LA QUESTION DU LAIT
Nous avons, nous semble-t-il, dans les pages qui précèdent, montré par des indications très complètes et très sûres : que la vraisemblance de l'immense danger du lait tuberculeux, surtout pour les enfants, et en particulier pour les enfants du premier âge, est telle, qu’elle équivaut à une véritable certitude ; que les nombreux exemples d’infection 2, et, par dessus tout, les statistiques et aussi un grand nombre d’autres considérations antérieurement exposées, sont la preuve que, pendant les cinq premières années, et, d’une façon toute particulière, pendant la première année de l’existence, la mortalité des enfants, parle fait du lait, si fré-
1 Tout ce qui concerne la bibliographie du lait se trouve dans la Bibliographia lactaria de H. de Rothschild et son supplément (IL de Rothschild. Bibliographia lactaria. Bibliographie générale des travaux parus sur le lait et l’allaitement, jusqu’en 1899. Paris 1901,584 p. Avec un supplément pour l’année 1900). Pour la période postérieure, jusqu’à ce jour, on pourra consulter nos notes et notre index bibliographique; et aussi la Deutsche Vierteljahrsclirift fur üffentliche Gesunclheilspflege, t. XXXI II, n° 4, 1901. Les indicatione fournies en ce chapitre se trouvent complétées par les analyses, parfois très détaillées, des communications faites au Congrès de Londres, sur la même question, et que l’on trouvera dans le chapitre suivant.
Le second supplément de la Bibliographia lactaria, pour l’année 1901, vient de paraître, en avril 1902.
2 Nous examinerons ultérieurement les exemples d’infection scientifiquement observé, dans un chapitre particulier.
quemment tuberculeux, est énorme. Cette qualité contribue largement, à faire du lait de vache un liquide meurtrier.
Ni la rareté relative de la tuberculose primaire de l’intestin, ni la difficulté qu’il y aurait à démontrer, d’une façon absolue, que la tuberculose a été contractée par voie alimentaire, chez les hommes faits ou les animaux adultes, ne prévalent contre ces affirmations, que l’on peut considérer comme acquises.
Il est absolument démontré, par toute une série de recherches ou d’observations concordantes, dues à Falk, Wesener, Straus, Würtz, Zagavi, Fischer, Baumgarten. Carrière, quelques-unes déjà anciennes, d’autres tout à fait récentes, que le suc gastrique est incapable de détruire le bacille de la tuberculose, et que celui-ci arrive en parfait état et jouissant de toute son activité, dans l’intestin.
De nombreux médecins ou vétérinaires ont cru écarter complètement le danger, en soumettant ou en conseillant de soumettre le lait à des températures diverses. Ces températures sont très variables, suivant que l’on se proposerait d’atteindre seulement le bacille de la tuberculose, ou bien des bacilles pathogènes que l’on trouve le plus fréquemment dans le lait, ou l’ensemble des bacilles saprogènes.
Les uns recommandent la stérilisation à l’autoclave, sous pression, qui, elle-même, n’est jamais complète; car de nombreuses spores1 restent encore capables de
1 II s'agit surtout ici des innombrables spores des microbes banaux. qui se trouvent dans le lait. Nous savons que plusieurs au*
germination, alors que le lait est déjà altéré à un tel degré, par la haute température, que son goût le rend absolument inacceptable. Même sa décomposition est si profonde, que le sucre de lait caramélisé noircit le lait et que les substances protéiques, absolument dénaturées, donnent naissance à un dégagement très notable d’hydrogène sulfuré.
On peut également porter le lait à une température supérieure à 100°, en le plongeant, enfermé dans des flacons clos et très épais, dans une solution saline.
Restent encore : l’ébullition simple; l’élévation de la température à 83° C, pendant quinze à vingt minutes, qui, d’après l’expérience d’un grand nombre d’auteurs, suffit à tuer le bacille tuberculeux ; et la pasteurisation. Dans cette dernière, on élève la température, à plusieurs reprises, aux environs de 70°, température dite critique du lait, ou même à une température un peu inférieure, afin de détruire certains germes, sans pour cela décomposer et altérer, prétend-on, les substances très complexes, très fragiles et très délicates, qui se trouvent dans le lait.
La question est, en réalité, d’une délicatesse infinie et d’une complexité inouïe; et, malheureusement, on constate, qu’à l’heure actuelle, la plupart des innombrables auteurs qui l’ont traitée, l’ont abordée avec
leurs, notamment Sch.midt-Müelheim, ont contesté au bacille de la tuberculose la possibilité de produire des spores. Ils considèrent les espaces clairs que l'on observe, dans les bâtonnets comme de simples vacuoles. Cette opinion, quoique n'étant pas partagée par tous les savants, l’est cependant actuellement par le plus grand nombre.
des tendances manifestement systématiques ; ou, ce qui est peut-être pis encore (parce que avec les auteurs précédents le péril s’aperçoit plus facilement), dans un esprit par trop simpliste.
Le liquide que l’on administrait, surtout à Paris, aux nourrissons, avant l’emploi de la chaleur par stérilisation ou ébullition, était trop souvent une horrible chose innommable, malpropre et adultérée, renfermée dans des vases ignobles et traitée avec toutes sortes de raffinements de saleté; la stérilisation présentait au moins l’avantage de tuer les microbes. Les substances organiques qui composaient et qui composent encore si souvent ce liquide, étaient si incertaines et si vagues, que la question ne se posait même pas de savoir si l’enfant avait avantage à les absorber cuites ou crues. Que le liquide ingéré, sous le nom fallacieux de lait, par ces malheureuses victimes, que les amateurs de repopulation dédaignent de protéger et dont ils se contentent de conseiller de combler les vides, soit la cause principale de cette colossale mortalité, qui atteint presque le chiffre terrifiant de 7 000, chaque année, à Paris; et qui, pour la Russie, par exemple, va jusqu’à 80 p. 100 de la totalité des enfants, au cours de la première année, c'est ce qui est malheureusement certain. Et comme l’on peut dire que rien de semblable, ni de près ni de loin, ne se produit chez les animaux, à l’état sauvage, cela donne à réfléchir sur les bienfaits d’une civilisation qui tue ou laisse périr ses enfants, sans même faire servir ce massacre à une sélection; et où un grand nombre de ceux qui survivent, res-
tent, comme nous le verrons, physiologiquement tarés. Quelle que soit d’ailleurs la solution proposée, il ne faut jamais perdre de vue que le chiffre de la mortalité parmi les petits enfants nourris artificiellement, de quelque façon que cela soit, est actuellement, d’après un pédiatre éminent (Monti), de 80 p. 100.
La première solution qui semble s’être présentée à l’esprit des hommes, a été de donner, à défaut de lait comparable au lait maternel, du lait de vache, aussi bon, aussi pur, aussi sain que possible; et, naturellement, du lait frais qui, beaucoup d’auteurs avec MARFAN4sont de cet avis, doit être étendu d’environ 3 fois son poids d'eau bouillie et sucrée, pour remédier à la trop grande richesse en matières albuminoïdes du lait de vaches, qui peut, à elle seule, rendre ce lait indigeste pour l’enfant. Bien entendu, nous ne nous occuperons ici que du lait de vaches, car c’est le seul qui, en même temps soit susceptible d’être employé, pour des raisons économiques qu’il est inutile d’exposer et qui soit exposé à être contaminé par le microbe de la tuberculose. Si les chèvres et les ànesses sont peu accessibles à la tuberculose, on ne peut songer à leur demander de suppléer les vaches, dans leur rôle de nourricières 2.
Suivant les pays, les troupeaux, les animaux qui four-
4 D’autres auteurs, partisans encore de la dilution, ne la recommandent pas aussi étendue.
2 Cependant, les médecins commencent à être vivement frappés des grands dangers du lait de vache — dont pourtant, à l'heure actuelle, ils ne connaissent pas tout le péril, parce qu’ils ne soupçonnent pas la colossale extension de la tuberculose bovine et sa progression incessante et presque fatale, non plus que la véritable signification de la toxine tuberculeuse éliminée par le lait — , de
nissent.le lait aux grandes villes, sauf quelques exceptions, peuvent être considérés comme tuberculeux, dans une moyenne de 30 à 60 et même quelquefois 70 p. 100. En raison des mélanges de lait des diverses vaches d’un troupeau, et même du lait de divers troupeaux, qui est courant dans le commerce, on peut estimer que la plus grande partie des laits consommés dans les villes sont tuberculeux; et cette supposition a été confirmée
la duperie du lait stérilise, et l’on commence à songer au lait de chèvre. On peut lire, à ce sujet, avec fruit, la communication du Dr Levassort à la Société de médecine et de chirurgie pratique et et la discussion qui s’en est suivie, le 21 février 1901 ; ainsi que le rapport lu à l’Académie de médecine, par le professeur Raillet (d’Alfort), le 8 avril 1902, sur une communication du l)r Barbellion. On commence à envisager la possibilité de donner du lait de chèvre aux nourrissons et les conditions économiques dans lesquelles cette substitution pourrait être opérée.
L'idée de cette substitution a été provoquée par la ressemblance qui existe, en effet, entre le lait de femme et le lait de chèvres, particulièrement de certaines races ; mais surtout par cette croyance que la chèvre est à peu près réfractaire à la tuberculose (sur 3 000 chèvres observées dans un abattoir, 3 seulement étaient tuberculeuses). Ce dernier argument possède assurément une valeur, mais il ne faut pas en abuser. N’oublions pas que les vaches des steppes, des pampas, en Amérique, présentent très rarement la tuberculose.
Et cependant, plusieurs communications récentes nous ont montré que le bétail des Ranches, vivant en plein air, aux États-Unis, au Canada, en Australie (et on croyait précédemment que la tuberculose bovine n’existait pas, ou était au moins excessivement rare en ce pays), devient une proie facile de la tuberculose, lorsqu’il est infecté.
A leurs conditions d’existence, les chèvres sont redevables, pour une très large part, peut-être pour la plus large, de leur prétendue et relative immunité. En effet, pour être rare chez elles, la tuberculose y est parfois observée ; et on peut se demander, au cas où le lait de chèvre deviendrait industriel, si les grandes agglomérations d’animaux, les conditions nouvelles d’existence qu’on devrait leur faire subir, ne les rendraient pas des proies aisées de la tuberculose. Ne se produirait-il pas un phénomène semblable à ce (pie
par les analyses et les recherches, lorsqu’on a voulu les pratiquer soigneusement. D’autre part, on est certain, par une élévation de température à 85 G., maintenue pendant quinze à vingt minutes, de détruire le bacille tuberculeux; sauf la réserve de l’écume et de la croûte qui s’élève au-dessus du lait, qui n’atteint pas cette température et qui peut renfermer encore le bacille vivant. A condition de prendre la précaution de trouer la croûte, de l’enfoncer dans le liquide, on a donc toute probabilité d’avoir détruit le bacille de la
tant d’observateurs ont constaté ; et à ce que j’ai observe moiméme, à la colonie de Fuégiens et de Patagons de l’île Dawson, au détroit de Magellan.
Les sauvages, vivant au grand air, dans les conditions les plus misérables que l’on puisse imaginer, sous un climat atroce, n’ont, pour ainsi dire jamais la tuberculose. Elle fait, chez eux, dès qu’ils prennent une existence comparable à la nôtre, d’effroyables ravages.
A ce propos, M. le professeur Raillet (d’Àlfort) m’a rapporté l’observation suivante, qui a une grande portée, tant générale que spéciale. M. Nocard avait inoculé la tuberculose, sans succès, à une chèvre, qu'il considéra comme réfractaire. Au bout d’un temps assez long pour que l’observation pût être considérée par lui comme définitive, il abandonna l’animal à M. Raillet, qui lui inocula la gale. La chèvre mourut avec la gale généralisée et, à l’autopsie, fut trouvée porteur d’une tuberculose également généralisée. La tuberculose, restée sans effet chez l’animal sain et résistant, avait évolué avec une rapidité foudroyante, dès que les conditions de résistance, de prétendue immunité de l’organisme, avaient été diminuées par les progrès d’une affection intercurrente ; dans ce cas, de l’cxo-parasite sarcoptaire. Il est probable que toutes les causes de diminution de résistance aboutiraient dans le même sens, et pourraient, ainsi que cela arrive pour les bêtes à cornes, transformer une race prétendument réfractaire en une race susceptible; et il semble même pouvoir arriver que la susceptibilité nouvelle devienne proportionnelle à l’ancienne résistance apparente, comme dans le cas des Fuégiens, et que la contamination et la contagion se développent, chez ces animaux, avec une extrême facilité.
LE PROFESSEUR KOCIT
tuberculose. Comme d’ailleurs la grande majorité des médecins d’enfants recommandent encore aujourd'hui de faire bouillir ou même de stériliser le lait à l’autoclave b c’est-à-dire de le porter, pour détruire les spores d’un grand nombre d’autres bacilles, que l’on considère comme les causes principales des inflammations intestinales, si fréquentes et si graves chez l’enfant, à une température bien supérieure à celle qui est nécessaire pour tuer le bacille de la tuberculose, toutes les vaches du monde pourraient être tuberculeuses, sans qu’il en résultât pour les enfants, si l’on prenait ces précautions, le moindre inconvénient. On voit que M. Nocard et les conseillers d’hygiène de son école, qui ont toujours, pour plaire aux gouvernants, éloignés de toute action énergique, cherché à endormir les inquiétudes du public, ont donc beau jeu, lorsqu’ils nous répètent à satiété, d’un ton prophétique et inspiré : « Mères, ne donnez pas de lait à vos enfants sans l’avoir fait bouillir ». M. Nocard a pu dire qu’il n’y avait rien de changé, après la communication de Koch, à condition que l’on fit bouillir le lait des enfants. Il
1 En faisant bouillir le lait au bain-marie, clans des solutions salines de titre convenable, on peut facilement et économiquement porter le lait à une température supérieure à son point normal d’ébullition, situé entre 101° et 102° 6.
Le lait stérilisé commercial est stérilisé généralement à l’autoclave, le lait stérilisé familial est ordinairement stérilisé par le bainmarie, dans les solutions salines. Surtout lorsque l’on se sert de vases en terre, la saturation du bain-marie nécessite 330 grammes de sel gris pour un litre d’eau; la température d’ébullition d'un tel bain, se fait à '10G-108. Pour les avantages et les inconvénients des divers modes de préparation, etc., voir H. de Rothschild, Pasteurisation et stérilisation (lu lait, 1001.
est impossible, à mon avis, de présenter la question sous un jour plus faux et plus dangereux ; et j’aime encore mieux l’attitude de Koch, qui, au moins, engendre la réaction, que ces conseils prudents, dont le moindre inconvénient est de dissimuler un immense danger et de le laisser se développer en paix.
Bien que, depuis quelque temps, en France, en Angleterre, aux Etats-Unis, en Allemagne et en Italie, un certain nombre de médecins réagissent enfin contre cet engouement par trop simpliste, en faveur du lait stérilisé, il faut bien avouer que la plupart des praticiens ont adhéré, au moins pendant une période trop longue, à des propositions prétendûment scientifiques, qu’on leur a présentées sous la forme d’un dogme. Ainsi peut-on vraiment caractériser l’œuvre de MM. Budin et Variot, qui, dans leurs travaux, ont fait preuve d’un véritable esprit de système; négligeant tous les inconvénients, ne se préoccupant pas des conséquences trop vraisemblables, c’est-à-dire des tares et déchéances, qui peuvent et doivent se produire, à plus ou moins longue échéance ; confondant des choses vraiment par trop distinctes; n’attribuant pas aux soins empressés et éclairés lajuste part qui leur revient dans des résultats n’ayant rien que de très relatif, et qui
ne s’appuient pas sur des expériences vraiment compa- *
ratives. Evidemment, cette tranquillité, trop facilement acquise, et, par contre, trop chèrement payée, a contribué à endormir l’opinion et à favoriser les progrès de la tuberculose bovine; mais, la responsabilité de ces médecins est en réalité engagée d’une façon seu-
lement relative. Indépendamment des avantages incontestables que présente le lait stérilisé, par rapport à des laits mauvais, dont il est impossible actuellement d’éviter l’emploi, surtout à Paris, il faut tenir compte des préoccupations, plus obsédantes qu’on ne saurait l’imaginer, chez ceux qui ont le souci constant d’étendre et de développer dans la clientèle, c’est-à-dire, dans des milieux éminemment suggestibles, peu conscients et peu réfléchis, l’éclat de leur gloire. Ils sont, pour cette raison, peu disposés à concéder la moindre particule d’un système auquel ils prétendent avoir associé leur nom, ou même à reconnaître une exagération ou une erreur. Mais MM. Bodin et Variot n’avaient, antérieurement au Congrès de Londres, qu’une notion très vague du péril de la tuberculose bovine; et je doute même qu’ils en aient pris une conscience, je ne dirai pas adéquate, mais plus nette et réelle, à l’heure actuelle1. Voilà pourquoileur responsabilité est limitée.
Mais, avec M. Nocard, il n’en va pas de même. Mieux que personne il sait qu’en France, comme ailleurs, depuis trente ans, la tuberculose bovine a au moins triplé, ainsi que Bollinger le reconnaît pour l’Allemagne.
1 Gomment le fait serait-il possible, puisque nous voyons M. Roger dans ses « Maladies infectieuses » publiées en 1002. c’est-à-dire postérieurement au Congrès de Londres, fournir ce qui concerne la statistique de la tuberculose bovine, des données statistiques archaïques, non seulement absolument fausses aujourd’hui, mais que l’on sait fausses depuis de nombreuses années, négliger tous les documents récents et égarer complètement, au moins par sa négligence — si tel est le mot que l'on doive appliquer en cette circonstance à un homme dont je me plais à reconnaître la haute valeur et la grande érudition — , l’opinion médicale.
Par tous les moyens, et dans toutes les circonstances, il chercha, contrairement à Arloing, et aussi, peut-on dire, à Chauveau, à diminuer la notion du péril tuberculeux bovin; cela, parce qu’il sait que le gouvernement n’en veut pas être averti, et tient à arguer des avis de modération de ses conseillers, pour ne rien faire. C’est ce qui nous explique la mollesse et la gêne avec lesquelles Nocard a répondu au discours de Koch. Il s’est bien gardé de donner aux arguments dont il disposait, toute leur ampleur et leur valeur. On se demande pourquoi, en France, on a pris l’habitude d’opposer Nocard à Koch, ce n’est pas lui, qui, à l’heure actuelle, parlerait avec l’indépendance de pensée d’ÂDAMi 1 ; et comment l’aurait-il pu, puisque, dans ce pays, il a constamment cherché, je le répète, à diminuer la notion du danger de la tuberculose bovine et qu’il a pu expressément féliciter Koch d’avoir, dans sa fameuse communication de Londres, comme lui-même l’avait fait antérieurement, atténué les inquiétudes « exagérées » des hommes, au sujet de la tuberculose bovine. Comme s’il y avait pu avoir exagération dans cette direction, et comme si tous les auteurs compétents
1 Adami, un des hommes les plus modérés qui aient écrit sur la question, dans son rapport officiel au gouvernement canadien, partiellement publié dans The Philadelphia medical Journal, 22 février 1902, apres avoir accablé Kocn sous le poids de sa logique, termine par cette formidable accusation, qui est l’expression encore incomplète des sentiments de ceux qui ne sont pas habitués à consulter leurs intérêts, pour savoir dans quelle mesure ils doivent dissimuler ou restreindre l’expression de leur pensée : «And tliis, itis right to protest, was little less tlian criminal, on his part ; et ceci, il est juste de le dire, fut à peine moins que criminel de sa part. »
n’avaient pas affirmé que le- péril est au-dessus de toutes les idées que l’on a pu s’en faire jusqu’ici et de toutes les craintes que l’on a pu en concevoir, et qu’il va sans cesse en progressant.
Les hommes les plus autorisés n’ont-ils pas pu dire, en ce Congrès de Londres, que si on représentait le danger tel qu’il est, les gouvernements seraient effrayés à un tel point, qu’ils n’oseraient même pas aborder la tâche et se prévaudraient de l’immensité du péril, pour ne rien faire, au cas où on leur demanderait de traiter la tuberculose, ainsi qu’on devrait le faire, comme la péripneumonie ou comme la peste bovine.
M.Nocard, avec l’autorité qu’il s’accorde, et à laquelle lui donnent en effet droit, dans une très large mesure, sagrande expérience et d’excellents travaux dans tout ce qui concerne la tuberculose bovine, a pris position en ces termes, il y a déjà plusieurs années, pour ce qui
concerne la question du lait tuberculeux : « comme
on a presque partout la mauvaise habitude de consommer le lait cru, un préjugé absurde et très répandu
voulant que le lait bouilli soit indigeste »; et un
peu plus loin : « On a prétendu que l’ébullition du lait le rendait indigeste et lui faisait perdre beaucoup de ses qualités nutritives; c'est une erreur absolue. Tous les médecins qui ont étudié la question sont aujourd’hui d’accord, pourreconnaitreque les enfants digèrent le lait bouilli aussi bien, sinon mieux, que le lait cru; la substitution de l’un à l'autre n’a pas seulement l’avantage de supprimer tout danger, au point de vuede la tuberculose, elle diminue surtout, dans une propor-
tioii considérable, la mortalité et la morbidité consécutives aux affections intestinales, si fréquentes pendant les grandes chaleurs (Budin) ».
Ces deux textes figurent, respectivement, aux pages 141 et 146 du livre « Tuberculoses animales » de Nocard, paru dans la collection Léautey, en 1895. 11 est d’autant plus important de signaler cette date, que l’auteur et les éditeurs du livre, dans un but commercial, assez souvent pratiqué pour les livres de vulgarisation, afin d’empêcher l’ouvrage de vieillir trop rapidement, se sont gardés d’imprimer sur la manchette ou au commencement du livre, sa date d’édition. Ainsi, voilà un livre, d’ailleurs fort estimable, destiné comme tous ceux de cette collection, à la haute vulgarisation, qui, un peu par nécessité et comme il convient dans ces sortes d’ouvrages, et beaucoup en raison du tempérament propre de l’auteur, parle par aphorismes et affirme, sous une forme plus que dogmatique, puisqu’il traite d’absurde l’opinion contraire, une proposition dont nous allons montrer l’extrême fragilité, pour ne pas dire plus
Puisqu’il est établi que ce livre a paru en 1895, je dois faire à M. Nocard un reproche qu’il est loin d’être seul à mériter, mais qu’il y a lieu de lui adresser plus qu’à tout autre, pour des raisons que je vais exposer et dont on appréciera la valeur.
Une grossière autant que fausse interprétation de la loi de division du travail, une application aussi illusoire qu’improbe des normes de la science positive, glorifie actuellement la spécialisation et la division du
LIS PROFESSEUR KOCH
travail, chez les hommes qui la pratiquent, avec une distinction relative, mais à l’exclusion de tout intérêt aux idées générales. Mainte voix autorisée s’est partout élevée, dans ces dernières aimées, parmi les philosophes et parmi les penseurs, pour protester, en même temps au nom des principes les plus élevés delà pensée, au nom des intérêts des individus eux-mêmes, et au nom des intérêts supérieurs de la collectivité, contre cette forme de mentalité, dont la source réside surtout dans l’intérêt que croient avoir les hommes, par ce temps de réaction, à affecter de se désintéresser des grands problèmes généraux. Une telle tendance entraînerait, si elle se propageait à l’infini, une sorte de retour à l’état primitif, à la dégradation première de la pensée humaine, à la limitation des horizons; cette fois, chose étrange, par une application, mais par une fausse application des principes scientifiques, et par suite de la fragmentation à l’infini et sans compensation, de nos connaissances. Ce mal sévit, à l’heure actuelle, à un degré prodigieux et inquiétant, dans toutes les carrières dites libérales; et, je le crains, plus que partout ailleurs, dans la carrière médicale et les carrières annexes. Si un laryngologiste, un ophtalmologiste, un chirurgien, un anatomiste, un histologiste, un microbiologiste, mérite quelque estime, ce n’est nullement, comme il est trop souvent porté à le croire, parce qu’il regarde, avec plus ou moins d'habileté ou de sincérité, dans un laryngoscope, un ophtalmoscope, ou un microscope, au lieu de regarder avec ses yeux — les uns et les autres sont simplement des instruments dont on doit
apprendre l’usage — , mais parce que, suivant les indications d’une logique sévère, ou les suggestions d’une imagination créatrice, il tire de son esprit, alimenté par des observations bien faites, avec ses sens, armés ou non d’instruments, dans l’ordre déductif ou dans l’ordre inductif, des conclusions ou des hypothèses, qui auront élargi, si peu que ce soit, le cercle de notre horizon. Lorsque le temps aura fait son œuvre, et lorsque cette épreuve, la plus sûre de toutes, aura réduit à sa juste valeur les mérites d’un grand nombre de bienfaiteurs, plus ou moins réels, plus ou moins sincères, de l’humanité1, la masse des hommes sera pénétrée, dans son ensemble, de la vérité des idées que je viens d’exposer et qui ne sont, à l’heure actuelle,
1 N’oublions jamais, comme le fait si justement remarquer le Dr Lutaud, dans son excellent livre sur « La Rage », qu’il y a un peu plus d'un siècle, tous les savants et avec eux l’Académie des Sciences, qui repoussait, il y a trente ans, Darwin, en le bafouant (a) , portaient au pinacle l’immonde charlatan Mesmer, auquel était attribuée une récompense nationale. Et nunc erudimini ; méfions-nous des illusions et des emballements et disons-nous bien que si, maintes fois dans l’humanité, se sont produits des phénomènes semblables, ils se reproduisent vraisemblablement à l’heure actuelle et se reproduiront sûrement à l’avenir.
(a) J'ajoulerai que, l'année dernière, l’Académie des Sciences, sur les instances de M. Edmond Pcrrier, directeur du Muséum, qui avait, en 1878, été 1 un des instigateurs du banquet transformiste, en l’honneur d’Hæckel, a repoussé ce savant, comme autrefois Darwin. 11 est très intéressant de constater cette manière d'agir, de la part d’un professeur français qui est « arrivé » d’ailleurs en mélangeant habilement le pire fétichisme Lradilionnel (voir le dernier paragraphe de la première édition des Colonies animales : « Etres chéris dont la mort a Louché le front... » supprimé dans la seconde) avec des idées évolutionnistes plus ou moins sincères. Il est 1res curieux — et c’est la un trait de mœurs excellent, pour peindre la menlaliLé régnant dans les hautes sphères scientifiques et expliquer la conduite de Koch, et l’indulgence au moins relative qu'il rencontre — , qu'après avoir desservi aussi odieusement lbeckel, Perricr ail pu le convaincre de la fidélité de son amitié. Je possède une lettre très récente de l’illustre savant d’Iéna, où il est question de son ami Pcrrier.
que l’apanage du petit nombre. Seuls les hommes qui auront ajouté un fragment, si petit qu’il puisse être, au patrimoine des idées, rattaché les uns aux autres, dans quelque ordre que ce soit, les concepts isolés, relié ces concepts à une théorie générale du monde, qui se seront inspirés de cette glorieuse parole d’Aristote : « Il n’y a pas de science du particulier » ; qui, en un mot, auront compris et poussé jusqu’à ses ultimes conséquences logiques, en théorie comme en pratique, la thèse du déterminisme, ceux-là seuls auront droit au souvenir et à l’estime complète de leurs descendants.
Malheureusement, les hommes, par tout pays, à l’heure actuelle, en celui-ci peut-être plus qu’en tout autre, afin d’arriver à ce résultat, aussi misérable qu’enfantin, d’isoler la morale et la politique, de pouvoir se donner de grossiers prétextes pour les dissocier du cadre général de la science, ont pu créer l’état antinomique actuel, ou, pour mieux dire, se sont mis en mesure d’exploiter, le plus avantageusement possible pour leurs intérêts, un état déjà existant et triomphant, si profondément douloureux, hypocrite et mensonger. Ce mélange disparate de critique positive et de traditionalisme méprisable, hurlant de se trouver associés, et qui constitue le fond de notre civilisation, comme il constitue encore le fond de l’existence de la plupart de nos savants, s’oppose, de la façon la plus absolue, à tout progrès rapide et sérieux ; il s’oppose également à ce que les hommes, les savants, pour peu que leur intérêt soit en jeu, osent parfois
dire la vérité; et, en tout cas, disent toute la vérité, aillent sans crainte jusqu’aux extrêmes conséquences et aux limites logiques des vérités établies, même contre leur intérêt propre, comme c’est le devoir de tout savant, digne de ce nom.
J’ai éprouvé, je l’avoue, une sensation de soulagement profond, en trouvant enfin, sous une plume allemande, une critique de la doctrine philosophique de Koch et de son école1. Déjà Th. Smith, en un passage que j’ai signalé, fait observer que, pour Kocu et son école, le problème de l’espèce, en microbiologie, ne s’est pas posé. Et pourtant, tous ceux qui sont familiers avec les aspects morphologiques et physiologiques du problème de l’espèce, savent combien favorable est ce monde des micro-organismes, tant saprophytiques que parasitiques, ainsi que l’ont montré les travaux deCohn, de Brefeld, de Iioffmeister, de Nàgeli, de Biitschli, de Sachs et de tant d’autres, à la solution des innombrables problèmes, les plus essentiels peut-être, de toute la biologie. A cette solution sont liées, pour ainsi dire étroitement et anxieusement suspendues, les questions les plus angoissantes, les plus rapprochées comme les plus éloignées, de l’éthique, de la sociologie et de la politique.
C’est avec une sensationde véritable soulagement, je le répète, que j’ai lu cet article de Schürmayer2, qui
1 Je prie le lecteur d’excuser l’impropriété de mon expression; la doctrine philosophique de Koch consistant à n’en avoir pas.
2 Schürmayer . Die Beziehungen zwischen der menschlichen, und der tierischenTuberkulose, die Prophylaxis der Phtisis und die
LE PROFESSEUR KOCII
formulait enfin, dans la langue même d’IIàckel et de Goethe, cette indignation profonde, que fait ressentir, à tout esprit libre et philosophique, la lecture de l’œuvre de Koch. Comment, pour ce maître et pour ses disciples — je serais vraiment tenté d’employer à leur égard un mot plus vrai et plus dur — , le problème de l’espèce ne s’est-il jamais posé. Les noms de Hâckel et de Darwin ne se trouvent jamais dans leur bouche ou sous leur plume, et leur abstention hypocrite est peutêtre encore plus répugnante que ces articles et ces travaux, où le renégat Virchow, luttant contre les Hâckel, les His, les Weissmann, ne recule devant aucun moyen pour dissimuler, travestir la vérité et aboutir a cette monstrueuse conclusion « que toute déviation du type ancestral doit être considérée comme un processus pathologique ». Ainsi que le dit si bien Schürmayer, pour Koch etses élèves, lavieille formule de Linné « Tôt sunt species qicot ab initia crecivit Infinitum » possède encore une valeur absolue. Mais nous savons aussi, par suite de quels calculs misérables et inavouables, pour quels vils intérêts, pour llatter quelles puissances, Koch et ses élèves ont pris cette attitude, qu’aucun savant probe ne saurait à l’heure actuelle soutenir.
Tout se tient, dans le bien comme dans le mal, dans la vérité comme dans le mensonge. C'est par une application détestable des anciennes idées sur l’espèce
Beziehung der Erfahrungswissenschaft zum Dogmatisants, Deutsche Praxis. 25 febrier et JO mars 1902. Malheureusement, Schtiririayer, qui a bien vu l’aspect véritable de la question, en ce qui concerne Koch, n’a pas osé en tirer les conclusions qui s'imposent. Nous ne reculerons pas devant cette tâche.
et son invariabilité, soutenables peut-être autrefois, mais également détestables à l’heure actuelle, que Koch a pu faire cette coupure spécifique, arbitraire, nullement autorisée, dans des séries de microbes parasites, humain et bovin, que rien ne sépare, que tout relie, au contraire. Et, nous pouvons l’affirmer, sur le terrain de la morphologie, comme sur celui de la physiologie ; sur le terrain de l’observation, aussi bien que sur celui de l’expérimentation.
Vraiment le sort s’était montré injuste et cruel, en séparant de tels hommes (Koch et Virchow), sur une question aussi minime que celle de la tuberculose ; ils devaient, par les circonstances, aussi bien que parleurs affinités électives, être amenés fatalement à se comprendre, à s’entendre et à s’unir, sur ce terrain philosophique de l’espèce, comme cela arriva, en effet, dans les derniers jours de juillet 1901. L’un et l’autre traitèrent de façon équivalente, en somme, au point de vue scientifique et moral, le problème de l’espèce; ils ont tiré de leur attitude des avantages comparables. Ce que ces deux hommes durent feindre, au cours de leur carrière scientifique, d’ignorance menteuse ; ce qu’ils durent travestir et fausser de faits, de textes et de citations, dans toute leur vie scientifique, ceux qui auront lu ce livre pourront s’en faire déjà une idée très approximative, qu’ils pourront compléter par la lecture complète des œuvres de ces auteurs i.
Je ne ferai à M. Nocard, fonctionnaire instruit, labo-
1 Pour Virchow, cette recherche sera facilitée par la Virchow’ s Bibliographie, publiée en 1 9U 1 par Schwalbe, 183 pages.
rieux et méritant, mais d’esprit singulièrement limité, en ce qui concerne les idées générales ou les doctrines philosophiques, ni l’excès d’honneur, ni l’indignité de le comparer à ces hommes, à la vérité, d’une autre classe ; mais qui ont fait un si détestable usage des dons que la nature leur avait si généreusement accordés. Virchow, en particulier, dont nous essayons d’apprécier ailleurs les motifs d’actions, constitue une sorte d’exception douloureuse, d’ordre malheureusement très élevé ; car il n’a pas cette excuse du manque de culture générale, que les défenseurs de Koch, déjà réduits à plaider les circonstances atténuantes, font valoir en sa faveur.
Mais, quoi qu’il en puisse être, puisque M. Nocard est le grand arbitre, en France, ainsi que le reconnaissait, le 20 mars 1902, le ministre de l’agriculture, à la suiie de l’interpellation Denis, dans toutes les questions se rapportant à la tuberculose bovine, nous avons le droit, je pense, d’examiner avec soin le bien fondé de ses affirmations, l’étendue et la sûreté de ses informations. D’autant plus que, soit parce qu’il a conscience d’avoir longtemps travaillé à en édifier les bases, soit par suite de cet amour de l’autorité, qu’ont trop souvent les savants français, lorsqu’ils sont arrivés à commander à leur tour, et en raison de la servilité que leurs anciens maîtres leur avaient imposée, M. Nocard aime, ainsi que nous l’avons vu par ses citations — excepté lorsqu’il s’adresse à un homme tout puissant tel que Koch — , à laisser tomber de sa bouche des aphorismes, à les revêtir d’une forme dogmatique.
M. Ivoch pourra arguer, plus tard, comme justification, de son ignorance ou de son mépris de toutes les questions se rattachant au problème de l’espèce. Mais nous n’hésitons pas à penser que si cet homme de haute mentalité n’eût pas renoncé, de parti pris et dans son intérêt manifeste, à toute préoccupation philosophique générale, il eût trouvé, dansces pensées élevées, qu’il a volontairement dédaignées, un préservatif contre les tendances malsaines et cupides dont il a fait preuve, au moins endeux circonstances de sa vie. Mais, par contre, pouvons-nous dire à M. Koch : puisque vous êtes un savant si spécialisé et que si peu de questions vous intéressent, vous avez le devoir de n’oublier, ni d’ignorer, ni, à plus forte raison, de travestir, aucun des travaux écrits sur ces questions, qui absorbent exclusivement toute votre intelligence.
Nous avons le droit, semble-t-il, en raison de la formedeses travaux, aussi bienquedela grande responsabilité qu’il assume, d’adresser la même argumentation à M. Nocard. Eh bien, comment se fait-il que M. Nocard, qui, soit que sa culture ne le portât guère de ce côté, soit qu’il ait trouvé intérêt à ne pas la développer dans cette direction, que M. Nocard, qui est, en un mot, le type du savant spécialisé, dans une question aussi grave, soit resté ignorant des travaux de Michèle, de Jemma, de Michelazzi, qui ont une si grande importance dans la question ; ou bien, ce qui serait singulièrement plus grave, ait voulu paraître les ignorer.
Assurément, je sais, de façon certaine — et ce n’est
pas une constatation difficile à faire en lisant ses travaux— , que, soit pour s’assurer la bienveillance de ses anciens maîtres, qui détestaient chez leurs élèves 1 la connaissance des langues étrangères, ainsi qu’en témoigne la pénurie si lamentable de la bibliothèque de l’Ecole vétérinaire d’Alfort2, soit pour toute autre raison, M. Nocard a dédaigné de se rendre capable de lire, dans aucune langue vivante, aucun texte concernant sa science ou son métier. On comprend néanmoins
1 Autrefois tout etudiant qui savait l’anglais et l’allemand était suspect d’indépendance, le pire des défauts qu’on pût lui reprocher, et qualifié de mauvais esprit.
2 A ce sujet, je dois révéler un fait qui est une honte pour la France, pour les ministères de l’Instruction publique et de l’Agriculture, et qui m’a été confirmé par le Bibliothécaire d’Alfort et M. le professeur Railliet. Le budget de la bibliothèque d’Alfort est de 1.800 francs, pour tous les frais : périodiques, livres de fond et reliure. Encore, une partie de cette somme grotesque est-elle affectée au musée. Un homme très compétent dans la matière me faisait observer que ce honteux état de choses eût certainement disparu, si M. Nocard, lorsqu’il était directeur, avait mis son influence toute puissante au service de cette cause.
Voilà, parmi bien d’autres, une des preuves de l’inconvénient pour les savants, d’ignorer les langues étrangères. Si M. Nocard eût senti le besoin de connaître les langues étrangères, il y aurait des livres et des journaux à l’école d'Alfort.
Or, en fait de Revues et Journaux vétérinaires, l’Ecole d’Alfort en est réduite à une ridicule pénurie. De fait, elle ne possède que les périodiques peu nombreux qui ont consenti à l’échange avec son « Recueil ». C’est une chose triste à dire : il est impossible, à l’heure actuelle, défaire, à Paris, un travail, je ne dirai pas complet, mais sérieux, au point de vue bibliographique, sur un point quelconque de la médecine vétérinaire, avec les documents (pic fournit cette capitale. Pour les ouvrages non périodiques, la situation d’Alfort est aussi lamentable, si ce n’est plus ; on y chercherait en vain une édition moderne du grand Traité de Friedberger et Frœhner; chose prodigieuse, le classique « Fleischbeschau >• d’Ostertag ne s’y trouve représenté par aucune de ses quatre éditions.
qu’une telle réserve ou une telle abstention, qui n’a certainement pas été sans présenter pour lui divers avantages, présente également de nombreux inconvénients.
Voici le résumé de ces travaux, à mon avis si importants, et sur lesquels M. Nocard n’a pas cru devoir, à ma connaissance au moins, dire un mot.
En août 1894, Pasquale de Michèle, assistant du professeur Maffucci, de Pise, publiait dans La Pediatria, journal italien très connu et très répandu, un travail d’un énorme intérêt pratique et se rattachant à une question que l’on peut s’étonner de n’avoir pas encore vu soulever.
Les médecins d’enfants, les vétérinaires, n’attachèrent, semble-t-il, à ce mémoire qui émanait d’un homme travaillant dans un des laboratoires où l’on a le mieux étudié l’action des toxines bacillaires, qu’une importance extrêmement limitée; ou, pour mieux dire, par une sorte de consentement mutuel, vraiment singulier, ils prirent le parti de n’en pas parler. Le seul auteur français qui y ait fait allusion, à ma connaissance au moins, dans un traité général, est Marfan, qui dit 1 : « Pasquale de Michèle, dans ses recherches pratiquées au laboratoire de Maffucci, rend des femelles tuberculeuses, après le part; leur lait ne renfermait pas de bacilles ; les petits mouraient de cachexie, par suite de la présence des toxines, qui peuvent préparer ou aggraver une infection bacillaire ».
1 Graxcheb, Comby et Marfan, Traite des maladies de l'enfance ,
On le voit, il s’agit d’une question vraiment colossale, étant donné l’immense extension de la tuberculose bovine parmi le bétail, celle de savoir si le lait provenant des femmes ou des vaches tuberculeuses, qu’il renferme ou non des bacilles, contient des poisons, d’autant plus dangereux que, en raison de leur petite quantité, leur action est lente et peu sensible. Je suis, naturellement, peu familier avec la bibliographie de la pédiatrie, mais j’ai pris la peine de parcourir tous les traités récents : français, anglais et allemands. Je dois dire que de tous les traités français, le seul traité de Marfan, précémment signalé, m’a paru faire allusion à ce fait d’une incalculable gravité. Parmi les traités étrangers, ceux-ci, que j’ai feuilletés et qui comptent parmi les plus récents et les plus estimés, ne m’ont pas paru en avoir connaissance : IIotl, 1807 ; Monti, 1897 ; Williams, 1898 ; Bendix, 1899 ; Geriiardt, 1899; Taylor, 1899 ; Unger, 1899. Je n’ai pas vu non plus que Duclaux1, ni Freudenreich 2, ni enfin aucun auteur s’occupant de l’hygiène du lait, aient fait allusion à ces recherches de Micuele, ou à d’autres, plus récentes et plus complètes, que je vais citer.
Miciielazzi, assistant, comme de Miciiele, du professeur Maffucci, a publié, sur la même question, c’est-àdire sur la question des toxines éliminées par le lait
1 Duclaux. Principes de la laiterie, 1893. Le lait, ctudes chimiques et microbiologiques, 1894.
2 Freudenreich. Die Bactériologie in der Milchwirtscha fl. 2e édition, 1898. Il existe une traduction française de la première édition remontant à 1894.
des femelles tuberculeuses, un très important mémoire, paru dans un grand journal italien d’hygiène, qui se trouve entre les mains de tous les savants compétents i. Il a ensuite, quelque mois après, vulgarisé, pour les médecins d’enfants, les données qu’il a recueillies et qui les intéressent d’une façon particulière, dans ce même journal italien de pédiatrie, La Pediatria 2 3, où avaient paru les articles de Michèle.
D’innombrables travaux ont prouvé que, dans un grand nombre de maladies infectieuses, les toxines sécrétées dans l’organisme par les bacilles, ou, en tout cas, les produits vénéneux qu’y détermine leur présence, sont éliminés par le lait. Nous avons montré, par l’analyse des travaux de Bollinger, de ses élèves, de Rabinowitscii — et à ces travaux on pourrait ajouter une très longue liste, en particulier les travaux essentiels de Bang — que le bacille tuberculeux se retrouve très fréquemment dans le lait des vaches tuberculeuses, lors même que la mamelle n’est pas ou ne paraît pas malade. Roger et Garnier 3 ont montré que les bacilles se
1 Michelazzi. Sugli elTetli tossici délia prolungata alimentazione con latti sterilizato de animale tubercolotico (daté de mars). Annali d'Ifjiene sperimentale , fasc. 1. 1901. Michelazzi avait déjà publié antérieurement, au cours de 1900, dans un grand journal de médecine (Supplemento al Policlinico), un article contenant des conclusions semblables à celles renfermées dans ce mémoire, mais sans avoir pu, à ce moment encore, expérimenter avec le lait de la vache tuberculeuse. Cet article néanmoins peut lui servir de prise de date.
i Michelazzi. Il latte e le carni corne veicolo d’infezioni e d’intossicazioni, La Pediatria, n° 7 et 8 1901 ,
3 Roger et Garnier, Société de Biologie, 1900.
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retrouvent dans le lait des femmes tuberculeuses. On pourra consulter,, pour la mise au point exacte de la question, en ce qui concerne les vaches, un rapport très récent et très important de Ostertag1-2. Rappelons également les travaux de L. Rabinowitscu et aussi les expériences de Bascii et Weleminsky3. Ces derniers observateurs inoculèrent diverses cultures de bacilles, dans le sang des vaches et quelques heures après recueillirent diverses espèces ( Bacillics bovis morbificans et Bacillus pyocyaneus) dans le lait. Il est très probable, comme le croient ces auteurs, que les mêmes processus s’effectuent semblablement pour le bacille de la tuberculose.
Comme on le sait par la préparation de la tuberculine, les toxines sécrétées par le bacille de la tuberculose ne sont nullement décomposables par la température d’ébullition du lait, qui est de d 01° C. ; ni même parla température maxima (110° C), qui soit admissible dans la stérilisation du lait, et à laquelle il prend déjà un goût détestable et commence à noircir.
En Allemagne et en Prusse, qui sont, à l'heure actuelle, il faut le reconnaître, les pays dans lesquels la législation sur la viande tuberculeuse est encore la
4 Ostertag. Untersuchungen liber die Tuberkelbaciliengelialt der Milcli von Kiihen, welche nur Tuberkulin reagirt liaben klinische Erschcinungen des Tuberkulose abcr nocli nieht Zeigen. Rapport au ministre de l’Agriculture. Zeitsch f. llycjiene, etc. t. XXXV11I, n° 3, 22 novembre 1901, p, 415-458.
- Ostertag. Weitere Untersuchungen, etc. Extrait du précèdent, Zeitsch. f. Flcisch- u. MUchhygiene, octobre 1901 et janvier 1902.
3 Bascii u. Weleminsky. Ueber die Ausscheidung von Krankheitserregern durch die Milch. Jahrb. f. Kinclerhcilk ., 1898, t. XL Vif, p. 107-115.
plus saine et la plus efficace dans la pratique i, on
1 C'est là une des raisons pour lesquelles Koch a voulu les faire abolir. Le fait suivant (cité par Schürmayer. Die Beziehungen zwischen etc. Deutsche Praxis, n° 5, 10 mars 1902, p. 145), montre quelles auraient été les conséquences de la proposition de Koch. Deux boucliers, qui avaient vendu de la viande très fortement tuberculeuse, furent condamnés à l'amende et se prévalurent des opinions de Koch, que le juge allemand ne pensa pas, heureusement, suffisamment fondées, pour détruire l’elfet de la loi. Nous reviendrons sur ce point de vue, dans le chapitre que nous consacrons à l’interpellation Denis. Voir, pour l'état actuel de la question, l’excellent livre de Ostertag, Handbuch (1er Fleischsbeschaii für Tierûrzte, Aerzte u. Richter, 3° éd., 902 pages avec 25i fig. etl pl., 1899. La 4e édition vient de paraître.
Les journaux politiques nous ont appris, il y a quelques semaines, que les Etats-Unis avaient conçu une grande irritation contre l’Allemagne, au sujet des mesures sévères de protection que ce pays prend contre les conserves de viandes, souvent très dangereuses, importées d’Amérique. Nous ne pouvons qu'exprimer le désir de voir la France imiter sa voisine et éviter ces accidents graves, plusieurs fois mortels, qui se sont produits dans l'armée, à la suite de l’ingestion de viandes de conserve et que l’on n’a pas oubliés. C’est un fait très certain, que l’Allemagne apporte un esprit plus méthodique et plus scientifique dans toutes les applications doctrinales. Il est évident qu’étant donné l’esprit allemand, à partir du moment où n’existerait plus aucun doute scientifique et une entente parfaite des savants sur la question de l’acuité de la tuberculose humaine et bovine et des dangers de la tuberculose bovine pour l'homme, l’Allemagne est le pays où se feront les meilleures législations et où elles seront surtout le mieux appliquées. C’est cette notion, parfaitement présente à l'esprit de ceux qui ont un intérêt — pour quelquesuns colossal — à maintenir la situation actuelle, qui les a poussés à susciter la communication de Koch et à provoquer la discorde dans le camp des bactériologistes. Tant que cette discorde existera, les empoisonneurs auront la paix. En 1873, Raynal, directeur de l’Ecole d’Alfort (et l'on ne peut s’empêcher de faire observer combien l’Ecole d’Alfort avec Raynal, Colin, Nocard, est peu disposée à s’émouvoir du péril tuberculeux et à le combattre), Raynal. proclamait bien haut qu’il n’y avait aucun danger à consommer la viande la plus tuberculeuse; tandis que Bailliet (de Bordeaux) annonçait qu'il ferait impitoyablement saisir toute viande tuberculeuse. Cet état anarchique, parmi les hommes de
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passe aux étuves la viande clés carcasses dépouillée de ses parties tuberculeuses L Cette viande, ainsi traitée, constitue un aliment bon marché pour la classe pauvre et qui ne paraît pas malsain. Les travaux récents de Galtier 2, de Fiorentini et Garino 3 montrent bien que la viande tuberculeuse, dans ces conditions, n’est pas dangereuse, parce qu’elle renferme infiniment peu de toxines.
Pour le lait, en va-t-il de même ; et j’admire vraiment qu’après tant de travaux sur l’élimination des autres toxines par le lait, après tant de recherches sur les différents aspects des questions ressortissant de la tuberculose en général et de la tuberculose bovine en particulier, personne ne se soit préoccupé de vérifier cette affirmation, d’importance colossale, émise par de Michèle, en
science, encore exagéré par la communication de Koch, persiste, à l’heure actuelle, et constitue la raison principale pour laquelle toute lutte sérieuse contre la tuberculose bovine est impossible.
Le Dr Robinson (de Constantinople) a rapporté ( Premier Congrès de la tuberculose, 188S, p. 168), une très intéressante observation. La tribu demi-sauvage des Avchares, vivant dans le Taurus, au grand air, présente, malgré son mode d'existence très favorable, de très nombreux cas de tuberculose. Le bétail des Avchares est très fréquemment tuberculeux; ils en consomment le lait cru. Et la viande, que souvent ils dévorent crue ou très mal cuite, provient des animaux malades; les bêtes saines étant vendues aux villes voisines.
1 Ce sont deux ouvriers employés à cette besogne, qui ont contracté le lupus de la main et dont le cas a été présenté, en décembre dernier, à la Société do Médecine de Berlin, par Lassar, dont la communication, nous ne savons vraiment pourquoi, n’a pas encore été publiée in extenso dans les journaux de médecine allemands.
* Galtier, C. R. de la Soc. de Biol.., 3 février 1900.
3 Fiorentini et Garino, Il moderno zooiatvico, octobre 1900.
1894, que la toxine tuberculeuse est éliminée par le lait des femelles, empoisonne chroniquement et insidieusement les petits et les fait périr dans le marasme.
Comment se fait-il notamment que, dans l’ouvrage paru il y a seulement quelques mois1 d’un auteur de la valeur de M. Roger, au chapitre « Passage des substances actives dans les sécrétions et notamment dans le lait » (p. 1203 et 1204 du tome II), nous ne trouvions aucune trace ni indication des travaux que nous analysons ici et qui, tous, devraient y figurer; alors que ce chapitre renferme des indications très suffisantes, sur les conditions d’élimination des toxines par les diverses sécrétions en général et par la sécrétion lactée en particulier. Il est curieux de faire observer que M. Roger est, lui-même, l'auteur d’excellents travaux sur l’élimination des divers poisons par les glandes mammaires. On trouvera, dans le travail de Sonnenberger 2, de bonnes indications sur les conditions d’élimination des poisons par les glandes mammaires et le lait, mais cet auteur ne vise pas d’une façon particulière l’élimination des toxines. Il ne s’est aucunement préoccupé de l’élimination de la toxine tuberculeuse. Frôiiner3 avait déjà montré, par une série d’expériences, que les glandes du lait ont la signification d’un organe d’excrétion pour
1 Roger. Les maladies infectieuses, t. TT, 1902.
2 Sonnenberger. Beitràge zur Ætiologie nnd Path-ogenese der Yerdauungstôrungen im frühen Kindesalter. Ucbcr Inloxicationen durch Milch. Münch. med. Woch-, 1897, p. 335.
3 Frôiiner. Ueber die Bedeutung der Milkmittel. Monalsh. f. prakt. Tliierheilk., t. II, 1897.
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les poisons. Sciineidemüiil 1 a pu dire « que les vaches laitières sont plus résistantes contre les poisons que les autres animaux, parce que, en raison de l’exaltation de la fonction galactogène, le poison est excrété plus rapidement et plus abondamment chez elles que chez les autres animaux )>. On voit donc que les vaches, si fréquemment tuberculeuses, présentent toute garantie, pour que l’on soit certain de la présence très fréquente du poison tuberculeux, la tuberculine, dans leur lait, lors même que n’y figureraient pas les bacilles.
Michelazzi, avec Fiorentini et Garino1 2, est en effet d’accord pour admettre que l’élimination, très rapide chez les bovidés, des toxines tuberculeuses, par toutes les voies excrétrices, contribue justement à expliquer l’absence de propriétés toxiques dans la chair tuberculeuse qui, d’ailleurs, nous le savons, ne constitue pas un milieu de culture favorable pour le développement du bacille tuberculeux. Mais, on le comprend, le fait, s’il est réel, ce qui ne paraît guère douteux, augmente encore la vraisemblance de la présence de la toxine tuberculeuse dans le lait.
Quoi qu’il en soit, de ses expériences d’infection rapide, par voie intra-veineuse, sur de nombreuses femelles d’animaux, faites après le part, et de l’observation des phénomènes qui se produisaient chez les animaux allaités, Michelazzi a pu tirer les conclusions suivantes.
1 ScHNEiDEMiiKL. Lehrbuch de r vergl. Pathologie der Menschen and der Hausthiere, t. II, 1896.
2 Et les autres auteurs cités.
« Le sérum du lait d’un animal bovin tuberculeux est plus toxique que son sang. Ce fait doit être rapporté à l’élimination rapide de la toxine tuberculeuse qui se produit, chez le bœuf, par les sécrétions. A mesure que, dans une vache, progresse la tuberculose, augmente la toxicité du sérum, du sang et du lait
cc La toxine tuberculeuse passe, en proportion différente, suivant la gravité du processus, dans le lait d’un animal tuberculeux, maintenant inaltérables ses propriétés toxiques.
« Le lait d’une mère tuberculeuse se montre toxique pour les petits qui s’alimentent pendant longtemps de ce lait.
« La stérilisation à 100° C. (l’auteur aurait pu dire également à 110° C., température maxima que peut supporter le lait, à l’autoclave, et qui, pas plus que la précédente, nous le savons de façon certaine, ne détruit la tuberculine), du lait des animaux tuberculeux, n’a pas, dans la pratique domestique, une valeur absolue; car si cette température fait disparaître le péril de l'infection tuberculeuse, elle ne détruit pas la substance toxique contenue dans le lait et qui résiste à cette température.
« Le lait des animaux tuberculeux et surtout des vaches tuberculeuses, malgré qu’il ait été stérilisé, détermine, par sonusage prolongé comme aliment, une intoxication lente et chronique de l’organisme. D’où nécessité de proscrire l’usage prolongé, comme aliment, d’un lait de vache tuberculeuse, quoique stérilisé. »
Dans l’intervalle qui sépara la publication de la note
préliminaire de Michelazzi, de la publication du mémoire où ses expériences, comprenant celles qui portent sur le lait de vache, sont reproduites in extenso , Jemma, de Gênes, avait publié, sur une question connexe, un mémoire1 qui mérite d’être signalé et qui, jusqu’ici, a été victime de la même conspiration de silence que les travaux de Miciiele et de Michelazzi. Jemma a administré à de jeunes lapins du lait stérilisé, dans lequel il avait répandu des bacilles tuberculeux ayant supporté une température de 100°, pendant vingt-cinq minutes. Les animaux perdirent du poids et moururent cachectiques, tandis que les animaux témoins, nourris avec du lait stérilisé, continuaient à se bien porter. Fait extrêmement grave et qui s’applique e'videmment à tous les animaux ayant reçu du lait tuberculeux, quels qu’ils soient; fait dont il est inutile, je pense, d’affirmer l’extrême importance, la suspension, au* bout d’une vingtaine de jours, de cette alimentation, ne put guérir les jeunes animaux, qui moururent, après quelque temps, dans la cachexie et le marasme. Ainsi donc, la tare produite sur les enfants, par l’ingestion de produits tuberculeux stérilisés, lors même qu’ils n’en meurent pas, est, suivant toute vraisemblance, ineffaçable.
Je ne fais pas à mes lecteurs l’injure de penser qu’il se trouvera parmi eux quelqu’un d’esprit assez
1 R. Jemma. Contributo alla conoscenza clcll’azione tossiea del laite di animali Lubercolosi. Alti del Congresso italiano conlco la Tuberculosi, Napoli 1900, publié eu 1901, p. 194; traduit en français dans la lievue mensuelle des maladies de l' enfance, p. 041. 1900.
ms
systématique et assez borné, pour nier la colossale importance pratique du travail de Michelazzi, venant confirmer celui de Michelle ; et aussi, quoique à un moindre degré, de celui de Jemma1. 11 s’agit d’un empoisonnement de l’enfant, d’autant plus dangereux, qu’il est plus lent et plus insidieux. Ce mode d’évolution, qui appartient également à l’infection par le bacille, a été la grande cause de la résistance, que les savants d’abord, les laïcs ensuite, ont déployée et déploient encore, à comprendre le mécanisme de l’infection2. A cette cause, empêchant de se rendre compte de la gravité du mal, se joignent beaucoup d’autres causes secondaires, reposant sur la cupidité, l’ignorance, les intérêts, et en particulier les attitudes prises
1 Cependant, dans cet ordre d’idées, tout est possible. J’ai déjà exprimé ma surprise de voir M. Roger ignorer ces travaux. Quant à M. H. de Rothschild, il s’exprime ainsi, dans un ouvrage de vulgarisation, qui, à beaucoup d’égards, peut être considéré comme un moyen de réclame en faveur de sa marchandise, le lait stérilisé ( Pasteurisation et stérilisation du lait, 1901) : « Que si le liquide contenait, avant la stérilisation, une ou plusieurs toxines élaborées par les micro-organismes, celles-ci ont été détruites par le chauffage auquel le liquide a été soumis (p. 82) ». On peut se rendre compte par là du parti pris de cet auteur ; il ne peut ignorer, en effet, que la tuberculine n’est pas destructible par la température à laquelle peut être porté le lait stérilisé. D’autre part, quelques lignes plus haut, il accuse de « grossière ignorance en bactériologie », les auteurs signalant le danger causé par les cadavres de microbes restés dans le lait. Mais les sévères objurgations de Rothschild, à l’égard de ceux dont les travaux et conclusions pourraient porter tort à son produit, sont, malgré leur sévérité, trop imprécises, pour que je puisse dire qu’il vise les travaux de Jemma, ou même qu'il les connaît.
2 Le 20 mars 1902, M. Denis a pu proclamer, à la Chambre des députés, que la tuberculose bovine n'était pas contagieuse, même de bœuf à bœuf, sans qu’aucune contestation se soit élevée.
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par les savants. On est frappé de cette immense conspiration de silence, qui entoure, comme d’un voile étouffant, les communications où de Miciiele et Micuelazzi montrent un péril immense et urgent ; comme Ton est frappé du silence, de la mauvaise foi et de la mauvaise volonté des savants, qui étouffaient autrefois les démonstrations de Villemin. Et on se demande si ce ne sont pas encore, cette fois-ci, les mêmes mécanismes
qui entrent en jeu; avec, comme dans le cas de Koch, quelques autres en plus.
A l’exception de Marfan, personne n’en a parlé. Le Congrès de Londres, chose prodigieuse, est resté absolument muet. Pas plus M. Nocard qu’aucun des auteurs qui ont traité la question de la tuberculose bovine, et, plus spécialement, la question du lait — soit ignorance, soit mauvaise volonté — n’ont cru devoir y faire la moindre allusion. Tous les articles postérieurs au Congrès, sur le lait, publiés en diverses langues, n’en savent rien. Comment voulez-vous que Nocard, par exemple, après avoir, depuis des années, accepté résolument de prendre une attitude contre àrloing; après avoir constamment insisté pour démontrer la faiblesse du péril bovin tuberculeux ; après avoir pu féliciter Ivoch, au Congrès de Londres, de son attitude à ce sujet; après avoir écrit cent fois, après avoir répété mille fois, dans l’oreille de tous les reporters, sur un ton inspiré : « Mères, ne donnez pas de lait à vos enfants avant de l’avoir fait bouillir » ; après avoir calmé, par tous les soporifiques, les inquiétudes que pouvait faire naître la tuberculose bovine ; après
avoir fourni au gouvernement tous les arguments pour laisser tranquillement se développer le fléau et s’empoisonner en paix bêtes et gens1; comment voulez-vous, dis-je, que ce savant prenne brusquement et résolument l’attitude et professe l’opinion contraire. Trop souvent, dans les cas de ce genre, les savants affectent d’ignorer les travaux qui les gênent ; c’est ce qui semble bien être arrivé.
L’institut Pasteur, lui aussi, a fait le silence sur les travaux de Miciielazzi et de Jemma.
Je tiens d’une haute personnalité médicale, en la parole de qui j’ai tout lieu d’avoir pleine confiance, que l’institut Pasteur ne les déclare pas orthodoxes. Ainsi, ces travaux, faits dans un des laboratoires d’Europe, celui de Maffucci, où l’on a le mieux étudié jusqu’ici les questions se rattachant aux toxines, sous la direction de l’un des savants les plus consciencieux et les plus exercés en ces matières, n’ont plus aucune valeur, parce qu*ils mettent en fâcheuse posture un ami de la maison, qui a toujours nié la gravité et l’étendue du péril bovin. Si les travaux de Miciielazzi ne valent rien et ne doivent pas compter, comme on le murmure, sans vouloir le dire tout haut ou l’écrire, à l’institut Pasteur, qu’on ose donc le proclamer haute-
1 On voit combien injustes sorwt les attaques de M. Denis contre M. Nocard, à qui, s’il avait été un peu mieux au courant des questions, le député des Landes aurait dû, bien au contraire, tresser des couronnes. Mais n’est-ce pas une honte que Ton n’ait pas déjà fait, en France, ce que le Danemark a pu faire, grâce à l’initiative de Bang ; et, de cette abstention, M. Nocard est largement responsable.
ment et que l’on dise pourquoi. Je ne prétends pas nier la haute valeur de Pasteur et de beaucoup de travaux sortis de sa maison. Mais le parti pris, en tant de questions, des continuateurs de l’homme qui, de ces expériences, tira autrefois, comme l’on sait, pour défendre son dualisme, c’est-à-dire son fétichisme — qui lui fut vraiment trop avantageux — , des conclusions aussi tendancieuses que malsaines et déplacées, contre le postulatum nécessaire de la génération spontanée; le parti-pris de ceux qui peuvent continuer à traiter la rage par une médication si manifestement vaine, et qui assurent ainsi la mort certaine de tant de malheureux, au lieu de réclamer les mesures de police, seules efficaces; le parti pris de ceux qui ont imaginé, glorifié ce roman puéril de la phagocytose, qui ne peut justement se vérifier dans ces cas d’hystolyse des insectes, où il devrait se manifester à un si haut degré; le parti pris de ceux qui ont lâché sur nous cette armée folle ou malsaine de tant de sérums, de Marmorek et autres, au nom plus ou moins retentissant et à l’action malfaisante, qu’ils sont même allés chercher parmi les dédaignés et les laissés pour compte des autres pays, comme si leur imagination était impuissante à les créer en nombre suffisant ; ce parti pris, dis-je, ne saurait être mis ici en doute, pas plus qu’en tant d’autres occasions. Et quelle occasion meilleure, pour ce parti pris, de s’exercer, lorsqu’un de leurs amis, qui les défendit autrefois contre les sarcasmes, d’ailleurs si justifiés de Koch, à propos des propriétés miraculeuses qu’ils prêtent à leurs sérums, se trouve en jeu.
Il faudrait dire maintenant et répéter à satiété aux gens : « la moitié ou même les deux tiers des vaches qui produisentvotre lait sont tuberculeuses, sécrètent un poison, contre lequel la chaleur est parfaitement impuissante )). Laissant de côté un instant la question du bacille vivant, il faudrait dire aux mères: «vous donnez à peu près sûrement, dans les laits mélangés qui, presque seuls, peuvent être à votre disposition, et même lorsqu’ils sont purs, un poison dilué — de ce fait plus dangereux, c’est-à-dire plus insidieux, justement parce qu’il est dilué et qu’il n’agit pas brusquement — , et qui, même si vos enfants ne meurent pas, leur imprimera une tare indélébile, dégradera et altérera fatalement l’espèce ». Sans même nous préoccuper de la proportion dans laquelle ce lait peut contribuer à déterminer cette immense mortalité qui fauche les jeunes enfants et qui va, en Russie par exemple, à 75 p. 100, n’y a-t-il pas déjà, en ces faits, des sujets de réflexions assez graves. Il faudrait dire, il faudrait proclamer, que si un enfant est nourri pendant des mois avec le lait bouilli, ou même stérilisé, d’une vache hautement tuberculeuse, ou bien il mourra empoisonné ; ou bien, du moins, rien n’effacera jamais les tristes déchéances qui se fixeront en sa chair, en ses os, en son cerveau, comme un témoin honteux de l’ignomineuse insuffisance de nos civilisations, équivalentes à cet égard aux pires barbaries, de notre ignorance passée, et de notre hypocrisie présente. Pourquoi donc ceux qui jouissent en ce pays de quelque autorité en ces matières, ne proclament-ils pas hautement ces faits acquis, comme l’on
doit proclamer toutes les vérités, cle quelque nature qu’elles soient, au lieu de les taire ou de les dissimuler ?
On avait cru autrefois répondre à toutes les réflexions, fermer la bouche à toutes les réclamations, avec le fameux dogme de la stérilisation du lait, qui avait pris, il y a quelques années, la forme d’une de ces découvertes grandioses, associées à la gloire d’un homme ou d’un groupe d’hommes, qu’aucune démonstration ne fera probablement jamais revenir à des sentiments plus modérés ou plus sensés. Cette idée, qui n’a rien en soi de très génial et qui ne lui appartient d’ailleurs pas, fut lancée par M. Budin, avec un grand enthousiasme et associée par lui, dans sa clientèle, à une sorte de notion de révélation ou d’inspiration presque surhumaine, qui la rend, pour lui ou pour les prophètes de cette religion du lait stérilisé — au premier rang desquels nous trouvons M. Variot, et M. H. de Rothschild qui l'exploite commercialement1, et
1 Je désire que l’on ne voie pas en cette phrase une critique, si légère qu’on la puisse concevoir, à l’adresse du Dr Henri de Rothschild. Je reprocherai seulement à cet auteur d’avoir fait preuve, en ses travaux, d’un parti pris vraiment trop systématique, à la suite de M. Budin, dans K question du lait stérilisé. Le Dr Henri de Rothschild (et je crois devoir le dire, parce que cela est la vérité et que je n’ai jamais eu avec lui aucune espèce de relation d’aucune sorte), fait un très noble et très généreux emploi de son immense fortune, pour la science et pour l’humanité- Ses dépenses considérables pour la Bibliographia meclica . la Bibliographia lactaria et d’autres œuvres philanthropiques et scientifiques, lui font vraiment honneur. Et cette observation me paraît d’autant plus utile que, contrairement à ce qui se passe en Amérique, les riches français, pour la plupart animés de l’esprit le plus réactionnaire, ne font presque jamais aucune libéralité à l’égard de la
naturellement aussi M. Noeard — , absqlument tabou, sacrée et intangible.
Les instigateurs sans mesure du lait stérilisé ont eu recours à tous les moyens de vaticination ou d’exaltation des idées, que fournitn otre société moderne, et aux mille procédés de la réclame, la plus brutale comme la plus ingénieuse. Que l’on lise à ce sujet la page, délicieuse de fine ironie1, renfermant l’expression des sentiments sur cette question de M. Pinard, qui fut, semblet-il cependant, le premier introducteur en France du lait stérilisé, en 1888; mais qui l’employa au moins avec modération et ne ferma pas résolument l’oreille, de parti pris, à toutes les objections et à toutes les critiques. « Le lait stérilisé, dit M. Pinard, fut présenté par quelques-uns, non seulement comme un succédané du lait de femme, mais comme lui étant supérieur. Et l’on vit des accoucheurs supprimer les nourrices de leurser-
science, qu’en général ils méprisent et redoutent, pour ainsi dire d’instinct. Ils ne sont en général philanthropes que dans la mesure où leurs libéralités peuvent maintenir le dur esclavage des classes, au lieu de contribuer à l'abolir. La situation, la culture et les goûts du Dr de Rothschild font de lui un homme vraiment précieux dans la question du lait ; et, à tous égards, il serait le mieux outillé pour contribuer à la résoudre. Mais, quelle que soit la solution qu’il préconisera, il est évident qu'il devra, en raison de l’immensité des intérêts engagés, lui donner une forme commerciale. Et je me féliciterais de le voir à la tête, aussi bien des exploitations rationnelles, que des études scientifiques, dont le lait peut être l’objet. C’est pour cela que j’ai exprimé le désir de lui voir abandonner son parti pris, si manifeste, dans la question du lait stérilisé.
1 Pinard. Comptes rendus de la Société d’Obstétrique, de gynécologie et de pédiatrie. Séance du 14 janvier 1902. A propos de la discussion sur le lait stérilisé, soulevée par Vahnier, le 11 novembre
LE PROFESSEUR KOCü
vice, en disant que l’usage du lait stérilisé les rendait inutiles. » Les mères, peu disposées par leur éducation à allaiter leurs enfants, trouvèrent dans le lait stérilisé un excellent prétexte à se soustraire à une obligation qui, en thèse générale, du moins dans l’état actuel de la société, doit être considérée comme absolument stricte ; et M. J. Bertillon put proposer, dit encore Pinard, l’institution d’établissements philanthropiques où « les enfants seront tous nourris au lait stérilisé, la nourriture au sein devant être forcément bannie d’un établissement qui vise au bon marché ». « Cette action déraisonnable, ajoute enfin M. Pinard, devait aboutir à une réaction. »
Beaucoup de pédiatres, en effet, proclament, à l’heure actuelle, la faillite du lait stérilisé ou du lait bouilli, auquel ils sont disposés, après l’avoir porté aux nues, à attribuer maintenant toutes sortes de méfaits. Userait enfantin de considérer, comme l’ont fait les uns et les autres, la question comme très simple, et il n’en est peut-être pas, à la vérité, de plus complexe. Mais, demandons-nous avec pitié, quel pourrait être l’état de perplexité d’un malheureux père de famille, ayant de petits enfants à élever et qui essaierait, au milieu des folles exagérations d’une part, des contradictions de l’autre, que l’on observe dans les opinions des chimistes, des accoucheurs et des médecins d’enfants, de se demander quelle sorte de lait il doit administrer à ses enfants.
L’ébullition et la stérilisation du lait ont, cela est incontestable, l’avantage de détruire d’innombrables germes
qui, en nombre infini et avec une rapidité prodigieuse, se développent dans le lait, malgré les plus grandes précautions que l’on puisse prendre, et déterminent, chez l’enfant, surtout pendant la saison chaude, des gastro-entérites très fréquemment mortelles : cette affection que nous appelons le choléra nostras.
Voici quelques chiffres, absolument sûrs, empruntés aux livres classiques et déjà cités de Duclaux et de Freüdenreich, sur le lait et la laiterie, nous montrant que, malgré toutes les précautions, le lait est un liquide toujours fortement chargé en bactéries. Après une traite que l’on peut qualifier d’ordinaire ou normale, c’est-àdire effectuée proprement, en des vases soigneusement lavés, le lait contient cependant déjà, quelques instants après la traite, 10 000 à 20 000 bactéries par centimètre cube. Ce chiffre peut être extrêmement abaissé, lorsqu’on use de soins exceptionnels, c’est-à-dire lorsqu’on emploie le procédé Guillebeau (traite après graissage de la mamelle et des mains du trayeur, dans des vases rigoureusement stérilisés, et en prenant toutes sortes de minutieuses précautions pour éviter la contamination par l’air) ; mais, dans les conditions les plus favorables que l’on puisse réaliser, le lait renferme encore 200 bactéries par centimètre cube. Et cependant, si l’on prend la précaution de rejeter les premiers jets du lait1, le liquide qui sort de la mamelle peut être considéré comme stérile. On trouvera dans les ouvrages récents
* D’après Scuulz, cité par Freudenmücii, le lait du début de la traite, c’est-à-dire le lait' renfermé dans les trayons, renferme 8U 000 bactéries par centimètre cube.
sur la laiterie, des chiffres qui semblent, au premier abord, prodigieux, nous montrant combien nombreuses sont les causes de contamination au moment de la traite et quel énorme chiffre de bacilles, parmi lesquels presque constamment le microbe de la tuberculose, s’abattent dans le lait, lors même que l’on prend la précaution d’immobiliser la queue des vaches, dans les étables les plus propres et les mieux tenues. Lorsque l’étable renferme des vaches tuberculeuses, ces animaux souillent à un très haut degré l’atmosphère, par les liqu ides du jetage, desséchés et pulvérisés; c’est là une autre cause de la contamination du lait, beaucoup plus grave, plus commune et plus importante qu’on ne semble le penser d’ordinaire, et à laquelle nous n’avions pas encore fait peut-être la part qu’elle mérite. Pour donner une idée de la quantité d’impuretés qui se trouvent dans le lait, disons que Sciiulz (cité par Freudenreicii) a constaté, dans un lait de bonne qualité la présence de 10 à 15 milligrammes d’excréments par litre. Ces excréments, eux-mêmes, renferment, chez les bêtes arrivées à un certain degré, le bacille de la tuberculose et le cèdent à l’air, en se desséchant.
On peut s’imaginer facilement que, dans un milieu nutritif par excellence, tel que le lait, pour peu surtout que la température soit favorable, c’est-à-dire moyenne, et surtout lorsqu’elle est élevée, la capacité de multiplication des bactéries devienne colossale. Nous empruntons aux auteurs classiques cités, les chiffres suivants, pris eux-mêmes à Miquel et à d’autres expérimentateurs de premier ordre, qui font rêver, par leur prodigieuse
immensité, mais qui n’en sont pas moins rigoureusement certains.
Les chiffres suivants peuvent donner une idée de la facilité avec laquelle le lait est contaminé par les bacilles voltigeant en l’air. Sur une surface de 1 mètre carré, on recueille, après cinq minutes d’exposition :
A l’air libre, 7 500 germes
Dans une étable propre 29 000 —
— — — malpropre 09 000 —
Il est donc absolument nécessaire, lorsque l’on veut éviter une des causes les plus efficaces de contamination du lait, d’opérer la traite, non pas dans l’étable, si bien tenue qu’elle puisse être, mais à l’air libre.
Un lait renfermant initialement 6 660 germes par centimètre cube, passé à travers six vases soigneusement nettoyés, renfermait à la fin, successivement, 23 000, 35 000 et 162 000 germes par centimètre cube.
Un échantillon contenant 9 000 bactéries par centimètre cube, après la traite, fut placé à une température de 15° G.
1 heure après il contenait.
31 750 par cm3 36 250 40 000 —
Des échantillons d’un autre lait, dont la richesse,
LE PROFESSEUR KOCIT
après la traite, était de 23 000 germes par centimètre cube, furent tenus à 25° et à 33°.
2 heures après.
expérience manquée 8G0 000 2 150 000 80G 000 000
Ces chiffres colossaux se rapportent toujours, bien entendu, à 1 centimètre cube de lait.
Quant au bacille tuberculeux, considéré isolément, une température de 85°, maintenue pendant un quart d'heure à 20 minutes, doit être considérée comme suffisante, d’après Bang et l’universalité des auteurs1, pour en amener la destruction; et surtout si l’on refroidit brusquement le lait ainsi chauffé, dans de la glace, il semble bien que le goût ne soit pas altéré, comme pour le lait bouilli, et surtout pour le lait stérilisé, au point de rendre ce lait désagréable.
On a opposé à ces diverses pratiques, les objections suivantes, qui ont varié d’énergie suivant les auteurs et aussi suivant les températures dont il s’agissait. Les éléments nutritifs du lait peuvent être décomposés, au point d’être rendus plus difficiles à digérer, complètement indigestes, ou même nuisibles. Les zvmases ou
1 Sladen, dans un travail très intéressant, que l’on pourra lire avec fruit, publié dans The Lancet. \ 0 août 1901 (Pasteurisation of infected Mille), a résumé, en un tableau instructif, les résultats obtenus par divers auteurs, sur l'influence qu’exercent les températures de 50-90° C., sur la vitalité des bacilles de la tuberculose, dont on mesurait ensuite la capacité d’infection, par voie d’inoculation, ou par voio alimentaire, sur le cobaye, le chat ou le porc.
enzymes, c’est-à-dire les ferments solubles, indiqués pour la première fois par Béchamp et confirmés par Moro, élève d’EscHERiCH1, contenus dans le lait, surtout vivant, dont une des fonctions, parmi leur rôle complexe, encore peu connu, semble être d’aider à la digestion du lait et dont l’utilité, plus que vraisemblable peut-on dire, a été affirmée avec le plus d’énergie, en notre pays, par Marfan2, sont déjà détruits par réchauffement à des températures relativement basses, c’est-àdire à 70°. Il est certain que le lait de femme renferme un ferment saccharifiant, qui n’existe pas dans le lait des animaux. Le lait de vache cru se colore en bleu par la teinture de gaïac, et cette propriété n’existant plus dans le lait bouilli, on en a conclu que ce lait renferme une substance oxydante du type des zymases, destructible par la chaleur. Mais Marfan a montré que, lorsque la teinture de gaïac est fraîche, son bleuissement, c’està-dire son oxydation dans le lait cru de vache, ne se produit qu’en présence du peroxyde d’hydrogène. Nous n’aurions donc pas là un véritable corps oxydant direct, mais un de ces corps du type des anaéroxydases de Bourquelot, n’agissant qu’en présence de l’eau oxygénée. Ces corps, comme les ferments, sont décomposés à 70°, ne traversent pas le filtre de porcelaine et ne dialysent pas. Il existe aussi, dans le lait de vache, un
' Eschtrich lui-même a beaucoup insisté sur cette [question et il a affirmé la présence dans le lait de femme des zymases et des trophozymases. ( Congrès internat. <le Médecine, de 1900.)
4 Marfan. Allaitement naturel et allaitement artificiel, hypothèses sur le rôle des zymases du lait. Presse médicale, 9 janvier
ferment saponifiant, une lipase, quoique peut-être moins active que dans le lait de femme1. Je ne parlerai que pour mémoire de la destruction, en même temps que des bacilles pathogènes ou nuisibles, de ces bacilles saprophytes, qui, pour plusieurs auteurs, joueraient un rôle utile dans la digestion. Cette question est, à l’heure actuelle, trop obscure, trop complexe et trop incertaine, pour que je l’aborde
Etant donné l’attitude profondément systématique qu’a prise M. Nocard, dans la question de la tuberculose bovine, attitude consistant à montrer que les craintes à son sujet sont exagérées, et qu’il est très facile de remédier à tous ses inconvénients, on peut s’expliquer facilement qu’il ait pris rang parmi les glorificateurs et les apologistes sans réserve des laits bouillis et stérilisés, grâce auxquels des âmes peut-être bien intentionnées, mais assurément par trop candides, croient avoir résolu toutes les difficultés du problème de la tuberculose bovine. Le tour d’esprit de MM. Budin et Nocard nous est, à la vérité, représenté d’une façon comique, par cette spirituelle caricature qui s’étalait à la devanture de nos kiosques,
1 Nobécourt et Merklen ont en outre observé, dans le lait de femme, un ferment hydratant qui décompose le salol en acide phénique et acide salicylique, et qui existe aussi dans celui de chienne ou d'ànesse. mais non dans celui de vache ou de chèvre. Ün peut consulter avec fruit, sur ces questions, le mémoire de Spolverini, « Sur les ferments solubles du lait et aussi sur les moyens propres à provoquer dans le lait de certains mammifères la présence des ferments qui normalement y font défaut ». (. Arch . de Méd. des enfants, t. IV, p. 705-717, Paris, 1901.)
il y a seulement quelques mois. On y voyait une puissante nourrice, trempant son sein dans l’eau bouillante d’une casserole placée devant elle, et se plaignant amèrement des fantaisies de ses jeunes maîtres exigeants, ne voulant plus téter un sein qui ne fût, au préalable, stérilisé.
N’est-ce pas là une fine critique de cette mode, lancée il y a quelques années, par des médecins pourtant distingués, et qui faisait considérer le lait de vache stérilisé comme supérieur à celui des meilleures nourrices ? J’en tiens pour [seule preuve (car on pourrait croire que j’exagère, en même temps que j’invente, tant cette proposition paraît à bon droit surprenante) les récentes paroles de M. Pinard. A priori, et je fais appel ici à tous ceux dont l’esprit n’est pas irrémédiablement obscurci par l’hypnotisation résultant de Y Autoritâtglaube, le souci d’une savante orientation vis-à-vis de leurs intérêts, ou l’impulsion panurgique à suivre les courants, même les plus fous et les plus injustifiés : est-il vraisemblable qu’un lait dont les substances nutritives sont déjà modifiées et tous les ferments sont détruits à 70°, puisse être porté, impunément pour les petits enfants qui le consommeront, à des températures beaucoup plus élevées encore, déterminant, non seulement P altération, le changement d’état des matières albuminoïdes, mais même, à partir de 85° G., un dégagement d’hydrogène sulfuré, preuve manifeste d’une véritable décomposition des matières albuminoïdes ? Ce fait, mis hors de doute par plusieurs chimistes attentifs et soigneux, vient encore d’être affirmé, ces jours derniers.
par RETTGER^Cet auteur nous dit expressément: « que le lait chauffé au-dessus de 85° dégage un sulfure volatil, provenant de la décomposition des matières protéiques, favorisée par les alcalis et les phosphates alcalins, retardée par les acides et les phosphates acides. Il y a quelque évidence, ajoute cet auteur, que le scorbut, chez les enfants, résulte de l’usage dulait stérilisé par l’ébullition ».
Est-il vraisemblable, je le répète, que l’organisme enfantin soit mieux adapté à consommer un liquide si profondément modifié et adultéré, que le lait fourni à 37° par les mères, à leurs petits, sous les ordres, d’ordinaire assez bien entendus, de la nature. Pour un peu plus, on aurait, il y a quelques années, proposé, comme dans la caricature, de stériliser le lait maternel avant de le faire consommer à l’enfant; et le vent d’exagération et de folie qui a soufflé sur les médecins d’enfants a été si intense, que je ne suis même pas certain que la proposition n’ait pas été faite.
Tous ceux que n’aveugle pas l’esprit de système. Pinard, Marfan, etc., etc., ont reconnu que le lait stérilisé ou bouilli, vis-à-vis du lait maternel, était un pisaller ; qu’il présentait, en réalité, l’avantage de fournir un aliment relativement dépouillé de bacilles, mais indigeste, peu nourrissant, déterminant facilement le catarrhe intestinal, la maladie de Barlow (scorbut infantile) et le petit rachitisme, ou rachitisme des enfants
1 L.-F. Rettger. Liberation ot volatile sulpliicle from Mille on heating. The American Journal of physiology, t. VI, n° G, février 1902. "
riches. Je me garderai bien d’escamoter les arguments défavorables à ma thèse ou d’en diminuer la valeur. Ainsi Bang, dans l’ensemble de mesures excellentes qu’il a prises en Danemark, et qui ont si rapidement amené une diminution de la tuberculose bovine en ce pays, a pu être conduit, très logiquement, à faire nourrir avec le lait bouilli de leur mère, les veaux engendrés par des vaches qui n’étaient pas cliniquement tuberculeuses, c’est-à-dire suffisamment malades pour être abattues, mais qui réagissaient cependant à la tuberculine. Assurément, en faisant ainsi, il évitait la contamination des veaux par le bacille, mais il n’en fournissait pas moins aux veaux un lait renfermant un poison, la tuberculine, et présentant des conditions très éloignées de la normale. Ces conditions ne sont pas sans produire, chez les veaux, quelques inconvénients, cependant ils s’en tirent et viennent à bien; mais, chez les herbivores, la lactation n'a pas la même importance que chez les carnivores; au bout d’un temps relativement très court, elle est suppléée, puis remplacée par l’alimentation végétale. Les conditions mêmes de cette alimentation nous rendent très vraisemblable, une résistance des parois muqueuses du tractus digestif à la pénétration du microbe, plus grande qu’elle ne l’est chez les omnivores du type de l’homme, chez lesquels la lactation se prolonge beaucoup plus longtemps. Les faits expérimentaux ou cliniques, dans leur ensemble, paraissent concorder avec cette manière de voir, bien que l’on ait prétendu (Marfan), sans que la démonstration puisse être considérée comme faite, que les ruminants et rongeurs étaient
plus sensibles que les carnivores à la tuberculose alimentaire. L’énorme susceptibilité du porc, animal omnivore, vis-à-vis des produits tuberculeux, n’est pas favorable au point de vue soutenu par M. Marfan, qui n’a d’ailleurs fait aucune expérience. Nous verrons dans notre second volume, en récapitulant l’ensemble des expériences faites jusqu’ici sur les divers animaux, si elles se prononcent dans un sens favorable à cette thèse.
Le bacille de la tuberculose n’a été décelé, àla vérité, dans le lait de femme, que par Roger et Garnier; de plus, la tuberculose de la mamelle est très rare chez la femme. Mais il faut tenir compte de ce qu’il n’est nullement nécessaire qu’existe, chez la vache, une tuberculose de la mamelle, constatable ou non cliniquement, pour trouver des bacilles dans le lait; de plus, la découverte des bacilles, lorsqu’ils sont rares, est souvent très difficile, même dans le lait centrifugé, et ne peut être mise en évidence que par l’inoculation intrapéritonéale de ce lait, aux lapins et aux cobayes expérimentés.
La conclusion est que toute femme tuberculeuse doit être écartée de l’allaitement, non seulement parce que son lait peut renfermer des bacilles, mais parce qu’il renferme sûrement la toxine vénéneuse. Supposons des conditions théoriques, qui peuvent se réaliser, telles <{ue l’isolement sur un navire ; uu bien d’autres, que les nécessités de la terrible existence des pauvres peuvent fournir; il vaudrait évidemment mieux, pour une mère très fortement tuberculeuse, donner son propre lait
bouilli, qu’inoculer à peu près sûrement le microbe tuberculeux à son enfant. Mais il faudrait bien penser que le lait, ainsi altéré par la coction, est devenu un liquide indigeste et peu nutritif; et que, bouilli ou stérilisé, il renferme encore la toxine tuberculeuse.
Est-ce donc un fait certain, comme je l'avance, que le lait cuit soit relativement indigeste et peu nutritif, par rapport au lait cru. Guidés par un sens commun, de forme même un peu élémentaire, les hommes, jusqu’à il y a dix ou douze ans, l’avaient toujours pensé. Etait-ce donc une de ces erreurs de ce sens commun, semblable à celle qui voulait que le soleil tournât autour de la terre? On put le croire, à la vérité. La chimie, qui, lorsqu’elle se met, dans le domaine encore si mal déterminé des matières protéiques et des ferments solubles, à la remorque des cliniciens d’esprit systématique, démontre *tout ce qu’on veut, démontra en effet, à l’époque du grand mouvement d’enthousiasme pour le lait stérilisé, que, non seulement l’ébullition, la stérilisation, ne nuisaient pas aux qualités nutritives et digestives du lait, mais les augmentaient, au contraire. C’est cette opinion qui était exagérée; et cette même chimie démontre aujourd’hui, avec plus de vraisemblance, exactement le contraire de ce qu’elle prétendait prouver, il y a six ou sept ans. Je vais exposer brièvement ces étonnantes recherches chimiques. Elles auraient pu et dû, par leurs résultats prodigieux, mettre un peu en éveil les esprits qui, par tempérament naturel, ont observé, d’une façon d’ailleurs assez judicieuse, à beaucoup d’égards, qu’il y a tout avantage à ne jamais
remonter un courant, et qu’il est toujours temps de se laisser déposer sur les berges. M. Nocard est de ce nombre, et si nous voulions mesurer l’intensité du courant scientifique ou pseudoscientifique, entraînant les hommes vers la croyance à l’efficacité du traitement pastorien de la rage, aux folles promesses de la sérothérapie, au roman de la phagocytose, à l’autorité résidant en la parole de Koch; ou bien encore, si nous voulions juger exactement, dans l’ordre administratif, la puissance du mouvement de réaction qui portait les gouvernants et leurs conseils à nier ou à atténuer l’étendue et la gravité du péril tuberculeux bovin, nous pourrions nous servir des écrits de M. Nocard, comme d’un instrument de mesure, comme d’une sorte de loch absolument fidèle. Ainsi que les marins, nouspourrions, grâce à cet excellent instrument, évaluer pour ainsi dire en milles, suivant les années, la puissance variable de ces courants, par l’intensité d’hyperbole que sait condenser M. Nocard en son style, suivant la circonstance. Ainsi, pour le lait, en 1895, à l’époque de la grande folie des stérilisateurs, M. Nocard nous dit que c’est un « préjugé absurde » de croire que le lait stérilisé soit moins nourrissant et plus indigeste que le lait cru. Absurde — qui, en tout cas constitue un terme profondément discourtois — signifie, je pense : contraire aux principes premiers, ou, pour parler plus philosophiquement, aux données élémentaires et primordiales, sur lesquelles est basée la logique. Que l’on admette l’idée métaphysique des principes innés, ou que l’on considère toute idée générale comme dérivée de l’expérience, je
ne puis, je l’avoue, arriver à comprendre comment il est absurde, c’est-à-dire contraire à ces premières données ou à ces premiers principes, de croire que, dans la nature, où les organismes sont, en général, surtout lorsqu’il s’agit de nourrissons, étroitement adaptés à leurs conditions d’existence, l’adultération grave des liquides nutritifs puisse être beaucoup plus avantageuse que leur consommation sous une forme naturelle. Gela, quoique, a priori, on en conviendra, peu vraisemblable, peut être vrai en soi, ou bien par suite de conditions secondaires que l’on devra examiner; et la question, ainsi posée, scientifiquement, sur ce terrain, mérite évidemment d’être examinée. Mais dire qu’il est absurde, c’est-à-dire contraire aux principes premiers et aux données élémentaires de la raison, de croire une chose qui a contre elle, à un point de vue général et rigoureusement scientifique, toutes les probabilités et toutes les vraisemblances, c’est, semble-t-il, jeter, inconsciemment ou non, un défi à cette même raison ou bien se moquer manifestement des gens.
Les géomètres de la seconde moitié du siècle dernier avec Abel — et l’un de mes vieux maîtres, l’illustre mathématicien Houël, fut le propagateur le plus autorisé de cette conception nouvelle et si profondément saine des choses, — démontrèrent que les vérités et les axiomes de la géométrie, elle-même, sont fondés sur des données d’expérience. Quelles sont les données, d’ordre général1, qui rendent absurbes les anciennes croyances ou con-
1 Mais, en réalité, fondées sur l’expérience comme les principes eux-mêmes de la géométrie.
clusions des hommes, au sujet du lait cru; toutes celles que je rencontre rendent, je me garderai bien de dire absurde, ce serait imiter les procédés de M. Nocard, mais invraisemblable, l’opinion contraire. Examinons donc les faits de détail ou particuliers, qui peuvent donner raison à M. Nocard et aux apologistes du lait stérilise et qui pourraient justifier cette accusation d’absurdité portée, bien à la légère, par M. Nocard.
On peut trouver un assez bon historique raccourci de la question, dans le travail de S. Monrad1, auquel j’emprunte en partie les éléments de cette exposition. Déjà Escuerich, en 1887, avait affirmé, que nous possédions, dans la stérilisation du lait, une méthode faisant disparaître les différences entre le lait de femme et le lait de vache. Budin, qui a habitué les parisiens à considérer le lait stérilisé comme « sa grande pensée » — bien quece lait aitété en réalité introduit par Pinard — , Budin, chef d’une école à allure prophétique, qui entraîna l’opinion et dans les rangs de laquelle, naturellement, Nocard se rangea, renchérit sur Escuerich et prophétisa (j’emploie ici ce terme dans son sens réel, qui n’est nullement de prédire l’avenir) : que le lait de vache stérilisé est aussi facilement digestible que le lait de femme et qu’il n’y a pas lieu d’étendre le lait de vache, comme on le fait d’ordinaire, en raison de l’excès de son contenu en matières protéiques ; en un
1 S. Monrad. Ueber Benutzung von roher Milch biei Atrophie und chronischen Magen-und Darmkatarrh bei Saiiglingen. Jahrb., f. kinderheilk., à janvier 1902. Résumé d’une communication laite au Congrès de médecine, en juillet 1900, à Kopenhaguc.
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mot, que la stérilisation augmentait la digestibilité et la valeur nutritive du lait de vache. Ces affirmations, qui, semble-t-il, a priori, peuvent paraître prodigieuses, affirmées avec un tel accent de certitude, entraînèrent, il faut bien le reconnaître, la quasi unanimité des hommes de métier.
Elles étaient fondées sur l’observation clinique, mais elles ne dédaignèrent pas, pour s’affirmer, de recourir à la démonstration clinique et expérimentale. Drouet, en 18921, Michel en 1 896 2, JEMMA3et Zweifel4, en 1900, démontrèrent, avec une parfaite unanimité, par la voie de l’expérimentation chimique, les assertions contenues, d’une façon typique, dans le mémoire de Michel, qui travaillait au laboratoire et sous les auspices de Budin. Ces assertions, lorsque je les lus pour la première fois, me parurent admirables; elles me parurent plus admirables encore lorsqueje les relus, après avoir pris connaissance des contradicteurs. Car elles sont une preuve de ce que peut obtenir un habile chimiste, dont l’esprit est prévenu, dans un domaine encore aussi inexploré que celui des albuminoïdes et des ferments solubles.
Voici donc les merveilleux résultats de Michel.
1 Drouet. De la valeur el des effels du lait bouilli et du lait cru dans l'allaitement artificiel , 1892.
2 Michel. Digestion artificielle du lait. L'Obstétrique , 15 janvier
3 Jemma. Ricerche sulla sterilizzazzione dellette col metodo Soxlilct. La Clin. med. ital., 1900, p. 341.
* Zweifel. Aetiologie Prophylaxie und Thérapie der Rachi/is. 1 900.
Par la pepsine seule, en milieu chlorhydrique, le lait cru se digère, il est vrai, un peu plus rapidement que le lait stérilisé.
Mais, par la pancréatine seule, en milieu neutre, la digestion du lait stérilisé est notablement plus rapide que celle du lait cru, etc., etc.
Et comme conclusions générales :
Les digestions complexes, qui seules nous intéressent, sont plus rapides avec le lait stérilisé qu’avec le lait cru.
« L’ensemble de ces résultats, continue Michel, montre que la stérilisation ne diminue pas, comme on l’a prétendu, la digestibilité des matières albuminoïdes du lait, elle l'augmente, au contraire ».
Si merveilleux que soit cet exposé inattendu, il ne justifierait pas encore, à mon avis, même s’il était vérifié, l’expression d’absurde, enployée par M. Nocard, pour qualifier l’opinion qui, momentanément, semblait, avoir le dessous.
On peut dire que tout est merveilleux dans l’histoire du lait stérilisé. Soxiilet, ce professeur de Munich, dont nous avons vu la silhouette sur toutes nos murailles, à côté de son appareil à stériliser, pense que sous l’action du labferment, le lait cuit ou stérilisé se transforme, dans l’estomac, en lait cru. Cette façon de concevoir les choses ne concorde pas précisément avec . celle de Michel. Est-il besoin d’affirmer que ce sont là des rêveries utiles pour la réclame, mais que rien ne démontre comme dit MoNTr, et avec lesquelles la critique et la science n’ont pas à compter.
Raudnitz 1 et Rodet 2 prétendirent même démontrer, en alimentant des chiens avec du lait cru ou du lait stérilisé, que ce dernier présentait d’incomparables avantages ; et que, par son usage, les animaux augmentaient beaucoup de poids. Weber a fait une expérience comparable, sur le veau, et prétend avoir constaté qu’il n’y a pas d’inconvénients pour lui à être alimenté, comme dans la méthode de Bang, avec du lait bouilli.
On attacha alors une très grosse importance (Gautrelet1 2 3, Marfan 4, etc., etc.) au processus, d’apparence plutôt physique, suivant lequel se coagule la caséine, par l’action du labferment. Lorsque le labferment est mis en présence de lait de vache cru, la caséine se coagule en gros flocons ; en présence du lait stérilisé, le labferment détermine la formation de fins flocons, ou simplement un précipité granuleux, semblable à celui auquel donne lieu le lait de femmes, dans les mêmes conditions. Il est vrai, et ceci montre à quel point tous les hommes qui se sont occupés de la question du lait sont encore divisés, et combien il nous est encore diflicile d’ajouter une foi absolue à leurs affirmations, presque constamment contradictoires, que le
1 Raudnitz. Ueber die Verdauchlichkeit gekochter Milch. Zeitsch. /'. phys. C hernie, t. XIY, p. 1.
2 Rodet. La valeur nutritive du lait stérilisé, Soc. de Biol., 30 mai
3 Gautreuet. Influence de la température sur l'état de divisibilité de la caséine, dans le lait de vache. Société mcd. chirg. de Paris , 1896, 25 mars.
4 Marfan. Traité de V allaitement , 1899. p. 307, sqq.
professeur Monti1 nous dit tout le contraire : que le lait non bouilli se coagule en flocons plus petits que ceux du lait cuit et plus petits encore que ceux du lait stérilisé. Il est cependantjuste de reconnaître que l’opinion inverse, sur un fait qui semblerait pourtant devoir être bien facile à vérifier, a prévalu parmi les auteurs.
Bien que, au point de vue chimique, il ne s’agisse là que de contingences évidemment secondaires et qu’il soit impossible de soutenir sérieusement que ce fait indique le moindre rapprochement entre la caséine de la femme et celle de la vache, les stérilisateurs ne manquèrent pas de l’affirmer. Et cependant, en dehors des différences chimiques entre le lait de vache et le lait de femme, qui rendront encore, pour longtemps, les comparaisons des expérimentateurs incertaines, pour ne pas dire vaines, il faut faire observer justement, avec Monrad, que la caséine du lait de femme, chez l’enfant nourri au sein, pénétrant très lentement dans le tube digestif, est digérée par la pepsine en milieu acide dans l’estomac, tandis que la caséine du lait de vache, chez l’enfant nourri artificiellement, est plutôt digérée dans l’intestin, par la tripsine, en milieu alcalin.
Un des hommes les plus considérables parmi les pédiatres de ce temps, le professeur Monti, de Vienne, dans un ouvrage très récent2, de grande autorité, ne confirme pas précisément les données de Michel. Le lait cuit nécessite, dit-il, plus de ferment pour être
1 Monti. Kinder heilkunde in Einzeldarslellungen, 1809. t. I, p. 182-188.
J Monti. Kinderheilkunde, 1899.
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digéré que le lait cru; et, plus élevée a été la température à laquelle il a été porté, plus il en nécessite. C’est là un fait d’expérience, Erfahrungssatz, que la caséine du lait cru est plus digestive que celle du lait cuit, et celle du lait cuit, que celle du lait stérilisé.
Malgré toutes ces différences, qui rendent les conclusions de Michel, Budin et des autres, si invraisemblables en soi, plus douteuses encore, si on les soumet à une analyse critique montrant qu’elles sont dénuées de bases comparatives, les partisans de ces doctrines semblèrent triompher sans conteste, au moins sur le terrain physique. Il faut bien dire, cependant, que leur avis n’est pas partagé par tous les auteurs, tant s’en faut. Ellenberger et Hofmeister 1 soutiennent, de leur côté, que ce mode de coagulation du lait stérilisé est tout à fait défavorable à sa digestibilité. D’après eux, les fins flocons produits dans le lait stérilisé, par la coagulation de la caséine, sous l’influence du labferment, peuvent s’échapper très rapidement de l’estomac,
sans avoir subi une action efficace et suffisante des
sucs digestifs ; tandis que les gros flocons de caséine, que donne le lait de vache cru, ne pouvant sortir de l’estomac, en raison de leur taille, subissent une action complète de la pepsine et de l’acide chlorhydrique.
On voit que, sur les points de vue les plus simples, ou physiques, de la question — car les points de vue complexes ou chimiques sont à peu près inabordables, à
1 Ellenberger u. Hofmeister. Bas Verhalten tler sterilisirten Milch bci der Magenverdauung. Jiericht über tlas Yeleviriârwesen in Kônigreich Sachsen, 1890.
l’heure actuelle — , il y a encore de beaux jours pour la discussion.
En somme, toutes ces recherches in vitro n’ont, pour ainsi dire, aucun intérêt scientifique, ni pratique. Il faudrait démontrer, par des expériences rigoureusement comparatives, faites chez les enfants, que le lait stérilisé est plus digestible et plus nutritif que le lait de vache cru, administré dans des conditions aussi comparables que possible à celles dans lesquelles l’enfant nourri au sein recueille le lait de sa mère. C’est-à-dire, que le lait de vache, étendu d’eau sucrée ou non, devrait passer, pour ainsi dire sans transition et en restant soustrait, comme le lait maternel, à toutes les causes d’infection, de la mamelle de la vache, à la bouche de l’enfant. Il importe peu de savoir, à l’heure actuelle, si cela est pratique ou non, il faut d’abord faire de rigoureuses expériences théoriques. Lorsque l’on croyait que le lait des ânesses présentait de très grands avantages, les enfants des riches recevaient, à leur porte, plusieurs fois par jour, l’aliment rare et coûteux. Si leurs parents avaient cru ou pouvaient croire, ainsi que les médecins ou les courtisanes antiques, avantageux, de les tremper, comme autrefois Poppée pour consolider sa beauté, dans le lait de 3,000 ânesses, ou dans des bains de sang d’animaux rares, pour régénérer leurs forces, nous verrions constamment le fait se réa liser.
Les comédiens politiques ou sociaux qui ont la cynique hypocrisie de nous faire part de leurs réflexions sur le problème de la dépopulation, feraient bien mieux
LE PROFESSEUR KOCil
de se taire, puisque jusqu’ici ils n’ont trouvé que des niaiseries à proposer ; ou bien, s’ils sont sincères, d’envisager courageusement, dans son ensemble, le problème social, dont l’immense et odieuse mortalité de l’enfance pauvre, n’est qu’un ressortissant particulier. Tant que les enfants ne naîtront pas égaux, rigoureusement égaux, dans nos sociétés, au moins devant les progrès de la science et de l’hygiène, avec les mêmes chances de se développer, suivant la robustesse de leur constitution, ces sociétés devront être considérées comme barbares, étrangères à toute notion, non seulement de justice et de droit, mais même au plus élémentaire sentiment de leurs intérêts. Le devoir de tout être probe, conscient, est de conseiller et de poursuivre, par tous les moyens, sans en excepter les plus violents et les plus brutaux, la revendication immédiate des droits essentiels et primordiaux qui appartiennent à tous les hommes et surtout aux enfants, qui ont droit à n’ètre pas empoisonnés ou souillés dans leur corps, ainsi qu’il arrive trop souvent par le lait qu’on leur fait boire ; ou dans leur esprit, ainsi qu’il arrive presque toujours, par la culture intellectuelle que l’État et, en particulier, l’État français 1 leur fournit.
1 Le devoir strict, absolu, du gouvernement, est de tenir compte de toutes les données, définitivement acquises, de la science.. Personne n’ignore, en France, quel rôle profondément méprisable, hypocrite et sournois, ont joué et jouent en France, les hommes qui président à la distribution de l'alimentation intellectuelle de l’enfance. Dans la réalité et la pratique, cette duplicité et cette hypocrisie dépassent encore tout ce que l’imagination la plus riche saurait concevoir. Si l’on veut s’édifier sur ce sujet, on peut lire
Les expériences, dans cet ordre d’idée, si essentiel et si élémentaire, sont aussi rares que peu rigoureuses; ni celles de Bendix1 ni celles de Lange2, faites sur des enfants trop âgés et dans des conditions imparfaites ne sauraient nous satisfaire. Il ne suffit pas de dire, avec Pinard, que l’on peut voir des enfants, à la campagne, au mois d’août, échapper à la gastro-entérite, par l’usage du lait stérilisé, en être atteints et même en mourir, lorsqu'ils prenaient du lait cru. Il faut soumettre le problème à une expérimentation et à une critique autrement précise et correspondant aux rigoureuses indications que j’ai fournies plus haut.
Je sais bien que Marfan est venu présenter à la Société de gynécologie et de pédiatrie, le 14 janvier 1902, l’indication d’une observation faite avec le lait cru, sur des nourrissons, et qui ne se termina pas favorablement ; mais, lorsque M. Marfan nous dit simplement que ce lait cru fut « recueilli et donné d’une manière aussi aseptique que possible » nous ne nous trouvons pas suffisamment renseigné ; et il reste bien probable qu’il s’agit d’un lait recueilli depuis un temps relativement très long et très fortement contaminé, comme le sont tous les laits. On comprend que, pour être probante, l’expérience devrait être faite dans des conditions au-
avcc grand fruit, unpetitlivre publié par les « Temps nouveaux », intitulé « Comment t'ELcit enseigne la morale » et que je recommande très vivement.
1 Bendix. Ueber die Verdaulichkeit der sterilisirten und niclit sterilisirten Milch. Jakrb. f . Kinder heil/c . , t. XXXVIII, p. 4.
3 Lange. Ueber den Stolfwcchsel des Saiiglings bei Ernalirung mit Kuhmilch. Jahrb. f. Kinderheilk., t. XXXIX, p. 21G.
trement rigoureuses; et nous pensons que des hommes comme Marfan ou Pinard, qui ont eu le courage de résister au torrent, de constater que le lait stérilisé ou bouilli produit le rachitisme, la maladie de Barlow, le catarrhe intestinal, ont le devoir d'examiner, d’une façon complète, avec les moyens dont dispose la science, en dehors de tout parti-pris, cette colossale question.
Il n’est pas besoin, je pense, de se rappeler les chiffres donnés plus haut, pour s’imaginer la prodigieuse quantité de microbes que devaient encore avaler ces enfants, qui ingéraient du lait « recueilli et donné d’une manière aussi aseptique que possible », mais malheureusement non précisée, et certainement encore très défectueuse.
M. Marfan s’est montré, ajuste titre, très préoccupé de la question des zymases du lait1, qui sont détruites, je ne dirai pas par la température de 85°, nécessaire pour la destruction du bacille tuberculeux, mais déjà à 70°. Il n’a peut-être pas suffisamment examiné la question de l’application du lait de vache vivant et à peu près stérile; et il sera, je pense, d’accord avec moi, pour reconnaître que les sociétés humaines ont le devoir strict de se montrer imprégnées d’une sollicitude aussi profonde et aussi éclairée, pour leurs petits, que les sociétés d’abeilles et de fourmis; ce dont nous sommes, tout le monde en conviendra, encore extrêmement éloignés.
1 Marfan. Allaitement naturel et allaitement artificiel, hypothèses sur le rôle des zymases du lait. Presse médicale, n° 3, 9 janvier
Cependant, si Monrad ( loc . cil.) apu, avecdu lait cru, recueilli dans des conditions qui étaient certainement loin de remplir tous les desiderata, obtenir, sur cinq enfants atrophiés, atteints de catarrhe chronique et de catarrhe aigu de l’intestin, des résultats aussi brillants que ceux qu'il publie, il me semble qu’il y a également lieu d’attendre de bons résultats, comparables, chez les enfants sains et bien portants. Les emballements fous de ces dernières années ont enfin amené, aujourd’hui, une juste réaction. La passion, la faculté limitée qu’ont les médecins de ne voir ordinairement les choses que par un seul côté ; le désir plus ou moins inconscient, pour certains médecins, d’associer à leur nom une théorie ou une doctrine, ou même une simple affirmation, dont ils necèderontplus, à l’avenir, uneparcelle, avaient amené la formation de ce courant irrésistible, sur lequel s’était naturellement embarqué M. Nocard. Mais, au lieu de Limiter, au lieu de traiter, comme il le fait, d’êtres absurdes — comme ses amis de l’institut Pasteur ont traité et traitent encore de malfaiteurs et d’iconoclastes ceux qui, avec Peter, Lutaud et tant d’autres, ne se sont pas prosternés à plat ventre, sans critique ni discussion, perinde ac cadaver, devant les idoles de la rue Dutot et qui ont prétendu qu’il valait mieux extirper la rage de notre pays que de condamner fatalement à mourir, dans des tortures infernales, des hommes qui, comme mince compensation, auront reçu le viatique pasteurien — ceux qui demandent simplement à examiner, sans parti-pris, et à la lumière de tous nos moyens d’investigation, les divers côtés de la
question, nous étudierons avec indépendance, et en nous fondant sur les recherches les plus modernes, les divers aspects de la question et les diverses solutions logiques que l’on peut proposer.
Il est évident et reconnu aujourd’hui, je pense, par tout le monde, même par ceux qui proposaient, il y a quelques années, de lui substituer l’allaitement par le lait stérilisé, que l’allaitement au sein maternel au moins au sein de la femme, est préférable, dans tous les cas où il est possible, à l’exception des mères tuberculeuses.
A l’heure actuelle, pour le lait stérilisé, malgré les protestations qui se sont élevées à la Société d’obstétrique, de gynécologie et de pédiatrie, contre ce terme, c’est bien d’une « véritable faillite du lait stérilisé », qu’il s’agit.
M. Varnier a pu rapporter, à la séance du H novembre 1901 de cette Société, que cet aphorisme courait parmi les médecins d’enfants : « qu’ils devraient élever une statue d’argent à celui qui a introduit le lait stérilisé ».
En effet, ce lait, porté dans l’autoclave à 110°, c’est-à-dire à une température différant par le chiffre énorme de 73°, de la température à laquelle il doit être consommé, dans des conditions naturelles; ce lait, qui devrait être, en réalité, absorbé vivant et qui, renferme des substances s’altérant déjà à la température de 60°, puisque à cette température se forme déjà une peau sur le lait exposé à l’air ; ou se détruisant, comme les zymases, — dont une au moins confère l’immunité
contre la maladie de Barlow 1 — déjà à la température de 70°; fournissant, à partir de 85°, de l’hydrogène sulfuré, signe évident d’une grave altération des matières protéiques ; renfermant encore, lorsqu’il provient de vaches tuberculeuses, comme c’est si fréquemment le cas, le poison tuberculeux, la tuberculine, dont on croit faussement s’être débarrassé ; ce lait, si altéré et si anormal est devenu incapable de jouer, dans l’élevage du nourrisson, le rôle auquel l’a destiné, à l’état normal, la nature. Je pense qu’après l’exposition de ces faits, les esprits les plus systématiques et les plus prévenus voudront bien concéder que le lait stérilisé se trouve placé dans des conditions très inférieures, par rapport au lait cru, de bonne qualité. A la grande rigueur, le lait stérilisé pourrait-il être employé comme léger supplément dans l’allaitement mixte. Il ne faut donc pas s’étonner que les médecins d’enfants avisés voient, comme le montre l’expression rapportée par Varnier, dans l’introduction du lait stérilisé, la cause de cette recrudescence
1 Droop Richmond. The relative adventages in the Prévention of tuberculosis of the use of sterilised Milk, pasteurised Mille, and Mille obtained from herds free from tuberculosis. (Communication faite au Congrès de Londres.) The Lancet , 3 août 4901, p. 305. Cet auteur considère qu'un double passage à 100° serait nécessaires, mais en outre de son mauvais goût, le lait amené à cette température contient encore des spores qui peuvent donner la gastro-entérite aux enfants, en dehors de ce catarrhe intestinal que les lactalbumines cuites peuvent produire. Droop Richmond nous dit que les graves altérations du lait, à cette température, sont indiquées par les modifications de sa réaction vis-à-vis de la présure et du tournesol ; et il considère le lait bouilli comme capable de produire la maladie de Barlow ou scorbut infantile, ainsi que le rachitisme.
de maladies et de déchéances qui frappent actuellement l’enfance.
En dehors des théories chimiques, par trop risquées, dont des expériences plus judicieuses et le bon sens public ont déjà fait justice, qui veulent que le lait stérilisé soit plus digestible et plus nutritif, l’avantage très net et incontestable que présente cette préparation, est de fournir, sinon un lait débarrassé de façon complète — il faudrait le soumettre, pour cela, à une température beaucoup plus élevée, si l’on voulait détruire, de façon absolue, les spores de toutes les bactéries qui se trouvent, en nombre innombrable, dans le lait — , au moins un liquide encore nutritif, dépouillé d’une grande partie des microbes qu’il renferme. Or, la température de 110° est certainement la plus élevée que puisse subir le lait, sans noircir par caramélisation de la lactose; sans présenter, en un mot, en dehors de ses altérations essentielles, des changements de couleur et de goût, qui le rendent absolument inacceptable. Or, ce qui montre bien à quel degré l’esprit systématique des préconisateurs du lait stérilisé est dévié, c’est qu’ils ne se préoccupent que des changements d’aspects ou de goût, qui peuvent rendre, en effet, leur liquide par trop désagréable et répugnant; et qu’ils n’ont aucun souci des énormes modifications que l’élévation de la température détermine dans le lait, bien avant qu’il n’ait atteint cette température de 110° G., mais qui ne sont pas immédiatement sensibles Si l’on doutait de mon affirmation on pourrait lire, à ce sujet, l’ouvrage tout récent de H. de
Rothschild : Pasteurisation et stérilisation du lait, 1901 .
Le catarrhe intestinal peut, en effet, surtout pendant les grandes chaleurs, sévir à un moindre degré chez les enfants alimentés au lait stérilisé ; mais, si nous nous en rapportons à un grand nombre de médecins d’enfants, il reparaît, sous une autre forme, en raison de la grande indigestibilité du lait stérilisé. De plus, les qualités défectueuses du lait stérilisé, d’après également l’expérience d’un grand nombre de médecins d’enfants, Monti, Davis (de Philadelphie), etc., etc., déterminent, en même temps qu’un véritable catarrhe intestinal, une sorte d’empoisonnement de l’organisme, d’autant plus dangereux, qu’il est plus lent et plus insidieux; cet empoisonnement se manifeste assez fréquemment par le scorbut infantile ou maladie de Barlow, par le catarrhe intestinal, parle petit rachitisme ou rachitisme épiphysaire des os, rachitisme des enffants riches, et aussi par une tendance au marasme i. Lorsque la robustesse de l’enfant, les soins intelligents et très dévoués dont il est entouré, arrivent à masquer ces phénomènes et à empêcher, sinon leur développement, au moins leur manifestation, l’enfant n’en subit pas moins, pendant sa croissance ultérieure, et jusqu’à la puberté et la juvénilité, une série, de dégradations de tous genres, qui, entre
1 II est bien probable que plusieurs de ces symptômes, observés par des cliniciens avisés, dépendent de l’action de la tuberculine, si fréquemment présente dans le lait, mais à laquelle ils ne semblent pourtant pas avoir songé. Cette ignorance ne peut d’ailleurs que contribuer à amplifier la valeur et la portée de leurs observations et de leurs critiques.
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autres déchéances, en font une proie prédestinée de la tuberculose.
Parmi tous ces facteurs, tenant aux qualités défectueuses du lait bouilli et stérilisé, il en est un auquel aucun médecin d’enfants, sauf Marfan, n’a jamais voulu faire allusion, c’est la tuberculine ou poison tuberculeux, dont l’action a été démontrée par de Michèle et Michelazzi ; facteur accidentel, peut-on dire, puisqu’on ne le constate que dans le lait provenant de bêtes tuberculeuses, mais qui doit être bien fréquent, malgré les réserves de nos vétérinaires officiels. Si Bang estime la tuberculose des vaches laitières de Danemark à 45 p. 100 ; si les Anglais compétents l’estiment en Angleterre à 35, à 40 p. 100, en émettant l'opinion que ces chiffres sont au-dessous de la réalité, il est probable que c’est aux environs de40, peut-ètremême de50 p.100 que nous devons supputer le chiffre de nos vaches laitières tuberculeuses. Beaucoup de vétérinaires inclinent eneffet, àcroire, avecOsTERTAG, quela tuberculose bovine est encore beaucoup plus fréquente que les études de ces dernières années ne semblent l’indiquer.
Tous les inconvénients et dangers du lait stérilisé, appartiennent au lait bouilli. Le degré de décomposition de toutes les substances du lait y est moindre assurément; mais, par contre, l’ébullition tue moins de germes que ne le fait la stérilisation. L’ébullition du lait ne peut donc constituer qu’un avantage unilatéral, au point de vue de la destruction momentanée et relative des germes pathogènes qui, si nous en exceptons le bacille de la tuberculose, sont, on peut
le dire, exceptionnels. Quant aux microbes banaux, ceux-ci ne sont nuisibles qu'en raison de leur très grand nombre.
Le point critique du lait, que nous considérions les lactalbumines ou les zymases, se trouve aux environs de 70° b C’est à cette température que certaines albuminoïdes se coagulent, et que des changements véritablement sensibles, soit dans la composition chimique, soit dans les états et structures moléculaires, notamment des graisses émulsionnées en granules, à l’intérieur des sphérules protéiques, se produisent.
On a proposé de pasteuriser le lait, c’est-à-dire de chauffer à une température inférieure à 70°, et à plusieurs reprises, le lait destiné à être consommé un peu plus tard. Assurément, de cette manière, on détruit déjà un nombre considérable de microbes banaux et on n’altère pas, à un très haut degré, la composition physique ou chimique du lait. Mais, c'est là un fait certain, ces températures n’influent en rien sur le microbe de la tuberculose, que l’on admette ou non l’existence de germes ou de spores, toujours beaucoup plus résistantes à toutes les causes de destruction, y compris la température, que les bacilles eux-mêmes ; puisque le bacille possède une
' C’est un fait scientifiquement établi par Hammarsten, qu’entre 08 et 70° les lactalbumines subissent déjà une première transformation très importante, qui les rend moins solubles et moins digestibles ; et le lait commence à prendre un goût (Droop Richmond). La première indication de ces processus est fournie par la formation d’une peau à la surface du lait exposé à l’air, dès que la température de 00° est atteinte; à 80" le processus est très marqué et la lactalbumine est devenue encore beaucoup moins digestible.
couche protectrice qui lui confère une résistance exceptionnelle.
Nous avons vu précédemment que l’existence de ces spores, qui avait été admise autrefois, d'une façon très générale, est contestée par certains auteurs, qui voient dans les espaces clairs et réfringents, observés à l’intérieur du bacille, de simples vacuoles. Le fait a une grande importance, car si ces espaces clairs sont réellement comparables aux spores de beaucoup de bacilles, ces spores pourraient se trouver en très grand nombre dans les liquides, tout en restant absolument invisibles. En effet, ces spores n’absorbant ni ne retenant les matières colorantes et présentant un indice de réfraction sensiblement égal à celui des liquides où on les observe, rien ne les décèle à la vue. C’est au moins ce que l'on observe pour les spores de beaucoup d’autres bacilles.
Or il est absolument nécessaire, je le répète, c’est là un fait établi par Lang — etsur lequel tout le monde s’est montré d’accord, au Congrès de Londres et ailleurs — , de soumettre le lait, pendant une quinzaine de minutes à une température minima de 85°, pour détruire, d’une açon absolument sûre, le microbe de la tuberculose. Encore, faut-il prendre, pour être bien certain que l’opération soit efficace, de très grandes précautions.
Beaucoup de gens confondent la montée du lait avec son ébullition. Les deux phénomènes n’ont cependant rien de commun, pour ainsi dire. Certaines matières protéiques, se coagulant aux environs de 70°, forment, à la surface du lait, lorsqu'il atteint cette température.
une croûte, sous laquelle s’accumule,, en tension, la vapeur d’eau. La tension de la vapeur augmentant avec la température, la croûte se trouve rapidement soulevée. Au moment où elle se soulève, la croûte doit être percée avec un instrument propre; mais il faut bien prendre garde, surtout lorsque Ton opère au bain-marie d’eau ordinaire, ou même d’eau salée, pour obtenir de plus hautes températures, et en vases de terre, que des fragments de la croûte, ou même des portions d’écume, au cours de l’ébullition proprement dite, ne soient projetés contre les parois d’un vase relativement froid. Les bacilles de la tuberculose, restés ainsi vivants, dans ces masses qui n’auraient pas été portées à la température suffisante pour les tuer, réinfecteraient ensuite sûrement la masse entière du lait.
Les expériences d’un excellent observateur, Galtier, d e Ly on L on t mo n tré d ’ u ne faço n ce r tai n e q u ’un p as s âge , du lait, aux températures de 70, 75, 80, 85°, pendant 6 minutes seulement, permettait encore de déterminer, par inoculation intrapéritonéale, une tuberculose de forme atténuée, chez les animaux. De plus, il est démontré par Galtier et Gasperini et plusieurs observateurs, que le bacille tuberculeux peut persister, pendant des mois et même des années, à l’état virulent, dans tous les produits du lait, beurre, fromage, etc.
Les altérations du lait, à une température relativement basse, sont déjà extrêmement marquées ; les
1 Galtier. Le luit tuberculeux cesse-t-il d'être dangereux après un court cliauil'age à 70-S5u. G. li. de la Soc. de Biologie, t. L1I. }). 120, séance du B février 1900.
graisses ne restent plus associées, à l’état cle granules émulsionnés et directement absorbables par les parois intestinales, aux globules protéiques. Elles montent à la surface du liquide, où elles constituent une couche homogène de matière graisseuse, qui est certainement beaucoup plus difficilement digestible et absorbable par l’intestin du nourrisson.
Le lait, déjà à 85°, nous l’avons dit, dégage de l’hydrogène sulfuré, qui provient de la décomposition des matières protéiques. Et il nous est impossible d’admettre, d'ailleurs avec tous les chimistes ayant fait, dans ces derniers temps, cette constation, qu’un liquide organique qui, par suite de la décomposition des substances qu’il renferme — et quel que soit le processus en jeu — dégage, ainsi que les œufs pourris, du sulfure d’hydrogène, puisse être un liquide parfaitement sain et normal.
Il est donc extrêmement vraisemblable qu'il ne faut donner aux enfants, ni le lait stérilisé, ni le lait bouilli, mais du lait passé à 85°; même, si on laissait de côté la question des avantages relatifs du lait cru ou du lait chauffé1, et à moins qu’on ne soit parfaitement sûr de la santé de la vache laitière. Parce que, près de la moitié
' Car, même dans le cas où l’on utiliserait le lait cru d’une vache absolument sûre, ce lait devrait être préserve de toute cause de contamination tuberculeuse ou autre; il devrait être ingère très rapidement, avant que ne se soit produite la multiplication des bacilles saprophytiques, qui souillent infailliblement le lait. En un mot, il devrait être absorbe par le nourrisson, dans des conditions qui ne se présentent pour ainsi dire jamais dans les villes; et qui, il ne faut pas se le dissimuler, semblent, dans l’état actuel de la science, extrêmement difficiles à réaliser.
de nos vaches laitières, et peut-être plus de la moitié, est tuberculeuse; parce que la très grande majorité des laits consommés est tuberculeuse1; et parce que le tube digestif de l'enfant, sur tout son trajet, depuis la bouche et les amygdales, se laisse pénétrer, avec une extrême facilité, par les bacilles tuberculeux, même répandus en petit nombre dans les liquides ingérés.
Mais, ni la stérilisation, ni l’ébullition, ni le passage à 85°, ne suppriment la conséquence, peut-être la plus dangereuse, parce qu’elle est la plus lente et la moins frappante, de la tuberculose bovine : l’empoisonnement du nourrisson par la toxine tuberculeuse. Et seule la disparition de la tuberculose bovine pourra remédier à ce mal.
La tuberculose bovine, même si elle ne présentait pas ces terribles dangers pour l’espèce humaine, devrait être détruite le plus rapidement et le plus sûrement possible, dans l’intérêt même des propriétaires et des agriculteurs. C’est ce que disaient, avec infiniment de raison, au Congrès de Londres, des hommes de bon sens, tels que le colonel Nunn ou le comte Spencer. Ces messieurs n’appartiennent pourtant pas au corps des vétérinaires, que le député français Denis accusait récemment d’avoir inventé la tuberculose bovine pour escroquer, grâce à la terreur provoquée par ce fantôme,
1 Qu’ils proviennent de vaches tuberculeuses, capables d’infecter le lait, ou que le lait ait cté souillé, postérieurement à la traite, par les bacilles tuberculeux humains ou bovins, flottant dans l’étable, ou ailleurs.
LE PROPESSEUR KOCH
qu’il déclare absolument vain, nos malheureuses populations agricoles.
C’est, en réalité, un fléau qui augmente sans cesse1, qui infecte autour de lui les hommes, les étables et les habitations. Plus on attendra, car il faudra bien se décider à agir, plus le nombre des victimes déjà fauchées sera considérable et plus les sacrifices d’argent seront douloureux.
A ce point de vue économique, comme au point de vue hygiénique, il importe donc de posséder des vaches indemnes de tuberculose et qui ne nous empoisonnent, ni par leurs bacilles, ni par leurs toxines. Avant que ce résultat soit atteint, et pendant le temps, probablement fort long, qui s’écoulera jusque-là, les hommes auront le devoir strict d’administrer, par prudence, le lait, maintenu pendant quinze minutes à 85°, aux petits enfants privés de l’allaitement maternel ou humain.
Ils se seront, nous l’espérons, débarrassés de leurs illusions, qui, dès maintenant, ne semblent plus soutenables, au sujet des laits bouillis ou stérilisés. Mais ils devraient être fixés, le plus tôt possible, sur le fait de savoir, si le lait de vache vivant , étendu ou non d’eau sucrée, dépouillé bien entendu des bactéries patho-
1 Indépendamment des nombreuses preuves que j'ai données de l’augmentation rapide de la tuberculose bovine, en ces dernières années, empruntées surtout aux travaux de Bou.inc.er. on peut consulter et comparer les statistiques les plus récentes, fournies par Ostertàg, dans la 4° édition de son excellent Ilandbuch (1er Fteischbeschau, d’après les documents officiels provenant des abattoirs allemands; et je désire qu’on les compare à celles qu’a fournies M. Roger, afin d’apprécier, en toute justice, la valeur et la portée des critiques que j'ai adressées à cet auteur.
gènes, et renfermant seulement en très petit nombre les bacilles banaux, vaut mieux pour l’enfant, que les laits plus ou moins altérés par la chaleur1. Et si cela est démontré, en attendant les temps, plus éloignés encore, où il n’y aura plus ni pauvres ni riches, la société aura le devoir strict de fournir à l’enfant, privé par des circonstances inéluctables, du sein maternel, ou du sein d’une nourrice, l’aliment le plus fortifiant et le plus sain. Dans l’alimentation de l’esprit de l’enfant, notre société, laisse introduire le plus souvent les substances les plus frelatées et les plus toxiques ; elle prête même le plus souvent la main à cet empoisonnement. Dans l’ordre physique, aussi bien que dans l’ordre moral, elle ignore aujourd’hui, d’une façon peut-être plus honteuse que jamais, parce que plus consciente, ce droit à la vie et à la vérité, qu’a l’enfant venant au monde, et que célébrait autrefois la grande voix de Yictor Hugo.
Supplément.
Les Archives of pediatrics , de février 1902, et le Bulletin médical n° 32, 19 avril 1902, m’ont apporté, dans la même journée, le premier, par le résumé de la discussion qui a eu lieu le 9 janvier à la « Section on pediatrics » de l’Académie de médecine de New-York ;
1 Même à cette basse température de 85°, que je recommande, il semble bon, pour ce qui concerne les altérations du goût de ce lait chaulîé, et aussi à d’autres égards, de suivre le conseil donné par Bang et plusieurs auteurs, et de faire brusquement refroidir le lait dans la glace, tout au moins dans l'eau très fraîche, Mais il ne faut pas oublier que même à cette température de 85°, les zymasesdu lait sont détruites et que les lactalbumines sont rendues indigestes.
le second par le résumé de la fin de la discussion (7 avril) de la question « Doit-on continuer à recommander l’emploi du lait stérilisé dans l’allaitement mixte et lors du sevrage des nourrissons parisiens? », que souleva M. Varnier, à la Société d’obstétrique, de gynécologie et de pédiatrie de Paris; et aussi par un article du D1’ Leroux « A propos de l’emploi du lait stérilisé à Paris », les éléments nécessaires pour dire le dernier mot sur cette discussion. Yoici, me semble-t-il, sous quelles impressions un esprit critique et désintéressé, peut, à l’heure actuelle, conclure, dans la question du lait stérilisé.
La discussion de New-York a été close sur ce der-
nier mot du Dr Dessau : « Je ne recommande le lait stérilisé que l’été ; et je pense que peu de médecins, à l’heure actuelle, le recommanderont comme une nourriture journalière ». Il faut tenir compte à un médecin, qui a probablement partagé, il y a quelques années, peut-être il y a encore quelques mois, comme tout le monde, l’emballement général au sujetdulait stérilisé, de la franchise de cet aveu. Nous, qui ne vendons ni soins aux jeunes enfants, ni lait, stérilisé ou non, nous avons essayé de nous substituer à un père de famille, doué de quelque culture et de quelque esprit critique, qui essaierait de se demander comment, dans le cas de l’absence ou de l’insuffisance du sein maternel ou du sein de la nourrice humaine, incontestablement préférables, il doit alimenter ses petits enfants. Je doute qu’après avoir lu les documents, il conserve, je ne dirai pas pour la science, mais pour les savants, en présence
des contradictions et des exagérations que nous avons signalées, un respect religieux.
Nous avons, en effet, ici comme en tant de circonstances, à distinguer — et la distinction n’est pas mince — , entre la science et les savants, la médecine et les médecins. Est-il besoin, pour être amené à des réflexions plaisantes ou chagrines, suivant que l’on possède une tournure d’esprit comparable à celle de Molière, ou à celle de l’auteur des « Morticoles », de raprocher, à 3 000 ans de distance, un formulaire de médecine et de thérapeutique moderne, au papyrus Ebers. Il suffît de faire une comparaison de ce genre tous les trente ans; de descendre dans le schéôl de l’oubli, où sont scellées pour jamais, tant de drogues autrefois triomphales, déchues à jamais, et qui n’y ont pas conservé la couronne de leur prestige, comme les rois, dans le livre de Job. Et qui même, après avoir si longtemps guéri, sont tenues aujourd’hui pour des préparations malsaines et malfaisantes.
Il est parfaitement vrai, comme l’a dit un homme de génie, que la science est la dernière des religions de l’humanité. Religion d’ordre supérieur, puisque les religions proprement dites n’ont jamais enseigné que le mensonge et l’erreur, sous une forme grossière, immédiate et tangible. Nous croyons fermement que le noble cri d’Hackel, que le « sciemus », à la fois anxieux et triomphal, ne sera jamais l’expression d’une vaine et complète illusion, à condition de ne pas demander à la science, ce qu’elle est, en notre temps, incapable de donner; de ne pas la faire parler comme
les religions, qui, tantôt étaient supposées placer des limites précises, non reculables, à nos connaissances ( Yignorabimus des Du Bois-Raynaud et des Virchow); et, en même temps, chose curieuse, fournir la solution complète et définitive de tous les problèmes. En somme, et en réalité, la différence entre la religion et la science est, si l’on va au fond des choses, bien moindre qu’on ne se l’imagine. Les religions, et sans cela elles ne seraient pas suivies, sontessentiellement des théories explicatrices du monde, à l’usage des esprits de forme primitive ou bornée ; et la science n’est qu'une religion armée d’une meilleure méthode, d’un esprit plus critique, plus comparatif et ordinairement plus probe; mais dont l’élément « croyance » ne saurait être, de longtemps, sinon jamais, complètement éliminé. Science et religion sont, l’une et l’autre, fondées sur deséléments mélangés en proportion variable, de connaissance scientifique, positive, objective (ou tout au moins supposés tels) et de croyance. Mais le domaine où les deux processus finissent nécessairement par se confondre, dans les religions proprement dites, est très près de nous et nous environne, nous le touchons pour ainsi dire du doigt; dans les sciences, il est bien plus éloigné et recule constamment devant nos efforts. En somme, que le problème de la connaissance soit traité par la science ou par la religion, la différence, à proprement parler, ne réside que dans une question de méthode.
Cette affinité de la croyance et de la connaissance, malheureusement nécessaire, parce que fonction de notre esprit, est cause que nous traitons souvent les
problèmes ou les découvertes scientifiques avec des tendances ou une méthode que l’on peut appeler religieuses. A-t-on découvert les microbes ? nous les mettons partout. Notre incapacité à embrasser les divers aspects des questions complexes, nous oblige à les schématiser; sans nousrendre compte que cette simplification est vaine et illusoire, que le morcellement et la sériation des questions, comme des points de vue, n’est justifiée que comme procédé temporaire et provisoire d’investigation. Tout homme qui ne comprend ou ne veut pas comprendre que l’analyse n’est rien en soi et ne vaut que comme élément de synthèse, n’a rien à faire avec la science proprement dite, quelle que soit l’étendue de ses connaissances. Tout est dans tout, tout se tient, tout s’enchaîne; on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve, disaient superbement les anciens philosophes.
L’insolence anthropomorphique etanthropocentrique
vient encore brocher sur ce mauvais fond étroit et
mesquin. Croire que l’univers a été fait pour l’homme, qu’il en est le centre et l’aboutissant, conduit fatalement à cette naïve conception du progrès, qui mène les hommes à exagérer l’importance de leurs pensers actuels, et à considérer nos conceptions présentes, autrement que comme un chaînon de médiocre importance, reliant l’avenir au passé, mais bien comme un résultat définitif et un aboutissant.
Le lait bout normalement entre 101 et 102° C., à la pression normale. La superbe vaine qu’ont pu concevoir les hommes de se sentir capables de transgresser.
en apparence, les lois naturelles, en laisant aisément bouillir le lait à 110°, dans des instruments qui inspirent le respect, comme l’autoclave, ou même dans des solutions salines, a exalté leur puissance imaginative aux dépens de leurs facultés critiques.
L’obsession et la manie microbiologique, qui ont troublé également la conscience médicale, et dans ces dernières années, tous les hommes qui n’ont pas l’esprit suffisamment sain et pondéré, se sont mêlées à cet élément d’enthousiasme, et ont créé, dans la conscience collective de la foule des savants (ou prétendus tels), une perturbation momentanée. Les pédiatres possédaient-ils seuls, ou à peu près seuls, au monde, un esprit critique capable de leur permettre de résister à la poussée de l’ouragan. 11 ne fallait pas s’y attendre et il ne semble pas que le fait se soit produit. Cependant, le mouvement de réaction contre les folies du lait stérilisé, plus prononcé en d’autres pays, comme le montre la citation de ce médecin américain, que j’ai donnée, commence à se manifester, même chez nous. Bien faible assurément encore, ainsi qu’en témoigne la discussion de la Société de pédiatrie et son dernier écho. Il semble que ces hommes aient quelque regret de brûler ce qu’ils ont si imprudemment adoré. Il leur paraît difficile de redire, à si bref intervalle, aux mêmes mères, détournées du devoir maternel, par les illusions qu’ils ont euxmêmes fait miroiter à leurs yeux : « A côté de quelques avantages discutables et momentanés, le lait stérilisé est un facteur puissant et certain de déchéance ou de rachitisme ».
ET LE PÉRIL DE LA TUBEüCULOSE BOVINE
Je ne sais pas si, suivant le mot rapporté à la Société de pédiatrie, les médecins d’enfants se contenteront d’élever une statue d’argent, ou bien au contraire élèveront une statue d’or, à celui qui introduisit le lait stérilisé, c’est-à-dire qui leur procura la fortune, en multipliant singulièrement le nombre de leurs tristes clients; je me contenterai, pour terminer, d’emprunter cette phrase à un médecin d’enfant, d’une extrême modération et qui fut plutôt un partisan du lait stérilisé: cc Pour mon compte, au dispensaire, où les enfants viennent nombreux, et même en ville, où l’allaitement artificiel est mieux pratiqué, jamais je n'ai tant observé de troubles dyspeptiques chez les nourrissons et plus tard d' entérocolites , que dans ces dernières années 1 ».
Et nunc erudimini. Je laisse à chacun et aux mères le soin de réfléchir sur cette constatation qui, douloureusement, résume, pour ainsi dire, le cri des pédiatres de la terre entière, depuis que fut introduite l’alimentation pseudo-scientifique par lè lait stérilisé. Il ne semble pas, d’après les statistiques générales, que la mortalité des petits enfants ait beaucoup diminué depuis l’introduction du lait stérilisé ; mais ce qui semble certain, c’est que cette introduction marquera l’avènement d’une race plus rachitique et plus dégénérée.
Assurément, je n’attaque, chez les préconisateurs à outrance du lait stérilisé, que leur parti pris et leur esprit systématique ; mais, dois-je leur rappeler le sort
1 Leroux. A propos de l’emploi du lait stérilisé à Paris. Bulletin médical, 19 avril 1902, p. 370.
cruel d’une idée simpliste du même genre « l’antisepsie intestinale ». Ne savons-nous pas que pendant le temps où cette idée « géniale » a sévi, elle a entraîné une mortalité journalière, incomparablement supérieure, à celle que l’humeur belliqueuse des plus grands conquérants déterminait, au moins à dates espacées, à Leipzig ou à la Moskowa.
M. Comby s’est exprimé de la façon suivante, dans la séance du 18 mars 1902, de la Société de pédiatrie, et a confirmé son opinion, à la séance du 15 avril b
« Je crois, malgré les travaux et les opinions de M. Variot, que l’allaitement artificiel expose les enfanls au rachitisme.
« Le lait stérilisé en particulier, malgré sa supériorité relative, comporte les dangers inhérents à tout mode d’allaitement qui s’éloigne de l’allaitement maternel. Pénétré de ces dangers, je n’oserai jamais conseiller l’allaitement artificiel aux enfants nouveau-nés, qui pourraient être élevés au sein, même mercenaire. J’ai fait un large emploi du lait stérilisé chez les enfants pauvres, au Dispensaire de la Villette, que j’ai dirigé pendant onze ans. J’ai pu étudier, sur ce vaste champ d’observation, toutes les formes du rachitisme, depuis les plus légères jusqu’aux plus graves.
«Je crois donc pouvoir parler du rachitisme avec quelque compétence. Eh bien ! je maintiens absolument ce que j’ai dit à ce sujet. L’allaitement artiliciel
1 Voir Bulletins t/e la Société de pédiatrie, p. 8:2 et 130.
est un art difficile qui n’est pas à la portée de tout le inonde, et je continue à penser que les enfants soumis à ce mode d' alimentation présentent tous , à un degré plus ou moins accusé, des stigmates rachitiques ».
Que le sarcophage dans lequel, d’ores et déjà, gît le lait stérilisé, soit surmonté d’une statue d’argent, ou d’or, apportée par les médecins d'enfants reconnaissants, on peut considérer ces paroles de Comby comme la seule et définitive épitaphe qu’il ait méritée.
J’ai le très vif regret d’être obligé de signaler simplement un travail de Bang1, « sur la destruction du bacille tuberculeux par la chaleur », paru trop tardivemement pour que j’aie pu l’utiliser. Je dois me borner ici à l’indiquer et à en recommander très vivement la lecture.
Je dois également réparer une autre omission commise au cours de ce travail, en ne citant pas le récent travail de Loffler2, sur « l’hygiène des produits de laiterie ». On aurait pu s’attendre, de la part de cet auteur, aune critique plus pénétrante, mais on trouve en ce mémoire de bons renseignements sur l’état de la science moderne allemande, pour tout ce qui concerne cette question.
On rfy trouve pas, à la vérité, d’indications biblio-
1 Banc. Uebcr die Ablodung der Tuberkclbacillen bei Würine, Zeilsch. /'. Tliennedicin , l. VI, II. 1902.
- Loi’fleiî, Hygiene der Molkereiproducte Deutsche med. Woch., 19 et 20 décembre 1901, p. 8G3 808 et 909-913.
LE PROFESSEUR KOCTI
graphiques, mais on peut compléter cette lacune avec le travail récent de Würsburg (voir la bibliographie) et les indications que nous fournissons, en ce livre même, sur les cas d’infection par le lait, cliniquement observés.
Le lundi 22 juillet 1901, s’ouvrait à Londres le Congrès anglais de la tuberculose; Congrès à proprement parler international, puisque médecins, vétérinaires, savants, démographes et même philanthropes de tous pays, avaient été conviés et s’étaient rendus en foule dans la capitale de l’Angleterre. Cette importante manifestation scientifique, réunissant un grand nombre des hommes compétents en la matière, soucieux d’établir les règles d’une lutte efficace contre le plus grand fléau qui ait jamais ravagé l’humanité, n’était pas la première qui se fût produite. Les Français avaient déjà donné l’exemple. En 1888, 1891,1893 et 1898 siégèrent à Paris des cc Congrès pour l’étude de la tuberculose chez l’homme et chez les animaux». En 1899, à Berlin; en 1900, à Naples, se réunirent des congrès allemand et italien de la tuberculose, auxquels largement participèrent les savants de tous pays.
En réalité, ces congrès furent tous des congrès internationaux. La tuberculose, en effet, est une affection internationale ; et personne, en aucun pays, n’a le droit de se désintéresser des tentatives qui sont faites
pour lutter contre elle. Lorsque clés progrès notables' auront été réalisés clans chacun des pays considérés isolément, tels que ceux obtenus déjà en Angleterre, contre la tuberculose humaine ; qui font un si grandi honneur à ce pays et le classent véritablement en tête de la civilisation moderne; en Danemark, contre la tuberculose bovine, l’entente et l’accord étroit de tousles pays seront nécessaires, pour arriver à extirper de la surface de la terre, les germes d’un mal qui, à lui seul, cause plus de dommage parmi les hommes et les animaux domestiques, que toutes les autres maladies infectieuses réunies. Koch, dans ce congrès, nousa fourni de cette nécessité future un exemple frappant, que j’ai signalé ailleurs, mais sur lequel on ne saurait trop revenir. L’Allemagne et l’Angleterre se sont déjà totalement débarrassées de la rage, par de simplesmesures de police, l’établissement de la muselière ou de la tax-medal ; mais le premier de ces pays est constamment contaminé par les pays voisins, parla France notamment, où, peut-on dire, l’affreuse maladie, qui donne, bon an mal an, exactement comme avant l'institution du traitement pasteurien, une quarantaine de décès, dans des conditions effroyables, est soigneusement entretenue.
La caractéristique particulière du congrès de Londres consistait justement en ce fait, qu’il paraissait destiné à voir aboutir les mesures internationales de protection, qui sont susceptibles d’ètre prises, à l’heure actuelle, dans l’état présent de notre science et de nos mœurs ; et que, les voix les plus autorisées, dans tous
les pays, celles de Chauveau et d’Arloing, en France, réclamaient avec tant d’insistance.
Si les mesures que l’on doit ou que l’on se croit autorisé à prendre, peuvent encore difficilement atteindre les hommes, en raison de l’état de barbarie sociale dans lequel l'humanité est encore plongée, il semblait que l’on allait pouvoir, au moins, en imitant le remarquable exemple du Danemark, prendre des mesures efficaces contre la tuberculose des bovidés. Bollinger, dont la voix semble la plus autorisée en la matière, loin d’imiter ces vétérinaires opportunistes qui savent se faire bien venir, en conseillant la temporisation, a dit, à plusieurs reprises, qu’il faudrait bien, un jour, se décider à agir et que, plus on tarderait, plus la tâche serait coûteuse et ardue. Dans les divers congrès de la tuberculose, qui ont précédé le congrès de Londres, on a, pour ainsi dire, chaque année, émis les propositions suivantes, contre lesquelles jamais ne s’est élevée une seule voix discordante : « La tuberculose bovine est identique à la tuberculose humaine; la tuberculose bovine s’accroît, chaque année, en des proportions telles, que, par la réaction de la tuberculine, dans de nombreux troupeaux, et dans maintes régions, le nombre des bêtes tuberculeuses se montre supérieur à GO et même 80 p. 100; on sait, de façon absolument certaine, que les bêtes tuberculeuses, même lorsqu’elles ne présentent pas de tuberculose de la mamelle, produisent encore, dans 10 à 20 p. 100 des cas, du lait renfermant des bacilles tuberculeux ; grâce au mélange des laits, tout
le lait, peut-on dire, qui est consommé dans les villes est tuberculeux ; le beurre et le fromage peuvent, après bien des mois, renfermer encore les bacilles virulents ; la viande des bêtes tuberculeuses renferme des bacilles virulents et est infectieuse. Même lorsqu’il ne contient pas de bacilles, le lait des animaux tuberculeux renferme sûrement des toxines produites par les bacilles tuberculeux, dans le corps de la vache. Ces toxines éliminées dans le lait transforment ce liquide, malgré la coction ou la stérilisation qui ne détruit pas ces toxines, en un poison lent, très dangereux pour ceux qui, comme les petits enfants, les malades ou les vieillards, font du lait leur nourriture à peu près exclusive. Ce poison qui, pris constamment, à petites doses, détermine la mort par cachexie, n’est autre chose que la fameuse tuberculine de Kocn; qui n’a jamais guéri personne, mais qui tue ainsi chaque année, d’innombrables milliers d’êtres humains.
Je ne pense pas qu’aucune de ces notions ait été jamais sérieusement mise en doute, dans les quatre ou cinq années qui ont précédé la réunion du Congrès de Londres1. Mais si ces propositions n’étaient pas discutées dans les milieux scientifiques, les milieux administratifs ne témoignaient qu'un très médiocre enthousiasme en faveur des conclusions pratiques de police des marchés et de la laiterie, que l’on songeait à pro-
1 Je ne fais de réserves que pour la dernière, dont la démonstration définitive, due à Michelazzi, est plus récente (1901) bien qu’elle eût été signalée par de Michèle, dès 1 89 i. Chose curieuse, personne ne semble empressé de la vérifier, et, à ma connaissance du moins, personne n’y a fait allusion au Congrès de Londres.
voquer. La plupart des médecins et vétérinaires s’entendaient à reconnaître que les mesures prises jusqu’ici pour protéger l’homme et l’enfant, contre la tuberculose bovine, pour arrêter d’abord les progrès de cette affection et pour la faire disparaître ensuite, étaient illusoires ou insignifiantes. Il est, en effet, absolument certain, que, dans tous les pays, sauf en Danemark, où elle est en régression, sous l’influence des mesures énergiques prises par Bang, les progrès de la tuberculose bovine sont extrêmement rapides et incessants, et ce n’est pas en se contentant de recommander aux hommes de faire bouillir leur lait qu'on les arrêtera.
Le lundi 22 juillet, le congrès anglais de la tuberculose, placé sous les auspices de la couronne, fut donc ouvert par le duc de Cambridge, assisté par un éminent médecin anglais, sir William Broadbent h
Dans la seconde réunion générale, qui eut lieu le mardi 23 juillet, le Professeur Koch lut sa fameuse adresse, que l’on trouvera traduite par moi, in extenso, aux pages 31-62 de cet ouvrage; et qui n’a été reproduite jusqu’ici, d’une façon complète, par aucune publication française.
L’émotion provoquée parmi les membres du Congrès par la communication de Koch fut énorme et se traduisit par une incohérence scientifique manifeste, dans
1 Ces indications sont empruntées au journal de médecine anglais, The brilish medical Journal, 27 juillet 1901, p. 205, sqq. Le compte rendu olliciel du congrès de Londres n’est pas encore publié.
LE PROFESSEUR KOCU
l’attitude de ce congrès. Ce sont des médecins allemands, qui mirent immédiatement leurs confrères au courant des mobiles intéressés de l'attitude de Koch, incompréhensible et inexplicable, si on veut lui donner une interprétation logique et scientifique. L’article du directeur du Matin1, qui n’a pu être imaginé de toutes pièces, n’est que la rigoureuse expression des indications données à Londres par les compatriotes mêmes de Koch, et que tout justifiait, sauf en ce qui concerne la question de l’empereur d’Allemagne, dont la personnalité doit, malgré toutes les faiblesses dont il a fait preuve en diverses circonstances à l’égard de Koch, rester complètement étrangère à ce débat.
En supposant même que les propositions scientifiques émises par Koch fussent soutenables et sincères, Koch aurait déjà fait preuve d’un manque de tact absolu, en plaçant une telle bombe, au milieu d’une adresse faite dans une réunion générale. Ces sortes d’adresses se terminent par un vote de remerciements et comme elles représentent toujours l’expression de l’opinion générale, les palabres qui peuvent leur faire suite et qui même d’ordinaire sont complètement supprimés, ne sont que de pure forme. C’est donc dans une section, que Koch eût dû soutenir cette thèse nouvelle, qu’il savait devoir provoquer un si vif émoi. Contrairement à lous les précédents, lord Lister, président de cette réunion générale, crut devoir prendre la parole et la
* Voir p. 171.
donner ensuite à ceux qui la demandèrent : à Nocard, à Bang, et à Sims Woodhead. Toutes ces voix s’élevèrent unanimement pour combattre les conclusions de Koch.
Je donne, in extenso , la réponse de Lister, d’après le résumé publié simultanément dans le Dritish medical Journal du 27 juillet, p. 206, et dans The Lancet du 3 août, p. 301 .
«Lord Lister dit que le discours prononcé par Koch, est plein d’intérêt d’un bout à l’autre, mais ce qui a principalement attiré l’attention, c’est cette thèse stupéfiante « startling », que le tubercule bovinne peut pas se développer chez l’homme. Cette affirmation que la tuberculose du bétail n’est pas transmissible à l’homme, a une énorme importance pratique. Logiquement, les conclusions de Koch devraient aboutir à une disparition des mesures contre la viande et le lait, et tout montre que cette conclusion serait erronée. Lister trouve, quant à lui — et cette affirmation qu’il doit regretter aujourd’hui, ne fait pas un très grand honneur à son sens critique — , que l’évidence apportée par Koch, que le tubercule humain ne pouvait être communiqué au bétail, était concluante.
«Mais même si cela était établi, il ne s’ensuivrait nullement que la communication de la tuberculose bovine à l’homme n’est pas possible. Lister prend comme exemple le cas de la variole; les essais pour inoculer le smallpox aux veaux ont si rarement réussi, que d’éminents pathologistes ont conclu que la petite variole et le cowpox étaient des maladies entièrement difierentes. Nous savons que c’est une erreur, que le cow-
pox est la petite vérole modifiée par le passage à travers la vache. L’orateur signale quelques expériences intéressantes du D1’ Monckton Copeman, qui a entièrement échoué dans ces tentatives d’inoculations du small pox humain au veau, mais qui a toujours réussi à l’inoculer au singe, et qui a réussi aussi invariablement, quand il inoculait la matière des pustules du singe, au veau; et il résultait de ces inoculations, du cow pox ordinaire, pouvant être employé pour vacciner des enfants.
« Il peut se faire que quelques animaux servent d’hôtes intermédiaires entre l'homme et l’espèce bovine, où, si un grand nombre d’expériences étaient faites, les tubercules humains pourraient se montrer occasionnellement transmissibles au bœuf h comme cela est quelquefois le cas pour le cowpox et que les tubercules bovins ainsi produits, puissent être transmissibles à l’homme, comme l’est le virus de la vaccine.
« L’évidence, nécessairement indirecte, sur laquelle s’est basé Koch, pour établir que le bacille bovin ne pouvait être transmis à l’homme, ne m’a pas du tout paru concluante. Elle consistait principalement dans la prétendue rareté des lésions de la tuberculose intestinale primaire chez les enfants, en dépit de la multi-
1 Les expériences qui ont précédé et suivi le Congrès de Londres ont montré que la tuberculose humaine n’est pas exceptionnellement transmissible au bœuf. Les expériences réussissent dans i>() à 80 p. 100 des cas. Si, sur le terrain général, les observations de Lister sont acceptables, il a fâcheusement montré qu’il n'était nullement au courant de la question spéciale, et ses paroles pourraient donner aux affirmations de Ivoch un crédit relatif qu’elles ne méritent en aucune façon (Garxault).
tude de bacilles tuberculeux qu’ils absorbent dans le lait.
« Même si l'on admettait que les lésions de la tuberculose primaire sont réellement aussi rares chez les enfants, que dans les statistiques indiquées par Koch, il est certain que le tabes mésentérique se produisit chez un grand nombre d’enfants, qui moururent de maladie tuberculeuse, sans qu’on trouvât de tubercules dans aucune partie du corps. Puisque les ganglions mésentériques étaient pris, sans lésions visibles de l’intestin, on doit conclure que les bacilles ont passé à travers la muqueuse intestinale, sans causer de lésions apparentes, et ont été arrêtés par les ganglions mésentériques. On sait très bien que, même le bacille de la fièvre typhoïde, qui se développe principalement dans la membrane muqueuse de l’intestin, peut parfois traverser la muqueuse, sans produire les lésions caractéristiques.
« Pourquoi n’en serait-il pas de même avec le bacille de la tuberculose? S’il en est ainsi, le principal argument de Koch est détruit i. Pour les expériences dont Koch a parlé, et qui consisteraient à inoculer les bovidés avec des matières provenant des ganglions des enfants atteints de tabes mésentérique, le résultat est négatif et les expériences ont été peu nombreuses ; et même si elles étaient plus nombreuses, elles ne seraient pas dans mon esprit très concluantes. Il peut se faire
1 Lord Lister ne sait pas que cette démonstration a été faite et refaite maintes fois déjà. Mais Koch, qui le sait mieux que personne, a feint de l’ignorer.
LE PROFESSEUR KOCU
que les bacilles tuberculeux du lait, dans le tube intestinal, soient si modifiés en passant à travers le sujet humain, que les bacilles des glandes mésentériques, quoique provenant d’un animal bovin, n’aient plus les vrais caractères de la tuberculose bovine véritable ; mais que les bacilles prennent le caractère de la tuberculose humaine, moins disposée à se développer dans le veau. Le Congrès désire probablement la lumière de nouvelles expériences, avant d’accepter cette doctrine de l’immunité de l’homme pour le tubercule bovin. )>
Lord Lister écrivit, le 30 juillet, une lettre au British medical Journal, qui fut publiée dans le numéro du 3 août, p. 283. Elle complète la communication que nous venons de rapporter.
« Monsieur,
cc Le résumé de ma réponse au Dr Koch, que vous avez publié, a été écrit très hâtivement, et il est un point très important que je vous demanderai la permission de corriger :
« J’ai dit que, lorsqu’on trouvait les ganglions mésentériques affectés de tuberculose, sans lésion intestinale reconnaissable, chez les enfants morts de tuberculose et pas de tubercules dans d’autres parties du corps, la conclusion inévitable me semble être, « que les bacilles de la tuberculose avaient passé de l’aliment à travers la membrane intestinale muqueuse, sans causer de lésion apparente, et qu'ils avaient été arrêtés
par les ganglions mésentériques ». Si, à la place « d’aliment», je substitue « le canal alimentaire », j’exprime ce que je crois être la réalité ».
Les produits de la sécrétion bronchique1, la poussière de l’air inhalé, sont avalés inconsciemment; et pour un enfant nourri dans un milieu infecté, on peut se demander s’il est infecté par le lait de la vache ou la tuberculose humaine. Le fait de l’infection des ganglions mésentériques n’est donc pas une preuve que l’enfant ait été infecté par le lait de la vache. Cet argument semble en faveur de l’hypothèse de Koch; mais, en réalité, il diminue la valeur de sa démonstration, basée sur la rareté des lésions de la tuberculose primaire chez l’enfant, en dépit des nombreux bacilles de la tuberculose qu’il avale dans le lait. En effet, si nous considérons le nombre beaucoup plus considérable des bacilles de la tuberculose humaine, qui se trouvent dans l’intestin, on pourrait considérer le fait comme une preuve contre la transmission de la tuberculose humaine à l’homme.
« La vérité semble être, que la muqueuse intestinale humaine n’est pas un endroit favorable pour le développement des bacilles de la tuberculose. En effet, d’après les anatomo-pathologistes, les deux tiers seulement des cadavres de sujets morts de tuberculose pul-
1 Tous les médecins d’enfants sont unanimes à constater l’extréme rareté, sinon l’absence de tuberculose ulcéreuse des poumons, chez l’enfant, au cours de la première année. 11 ne peut donc infecter son tube digestif, en avalant des bacilles provenant des mucosités chargées de produits tuberculeux ulcérés venant des poumons (P. Gaknault).
LE PROFESSEUR KOCII
monaire, présentent des lésions tuberculeuses de l’intestin. Ainsi, un tiers ont avalé un nombre énorme des bacilles de la tuberculose et y ont résisté. Chez l’enfant, cette muqueuse intestinale semble permettre ce passage des bacilles, beaucoup plus facilement que chez l’adulte. Mais, même chez le jeune enfant, les pathologistes paraissent être d’accord, que la tuberculose pulmonaire est bien plus fréquente que le tabes mésentérique, bien que la poussière infectante passe dans l'intestin après avoir été inhalée dans les poumons.
« Le Dr Koch a montré que la tuberculose humaine est très rarement transmissible au bœuf, si même elle est transmissible. Mais la proposition inverse, d’une importance infiniment plus grande, que la tuberculose bovine n’est pas transmissible à l’homme, ne me paraît pas reposer sur une évidence suffisante pour inspirer la confiance i. )>
Je rapporte, in extenso, la réponse de M. Nocard, telle qu’il l’a fait publier par la Presse médicale n° 60, 27 juillet, et par le Recueil de médecine vétérinaire du 15 août 1901.
« Ce m’est un grand honneur d’avoir à saluer, au nom des bactériologistes français, le plus grand des bactériologistes du monde entier.
A ce tribut d’admiration et de respect, je demande
1 Si nous nous sommes exprime un peu sévèrement sur l’excessive facilité avec laquelle Lister, inspiré évidemment par son respect de l’autorité, a accepté la prétendue démonstration de la non-transmissibilité de la tuberculose humaine au bœuf, nous ne saurions trop louer l’excellence de l'argumentation développée par lui dans les lignes précédentes (Gaunault).
à l’illustre savant la permission de joindre l’expression publique de la reconnaissance que je lui ai vouée, il y aura bientôt dix ans \ en une circonstance inoubliable, où j’ai pu mesurer l’élévation de son esprit, la noblesse de son caractère et les rares qualités de son cœur 2.
Une communication de M. Koch est toujours un événement ; celle d’aujourd’hui aura un grand retentissement ; par certains côtés, elle me charme et me remplit de contentement ; par certains côtés, elle me trouble, et me parait pleine de dangers.
On me jugera peut-être bien audacieux de discuter ainsi, au pied levé, le travail d’un Maître qui fait autorité en tout ce qui concerne la bactériologie et surtout en matière tuberculeuse.
Je sais tout ce que mon intervention a de périlleux; pourtant les intérêts en jeu sont si graves, les conclusions du travail de M. Koch sont si grosses de conséquences, que je n’hésite pas à répondre à l’appel de notre illustre président, lord Lister, pour dire mon sentiment à ce sujet.
1 Je pense que c’est là une coquille de la Presse médicale; il y a dix ans, Koch procédait à sa lucrative opération de la tuberculine, qui n’est pas précisément à son honneur; et dans laquelle Virchow a démontré que Koch n’avait pas rendu de grands services aux moribonds, bien au contraire. (Garnault.)
' Allusion au dévouement sympathique témoigné par R. Koch à la mission française (composée de MM. R,oux, Straus, Nocard et Thuillier) envoyée, en 1883, en Egypte, pour y étudier l'épidémie cholérique ; on n’a pas oublié que notre malheureux compatriote Thuillier, fut, en quarante-huit heures, emporté par le choléra.
LE PROFESSEUR KOCII
Ce qui me plaît dans la communication de M. Koch, c’est qu’elle justifie d’une façon éclatante les efforts de ceux qui protestaient contre toute exagération dans les mesures prophylactiques réclamées pour protéger l’espèce humaine contre les dangers de la tuberculose des bovidés.
Depuis plusieurs années déjà, une réaction salutaire s’était faite contre les exagérations du début. La communication de M. Koch va l’achever ; peut-être même va-t-elle l’exagérer en sens inverse, et j’ai bien peur, qu’après avoir préconisé des mesures excessives et absurdes contre des dangers imaginaires, on en arrive à ne plus se défendre contre les dangers réels, que la tuberculose des bovidés fait courir à la santé publique.
J’ai toujours soutenu — naguère encore au Congrès de la tuberculose de Berlin — que la tuberculose des bovidés ne prend qu’une très petite part aux progrès de la tuberculose humaine ; mais, cette part, si petite qu’elle soit, est indéniable, et ce serait une faute grave que de ne pas en tenir compte.
M. Koch n’a pas réussi à rendre tuberculeux les bovidés auxquels il a inoculé, par des procédés divers, des cultures ou des produits tuberculeux provenant de l’homme. Il en conclut : que les bovidés sont réfractaires à la tuberculose humaine, que l’homme n’a rien à redouter de la tuberculose des bovidés, qu’il est inutile de se défendre contre elle.
Avec tout le respect qui est dû à l’illustre savant, mais avec toute la fermeté qu’entraîne une conviction
profonde, je dirai que les expériences dont il s’agit n’autorisent pas de semblables conclusions.
C’est un principe de la méthode expérimentale que les faits négatifs ne prévalent point, quel que soit leur nombre, contre les faits positifs.
Or, il existe des faits positifs indiscutables prouvant qu’il est possible d’infecter des bovidés en leur inoculant des produits tuberculeux empruntés à l’homme. Les premiers en date sont ceux de mon éminent maître, le professeur Chauveau. Je regrette vivement que les devoirs de sa charge l’aient empêché de prendre part à ce Congrès : il les eût exposés avec la grande autorité qui appartient à l’un des maîtres de la médecine expérimentale. Je ferai de mon mieux pour le suppléer et pour montrer toute la valeur de ces faits, au point de vue qui nous occupe.
Parmi les nombreuses expériences qu’il a consacrées à ce sujet, il en est quatre qui sont plus particulièrement probantes ; elles concernent des veaux âgés de cinq à dix mois qui ont été infectés, soit par les voies digestives, soit par injection intraveineuse, avec des produits tuberculeux empruntés à l’homme (phtisie aiguë ou pneumonie caséeuse). Ces quatre animaux, sacrifiés après un laps de temps variable, allant jusqu’à cinquante-neuf jours, ont, à l’autopsie, présenté des lésions parfois très importantes et procédant manifestement de l’infection expérimentale.
• Sur deux des trois veaux infectés par ingestion, les lésions étaient confluentes sur l’intestin, les ganglions mésentériques et sur le péritoine. Sur le troisième, au
contraire, à côté de lésions minimes des organes abdominaux, il en existait de très importantes de ganglions annexes des premières voies digestives, ganglions rétropharyngiens et œsophagiens.
On objectera sans doute que ces expériences remontent à une époque déjà lointaine où l’on ne connaissait pas la tuberculine, où l’on ne pouvait avoir la certitude que les veaux mis en expérience étaient indemnes de tuberculose.
M. Chauveau avait prévu cette objection : il avait choisi le jeune veau comme sujet d’expérience, parce que la tuberculose du veau est extrêmement rare ; il s’était procuré ces veaux dans un centre d’élevage où la tuberculose des vaches était inconnue ; enfin, dans chaque expérience, il avait conservé, à titre de témoins, des veaux en nombre égal, de même âge et de même origine, lesquels sacrifiés en même temps que les premiers, se montraient absolument indemnes de toute lésion tuberculeuse.
Pour anciennes qu’elles soient, les expériences de Chauveau n’en ont pas moins la valeur de faits positifs, contre lesquels ne sauraient prévaloir des faits négatifs, aussi nombreux qu’on les suppose.
Et, d’ailleurs, plusieurs membres de ce Congrès sont inscrits pour communiquer des faits analogues avec pièces à l’appui.
Ces faits prouvent que, s’il est difficile de communiquer aux bovidés la tuberculose humaine, on y réussit parfois.
Comment expliquer ces résultats différents, contra-
dictoires eu apparence? 11 est diflicile de le faire avec certitude, car nous ne pouvons avoir la prétention de réaliser exactement, dans nos expériences, toutes les conditions de la contagion naturelle. Il est pourtant possible d’en donner une explication plausible.
C’est une loi générale, bien connue, que l’adaptation graduelle d’un parasite quelconque au milieu, inerte ou vivant, où il réussit à se développer, lui confère l’aptitude à se développer plus aisément dans des milieux semblables au premier.
Cela est vrai pour le bacille de la tuberculose comme pour tous les autres microbes.
On sait combien il est difficile d’obtenir une première culture du bacille de Koch sur les milieux les plus favorables.
Cette première culture est toujours lente, maigre, peu abondante ; mais, une fois accoutumée à ce milieu de culture, elle s’y développe ensuite très vite et très abondamment.
Ce qui est vrai des milieux inertes est encore plus vrai a fortiori des milieux vivants.
Tout le monde sait que le bacille du rouget du porc se développe difficilement, la première fois, dans l’organisme du lapin ; pour être sûr de tuer un lapin, il faut en inoculer trois ou quatre, et la mort n’arrive qu’après quatre ou cinq jours, parfois plus ; mais, en faisant passer ce microbe de lapin à lapin, il acquiert rapidement une virulence telle qu’il tue le lapin en quelques heures ; or, ce bacille, devenu si virulent pour le lapin.
LE PHOFESSEUK KOCH
a perdu toute virulence pour le porc, dont il provient ; on peut l’inoculer au porc à doses considérables sans le tuer, sans même le rendre malade.
Ce que je viens de dire du bacille du rouget des porcs, s’applique aussi, à peu près exactement, au trypanosome de la dourine du cheval. Ce parasite, d’un ordre plus élevé, est inoculable au chien, à la souris blanche, au rat blanc, entre autres sujets. Après quelques passages de souris à souris, ou de rat à rat, il acquiert une virulence telle que les animaux succombent en quelques jours, en présentant un nombre énorme de trypanosomes dans le sang.
Or, il arrive que si l’on inocule au rat ou la souris le même trypanosome, après un certain nombre de passages sur le chien, on ne réussit plus à les tuer ni même à les rendre malades. L’adaptation longtemps prolongée du trypanosome à l’organisme du chien lui a fait perdre l’aptitude à. se développer dans l’organisme du rat blanc et de la souris blanche. Et, chose curieuse, ce trypanosome du chien reste toujours aussi virulent pour le cheval.
Enfin, j’ai montré comment le bacille de la tuberculose de l'homme ou de la vache, cultivé dans le péritoine de la poule, à l’abri de l’action phagocytaire (grâce à la protection d’un sac de collodion), acquiert lentement, peu à peu, les caractères du bacille de la tuberculose aviaire, et devient incapable de tuer le cobaye, ou ne le tue qu’avec des lésions analogues à celles de la tuberculose aviaire.
Tous ces laits me portent à penser que les résultats
obtenus par le professeur Koch procèdent de causes de même ordre.
Les bovidés prennent rarement la tuberculose de l’homme ; mais que, pour une raison quelconque, la résistance des cellules soit modifiée, diminuée ou supprimée, le bacille humain pourra germer, pulluler, et envahir les organes du sujet, dont la résistance a été vaincue ; dès lors, le bacille, adapté à ce milieu nouveau. pourra se développer chez d’autres bovidés sains, qui se seraient montrés réfractaires à l’action du même bacille provenant directement de l’homme.
Mais admettons pour un instant que les bovidés soient réellement réfractaires à la tuberculose humaine ; aurait-on le droit d’en conclure que la réciproque est également vraie? — Non, cent fois non : Ce serait contraire à tous les principes de la méthode expérimentale ! Ce serait surtout contraire aux faits !
Si les faits expérimentaux font défaut — et pour cause, — les faits cliniques abondent, qui prouvent la possibilité de la transmissibilité à l'homme de la tuberculose des bovidés.
Beaucoup ont trait à des vétérinaires qui se sont blessés, en faisant l’autopsie de vaches tuberculeuses ; les uns ont guéri, grâce à une intervention chirurgicale hâtive et radicale : tel notre collègue Jensen, de l’École vétérinaire de Copenhague ; les autres, moins heureux, ont fini par succomber à l’évolution progressive de l’infection : tels nos confrères Moses, de Weimar, et Thomas Walley, du Collège royal vétérinaire d’Édinbourg.
D’autre part, il existe des faits nombreux et authen-
tiques d’infection par l’usage alimentaire de lait provenant de vaches atteintes de mammite tuberculeuse ; le plus connu et le plus probant concerne l’une des filles de M. le professeur Gosse, de Genève : il a presque la valeur d’une expérience,
Enfin, les travaux du grand hygiéniste anglais Thorne- Thorne prouvent jusqu’à l’évidence la réalité et la gravité du danger : depuis cinquante ans, la mortalité tuberculeuse en Angleterre a diminué de 45 p. 100 ;• pendant ce temps ; la tuberculose abdominale des enfants du premier âge a augmenté de 27,69 p. 100.
Gomment expliquer ces chiffres si différents ? C’est que, depuis cinquante ans, vous avez fait beaucoup, en ce pays, pour assainir la maison, l’atelier, la commune, diminuant ainsi les chances d’infection par les voies respiratoires, de beaucoup les plus redoutables pour les adultes ; mais vous n’avez rien fait contre les dangers de l’infection par les voies digestives, qui sont de beaucoup les plus fréquentes pour les enfants nourris au biberon.
Thorne-Thorne n’hésite pas à attribuer la progression de la tuberculose des enfants du premier âge à l’absence de toute surveillance des laiteries, de toute mesure interdisant l’usage du lait provenant de vaches atteintes de mammite tuberculeuse.
Tous ceux qui se sont occupés de la question du lait partagent l’avis de Thorne-Thorne.
C’est pourquoi je continuerai à crier demain comme hier : « Mères de famille, ne donnez pas de lait à vos enfants sans l’avoir fait bouillir ! »
Nous ne connaissons encore les réponses de Bang et de Sims Woodhead. que par les quelques lignes du résumé, malheureusement très écourté, qui leur est consacré dans les journaux anglais.
Bang reconnaît que Koch a montré que l’inoculation du bœuf par l’homme ne présente pas un grand danger1, mais la proposition inverse est chose bien différente. Il rappelle les nombreux cas d’infection que l’on connaît, et affirme qu’il serait très dangereux de faire disparaître la crainte du lait tuberculeux. Il est d’avis qu’il faut, non seulement maintenir, mais même augmenter les mesures actuellement en usage.
Sims Woodhead conclut de la même manière, demande que l’on institue une commission de recherches complémentaires. Il croit que la tuberculose bovine joue un rôle important parmi les causes de la tuberculose humaine. Une des pièces anatomopathologiques exhibées dans le musée du Congrès, prouve la possibilité de cette infection. Les communications faites par ces auteurs, que nous retrouverons plus loin, nous montrent, en dehors même des témoignages antérieurs, qu’ils donnèrent fréquemment, quelle est la solidité de leurs convictions. Ils ont tenu d’ailleurs à les affirmer, en ces travaux lus dans les sec-
1 Cette affirmation de Bang diminue singulièrement la responsabilité de Lister, puisque le vétérinaire danois, si au courant de ces questions, a pu, sur le moment au moins, se laisser suggestionner par les affirmations de Koch dont tant de travaux antérieurs et postérieurs, notamment ceux de Ravenel, Thomassen, Arloing, Karlinski, de Jong, Delépine, Klebs et Rievel, etc., ont montré l’inanité.
LE PROFESSEUR KOCU
fions, à un moment où ils n’étaient plus sous l’impression immédiate de la communication de Koch.
De la communication de Lister, il n’y a pas grand chose à dire. Tout ce qui s’y trouve est juste et exact, sauf la réserve que nous avons faite dans une note; mais elle ne renferme qu’un petit nombre des objections que l’on peut adresser à Koch. Le trait vraiment curieux, intéressant et caractéristique, est qu’un homme tel que Lister, un savant aussi remarquable, ait pu trouver suffisantes les démonstrations apportées par Koch, que la tuberculose humaine n’était pas inoculable au bœuf. Cette facilité à se laisser convaincre de la vérité du seul fait, de la seule affirmation d’apparence scientifique pouvant servir de base à la théorie de Ivocb, prouve que Koch n’avaitpas trop escompté la puissance de suggestibilité dont il disposait à l’égard du Congrès.
D’ailleurs, chaque paragraphe de Koch, nous disent les comptes rendus, était souligné par les enthousiastes applaudissements de l’assemblée. Les désastres de la campagœe de la tuberculine, en 1891 et en 1897, étaient oubliés, peut-être même se représentait-on les vilaines histoires de l’exploitation de la crédulité humaine du passé, sous une forme triomphale. Certainement, on applaudit l’affirmation de Koch, qu’il avait démontré la non-transmissibilité de la tuberculose humaine au bétail, c’est-à-dire l’affirmation d’un fait inexact, basé sur une prétendue démonstration absolument fantaisiste; et lorsque Koch demanda la suppression des mesures de protection contre le bacille bovin, les mêmes applau-
dissements couvrirent ses paroles. En somme, nous ne sommes pas autrement choqués de ces manifestations. Ce ne sont pas les mesures actuelles qui enrayeront la progression, toujours ascendante, de la tuberculose bovine, et à plus forte raison, qui feront disparaître ce fléau.
Mais ces applaudissements ont encore un précieux sens symbolique ; ils nous apprennent que nous ne devons jamais compter sur le sens critique des foules, lors même que ce sont des foules de savants.
Il est possible que, pour la viande, les cas de contamination, chez l’adulte, ne soient pas très nombreux, et encore n'en savons-nous rien; mais il est certain qu’il n’en est pas de même pour le lait, chez les enfants ; et nous avons vu à quel point la mesure bâtarde de la coction ou de la stérilisation du lait constitue un pisaller, disons le mot, un véritable trompe-l’œil, et non pas un remède. Ce qu’il faut aux petits enfants, c’est du lait cru tiédi, qui ne soit pas tuberculeux, c’est-à-dire qui tuerait encore lors même qu’il aurait été stérilisé. Il s'agit de savoir si notre civilisation deviendra capable de leur fournir un aliment que, mieux qu’elle, pouvait leur fournir la barbarie; il s’agit de savoir si les comédiens de la repopulation préféreront conserver les êtres déjà existants ou continueront à inciter les hommes à créer de nouvelles victimes pour la mort.
A un double point de vue, les applaudissements qui ont accueilli cette affirmation de Koch, qu’il 11e fallait prendre aucune mesure contre la viande et le lait ne sont pas pour nous déplaire ; d’abord, parce que nous eu
GOO
sommes réduits à n’espérer que de l’excès du mal, le remède; et ensuite, n'est-ce pas un spectacle vraiment curieux et suggestif, que de voir tous ces hommes, tous ces savants, qui ont une connaissance approfondie de la question, un sens critique des plus développés, applaudir à outrance une affirmation qui ne repose sur aucune base scientifique, et qui doit entraîner fatalement d’immenses désastres pour l’agriculture, la mort annuelle de dizaines de mille d’êtres vivants. C’est le détestable principe de l’autorité que l’on applaudissait avec frénésie, incarné dansunhomme qui, précédemment, à deux reprises, comme le dit si bien Zschokke, en avait joué avec une prodigieuse impudence, dans un but de lucre manifeste, et qui a pu faire impunément tant de victimes.
Lorsqu’on lit les débuts de la communication de Nocard, on y trouve l’expression verbale des applaudissements frénétiques qui saluaient une communication de Koch affirmant des faits de la plus haute gravité, sans aucune base scientifique et aboutissant à des conclusions pratiques qui entraîneraient, d’une façon certaine, dans l’avenir, la mort de millions d’individus. Parmi les savants réunis en ce congrès, Nocard était assurément bien qualifié par ses travaux antérieurs et sa compétence particulière, pour mesurer la valeur scientifique et la portée pratique et sanitaire de la communication de Koch.
La vieille courtoisie française, qui a pris, dans notre démocratie, à un degré qu’elle n’a jamais connu sous les régimes despotiques, la forme adulatrice à l’égard des
puissants, à l’égard de l’odieux principe d’autorité, se manifeste, sous sa forme nouvelle, de façon trop caractéristique, en ce discours de Nocard, pour que je la souligne. Les écoles séro-thérapeutiques de Berlin et de Paris, si elles ont beaucoup à se reprocher l'une et l’autre, n’ont rien à s’envier, et le formidable bluff de la tuberculine est le digne pendant du traitement antirabique. Elles se sont réconciliées en unissant les noms de deux de leurs protagonistes, dans l’illusoire traitement du croup, dont une élévation périodique normale de mortalité est en train de démontrer la complète inanité.
Nous avons vu ailleurs avec quels ménagements s’exprime Nocard à propos de la tuberculine de Koch; pouvait-il moins faire pour l’homme à qui Pasteur et son école envoyaient, avec une incroyable légèreté, un enthousiaste télégramme de félicitations, au moment où sévissait à Berlin la crise macabre delà tuberculine, en 1890-91. Koch, à une époque où lui-même ne s’était pas lancé à corps perdu dans la voie de la sérothérapie, avait témoigné plus d’une fois son peu d’estime pour les folles exagérations des thaumaturges des vaccins, quise jouent de la crédulité publique avec un sans-gêne équivalent à celui des prêtres d’Épidaure. Ceux-ci avaient au moins l’avantage d’employer des médications inoffensives et qui ne tuaient pas les gens, sous prétexte de les sauver. Qu’on lise avec soin la communication de Koch et les lignes qu’il consacre à la rage. Ces ligues sont d’ailleurs l’expression du bon sens et de la vérité même, on y trouvera une terrible leçon pour ceux
qui, malgré l’inanité absolue, démontrée et acceptée, du traitement curatif ou préventif chez les animaux, malgré la douzaine de morts annuelle avouée par les statistiques, malgré les autres décès chez les malades non traités, préfèrent laisser subsister la terrible maladie en France, avec ses quarante victimes annuelles, qu’élever la protestation capable de la faire disparaître, en trois ou quatre années, de notre pays.
La sérothérapeu tique actuelle, sous sa forme quasi sentimentale, en France, avec toutes ses exagérations et ses extravagances, constitue une véritable religion; elle n’a cessé, comme toutes les religions, d’être persécutée, que pour devenir persécutrice à son tour. Et il faut vraiment savoir gré à M. Nocard, à l'im de ses prêtres les plus notoires, dans ce pays où le fétichisme de F Autoritdtglaube est plus développé peut-être que sur tout autre point du monde, d’avoir osé adresser à un puissant de la terre quelques timides critiques, en les environnant de fleurs. Il faut savoir àM. Nocard un plus grand gré encore de son intervention, car elle s’est produite au milieu d’une bienveillance très mitigée de l’assistance. Pour la plupart des gens en place, qui se trouvaient réunis, frapper un tel fétiche, même avec une fleur, était un acte sacrilège. L'immense majorité des gens que l’on appelle des savants ont la conscience plus ou moins nette que l’origine de l’autorité dont ils sont revêtus, réside plutôt en la crédulité ou la confiance des hommes, ce principe d’autorité, que dans leur valeur réelle. Je doute cependant, qu’à l’heure actuelle, un seul même des enthousiastes applaudisseurs de Koch
ET LE l'ÉRIL DE LA TUBERCULOSE BOVINE
oserait, devant l’unanimité de la critique, lorsque les savants les plus modérés — que l’on a pu même considérer comme des partisans de la dualité — , comme Adami, lorsque les journaux les plus sérieux, comme le Philadelphia medical Journal parlent de l’acte presque criminel de Koch, maintenir son attitude. Lorsque de telles manifestations ont de telles origines, il suffi t d’une simple déviation dans le sens des courants de la faveur, pour en modifier brusquement le sens.
De plus, Nocard peut dire avec raison qu’il a toujours lutté contre « l’exagération des débuts ». Nocard ne croit qu’à un péril à peu près nul du fait de la viande; et il croit que le péril du lait tuberculeux peut être aisément conjuré par le passage de ce lait sur le fourneau. On le voit, il est beaucoup plus facile à satisfaire que Bollinger et que tant d’autres, et il a pris le parti de ne point s’inquiéter des progrès constants^de la tuberculose bovine, favorisée par l’insouciance qu’il pratique et qu’il conseille. La différence des attitudes, entre Arloing et Nocard, fera l’objet d’un minutieux examen, dans notre second volume. Nocard ne s’est jamais préoccupé de la question des toxines qui peuvent être contenues dans le lait provenant d’animaux tuberculeux, et il a supprimé, d’un mot, la question des inconvénients du lait stérilisé, en prétendant qu’ils reposaient sur un préjugé absurde. 11 n’en resterait pas moins à résoudre la question de la tuberculose bovine au point de vue agricole, puisque la maladie fait chaque jour d’incontestables progrès. En cette question, M. Nocard parait s’être appliqué, avec un grand succès d’ailleurs, à
combiner l’art du vétérinaire officiel avec celui de l’agriculteur, c’est-à-dire à ménager la chèvre et le chou. Il le montre bien immédiatement, puisqu’il se contente de rappeler les expériences de Chauveau, sans trouver surprenant que Koch se les soit appropriées, comme favorable à sa thèse. Arloing a déjà relevé cette étrange attitude de Koch, sans la caractériser cependant de la façon qu’elle mérite; et Chauveau a également protesté, dans un discours fait à la fin de l’année passée, à la Société d’agriculture, et reproduite dans le Temps. N’ayant élevé la voix que d’une façon bien timide au sujet de Chauveau, on s’explique que Nocard n’ait rien dit au sujet des citations fausses ou dénaturées concernant Bollinger, Smith, Repp, Dinwiddie, dont les travaux ont été décrits dans des langues qui ne lui sont pas familières. Nous avons vu pourtant qu’il y 'avait bien des choses à dire au sujet delà citation, par Koch, de ces auteurs. D’ailleurs, sauf ces très légères réserves, la communication de Nocard, à laquelle il aurait pu ajouter l’indication de ses propres travaux, de ceux d’Arloing, de Courmont et de Dor, sur les modifications expérimentales que l’on peut faire subir aux bacilles de tuberculose aviaire, peut être considérée comme inspirée d’un excellent esprit. Si le ton en eût été plus énergique, elle serait parfaite. Mais comment Nocard aurait-il pu prendre une telle attitude, même sur le terrain purement scientifique, puisque, contrairement à Arloing, Nocard a toujours été, en France, l’apôtre du faible danger de la tuberculose bovine.
Il faut bien que, pour un Français habitué à se prosterner, non pas même devant le chapeau de Gessler, mais devant son ombre, cette attitude ait paru stupéfiante, puisque M. Buneau -Varilla, le directeur du Matin , prétend que Nocard a« vertement » relevé Koch. Encore faut-il tenir compte à notre compatriote de ce qu’il n”a pas, comme son collègue dont nous citons les paroles plus loin, baisé la chaussure de Koch, en proclamant qu’il n’était pas digne d’en dénouer les cordons.
Lorsqu’on lit attentivement la communication de Koch, on est frappé, non seulement de ce fait qu’il ait pu glisser des propositions si contestables dans une communication faite en séance générale, mais de l’art infini avec lequel il a rédigé son travail. Tout, en dehors de ses propositions nouvelles, y est parfait de composition et d’esprit ; et il suflirait de lire ces pages, sans avoir même recours aux preuves antérieures que Koch a données de sa grande valeur scientifique et de sa haute critique, pour repousser bien loin l’hypothèse que, sous l’influence d’un emballement sincère, il soit arrivé à violer, à un tel degré, les règles les plus élémentaires de la prudence et de la critique scientifique. Tout, dans son attitude, est préparé, conscient et réfléchi, et jamais responsabilité scientifique et morale n’exista à un plus haut degré; aussi bien d’ailleurs que dans la question de la tuberculine.
Nous sommes décidés à ne pas chercher dans la presse politique berlinoise, aussi peu que nous l’avons fait pour la question de la tuberculine, des articles, d'où nous pourrions extraire cependant bien des conclu-
sions. Bornons-nous à signaler une interview du professeur Heubner, de Berlin, reproduite dans les journaux de médecine anglais, où il affirme, au lendemain de la fameuse communication, qu’il partage entièrement les vues de Koch, sur la question des relations de la tuberculose bovine avec la tuberculose humaine. Il serait bon de lui reposer aujourd’hui la question et de savoir quels sont ceux qui sont capables, parmi les professeurs allemands, de se porter garants, à l'heure actuelle, de la vérité des affirmations de Koch et même de sa sincérité.
Lorsque l’on parcourt la presse médicale allemande, on est frappé de ce fait, que le congrès de Londres n’y est point célébré comme un triomphe; les mornes comptes rendus en sont singulièrement écourtés. Il semble que les médecins allemands, qui ont été naturellement les premiers à mettre leurs confrères au courant des étranges motifs, d’apparence inexplicables, qui avaient inspiré Koch, soient honteux du rôle pris par leur illustre compatriote. La Berliner klinische Wochenschrift, journal où domine l’influence de Virchow, est franchement malveillante et pose à Koch, qui depuis cette époque a gardé le silence le plus complet, des dilemmes aussi peu bienveillants qu’embarrassants.
Un des traits qui frappent le plus l’observateur attentif, c’est l’habileté avec laquelle Koch a su mélanger la vérité à l’erreur et glisser, au milieu de propositions scientifiques excellentes et excellemment exprimées, les affirmations scientifiques les plus contestables, les
plus subversives conclusions. Tout ce qui nous est dit sur les maladies contagieuses et infectieuses, la rage, la peste, la lèpre, notamment sur la manière logique de les combattre, est parfait; de même que la partie finale delà communication. Koch a très nettement vu quelle est la véritable direction dans laquelle doit se diriger la lutte, si elle veut être efficace; il ale bon goût de ne nous parler ni de la valeur thérapeutique de sa tuberculine, ni des créosotes, ni des gaïacols, etc., qui, suivant un mot justement conservé, embaument simplement les victimes avant qu’elles ne retournent à la terre. Il est resté dans la note juste, en ce qui concerne la valeur des sanatoriums, qu’il n’exagère pas. Mais, pour un observateur informé et doué de quelque perspicacité, il est bien évident que ce savant enrobbage a pour but suprême d’administrer, sans provoquer une trop laide grimace du patient, l’amère pilule que Koch s’est chargé de faire ingurgiter au monde scientifique.
Pour ceux qui ne sont pas très au courant des choses, et qui ne veulent pas attendre les démonstrations détaillées renfermées dans mon second volume, où je montre, par de nombreux documents, d’une part que tout était préparé dans le monde scientifique sincère, pour aboutir, en ce Congrès de Londres, aux mesures de protection internationales, seules efficaces contre la tuberculose bovine, je rapporterai simplement ces paroles de Koch, qui sont bien l’indice des préoccupations qui l’obsèdent et du but qu’il poursuit à Londres, et de la tâche que ce congrès devait remplir.
« Cependant, on admet généralement la possibilité
d’une infection tuberculeuse par la trasmission des germes de la maladie des animaux tuberculeux à l’homme. Ce processus d’infection est généralement considéré, à l’heure actuelle, comme démontré et comme si fréquent, qu’il est même regardé, par un grand nombre d’auteurs, comme le plus important, et que les mesures les plus rigoureuses ont été demandées contre lui. Dans ce congrès même, la discussion des dangers que la tuberculose animale fait courir à l’homme doit jouer une part importante. »
Je rapporterai ailleurs, dans une rapide analyse des travaux postérieurs au congrès, une critique de la communication de Koch, qui prendra une plus grande autorité en passant par la plume d’auteurs éminents. Qu’il me suffise ici de quelques réflexions exprimant des opinions unanimement exprimées, et auxquelles Koch, qui a gardé le prudent silence dans lequel il espère trouver en même temps le salut et l’oubli, s'est bien gardé de rien répondre.
Un nombre relativement important des animaux soumis par Koch aux expériences d’infection ont été contaminés ; le fait du faible degré de leur contamination est dû à la faible virulence, volontairement choisie des cultures inoculées par Koch, afin d’obtenir un résultat voulu h Les animaux, les bovidés, que tous les expérimentateurs ont réussi à contaminer, dans une
1 C’est ce que dit expressément Arloing, dans une note 011 il a cru devoir reculer devant l’accusation du crime, que formule nettement Adami ; et sans se douter que l’allirmalion, qu'un savant ait obtenu des résultats préparés à l'avance, dans de telles circonstances, est absolument équivalente à une telle accusation.
forte proportion, n’eussent-ils pas été atteints, cela rie prouverait nullement que la tuberculose bovine, plus infectieuse pour tous les animaux que pour l’homme, ne le soit pas pour ce dernier. Koch a fait arbitrairement, parmi les formes de bacilles de la tuberculose, des coupures spécifiques tirées d’un caractère essentiellement contingent et transitoire, du degré de virulence ; et rien ne l’autorisait à établir ces distinctions spécifiques. Il a abusé d’un argument qu’il sait mauvais, en disant que la preuve de la non-virulence du bacille bovin réside dans ce fait que nous ingérons tous du lait tuberculeux ; en effet, il sait très bien que nous ingérons constamment, en de multiples occasions journalières, un nombre plus ou moins grand de bacilles de la tuberculose humaine, sans que nous soyons pour cela fatalement contaminés. Il a affirmé un fait que tous les médecins savent être faux, et sur lequel il est difficile de s’imaginer qu’il ait pu entretenir des illusions, c’est qu’il n’y a de tuberculose causée par les aliments que lorsqu’on trouve à l’autopsie la tuberculose primaire de l’intestin. Koch sait en effet fort bien, qu’il est démontré que le bacille de la tuberculose peut traverser sûrement la membrane de l’intestin, sans y laisser de traces de son passage. Il n’a pas cité les statistiques anglaises publiées par les médecins d’enfants et montrant que la tuberculose primaire de l’intestin est très commune dans les pays où les petits enfants ingèrent beaucoup de lait de vache cru1. Il n’a
1 II n’a même pas cité les statistiques allemandes, telles que celles
LE PROFESSEUR KOCLI
pas tenu compte des statistiques de Thorne, pour l’Angleterre, qui ont une valeur équivalente à une immense expérience. Il a, avec une incroyable impudence, cité à l’appui de sa thèse, le témoignage d’auteurs dont les expériences comme les conclusions crient pour ainsi dire contre lui; dont les plus favorables même, telles que celles de Smith, restent encore timides et incertaines, et n’ont conduit leur auteur à aucune conclusion pratique ressemblant à celles de Koch. Les conclusions pratiques de Koch ne sont justifiées par aucun raisonnement scientifique. Elles entraîneraient, si elles étaient rigoureusement appliquées, la mort de centaines de milliers d’êtres. Elles ont produit, en réalité, le maximum possible d’effet nuisible, à l’heure actuelle, en jetant la confusion dans l’esprit des hommes.
Koch est arrivé au but qu’il poursuivait manifestement, au maintien du statu quo. Or, ce statu quo, d'après* l’avis des gens les plus compétents, n’entrave en aucune5 façon les progrès incontestés, constants et journaliersd’un terrible péril économique, la tuberculose bovine. De plus, Koch, qui a manifestement exprimé le regretl de ne pouvoir rapidement résoudre la question par une expérience sur l’homme, ne l’a pas faite encore sur luimême, ce qui est son devoir immédiat s’il est logique et de bonne foi, et n’a pas voulu prendre la responsabilité de la faire sur moi, lorsque je me suis offert. S’il ne l’a pas fait, c’est parce que tout le monde peut:
de Widerhofer et surtout celles de Ileller. qui sont défavorables à; sa thèse.
prévoir aujourd’hui de la façon absolue, la plus certaine, si la science n’est pas un vain mot, que tout homme inoculé avec la tuberculose bovine mourra en quelques jours.
Voici le réquisitoire que l’on est fondé actuellement à dresser contre le professeur Koch, en restant sur le terrain solide des faits acquis et démontrés, et en examinant simplement ses actes et les affirmations qu’il a produites en sa communication du Congrès de Londres.
Seule, la Deutsche medicinische Wochenschrift , dans un article qui n’a eu ni suite ni écho dans la presse médicale allemande, s’est enhardie, au premier jour, à parler de Koch, de son attitude et de ses succès au Congrès. Elle s’exprime de la façon suivante, dans un article paru le 1er août, numéro 31, page 528, qui mérite d’être rapporté :
« Au congrès de la tuberculose de Londres, comme nos lecteurs le savent déjà par la presse politique, l’adresse de Robert Koch a constitué un événement dominant de beaucoup en signification et en portée tous les autres débats. Dans cette adresse, le célèbre savant établit que la communication de la tuberculose du veau à l'homme et inversement , est impossible. On conçoit que cette manière de voir ait soulevé dans le monde entier, savant et non savant, un immense intérêt, en raison, tant de ses indications scientifiques révolutionnaires, que aussi, particulièrement, des modifications profondes qui devront résulter pour l’hygiène pratique, pour l’agriculture, etc., des observations de Koch...
« Le correspondant à Londres du Berliner Tageblatt
(Otto Brandes), a donné le tableau suivant de l’impression produite à Londres par la communication de Koch i. « Tout cœur allemand ressent une impression de bonheur, en constatant la vénération dont, ici, on entoure notre compatriote, Geh.-Rath Dr Koch. Non seulement le congrès, mais aussi la presse, fête le grand savant, comme un bienfaiteur de l’humanité, qui a arraché leur masque à la phtisie dévastatrice, au choléra asiatique, qui a montré les agents producteurs de ces maladies sous leur véritable aspect, et qui, maintenant, dans la lutte, se tient au premier rang de la mêlée et nous apparaît comme leur vainqueur triomphal. Depuis la dernière visite de Virchow aucun savant allemand n’a remporté un triomphe aussi éclatant. Et quand, hier, après les discours du Geh.-Rath Koch, les opinions s’exprimaient les unes après les autres, de divers côtés, les paroles d’avertissement résonnaient, l’opinion, d’ailleurs exprimée sous réserve, du grand savant allemand, que le bacille de la tuberculose du bétail peut bien n’ètre pas transmissible à l’homme, n’était pas immédiatement acceptée 2 ; l’impression
1 C’est toujours la Deutsche meclicinische Wochenschrift qui parle.
2 Je pense que le lecteur qui aura parcouru l’ensemble de ce livre savourera l’hypocrisie supérieure renfermée dans tout ce morceau. Koch n’a point fait les réserves que l’on indique; il n’existe aucune réserve dans l’expression de ses conclusions pratiques. Quant à la commission de contrôle, que Koch aurait tant désiré voir fonctionner, nous nous exprimons ailleurs avec assez de développements sur ce sujet, pour que l’on ait compris le sens que lui attache Koch. Dans son esprit et' dans la réalité, elle doit, en même temps, le protéger contre les retours imprévus de la fortune et de l’opinion cl en même temps entretenir, pendant des années,
que l’on sentait chez les contradicteurs, c’est que Koch s’était prématurément hâté de conclure avant que ses expériences positives ne lui en eussent donné le droit, plutôt qu’un doute sur la réalité des faits avancés par le prudent savant. Dans un dîner que le président de « l’Institut royal d’Angleterre de la salubrité publique », le professeur Robert Smith, de Londres, offrait, en l’honneur de Robert Koch, l’hôte donnait au savant allemand la Harben-Medal et le diplôme de membre d’honneur de l’Institut, comme au plus digne, au plus méritant qu’il y eut dans le monde, à l’homme ayant rendu les plus signalés services à la santé publique h »
par les luttes, les controverses qu'elle pourra provoquer, l'indécision et l’incertitude dont Koch voulait faire assurer le règne et qui triomphent, en effet, grâce à lui, aujourd’hui. Il ne faut pas cesser de le répéter : si Koch avait sincèrement voulu la vérité, il eût multiplié lui-même les expériences, au lieu de les diriger comme le montre et le dit si bien Arloing, dans un sens désiré à l’avance; il eût employé des bacilles virulents pour infecter les bœufs ; il n’eût pas dénaturé, contre toutes les règles de la logique, la portée de ses conclusions pratiques; il n'eût pas menti dans ses citations; il n’eût pas essayé, en somme, d'en imposer par tous les moyens. Il n’eût pas lancé, au Congrès de Londres, cette bombe prématurée. 11 n’eût, en un mot, s’il avait été probe et consciencieux, s’il eût été guidé par l'unique désir désintéressé de la vérité, il n’eût rien fait de ce qu'il a fait.
1 En somme, que l’on se dise donc quels services effectifs Koch a rendus à l’humanité, à l’exception de la découverte du bacille de la tuberculose. Or, ce bacille était déjà entrevu par plusieurs; Baumgarten l’a, peut-on dire, découvert en même temps que Koch. Dans l’ordre thérapeutique, nous ne devons à Koch que les innombrables morts précoces provoquées par l’application de sa tuberculine, substance en quelque sorte banale, qu’il voulut garder secrète, monopoliser à son profit et exploiter de compte à demi avec le gouvernement prussien. Quant à l'application de la tuberculine au diagnostic de la tuberculose du bétail, le mérite n’en appartient pas à Koch, mais à Gutlmann, de Doi’pat.
LE PROFESSEUR EOC1I
J’ai volontairement renoncé, je le répète, au facile triomphe que m’eût donné la citation des journaux politiques allemands dans la question de la tuberculine, me réservant de me servir, plus tard, de ces moyens, si mes affirmations étaient contestées. De même, ne citai-je cet article que parce qu'il se trouve rapporté dans le plus important journal médical de Berlin. Tous les détails que donne ce rédacteur sont exacts, sauf un fait, c’est que l’ont ait eu confiance en la parole de Koch. Que l’on ait rendu à Koch des honneurs exceptionnels, qu’on lui ait remis une grande médaille d’honneur, tout cela est vrai. Mais il ne faut pas dépasser la mesure et supposer que les congressistes anglais ou réunis à Londres aient pu être susceptibles de croire, après quelques heures de réflexion, les démonstrations de Koch probantes. Même au cas où ses expériences — que la plus élémentaire logique montre dépourvues de valeur — eussent été considérées comme sincères, la portée de ses conclusions serait restée, pour tout esprit sain, disproportionnée à ces résultats. Tous les congressistes réunis à Londres savent très bien que les affirmations d’origine allemande dont le directeur du Matin , inspiré par de hautes personnalités scientifiques, s’est fait l’écho, ont seules permis de résoudre une énigme qui, sans elle, à l'heure actuelle, serait encore inexplicable. Je défie M. Koch aussi bien que ses partisans, s'il en existe à l’heure actuelle, de par le monde, d’oser développer en un système logique, l’attitude de Koch au congrès de Londres.
Gela est triste à dire, mais on a applaudi comme le reste l’affirmation de Koch, qu'il fallait faire disparaître toute mesure de précaution contre la viande et le lait tuberculeux ; et s’il est vraisemblable que le signal des applaudissements soit parti de cette claque militairement organisée, que M. Koch traîne après lui dans ses déplacements, il n’est pas moins certain que tout le Congrès — car les foules médicales n’échappent pas à la loi de contagion que subissent les foules ordinaires — que tout le Congrès a applaudi frénétiquement cette imposture que le professeur Adami considère comme à peine moins que criminelle, et qui, en réalité, est véritablement criminelle.
Je désire ajouter simplement à cette exposition de la partie essentielle du Congrès de Londres, l’indication, ainsi qu’une brève analyse, des travaux directement ou indirectement intéressants pour la question qui nous préoccupe, qui y ont été apportés dans les sections, et des discussions qui ont suivi. Bien entendu, ces documents, sauf indication contraire, sont empruntés à The Lancet et au British medical Journal , le compte rendu officiel du Congrès n’ayant pas encore été publié.