‹ Le professeur Koch et le péril de la tuberculose bovineChapitre 9 sur 34 · DANS LE DÉBAT · texte numérisé non relu

DANS LE DÉBAT

J’ai l’intention d’exposer, au cours de ces deux volumes, la question de la tuberculose, considérée isolément chez l’homme aussi bien que dans ses rapports avec la tuberculose bovine, de telle façon qu’à personne, savant ou ignorant, aucun point essentiel concernant la question, ne reste inconnu. Le journal anglais The Lancet disait, à propos de mon offre à Koch, qu’elle présentait l’avantage d’avoir attiré l’attention du public sur une question vitale pour ses intérêts, formidable par les périls qu’elle renferme. D’une façon manifeste, dans le passé comme dans le présent, les gouvernements, en dehors de l’action desquels rien de sérieux n’est possible, sont bien résolus à n’attaquer de front, ni le fléau envahissant de la tuberculose bovine, l’une des sources graves de la contagion humaine et cause d’incalculables désastres pour l’agriculture; ni même, il faut bien le dire, le fléau de la tuberculose humaine. On peut être certain, pour des raisons qui seront développées à plusieurs reprises au cours de cet ouvrage, que tout sera mis en œuvre, non pour résoudre le

problème, mais, au contraire, pour endormir l’attention du public. Nesemble-t-ilpas déjàque l’immenseémotion provoquée par l’incroyable attitude de Koch à Londres se soit déjà calmée, que tout soit oublié? Koch ne répond, ni aux graves accusations qui se sont élevées contre lui, ni aux démonstrations qui ont montré l’inanité de ses affirmations et la mauvaise foi de ses conclusions. Les problèmes en question ont été résolus de tous côtés, sans aucune discordance, par une nuée d’expérimentateurs; et, comme cela a été dit par maint auteur, il ne resterait à ceux qui trouvent encore la démonstration incomplète, qu’une preuve de plus à fournir : l’expérimentation sur l'homme, sur les criminel s ou sur ceux qui s’offrent, l’expérimentation en particulier sur Koch, que cet auteur, affirmant hautement l’inanité du péril bovin, aurait dû avoir déjà la pudeur de faire. Mais cette expérience même semble aujourd’hui inutile, au moins pour la solution du problème scientifique, et n’aurait de valeur que pour témoigner que Koch fut sincère, en affirmant que l’on doit abroger toutes les mesures contre la viande et le lait tuberculeux. Ce problème moral doit, lui aussi, être considéré comme résolu. Je doute qu’il y ait au monde un seul homme pour se porter garant de la sincérité du professeur Koch.

Le gouvernement prussien, en donnant tout récemment 130 000 marks à Koch, qui prétend être resté dixhuit ans sans avoir pu obtenir les 2 000 ou 3000 nécessaires pour résoudre cette question de la tuberculose bovine qui lui tenait, prétend-il, à cœur — dont en

réalité il ne se préoccupait nullement — , montre nettement quelle attitude il entend prendre. Il se solidarise avec Koch, qu’il récompense de son acte du congrès de Londres, comme il se solidarisait autrefois avec lui, en prétendant exploiter, de compte à demi avec Koch, le monopole de la malfaisante tuberculine. L’institution même de ces expériences nouvelles, à gros crédits, parfaitement inutiles, qui devront durer des années, et qui aboutiront évidemment à des rapports où, sous l’action des influences mises en jeu, on trouvera des conclusions vagues, capables de contenter tout le monde et qui, on peut déjà le prévoir, maintiendront les choses en état, montrent bien que l’on veut temporiser et détourner l’attention. Elles ne donneront ni la solution du problème économique et social qui se pose pour la tuberculose bovine et la tuberculose humaine, ni la solution du problème moral qui se pose pour l’explication de la conduite inexplicable de M. Koch. Je le répète, ces deux solutions, nous les possédons déjà.

On ne saurait, en effet, trop le répéter, tous les côtés du problème pathologique, économique et social sont actuellement résolus par le témoignagedes expériences déjà faites, des statistiques déjà publiées; et la nomination d'une commission de contrôle, le vote des gros crédits pour des expériences inutiles, n’a d’autre but que d’endormir l’opinion, de maintenir le statu quo et de sauver la personnalité scientifique et morale fortement compromise de Koch. Quant au problème moral, s’il pouvait être mis en question, il ne saurait

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être résolu que par l’auto-inoculation de Koch luimême ; son affirmation s’est en effet produite dans des conditions telles, qu’il n’a même pas la ressource de pouvoir dire qu’il s’est trompé.

Assurément on peut, et avec raison, prétendre que le dernier mot n’a pas encore été dit sur toutes les questions de détail qui se rattachent aux études microbiologiques, concernant la question. Mais tous les points essentiels, qui d’ailleurs n’étaient pas regardés comme douteux avant le Congrès de Londres, peuvent être considérés comme résolus par Arloing, et l’unanimité des expérimentateurs dont on trouvera la liste à la fin de ce travail, et qui ont publié leurs expériences depuis le Congrès.

Ainsi donc, toute la question se concrète aujourd’hui autour de la personnalité de Koch. C’est de cette façon seulement, que les hommes sont, en général, capables de porter leur attention sur les problèmes dont ils la détournaient volontiers et que l’on faisait d’ailleurs le possible pour leur masquer.

On s’était habitué à dire et à croire que la tuberculose était un produit de la misère sociale et queseuls les progrès sociaux, l’amélioration des conditions sociales pourraient la diminuer. Il y a une part de vérité dans cette affirmation, qui ne doit cependant pas être considérée simplement sous cette forme brute, car elle ne conduirait à aucun progrès. Il faut bien avoir le courage de le dire, ce ne sont ni des dispensaires, où l’on n’est pas en mesure d’administrer aux tuberculeux aucune médication efficace, ni des sana-

toriums, où les tuberculeux, trop souvent, ne viendront reprendre quelque force que pour disséminer plus vigoureusement, dans un plus vaste rayon, leur maladie autour d’eux, que dépendent les solutions du terrible problème. Ce sont des réglementations sociales et des améliorations du sort des prolétaires, que l'on réalisera peut-être, en dehors de toute idée altruiste, de tout calcul intéressé des bienfaiteurs tirant des traites sur l’autre monde, lorsque les peuples, au lieu de chercher à se combattre, à faire des blessures à leurs voisins, songeront à panser les plaies qu’ils subissent, du fait des ennemis de tout genre qui vivent, non pas aux frontières, mais au milieu d’eux. Ces ennemis, souvent, résident, sous forme de préjugés stupides ou de criminelle insouciance, dans leur propre cerveau. Lorsque l’on calculera sérieusement les désastres et les souffrances que la tuberculose impose à l’humanité, lorsqu’on aura fixé dans la mentalité de tous les hommes, sous la forme d’images parlantes et saisissantes ou de graphiques représentatifs, le souvenir opiniâtre, l’obsession d’un mal rongeur qui, sans trêve et sans relâche, enfoncé dans notre chair, travaille à notre destruction, alors, peut-être, s’occupera-t-on, d’une façon effective, de lutter contre le fléau. Pour ce qui concerne la tuberculose bovine, il est certain qu’elle se développe chaque jour, qu’elle cause d’énormes ravages à l’agriculture et à la fortune publique; et je ne pense pas que personne, après avoir lu ce livre, conserve quelque doute sur le retentissement qui en résulte sur la santé humaine. Il s’est trouvé qu’en Danemark, pays souf-

frant à un haut degré de la tuberculose bovine, l’initiative d’un vétérinaire intelligent et opiniâtre, M. Bang, a provoqué une série de mesures, qui, en quelques années, ont déjà notablement diminué l’énorme proportion du bétail tuberculeux. Dans les grands pays, l’Allemagne, la France, l’Angleterre, on ne fait rien, et de nombreux symptômes prouvent bien qu’on ne veut rien faire. Les inspections des marchés sont insignifiantes ou nulles1, le commerce du lait tuberculeux est absolument libre : plus des trois quarts du lait que l’on consomme est empoisonné de tuberculose. Les législations de défense constituent, à l’heure actuelle, suivant le mot d’un des membres les plus compétents du congrès de Londres, une véritable farce. En Angleterre, les conclusions des deux commissions de la tuberculose, successivement réunies, il y a quelques années, n’ont abouti à aucun résultat pratique sérieux bien qu’elles aient affirmé l’unicité.

En Allemagne, Bollinger, qui constitue l’autorité la plus grande en ces matières, constate la prodigieuse augmentation de la tuberculose du bétail, l’empoisonnement des enfants ; et, découragé pour le moment, se contente de dire tristement qu’il faudra bien, un jour, se résoudre à atteindre le mal, au prix de sacrifices qui deviendront chaque année plus pénibles et plus coûteux. En France, les conseils des atténuateurs, des endormeurs tels que Nocard, ont prévalu sur ceux des vigilants et des énergiques, tels que Arloing, de Lyon.

1 Sauf, il faut le reconnaître, pour l’Allemagne.

Arloing, en ces matières, est le Bollingerde la France; et ses conseils, antipathiques, aussi bien que ceux de Bollinger, ont été dédaignés ou raillés. Si des mesures de protection et de défense pour l’homme, qui sont insignifiantes, nous passons maintenant aux mesures rationnelles destinées à diminuer et à faire disparaître la tuberculose bovine, qui a triplé depuis trente ans, dont les progrès sont incessants, nous pouvons résumer d’un motune enquête qui n’est pas longue à instituer. Cesmesures,dans les pays d’Europe, autres que le Danemark, sont nulles, absolument nulles, à l’heure actuelle.

Eh bien! toute la question de la tuberculose bovine, considérée en elle-même et dans ses rapports avec la tuberculose humaine, se concrète aujourd’hui autour d’une sorte de personnage héroïque et symbolique, le professeur Koch. Pour tous ceux qui, se désintéressant du souci des personnalités et des hommes, ne voient que l’intérêt supérieur de l’humanité, il résulte qu’il y a là une condition imprévue, susceptible d’attirer l'attention, de frapper l’imagination, dont on doit se féliciter. Si l’on veut prendre sincèrement, sans lâcheté comme sans hypocrisie, le souci de faire la part véritable des responsabilités et pénétrer véritablement jusqu’au fond des choses, il y a, dans le cas du professeur Koch, les éléments d’un procès moral, qui gravera peut-être dans l’esprit des hommes un certain nombre de notions saines d’ordres divers. En particulier le souci de la lutte contre la tuberculose bovine, le mépris de l’autorité, mise au service des intérêts particuliers.

Ainsi donc, la personnalité de Koch peut, à l’heure actuelle, être considérée comme absolument identifiée avec la question. Dans mon avant-propos, je l’ai suffisamment fait entendre au lecteur. Aussi, dans ce livre où l’on ne me reprochera pas, je pense, d'avoir négligé certaines sources ou tronqué n’importe quel document, j’ai exposé la question tout entière avec le discours, à jamais célèbre, prononcé à Londres par Koch, et qui était inconnu du public français. Avant de discuter les éléments qu’il renferme, j’ai voulu, dans un chapitre sur la tuberculine, présenter la silhouette morale de Koch, ou plutôt faire bien comprendre, par le trait le plus saillant de sa carrière, comment le savant berlinois entend concilier le souci des choses scientifiques avec celui de ses propres intérêts et le respect de la vie ou de la santé humaine, lorsque ses découvertes sont susceptibles de l’intéresser. Ce n’est pas un élément inutile, pour comprendre le Koch de 1901, que d’avoir eu sous les yeux le portrait fidèle, quoique encore très atténué, du Koch de 1890 et de 1897. Il n’est pas mauvais d’avoir montré les espoirs de fortune fondés par Koch sur une expérience incomplète, isolée, contestée d’ailleurs depuis par tous, sans portée et sans signification. Je crois avoir fait œuvre utile en esquissant quelques épisodes de cette célèbre campagne de Berlin, pendant laquelle on refusait aux médecins la petite fiole qu’on faisait payer pourtant plus de mille fois son prix de revient; et pendant ce temps, sous les ordres et pour le plus grand profit du maître, une troupe disciplinée parcourait les hôtels et les maisons

de santé regorgeant de victimes volontaires. Cette troupe, armée de la seringue de Koch, distribuait la mort à des milliers d’êtres, qui étaient venus en foule payer de sommes énormes le seul avantage que pouvait leur donner Koch : celui de voir leurs souffrances, leurs épreuves et aussi leurs espoirs précocement terminés, et aussi quelques heures d’illusion avant de mourir. N'est-il pas bon d’avoir fait assister à cette tentative de conservation du secret pour la préparation du remède; à ces essais du monopole de l’État prussien, associé avec Koch; d’avoir montré l’argent, les honneurs, la gloire, s’abattant sur Koch. Il est bon de dire encore, malgré le terrible coup de massue, asséné par Virchow — faisant voir jusqu’à l’évidence qu’il n’y avait là qu’une imprudente tentative, sans fondement scientifique, dont le seul résultat possible était de précipiter et de généliser la maladie — , la continuation moins impudente, moins retentissante, mais toujours fructueuse, du commerce de Koch ; et aussi les tentatives nouvelles de 1897, pour galvaniser une entreprise qui se meurt, les articles prodigieux d’audace menteuse, écrits par les concessionnaires de la nouvelle tuberculine. Tout cela forme, en même temps qu’un prestigieux et significatif dossier, autour de la personnalité de Koch, une auréole spéciale, et nous comprenons maintenant, d’une façon presque adéquate, comment Koch entend l’application des découvertes scientifiques à l’industrie.

A la lumière de ces explications, on doit commencer à comprendre également la signification des affirmations renfermées dans l’adresse au Congrès de Londres. Leur

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manque de logique aurait dû surprendre ceux qui, d’un boutàl’autre, ont pourtant applaudi, parce qu'ils étaient décidés d’avance à accepter et à applaudir toutes les propositions émanant de Koch, d’un homme dont ils vénéraient l’autorité.

A la vérité, rien de ce que nous venons de rappeler n’était ignoré de ceux qui, à Londres, célébraient l’apothéose de Koch et lui remettaient la Harbeiïs medal , comme au plus grand bienfaiteur de l’humanité (sic). Il serait cependant aussi injuste qu’inexact de prétendre que la glorification de Koch n’avait pas d’autre base. Pour que Koch ait pu faire accepter ses manœuvres de 1890, opérer non seulement en sécurité, mais presque entouré de sympathie, il faut que cet habile savant ait trouvé le moyen de suggestionner les hommes. Il a pu atteindre facilement ce but, grâce à ses travaux antérieurs sur la tuberculose, dont la signification aussi bien que la portée, à la vérité exagérée, méritait cependant l’estime de tous. Cet état de suggestion, fondé sur les découvertes de 1882 et fortifié par la tendance qu’ont les hommes à respecter le principe d’autorité, peut seule nous expliquer les applaudissements et les illusions des congressistes de Londres, en 1901.

Loin de nous l’intention de dissimuler quoi que ce soit de l’œuvre scientifique de Koch; et nous allons exposer ses travaux qui furent, en leur temps, décisifs, sur la nature et les causes de la tuberculose. On verra comment on peut dire réellement, que la personnalité de Koch s’identifie complètement avec la question de la tuberculose.

Mais avant d’étudier les travaux et découvertes de Koch, nous devons préparer l’esprit du lecteur, par une rapide esquisse historique de la question. Nous étudierons ultérieurement, d’une façon complète, l’historique des rapports de la tuberculose bovine avec la tuberculose humaine.

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