Si on adoptait le grec, la langue de Xénophon serait convenablement choisie, le
(1) Auguste, sa famille et ses amis , Paria, Michel Lévy, 1867. Voir le dernier chapitre.
(2) Annuaire de l’Association, cinquième année, p. 120 à 136
(3) Journul de Genève, du 8 août 1898.
grec contemporain fournissant les mots nouveaux devenus nécessaires.
Il y aurait un avantage commun à l’adoption du grec et à celle du latin. On connaît la lutte, souvent renouvelée, des défenseurs des études classiques et des partisans des études modernes, et l’on ne doit pas méconnaître la valeur des raisons alléguées de part et d’autre. Les défenseurs des études classiques démontrent valablement combien il est avantageux pour la culture de l’esprit de faire connaître aux élèves les grands monuments de la pensée antique, les glorieuses destinées de la Grèce et de Rome, combien il est avantageux de les mettre ainsi en rapport avec les origines de la civilisation contemporaine, avec les œuvres qui, combinées avec l’influence du Christianisme, ont produit cette civilisation. Leurs adversaires démontrent, non moins valablement, qu’il résulte de l’organisation actuelle des études que les jeunes gens emploient un temps considérable à étudier superficiellement le latin et le grec, que la plupart oublient en sortant du collège, parce que ces langues ne leur sont d’aucune utilité pratique. Ils estiment que ce temps serait mieux employé à l’étude des langues modernes. Supposons qu’une des langues anciennes, le latin ou le grec, devienne la langue internationale, personne ne se plaindrait que son étude fût inutile ; on n’entendrait plus parler de cette guerre au latin et au grec qui continue à faire quelque bruit ; et les bienfaits sérieux qui sont le résultat d’une culture classique seraient généralisés ; tous les jeunes gens passant aux études secondaires en auraient leur part. Il faut remarquer toutefois que la langue internationale devant so modifier par l’usage, elle s’éloignerait peu à peu de sa source, comme il est arrivé au grec moderne. Pour l’intelligence des grandes œuvres de la littérature ancienne, l’étude du latin et du grec dans leur état primitif demeurerait toujours nécessaire ; mais ceci concerne les degrés supérieurs de l'enseignement.
L’objection la plus sérieuse que l’on puisse opposer au choix du latin ou du grec pour en faire une langue internationale est que ces langues demandent de longues et sérieuses études ; les élèves des collèges classiques le savent bien. Leur difficulté, et la forte gymnastique intellectuelle qui en est le résultat ont de grands avantages dans le degré supérieur des études ; mais pour un procédé do communications internationales mis à la disposition de tous les hommes d’une culture moyenne, la facilité de l’étude est un moyen de succès qu’on peut considérer comme indispensable. De là est né le désir de créer une langue artificielle plus simple que les langues naturelles. Il a été fait dans ce sens des projets très nombreux, entre lesquels il faut signaler d’abord, pour les exclure, les tentatives de pasigraphie , ou d’écriture universelle. Les Chinois ont une écriture composée de signes de choses et d’idées, signes qui sont compris par des peuples parlant des langues diverses. Abel Rémusat parle du projet de Murr qui voulait faire do l’écriture chinoise un moyen général de communication (1). Il s’agissait pour cet auteur de généraliser un fait existant. Mais l’écriture internationale des Chinois renferme un si grand nombre de caractères qu’une vie entière, dit-on, suffit à peine pour les apprendre. Des essais ont donc été faits pour établir une pasigraphie simple ; mais Destutt de Tracy avait raison, je le crois, lorsqu’il disait qu’en entrant dans cette voie, on n’arriverait jamais à résultat utile (2). Il est certain, dans tous les cas, que la possibilité de communications orales sera infiniment plus avantageuse que celle de communications seulement écrites.
L’idée de la fabrication d’une langue artificielle éveille souvent le doute et souvent aussi l’ironie. Le doute est na-
(1) Voir l'article Pasigraphie dans le dictionnaire de Littré.
(2) Mémoires de l’Académie des sciences morales et politiques, t. III, p. 648.
turel, l’ironie ne l’est pas, puisque nombre d’esprits de premier ordre ont approuvé cette entreprise. Max Muller, dont personne ne conteste l’autorité en de telles matières, a déclaré qu’il considérait l’établissement d’une langue internationale artificielle comme certainement réalisable, en ajoutant : « J’affirme que cette langue artificielle peut « être beaucoup plus régulière, plus parfaite, plus facile à « apprendre que n’importe laquelle des langues naturelles « de l’humanité » (1). L’application de ce principe a donné lieu à plusieurs projets, dont deux seulement, à ma connaissance, ont été réalisés: leVolapuk et l’Espéranto.
Le Volapuk (ce qui signifie langue de l’univers) a été créé en 1885, par l’abbé Schleyer. Il a eu assez de succès pour attirer sérieusement l’attention. Il était destiné spécialement, si je ne me trompe, à faciliter les relations com- ■ merciales. J’ai sous les yeux un fragment de journal dont j’ai négligé de conserver la date, mais qui doit être de 1890 environ. Il y est dit que deux mille maisons de commerce emploient le Yolapuk, qu’on a l’adresse de treize mille personnes pouvant correspondre dans cette langue, et qu’il s’est fondé à Paris une Association française publiant une revue du Yolapuk. Ce succès a eu quelque éclat, et le mot Volapuk est devenu un nom commun, en sorte que lorsqu’on entend parler d’une langue internationale, on dit :« c’est un Volapuk » ; je l’ai constaté souvent. Si je suis bien renseigné, on peut dire aujourd'hui que le Volapuk, après avoir brillé pendant quelque temps, est rentré dans l’ombre de l’oubli. Les esprits prévenus et légers ont conclu de son insuccès que les tentatives de langue universelle sont chimériques. Ils ont fort à tort identifié l’échec subi par une application vicieuse d’un principe avec la condamnation de
(1) Cité souvent dans des écrits contemporains, en particulier par Gaston Moch dans sa brochure La question de la langue internationale indiquée plus haut.
ce principe lui-même. Les esprits sérieux doivent arriver à une conclusion très dilïérente. On a signalé dans l'œuvre de l’abbé Schleyer des défauts graves. J’admets qu’il en est ainsi. L’un de ces défauts, le principal peut-être, est que les mots de cette langue ont été créés d’une manière arbitraire, et ont un caractère souvent étrange, bizarre, qui rend leur étude fort difficile. Par cette raison, ou par d’autres, après un succès momentané, il semble que le Volapuk est mort. Que conclure de son succès momentané et de sa chute rapide ? Il faut conclure de son succès que le besoin d’une langue universelle se faisait vivement sentir, et que l’abbé Schleyer a fait une œuvre bonne en mettant en vive lumière le but qu’il voulait atteindre. Il faut conclure de sa chute qu’il n’offrait pas un moyen satisfaisant pour la solution du problème de la langue universelle. On peut même ajouter que plus le Volapuk était défectueux, plus son succès momentané démontre l’intensité du besoin auquel il voulait satisfaire. Loin de conclure de sa chute à la èondamnalion du principe qu'il cherchait à réaliser, il fallait faire usage à cette occasion de la formule célèbre : « Le roi est mort, vive le roi ! »
L’Espéranto (celui qui espère), se présente non pas comme un rival du Volapuk, s’il est vrai que le Volapuk soit mort, mais comme un successeur qui espère une fortune meilleure que celle de son devancier. Le créateur de l’Espéranto est un médecin russe, le docteur Zamenhof. Il avait publié son premier travail sous le pseudonyme d’Espéranto qui est devenu le nom de la langue qu’il a composée, et dont l’apparition date de la fin de 1887.
Le Volapuk était presque entièrement composé de mots arbitrairement choisis par l’inventeur. Le docteur Zamenhoî a procédé autrement. Pour composer son vocabulaire, il a d’abord choisi des mots qui ont déjà reçu par l’usage un caractère plus ou moins international ; puis il a emprunté des termes à l’anglais, à l’allemand, au russe, mais très spécia-
lement au latin, en sorte que l’Espéranto peut être considéré comme une langue néo-latine. Par l’emploi de préfixes et de suffixes, un grand nombre de mots de langues naturelles deviennent inutiles. A ce vocabulaire réduit se joint une grammaire extrêmement simple qui supprime les verbes irréguliers et, d’une manière générale, les exceptions si nombreuses dans les mêmes langues. Je n’ai pas le droit de formuler sur la valeur de l’Espéranto une opinion personnelle ayant quelque valeur. J’ai seulement pu constater, par des expériences faites autour de moi, que son acquisition est extrêmement facile. Ce que je désire, c’est de signaler un ensemble de faits qui me paraissent de nature à attirer l’attention des hommes sérieux sur la tentative du docteur Zamenhof (1).
Des partisans de l’Espéranto se sont adressés à deux hommes illustres : Léo Tolstoï et Max Muller, pour connaître leur opinion. Tolstoï a répondu, le 27 avril 1864 : « Dans quelle mesure l’Espéranto satisfait-il aux exigences « d’une langue internationale? Je ne puis répondre d’une c manière tout à fait décisive, car je ne suis pas juge com- « pètent dans la question. Mais je sais une chose, c’est que « j’ai trouvé le Volapuk très compliqué et, au contraire, « l’Espéranto très simple, comme doit le trouver du reste
(1) Les documents les plus faciles à se procurer en France pour l’étude do l’Espéranto sont : Langue internationale Espéranto , manuel complet avec double dictionnaire, traduit de l’ouvrage russe du Dr Zamenhof par Louis de Beaufront, Paris, librairie Le Soudier, boulevard Saint-Germain, 174, 3e édition, 1897, prix 1 franc. — La question de la langue internationale et sa solution par l'Espéranto , par Gaston Moch, Paris, librairie Giard et Brière, rue Soufflot, 1897, prix 2 francs. — L'Espérantiste, organe propagateur de la langue internationale Espéranto, revue mensuelle ; prix pour l’année : France, 3 francs ; étranger, 3 fr. 50. On s’abonne chez M. René Lemaire, À Epernay (Marne). — M. Lemaire, secrétaire de la Société espérantiste, se charge aussi de fournir les deux écrits indiqués ci-dessus.
f tout Européen. Il est si facile à apprendre que, ayant
< reçu, il y a six ans, une grammaire, un dictionnaire et « des articles sur cet idiome, j’ai pu arriver au bout de « deux peiites heures, sinon h écrire, du moins à lire cout ramment la langue. Dans tous les cas, les sacrifices que « fera tout homme de notre monde européen, en consacrant « quelque temps à son étude, sont tellement petits, et les « résultats qui peuvent en découler tellement immenses —
« si tous, au moins les Européens et les Américains, tous « les chrétiens apprennent cette langue — qu’on ne peut
< pas ne pas faire cet essai. »
Max Muller a répondu le 16 août 1864 : * J’ai souvent eu € l’occasion de dire mon opinion sur le mérite des divers « essais de langue universelle. Chacun d’eux a ses bons et’ « mauvais côtés particuliers. Mais je dois certainement « attribue r la première place à la langue Espéranto parmi t ses concurrentes . » Tels sont les témoignages d'hommes dont la valeur n’est pas contestée, témoignages auxquels il serait facile d’en joindre d’autres. Sans qu’il soit permis d’inscrire Max Muller et Tolstoï dans le catalogue des purs Espérantistes, comment ne pas accorder une réelle importance à une tentative qui a reçu de si précieux encouragements?
Tolstoï fait entre le Volapuk et l’Espéranto une comparaison à l’avantage de ce dernier, et une comparaison de même nature et ayant le même résultat est implicitement, mais très clairement contenue dans la déclaration de Max Muller. On peut citer sous ce rapport des faits très significatifs : M. Einstein avait été l’un des propagateurs du Volapuk ; il a passé à l’Espéranto. Il y avait un club volapukiste à Nuremberg. Ses membres ont accepté l’Espéranto et le Président du club a publié la première des revues en cette langue.
Après un travail de onze années, travail au début si modeste qu’il était généralement inconnu, le docteur Zamenhof #
compte maintenant des milliers d’adhérents dans la plupart des pays d’Europe et d’Amérique. Il en compterait certainement beaucoup plus sans le préjugé créé contre toute tentative de langue internationale artificielle par la chute du Yolapuk.
L’Espéranto étant une langue néo-latine, il serait naturel de penser que c’est en Italie, en Espagne, dans l’Amérique du Sud, en Portugal, en France qu'elle a été le mieux accueillie. Il n'en est pas ainsi. Les pays où l’Espéranto a le plus de partisans sont la Russie, en tête, puis la Suède et l’Allemagne.
La propagande espérantiste a pour centre d’action universelle Varsovie, où réside le docteur Zamenhof, et, pour les pays de la langue française, Épernay (Marne) où habite M. de Beaufront, un homme de bien pour lequel j’ai conçu un sentiment de haute estime, sentiment que partageront certainement tous ceux qui entendront ou liront ce que je vais dire: M. de Beaufront avait travaillé, pendant douze années, à l'établissement d’une langue internationale. Son travail était entièrement terminé, lorsqu’il a eu connaissance de l’Espéranto. La langue du docteur Zamenhof lui paraissant supérieure à celle qu’il avait établie, il a mis de côté le produit de son persévérant labeur, pour se faire l’actif propagateur de l’Espéranto dans les pays de langue française. N’y a-t-il pas là une action noble et un bon exemple?
L’Espéranto possède maintenant deux revues qui lui sont exclusivement consacrées, une à Upsal et l’autre à Epernay (1). Deux publications périodiques : Y Etranger à Paris et le relit-Bleu à Bruxelles, lui ouvrent largement leurs colonnes. Il se fait en divers pays des cours d’Espéranto et cette langue possède une bibliothèque déjà nombreuse. Cette bibliothèque comprend une quarantaine de ma-
(1) Voir plus haut la note de la page 20.
nuels et de dictionnaires à l’usage d’une quinzaine de langues existantes, des écrits originaux et des traductions. On trouve au catalogue de ces traductions le livre de Rulh , l’ Hamlet de Shakspeare, le premier livre de Y Iliade et des écrits ou fragments de Beaumarchais, Byron, Goethe, Goldoni, Dickens, Lamennais, Pouchkine, etc. Ces traductions offrent une base sérieuse d’étude à ceux qui ont les connaissances requises pour se faire une opinion sur la valeur littéraire de l’Espéranto.
Cette langue ne pourrait pas avoir, pour la culture de la pensée, les avantages de l’étude du grec, du latin, ou même d’une des langues vivantes. Son extrême facilité ne produirait pas la forte gymnastique intellectuelle qui résulte, comme je l’ai dit, de l’étude des langues naturelles, en raison même de leur complexité ; mais cette facilité favoriserait beaucoup son adoption. Puis les rivalités nationales n’auraient plus de raison d’être en présence d’ur.e langue dont le latin est bien une des origines, mais qui est proposée par un Russe.
Supposons l’Espéranto enseigné dans les écoles secondaires ; les écoles classiques, premier degré des études supérieures, seraient libérées du souci des langues modernes, et pourraient refaire au grec et au latin une place si précieuse et si gravement compromise par l’organisation actuelle des études.
Il serait prématuré de demander l’introduction actuelle dans les programmes officiels d’une langue qui n’a pu faire encore toutes ses preuves. Que les Espérantistes continuent et multiplient leurs efforts sur le terrain de la liberté 1 Si ces efforts répondent à leurs espérances, quand la langue de leur choix sera devenue d’un usage quelque peu général , on obtiendra facilement des autorités sociales les mesures qui la rendront universelle , en la rendant obligatoire dans les écoles publiques. C'est par le déploiement des énergies privées qu’il faut tendre à ce but.
En indiquant les divers projets proposés pour l’établissement d’une langue internationale, je n’ai pas, je tiens à le répéter, la prétention d’émettre une opinion pouvant avoir de la valeur sur le choix à faire entre ces divers projets. Je désire seulement contribuer à provoquer sur la question les études d’hommes plus compétents que moi qui le suis fort peu. Ce qui est dans ma pensée l’objet d’une conviction ardente et réfléchie, c’est que, comme je l’écrivais au début de ces pages, l’établissement d’un langue internationale universelle est une des nécessités les plus urgentes de la civilisation actuelle. Fournir aux habitants de toutes les parties du monde un moyen d’échanger leurs idées et de se communiquer leurs sentiments, éviter à la jeunesse une surcharge d’études qui menace de compromettre le développement normal de l’intelligence et la spontanéité de la pensée, quel but 1 quel bienfait pour l'humanité I Combien il importe d’en rechercher les moyens au prix de longs efforts ! Si ces efforts aboutissent, les historiens du xxe siècle auront à enregistrer une des grandes dates de l’histoire du monde.
OBLÉANS, 'MP. P. PIÜELBT, 8, BUE 8AINT-ÉTIBNNB.
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