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attendre de nos hygiénistes officiels, dans la question de la tuberculose bovine, autrement grave que celle de la rage. Ils n’ont d’autre inquiétude que celle de leurs propres intérêts, ils flatteront tous les pouvoirs, mais profondément étrangers à tout souci de conscience, ils sont incapables d’intervenir lorsque le devoir de défendre quelques milliers d’existences, se trouvera en conflit avec l’ignorance et la cupidité. Ils ignorent le souci de la recherche, de la vérité et en fait de scienee n’en connaissent réellement qu’une seule, celle des attitudes. Je doute qu’une voix de médecin s’élève pour défendre nos peu intéressants comités. En tout cas, je suis armé pour leur répondre. (Voir pour la question de la rage l’excellent livre du Dr Lutaud, Études sur la Rage et la Méthode Pasteur, 2e édition, 1891.)
Des mesures extrêmement sévères et surtout des mesures internationales contre la tuberculose devaient être prises en ce Congrès de Londres, et c’est là le point essentiel du débat. Les vœux des Congrès antérieurs, les articles des journaux spéciaux hâtaient ces mesures, demandaient avec insistance qu’on les appliquât sérieusement, qu’elles cessâssent d’être, ainsi qu’elles le sont réellement, suivant le mot trop juste d’un congressiste de Londres, une farce grossière , et que l’on s’émût enfin sincèrement, au sujet d’un mal qui fauche certainement de nombreux milliers d’enfants chaque année.
Il vaudrait encore mieux proclamer cyniquement avec Koch l’innocuité de la viande et du lait tuberculeux — l’excès du mal engendrerait peut-être une réac-
lion — que de vivre sous un régime de mensonge et d’hypocrisie.
L’œuvre de réunir tous les documents, concernant cet ensemble de questions, pour tous les pays du monde civilisé, de les analyser, de les classer et de les critiquer est une œuvre considérable, que j’ai cependant préparée déjà en partie, mais que je n’ai pas encore mise au point. On la trouvera complètement exposée dans mon second volume et j’espère que l’on voudra bien me faire un crédit relatif de quelques mois. Au cours du premier volume, je me bornerai à exposer seulement la question. Je n’y émettrai pas une seule affirmation, dont je n’apporterai immédiatement, ou dont je ne sois en mesure d’apporter plus tard les preuves. Il peut être intéressant d’étudier l’attitude que prendront, dans l’intervalle de l’apparition des deux documents, ceux qui croiront avoir intérêt à combattre ou à démentir mes affirmations ou les conclusions qu’on ne peut manquer de tirer du rapprochement des faits.
Il s’agit de savoir si les intéressés, c’est-à-dire le public, qui est empoisonné, tolérera un plus longsilence de Kocn ou de ceux qui, plus ou moins ouvertement, plus ou moins hypocritement, soutiennent sa cause, en affectant parfois même de la combattre.
C’est en Allemagne que nous devons surtout étudier la question de la prohibition des viandes tuberculeuses, parce que c’est en ce pays que la question se posa pour la première fois, sous une forme scientifique, de même que c’est en ce pays qu’elle se pose, à l’heure
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actuelle, sous une forme brûlante1. Mais avant de pénétrer dans le cœur de la question, je tiens âme défendre d’avance, de certaines accusations grossières et ridicules, que des hommes, trop intéressés à faire dévier le débat, ne manqueront pas de m’adresser. Le hasard seul fait que, dans la circonstance actuelle, Koch se trouve être un Allemand, que je sois un Français; et je tiens à dire ici nettement quels sont les sentiments que j’éprouve pour l’Allemagne, la science allemande et les Allemands.
Je ne hais point l’Allemagne, malgré le souvenir de nos rivalités et de nos luttes, parce quej’ai la conscience nette que le bon grain de la critique scientifique moderne apénétré plus profondément que partout ailleurs, au sein de cette terre féconde et que s’il y reste peutêtre plus longtemps qu’ailleurs invisible aux yeux des timides et des myopes, à l’abri des rigueurs des saisons, il s’y trouve en réalité mieux protégé. Je sens et je sais qu’il y a déjà abondamment levé. Pour pousser vers le ciel sa tige audacieuse et rendre au monde une moisson abondante, il n’attend (et espérons que cette attente ne sera pas trop longue), il n’attend que la fécondante caresse des chauds rayons du soleil de la liberté.
Dans la question plus étroite qui m’occupe, si je rencontre sur mon chemin un Koch, dont l'attitude, je ne saurais trop le répéter, ne peut s'expliquer par des
1 Bien que, en France, le problème soit certainement plus éloigné de sa solution rationnelle qu’en Allemagne, où l'on trouve la meilleure législation concernant la viande.
motifs purement scientifiques, qui pourtant, autrefois, fut un pur homme de science et avait donné d’autres espérances, puis-je donc oublier la belle, noble et probe figure d’un Gerlach? Et si nous voyons un Virchow, non content d’avoir retardé, aussi bien l’évolution de nos idées sur l’anthropologie que sur la tuberculose, venir, à la façon de certains mollusques qui se plaisent à troubler la limpidité des eaux, jeter encore un dernier flot de son encre obscure, sur le miroir de la vérité; depuis plus de trente ans sur la brèche, lorsqu’il s’agit de soutenir quelque théorie de réaction ; tournons la tête d’un autre côté, vers cette innombrable pléiade de savants allemands, jeunes ou vieux, mais libres et indépendants, que l’on rencontre en ce pays de haute culture, à la tête de toutes les branches de la connaissance. Il faut rendre cette justice à l’Allemagne, pas un de ses savants, depuis le Congrès de Londres, n’y a écrit une seule ligne en faveur de Kocn ou de Virchow; et je pense que personne ne méconnaîtra la haute signification de ce fait1.
Je n’écris pas, tant s’en faut, en adversaire systématique de l’Allemagne ou d’un Allemand. Depuis bien des années, et je m’en glorifie, tout sentiment chauvin a perdu le chemin de mon cerveau d’abord, ensuite de mon cœur. Pour ce qui concerne la question qui nous occupe, j’estime que c’est plutôt une gloire pour l’Allemagne d’avGir été le terrain où, de préférence,
1 On ne peut faire une exception que pour Biedert. et encore ce savant reste-t-il cantonné sur un terrain très spécial, en dehors du centre même de la question.
semble s’être concentrée la lutte sur une question si essentielle.
Et quelles que puissent être les conclusions dernières que Ton portera sur la valeur scientifique des affirmations de Koch, des mobiles qui ont pu le pousser à agir, la question, dans aucun cas, ne saurait être déplacée et c’est en Koch lui-même que se concentrent toutes les responsabilités.
C’est au cours de la dernière période du xvme siècle que la Prusse, la première, par un décret du General directorium daté du 27 juillet 17851, donnant l’exemple • aux autres États de l’Allemagne et de l’Autriche (1788), abolit les règlements qui condamnaient toute bête; atteinte de pommelière a être passée par le feu.
Nous devons dire cependant que YObersanitâtsCollegium de Berlin, dès l’année 1783, avait, dans un Fleisch-beschau Regulativ, autorisé la consommation des bêtestuberculeuses et nié les rapports généralement admis avant cette époque entre la tuberculose du bétail et la i syphilis. Kersting (Hanovre) émettait, la même année, des opinions semblables, dans un rapport fait pour le Mecklenburg-Strelitz. Franck, de Baden, pensait que l’on peut autoriser la consommation des bêtes atteintesà un léger degré. P. Graumann, dans un rapport fait pour le Mecklenburg-Schwerin, avait conclu, en 1784, dans le même sens que Kersting.
Pendant plus de deux siècles, sous l’influence de théories bizarres, émises cependant par un homme de la plus haute valeur, van Helmont, on considéra la
Gieeen. Repert. <1 . preuss. vet. Polizeigese/ze, 1S36.
forme de la tuberculose abdominale du bétail, qu’on appelle généralement en Allemagne, Perlsucht, en France, pommelière, comme une manifestation de la syphilis, et, pour cette raison, on l’appela Franzüzen- Krankheit, maladie des Français, ou simplement Franzôzen.
Cette maladie aurait été contractée à la suite d’un coït impur ou sodomitique. Un certain relent de possession émanait de ces bêtes, presque toujours follement énamourées; et sous l’influence d’idées, en partie superstitieuses et de cette immense crainte qu’avait laissée derrière elle la terrible épidémie syphilitique qui régna sur l’Europe à la fin du xve et au cours du xvie siècle, on brûla les animaux malades.
Plusieurs médecins de la fin du xvme siècle, Peter Graumann 1 en particulier, montrèrent que cette théorie était ridicule, cetté crainte sans fondement; ils affirmèrent même que les tumeurs de la pommelière ne constituaient pas des symptômes d’une véritable maladie, et qu’elles étaient uniquement dues à l’exsudation, en dehors des vaisseaux, de liquides trop abondants, chez des bêtes ayant pâturé dans des prairies trop humides ou trop grasses2.
1 Peter Benedikt Christian Graumann, Doktor der Medicin und der Philosophie , der Arzneykunde bestimten Lehrers auf der Akademie zu Butzow. Abhandlung liber die Franzôzenkrankheit des Rindvieh.es und die Unscheidlichkeit des Fleisclies solcher Thiere, Rostok u. Leipzig, 1784. Cet ouvrage très rare ne se trouve pas à Paris. Je pense qu’on ne le rencontre guère que dans les bibliothèques allemandes où j’ai pu en prendre connaissance, grâce à l’amical envoi de M. le professeur Waldeyeu, de Berlin.
2 Cette question sera traitée, dans tous les développements qu’elle
Je ne voudrais pas jeter à la légère un soupçon sur les intentions des hommes de ces temps ; mais je me demande si déjà les propriétaires, nourrisseurs, dont tous les vétérinaires anciens, IIuzard père et tant d'autres, nous dépeignent la basse rapacité, la brutalité révoltante, débarrassés de la crainte du fantôme si redouté de la syphilis, n’ont pas, d’instinct, pour ainsi dire, plutôt peut-être que consciemment, déjà manœuvré pour sauver leurs intérêts menacés par de nouvelles proscriptions.
En effet, dès 1816, Tscheulin distingue trois degrés de contamination dans la viande des animaux atteints ■ de Perlsucht : un premier, dans lequel il suffit d’enle- • ver les nodules perlés ; un second, dans lequel les par- ties malades doivent être détruites; un troisième, danslequel la viande doit être absolument proscrite de l’alimentation. Du lait des bêtes tuberculeuses, jusqu’à ce moment, il n’est nullement question; et, bien qu'il constitue l’élément de transmission le plus fréquent et le plus dangereux, on ne s’en occupera que beaucoup plus tard.
Faut-il voir déjà dans les mémoires des médecins? qui contestent à la Perlsucht tout caractère scientifique et contagieux, un reflet des préoccupations des inté*
comporte, un peu plus loin, avec l’historique de la tuberculose bovine, que nous rendrons aussi complet que possible. Ces travaux ont déjà été publiés antérieurement. « La tuberculose humaine et la tuberculose bovine pendant l’antiquité et le moyen âge ». Archives de parasitologie du professeur Blanchard, 100-, .
l'asc. ; et « La tuberculose bovine et le Talmud ». Revue scientifique, n(,s 3 et 4, 11)0:2; et Revue internationale de la tuberculose.
ressés ou une simple réaction contre les erreurs du passé ?
C’est là un sujet d’analyse délicate et complexe et je dois le dire d’avance, impossible à résoudre sans réserve pour cette époque ancienne.
Mais ce qui doit nous rester toujours présent à l’esprit, c’est le sentiment particularité, égoïste, étroit, cupide, intéressé, que nous constatons dans toutes les descriptions faites par les vétérinaires, au sujet de la mentalité, des sentiments, des propriétaires de bestiaux, gentilshommes ou paysans. Chacune de ces descriptions individuelles, si brutale soit-elle, peut s’appliquer à l’ensemble de ce parti agrarien, mauvais génie de l’Allemagne, qui triomphe actuellement en ce pays, avec la complicité du parti national libéral. Tous ces hobereaux, grands propriétaires, sont animés du plus féroce esprit de haine contre l’esprit moderne et ses conquêtes, n’ont d’autres soucis que leur intérêt particulier et sont profondément indifférents à l’intérêt général. Mais ils lui deviennent franchement hostiles, lorsque l’un et l’autre sont ou semblent entrer en compétition, pour des raisons nombreuses, trop connues et trop évidentes ; ils sont naïvement convaincus qu’ils possèdent des droits les plaçant au-dessus des autres hommes.
La politique qu'ils ont suivie dans ces dernières années, prouve à quel degré le souci même des intérêts de leur patrie, dont ils exploitent l’idée traditionnelle, leur est étranger. Peut-on supposer que ces hommes, qui ne reculent pas, à l’heure actuelle, devant la res-
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ponsabilité d’affamer des millions de prolétaires, c’està-dire la partie véritablement noble, active et vivante de la nation, afin d’augmenter leurs fermages et leurs revenus, comme le montre leur attitude dans la question des nouveaux tarifs douaniers, aussi bien que dans celle des canaux, aient reculé devant l'idée de continuer à empoisonner leurs concitoyens avec la tuberculose de leurs bestiaux, s’ils avaient cru trouver à cela le moindre avantage ?
Peut-on croire que ces mêmes hommes aient reculé devant aucun procédé pour détourner le péril qui, au Congrès de Londres, menaçait leur industrie? Croire le contraire, ce serait bien mal les connaître.
Ceux qui douteraient de mes paroles, ou qui pourraient les croire exagérées, n’ont qu’à lire le noble discours de Bebel et l’effroyable harangue du comte d’ARNiM — qui montre bien jusqu’où peut aller l’inconscience des hommes — , prononcés au cours de la récente discussion sur les tarifs douaniers, au Reichstag allemand. Je ne puis ici qu’effleurer la question, mais on trouvera, dans ma seconde partie, une série de démonstrations, empruntées à des documents officiels allemands, qui ne laisseront, je pense, que de bien faibles doutes aux esprits les plus prévenus, sur la participation du parti agrarien allemand, à l’inspiration des conclusions de Koch, qu’il est impossible d’expliquer scientiquement, et qui sont si manifestement tendancieuses. Il est évident qu'il nepeutêtre question de documents démontrant directement cette entente. Notre Panama français nous a montré que si ces documents
existent souvent, ils sont bien cachés. Mais si, d’une part, nous démontrons, dans notre œuvre, que les conclusions de Kocii ne peuvent s’expliquer scientifiquement ; d’autre part, à qui elles pouvaient profiter et quels efforts les bénéficiaires de ces nouvelles conclusions ont faits, de tout temps, pour arrêter l’effet des mesures prises contre les produits tuberculeux ou empêcher de les prendre, nous pensons que nous aurons atteint notre but.
Lorsqu’on lit avec soin, en homme avisé et en historien, les ouvrages que Gerlach publia entre 1865 et 1875, on se rend compte de ce qui se passa dans l’esprit de ces hommes, à partir du moment où ils entrevirent nettement la possibilité de voir prendre par l’Etat des mesures prophylactique contre leurs bestiaux. De cette action, qui se manifesta probablement de bien des manières et dont nous ne pouvons retrouver que de faibles traces, témoigne à chaque instant l’amertume mal contenue, qui perce en ces écrits de Gerlacii. On sent, à leur lecture, que l’éminent savant qui dirigea d’abord l’Institut vétérinaire de Hanovre, puis l’Institut vétérinaire de Berlin, se heurte, à chaque instant, dans la lutte admirable qui occupa les dernières années de sa vie, de 1869 à 1876, contre la résistance et aussi la mauvaise foi et l'hostilité du monde officiel. Avant que de mourir, Gerlacii devait assister à la consommation d’un de ces actes, dont le monde officiel est capable dans tous les pays du monde, mais que l’on ne commet cependant pas volontiers et auxquels d’ordinaire on ne se résigne que lorsqu’on y trouve son intérêt.
LE PROFESSEUR KOCIl
Je fais allusion ici aux falsifications de procès-verbaux dont j'ai parlé ailleurs.
On peut juger de l’importance des intérêts en jeu, de l’âpreté que l’on mit à les défendre, pour que de pareils actes aient pu se produire au grand jour, et que des médecins aient pu dédaigner, en cette circonstance, les reproches de leur conscience ou le cri de l’opinion, qui, il est vrai, n’était pas tenue en éveil à cette époque comme elle l’est aujourd’hui. Gerlach, fonctionnaire du gouvernement prussien, dut courber la tête devant le faux, devant certaines de ces pressions supérieures,, auxquelles personne, dans nos civilisations hypocrites,, ne peut résister sans se briser, en aucun pays dui monde, dans celui où j’écris moins peut-être que dans? tout autre. Gerlach mourut accablé d'amertume et de? persécutions, provoquées par sa noble attitude.
Malgré la sécurité et la paix de conscience que. donne, en tout lieu, l’exécution des faux officiels hautement affichés à ceux qui les commettent, le gouvernement prussion ne voulut pas rester sous le coup des? affirmations et des expériences concluantes de Gerlach. Après la mort de ce dernier, on chargea immédia— ment Virchow de détruire l’effet qu'elles avaient pua produire. Virchow, je ne sais vraiment pourquoi, passa.; quatre années de sa vie à accomplir cette mission. Erm effet, le rapport de Virchow, écrit en 1880, après quatre, années d’expériences, qui furent faites, il faut le croire. , bien que des résultats exposés par Virchow on peuh dire qu’il ne reste pas trace aujourd'hui, eût pu auss> bien être rédigé au pied levé, le jour même où on lu
avait confié cette mission. 11 renferme des conclusions identiques à celles que Virchow rédigeait vingt ans auparavant, longtemps avant les expériences de Villemin. L’Épiménide de Berlin semble avoir dormi vingtcinq ans; au cours de cette longue période, il n’a rien appris, rien oublié. Ses expériences nouvelles ne tiennent que bien peu de place en son travail, ou, pour parler plus exactement, elles n’en tiennent aucune ; ce sont toujours ses antiques conceptions anatomo-pathologiques qui le dominent. Pour Virchow, pas le moindre doute, la Perlsucht et la tuberculose humaine sont des maladies essentiellement différentes, et ne peuvent être transmises ni du bœuf à l’homme, ni de l'homme au bœuf.
Au chapitre consacré à Virchow, où nous rapportons in extenso sa communication récente, nous analyserons également ce rapport de 1880. Que l’on examine les travaux de Virchow dans l’ordre anthropologique, biologique ou pathologique, ils peuvent se résumer en ces quelques mots : Virchow se considère comme un pape infaillible, et l’interprétation qu’il donnait des choses, il y a cinquante ans, doit être indéfiniment conservée, par ce seul fait qu’elle émane de lui. Ce sont, dit-il avec candeur, des « dogmes » inattaquables.
C’est Koch lui-même qui, de 1882 à 1884, devait détruire les derniers vestiges de l’édifice des conceptions archaïques de Virchow, déjà jeté bas, aussi bien par cette anatomo-pathologie qu’il a si longtemps invoquée, que par l’expérimentation de tous ces auteurs qu’il a prétendu constamment ignorer. C’est là un fait
bien curieux de voir Virchow ignorer systématiquement, dans tous ses travaux, négliger de citer tous les expérimentateurs qui ont obtenu des résultats non conformes à ses vues théoriques. Mais, sur ce point, il serait vraiment trop cruel d’insister, puisque Koch, dans sa communication de Londres, a fait mieux encore et a cité, nous l’avons vu, comme favorables à sa thèse, ceux qui, tels Chauveau et Bollinger, ont obtenu des* résultats absolument contraires aux siens.
Je pense que dans ce pays qui, avant l’institution des index était celui où l’on faisait la meilleure bibliographie, cette double constatation sera sensible.
Enfin, les résultats que Koch publia en 1 882-84-» furent si nets, si convaincants, si probants, que l'on vit, chose bien rare, tomber en quelques mois toute opposition sérieuse. Malgré l’évidence, Virchow ne désarma pas, Virchow, condamné au silence, resta dualiste in petto. Retiré sous sa tente, il affecta la pluscomplète insensibilité devant les sarcasmes de Koch et ceux de ses élèves. Mais il était patient et opiniâtre; il J devait, à deux reprises, trouver sa revanche, tenir Kochi à sa merci. Il n’a pas manqué de saisir ces occasions.;
Il est, en effet, dans la carrière scientifique du professeur Kocii, une période vraiment belle et pure, sans une ombre et sans une tache, c’est celle de ses véritables et premiers grands débuts dans la science, celle dans laquelle il fit la démonstration péremptoire que la tuberculose de l’homme et celle des animaux étaienl
causées par un de ces agents minuscules dont Pasleui avait déjà montré le rôle énorme dans la production:
des fermentations en général et dans la pathogénie des diverses maladies infectieuses. Dans mon second volume, en analysant l’œuvre de Villemin et les débats qu’elle provoqua, surtout cette longue et singulière discussion, dont l’Académie de médecine fut le siège, je discuterai longuement la valeur de l’œuvre de Koch, comparée à celle de ses grands prédécesseurs, de Laennec et de Villemin. Dans Je présent ouvrage, qui n’est qu’un travail d’exposition et où je ne saurais apporter, je le répète, immédiatement, la démonstration de toutes les propositions avancées, je ne voudrais pas écrire une seule phrase qui pût être interprétée dans le sens d’une diminution systématique de l’œuvre de Koch. Et cependant, je ne puis ne pas dire ce qui est clair, net, évident, ce qui ressort avec une extrême clarté de l’examen critique des faits et des textes, c’est que l’œuvre de Laennec autrefois, celle de Villemin plus tard, me semblent autrement géniales que ne le fut celle de Koch. Koch, à l'inverse de ses deux prédécesseurs, venus trop tôt pour voir leur œuvre facilement accueillie, et qui ont dû subir une terrible lutte contre les passions, l’ignorance, l’orgueil, mais surtout contre l’incapacité réelle et profonde où étaient'les hommes, en leur temps, d’accepter leurs idées, Koch, dis-je, est manifestement arrivé à l’heure exacte et propice. Grâce aux travaux antérieurs de Pasteur, qui lui avaient singulièrement préparé et facilité la voie — ce dont il eût pu d’ailleurs se montrer un peu plus reconnaissant, au cours de sa carrière — , Kocii a triomphé, pour ainsi dire d’emblée, et a bénéficié et bénéficie encore de l’énorme
prestige qu’ont jeté sur lui des succès relativement aisés. L’homme vulgaire, le pecus de M. Bergeret, c’est-à-dire l’immense majorité des êtres humains, n’a en réalité aucune estime profonde pour les luttes tenaces et difficiles, qu’il ne sait ni comprendre ni soutenir. Ce qu’il estime et glorifie uniquement, c’est le succès dans la lutte, et peu lui importe le mérite des combattants.
Suivant une comparaison, qui vient pour ainsi dire d’elle-même à l'esprit, au moment où travaillait Koch, le bacille de la tuberculose, entrevu par plusieurs, décrit même, peut-on dire, par Baumgarten, en même temps que par Koch, ressemblait singulièrement à un oiseau, enserré dans un espace étroit, que plusieurs chasseurs poursuivent, et sur lequel l’un d’eux, plus heureux, peut-être un peu plus habile que ses concurrents, met le premier la main. Aussi Koch, pour avoir trouvé une méthode de coloration difficile, parce que le bacille ne se laissait pas aisément pénétrer par les matières colorantes, fit faire un premier pas, très considérable, cela est indéniable, à la question. Il permit ainsi de constater, dans toutes les formations tuberculeuses, la présence d’un batille, toujours semblable à lui-même, morphologiquement définissable, réagissant toujours de la même manière, très caractéristique, très spécifique, vis-à-vis de matières colorantes spéciales qui le décèlent avec sûreté et précision, ainsi qu’un réactif chimique délicat décèle, dans les liquides, par des colorations nettes, des traces infinitésimales d’un corps. Kocu fit mieux encore, nous l'avons vu: il
surmonta de réelles difficultés d’ensemencement et de culture, qui avaient arrêté les autres expérimentateurs, qui avaient au moins constitué un obstacle momentané et que, le premier, il eut le mérite de vaincre ou de tourner. Il obtint, après de nombreux tâtonnements, des cultures pures du microbe de la tuberculose. Dès lors, le problème de l’étiologie, si malheureusement compliqué par Virchow, était résolu, la tuberculose pouvait être produite et reproduite expérimentalement, à volonté, avec ses manifestations essentielles, et la prophylaxie pouvait rentrer dans des voies vraiment scientifiques.
Le phénomène initial et causal de la tuberculose n’était nullement le tubercule, comme le voulut si longtemps Virchow. C'est le bacille, appelé justement le bacille de Koch, qui devient l’agent causal, essentiel et initial; le tubercule n'est plus que la forme de réaction générale, bien que polymorphe1 , mais nullement essentielle , des tissus vivants infectés par le bacille.
Schüppel2, dix ans avant les expériences de Koch, avait déjà démontré que les tumeurs et les manifestations anatomo-pathologiques d’apparence spéciale, que prend la tuberculose chez le bétail, et qui constituent la pommelière ou Perlsucht , débutaient elles-mêmes par des tubercules miliaires. Et cependant ces formations,
1 Comme le prouvent les variations anatomo-pathologiques observées chez l'homme et les bovidés d’une part, ou sous l’influence de cultures atténuées, comme dans les expériences de Troje et de Tangl, d'autre part.
2 Schüppel. Ueber die Tdcntitiit der Tuberculose mit der Perlsucht, avec 1 planche. Virchow’ s Archiv., t. LVI, 1872, p. 38-56.
une fois développées, présentent une telle dissemblance avec les formations ordinaires de la tuberculose, s’encroûtant de calcaire, montrant en un mot une apparence si spéciale, que Virchow avait cru pouvoir affirmer longtemps qu’il n’y avait aucun rapport de nature entre elles, et avait entraîné avec lui, ainsi que l’a constaté Chauveau, dans un passage que nous citons, tous les biologistes et les médecins.
Aujourd’hui, peut-on dire, et même depuis bien longtemps, la question de la nature de la tuberculose, de ses origines, de sa pathogénie, est considérée, grâce à Kocii, et malgré les interventions de Virchow, comme résolue, et tous les savants étaient unanimes à considérer Koch, sur ce terrain, comme le vainqueur de Virchow.
La Berliner klmische Wochenschrift , immédiatement après le Congrès de Londres1, joua à Kocii le tour désagréable de citer l’extrait de sa communication de 1881 à la Berliner physiologische Gesellscliaft que nous avons rapporté plus haut, p. 325-330, où Kocii affirmait bien hautement l’identité de la tuberculose humaine avec la Perlsucht et la nécessité de prendre des mesures rigoureuses contre la viande et le lait des animaux tuberculeux.
Que l’on relise avec soin ces citations aux pages indiquées et l’on verra s’il est possible d’émettre le moindre doute sur la parfaite conviction de Ivoch. à cette époque, de l’identité de la Perlsucht et de la
1 Berliner klinische Wochenschrift, p. 804, n° 30. 20 juillet
tuberculose. S’il essaie d’en insinuer, dans son adresse au Congrès de Londres, l'évidence est si grande, l’unanimité de tous les auteurs contre lui est telle l, que Koch, jusqu’à ce moment au moins, s’est gardé d’insister.
Quels qu'aient été les motifs qui ont conduit Kocii à expérimenter de nouveau et à se faire une opinion si différente de l’ancienne sur la nature des choses, il est d’abord nécessaire de constater que les nouvelles affirmations de Koch représentent absolument le contrepied de ses affirmations premières. Et c’est à cette constatation que voulait aboutir le journal médical allemand. De cela, certes, il n’y aurait aucunement lieu de faire, à priori, un reproche à Koch, si les conditions et les circonstances de son évolution n’en rendaient les motifs singulièrement suspects. Assurément, la science représente un perpétuel tâtonnement, et souvent le savant, après avoir poursuivi avec acharnement une piste qu’il croit bonne, l’abandonne, sans regret, dès qu’une indication nouvelle l’avertit qu’elle est fausse ; souvent même il en reprend une nouvelle, qui le conduit en sens diamétralement opposé.
La Berliner klinische Wochenschrift nous dit avec infiniment de sens, que si l’on veut donner raison à Kocn, il est absolument nécessaire , sous peine de manquer à la plus élémentaire logique, d'abolir toutes les mesures de police prises antérieurement contre les produits tuberculeux des animaux, car elles sont devenues inutiles. Ce journal ne manque pas ensuite d’enfer-
i II n’y a de réserves à faire, avons-nous vu. que pour Nocahd.
mer Kocn dans un dilemme qui s’impose aux esprits les moins clairvoyants, et dont Koch, qui a gardé jusqu’ici devant tant d’accusations, dont un grand nombre sont très nettes, un silence prudent, aura, croyons-nous, quelque peine à se dégager.
Qu’il le veuille ou non, qu’il le conteste ou qu’il l'affirme, il n’y avait, en réalité, autrefois, à l’époque de ses travaux de 1882-84, dans l’esprit de Koch, aucune ombre de doute, au sujet de l’imité de la tuberculose bovine et de la tuberculose humaine.
C’est en 1899, il y a trois ans, lorsque Koch a entrepris ses nouvelles investigations, qu'il faut chercher la cause qui a pu l’y conduire. Si, au contraire, Kocn avait conçu le moindre doute autrefois, il en apparaîtrait quelque trace dans ses textes et nous avons vu à quel point ils furent affirmatifs. Koch n’aurait pas manqué de diriger pendant les vingt années qui se sont écoulées, ses investigations dans ce sens, s’il lui était resté la moindre incertitude. Il eût été d’autant plus porté à instituer ces expériences, qu’un de ses émules, Baumgarten, en 1891, indiquait déjà très nettement l’utilité qu’il y aurait à résoudre la question par de nouvelles expériences. Les raisons que Koch avait données, en 1882-84, pour affirmer l’unité de la tuberculose bovine et de la tuberculose humaine, probablement aussi le souvenir des expériences de Chauveau, de Klebs, de Gerlacii et de Bollinger, qui paraissaient à tout le monde absolument convaincantes et définitives, avaient en réalité détourné KoCri de toutes nouvelles expériences. Kocn (aussi bien que son collabora-
teur Sciiütz, qui s’est nettement prononcé contre Pütz, en 1882) considérait la question comme résolue. Il me paraît impossible de tirer des faits une autre conclusion.
Koch cependant a voulu, par avance, résoudre dans sa communication de Londres l'objection qu’il sentait bien devoir lui être posée, à un certain moment. Nous ne nous étonnerons pas cependant que la Berliner klinische Wochenschrift ne fasse, dans son article écrit après le Congrès de Londres, aucune allusion au prétexte donné par Koch, tant il est mesquin, misérable et indigne d'un professeur allemand. Voici comment s’exprime Kocn dans sa communication au Congrès :
« Même dans ma première publication détaillée sur l’étiologie de la tuberculose, je m’exprimais moi-même au sujet de la tuberculose humaine et bovine avec réserve. Les faits scientifiquement démontrés, qui m’auraient permis de distinguer nettement ces deux formes de la maladie, ne se trouvaient pas alors à ma disposition; mais les preuves certaines de leur absolue identité étaient également impossible à découvrir, et je devais donc laisser cette question indécise. Afin de la résoudre, j'ai, plus tard, refait à plusieurs reprises les investigations qui s’v rattachent. Mais, tant que j’ai expérimenté sur de petits animaux, tels que les lapins et les cochons d’Inde, je n’ai pu arriver à un résultat satisfaisant, bien que les indications qui rendaient vraisemblable une différence entre les deux tuberculoses ne manquassent pas. Je n’arrivai à des résultats absolument concluants, que grâce à la complaisance du ministre de l’agriculture, lorsqu’il me permitd’ex-
LE PROFESSEUR IvOCII
périmenter sur les bestiaux, les seuls animaux réellement utiles pour ce genre d’investigation. Je vous dirai brièvement quelques-uns des résultats expérimentaux les plus importants que j’ai obtenus, au cours de ces recherches, poursuivies pendant deux ans, avec le professeur Schütz, de l’école supérieure vétérinaire de Berlin. »
Nous savons maintenant ce que l’on doit penser des prétendues hésitations de Koch. Mais on éprouve vraiment une profonde répugnance à répéter la raison alléguée par Koch de sa longue abstention. Ce serait, nous dit-il, parce qu'il n’avait jamais pu avoir à sa disposition les quelques veaux nécessaires pour ces expériences, que Kocn dut suspendre pendant vingt ans des investigations qui lui tenaient tant au cœur.
De cette explication nous n’avons pas à relever uniquement la mesquinerie et la puérilité. Elle est d’abord notoirement et radicalement fausse. Comment Koch peut-il essayer de faire croire que son influence politique, toute puissante comme chacun sait, dans les plus hautes sphères de la politique allemande, ne lui aurait permis, à n’importe quel moment, pendant ces vingt-cinq ans, d’obtenir gratuitement, des services de l’agriculture, pour des expériences qu’il jugeait, prétend-il maintenant, si intéressantes et si importantes, la douzaine et demie de veaux qui lui étaient nécessaires. Et au cas, tellement invraisemblable que l’on ne peut un seul instant en envisager la possibilité, où Kocn se serait heurté à un perpétuel refus de la part de l’administration des services d’hygiène ou d’agri-
culture, comment s’expliquer que Koch n’ait pu trouver, dans ses propres ressources, les quelques centaines de marks nécessaires à faire triompher une vérité qui lui tenait tant à cœur. Koch a obtenu,, au cours de sa carrière, de très fortes récompenses pécuniaires pour ses travaux. Il touche un énorme traitement et l’on peut, à bon droit, lui citer en exemple le cas du professeur Chauveau. Lors de ses expériences célèbres de 1868-69, qui aboutirent justement à des conclusions diamétralement opposées à celles que soutient Koch aujourd’hui, Ci-iauveau, luttant contre toutes les tendances de l’administration, qui ne tenait nullement à voir triompher sa thèse, dut payer sur sa bourse, probablement aussi maigre que généreuse, de professeur à l’École vétérinaire de Lyon, le prix des vingt-trois génisses qu’il utilisa dans ses expériences. On peut donc opposer à Kocii, non seulement les expériences et les conclusions, mais l’exemple et le désintéressement de Chauveau.
Il n’en est pas moins vrai que Koch a pu trouver, au Congrès de Londres, des oreilles assez complaisantes pour y produire avec une sérénité parfaite, en même temps que des affirmations suspectes et des conclusions prodigieusement disproportionnées avec ses expériences, de si misérables arguments.
Dans tous les articles de la presse médicale et vétérinaire allemande publiés depuis le Congrès de Londres jusqu’à ce moment même, et, sans une seule exception, défavorables ou même hostiles à Koch, il est vraiment fâcheux que personne n’ait songé à
LU PROFESSEUR KOCH
relever ce singulier prétexte fourni par l’auteur allemand, et que personne ne se soit demandé quelle pouvait être la valeur d’une cause réduite à employer, non pas pour triompher, mais pour se justifier, de tels arguments. Le gouvernement prussien vient encore de donner 150 000 marks à Koch, sous l’étrange prétexte de lui permettre de faire des expériences qui sont parfaitement inutiles. Cet acte, par lequel le gouvernement prussien semble vouloir de nouveau s’inféoder à Koch, au moment où les plus graves soupçons l’atteignent, peut être considéré, en même temps comme une sorte de défi à l’opinion publique, et comme le digne pendant de la déclaration au Reichstag, par laquelle le ministre d’État, Von Gossler, prétendait, il y a douze ans, instituer au profit de Koch et du gouvernement prussien associés, le monopole de la préparation de la tuberculine L Ces 150 000 marks, dont la centième partie serait largement suffisante pour faire toutes les expériences nécessaires, semblent constitueren réalité l’une des récompenses que Koch aura pu tirer de son acte, bien que le but qu’il avait visé n’ait pas été atteint et que le complot ait avorté. Dans l’esprit de ceux qui la lui donnent, cette somme doit constituer un palliatif destiné à panser les plaies que son amourpropre doit subir, à la suite des accusations qui lui sont lancées de tous côtés. Si le gouvernement prussien avait eu en vue la seule manifestation rapide de la
1 A un moment, où il était à peu près impossible de douter que ia tuberculine eût, sur les tuberculeux, d’autre action que celle de hâter leur lin.
vérité, le triomphe éclatant de la probité scientifique de Koch, il lui eut conseillé de faire ce qu’il fit autrefois, pour assurer le succès commercial de sa tuberculine, ce que recommandait si fermement Repp à ceux qui soutenaient la thèse de Koch, de s’inoculer la tuberculose bovine, lui et ses collaborateurs. Car tant que Koch ne nous aura pas donné cette épreuve éclatante de sa bonne foi, et il ne la donnera pas parce qu’il sait qu’il en mourrait, nous maintiendrons contre Koch les accusations de vénalité que nous avons formulées et à l’exclusion desquelles son attitude serait absolument inexplicable. Il est, en effet, absolument impossible d’expliquer scientifiquement, nous ne nous lasserons pas de le dire, la disproportion existant entre les conclusions de Koch, dont la gravité est immense, et la faiblesse des prémisses sur lesquelles elles sont fondées.
Kocii avait vu une fois, dans une expérience d’ailleurs restée incomplète et qui n’a jamais pu être reproduite par personne, la vie d’un cobaye inoculé de la tuberculose et qui avait reçu la tuberculine, se prolonger quelque peu. Il en conclut, avec une légèreté semblable à celle qu’il déploie aujourd’hui, dans ses nouvelles affirmations, que la tuberculose pouvait être guérie grâce aux injections de la substance préparée par lui, qu’il nomma tuberculine, et sur la nature de laquelle il se refusait à donner toute explication, ainsi que le dit Zschokke l.
Koch s’inocula sa tuberculine avec uncourage que l’on
1 Zschokke. l)r Robert Kocn und die Tuberculose. Sc/iweizer Archiv f. TliierheUlcunde, septembre-octobre 4 9U1 .
admira beaucoup et qui m'était en réalité qu’un acte de pur mercantilisme destiné à lancer commercialement son produit. En effet, Koch savait fort bien, pour avoir expérimenté sur d’innombrables animaux, que la tuberculine déterminait une très forte réaction sur les individus atteints delà tuberculose, tandis que cette réaction est presque nulle chez les individus indemnes. Si Koch se fût soupçonné malade, à quelque degré, de tuberculose, il ne se fût certainement pas inoculé la tuberculine.
Il avait d’ailleurs proportionné à son poids, d’après les données acquises chez les animaux, la quantité de tuberculine inoculée, de façon à être bien certain de n’en ressentir aucun inconvénient sérieux.
Quoi qu’il en soit, il se produisit à Berlin, en 1890, sous la direction de Koch, à son instigation et à son bénéfice, une exploitation de la crédulité humaine, de ses affres de la mort, une comédie formidablement lucrative pour Koch, qui dépasse ce qui s’est jamais produit dans aucun temps, dans aucun pays. En vain de terribles congestions se produisent-elles dès les premiers jours, des morts immédiates, brutales, rappelaient-elles au bon sens, à la réalité, les malades et les médecins. Par des procédés empruntés à Lourdes, aux temples d’Épidaure, on galvanisait la confiance chez les malades et l’argent tombait, en pluie bienfaisante, prodigieuse, dans la caisse de Koch, de ce savant qui, plus tard, n’a pas su pourtant prélever, sur ses anciens bénéfices, la faible somme nécessaire à ces expériences sur la tuberculose bovine, qui, prétend-il, lui tenaient tant à cœur.
On oublie volontiers les vilaines choses, lorsqu’elles sont anciennes, et surtout lorsqu’elles ont été commises d’une certaine façon et avec certains appuis.
La criminelle légèreté avec laquelle Koch lança ses affirmations, d’une portée si grave pour la vie humaine, le cynisme avec lequel il les exploita, sans souci des innombrables décès prématurés qu’il détermina, auraient dû être châtiés en leur temps.
Loin de là, Koch, pour tous ces faits, ne recueillit que des récompenses honorifiques ou pécuniaires.
Ce n’est pas au moment où Koch recommence, avec une incroyable assurance, une opération du même genre, c’est-à-dire au moment où on le voit utiliser des apparences scientifiques qui sont mensongères ou tout au moins illusoires, dans un but qui ne peut lui être qu'avantageux, en même temps qu’il est néfaste pour l'humanité, que l’on doit étendre le voile de l’oubli, sur un passé trop peu lointain, et sur des circonstances qui présentent avec les circonstances actuelles de trop frappantes analogies.
Il est évident que l’attitude nouvelle de Koch, que son besoin subit de faire des expériences, en 1899, dans un sens diamétralement opposé à celui qu’il avait toujours fidèlement suivi, sont faits pour nous surprendre, aussi bien que l’invraisemblance des motils auxquels il attribue sa longue inaction.
La question des races de microbes n’avait jamais, jusque-là, beaucoup préoccupé Koch et son école. Cela est si vrai que Th. Smith oppose à l’école allemande, à l’école de Koch, qui n’a attaché aucune importance à
LE PROFESSEUR KOCri
cette question, l’école française, qui s’en est beaucoup plus préoccupée. Lors même que Koch aurait prêté quelque attention à cette question des races, et en supposant qu’il existât une différence notable entre la tuberculose bovine et la tuberculose humaine, Koch n’aurait pu manquer de se poser, à lui-même, un argument qui domine tout le débat et que lui-même à déjà formulé autrefois. Si la tuberculose humaine constitue, pour les bovidés, une race particulière, une race atténuée, soit par un long séjour dans l’espèce humaine, soit par un simple passage, le fait que la tuberculose bovine est plus virulente pour les animaux d’expériences, cobayes, lapins, etc., et aussi pour le bœuf, rend extrêmement vraisemblable qu’ellejouitdes mêmes propriétés pour l’homme, au moins aussi sensible que toutes ces espèces, à la tuberculose.
Cela rend également bien plus vraisemblable l’hypothèse que l’espèce humaine est plus sensible encore à la tuberculose bovine qu’à la tuberculose humaine. Ce seul fait que Kocii, dans sa communication de Londres, ait évité soigneusement la moindre allusion à cette hypothèse, que beaucoup avaient déjà soulevée avant lui, rend, non seulement absolument légitime, mais seule possible, notre interprétation, que Koch a été entraîné par des motifs extra-scientifiques. Les cas de1 contaminations directes de l’homme par le bœuf, par la chair des animaux tuberculeux ou par le lait desvaches, qui ont été observés, tant avant le Congrès? de Londres que dans ces derniers mois, qui sont très nombreux et que j’étudierai avec détail dans un
chapitre spécial, ne sont pas faits, on le reconnaîtra, pour diminuer la valeur de notre interprétation.
Que le second travail de Smith, publié en 1898, et qui donne, pour la première fois, un certain corps scientifique à l’hypothèse de la dualité, ait fourni à Koch l’idée de se servir de l’hypothèse des deux races, en la dénaturant dans un sens favorable aux intérêts agrariens, et en imposant à cette affirmation, qu’il savait fausse, le sceau de son autorité, c’est, non seulement l’opinion qui paraîtra la plus vraisemblable ; mais il me semble impossible, étant donné les textes, les antécédents et les circonstances, d’en soutenir une autre.
En somme, pour conclure, ce serait encore l’article du Matin qu'il faudrait citer, avec les formelles accusations contre Koch, qu’il renferme. Ces accusations que se répétaient déjà tous les membres du Congrès de Londres, et qui y furent apportées par les médecins allemands, ressortaient d’elles-mêmes, pour tout esprit impartial, du simple examen des faits. Il est absolument impossible, en effet, d’expliquer scientifiquement et logiquement l’attitude et les conclusions de Koch en ce Congrès ; les goûts de lucre et l’absence de scrupules dont il a fait preuve, à deux reprises, avec la tuberculine, ne constituent pas, tant s’en faut, des antécédents favorables à M. Koch.
Pour ce qui concerne les 150000 marks, dont j’ai parlé tout à l’heure, je dois faire quelques réserves. Je n’ai pu me renseigner exactement, au moment où ce qui précède a été imprimé; je n’ai pu, par la suite, obtenir de renseignements absolument précis sur l’exacte des-
LE PROFESSEUR KOCf!
tination de cette somme considérable. S’agit-il seulement d’une allocation à la fameuse Commission de contrôle, ou bien d’une allocation personnelle à M. Ivoch, qui en disposera à son gré ? Je ne le sais pas encore d’une façon précise. Mais les événements passés, on en conviendra, justifient bien des doutes. Gerlach, il y a vingt-cinq ans, est mort, abreuvé d’amertumes par le monde officiel allemand ; et un homme de celte époque, un savant de la plus haute respectabilité, M. le professeur Raillet, d’Alfort, me le disait ces jours derniers: « Ce sont les persécutions causées par son attitude probe, dans la question de la tuberculose bovine, qui causèrent la mort prématurée de Gerlach. » J’ai essayé de faire ressortir l'ignominie et la signification du faux commis à cette époque, et contre lequel Gerlach vaincu dut renoncera protester; fait bien surprenant, si on se rappelle la vigueur de son attitude antérieure. Enfin, j’ai signalé la conduite de ce ministre d’Etat, von Gossler, qui proposait d’exploiter par monopole la tuberculine, de compte à demi entre le gouvernement allemand et Koch; la récidive de Koch, en 1897, avec une drogue plus misérable et plus dangereuse encore que celle de 1890. Ses articles de réclame pseudo-scientifique, écrits en chaque pays, par les concessionnaires de la nouvelle tuberculine, achèvent de nous montrer quelles sont les préoccupations de Koch et du monde officiel, qui l’a si bien accueilli. « On ne prête qu’aux riches », dit un proverbe; et on peut soutenir, sans exagération, que le passé de M. Koch autorise à son égard, toutes les méfiances et toutes les suppositions.