AYANT KOCH
Bien que les pathologistes, à diverses époques, se soient efforcés de donner au terme vague de « phtisie » un sens précis et particulier, qu’ils aient essayé de le conserver à côté du terme « tuberculose », qui. lui, a encore sa raison d’être, parce qu’il correspond à une entité anatomo-pathologique pouvant encore, à l’heure actuelle, être considérée comme suffisamment caractéristique de la maladie, il est probable que cette vieille expression, encore employée par tout le monde, disparaîtra dans un avenir très prochain. Phtisie vient du grec cpOCort-ç et par suite de <p6Cop.ai, qui signifie : Je me consume ; et ce terme, dont l’équivalent « consomption 1 » est plus usité en Angleterre que chez nous, évoque bien à l’esprit l’image, toujours douloureuse, d’une chose que l’on voit finir, d’une lampe qui s’éteint ; mais sans contenir, à aucun degré, l'indication de la cause, ou du mécanisme, d’ailleurs autrefois absolument ignorés, de cette extinction.
1 En anglais, consumption.
Le terme tuberculose, lui-même, est loin d’être exempt de tout reproche. Cette dénomination ne représente que le processus anatomo-pathologique suivant lequel réagissent les organismes vis à vis de l’agent causal de la tuberculose, qui est un bacille parasite. Ce processus de réaction paraît, à la vérité, général; mais il n’est nullement nécessaire. Il vaudrait donc infiniment mieux donner à la maladie une dénomination en rapport avec son agent producteur, toujours le même1, qu’avec une forme de réaction, contingente, même si elle était réellement générale. D’ailleurs, ce terme rappelle fâcheusement la théorie, si longtemps triomphante bien qu’erronée, d’après laquelle le tubercule était considéré, non seulement comme l’élément anatomo-pathologique caractéristique de la maladie, mais comme son agent causal. La découverte du bacille de la tuberculose, la constatation de son action efficiente dans la maladie, semblait avoir supprimé tous les inconvénients et malentendus possibles. L'intervention de Yirciiow, le vieux et opiniâtre défenseur de la conception archaïque du tubercule, dans le débat actuel, où il tend à rétablir quelques-unes des anciennes confusions, montre bien l’utilité qu’il y a dans la science à se servir d’expressions adéquates et à rejeter les anciens termes exprimant des idées complètement fausses ; ou, ce qui est pis encore, ainsi que dans le cas actuel, des idées partiellement inexactes.
Certaines formes pathologiques : le lupus, la lèpre,
1 Dans sa nature, quoique très variable dans sa virulence.
sont d’aspect autrement terrifiant; mais elles sont si peu fréquentes, que le public, le médecin lui-même, ayant si rarement occasion de les contempler, ne les évoquent guère à leur esprit. La tuberculose, dans notre vie médicale, dans notre vie sociale, on pourrait presque dire dans notre vie familiale, est constamment sous nos yeux et c’est justement l’accoutumance à ce spectacle1 qui fait qu’il ne nous impressionne plus. Par le seul fait de la phtisie, vingt-cinq cercueils au moins, souvent quarante et davantage, s’acheminent chaque jour, en cette seule ville de Paris, à travers nos rues, sans que nous y prenions garde, vers une tombe prématurée. Le calcul exact de la vie, de la force, de l’argent et aussi de la tendresse, dérobés chaque année par l'impitoyable faucheuse, à ces formes multiples du capital humain, tenté par beaucoup, semble au-dessus de nos forces. Ni l’enfant à la mamelle, qui, contrairement aux opinions anciennes, lui paie le plus large tribut, ni le placide vieillard, qui, ayant victorieusement surmonté les hasards, les embûches de la vie et de la fortune, s’attarde, au déclin de son existence, heureux de jouir du fruit de ses efforts, dans une sécurité trompeuse, parmi ses descendants; nul n’est à l’abri de ses coups. Mais l’image la plus fréquente, que le terrible mot évoque le plus facilement à nos esprits et à nos yeux, c’est celle d’un beau garçon, d’une belle fille, jeunes et vigoureux, au cœur rempli d’allégresse et d’espoir, subissant en quelques mois, parfois en
i Aussi bien que l’ordinaire lenteur de l’évolution de cette maladie.
quelques jours, la terrible métamorphose. L’homme le plus puissant s’amaigrit et se voûte, comme s’il n’avait plus la force de supporter le fardeau, jadis si léger, de ses jeunes années; son œil s’enfonce et devient brillant, son regard semble plus pénétrant, comme s’il s’exerçait à sonder l’immensité de l’abîme qui s’ouvre devant lui. L’intelligence, le plus souvent, s’exalte et se purifie, le cœur devient plus noble, la tendresse plus prenante, comme si, dans cet être qui va disparaître à jamais, la Nature, ainsi qu’elle le fait en ses innombrables espèces qui meurent de l’amour, avait voulu jeter le discret avertissement de la fin prochaine et le conseil suprême de se hâter de jouir. Et suivant la banale, mais noble et réelle comparaison, cette vie qui s’éteint, semblable aux lampes antiques, rassemble de tous côtés, en un dernier effort, tous les éléments de vigueur et de lumière, pour les transformer en un dernier éclat et les rejeter, dans un spasme suprême, à l’étreinte de l’infini.
Mais la maladie impitoyablement progresse ; le colosse et l’être faible passeront sans miséricorde au même laminoir, sous la poussée de la fatalité ; les mêmes râles d’angoisse, d’agonie, ébranleront le chêne aussi bien que le roseau. Le souffle haletant ne suffit plus à entretenir la vie de l’âme qui s’exhalera bientôt, le plus souvent sans effort. C’est ainsi que les anciens, par des images vaines mais poétiques, qui pèsent encore sur nos concepts philosophiques, se représentaient l’entretien ou la cessation de l’existence. Ils jetaient plus de fleurs que de pleurs sur les tombes
LE PROFESSEUR KOC1I
prématurément ouvertes et leur sagesse implacable disait avec une vérité que les progrès de la pensée montrent chaque jour plus profonde et plus pénétrante, « Celui qui meurt jeune est aimé des dieux... »
Aujourd’hui, est-ce un bien, est-ce un mal, est-ce simplement une forme nouvelle de la conception des choses, tout est bien changé; nous construisons des tables et édifions des colonnes, où se trouvent représentés en francs, en marks ou en dollars, la valeur sociale de la prolongation de vie des phtisiques. N’essayons pas de sonder l’incommensurable mystère de la joie et de la douleur. Acceptons docilement, en médecin, en homme de notre temps, ce seul point de vue. Mais au moins recherchons, puisque la vie doit être considérée comme une chose précieuse, comme un capital social, de quelle façon les hommes prennent soin de la préserver et de la conserver.
Hélas ! disons-le dès maintenant et crions-le bien haut, il est difficile de montrer au penseur, si nous voulons le lui faire considérer à ce point de vue, un spectacle plus répugnant que le spectacle offert par la société actuelle. Il y constatera sans peine, en des traits innombrables et profondément douloureux, la folle impuissance de ceux qui ont rêvé d’assujettir le nouvel ordre, l’ordre scientifique des choses, dans les cadres trop étroits du passé, qui doivent être détruits et brisés à jamais, sans regrets comme sans faiblesse. Il y verra qu’avec les législations actuelles, avec les vieilles idées métaphysiques, grossièrement inexactes, sur la liberté, mais encore triomphantes, il est impossible
pour la génération présente de comprendre la théorie du déterminisme, qui doit se substituer aux rêveries antiques. Il est, en effet, radicalement impraticable, à l’heure actuelle, d’essayer d’atteindre aucun mal social à sa racine, c’est-à-dire d’essayer véritablement, sincèrement et sans hypocrisie, de l’extirper radicalement. Les législations les mieux comprises, les mieux intentionnées, ne constitueront dans l’avenir, et n’ont constitué dans le passé 1 que de véritables « farces », suivant le mot si juste de l’un des congressistes de Londres, à propos de la lutte actuelle, ou, pour parler plus exactement du simulacre de lutte, auquel nous assistons, contre la tuberculose bovine.
Le mot phtisie, consomption, extinction, était assez bien approprié autrefois, en dehors de toute idée causale, à exprimer la forme de disparition, lente ou rapide, des êtres qui sont atteints par le terrible ver dévorant, démasqué depuis l’année 1882, par les travaux persévérants de Koch. Mais, dans l’antiquité, de nos jours même, toute consomption, toute maladie de langueur, quelle qu’en soit la cause, est facilement appelée phtisie par le public qui, en toute chose, s’intéresse aux symptômes, aux conséquences, mais ne s’applique guère à discerner les origines, les mécanismes et les causes.