‹ Le professeur Diodati notice biographiqueChapitre 39 sur 44 · VI. On a persécuté au nom de la liberté · texte numérisé non relu

VI. On a persécuté au nom de la liberté

Voici le texte d’un décret publié par un représentant du peuple français en mission, le 1er Nivôse an II, soit le 21 décembre 1793 :

Afin que la liberté des cultes existe dans toute sa plénitude, il est défendu qui que ce soit ‘de prêcher ou d’écrire pour favoriser quelque culte ou opinion religieuse que ce puisse être. Celui qui se rendra coupable de ce délit sera arrêté à l'instant, traité comme ennemi de la constitution républicaine et livré au tribunal révolutionnaire.

Or, Messieurs, être livré au tribunal révolutionnaire n’était point une bagatelle. Ce décret du 1er Nivôse a été communiqué, il y a quelque temps, à l’Institut de France, à titre de curiosité historique'; mais ne vous y trompez pas, si les positivistes d’une certaine école arrivaient au pouvoir, cette curiosité historique redeviendrait un fait actuel. Le fond de la chose est que l’État ne veut pas qu’aucune influence autre que la sienne s’exerce sur la société. La forme est que l’on protège contre toute influence la liberté des individus. Afin que chacun reste parfaitement

nève me montra une petite sœur des pauvres en me disant : « C’est le premier des ordres qu’on supprime partout où s'établit la liberté. » — Il ne put s’empêcher de sourire, lorsque je lui fis remarquer ce qu’avait de bizarre le rapprochement des ternies qu’il employait. Cette liberté qui s’établit en supprimant des institutions charitables a certainement quelque chose d’étrange.

1 Séances et travaux de l’Académie des sciences morales et politiques, tome XCIX, page 48.

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libre, il est défendu à chacun d’exercer une action sur la pensée des autres. Cette manière de voir n’at-elle pas inspiré les lignes suivantes que j ai notées dans un programme politique récent’?

Interdiction à toutes religions, sectes ou congrégations de rien dire, écrire ou faire qui soit contraire à l'esprit comme aux termes de la

loi civile

Je ne connais |>as Faulenr de cel article \ mais je ne doute pas qu’en interdisant aux communautés reliiîieuses loute tentative pour améliorer les lois, il ne sc considère comme un écrivain libéral.

On justifie parfois les atteintes portées à la liberté religieuse au nom de la liberté par le raisonnement que” voici : « Celte Église professe des maximes contraires à la liberté. Ses fidèles, s’ils arrivaient au pouvoir, supprimeraient la liberté des autres. Donc il faut supprimer la leur*. « Je réserve le cas ou, sous prétexte de religion, on formerait des complots contre la société. Il est clair que la liberté religieuse ne saurait être invoquée pour autoriser des moines à réunir des armes et de la poudre et à faire de leur couvent le centre d’une conspiration. Mais lorsqu’il s'agit simplement de l’émission de certaines doctrines et de l’exercice d’influences morales, le raison-

1 Le journal Le XIX-’ siècle, numéro du 24 janvier 1876.

S Alexandre Vinet a rencontré sur son chemin cette formule « une éelise intolérante ne doit pas être tolérée. » Il y a répondu avec toute a finesse et la fermeté de sa pensée. - Mémoire en faveur de la liberté <k$

cultes, note xvn.

ET LA LIBERTÉ DES CULTES

ncment est mauvais. Le seul moyen de maintenir la liberté, c’est de la mettre en pratique. 11 faut l’imposer à ses adversaires, et surmonter le mal par le bien. Supprimer la liberté pour la défendre, c’esl agir comme le berger Agnelet dans la comédie de l’avocat Patelin. Agnelet tuait les moutons de son

maître; mais c’était seulement pour les empêcher de mourir de la clavelée.

Je résume les considérations qui précèdent. Tant que l’État voudra régler les affaires de la religion, soit pour favoriser les cultes, soit pour les gêner, ou risquera toujours de voir paraître les persécutions cléricales ou les persécutions laïques. Le phénomène se produira à des degrés divers selon l’état de la civilisation et des mœurs; il pourra ne se montrer que d’une manière intermittente et par accès; mais, tant que le bras séculier sera au service des cultes ou des adversaires <k*s cultes, le germe de la persécution sera là, et si les circonstances se prêtent à son développement, il portera ses fruits. D’où ma septième thèse :

VII. La neutralité religieuse de V État est le seul moyeu (rétablir solidement la liberté des cultes \

La neutralité religieuse de l’État exige d’abord que l’exercice des droits civils et politiques soit indépen-

1 La formule de VÏ'Jat athée est une formule détestable, parce que l’athéisme est une négation, et qu'au Ktnt athée serait le persécuteur na-

dant de toute condition religieuse. Cela a été pleinement réalisé dans notre pays et dans la plupart des pays de l’Europe. Dans ces conditions une Église doit être pour l’État une association de citoyens soumise au droit commun qui régit toutes les associations. De là résultent les quatre conséquences suivantes qui sont loin d’être réalisées.

1° 11 n’y aura aucune législation religieuse pour organiser un culte quelconque; car si l’État organise un culte ou des cultes, il ne restera pas neutre à l’égard des autres.

2° Tout culte sera libre dans son action, tant que ses adhérents ne commettront aucun délit qualifié et puni par les lois ordinaires.

3<> Les associations religieuses seront protégées comme toutes les autres, c'est-à-dire que l’État ne permettra pas qu’on porte aucune atteinte à l’exercice légitime de leur liberté.

4° Les associations religieuses, comme toutes les autres, seront réprimées si elles empiètent sur les droits d’autrui.

Tel est, dans ses bases essentielles, le svstème de

turel «le tous les c ltes. L’Etat qui no dispose que de la force matérielle, et ne peut réprimer les c.iines et les «lélits que lorsqu’il les connaît, a le plus pressant intérêt à ce que les homtni'S soient éloignés du mal par la crainte de Lieu. Mais, dans l’état actuel de la civilisation, rien ne saurait contri'uier plus efficacement à l’empire «le la religion sur les âmes que la pleine liberté des cultes. L’histoire de France bien spécialement démontre «pie les faveurs «lu gouvernement nuisent à la religion, loin de la servir. Lu neutralité de VÊtut qui assure la libre influence des cultes, et Y Ktat athée sont deux conceptions séparées par un aldine.

ET LA LIBERTÉ DE8 CULTES

la neutralité religieuse de l’État. Mais de quoi s’agitil pour arriver à cet état de choses? De séparer de la nationalité l’élément spécifiquement religieux; c’està-dire de rompre une association d’idées presque universelle dans l’histoire. Dans le monde chrétien, il s’agit de détruire l’œuvre de l’empereur Constantin qui a pour elle une longue tradition et de puissantes habitudes. La liberté religieuse a beaucoup de partisans en théorie; on en proclame volontiers le principe, mais on recule devant ses conséquences. 11 faut faire admettre à un Français catholique qu’un protestant peut être aussi bon Français que lui. 11 faut faire entendre à un patriote anglican que des catholiques soumis à l’autorité du Pape ont les mêmes droits que lui au titre et aux privilèges des Anglais. Il faut amener un fils de la vieille Genève à comprendre que le froc d’un moine a maintenant le droit de circuler dans les rues de la cité de Calvin aussi bien que le frac d’un pasteur. Tout cela est très-difficile à obtenir, parce qu’on ne peut l’obtenir qu’en froissant des sentiments traditionnels et respectables; mais la liberté religieuse est à ce prix. Chacun demeure libre, sans doute, de s’efforcer de maintenir la physionomie religieuse de son pays par l’influence de la parole et de la persuasion, d’user de toutes les ressources de l’ordre intellectuel et moral pour maintenir ses compatriotes dans sa foi ou pour les y amener; mais les nationalités religieuses ne doivent plus avoir un appui légal. Les consciences qui sont le

domaine de Dieu doivent' être pleinement affranchies de rautorité de César. Pour cela l’abstention du gouvernement suffit. Que César remette le glaive dans le fourreau et ne l’en tire que pour protéger des droits violés; la liberté des cultes sera assurée. Alexandre Vinci l’a fait remarquer il y a longtemps1. En effet lorsque César aura remis son glaive dans le fourreau, il y aura des Églises tolérantes ou intolérantes (cela les concerne), mais les cultes seront socialement libres. Leurs combats seront des combats de plume et de paroles qui feront couler de l’encre et non du sang. Les bûchers étant éteints, il ne restera que la flamme de l’éloquence des controversistes. Les prisons pour cause d’opinions religieuses seront closes; on ne pourra plus enfermer ses adversaires que dans les serres d’un dilemme victorieux. Telles seront les conséquences de la neutralité religieuse de l’État sérieusement établie : la racine des persécutions sera coupée. Je ne parle pas des persécutions domestiques et privées engendrées par l’étroitesse des vues et par le fanatisme. Cela est un mal qui ne peut trouver son remède que dans la culture morale des âmes. La question que je traite est une question de droit public et de législation.

Tout ceci me semble absolument clair; mais vous

' A propos de l’tlglise romaine et des persécutions accomplies sous son influence dans le passé, Vinet fait la remarque suivante : Cette église professe la séparation du temporel et du spirituel. 11 suffit (l’appliquer sérieusement ce principe pour (pic le germe de la persécution soit détruit. Mémoire en faveur (le la liberté des cultes (1S2G), première partie, § xvm.

ET LA LIBERTE DES CULTES

pensez peut-être que j’ai éludé la question qui m’a été posée au lieu de la résoudre. Voici pourquoi. Le principe de la liberté des cultes est un principe excellent; mais les lois sontjlaites par des hommes et non par des principes. Quelques écrivains français qu’on nommait doctrinaires ont dit que la souveraineté sociale appartient à la raison; mais je n’ai jamais vu cette dame sur le trône, et je ne sais pas comment on pourrait l’y placer. Les lois ne sont pas faites par la raison, mais par des hommes en chair et en os. Si £es hommes ont des doctrines contraires à la liberté des cultes, ils la supprimeront, lorsqu’ils seront au pouvoir. C’est pour cela que je parais avoir éludé la question qui est de savoir si l’Église romaine n’est pas hostile par ses dogmes à la liberté des cultes. En ce cas, malgré mon dessein arrêté de n’entrer dans aucune controverse, je ne pourrais faire autrement que d’attaquer celte Église, car je l’ai affirmé dans mon enseignement, et je le répète :

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