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LES ORIGINES ET LES CAUSES DE LA NOUVELLE ATTITUDE DE KOCH

La sensationnelle communication de Koch au Congrès de Londres produisit, suivant l’expression très juste d'un congressiste, l'effet d’une bombe. L’émoi qui s’ensuivit fut si considérable, que le formaliste président anglais du Congrès, Lord Lister, rompit, ce jour-là, avec toutes les coutumes traditionnelles. Koch ne pouvait avoir le moindre doute sur l’effet que devait produire sa communication. Il devait donc, par respect des plus élémentaires convenances, réserver l’exposition de sa nouvelle théorie révolutionnaire, pour une des séances de sections, où la discussion suit, d’une façon naturelle, la lecture et l’exposition des communications. Kocn en décida autrement et employa une autre tactique. Dans la séance générale du mardi 23 juillet, il lut son address ; et, contrairement à tous les usages, non seulement le président, Lord Lister, prit la parole lui-même pour la critiquer, mais il la donna ensuite aux professeurs Nocard, Bang et Sims "Woodhead. Je ne suis pas le premier à faire observer

LE PROFESSEUR KOCIT

qu’il 11e s’agit pas ici d’un simple manque de tact, mais plutôt d’un plan soigneusement élaboré — et qui faillit d’ailleurs réussir — , pour impressionner le Congrès et enlever le vote grâce auquel on aurait pu établir de nouvelles législations concernant le lait et la viande tuberculeux, et surtout abolir les anciennes, bien qu’elles ne soientnulle part rigoureusementappliquées, mais qui pourraient l’être du jour au lendemain. Ne vit-on pas, d’ailleurs, par une conséquence logique et significative des affirmations de Kocu, demander à la Chambre des communes, au lendemain du jour où elles se produisirent, l’abrogation de toutes les législations, de tous les règlements concernant le lait et la viande tuberculeux.

Assurément, la théorie deKocn. en elle-même, causa parmi les membres du Congrès une immense surprise; mais, pour tous les hommes de science qui s’y trouvaient réunis, pour tous ceux surtout qui rattachaient l’origine et les progrès rapides de nos connaissances sur la cause et la nature de la tuberculose au nom vénéré de Koch, ce fut, on peut le dire, un immense ébahissement.

Eh quoi ! l’homme qui était jusqu’ici considéré par tous les auteurs, comme le plus ardent défenseur de la cause de l’unité de la tuberculose bovine et de la tuberculose humaine, se posait actuellement en défenseur intransigeant de leur dualité! Pas de rapport entre les deux maladies, pas de mesures à prendre contre la viande et le lait tuberculeux ; abandonner rapidement toutes celles qui ont été prises et qui, si légèrement

qu’on les applique1, n’ont d’autre effet que de gêner les hommes, sans leur être d’aucune utilité. Voilà quelle était la nouvelle affirmation de Koch.

On se rappelait bien que Koch, autrefois, avait soutenu des théories fort différentes, ou, pour mieux dire, absolument inverses, et l’on devait se demander, et l’on se demanda en effet, comment il se faisait que Koch, sans avoir jamais donné antérieurement, à ce sujet, dans aucune communication quelconque, aucune indication des modifications qui avaient pu se produire dans ses conceptions, ou, tout au moins, de ses hésitations, fût devenu le plusardentadversairede ses pluschères théories.

Koch devait évidemment prévoir l’objection et, dans son grand rapport, ne pouvant faire autrement, il va bravement au-devant d’elle.

Que l’on se reporte à nos pages 42-43 et on y lira ce que dit Koch pour sa propre défense. Il s’exprimait, dit-il, « avec réserve », dans ses anciens travaux, au sujet de la tuberculose humaine et bovine. Bien qu’il soit obligé de reconnaître implicitement qu’il n’a jamais publié aucune communication à ce sujet, Koch se remit, continue-t-il, plusieurs fois, à l’étude expérimentale de la question ; mais il ne put aboutir aux nouveaux résultats qu’il va nous communiquer, que lorsque la complaisance, bien tardive, du ministre de l’agriculture, lui eut permis d’expérimenter sur des bestiaux, les seuls animaux réellement utiles pour co genre d’investigations.

1 Si tant est qu’on les applique, en France, particulièrement.

Je 11e pense pas qu’il soit possible d’enfreindre avec plus de mépris évident les règles les plus élémentaires de la logique et même de la vraisemblance. Je ne pense pas que jamais assemblée de savants ait été bafouée de manière plus étrange et plus significative, et les témoignages de satisfaction que, semblable à la femme battue de Molière, le Congrès adressa à Koch, ne suffisent pas à modifier notre conviction.

Les doutes prétendus et les incertitudes anciennes de Koch, au’sujet de l’unité de la tuberculose bovine et humaine sont contredits, de la façon la plus simple, en même temps que la plus formelle et la plus efficace, par la seule citation des textes sortis de sa plume. De cette contradiction, bien entendu, nous ne songerions pas à lui faire le moindre grief, si elle avait seulement pour elle les apparences d’une contradiction scientifique. L’homme de science ignore l’autorité et la tradition ; une théorie ne lui est chère que dans la proportion où il estime qu’elle est l’expression de la. vérité ; et il doit se méfier bien plus fortement encore de celles qu’il a lui-même antérieurement émises, et! en faveur desquelles il se trouve naturellement prévenu.

Un grand savant français, Duclaux, a écrit excellemment, dans la préface d’un de ses livres : « Mon vœu le plus cher est que dans vingt-cinq ans, rien ne reste des affirmations qui se trouvent actuellement contenues dans ce livre. »

Koch, venant soutenir l’opinion inverse, n’avait nuUlement besoin de se défendre d’avoir fermement el

nettement, autrefois, affirmé la théorie de l’identité de la tuberculose humaine et bovine. Ce souci, à lui seul, devrait suffire à mettre un lecteur critique sur ses gardes, d’autant plus que d’autres circonstances, que nous énumérons plus loin, et dont il doit être rapproché, contribueront à lui donner sa véritable signification. Un grand journal de médecine allemand, la Berliner klinische Wochenschrift , elle-même, n’a pu s’empêcher de faire des rapprochements et de tirer des conclusions, qui s’imposent aux plus aveugles ou aux plus bienveillants. Notre devoir est de rapporter et d’examiner ici tous les textes, sans exception, émanés de la plume de Koch et de demander au lecteur de faire table rase de nos propres affirmations et même de celles des auteurs que nous avons précédemment cités, qui ont rapporté les affirmations du professeur de Berlin, dans un esprit que personne ne saurait accuser ni même soupçonner de malveillance. En effet, toutes ces citations sont antérieures au débat.

Mais auparavant, qu’il nous soit permis de ne pas dissocier ces textes de l’analyse entière de l’œuvre de Koch, si considérable et si importante, en ce qui concerne la découverte du bacille de la tuberculose. Je trouve d’abord, en cette exposition, l’avantage d’initier tous mes lecteurs à tous les aspects de la question. Je n’écris pas uniquement pour des médecins ou pour des savants. Le but supérieur, le but unique qui m’a guidé, aussi bien dans mon offre d’inoculation à Koch, que dans la rédaction de cet ouvrage, c’est l’intérêt

public. Je répéterai encore ici la citation que j’ai faite, dans mon avant-propos, d’une juste parole, dite également par Duclaux, dans son « Hygiène sociale », et que je cite par à peu près seulement: « Tout progrès hygiénique n’est réalisable que s’il est susceptible d’être désiré par les hommes. » Il faut donc qu’il corresponde à leur mentalité, et par suite il est nécessaire de les éduquer, de les mettre au courant de l’aspect véritable des questions; et lorsqu’il s’agit d’une théorie de prophylaxie hygiénique, se rapportant à une maladie infectieuse et microbienne, de leur faire voir, palper, sentir, ce que c’est qu’un microbe et une maladie microbienne.

Un grand journal de médecine anglais, The Lancet :, dans un article excellent et sympathique, au sujet de ma proposition à Koch, a dit le vrai mot de la situation.

(c Cette proposition du DrGarnault, au point de vue médical, aura été utile, parce qu’elle aura appelé d’une façon sentimentale, la seule efficace, l’attention du public, sur le grand péril de la tuberculose bovine, dont il ne se préoccupait guère et dont il semblait peu disposé à se préoccuper. »

J’estimerais, quant à moi, avoir agi très utilement, si je pouvais arriver encore à fixer dans l’esprit des hommes, sous une forme représentative, l’exacte' notion de la nature et du danger de la tuberculose eni général, c’est-à-dire d’une maladie qui, sous toutes ses formes, enlève chaque année 150 000 personnes environ à la seule population française.

1 Medical Heroism; et Dr Garnault in Berlin. The Lancet, | 18 août et 21 septembre» 1901.

Je croirai aussi avoir fait une bonne œuvre, au point de vue humanitaire, comme au point de vue économique. si je puis contribuer à porter l’attention sur la tuberculose bovine, qui, chaque année, fait certainement perdre à ce pays plusieurs dizaines de mille individus et d’innombrables millions.

D’autre part, ce chapitre doit être le pendant de celui où j’ai raconté et analysé les procédés scientifiques et médicaux de Kocn, à propos des expériences fondamentales qui ont précédé les applications médicales de la tuberculine et des circonstances dans lesquelles ces applications ont été faites à Berlin. Je tiens à rendre pleine et entière justice à Kocn. Mais je tiens aussi à le dire, malgré que ma culture scientifique fournisse quelque garantie à ce sujet : bien qu’ayant commencé mes études en 1878, bien qu’ayant eu des maîtres chez lesquels le nom seul de Pasteur provoquait des accès de rage épileptique, je ne partage en aucune façon les opinions préconçues, les préjugés d’un autre temps, qui n’ont pas encore complètement disparu, à l’égard de la microbiologie, de ses applications, et de la sérumthérapie.

Cette réserve faite, je suis très à l’aise pour m’exprimer comme je l’ai fait, à l’égard de ces folies séro-thérapiques, émanées de thaumaturges illuminés, ou d’habiles négociants, qui sont la tuberculine, le sérum de Marmorek et tant d’autres préparations du même genre, vaines ou franchement malfaisantes, dont la critique consciencieuse a déjà fait justice, mais qu’il est de bon ton de glorifier dans certaines sphères médicales.

Il était aussi de mode, dans les milieux où j’ai fait mon éducation médicale, de proscrire toute étude des auteurs allemands, et de s’exprimer avec le plus profond mépris, avec les expressions les plus haineuses, sur tout ce qui venait d'outre-Rhin. Gomme médecin, comme naturaliste, comme critique et comme socialiste, je répudie avec le plus profond mépris de telles doctrines, ou, pour mieux dire, de telles mesquineries qui, malgré leur apparence sentimentale, ont presque toujours des motifs intéressés.

Il importe peu de savoir d’où viennent les hommes, d’où jaillissent les idées ; ainsi que tous les autres Français, j’ignore profondément quels furent mes ancêtres, il y a seulement mille à quinze cents ans, où ils habitaient, d’où ils pouvaient venir; l’étranger pour moi sera toujours celui qui peut concevoir d’autre objectif d’existence que la recherche impartiale et désintéressée de la vérité scientifique, dans tous les domaines de la connaissance humaine ; l’ennemi, celui que je vois lutter sciemment contre les manifestations de la vérité, quelle que soit la région de la terre où le hasard l’ait fait naître.

Je viens de relire soigneusement, sans en passer une ligne, la communication de 1882 l, et le beau mémoire de 1883-84 2, dans lesquels Koch annonçait au monde

Kocu (R.), Die Ætiologie der Tuberkulose (Letiologie de la tuberculose), Derliner /clin. Wochenschrift , 10 avril 1 882, p. 221-:230. Reproduction d’une communication faite à la Physiologische Ce-sellschcifl zu Berlin, du 1*4 mars.

2 Koch. Die Ætiologie der Tuberkulose. Mémoire avec planches,

savant la découverte de l'agent causal de la tuberculose. C’était un de ces organismes dont on avait mis, depuis Pasteur, l’action en évidence, comme cause de diverses maladies; un microbe, dont Koch avait pu démontrer l’existence dans tous les tissus tuberculeux. Chose plus importante encore, ce même microbe parfaitement isolé, inoculé à des animaux, s’était montré capable de reproduire, dans des conditions rigoureusement déterminées, sur un matériel expérimental extrêmement nombreux, toutes les lésions de la tuberculose.

C’était, semblait-il, le triomphe prochain de l’humanité sur le hideux virus. Ne suffit-il pas, sont accoutumés de dire les savants, de connaître la cause d’un mal, de démasquer l’obscur ennemi qui, dans l’ombre nous harcèle, pour arriver rapidement à détruire la cause de cernai, pour triompher de cet ennemi. Déjà les hommes mettaient en Koch, pour cette tâche prochaine de la destruction du microbe , toutes leurs espérances,

Disons-le, dès maintenant, sans aucune espèce de réserves, un immense progrès résulta des expériences excellemment conduites de Koch. La démonstration de la cause de la tuberculose était faite, et faite de telle façon, que la notion nouvelle s’implanta sans conteste, en un temps si bref, que jamais dans la médecine pareil phénomène ne s’était produit. Pour tout homme sachant penser, analyser et peser le critérium de la certitude, la démonstration était faite, péremptoire et

daté de juillet 1883; et paru in Miltheilungen aus clem kaiser, üesundheitsamte, t. II, p. 1-88, en 1884.

définitive. Si Ton ne voyait pas encore par quel moyen direct et immédiat on aboutirait à détruire la tuberculose, — et cette notion, il faut l’avouer, après vingt années, ne s’est pas encore dégagée beaucoup plus nettement — la néfaste erreur de l’hérédité avait sombré du coup. La nécessité de l’inoculation et delà contagion, pour produire la maladie, ressortait d’une façon absolument certaine des expériences de Koch; et l’imagination, les facultés représentatives des hommes, si lentes d’ordinaire, à se mettre en branle, en présence de phénomènes nouveaux, commençaient, à s’exercer sur des conceptions entièrement différentes de celles du passé. Ces réflexions ont engendré de nouvelles dispositions légales; et si, à l’heure actuelle, on peut dire, avec un membre du Congrès de Londres, qu’au point de vue des bénéfices réellement acquis, tous les arrêts, les lois, les dispositions prises, pour ce qui concerne la tuberculose bovine, sont appliqués, de telle manière ou plutôt sont si peu appliqués, qu’ils constituent une « farce ridicule », on est cependant en droit de ne pas désespérer de l’avenir, car il est bien certain qu’on finira par les appliquer.

Il faut longtemps pour ébranler l’esprit, dans la masse des hommes ; de longs efforts sont nécessaires à la critique, à la science, pour faire remuer ce bloc traditionnel, auquel les religions, les cupidités de toutes sortes, les bas calculs habilement dissimulés sous des masques trompeurs, s’efforcent de conserver son immobilité hiératique. Cependant, dès aujourd’hui, on peut affirmer que le bloc est plus mobile

qu’autrefois ; et la puissance même de l’inertie nous fait espérer que le mouvement déjà produit ne sera plus enrayé.

Il s’est manifesté cependant, en ces derniers jours, un phénomène étrange. Il semblait, pour tous les hommes de science, sans que l’on puisse citer une unique exception, que le Congrès de Londres, attendu avec une extrême impatience, par tous ceux qui s’intéressent à la lutte contre la tuberculose, dût marquer le moment critique où l’impassibilité du bloc social serait véritablement ébranlée. Les illusions, les chimères, portant sur leurs ailes les tuberculines, les crésotes, l’ensemble des moyens curatifs toujours décevants, à peu près inefficaces, avec lesquels on a prétendu combattre la tuberculose, s’étaient peu à peu envolées. C’était des réglementations et des transformations sociales, des progrès hygiéniques, qu’on attendait la guérison de cette terrible maladie, que l’on peut justement appeler un formidable mal social.

Le corps médical lui-même — si peu disposéqu’il soit à se débarrasser des illusions thérapeutiques, et, par contre, à se pénétrer de toutes les conséquences de la théorie justement triomphante du déterminisme psychologique, se substituant à la naïve illusion de la liberté, telle que la concevaient autrefois les métaphysiciens et les spiritualistes — , semblait disposé à s’engager dans la voie nouvelle et féconde : la voie des réglementations scientifiques de tous les phénomènes sociaux, qui remplacera, avec un immense avantage, les folies de la thériaque, des juleps et des potions, en

LE PROFESSEUR KOCf!

même temps que les abdications et les lâchetés du laissez-faire et du laissez-passer.

Une voix puissante a subitement arrêté le mouvement, et c’est justement la voix de cet homme qui l’avait provoqué, c’est la voix si autorisée en la matière du professeur Robert Koch.

Dans ses travaux de 1882-84, Koch avait définitivement, semblait-il, détruit l’illusion de la doctrine dualiste, sous ses diverses formes; il avait condamné — nous rapporterons expressément, plus loin, ses propres paroles — la théorie de Virchow1, qui voyait dans la tuberculose humaine et dans la tuberculose animale des phénomènes et des processus dus à des causes essentiellement distinctes. Aujourd’hui, à la suite d’un revirement subit, à la suite d'expériences nouvelles, que pendant vingt ans il n’avait pas senti la nécessité de faire et qui sont en formelle contradiction avec les résultats d’un très grand nombre2 d’autres expériences, dues à des expérimentateurs nombreux et qualifiés, ce même savant vient formellement contredire ses

1 Virchow (R.). Ueber Menschen und Rindertuberkulose (Sur la tuberculose de l’homme et la tuberculose du bœuf). Berliner klinisclie Wochenschrift, n° 31, 5 août, p. 818. Communication faite à la Société de médecine de Berlin, le 24 juillet 1901 et dont la traduction se trouve rapportée in extenso plus loin dans ce livre. (Je prie le lecteur de bien remarquer cette dernière date et de considérer que la communication de Koch, à laquelle elle semble répondre, était faite à Londres, le 23 juillet. Comme Virchow n’a pu la connaître par la presse et avoir en même temps le loisir suffisant d’improviser une réponse, on doit conclure que tout avait été préparé dans la coulisse. Nous reviendrons plus loin sur ce point intéressant, dans le chapitre consacré à Virchow.

i On peut dire, pour parler exactement, que Koch à contre lui l’unanimité des expérimentateurs.

anciennes affirmations. Koch est redevenu subitement plus dualiste que Virchow. Pendant vingt années, Koch et son école avaient traité Virchow en Homère vieillissant, et le vieux savant berlinois exhalant. en sa communication du 24 juillet dernier, son humeur longtemps comprimée, nous parlait de la longue patience qu’il avait dû gardera l’égard de Koch et de la nouvelle école, qui l’avait accablé de ses sarcasmes et de ses traits railleurs.

Malgré mon désir de rester toujours très objectif en ce travail, je demande la permission de mêler ici quelques souvenirs personnels à l’exposition et à la critique de la communication et du mémoire célèbre de Koch. Je ne le ferai que dans la mesure où je le croirai utile à mon exposition ,

J’étais, en 1884, licencié préparateur du cours de zoologie et d’anatomie comparée, à la Faculté des sciences de Bordeaux, et je préparais alors mes thèses de doctorat en médecine et en science. A côté de mon laboratoire, se trouvait le laboratoire de mon pauvre collègue et ami Dupetit. Pour la mémoire de cet homme, si admirablement doué, si prématurément, si douloureusement disparu, tous ceux qui l’ont véritablement connu, ont gardé, comme moi, un culte et une vénération. Dupetit était le chef des travaux de la Station Agronomique de Bordeaux, dont un chimiste éminent, M. le professeur Gayon était et est encore le directeur. Dupetit s’était initié, au contact de M. Gayon, à toutes les pratiques les plus subtiles de la microbiologie; et lui-même déployait, dans la conduite et la

critique des expériences, dans l’invention des appareils, une ingéniosité, ou, pour mieux dire, un véritable génie, qui avaient fait de Dupetit, pour un maître tel que M. Gayon — et je suis sûr que ce vrai savant, pas plus que M. Roux, qui a connu et apprécié Dupetit, ne me démentiront, — le type du parfait collaborateur. A cette époque, qui paraît déjà si lointaine, le laboratoire de chimie de Bordeaux, sous la direction supérieure de M. Gayon, ancien préparateur de Pasteur, était, je crois bien, avec le laboratoire de M. Raulin, à Lyon, le seul laboratoire de province où l’on fit de la bonne et scientifique microbiologie.

En ces temps, à la fois si proches et si reculés, il fallait un certain courage, que l’on ne soupçonne plus guère aujourd’hui, à un jeune étudiant, sans autorité, pour s’affirmer, à la Faculté de médecine, à l’hôpital, partisan des théories de Pasteur ou de Koch. A ce moment, je l’affirme hautement, sans crainte d’être démenti, entre ces deux milieux où s’écoulait ma vie, le contraste était frappant; à la Faculté de médecine, les théories pasteuriennes, la théorie de la contagion de Koch, ne rencontraient qu’indiflerence, haine ou mépris ; à la Faculté des sciences, qu’enthousiasme et admiration.

M. Roux, qui venait, de temps en temps nous faire de très intéressantes expositions, à la Société des sciences physiques de Bordeaux1, Société qui était, on peut le dire, la Faculté des sciences et où les médecins,

1 Dont j’étais, je crois bien, à ce moment-là, secrétaire.

sauf deux ou trois exceptions, n’aimaient guère à fréquenter, n’aurait pas, je suppose, songé à ce moment à prendre la parole dans un milieu médical provincial, peut-être même parisien.

A la Faculté de médecine, une seule exception, celle de mon vieux maître et ami, le professeur de physique Merget, qui a laissé dans l’esprit de tous ses élèves, l’impression rare et profonde du savant génial et toujours loyal. Parmi tous ses collègues, il était à ce moment seul à comprendre la valeur et l’importance des théories microbiennes, pour le présent et l’avenir; il le disait honnêtement comme il le sentait. La couche jeune et savante de la Faculté, était représentée par de très jeunes professeurs, fraîchement émoulus de l'agrégation et immédiatement nommés professeurs. Pour eux, à cette époque, le microbe ne comptait guère, il n’était pas encore divin, car il n’était pas officiel. Les grandes luttes de l’Académie de médecine, entre les Pasteur, les Peter et les Jules Guérin ne les avaient pas encore intéressés, car ils ne voyaient pas encore l’avantage personnel qu’il y avait pour eux à prendre parti. A cette époque les Bouchard et les Granciier étaient sans influence et sans autorité. Le moment n’était donc pas encore arrivé, semblait-il, pour les arrivistes scientifiques ou pseudo-scientifiques, de se faire une opinion.

Les plus savants, les plus modernes, s’adonnaient alors à l’histologie pathologique, la science officielle du moment, qui prétendait expliquer tout, rendre compte de tout; en réalité n’expliquait rien, préparait seulement les voies.

Les vieux cliniciens de l’endroit, en fait de tuberculose, ne comprenaient rien de plus et de mieux que Laennec. Yillemin leur était déjà suspect à cause de ses expérimentations: car l’ancien clinicien ne portait guère l’expérimentateur en son cœur. Quant à Koch, à cette époque, pour eux il n’existait pas. Celui qui l’eût cité, eût été sûr de son affaire aux examens. Le fait seul de connaître les langues étrangères, d’étudier la littérature médicale étrangère, vous faisait traiter en lépreux. Dans les milieux médicaux, que je devais, par nécessité fréquenter, on était aussi vil et aussi méprisé — et chose curieuse, mais bien explicable, on était aussi méprisé de ce chef par les élèves que par les maîtres — pour admettre la théorie de la contagion microbienne, que pour admettre la théorie du transformisme. Comment des hommes, qui croyaient toute la science humaine du passé, du présent et aussi de l’avenir renfermée dans tel indigeste bouquin, au titre vainement pompeux, heureusement disparu, depuis bien des années, des étalages, auraient-ils compris quelque chose aux expérimentations et aux conclusions de Koch. Le clinicien qui bondissait de courroux, lorsque l’étudiant sur la sellette nommait le troisième symptôme de la pneumonie ou de la pleurésie avant le second, était peu préparé à nous faire admirer la belle ordonnance logique et scientifique du mémoire de Kocn.

La routine basse et vulgaire peut se prévaloir de quelques avantages pratiques ; mais, elle est la véritable ennemie de la science et du progrès.

Je puis, à l’heure actuelle, évoquer encore très net-

tement le souvenir de ces faits en mon esprit. Dès que le mémoire de Koch fut arrivé à la Faculté des Sciences, seul endroit où on le trouva longtemps ; nous le commentâmes avec passion, dans le petit groupe d’étudiants curieux de science et fort dédaigneux d’autorité, dont je faisais partie ; et ceux qui savaient le mieux l’allemand, parmi nous, l’expliquaient aux autres.

Ces minimes détails semblent assurément, à l’heure actuelle, dénués de toute importance. Ils en ont plus qu’il ne semble. Ils prouvent tout au moins, que par ma culture et mes origines, je n’appartiens pas à ce groupe de croyants, qui se refusent à accepter les idoles nouvelles, parce qu’il faudrait briser nécessairement les anciennes, valant toujours un peu moins. Bien que je ne sois pas microbiologiste de profession, bien que je n’aie, à proprement parler, jamais fait de travaux de microbiologie, quoique, dans ma thèse de doctorat ès sciences, sur le Cyclostoma elegans, j’aie soulevé une importante question de symbiose bacillaire, qui, à l’heure actuelle, n’est pas résolue, je n’appartiens nullement, ni par mes origines, ni par ma culture, ni par mes tendances, au ipetit groupe, de moins en moins nombreux, mais de plus en plus agité, qui conteste encore l’action causale et spécifique du bacille de la tuberculose.

Je tiens à me défendre de ces accuations éventuelles, afin de montrer combien mes critiques contre Koch sont indépendantes de tout parti pris.

Je n’appartiens pas non plus au groupe innombrable

de ceux qui n’apprécient une théorie que dans la mesure où elle est devenue officielle et admise par tous; et surtout dans la mesure où il peut leur être bon, utile et avantageux de l’admettre. L’immense majorité des admirateurs de Wagner est formée de ceux qui le sifflaient ou l’auraient sifflé autrefois ; et je pense que le grand homme préférerait voir cette cohue parmi ses détracteurs. Mais c’est le sort de toutes les théories qui contiennent une parcelle de vérité, d’être exagérées dans une proportion insensée, par ceux-là justement qui les auraient combattues s’ils étaient nés avant qu’elles ne devinssent à la mode. Nous avons eu l’occasion de voir, sans sortir de notre sujet, combien ces réflexions y trouvent leur application à propos de la tuberculine; et pourrions-nous ajouter, de beaucoup de sérums prétendùment guérisseurs. N’en est-il pas de même pour la théorie de la phagocytose qui est devenue un article de foi, malgré que l’on ne trouve pas trace d’une telle action, dans les processus histoly-tiques qui se manifestent avec une prodigieuse activité au cours de la vie larvaire des insectes.

Koch, dans ses deux travaux que nous avons cités, montra qu’un bacille spécial se trouvait toujours présent, dans toutes les formations tuberculeuses ; et cette présence constante représente la première raison que nous avons de considérer ce bacille comme l’agent | causal de l’infection.

Koch avait admis, au préalable, que la démonstration de la virulence de la tuberculose « due au génie de Villemin » était complète. Ces expériences avaient dé-

montré pour lui, sans aucune contestation possible, la transmissibilité du bacille humain aux animaux. Koch cite encore, lui-même, les expériences de Cohniieim et Salomonsen 1, de Baumgarten 2, dont nous parlerons longuement dans notre second volume, qui ont réussi à inoculer le bacille de la tuberculose humaine, dans un milieu de culture ordinairement très favorable aux inoculations, dans la chambre intérieure de l’œil.

La découverte de la présence constante des bacilles de la tuberculose dans les formations tuberculeuses n’était nullement un phénomène imprévu. On peut dire que tous les chercheurs de cette époque, Cohnheim et tant d’autres, tous ceux, en un mot, qui étaient pénétrés de la signification vraie des théories pasteuriennes, étaient convaincus que la tuberculose était une mala-

1 Cohnheim u. Salomonsen. Silzungsberichte der Schlesischen Gesellsch. fur vaterlàndische Cultur, Note sur la tuberculose artificielle, 1877, 13 juillet.

Salomonsen a expose en detail les résultats obtenus, dans N or disk t medic. Arkiv., t. XI, 1879. Une analyse, en français, accompagne le travail intitule « Om Indpodning af Tuberkulose sarligt i Kaninens Iris »; sur l’inoculation de la tuberculose, spécialement à l’iris du lapin. On pourra consulter, d’autre part, le travail de Cohnheim paru dans les Wiener medicinisehe Bldtter, 1879, p. 1103-1107 et intitulé : Was ist Tubei*culose (Qu’est-ce que la tuberculose) ; et surtout le travail suivant du même auteur : Die Tuberkulose vom Standunkte der Infectionslehre (La tuberculose au point de vue de la théorie de l’infection), 44 pages, 1880.

i Baumgarten (P.). Ueber das Verhaltniss von Perlsucht und Tuberkulose (Les rapports de la maladie perlée et de la tuberculose). Berliner klin. Woch., 1880, p. 697 et 713. Mémoire que nous avons déjà cité.

On consultera également avec intérêt, du même auteur : Ueber Tuberkulose (Sur la tuberculose). Veut. med. Woch., 1882, n° 22, p. 305; où il confirme ses idées sur l’identité de la Perlsucht et la tuberculose, déjà émises dans son travail de 1880.

die produite par une bactérie, qui devait se trouver en nombre plus ou moins grand au niveau de toutes les lésions; mais ils n’arrivaient pas à le démontrer nettement et surtout n’avaient pas prouvé qu’il s’agît d’une bactérie vraiment spécifique. Tandis que, pour le plus grand nombre des bactéries, la coloration au moyen des réactifs colorants, qui permet à l’observateur de les apercevoir facilement dans le champ du microscope, est un procédé facile, il n’en va pas de

Fig. 2. — Représentant des bacilles de la tuberculose au milieu de cellules épithéliales b Grossissement 1 600 diamètres.

mêmepour lebacillede la tuberculose ; et Koch, favorisé d’ailleurs par les très grands progrès que Abbe et Zeiss introduisirent à ce moment dans les procédés d'éclairage au microscope, et dans la construction des objectifs • apochromatiques à immersion homogène, réussit, où; les autres avaient échoué. Ivocm imagina une méthode

' Cette figure, ainsi que les trois figures qui suivent, m’a été gracieusement prêtée par M. Masson. Elles correspondent aux figures 8, 9, 10,11 du chapitre « tuberculose » écrit par M. Roger dans le « Traité de médecine générale », 2U édition, 1899, publié chez M. Masson, sous la direction de MM. Bouchard et Brissaud.

de coloration assez compliquée, au moyen des couleurs d’aniline, présentant l’avantage de mordre sur le corps du microbe, libre ou situé dans les coupes; ce qui permettait au microscope de déceler sa présence. La méthode de Kocii, compliquée et donnant des colorations peu durables, fut remplacée presque immédiatement par la méthode d’EHRLicn, que Koch accepta ; et plus tard, par celle encore préférable de Ziehl-Kühne. Ces colorations contribuèrent, pour leur part, indépendamment des expériences d’inoculabilité, à établir scientifiquement la spécificité du bacille de la tuberculose.

Le premier travail de Koch parut, avons-nous dit, dans la Berliner klinische Wochenschrift, le 10 avril 1882; quelques jours après, paraissait dans un autre journal allemand une note de P. Baumgarten, datée du 3 avril1 ; et pour montrer que son travail n'est pas un plagiat du mémoire de Kocn, paru quelques jours avant le sien, Baumgarten nous dit que quatorze jours auparavant, c’est-à-dire au courant de mars, il avait convaincu Neumann et d’autres, de la vérité de ses assertions, plusieurs jours encore avant la communication de Koch, qui avait été faite, le 24 mars, à la Société de physiologie de Berlin.

Baumgarten rappelle que déjà Klebs, Schüller, Aufreciit ont constaté la présence, en grand nombre, de microbes dans les tubercules ; mais ils décrivent tous des cocci, tandis que Baumgarten y voit des bactéries.

1 Baumgarten (P.). Tuberkelbacterien (Bactéries tuberculeuses. Cenlralblatt f. d. medic. Wissensch., n° 15, 1882.

LE PROFESSEUR KOCn

Baumgarten, revenant en cela sur ses affirmations contraires, dans son mémoire de 1880, conclut que :

« affection tuberculeuse des tissus, et accumulation de moisissures (bactéries), sont des expressions complètement synonymes ». « Pilzsammlung und tuberkulose Gewebserkrankung decken sich also ràumlich vollstândig». Il se fonde sur la quantité colossale de bactéries qu’il décrit et figure — et auxquelles il trouve une certaine ressemblance avec le Bacterium thermo — observées par lui dans les tubercules dilacérés, oui I dans les coupes de tubercules durcis.

On le voit, c’est de bien peu que Koch a devancé . Baumgarten, auquel il ne doit rien assurément — puisque ses recherches étaient commencées depuis^ j plusieurs mois, lorsqu’il fit sa communication, — mais? qui a découvert presque en même temps que lui lai bactérie tuberculeuse; fait trop oublié aujourd’hui.

Le 7 avril, Baumgarten annonçait que les bacilles? i observés d’abord dans les tubercules du lapin se retrou- j vent dans ceux de l’homme.

Il ne rentre nullement dans mon esprit de prétendree j diminuer la valeur de la découverte de la colorabilitée } du bacille par Koch, qui fut, en réalité, le vrai point de départ de ses études et de ses découvertes. Nous avons? $ beau fouiller la carrière de Koch, pour ce qui concerner surtout l’étude du microbe de la tuberculose, nous n’y I trouverons que deux actes assurément méritoires (car:, b de la tuberculine, nous avons vu qu’il vaut mieux netpas parler) : la découverte de la colorabilité du bacille i et la réussite de la culture, à cette époque vraiment

difficile, du bacille de la tuberculose, en des m-ilieux appropries. Mais il est étrange de voir traiter ces deux actes, comme des manifestations d’un immense génie. L’Allemagne, à l’heure actuelle, dans la critique historique, dans l’exégèse, dans la ^philologie, dans la philosophie, dans toutes les branches de la connaissance humaine, possède de nombreux savants, qui ont fait la preuve d’un génie infiniment supérieur à celui de Kocu, et dont pourtant le publie allemand ne se soucie guère, et ignore probablement jusqu’aux noms.

J'en appelle à tous ceux qui, depuis vingt-cinq ans, étudient ces réactions du protoplasma cellulaire et nucléaire, vis-à-vis des corps colorants, qui constituent, encore à l’heure actuelle, presque notre seul moyen d’investigation vis-à-vis des phénomènes de la division cellulaire et de la fécondation. J’en appelle, en particulier, au témoignage de mon éminent ami M. le professeur Henneguy, du Collège de France, qui a une si profonde compétence en ces questions, et je leur demande si, dans la découverte de la colorabilité du bacille de la tuberculose par Koch, il y a un acte que l’on puisse, à n’importe quel point de vue, qualifier de génial, et s’il n’est pas plus exact de l’appeler un hasard heureux. Au moment où la découverte de Koch s’est produite, d’innombrables recherches, celles de Weigert et de tant d’autres, sur l’action élective des couleurs d’aniline pour les matières chromatiques du caryoplasma et pour les bacilles, que l’on a maintes fois assimilés aux noyaux, tout au moins comparés à la

nucléine, l’avaient singulièrement préparée et facilitée. C’est à la douzaine, que l’on pourrait compter les chercheurs, dontle public ignore l’existence et le nom, qui ont introduit, dans la technique des études cytologiques, des processus de la carcyocynèse et de la fécondation, des méthodes de coloration autrement neuves et autrement géniales que celles dont Koch a tiré une si grande source de gloire et aussi de profits.

Sont-ce donc les avantages immédiats de la découverte, qui nous expliqueront ces phrases dithyrambiques, ces expressionsde fol enthousiasme qui, dans vingt ans seulement, lorsque les phénomènes se seront tassés, paraîtront inexplicables au critique. Koch ne nous a encore guéri d’aucune maladie; et il semble bien, qu’à la suite des échecs définitifs de ses diverses tuberculines, il faille absolument renoncer à atteindre directement le bacille; et se contenter d’essayer de modifier le terrain et surtout d’empêcher la contagion de se produire.

Koch, eût-il même guéri la tuberculose, le savant, le véritable savant, le critique, pour acclamer l’homme génial, considérera surtout le mécanisme intellectuel mis en jeu, plutôt que le succès, qui peut être dû simplement à un hasard heureux.

Quant aux résultats eux-mêmes, nous sommes le plus souvent peu capables de les juger et devons laisser ce soin à nos descendants. Le fait de créer une idée nouvelle, pour l’humanité, de débarrasser son cerveau de l’une quelconque des innombrables erreurs traditionnelles qui l’imprègnent, est un fait autrement impor-

tant que celui de détruire les causes d’une maladie humaine, quelle qu’elle soit. C'est là cependant un genre de service que les hommes n’apprécient guère, qu’ils châtient même le plus souvent.

Bien que Koch n’ait point réussi, contrairement à ce qu’il affirma plus tard, à guérir la tuberculose, il en a démontré la cause, que tous à ce moment prévoyaient, et que Baumc.arten, on peut le dire, avait pénétrée en même temps que lui. Mais on doit se refuser à voir, dans cette découverte, aucune trace de ce génie que l’on se plaît à célébrer; on n’y peut trouver que l’effort, presque accidentellement heureux, d’un travailleur assidu. Personne, dans vingt, dans cinquante, dans cent ans, ne songera à comparer, à aucun degré, l’œuvre de Koch, à l’œuvre première de Pasteur.

J’irai plus loin, et j’affirmerai même que Villemin déploya autrefois, de 1865 à 1872, un effort autrement génial que celui de Koch, pour affirmer et faire triompher la doctrine de la spécificité, de la contagiosité et de l’inoculabilité de la tuberculose, si éloignée de la mentalité de son époque. C’est là un point qui sera largement étudié dans mon second volume.

Fort, cependant, de ce succès, dans une entreprise, que beaucoup avaient tentée, mais où tout le monde avait échoué avant lui, Koch essaya et réussit de même la culture du bacille de la tuberculose, qui présentait également, à cette époque du moins, de très réelles difficultés.

Tantque l’onneconnutpas par ledétail les expériences de Koch, on se demanda s’il n’avait pas commis une

im

erreur d’interprétation. Ces corpuscules allongés, colo-

rables, n’étaient-ils pas, en réalité, des cristaux formés d’acides gras, comme le soutint Schmidt un moment; des filaments de fibrine, comme le suggéra Gregg. Et enfin, qu’est-ce qui prouvait que ces bâtonnets colorables, rencontrés en masse, d’ailleurs extrêmement variable, il faut bien le dire, dans les tissus malades — surtout si l’on considère également les formations anatomo-pathologiques de la Persucht du bétail, où les microbes tuberculeux, fréquemment, sont très rares — , ne constituaient pas des déchets, des débris provenant de la décomposition cellulaire, et ne correspondaient pas au bioplasma cellulaire métaplastique de Wiegand? Telles furent les principales objections que l’on opposa à Koch.

La culture du bacille, la reproduction de la maladie au moyen des cultures pures, devaient répondre à toutes les objections.

Les essais de culture du bacille fu-

3\T ( ull,ure rent aussi laborieux, aussi infructueux .

de tuberculose

sur sérum san- au début, que les essais de coloraguin gélatine. T . .

tion. Koch employa, sans succès, tous

les milieux de culture généralement usitésence temps,

dans les laboratoires, pour cultiver les bacilles; il ne réussit avec aucun. Il se servit alors d’un milieu assezpeu familier aux bactériologistes avant lui; mais cependant déjà connu et employé pour d’autres cultures., par un illustre savant anglais, par Tyndall. Koch ensemença les bacilles de la tuberculose dans de nombreux tubes contenant le sérum de Tyndall, et maintenus dans des étuves, aune température très voisine de celle du corps. Ce sérum n’est autre chose que le liquide exsudé du caillot de la saignée, condensé par un séjour d’une certaine durée à une température de 65° à 68°, et devenu gélatineux. Les ensemencements pratiqués à la surface du sérum restent une quinzaine de jours sans lever, beaucoup de tubes, même, ne cultivent pas; et ceux où la culture réussit le mieux, ne fournissent que de minces écailles sèches et blanchâtres, peu développées. Il fallait réinoculer à d’autres tubes semblables les cultures les mieux réussies; et, decette façon, les cultures devenaient de plus en plus faciles, de plus en plus abondantes.

La meilleure preuve, qu’en dehors du choix heureux du milieu de culture, il fallait à'KocH de grandes qualités pour réussir, c’est que le plus grand nombre des expérimentateurs qui, sur ses indications et ses descriptions mêmes, refirent ses expériences de culture, n’aboutirent à aucun résultat.

Après avoir obtenu des cultures pures du bacille de la tuberculose, Kocii entreprit de l’inoculer aux animaux. Nocard et Leclainche 1 résument de la façon suivante les

4 Nocard et Leclainche. Les maladies microbiennes des animaux. lr0 édition, 189(3, p. 482.

LE PROFESSEUR KOCR

résultats expérimentaux des tentatives d'inoculation de Koch, et les conséquences résultant de sa découverte, en partie d’ailleurs d’après l'auteur lui-même. « 170 cobayes, 35 lapins et 4 chats sont inoculés avec des matières tuberculeuses provenant de l’homme, du bœuf, du porc, du lapin et du singe ; dans tous les cas on obtient une tuberculose bacillaire typique ; les inoculations pratiquées avec des cultures de diverses générations (5e à 24e), chez 217 animaux (cobayes, lapins, chats, chiens, rats, poules...), par les modes les plus variés (peau, œil, péritoine, veine, inhalation), donnent toujours la tuberculose. Les animaux moins prédisposés, comme le chien, le chat et la souris blanche, ne résistent pas aux inoculations de fortes doses de cultures pures. Koch conclut à bon droit à la spécificité du bacille, « qui est, cc dit-il, la cause unique de la tuberculose, comme la « bactéridie est la cause unique du charbon. )>

« Relativement à l’étiologie de la tuberculose, le mémoire renferme encore des données du plus haut intérêt. Le bacille tuberculeux est un parasite vrai, incapable de se multiplier en dehors des organismes, I et non plus, comme la bactéridie, un parasite facultatif, . I accomplissant toutes les phases de son existence à I l’état libre.

« La source unique des bacilles tuberculeux réside donc dans les organismes humains ou animaux infectés, I et toute une prophylaxie rationnelle peut être établie. Ati cet égard, l’homme est surtout dangereux, en raison R des crachats virulents qu'il répand ; les animaux sont li beaucoup moins à craindre, parce qu’ils ne répandent 11

aucun crachat (et MM. Nocard et Leclainciie ajoutent, en note, avec raison : il v a dans cette affirmation une erreur qu’il est à peine besoin de signaler), et l’infection par le lait provenant d’une mamelle tuberculeuse est presque seule à redouter. L’infection tuberculeuse n’a d’ailleurs rien de fatal et, alors que la pénétration des bacilles par inhalation est fréquente, la tuberculisation ne s’opère qu’exceptionnellement, sous certaines conditions de moment, de lieu et de quantité de virus1. »

Dans cet ouvrage, qui doit être aussi objectif que possible, et où je tiens à abriter toutes mes affirmations sous l’autorité de textes authentiques, rapportés ou traduits fidèlement, j’ai tenu à donner textuellement l’impression éprouvée par des auteurs dont l’autorité est incontestable. A la suite de la lecture et de l’examen critique des travaux de Koch, j’estime que cela n’est pas encore suffisant, et je traduirai textuellement les passages mêmes où Koch exprime son opinion sur la question qui nous intéresse le plus. Cette traduction intégrale nous sera d’autant plus nécessaire, que nous aurons plus loin à opposer Koch à lui-même.

La première citation est extraite de la communication à la Physiologische Gesellschaft , parue en 1882, dans la Berliner klinische Wochenschrift , p. 230.

« La tuberculose des animaux domestiques, et en pre-

1 II est bon d’opposer ces propres paroles de Kocii à ses réflexions du Congrès de Londres, dans lesquelles il tendrait à nous faire entendre, que si le bacille bovin était réellement dangereux, tous ceux qui consomment du lait tuberculeux devraient nécessairement devenir tuberculeux.

mière ligne la Perlsuclit, la maladie de la perle, constitue indubitablement une autre source de l’inlection tuberculeuse. Gela nous indique la position que devra prendre, à l’avenir, la question de la nocuité de la viande et du lait des animaux atteints de la maladie de la perle, dans le souci de la santé publique. La Perlsuclit 1 est identique à la tuberculose de r homme et constitue , par conséquent, une maladie transmissible à celui-ci ; ( die Perlsuclit ist identiscli mit der Tuberkulose des Mensclien und alsoeine auf diesem iiberlragbcire Krankheit . ) On doit donc la traiter de la même manière que les autres maladies infectieuses transmissibles de l’animal à l’homme. (Sie ist deswegen ebenso wie andere vom Thier auf den Menschen iibertragbare Infectionkrankheiten zu behandeln.) Que le danger résultant de la consommation de la viande ou du lait provenant d’animaux atteints de la maladie de la perle soit faible ou considérable, il suffit qu’il existe, il doit donc être évité. (Mag nun die Gelahr, welche aus dem Genuss von perlsiichtigem Fleisch oder Mileh résultat noch so gross oder so klein sein, vorhanden ist sie, und muss deswegen vermeiden werden. »

Nous ne pensons pas, tout au contraire, qu’un homme de science soit condamné à conserver, au bout de vingt ans, les idées qu’il s’était faites. Il nous suffit, pour le moment, de constater, si nouscomparons le texte cité, à ses déclarations de Londres, que Koch, à vingt ans de distance, professe, sur les mêmes matières, des idées diamétralement opposées. Nous aurons, semble-t-il, le droit d’exiger qu’il nous fournisse les raisons de celte révolution qui s’est produite en son esprit, et nous

* C’est-à-dire la maladie de la perle, la tuberculose du bétail. Le texte est souligné par moi, non par Koch, mais on estimera, je pense, qu’à l’heure actuelle, il a bien droit à cet honneur.

aurons le droit et le devoir de peser la valeur de ces raisons.

Koch, au même endroit, continue : « On sait depuis longtemps, que la viande des animaux charbonneux peut être consommée par beaucoup de personnes et souvent pendant longtemps, sans qu’il en résulte aucun inconvénient, et pourtant personne ne tirera de ce fait la conclusion qu’un pareil commerce doive être permis.

« Pour ce qui concerne le lait des vaches atteintes de la maladie de la perle, nous devons faire remarquer que l'envahissement de la glande lactifère par le processus tuberculeux a été observé assez fréquemment, nicht selten , par les vétérinaires, et il est bien possible, pour cette raison, que, dans ces cas, le virus tuberculeux puisse se mêler immédiatement au lait1. »

Dans le second mémoire, circonstancié, déjà cité, de Koch, sur l’étiologie de la tuberculose, il nous apprend que, sur dix-sept cas de tuberculose des bovidés, dont treize de tuberculose des séreuses, observés par lui, les bacilles furent toujours présents, mais en nombre toujours très faible. Je veux encore rapporter, dans une traduction complète textuelle, ce que Kocn dit de la tuberculose des bovidés, à la page 84 de son Mémoire.

« 11 en va de même pour ce qui concerne les rela-

1 Je crois devoir rappeler ici, cpril résulte aujourd’hui d’un grand nombre de recherches expérimentales concordantes, parmi lesquelles celles de Bollinger et de ses élèves, citées dans le chapitre précédent, que des vaches tuberculeuses, chez lesquelles la mamelle est intacte peuvent cependant produire l'infection par leur lait, qui, souvent encore, renferme le bacille tuberculeux.

tions de la tuberculose des animaux, en première ligne de la Perlsucht, avec la tuberculose humaine. Les tuberculoses des animaux , malgré les différences dans les dispositions anatomiques et dans l'évolution clinique, doivent , en raison de V identité des parasites qui les causent , être considérées comme identiques avec la tuberculose humaine l. On a bien fait observer, surtout en ce qui concerne la Perlsucht, que la transmission de cette maladie à l’homme n’avait pas encore été constatée d'une façon certaine. Par contre, on peut faire, à ce sujet, les réflexions suivantes : en raison du développement très tardif de la tuberculose, les premiers symptômes de la maladie sont très lents à se manifester. Le lieu, l’époque de l’infection, et par suite son origine véritable, ne peuvent pas, d’ordinaire, être décelés, ou ne peuvent l’être que d’une façon très incertaine. A côté des nombreux cas de tuberculose contractée par inhalation, les autres modes d’infection déterminés d’une façon scientifique ne nous apparaissent que relativement rares.

ce Les cas de tuberculose intestinale qui auraient pu se développer à la suite de la consommation de la viande ou du lait provenant de bestiaux tuberculeux sont encore bien plus rares. En efTet, ici l’incertitude s’augmente de la possibilité de la confusion avec les autres sortes d’infections beaucoup plus fréquentes. La question se pose, pour cette raison, dé savoir si jamais un soûl cas de tuberculose humaine puisse être rapporté,

Souligne par moi.

sans objections possibles, à la consommation de la viande ou du lait provenant d’animaux tuberculeux. Nous constatons cependant que chez les espèces les plus diverses d’animaux (chats, lapins, cochons d’Inde, souris), l’inoculation de matières provenant de la Perlsucht ou de cultures pures qui en avaient été tirées, a produit, avec la plus extrême régularité, une maladie, qui est non seulement complètement identique anatomiquement avec la maladie qui se produit chez ces mêmes animaux, à la suite de l’inoculation de masses tuberculeuses, mais tue ces animaux avec la même sûreté. Nous ne pouvons donc nous attendre à ce que V homme constitue une exception à V égard de cette maladie l.

« Lors même qu’en réalité des recherches ultérieures arriveraient à établir une différence entre les bacilles de la tuberculose et de la Perlsucht, qui nous obligerait à les considérer comme des espèces voisines, mais cependant distinctes, nous aurions encore, malgré cela, toutes sortes de raisons pour considérer les bacilles de la Perlsucht comme suspects au plus haut dégré. (Dann hütten wir gleichwohl aile Ursache, die Perlsuchtbacillen fur im hochsten Grade verdachtig zu hallen.) Au point de vue hygiénique, on doit prendre les mêmes mesures contre la Perlsucht que contre l’infection par le bacille de la tuberculose, tant qu’il n’est pas démontré que l’homme peut, par des lésions cutanées, subir impunément le contact des bacilles de la Perlsucht et

1 Souligné par moi.

qu’il peut les inhaler ou bien introduire leurs spores dans son tube digestif, sans devenir tuberculeux. (Von hygienischen Standpunkte aus, müssen dieselben Massregeln dagegen ergrifTen werden, wie gegen die Infection durch Tuberkelbacillen, so lange nicht bewiesen ist, dass der Menscb ungestraft HauUvunden mit Perlsuchtbacillen in beriihrung bringen, dass er dieselben inhaliren oder ilire Sporen in seinen Darmtract bringen kann, ohne tuberkulôs zu werden.) »

Nous pourrons exprimer ailleurs de nombreuses objections, tirées des faits observés, à ce que dit ici Kocit, des difficultés de l’infection par la viande et par le lait des animaux tuberculeux. Nous pourrons dire — et le seul exposé des travaux de Bollinger et de ses élèves, que l’on trouve ici, montre combien nous sommes fondés à le faire — , que depuis cette époque lointaine et remontant déjà à vingt années, la science à marché et que non seulement la possibilité mais la fréquence delà tuberculisation de l’homme, de l'enfant, est devenue un fait avéré. De plus, il suffit de lire attentivement les lignes précédemment rapportées, qui ont une forme très scientifique, pour constater que Koch, n’exprime nullement un doute personnel. Simplement et très justement, il laisse en question ce qui, à cette époque n’était pas encore démontré. Contentons-nous, pour le moment, de nous demander avec la judicieuse Berliner klinische Wochenschrift i, le secret de l’attitude singulière de Koch, à l’égard d’une si grave ques-

1 Dont on trouve les réflexions citées ailleurs.

tion : ou bien l’attitude de Kocn était, en réalité, aussi ferme qu’il semble et il n’avait aucun doute sur la question (cette supposition semble bien être la plus probable), et il lui reste à expliquer comment ces doutes ont si brusquement surgi en son esprit. Ou bien, les quelques réserves que l’on peut découvrir dans l’expression de sa pensée, et que Koch lui-même, après vingt ans, peut invoquer, étaient réelles et demandons-nous alors, avec le rédacteur du journal médical allemand, pourquoi Koch est resté vingt ans sans faire ces expériences de contrôle dont la nécessité, l’urgence même devait s’imposer à son esprit, dans la mesure où il était réellement assailli par ce prétendu doute, qui, en réalité, n’a jamais existé.

J’ai tenu, d’autre part, à rapprocher du texte même du savant allemand, cité in extenso, le texte intégral qui s’y rapporte, du livre déjà cité de Nocard et de Leclainciie, où le travail de Koch est analysé.

Il est facile de voir que Nocard, qui a publié ce travail en 1896 (la seconde édition a paru au cours de 1898), à une epoque où personne ne pouvait prévoir le débat actuel, ne donne une impression nullement fidèle du texte et des idées de l’auteur allemand. Assurément, les auteurs français n’émettent pas le moindre doute, ne font pas la moindre réserve, au sujet de la nette affirmation par Kocii de l’unité de la tuberculose bovine et humaine; les termes dans lesquels s’exprime l’auteur allemand sont trop nets, et la prudence ordinaire de Nocard lui conseille trop visiblement de ne pas attirer, une fois de plus, les foudres de Koch, dont il accepte

a priori et sans réserves toutes les conclusions, sur sa tête; mais il exagère, dans une proportion extrêmement marquée, que tout lecteur non prévenu ne peut manquer d’apercevoir de lui-même, l’indécision de Koch. A la vérité, Nocard, dans ce livre, comme dans son autre ouvrage, antérieur d’une année1, soutient la thèse de l’identité de la tuberculose bovine et de la tuberculose humaine; mais, dans le texte que j’ai cité in extenso , on pourrait presque s’y tromper. Dans des travaux sur lesquels nous reviendrons ailleurs, Nocard a soutenu la thèse de la très faible nocuité, pour l’homme, de la viande ou du lait.

C’est probablement sous l’influence de ses anciennes observations, — qui n’empêchent pourtant pas Nocard de se ranger, à l’heure actuelle, parmi les adversaires des nouvelles idées nettement formulées de Koch, avec toutes les prudentes restrictions qui lui sont si familières — , que Nocard a donné, dans son ouvrage, classique -en France, un exposé des idées de Koch, à mon avis insuffisant, et qui aurait pu induire en erreur ces lecteurs trop nombreux, qui n’ont pas l'habitude de recourir aux sources pour se faire un jugement.

Ce sont, en somme, ses propres indécisions, restrictions et réserves, que Nocard prête gratuitement à Koch, afin de les légitimer. Au cours de sa carrière tout entière, on retrouve, en ce qui concerne cette question des rapports de la tuberculose bovine et de la tuberculose humaine, cette incertitude que nous avons égale-

Nocard. Les tuberculoses animales. Paris. 1805.

ment signalée au début de la carrière de Bollinger. Mais si, chez le savant allemand, la fermeté des convictions scientifiques développa rapidement une fermeté d’attitude qui ne se démentit jamais, Nocard, n’ayant sans doute ni le tempérament d’un Bollinger, ni celui d’un Chauveau ou d’un Arloing, se montra plus hésitant. C'est ici le lieu de nous rappeler, à propos de Nocard d’Alfort, l’attitude et les paroles de Colin d’Alfort à l’Académie. Je donnerai, dans mon second volume, d’autres preuves que les paroles, pourtant déjà assez significatives, de Chauveau, rapportées ailleurs, que l’administration et le gouvernement français ont toujours fait le possible et l’impossible pour empêcher, d’abord l’adoption de mesures permettant d’établir la lutte rationnelle et scientifique contre la tuberculose bovine, et ensuite, lorsqu’elles ont été prises, pour en paralyser l’effet. Nocard, en dehors de ses qualités scientifiques, réelles et incontestables, a toujours été considéré avec raison comme le type du savant officiel.

L’attitude de Nocard, en France, n’a guère ressemblé à celle de Banc au Danemark. En toute circonstance, Nocard a essayé d’atténuer les inquiétudes provoquées par le péril bovin, et en somme il a réussi à faire avorter toutes les mesures et applications radicales auxquelles il faudra bien, comme le dit si justement Bollinger, finir par arriver et qui seront d’autant plus onéreuses et plus difficiles à appliquer, que l’on tardera davantage. Nous trouverons plus loin, dans les termes de la réponse de Nocard à Koch, au Congrès de Londres, dans son attitude à propos de la question si grave

du lait, la confirmation complète de ces affirmations.

En somme, Nocard profite de la réserve purement scientifique, ainsique nous l’avons dit, de Koch, en 1882- 84, pour lui attribuer ses propres hésitations et réticences, et la lecture du livre de Nocard et Leclainciie donne, il faut bien le dire, une impression inexacte de la réalité.

Il est d’ailleurs bien facile de faire la démonstration de l’exactitude de mon appréciation. L’article, que je cite ailleurs, de la Berliner klinische Wochenschrift , écrit postérieurement à la communication de Kocu, dans un grand journal de médecine allemand, et qui, sur ce terrain même, accule Koch aune sorte de dilemme ne sera pas, je pense, suspect. Les auteurs à tendances dualistes plus ou moins accentuées, que j'ai longuement cités, tels que Smith, Frothingham, Dinyviddie, au lieu d’interpréter, comme ce serait cependant leur intérêt manifeste, les anciennes affirmations de Koch, dans un sens favorable à leur thèse, considèrent, au contraire, cet auteur comme le plus ferme soutien de la notion de l’unicité de la tuberculose bovine et humaine. Cet argument seul pourrait lever tous les doutes.

Prenons encore un livre récent qui, en Allemagne, jouit de la plus grande et la plus légitime autorité en ces matières, le grand Traité vétérinaire de Friedberger et Frôhner1. Ces auteurs s’expriment, en plusieurs endroits, notamment à la page 413, sur la question de l’unité de la tuberculose bovine et humaine, sur les

i Friedberger u. Frôhner. Lehrbuch der speciellen Pathologie u. Thérapie der Uauslhiere, 5U édition, 1900, t. 11.

grands dangers qu’elle fait courir à l’homme, sur les cas fréquents de contamination humaine, de ce chef, avec une netteté que l’on peut proposer en modèle à MM. Nocard et Leclainche. On ne trouve pas un seul passage faisant la moindre allusion à quelque critique émanée de Koch de cette affirmation, passée pour ainsi dire à l’état de dogme ; et peut-on réellement supposer que si, dans quelque parole ou écrit de Koch, s’était trouvé, je ne dirai pas la moindre négation, mais même l’expression la plus réservée du moindre doute, Friedberger et Frôhner, qui résument si complètement, en leur grand ouvrage, les données de la science allemande, avec un souci tout particulier de cette importante question, eussent négligé d’en avertir leurs lecteurs ?

Dans plusieurs passages de ce livre on trouvera les citations ou les indications d’auteurs autorisés qui n’attribuent à Koch aucune hésitation sur ce sujet et le considèrent comme le protagoniste de la théorie de l’unité de la tuberculose humaine et bovine. La France est un des pays ou seront prises avec le plus de répugnance les mesures nécessaires contre la tuberculose bovine. Cette notion n’a pas empêché Arloing de les préconiser; par contre, elle a manifestement dicté à Nocard son attitude, en toute circonstance.

En dehors des bovidés, Koch avait retrouvé le même bacille chez tous les animaux qu’il avait observés : chez le cheval, le porc, le mouton, la chèvre, la poule et le singe. Il observe, en outre, la tuberculose spontanée, chez des lapins et des cobayes, qui ont vécu en contact avec des animaux infestés par inoculation.

Sur un matériel expérimental très considérable, nous l’avons dit, Koch arrive à produire la tuberculose avec tous ses symptômes, toutes ses altérations typiques, qu’il ait agi en injectant ou en inoculant de la matière tuberculeuse provenant directement de l’homme ou de la Perlsucht des animaux, ou bien qu’il se soit servi de cultures pures provenant des mêmes origines. Par contre, sur des centaines de cochons d’Inde et de lapins, l’injection et l’inoculation des substances les plus

Fig. 4. — Cellule géante centrale du tubercule, isolée, avec ses prolongements amiboides et ses noyaux. On aperçoit les bacilles de la tuberculose plongés dans son protoplasma.

variées, qui ne renfermaient pas le bacille de la tuberculose, n’arriva jamais à déterminer les lésions de la tuberculose.

La spécificité du bacille de la tuberculose, la nécessité de la contagion pour déterminer cette maladie étaient démontrées; et cela dans des conditions telles, avec une évidence si parfaite, que jamais, ainsi que l’ont fait remarquer à bon droit tous les auteurs, on ne vit les médecins accepter aussi vite la force d’une démonstration, qui, pour beaucoup, cependant, choquait leurs

intimes préférences. Ce progrès considérable fut réalisé parce que Kocii réussit à colorer, puis à cultiver un bacille que Buiil, Ivlebs, Schüller, Aufrecut et Toussaint avaient fortement soupçonné, que Baumgarten avait certainement vu en même temps que lui, mais que per-

Fig. o. — Ce dessin demi-schématique montre la structure d'un tubercule miliaire, avec sa cellule centrale géante polynuclée et parsemée de microbes, ses deux couches typiques de cellules, entre lesquelles sont figurés quelques bacilles de Koch.

sonne n’avait su atteindre. Il n’est plus question, à l’heure actuelle, de voir, dans la matière caséeuse, autre chose qu’un produit de dégénérescence du tissu tuberculeux, et dans le tubercule, lui-même, avec ses cellules géantes polynucléées centrales (fi g. 4), ses deux couches de cellules périphériques (fig. 5), autre chose qu’une forme spéciale et contingente, mais nullement essentielle et primitive, de réaction des tissus de l’or-

LE PROFESSEUR KOCU

ganisme, vis à vis de l’agent spécifique, du bacille introduit dans ces mêmes tissus.

Depuis longtemps déjà, les recherches anatomopathologiques, qui seront exposées longuement dans ce volume, au chapitre consacré à Virchow, ont montré la parfaite identité, si évidente — autrefois contestée par Vircuow — qui existe, même sur ce terrain, entre les formations de la tuberculose humaine et celles de la Perlsucht.

Cependant, tout n’est pas définitivement expliqué dans les phénomènes que l’on observe. Ici, l’on voit les bacilles par myriades infinies; là, dans des formations également et nettement tuberculeuses, en particulier dans la Perlsucht des bovidés, on a grand peine souvent à rencontrer quelques rares bacilles isolés. Enfin, grâce au trouble nouveau que Kocu vient de jeter dans les idées, Virchow peut encore reprendre, sous une forme il est vrai bien atténuée et bien modifiée, son ancienne conception de la dualité, que l’on croyait abattue pour jamais.

Les critiques que Middendorp a dirigées contre les travaux de Koch, avec une extrême opiniâtreté, n’ont pas convaincu beaucoup de monde. La partie surtout, dans laquelle Middexdorp attaque les expériences de Koch, sur la transmission expérimentale de la tuberculose, ne repose, peut-on dire même, sur aucune espèce d’apparence et je n’aurais pas parlé de ce travail, bien oublié1, si, en France, justement à l’heure;

1 MinnnNnoRi*. La cause de la tuberculose suivant le professeur Koch. Paris, Bureaux de lu France médicale , 1895.

actuelle, quelques médecins irréductibles ne s’efforçaient, sans beaucoup de succès d’ailleurs, d’en remettre les conclusions en honneur.

Il m’est impossible, dans ce premier travail, de montrer d’une façon complète les origines et les causes de l'attitude de Koch. Il me faudrait pour cela rapporter ici toutes les statistiques montrant dans chaque pays l’accroissement progressif, annuel pour ainsi dire, de la tuberculose bovine. Elle est devenue un fléau, non seulement pour la santé publique, considération qui n’emeut guère certaines âmes, mais aussi pour l’agriculture. Et, bien que le bénéficiaire du prix Nobel, Behring, ait, le 11 décembre 1901, annoncé devant l’Académie des Sciences de Stockholm qu’il possédait un moyen d’immuniser les bestiaux, nous partageons le scepticisme des vétérinaires allemands1. La chute mémorable de la tuberculine nous a enseigné la prudence; et je pense que, malgré l’enthousiasme de commande, soulevé dans les milieux médicaux officiels français par l’immixtion de Itoux, à propos du sérum guérisseur du croup — jusqu’à ce moment dédaigné par l’Allemagne, encore aujourd’hui par l’Angleterre — , le succès de Behring, dans le traitement du croup, n’est pas tel, qu’il constitue pour nous un gage certain en faveur du nouveau remède.

Il faudrait encore, pour montrer complètement dans quelles conditions s’est produite la communication de Koch, à quelles préoccupations ou inquiétudes

1 Voir l’analyse de celte communication dans la Deutsche Ihier ürztliche Wochenschrift , 1901, p. d‘28.

scientifiques et extra-scientifiques elle correspond, étudier à fond, avec des documents et des preuves, en Allemagne, comme dans les autres pays, le mouvement qui s’est manifesté dans le sens de la réglementation à la suite de la démonstration scientifique et expérimentale de l’unité de la tuberculose bovine et humaine. Il faudrait aussi étudier les résistances ; les résistances dans les commissions, les paroles que l’on regrette et qui cependant se retrouvent imprimées. Cette œuvre, très longue et très délicate, nécessitera des efforts persévérants pour être menée à bien. Ces résistances se produisirent longtemps à visage découvert, comme au temps de Colin, lorsque l’aspect scientifique de la question était encore très incertain ; elles se sont reproduites encore à la Chambre des communes anglaises, au lendemain de la communication de Koch, avec un cynisme naïf, lorsqu’un anglais trop pressé de profiter de l’incertitude jetée parmi les savants, pensant qu’il faut battre le fer tandis qu’il est chaud, et escomptant les complaisances officielles, demandait l’abrogation de tous les règlements concernant la viande et le lait tuberculeux.

Mais il est une recherche plus longue, plus minutieuse et plus délicate encore à faire et qui complétera la lecture de ces procès-verbaux des commissions, où, nous dit Chauveau, il fallut opiniâtrement batailler, sans répit et sans relâche, pour obtenir des règlements, destinés à combattre un mal évident, et qui 11e sont d’ailleurs jamais appliqués.

L’examen des vœux et conclusions émis dans tous les

congrès delà tuberculose tenus en ces dernières années : à Paris, à Berlin, à Naples, est vraiment éloquent. De toute part, les savants probes et désintéressés se plaignent ou protestent contre l’insuffisance et la mauvaise application des règlements concernant la tuberculose bovine et on demande l’institution de sévères réglementations internationales. Il ne suffit pas, en effet, qu’un seul pays, comme l’a déjà fait le Danemark, prenne des mesures sévères et efficaces, ou même qu’il soit suivi dans cette voie par plusieurs autres.

Koch, lui-même, dans son adresse au Congrès de Londres, a excellemment posé la question, pour une maladie, infectieuse comme la tuberculose, pour la rage. On sait, en effet, d’une façon absolument certaine, que seuls deviennent enragés les animaux ou les hommes contaminés par d’autres animaux enragés l.

1 Je crois devoir insister ici sur cette affirmation. En effet, dans mon entourage même, à Paris, dans des milieux qui ont la prétention à la culture, on entend dire couramment que la rage, comme d’ailleurs la tuberculose, peut se développer spontanément. Certains même prétendent tenir cette grossière erreur de leur médecin; et je ne puis malheureusement assurer que cette affirmation soit complètement inexacte.

Ce que je puis affirmer, c’est que les trois contre-vérités suivantes sont encore affirmées par certains médecins de Paris même :

4° Le traitement de Pasteur serait infaillible;

2° Il est appliqué dans tous les pays;

3° Il est appliqué également aux animaux.

1° Les statistiques olficielles reconnaissent encore pour l’année passée, 11 morts, parmi lesquelles plusieurs des malades soir /né s immédiatement après la contamination. Les statistiques sincères montrent que la mortalité générale par la rage, dans le pays, n’a pas diminué depuis le fonctionnement du traitement pastorien. Les lieux de pèlerinage où on traite la rage publient des statistiques, basées sur le principe de l’Institut Pasteur, où tous ceux qui, étant

L’Allemagne et l’Angleterre, grâce à de simples règlements de police, à l’emploi de la muselière ou de la taxmedal, généralisés en ces pays, imité en France par un trop petit nombre de communes, telles que Lyon, se sont complètement débarrassés de cette terrible maladie. Malheureusement, ils sont de temps en temps contaminés par leurs voisins, parmi lesquels les Français doivent être nommés en première ligne. Sauf, je le répète, un très petit nombre d’exceptions, les grandes communes de France, Paris en particulier, évitent de prendre les mesures rationnelles qui aboutiraient sûrement, dans un délai de trois ou quatre ans, à l’extinction certaine de la rage. On a pu dire, peut-être avec quelque malignité, mais aussi avec quelque apparence de raison, que l’on entretenait ainsi une maladie et

venus se faire traiter ne sont pas morts enragés, sont considérés comme sauvés par le traitement, et fournissent des conclusions sensiblement aussi favorables que celles de l’Institut Pasteur.

2° L’Angleterre, pays où la rage a disparu et où elle n’apparaît que par suite de la contamination causée par les voisins, n'a jamais appliqué le traitement pastorien de la rage.

L’Allemagne n’a appliqué le traitement que depuis 1898 et encore d’une façon très limitée. Koch ainsi que Friedberger et Frôiiner, n’ont, en son efficacité, aucune confiance. Voir Friedbercer u. Frôhner, Lelivbuch, 5° édition 1900, t. Il, p. 647-649. Un grand nombre de savants des plus autorisés contestent, à l’heure actuelle, toute espèce d'elïicacité au traitement pastorien de la rage.

8° Le traitement — immunisation ou prévention — a été reconnu absolument inefficace pour les animaux — par Nocard lui-même, cependant si partial en faveur des sérothérapies pastoriennes — . et. c’est aux hommes seuls que l’Institut Pasteur et ses succursales réservent ses bienfaits.

Le traitement des animaux lui fournirait d’ailleurs des statistiques semblables à celles qu’il obtient et à celles que fournit, pour les hommes, le traitement de Saint-Hubert. Mais la réclame que lui apporterait le traitement des animaux n’est pas jugée suffisante.

des sujets pour la glorification de l’Institut Pasteur. Et cependant les statistiques officielles de l’Institut Pasteur avouent 11 morts pour l’année 1901, et il ne semble pas que depuis l’institution de ce traitement, le nombre des cas de morts par la rage, en France, ait sensiblement varié.

Quoi qu’il en soit, le jour où nous le voudrons, lorsque nous serons disposés à imposer une privation de réclame à l’Institut Pasteur, nous supprimerons en France, non seulement les 11 morts avoués par l’Institut Pasteur, mais aussi les autres décès qui se produisent, du chef de la rage, sur notre territoire; et nous cesserons d’être considérés par nos voisins comme des éléments d’infection et de contamination. Nous perdrons à cela la renommée peu enviable d’être regardés en Europe comme l’unique et dernier foyer de culture volontaire et consciente d’un microbe, agent de la plus terrible des maladies ; mais, d’autre part, la section de l’Institut Pasteur où les enragés viennent chercher l’illusion de la guérison, devra fermer ses portes. Entre ces deux maux, nous devrons choisir celui qui nous paraîtra le moindre; car ce moment ne semble pas encore arrivé.

Quoi qu’il en soit, par le fait que les Pastoriens n’out ni le courage ni la bonne foi d’avouer l’inanité évidente du traitement de la rage et de ne pas demander l’établissement de mesures qui ont fait leurs preuves, la rage fait encore en Europe 500 à 600 victimes. Ce sont annuellement 600 victimes, qui périssent dans les plus effroyables souffrances, sacrifiées au moloch de l’autorité. Ce fait nous montre combien peu nous avons à

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