‹ Le professeur Koch et le péril de la tuberculose bovineChapitre 26 sur 34 · JUIFS BIBLIQUES, GRECS, JUIFS TALMUDIQUES ET AU MOYEN AGE · texte numérisé non relu

JUIFS BIBLIQUES, GRECS, JUIFS TALMUDIQUES ET AU MOYEN AGE

Je me suis décidé a publier, dans le premier volume de mon ouvrage, sur le professeur Koch et le péril de la tuberculose bovine, cette étude sur la tuberculose chez les Grecs, les Juifs talmudiques et au moyen âge. Ce travail a d’ailleurs été déjà publié, sous une forme sensiblement différente, il est vrai, dans les numéros 3 et 4 de la Revue Scientifique , 1902 ; et aussi, sous sa forme actuelle, dans les Archives de Parasitologie , du professeur R. Blanchard et dans les numéros d’avril et de mai de la Revue internationale de la tuberculose.

1 Je dois à la vérité de reconnaître que j’ai rédigé ce travail sans avoir eu connaissance du mémoire de J. Marcuse, Die Entvickelung der Lehre von der Lungenschwindsucht, vom Altertum bis zur Neuzeit. Zeitsch. /'. Tuberkulo.se u lleilstalt, t. II, p. -2 1 8-228, 1!K)2. Je ne l’ai lu qu’après ma mise en pages ; mais l’eussé-je lu auparavant, je n'aurais rien de bien essentiel à ajouter, ni à retrancher de ma rédaction.

Il est peu probable que, dans mon second volume, je revienne sur l’étude de la tuberculose chez les médecins Grecs. Je n’examinerai à nouveau cette question, non plus que celle des rapports de la tuberculose bovine avec la tuberculose humaine dans le Talmud, que si des contestations revêtant une forme scientifique, et non pas fanatique, se produisaient dans l’intervalle qui séparera l’apparition de mes deux volumes.

Pour ce qui concerne l’étude de ces questions au Moyen âge, à la Renaissance et jusqu’aux ordonnances allemandes et autrichiennes de 1783-1788, ayant traita laviande, auxquelles je m’arrête en ce premier travail, il n’en sera pas de même. Mon intention est de reprendre minutieusement l’étude de cette question, trop légèrement étudiée jusqu’ici, et très intéressante, au point de vue de la critique historique.

Pour ce qui concerne l’histoire de la tuberculose en particulier, après un retour sur la médecine arabe, j’examinerai avec soin les opinions des auteurs de la Renaissance, sans me contenter, comme Waldenburg, l’auteur classique en ces matières, d’un rapide examen des travaux de Benedictus et de Sylvius.

Celui qui, ignorant toute langue, à l’exception de la langue française, voudrait se livrer à l’étude des travaux et des connaissances des anciens sur la nature de la tuberculose, se trouverait singulièrement embarrassé. Il ne rencontrerait, dans aucun ouvrage français, aucun écho des recherches, pourtant assez approfondies, qui ont été faites et publiées de l’autre côté du Rhin.

Assurément, ni le travailde Virchow, ni celui de Waldenburg, que nous citerons plus loin, ne sont définitifs. Bien que leurs études soient bonnes et consciencieuses, elles portent nécessairement la marque de leur temps. Composées, il y a plus de trente ans, par des médecins érudits, mais dépourvus de ce bagage philologique et exégétique, que doivent aujourd’hui nécessairement emporter avec eux les auteurs qui s’aventureront dans l’étude de l’ancienne médecine, notamment dans l’examen des ouvrages de la Collection Hippocratique, elles ne correspondent plus aux exigences du présent.

Je n’ai pas essayé, cependant, pour ce qui concerne la médecine grecque, de faire mieux que ces auteurs; et, je le reconnais en toute sincérité, la première partie de ce travail est surtout un résumé de leurs recherches. Cependant, on me saura peut-être gré d’avoir extrait de ces mémoires, d’aspect un peu rébarbatif et aride, pour tous ceux qui n’ont pas la passion ou même simplement le goût des études historiques, la moelle et la substance savoureuses qu’ils renferment, et surtout de les avoir mises à la portée des lecteurs français.

Nous ne partageons plus, aujourd’hui, la croyance un peu naïve de ces savants du siècle passé, dont quelques-uns, tels que Winckelmann et Ed. Zeller, furent cependant des hommes du plus grand mérite, et qui arrivèrent néanmoins à concevoir que la culture grecque avait spontanément poussé, à certain moment, tel un prodigieux champignon. Après l’avoir considérée comme spontanée et autochtone, les savants, dans ces vingt à trente dernières années, tendirent à attribuer à

LE PROFESSEUR KOC1I

la science et à la culture grecques des sources presque exclusivement orientales, égyptiennes et chaldéennes. Salomon Reinacii, dans son travail intitulé « Le mirage oriental 1 » et dans divers autres travaux, a combattu l’opinion dominante, avec une grande énergie; et même affirmé une proposition, que ce savant éminent nous permettra de trouver exagérée, au moins dans l’état actuel de nos connaissances, à savoir que la culture orientale a plus reçu de la culture occidentale, qu’elle ne lui a donné. La découverte d’une civilisation mycénienne, d’une civilisation crétoise, certainement initiatrices, dans une large mesure, de la culture grecque proprement dite, et pour lesquelles il semble difficile, actuellement, de démontrer un lien direct et étroit avec l’Égypte ou la Chaldée, fournissent, en apparence du moins, à l’heure présente, des arguments triomphants à Reinacii.

Ce n’est pas ici le lieu de discuter ces questions : il nous suffira de signaler que les ouvrages attribués à Hippocrate, appartiennent en réalité à une collection, la Collection Hippocratique, dont la rédaction porte sur trois siècles et dont les derniers écrits sont postérieurs à Platon, Aristote, Théophraste, et contemporains de l’école d’Alexandrie ; et qu’ils renferment des notions, non pas seulement acquises au temps des Hippocrates2, mais provenant d’une tradition grecque,

1 S. Reinacii. Le mirage oriental. Chroniques (l'Orient. II, p. 510-565, 18%. Ce travail avait déjà paru dans VAnthropolof/ie, 1893; mais la seconde édition, revue et augmentée, est la seule reconnue par l’auteur.

" Car, on le sait, il y eut plusieurs Hippocrates.

orale et écrite, très antérieure. Des traditions, que nous appellerons mycéniennes, qui ont pu influencer ou inspirer la médecine grecque, nous ne savons et nous ne saurons probablement jamais rien.

Des traditions médicales orientales, et en particulier des traditions égyptiennes, qui précédèrent immédiatement la médecine grecque, nous ne savons pas grand chose. Malgré l’importance considérable du papyrus Ebers, je suis tout à fait convaincu que ce manuel ou compendium médical ne représente nullement la somme de la médecine égyptienne, même au xme siècle avant notre ère (époque à laquelle il a été recopié) ; et, à plus forte raison, aux temps plus tardifs où les Grecs, après la fondation de Naukratis, entretinrent des relations étroites et constantes, scientifiques et commerciales, avec les Égyptiens. Quoi qu’il en soit, pas plus au papyrus Ebers, qu’au pap. Brugsch, non plus qu’aux pap. vétérinaire ou gynécologique de Kahun et Gurob, beaucoup plus ancien, nous ne trouvons aucune espèce d’indication nous permettant de supposer que les Égyptiens se fissent une représentation quelconque, nette ou obscure, de cette maladie que nous appelons actuellement la tuberculose bovine ou humaine1.

Entre les papyrus égyptiens que nous possédons et les ouvrages de la Collection Hippocratique, se place,

1 On trouvera exposées, d’une façon assez complète, mes idées sur les origines de la Biologie et particulièrement de l’Anatomie grecques, leurs rapports avec la science égyptienne, dans un travail qui paraîtra très prochainement, sur Alcméon, de Crotone, philosophe, naturaliste et médecin et dans d’autres travaux qui verront le jour prochainement.

ciironologiquement, c’est-à-dire d’après l’ordre des date s de composition, une partie des documents enfermés dans la « Tliorah ou Loi Juive », et attribués, par une grossière erreur traditionnelle, dont la critique biblique moderne, en même temps que la science égyptologique et assyriologique ont démontré la puérilité et la fausseté, à un certain Moïse, qui aurait vécu au xve siècle, suivant les uns, au xnie, suivant les autres, avant notre ère, et sur la vie duquel on n’est, historiquement, autorisé à rien dire de beaucoup plus précis, que sur celle d’Hercule ou celle de Jupiter. Les lois mosaïques auraient été écrites et rédigées, d’après la tradition juive, sous la dictée d’une divinité du nom de Iahvé ou Jéhovah, qu’adorent encore les Juifs, etque les Chrétiens confondent avec le Dieu père, dans leur trinité. Divinité d’ailleurs déjà un peu archaïque, dont le souvenir commence à s’effacer, pour faire place, dans le christianisme comme dans le mithriacisme, aux cultes plus tangibles et plus consolants des intermédiaires : Jésus ou Mithra. C’est ainsi que les papyrus médicaux égyptiens remontaient tous, dans la tradition, à quelque divinité, généralement à Thot1.

1 On peut rapprocher toutes ces légendes — produits delà basse superstition des anciens hommes, imaginées par la supercherie des prêtres, pour escroquer et mystifier les fidèles stupides, et donner de l’autorité à leurs élucubrations médicales — . du récit grotesque et fantastique, rapporté au chapitre xxn du II0 livre des Rois. Ce récit peut servir de type à toutes les mystifications pseudo-épigraphiques d’où sont sortis la plupart des documents religieux du passé. Le grand prêtre Hilkja avait trouvé dans le temple, pendant les réparations, un livre, que le scribe Sçaphan, après lecture, était porté à attribuer à Moïse. Mais, dans leur incertitude, ils durent, sur l’ordre du roi Josias, se renseigner, d’une façon définitive, près de

Les documents se rapportant aux proscriptions de certaines viandes, sont renfermés en deux endroits de la Thorcih. Les plus anciens ( Deutéronome ) appartiennent au Code Deutéronomique, dont la rédaction ne remonte nullement au héros d’existence fort hypothétique qui est Moïse1, mais aux écoles prophétiques du vie

la prophétesse Hulda, qui jouait, dans la société juive de ce temps, un rôle comparable à celui de nos tireuses de cartes, consultées encore aujourd’hui, dit-on, par des représentants de toutes les classes de la société.

1 Pour aucune personne pouvant justifier de quelque culture ou de quelque esprit critique en matière exégétique, aujourd’hui ne se pose plus la question, je ne dirai pas de savoir si le Pentateuque a été écrit par Moïse, de son temps ou sous son inspiration ; mais même de savoir si aucune de ses parties a pu être composée, rédigée, écrite, antérieurement au vme siècle avant notre ère. Maurice Vernes, et beaucoup de savants, considèrent même l’époque de sa rédaction comme beaucoup plus tardive.

Les principes essentiels de toutes les théories actuelles de gouvernement, aussi bien des républiques que des monarchies, les conceptions sur lesquelles est fondé l’ordre social, reposant sur la Bible et sur les doctrines fétichistes ou dualistes, il n’est pas surprenant de voir combien, dans tous les pays, les classes dirigeantes sont peu bienveillantes, en face de la critique exégétique et philosophique ; combien surtout l’histoire de la Bible ou de la philosophie leur sont antipathiques.

La France, malgré les publications de Renan et probablement aussi à cause de leur influence, si néfaste à tant d’égards, pour la manifestation de la vérité; la France, pour une multitude de raisons qu’il serait trop long d’exposer ici. participe infiniment moins que l’Angleterre, et surtout que l’Allemagne, à ce double travail. La collaboration de Iahveh et de Moïse à l’établissement de nos codes hygiéniques et moraux, peut être considérée, dans notre pays, comme une doctrine fondamentale. Il est extrêmement rare de rencontrer des personnes sachant que la critique a démontré, d’une façon définitive, absolue, l’absence de tout fondement historique aux récits patriarcaux de la Bible. On sait que les récits se rapportant à la vie et à l’époque des patriarches ne reposent sur aucun fond historique, ni même légendaire ; et expriment simplement les conceptions des rédacteurs des v°, vi* et vu0 siè-

au Yine siècle; les plus récents (. Lévitique ), appartiennent au Code sacerdotal (ve et ive siècles), et sont pres-

cles, inpirées par les faits et les rapports ethniques observés de leur temps.

Cependant, la longue habitude qu’ont les hommes de considérer Moïse comme le perpétuel confident de Iahveh, le désir de trouver une empreinte divine, à l’origine de la religion qu’ils professent et surtout qu’ils exploitent, a empêché jusqu’ici un grand nombre d’esprits, relativement libres et perspicaces, de faire de Moïse, la même justice tqui a déjà été faite d' Abraham, de Joseph et de Jacob et de toute cette misérable poussière d’un passé d'illusions, de mensonges et de fourberies, qui pèse encore sur nous d'un poids si lourd.

En admettant même que la conception de Moïse ait une valeur historique égale à celle de quelques-uns des autres personnages des Juges, il est beaucoup plus dilïicile encore de dégager ce qui, dans les merveilleux récits de sa vie, est véritablement traditionnel (je ne dis même pas historique) ou purement imaginaire, que, par exemple, dans la vie de Pythagore. Tout le récit de la captivité en Egypte, de l’éxode, que ne confirme aucun texte, aucun document égyptien (car on ne peut vraiment attribuer, sérieusement, aucune valeur à l'inscription de Minephtah), ne vaut probablement pas davantage que les récits se rapportant à Joseph, et qui sont dépourvus de tout caractère historique ou même légendaire.

L’interprétation récente donnée par Winckler, dans son admirable ouvrage (Geschichte Israël in Einzeldarstellungen, t. I, 189â, II, 1900), qui voit dans les récits de l’Exode et du passage de la mer Rouge, une sorte de doublet du passage du Jourdain, par un autre personnage imaginaire, Josué; et qui, lui-même, ne serai autre chose qu’un récit figuratif du passage du Jourdain par les bandes de Kabeb et de Juda, sous la conduite de David, contient probablement, sinon toute la vérité, au moins une très grande part de cette vérité. Il est bien certain que jamais la servitude en Egypte et l’exode de tout ce peuple, qui d’ailleurs n’existait pas, aux époques où on raconte ses pérégrinations au désert et qui s’est formé très lentement aux dépens d’éléments très hétéroclites, ne se sont produits sous la forme racontée par la Bible. Que même Moïse représente quelque vieux chef de clan, qui se serait libéré d’une demi-servitude au contact de l'Egypte et dont le souvenir se serait perpétué, cela est encore fort douteux. Moïse est une figure qui n’est guère plus historique que celle de Sainson le nazaréen.

Quoi qu'il en soit, on n’a plus le droit de parler de livres de

que contemporains de la rédaction de plusieurs des traités de la Collection Hippocratique. En somme, il n’y a rien, dans le Deutéronome ou le Lévitique, qui indique, de la part des anciens Hébreux, la moindre connaissance, soit de la tuberculose proprement dite, del’homme, pas plus que de celle dubétail, ou bien de la Perlsucht des bovidés. Le texte ( Lévitique , XXII, 22), que je suis si surpris de voir cité1 à l’appui de l’opinion

Moïse, de législations, de codes, de décalogues mosaïques. Toutes ces vieilles impostures doivent être classées parmi celles, si nombreuses, qui ont trop longtemps vécu.

Les eüorts des égyptologues traditionalistes, Ebers, Naville, pour faire sortir des ruines de Pithom et de Ramsès, de la route de l’exode, la confirmation des romans bibliques, sont restés aussi vains que ceux des Juifs alexandrins, fouillant autrefois, dans le même but, les chronologies égyptiennes de Manéthon (voir Maspéro. Le geste de Sésostris, à propos du travail de Kurt. Sethe, Journal des savants. 1901, pp. 593-609; 665-883). Pour les savants, le nom de Moïse est dépourvu de sens. Ce vieux héros ne constitue plus qu’une sorte de personnage éponymique, parénétique et représentatif. Il n’est que temps de répandre ces notions, en faisant observer que les hommes les mieux qualifiés, semblerait-il, pour les vulgariser, sont les plus empressés à les dissimuler.

1 Moreau. Prophylaxie de la tuberculose d'origine alimentaire Thèse de Paris, 1894. — On lit ce qui suit, à la page 76 : « La phtisie des bêtes bovines semble avoir été connue de toute antiquité et les premiers législateurs ont proscrit la viande de ces animaux. La loi mosaïque déclare ces chairs impures ( Lévitique , liv. III, chap. 22) » (sic).

La manière seule, si incorrecte, dont Moreau donne l’indication du texte hébreu, prouve que ce médecin n’a jamais vu une Bible de sa vie ; en effet, il croit qu’il s’agit d’un troisième livre de ce Lévitique , qui n’est, en réalité, que le troisième livre de Moïse. Il préfère évidemment plagier, sans le citer, comme il en a l’habitude, je ne sais quel auteur. Ses sources n’ont d’ailleurs que peu d’importance et ne méritent même pas d’être recherchées, étant donné que, dans les deux phrases copiées par Moreau, il n’y a pas un mot qui ne soit une grave erreur. Moreau eût d’ailleurs mieux fait, par prudence, à défaut de probité, de citer ses originaux.

contraire, n’a aucune espèce de valeur; et aucun des termes hébreux employés pour désigner les maladies rendant les victimes impropres au sacrifice, et que l’on traduit d’ordinaire 1 par : le poireau, la gale, ou la rogn*, ne se rapporte, ni directement, ni indirectement, à la Perlsucht ou pommelière.

Nous reviendrons sur cette question de la valeur des documents hébreux, plus loin, lorsque, après avoir examiné les textes provenant des médecins grecs et latins, nous nous occuperons du Talmud et des règles de l’abatage, dans la législation ritualiste juive.

Hippocrate, ou, pour parler plus exactement, les ouvrages de la Collection Hippocratique , méritent un examen très particulir, au point de vue qui nous occupe. On y trouve, en effet, une étude et une description fort intéressante des phtisies, ainsi que des indications pouvant faire supposer, au premier abord, que les Hippocratiques ont eu la notion du tubercule. Ces antiques travaux ont si longtemps dominé nos connaissances médicales; les médecins, même aux époques modernes, y sont revenus tant de fois, que l’absence d’examen des idées hippocratiques, dans un ouvrage tel que le mien, présenterait l’énorme inconvénient de laisser absolument incomprise la façon dont se sont développées les idées des hommes sur la phtisie et la

1 Je ne veux rentrer ici dans aucune discussion de philologie ou d’exégèse medicale, à propos des termes hébreux employés dans ce passage, car cela serait parfaitement inutile pour notre sujet; il me suffit de dire qu’il n’y a aucune espèce, non pas de probabilité, mais de possibilité, que ces termes puissent s’appliquer à la tuberculose du bétail. Il est absolument certain qu’ils s’appliquent à des tares extérieures.

tuberculose, à l’époque de la grande renaissance anatomique (c'est-à-dire au xvne siècle), et de nos jours.

Nous possédons deux études assez bonnes sur la phtisie chez les auteurs anciens, Tune de Virchow, l’autre de Waldenburg. Ces auteurs ont examiné et rapporté les textes d’HippocRATE, de Celse, d’ARÉTÉE (de Cappadoce) et de Galien. Waldenburg s’est servi du travail de Virchow, pour apprécier la valeur du terme pliymata , employé fréquemment par Hippocrate, et dans lequel on a voulu voir l’expression d’une conception plus ou moins ressemblante à notre conception moderne du tubercule. Il n’est pas nécessaire, pour peu que l’on soit familier avec l’étude de la Collection Hippocratique, d’examiner la question de très près, pour se rendre compte que, ni l’un ni l’autre de ces travaux déjà anciens, ne correspondent plus aux exigences de la critique moderne. Néanmoins, comme je n’ai guère le loisir de faire de cette question une étude personnelle très approfondie, je me contenterai de résumer ici les travaux de Virchow1 et de Waldenburg2, dont les résultats, à ma connaissance, du moins, ne sont pas encore passés dans la littérature médicale française, bien que de nombreuses années se soient écoulées depuis leur publication.

On trouve fréquemment, dans les traductions latines

1 R. Virchow. Phymatie Tuberculose und Granulie. Eine historische-critische Unlersuchung. Virchow’s Archiv, t. XXXIV, 1865, p. 11-73 ; plus particulièrement p. 18-37.

2 Waldenburg. Die Tuberculose, die Lungenschwindsucht und Scrofulose, 1869, p. 6-15.

des auteurs grecs, le terme tuberculum. Le plus souvent, quoique non dans tous les cas, cette expression traduit le mot grec <pûua. On en a conclu que ces termes étaient équivalents. Cependant, leur étymologie, déjà, est distincte : a>up.a vient de cpùojxai, qui signifie croître ; et cette expression correspond assez bien à notre terme moderne, tumeur. Pour les médecins du moyen âge, phyma est à peu près synonyme de struma, lequel provient de struere (amonceler), et désigne une formation saillante sur un plan, telle que les ganglions ou glandes du cou. Le terme tubercule, qui se rattache probablement à tumeo, gonfler, est un nodule, et ne prend jamais, chez les auteurs, un sens génétique, mais descriptif.

Quant à la valeur du terme c?uua, dans les écrits hippocratiques, nous devons rappeler brièvement ce que nous avons déjà dit plus haut, c’est que les ouvrages conservés sous le nom d’HipPOCRATE, forment une série de traités composés pendant une période de trois siècles environ, non seulement par des auteurs divers, mais par des hommes appartenant à des écoles très différentes et animés de tendances souvent très diver-

gentes. Il aurait donc pu arriver, et il arrive en effet souvent, sinon pour ce terme, ce que j'ignore, au moins pour d’autres, que le même mot fût employé avec des sens divers, dans les différents écrits qui composent la Collection. Quoi qu’il en soit, Vmcnow, qui a fait une étude minutieuse de la question, pense1, qu’en somme,

1 R. Virchow. Phymatie, etc., p. 21; et Geschwulstwerke, t. II, p. 561 .

le terme phyma, dans la G. H. 1 a le plus souvent le sens d’a.icès froid, parfois le sens d’abcès chaud. Le terme semble être toujours en relation avec l’idée de collection purulente circonscrite.

Lorsque, dans la G. H., il est question de cpOCcnç, phtisie (de cpfKojjiat, je me consume), c’est toujours avec le sens d’empyème et d’ulcération des poumons. Dans le Livre De Glandulis, la phtisie est considérée comme une fluxion du cerveau; les mucosités qui en découlent, descendent à travers le gosier et viennent remplir le poumon 2. On sait que, pour les vieux Grecs, le cerveau, dont les Égyptiens ne semblent avoir tenu, dans leur physiologie, à peu près aucun compte, bien qu’ils l’aient employé comme médicament pour les yeux3, n’était qu’une glande servant à rafraîchir le sang. Van Helmont, l’undesesprits les plus curieuxetlesplus pénétrants du xvie siècle, professait encore des idées à peu près semblables. Il contestait au cerveau toute dignité et se refusait à y loger l’âme, parce que cet organe ne contenait pas de sang. Seuls, parmi les Grecs, Alcméon, de Crotone et Platon, semblent faire exception, parce qu’ils placent l’âme, ou l’une des âmes, dans le cerveau, et non pas seulement dans le cœur ou le foie. Dans mon travail, qui va paraître prochainement, sur Alc-

1 Nous désignerons par cette abréviation les ouvrages de la Collection Hippocratique.

* Hippocrat. Opéra-, cdit. Kuehn, Lipsiæ, 1825, t. I, p. 490.

3 Cette indication est tirée du papyrus Ebers. Mais nous devons nous garder, et je ne saurais trop revenir sur cette notion, de juger les connaissances égyptiennes par les documents si incomplets et si peu nombreux que nous possédons.

me o n de Crotone, j’expose la question et j’indique la manière dont, selon moi, doivent être interprétées ces diverses opinions.

La description la plus complète de la phtisie, que nous ait fournie l’Antiquité, description vraiment très bonne, se trouve dans le premier livre De Morbis l. Le tableau clinique de la maladie ainsi désignée, comprend évidemment, non seulement notre tuberculose, mais aussi l’abcès du poumon, l’empyème, etc. ; néanmoins cette description mérite véritablement 4es louanges qui lui ont été décernées. Dans ce passage, l’auteur distingue trois formes d’empyème ou d’ulcération pulmonaire, aboutissant à la phtisie; et chacune de ces maladies peut prendre l’aspect aigu ou chronique. La première sorte de phtisie provient d’une pneumonie, qui ne s’est pas terminée d’une façon critique. La seconde forme se développe par suite d’une hémorragie veineuse et de la transformation du sang en pus. La troisième forme est produite par l’accumulation de mucus dans la plèvre ; ce mucus se transforme en pus et amène l’ulcération du poumon. Ces maladies qui, dans l’esprit de l’auteur, n’ont aucune espèce de spécificité, qui proviennent du jeu des mucosités et du sang et de leur transformation en pus, sont guérissables, à condition d’étre soignées à temps. Hippocrate rapproche, naturellement, de ces i'pruoi. de la cavité thoracique, tous les autres empyèmes, notamment ceux de la cavité abdominale.

1 Hippocrat. Loco. cit., t. II, p. 178-186.

Cependant la C. H. connaît une autre forme de phtisie, celle qui se développe par les phymata l. Dans le premier texte relatif à ces phymata, l’auteur s’exprime ainsi : «. Quibus tuberculæ (cpu^axa) in pulmone oriunlur : ii pus intima dies qucidraginta, ex quo sit ruptio, expuunt ; quos si super ent, utplurimiim tabidi fiunt ». Le second est ainsi conçu : « Pulmonis vero tuberculum ad hune niodum oritur , cüm pituita aut bilis collecta fuerit , putrescit et quamdiu quidem, adhuc crudum fuerit, tum dolorem tenuem , tum

tussim siccam exhibet Si vero quam citissimè rup-

tum fuerit , maturuerit ac repurgatum fuerit , neque tamen penitus ressicari possit, sed ipsum tuberculum ex se pus effundat, perniciosum , id est et ex capite reliquoque corpore pituita ad tuberculum defluens , putrescit , in pus vertitur ac expuitur , ex quo coruptus périt )>.

"Virchow a montré, d’une façon qui me paraît tout à fait évidente, que les phymata sont toujours des sources de pus ; Waldenburg est également de cette opinion. Outre les phymata du poumon, la C. H. connaît les phymata de la plèvre, des tonsilles, du palais ; elle recommande d’ouvrir artificiellement ceux de la plèvre et des tonsilles. Un passage du livre De articulis 3 doit même être interprété comme une description des abcès par congestion.

Waldenburg exprime très correctement les conclu-

' Hippochat. Loco. cit., Coacæ prænotiones, t. I, p. 303; et De Morbis, Ibül., t. II, p. 189.

3 Hippocrat. Loco cit. De articulis, III, p. 189.

sions que nous devons tirer de cette rapide étude : « En un mot, dit-il, le terme phyma a le sens d’une source purulente, formée par suite de l'inflammation ou de l’accumulation des mucosités, de la bile ou du sang; en aucun endroit on ne trouve, dans la description de son développement, de son évolution et de son siège, la moindre ressemblance avec ce que les modernes appellent tubercule ».

Les phymata ne sont, pour la G. H., que des sources localisées et circonscrites de pus, par opposition aux empyoi, qui expriment l’idée de purulence diffuse. Et la phtisie peut se développer, aussi bien à la suite d’empyoi, qu’à la suite de phymata du poumon.

Lorsque Waldenburg ajoute que, peut-être, les Hippocratiques avaient reconnu la présence dans le poumon de gros nodules, soit chez l’homme, soit, plus vraisemblablement, chez les animaux; mais que ces formations ne furent pas considérées comme des formations particulières, et tout simplement comme des sources de pus, nous ne pouvons être entièrement d'accord avec lui. Pas un des textes qu’il rapporte, ne fournit, je ne dirai pas la moindre démonstration, mais même la moindre indication d’une telle connaissance. Aucune notion de ce genre n’a pu être prise sur l’Homme, car jamais un Grec, avant que l'on ne disséquât, à Alexandrie, sous les Lagides, n’a touché, de son scalpel, un cadavre humain. C'est là un fait, pour moi certain, dont je donnerai une démonstration, je pense définitive, dans mon travail sur Alcméon. Les mœurs des Grecs, aussi bien que l’ignorance et les erreurs analo-

mo-pathologiques des médecins grecs, ne permettent aucun doute à ce sujet, et le seul témoignage positif, si tardif, de Chalcidius, à propos d’Alcméon, dans son commentaire du limée, de Platon, doit être absolument récusé, si même il a été bien interprété. Nous pouvons apprécier le nombre et la valeur des dissections faites sur les animaux, par les connaissances anatomiques et anatomo-pathologiques, si médiocres, des anciens Grecs; et, je le répète, rien, dans aucune partie de la C. H., ne vient à l’appui de l’opinion qu’aucun de ses auteurs ait eu quelque connaissance, soit des tubercules intrapulmonaires, soit des tumeurs des séreuses, chez les animaux atteints de Perlsucht, en tout cas, qu’il ait prêté à ces formations, la moindre attention.

La description de la phtisie, dans Celse (30 av.-50 ap. l’ère vulgaire), est très inférieure à celle que nous avons trouvée dans la G. H. La phtisie pulmonaire constitue, pour Celse, la troisième espèce des trois tabes généraux. Il la considère comme de beaucoup la plus dangereuse des trois, et la fait, lui aussi, provenir de l’écoulement des matières, de la tête dans le poumon : « Tertici est longèque periculosissima species, quam Graeci cpOfoiv nominarunt. Oritur ferè a capite ; unde in pulmonem destillat ; huic exulceratio ciccedit; ex liac febricula levis fit, quæ etiam , cùm quievit , tamen repetit; frequens tussis est ; pus excrecitur ; inter dum cruentum ali qui d 1 ».

C’est tout ce que connaît Celse sur la phtisie, ses

1 Celscs. Lib. III, cap, xxn, éclit. des Etangs, Paris, 1859,

origines, son évolution. Cette maladie est évidemment pour lui une ulcération du poumon ; mais, nulle part il n’emploie, à propos de la phtisie pulmonaire, ni le terme phyrna, ni son équivalent latin, tuberculum.

Il signale cependant l’existence du phyma de la peau ou tuberculum « rotundices et planius saepe etiam majus h..; » mais Virchow a montré, d une façon très sûre, qu’il s’agit là d’un abcès froid. Ce texte nous indique bien ce qu’était le tuberculum , dans l’esprit des anciens, et leur conception n’avait absolument rien à faire, on le voit, avec l’idée moderne du tubercule.

Le tuberculum, pour Celse, est une saillie, une élévation. Le terme n’a jamais, chez lui, qu’une valeur purement descriptive ; il n’implique aucune idée étiologique et ne préjuge, en aucune façon, de sa nature. Les saillies qui se trouvent à la surface des os sont également des tubercules, « tuberculum humeri1 2 ». Les tumeurs les plus diverses sont décrites comme des tubercules : le furoncle3 4, les condylomes de l’anus S les ganglions de la tête5.

On ne trouve, dans Arétée, de Cappadoce (50 de notre ère), à propos de la phtisie, qu’il considère, ainsi que la C. H. comme une accumulation de pus dans le poumon, aucune indication des pliymata des

1 Celsus. Lib. V, cap. xxviii, 9, p. 160.

2 Celsus. Lib. VIII, p. 250.

3 Celsus. Lib. V, cap. xxviii, p. 160.

4 Celsus. Lib. VII, cap. xxx, 2, p. 245.

5 Celsus. Lib. VII, cap. vii, p. 207.

poumons. Les termes qu’il emploie sont plutôt abcès, àTioGTaat ,ç, ou ulcération, ï~k xoç.

Galien parle de la phtisie en plusieurs endroits, mais ses descriptions sont très inférieures, comme netteté et clarté, à celles d’HippocRATE et même à celles d’ARÉTÉE. C’est dans les livres De methodo medendi , qu’il traite la question avec le plus de développement; et il considère la phtisie pulmonaire comme une ulcération, süocoç, des poumons, qu’il rapproche des ulcérations des autres organes. La conception de l’ulcère, ï1y.oç, domine toutes les conceptions que se fait Galien de la phtisie pulmonaire ; et l’on ne trouve plus, que très rarement, chez lui, le terme hippocratique à'|j.7ruoç, non plus que les idées qu’il évoque.

Les passages dans lesquels Galien nous parle des phymata du poumon, en ajoutant les termes Suctcstttov et oc kstttov if que l’on a traduits par tuberculum coctu difficile ou tuberculum crudum , ont pu faire croire à quelques-uns, que Galien avait eu quelque notion de ce que les modernes ont appelé tubercule cru. L’absence de toute espèce de description, chez Galien, d’ordinaire si prolixe, rend très acceptable l’opinion rapportée par Waldenburg, que Galien a voulu simplement citer les phymata d’HippocRATE, ou plutôt qu’il veut éviter le reproche de sembler les ignorer; mais qu’il n’a jamais observé, par lui-même, rien qui, dans la réalité, y correspondît. Le passage du quatrième livre De locis

1 Galf.n. Opéra. Ed. Kuehn. Lipsiæ, 182o. De locis affectis, lib. IV, cap. x, t. VII, p. 276; et De diiïiculfcate respirationis, lib. I, cap. xi, ibidem , p. 781.

LE PROFESSEUR KOCII

ciffectis \ où il est encore question de cpup-ava, à propos des symptômes, ne saurait que confirmer cette interprétation.

Dans l’un des livres de l’ouvrage De tumoribus praeter naturam 2 Galien consacre encore quelques lignes aux pliymata. Il les considère comme des tumeurs inflammatoires, intermédiaires entre le furoncle et le bubon. On le voit, ni de près, ni de loin, les pliymata de Galien, pas plus que ceux d’HippocRATE, ne se rapprochent de nos tubercules; et lorsque le premierauteur nous parle de cpûga ouctts-tov etàz£--ov, ou tuber-culum crudiim , il songe certainement à une tumeurqui n’est pas encore prête à s’ouvrir spontanément et à laisser écouler le pus qu’elle renferme.

Les conceptions de Galien, à propos du terme cpuua, sont même si vagues, qu’il fait provenir les polypes du nez, d’un phyma1 2 3.

De tout cela résulte, d’une façon certaine et définitive, que, pas plus pour Galien que pour Hippocrate, notre conception moderne du tubercule n’a rien à faire avec leurs cpéwa-a ou leurs tubercula. Que si, peut-être, Hippocrate a réellement vu des nodules dans le poumon des animaux (ce dont, pour ma part, je doute beaucoup), Galien ne les mentionne que par respect pour la tradition, ou, plus vraisemblablement, afin de ne pas paraître l’ignorer. Il est donc très naturel que, dans

1 Galen. Loco cit., VIII, p. 283.

2 Galen. Loco cit., VII, p. 729.

s Galen. De tumoribus prœler naturam, cap. xvii, t. VII, p. 732.

ces conditions, les successeurs de Galien aient rapidement oublié les phymata d’HippocRATE, et que seule la notion galénique de l’ulcération du poumon se retrouve dans leurs écrits, comme caractéristique de la phtisie pulmonaire.

Le texte de Columelle, si souvent cité, nous montre, sans qu’il soit besoin de plus de commentaires, que les opinions des médecins romains et grecs, sur la phtisie du bœuf, n’étaient, et il ne pouvait en être autrement, que le reflet des théories courantes sur la phtisie humaine. Aussi, ne pouvons nous comprendre les réserves ou restrictions de Nocard, lorsqu’en citant, après tant d’autres, le texte en question, il ajoute « la tuberculose était déjà connue des anciens, la tuberculose du bœuf tout au moins 2 ». Cet auteur, qui fait de visibles efforts pour concréter, en ce pays, autour de son nom, toutes les notions scientifiques se rattachant à la tuberculose bovine, ignorerait-il donc tout de ce qui concerne Phistorique de la tuberculose? La réponse ne saurait être douteuse ; ce texte même et les travaux de Nocard nous la fournissent eux-mêmes, de façon si claire et si convaincante, qu’il serait vraiment trop cruel d’insister.

Il est extrêmement probable que l’on appliqua au bœuf, d’après de vagues comparaisons, beaucoup plus qu’en raison d’observations objectives faites sur cet animal, les opinions qui étaient admises pour l’homme. Comment ces dernières opinions s’étaient-elles formées, et quelle avait été la part de l’induction, de Va priori.

1 Nocard. Les tuberculoses animales , p. G.

de la déduction, de l’observation chez les animaux (puisque les Hippocratiques ne disséquaientpas l’homme et qu’ils ne disséquèrent guère les animaux), dans leur' élaboration, c’est ce que nous ne savons guère, au moins pour le moment.

J’ai montré récemment1, que certain texte de Théophraste, ou plutôt un aphorisme de Démocrite rapporté dans un texte de Théophraste, encore tout récemment interprété par J. Soury(L<? système nerveux central, etc., 1899, t. I), comme la meilleure démonstation de la connaissance, d’ailleurs aussi généralement que faussement, admise, qu’auraient eue les Grecs de la membrane du tympan, prouve justement qu’ils ne la connaissaient pas ; et, bien plus, qu’ils n’auraient pu admettre ou supposer son existence, sans ruiner entièrement leur théorie physiologique de l’audition.

Il en est ainsi, à l’heure actuelle, pour la plupart des questions touchant à l’histoire de la médecine et de la biologie. Le plus grand nombre des interprétations et des solutions, même obtenues dans ces dernières années, même émanant de savants tels que Darenberg et Littré, sont entièrement à reprendre et à critiquer, à la lumière des indications fournies par les données ethnologiques et critiques, modernes, sur la médecine et la théologie des primitifs et des demi-sauvages actuels, des Chaldéo-Assyriens, des anciens Égyptiens, des Thibétains et des Chinois. On est toujours certain,

1 Garnault. Les théories palæo-égyptiennes de la circulation, etc. C. R. de la Soc. de biol., 1900, et Bull, de la Soc. d'anthropologie, 1901.

en révisant les textes grecs dans cet esprit, de recueillir une riche moisson de faits nouveaux et de rectifier beaucoup d’erreurs; mais je n’ai eu, ni le goût, ni le loisir, de faire ce travail, très considérable d'ailleurs, à propos de la phtisie.

Quoi qu’il en soit, voici la partie la plus caractéristique du texte de Columelle, à propos de la phtisie du bœuf : « Est etiam illct gravis pernicies, cùm pulmones exulcerantnr , inde tussis et macies et , ad ultimüm. phtisis invadit 1 ».

Les médecins arabes n’ajoutèrent rien, à ce point de vue, pas plus d’ailleurs qu’à aucun autre, aux connaissances des anciens Grecs. Chez l’un des plus célèbres, Rhazès, la phtisie pulmonaire et l’ulcère du poumon sont considérés comme synonymes. L’influence de Galien domine à tel point, chez cet auteur, l’influence d’ Hippocrate, que le terme phymata ne se retrouve même plus reproduit. L’ulcération des poumons, dans la phtisie, est comparée aux ulcérations et abcès ( putre factio) des membres ; et comme l’on ne peut atteindre les ulcérations du poumon, par les moyens dont sont justiciables les ulcérations des membres, c’est-à-dire les cautérisations et les incisions, la maladie est considérée par Riiazès, ainsi qu’elle le fut d’ailleurs jusqu’à ces dernières années, comme une maladie incurable; et les malades qui en sont frappés, doivent en mourir 2.

1 Columelle. De re rustica , lib. VI, cap. xiv.

* Stein'schneideu. R,hazè3 und sein Werk. Virchow' s Arc hiv ,

Nous arrivons maintenant, en suivant à peu près l’ordre chronologique, à l’étude des documents talmudiques, rédigés du 11e au ve siècle de notre ère, concernant l’inspection des viandes. Les Juifs affirment, depuis les temps récents où la notion d’hygiène s’est vulgarisée parmi les peuples civilisés, que l’on trouve dans le Talmud de véritables prescriptions hygiéniques et prophylactiques, développant les prescriptions du même genre, renfermées dans la Bible. Les Chrétiens, qui exaltent les Juifs pré-christiques, autant qu’ils méprisent et rabaissent les Juifs post-christiques, se contentent d’affirmer que ces utiles prescriptions hygiéniques se rencontrent dans la Thorah ou code prétendument mosaïque ; et n’aiment pas beaucoup faire allusion au Tcdmud que, d’ailleurs, ils ne connaissent généralement pas.

Pour ce qui concerne la tuberculose du bétail, il est évident que c’est cependant chez les Juifs, où l’on examine minutieusement, depuis très longtemps, les viandes, avant de les livrer à la consommation, que nous avons le plus de chance de trouver les plus anciens textes ritualistes précis, constatant que les hommes ont observé les manifestations si évidentes de la tuberculose du bétail, s’en sont inquiétés, et en ont tenu

XXXIX, p. 298. — On peut se demander si le raisonnement de Rhazès n’est pas l’origine du traitement de la phtisie pulmonaire par les pointes de leu, si parfaitement inutiles. Ne pouvant cautériser le mal lui-même, on cautérisait dans son voisinage immédiat. Je n’ai pas le loisir de vérifier cette interprétation, qui m’est suggérée par S. Reinach; ce que je puis dire seulement ici, c’est qu’elle est très plausible et qu’elle correspond très bien aux idées en cours dans l’ancienne médecine.

compte pour proscrire les viandes suspectes. Les textes talmudiques, élaborés dans des conditions complexes, dont l’analyse ne saurait trouver place ici, et qui, d'ailleurs, sont encore fort mal connues, ont été commentés par de très remarquables savants du moyen âge, tels que Raschi, et surtout Maïmonides, qui a même

écrit un Traité de Vabatage du bétail. Les savants juifs, Maïmonides en particulier — l’un des esprits les plus remarquables dont puisse se prévaloir la culture juive du moyen âge, étaient — , comme les arabes, fortement imprégnés de la connaissance des médecins grecs, particulièrement de Galien ; ou, pour parler plus exactement, la substance de Galien, composait à peu près toute leur science médicale. Ils possédaient donc à peu près les notions que je viens d’exposer sur la phtisie (je dis bien phtisie et non tuberculose), et telles qu’on les trouve exposées dans l’œuvre des médecins grecs. Mais la maladie n’étant nullement définie chez

les auteurs grecs, la critique des médecins du moyen-

âge, par ce seul fait, et indépendamment de la profonde imperfection de leur méthode, n’était, nécessairement, ni aussi armée, ni aussi pénétrante que la nôtre. Il n’en est pas moins intéressant de savoir quelles notions dégagèrent, dans l’esprit des hommes instruits du moyen âge, habitués à nécropsier le bétail, à l’examiner soigneusement, la combinaison des traditions bibliques avec les réglementations plus neuves et plus précises du Talmud, d’une part; la connaissance plus ou moins bien digérée des indications scientifiques fournies par la médecine grecque, d’autre part.

LE PROFESSEUR KOC1I

En effet, les notions empruntées à la Grèce, qui pouvaient se trouver dans le Talmud, y avaient presque toujours été obscurcies et modifiées par les rédacteursde cet incohérent fatras. Il serait également intéressant de rechercher si, dans les coutumes et prescriptions concernant la viande chez les Francs et autrespeuples, ne se rencontra pas quelque indication de ce totémisme qui a joué un si grand rôle chez tous les ■ peuples anciens; que l’on retrouve encore à la base de de certaines coutumes, dans le blason des nobles, etc.

On n’a pas hésité à affirmer, à plusieurs reprises, plus fortement et avec des apparences plus spécieuses, pour le Talmud que pour la Bible , que les Juifs avaient connu la tuberculose bovine, sa spécificité, sa contagiosité, sa nocuité pour l’homme, et qu'ils avaient pris toutes les mesures prophylactiques pour éviter cette contagion. Voici un écho de ces croyances, provoqué, dans le British medical Journal, du 3 août 1901, p. 283, par la communication de Koch. « Au sujet de l’affirmation du professeur Kocu, pour ce qui concerne la transmission de la tuberculose du bétail à l’homme, il est très intéressant de noter que les Juifs ont toujours considéré comme acquis que cette transmission se produit. Une vache, quoique légèrement malade, est immédiatement condamnée. » Dr Arbour Stephens.

Nous avons pu écarter, en quelques mots, toute interprétation de ce genre pour les documents bibliques ; les documents talmudiques, en eux-mêmes et dans leurs commentateurs, méritent d’être examinés de plus près. L’examen de ces documents, au point de vue

qui nous intéresse, se trouve déjà présenté dans le travail de Waldenburg. A propos du savant philosophe et médecin Maïmonides (1135-1204), on trouvera condensés, en une note très remarquable, publiée dans le livre de Waldenburg, et que l’on ne saurait espérer dépasser, les renseignements que nous possédons sur la lettre et l’interprétation philologique des documents talmudiques.

En effet, cette note a été rédigée par Steinsciineider, que consulta Waldenburg. Steinsciineider, encore à l'heure actuelle, représente une des plus incontestables autorités scientifiques en ces matières. Nous exposerons donc la question, d’après cette consultation, n’ayant aucun espoir de faire mieux que n’a fait Steinschneider dans cette note et dans le travail cité plus bas; et, sauf sur un point1, j’ai accepté ses conclusions, que j’ai pu facilement vérifier, grâce à l’édition française récente du Schulchan Aruch, qui met ce document à la portée de tous les lecteurs.

Dans la Mischna , le traité Chulin (rédigé à la fin du 11e siècle), dit, sans plus d’explications, que, lorsqu’un organe ; poumon, trachée, estomac, cœur, est perforé ou présente quelques malformations, la viande des animaux n’est pas permise; elle est terepha2. On trouve indiqués dans la Gemarci (500 de notre ère), aux Fol. 47,

4 Où la petite confusion qui pourrait se produire résulte de ce que Steinschneider n'a pas envisagé le point de vue examiné.

2 Nous connaissons parfaitement les distinctions qu’il y a entre le kascher, permis; et le terepha et le nehela, nuances du défendu. Pour ne pas compliquer les choses, nous n’avons employé que la première de ces deux dernières expressions.

48, un commentaire de ce passage. Dans ce commentaire est signalé l’engorgement, D'EN*, atoum ; les tumeurs, □!>nD2, tsemahîm ; des poumons et les adhérences des poumons avec les parois de la poitrine. Malgré que l’engorgement du poumon renferme du pus, la viande n’est pas déclarée terepha, ou impropre à l’alimentation, s’il n’existe aucune perforation. Les tumeurs peuvent même être remplies de pus, rnougla ,

ou d’eau. Ces tumeurs pleines d’eau sont évidemment des Vers cystiques, principalement des Echinococci, qui furent confondus, jusque dans ces dernières années, par les vétérinaires eux-mêmes, avec les tumeurs tuberculeuses.

Parmi les tumeurs dont la présence n’entraîne pas la prohibition de la viande, deux sortes sont distinguées : kandi, et tinari. Nous ne trou-

vons, d’ailleurs, dans le Talmud , aucun commentaire de ces expressions.

Haï Gaon, de Bagdad (mort en 1038), commentateur d’une grande autorité, pense que kandi signifie petites tumeurs ou vésicules, et tinari, pierre, dans le sens de tumeurs ayant la consistance de la pierre. Tinari serait la traduction chaldéenne du mot hébreu YiS, tsur, pierre, rocher l. Kandi pourrait provenir du grec xovSj,

1 Stein schneider. Schlachtregeln in arabischer Sprache., Geiger's Jüdisclier Zeitschrift, II, 1803, N. 3U5. Ces données philologiques de Steinschneider sont déjà un peu anciennes, et je n’ai pas fait d'investigations pour les confirmer. Ce que je puis dire, cependant, c’est que Sam. Krauss, dans son ouvrage très récent et très estimé, Griechische und lateinische l.elinworter im Talmud, Midrasch und Targum, 11° partie, Berlin, 1899, ne fait aucune mention du terme kandi, et, naturellement, non plus, du

sorte de coupe, d'où est venu xovSü^y), tumeur, ou bien de l’hébreu, no, ccul, cruche, et de son homophone chaldéen.

Raschi (mort en 1103) donne le commentaire suivant. Les kandi sont de grosses tumeurs lourdes, les tinari sont aussi de grosses tumeurs, mais dures comme la pierre. On les trouve fréquemment dans les poumons de nos animaux; leur coloration n’est pas semblable à celle du poumon, mais à celle du pus.

Maïmonides nous dit1 : lorsqu’il y a dans le poumon des poches ou vésicules remplies d’air, ou d’eau pure, ou d’un liquide qui file comme le miel, ou bien d’une matière qui est sèche, ou même dure, comme la pierre, l’usage de l’animal est permis, la viande est kascher. Mais si l’on y trouve une matière fétide, l’usage de l’animal est défendu, la viande est terepha. Les défectuosités et les perforations entraînent, dans tous les cas, la prohibition.

Les règles pratiques de l’abatage, renfermées dans le -jny Schulchan Aruch. « La table mise » ré-

digé par Joseph Caro, en 1356 2, reproduisent, (t. II,

terme tinari. M. Schwab, le savant traducteur du Talmud, me dit qu’il croit possible les interprétations que j’ai rapportées; et M. Salomon Reinach me dit également, que les relations entre le terme talmudique kandi et le grec xovôu, malgré l’abstention de Krauss, lui paraissent très vraisemblables.

1 Maïmonides. Regulæ mactationis, Cap. 7 ; in Manu forte ou Yadha-Hazaka.

s Une traduction et un commentaire français du Schulchan Aruch ont été publiés, dans ces dernières années, par de Pavly, sous le titre de Rituel du Judaïsme. Le Manuel du ménage Israélite, du même auteur, fait en collaboration avec deux rabbins.

ch. 36, 9), à peu près mot pour mot, les indications de Maïmonides.

Il est assez probable que ces tumeurs dures, de la couleur du pus, dont il a été question, ne sont que les tubercules pulmonaires calcifiés, que l'on trouve chez les bovidés tuberculeux, en même temps que la Perlsucht des séreuses.

Il semble bien, en effet, ressortir de cette étude, que les Juifs talmudistes ou plutôt les commentateurs savants du Talrnud, connurent les tubercules pulmonaires, notamment les nodules pierreux, qui peuvent se trouver renfermés dans le poumon du bétail; et, à

plus forte raison aussi, les tumeurs de la pommelière,

appendues aux membranes séreuses. Ces tumeurs sont d’ailleurs si volumineuses et si fréquentes, qu’il est impossible de ne pas les voir, pour peu qu’on examine de

nous apprend que le savon du Congo, les pastilles Géraudel et le rhum Saint- James, sont, parmi les produits similaires, les seuls permis, parce que ce sont les seuls qui soient préparés conformément aux législations mosaïques (sic). Les critiques et les interprétations propres de l’auteur sont trop souvent inspirées de cet esprit peu scientifique ; par conséquent toujours suspectes et même dangereuses. Naturellement, il croit que les Hébreux, avaient la notion des tubercules; il le dit expressément « Rituel du Judaïsme, II0 traité, Des cas morbides chez les animaux, p. 67 ». Cependant, cet ouvrage est utile, malgré de nombreuses erreurs, et d’innombrables fautes d’impression dans les textes hébreux, parce qu’il renferme, condensés en langue familière, des documents jusqu’ici épars ou dilliciles à aborder. Mais on ne doit jamais accepter les données de Pavly que sous bénéfice d'inventaire, et sous le contrôle d’un talmudiste éprouvé. M. Schawb a bien voulu nous rendre ce service, et nous l'en remercions sincèrement. Nous remerçions également M. Steinschneider d’avoir bien voulu lire les épreuves de cette partie de notre travail, auquel il n’a rien trouvé ni à ajouter ni à retrancher.

nombreux bestiaux abattus. Mais il n’apparaît nulle part qu’ils leur aient attribué la moindre importance1, non

' Je trouve, grâce au travail de Pavly, IIe traité, § XXXY1, art. 10, p. 61, un texte dont il n'est pas fait mention dans la note de Steinschneider (a), et qui mérite de retenir l’attention : « Cependant, si le poumon est tellement dense qu'il provoque, à la palpation, la sensation qu'on éprouve en touchant le bois, l’animal est immangeable ». S’agit-il de la transformation du poumon décrite par de nombreux auteurs, dans la tuberculose bovine? On pourrait être tenté de le croire; mais, à la vérité, je ne vois, entre ces altérations du poumon, et celles qui ont été signalées par Rasclii, qu'une seule différence, c’est que le poumon est dur comme du bois, au lieu d'être dur comme la pierre. M. Steinschneider me dit : Maimonides et Joseph Caro, ch . x.xxvi, § 9, parlent de atoum, Caro, § 10, du poumon dur ; il ne faut pas confondre les deux choses, d’après les rabbins.

Quel motif pouvait faire que la viande d’une bête, dont le poumon était dans ces conditions, ne devait pas être mangée. Evidemment, l’idée de la tuberculose, ou d’une forme de la tuberculose du bétail, ne saurait intervenir, à aucun degré comme ayant été la base de cette interdiction ; l'idée d’hygiène ou de contagion possible, pas davantage. En effet, l'animal est encore mangeable lorsque les « vessies » du poumon sont remplies de matière louche et fétide, c’est-à-dire lorsque les animaux sont dans des conditions qui sembleraient devoir être beaucoup plus inquiétantes, au point de vue de l'hygiène.

Je ne sais pas les raisons pour lesquelles la chair de ces animaux à poumons durs était proscrite, mais c’est, certainement pour un de ces motifs bizarres et étranges, que notre mentalité a la plus grande peine à comprendre, lorsque notre critique les a découverts. Le texte suivant, emprunté au traité Cliuliri 54a 55b, nous fournit un bon exemple de ces singulières raisons d’interdiction : « Lorsque le poumon est entièrement ratatiné, l’animal est immangeable, si ce rétrécissement pulmonaire est dû à la frayeur que l'animal a éprouvée, par suite d’un acte humain, par exemple parce que l’on a saigné un autre animal en sa présence, ou par quelque autre motif semblable ; mais si la frayeur de l'animal a été causée par quelque phénomène céleste, tel que le bruit éclatant du tonnerre, la vue de l’éclair, ou quelque chose de semblable, ou même si elle a été causée par un autre animal, par exem-

(a) Parce que je n’ai pas été interrogé sur la pratique, m'écrit M. Steinsclineidcr, n’étant pas rabbin.

plus qu’aux tumeurs non ulcérées des divers organes, puisque, malgré la présence de ces tumeurs, la viande doit être déclarée kascher. Au contraire, les ulcérations des poumons entraînaient la prohibition de la viande; et quelles qu’aient été les observations de Maïmonides sur les nodules tuberculeux des vaches pommelières (car Maïmonides, vivant à une époque où l’on ne disséquait pas, n’a pu observer ceux de l’Homme), il est absolument certain que, pour les rédacteurs du Talmud, pour Maïmonides, pour les rabbins ou les médecins juifs, pour aucun Juif en un mot, n’a jamais existé la moindre notion ou intuition , qu’il pût y avoir le moindre rapport , entre la phtisie et ces tubercules, chez l’Homme, entre les tubercules pulmonaires, la pommelière des bovidés et la phtisie humaine. Les plus savants d’entre les commentateurs juifs, de même que les médecins arabes, n’ont, sur ces choses, que les notions de Galien, auxquelles, en bons traditionnalistes, ils attachent seules de l’importance, quelles que soient les observations personnelles qu’ils aient pu avoir l’occasion de faire, par eux-mêmes. En un mot, ils admettent simplement, comme cet auteur, qui, lui,

pie par le rugissement du lion, l’animal est mangeable. S’il y a incertitude sur la cause de la frayeur, on laisse tremper le poumon dans l’eau, durant vingt-quatre heures, si le poumon revient à son état normal, on en déduit que la frayeur a été causée par un phénomène céleste, ou par un autre animal: aussi l'animal est-il mangeable. Si non. on en conclut que la frayeur est due à un acte humain, aussi l’animal est-il immangeable ».

Il faut véritablement pousser la manie hygiénique jusqu’à ses extrêmes limites, pour retrouver l’hygiène ici; c’est, très vraisemblablement, une raison tout à fait analogue qui causait l’interdiction de la viande des animaux à poumon dur.

ignore complètement l’existence des tubercules pulmonaires, des relations entre la phtisie et les ulcérations

pulmonaires ; ou, pour mieux dire, ils identifient, comme lui, la phtisie, avec ces ulcérations. Si les commentateurs talmudistes avaient eu la notion que les nodules de la pommelière du bétail pouvaient être la cause de la phtisie de l’Homme, ils auraient évidemment proscrit de l’alimentation la viande des animaux porteurs de ces tumeurs. Cela, ils ne l’ont pas fait, c’est une chose bien certaine; et ils ne pouvaient non plus le faire, pour les raisons que nous allons exposer.

S’ils ne font pas fait, affirmons-nous, c’est qu’ils ne pouvaient le faire. En effet, les rédacteurs du Code Deutéronomique (. Deutéronome , vme-vie siècle av. n. ère), du Code Sacerdotal ou Priester Codex ( Lémtique , ve-ive siècle av, n. ère), du Talmud (ne-ve siècle de l’ère vulgaire), sont tous absolument étrangers, a quelque degré que ce soit, à toute espèce de notions correspondant à nos idées hygiéniques , modernes ou actuelles. Telle ou telle pratique ritualiste de l’antiquité, la circoncision, l’inspection des viandes, la prohibition de la chair de certains animaux, pour ne citer que celles à propos desquelles l’erreur est la plus aisée et le plus fréquemment commise, peut, assurément, dans certains cas, présenter des avantages, compensés, le plus souvent, d’ailleurs, par de très larges inconvénients; mais jamais, au grand jamais, une idée de prophylaxie ni d’hygiène, n’a présidé, aux époques de l’établissement de ces rites, qui se perdent, ou tout au moins dont les origines, pas plus hygiéniques que les

rites eux-mêmes, se perdent dans les ténèbres insondables du passé le plus lointain, n’a présidé, disonsnous, à leur institution.

Le Dr Snowman, qui avait déjà publié un assez bon article 1 sur la question, termine une lettre adressée au British medical Journal (17 août 1901, p. 437), en réponse à celle que nous avons précédemment citée, par la phrase suivante : « La science ne semble pas avoir dit le dernier mot sur la question de la transmissibilité de la tuberculose à l’homme. Ceux qui cherchent quelque réponse à cette question dans le rituel juif, auront le même sort que ceux qui ont retrouvé les théories de la géologie et de l’évolution, dans les premiers chapitres de la Génèse. »

Ces paroles sont justes et exactes; mais elles ne représentent, en aucune manière, l’impression douloureuse, qui doit se produire, dans n’importe quel esprit soucieux de la vérité et de la probité, en présence de

telles manifestations d’ignorance, ou de telles tenta-

tives de mystifications. Notre civilisation n’en sera véritablement une, ne cessera d’être une perpétuelle hypocrisie, que lorsque nos législations puniront le mensonge ritualiste, historique, traditionnel, religieux, autrement grave par ses conséquences, que ne le sont le meurtre et le vol, actuellement seuls visés par nos codes, héritage des barbares. Pour les hommes d’une certaine catégorie sociale, les médecins surtout, qui ont le devoir de s’instruire et de parler en connais-

1 J. -S. Snowman. Jewish law and sanitary science. Medical magazine, t. Y. 1896.

sance de cause, parce que leur parole, en raison de leur situation et de la culture qu’au moins on leur suppose, a du poids et impressionne, l’ignorance doit être assimilée à la mauvaise foi, et appréciée de même façon. D’abord, parce que l'ignorance est toujours un mal, dont ils ont le devoir strict de se débarrasser; et de plus, parce que cette ignorance, trop souvent, dans les cas de ce genre, n’est qu’une feinte, ou bien un état dans lequel ces hommes désirent se maintenir, et qui concorde trop manifestement avec le souci de leurs intérêts matériels.

Assurément, avant Galilée, à l’époque même où vivait ce grand homme, on pouvait être un savant, un homme de bonne foi, et prétendre que le soleil tourne autour de la terre; l’homme qui soutenait une pareille thèse, cent ans après Galilée, fût-il prêtre ou rabbin, n’était plus qu’un grossier ignorant ou un impudent mystificateur1. Il en va de même, dès aujourd’hui, pour l’interprétation de toutes les prescriptions ritualistes, dites hygiéniques, de l’Antiquité.

J’ai, moi-même, soutenu très énergiquement, en plu-

1 On sait, je pense, que les ouvrages de Galilée n’ont disparu de l'index qu'il y a un petit nombre d’années (exactement en 1835). C’est seulement depuis ce temps, que la doctrine des mouvements de la terre, a cessé d’être officiellement considérée comme hérétique, par la cour de Rome.

En 1820, Anfossi, le maître du Sacré Palais, c’est-à-dire le président de la censure ecclésiastique de Rome, refusait de laisser imprimer un livre, Elementi d’aslronomia. où le mouvement de la terre était aflirmé comme thèse. Voir à ce sujet l’excellent livre de l’abbé Houtin. La question biblique chez les catholiques de France , au XIX0 siècle, 1902, p. 23 ; et Lkpinois, La question de Galilée, p. 194.

LC PROFESSEUR KOCII

sieurs occasions1, l’opinion qu’on ne peut admettre, ài l’heure actuelle, d’idées hygiéniques, dans la haute antiquité, en dehors des théories rationalistes et mécaniques des Grecs2; et je pense que le livre que je publierai assez prochainement sur le sens et les origines de la circoncision, fournira à cette manière de voir, qui est devenue un postulatum, pour tout esprit: probe et éclairé, une éclatante démonstration: Mais, aui lieu de me citer moi-même, je préfère rapporter ici,, textuellement, un article de Salomon Reinach, qui,, dans une série de publications savantes et courageuses, a exposé nettement l’état de la question, et suggéré, en les fondant sur de solides considérations scientifiques,, quelques-unes des raisons qui furent à la base ou ai l’origine de ces prétendues prescriptions hygiéniques,, telles au moins que nous pouvons les soupçonnerr aujourd’hui. J’ai choisi cet article de Reinach, qui ai paru dans un journal extra-scientifique, parce qu’il expose la question, non pour des savants familiers avec, les données de l’exégèse et de l’anthropologie, mais; pour des hommes ordinaires, qui, à défaut de science^ profonde et de sens critique très aigu, devraient posséder au moins le bon sens et la probité. Reinach s’exprime de la façon suivante :

1 P. Garnault. Sur la possibilité des idées hygiéniques dans la haute antiquité, Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris , (5), II, 7 février 1901 ; et A propos de la communication de M. Loir sur la circoncision. Ibidem, G décembre 1 900 .

2 Et encore y a-t-il de très grandes et très expresses réservesà faire au sujet des Grecs. Toutes ces questions ont besoin d’être revues, dans les ouvrages qu'ils nous ont laissés, par des critiques animés d'un esprit nouveau.

« L’ Univers Israélite du 10 mai 1901, publie un article intitulé : « La portée hygiénique des prescriptions alimentaires, » où je lis avec surprise la phrase suivante : « Une fois reconnu l’importance de l’alimentation, on conçoit qu’une religion comme celle d’Israël, qui emploie tous les moyens pour porter l’homme à la perfection, ait édicté des prescriptions alimentaires, ait attribué à l’hygiène une valeur morale. »

Permettez-moi, au risque d’être traité à nouveau à' antisémite 1 par le Dr Klein, de protester une fois de plus contre cette manière de voir, qu’aucun texte biblique ne justifie et que condamnent, à mon avis, l’ethnographie, l’histoire et le bon sens2.

1 M. S. Reixach est d’origine juive ; et cette qualité, en donnant quelque piquant à la situation, ne serait pas pour diminuer en cette matière l’autorité de sa parole, qui s’appuie d’ailleurs, est-il besoin de le dire, pour tous ceux qui connaissent le moindre fragment de l’œuvre, déjà si considérable de ce savant éminent, sur la critique la plus éclairée et la plus consciencieuse.

2 II en est de même, exactement, pour la circoncision, qu’aucun texte de l’Ancien Testament ne considère et ne pouvait d’ailleurs considérer comme une pratique hygiénique. La circoncision est une pratique mondiale, que l’on retrouve sur les points les plus divers du globle, Afrique, Amérique, Australie ; répandue, d’une façon plus particulière, quoique sporadiquement, à travers les tribus nègres de l’Afrique. C’est certainement des nègres, que la prirent les Egyptiens pharaoniques, auxquels les Israélites, tardivement, l’empruntèrent.

Herbert Spencer fustige justement, avec toute son ironie, dans sçs Principes de Sociologie, ces esprits étranges, qui peuvent prêter aux Nègres ou aux Australiens, ou aux Américains pré-colombiens, parmi lesquels nous trouvons la circoncision, en un mot, aux êtres les plus grossiers, les plus sales, les plus dégradés, des idées hygiéniques, au sujet d’une pratique, sur laquelle les peuples les plus cultivés et les plus propres ne peuvent arriver à se mettre d’accord ; et d’une question que leurs médecins, leurs chirurgiens et leurs hygiénistes, ne peuvent arriver à résoudre. Garnault.

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L’ethnographie connaît des douzaines de religions qui proscrivent certains aliments d’une façon absolue, ou pendant certaines périodes de l’année, ou bien qui les permettent aux hommes seulement, etc. Ces reli- gions sont, presque toutes, celles de peuples tout'à fait primitifs, adonnés aux superstitions les plus grossières, qui n’ont aucune idée ni de science, ni d'hygiène.. Donc, a priori, on ne peut faire à la loi mosaïque, em ce qui concerne l’alimentation, un sort à part, et luii attribuer un caractère hygiénique, alors que le caractère des législations analogues est incontestablement! et exclusivement superstitieux.

L’histoire nous enseigne, d’une part, que l’idée même de l’hygiène, c’est-à-dire d’une relation directe et véritable entre le régime des hommes et leur condition, physique, est une découverte due au génie rationaliste, de la Grèce, découverte à laquelle s’attache, au ve siècle: avant notre ère, le nom à jamais glorieux d’Hippocrate.

Elle enseigne à tous ceux qui veulent se donner lai peine de lire, que jamais, dans toute la Bible, une? maladie individuelle ou une épidémie ne sont expliquées par la transgression d’une loi alimentaire ou. d’une loi de propreté. La lèpre frappe les hommes et t les femmes qui ont désobéi au Seigneur, ou molesté,,, ne fût-ce que par des propos, les émissaires de sai volonté; les épidémies punissent de même les fautesdes rois, ou encore les désobéissances collectives. Maladies ou épidémies sont, pour les écrivains bibliques, des manifestations directes de la colère divine, absolu-

ment comme pour l'auteur de Y Iliade, Au même état de civilisation répond la même ignorance des causes naturelles et, par suite, la même ignorance de la prophylaxie.

L'histoire enseigne encore que, dans cette réunion célèbre, qui eut lieu à Jérusalem, un demi siècle après le début de notre ère, alors que les juifs orthodoxes voulaient empêcher les Juifs dissidents de rompre avec les lois alimentaires, personne, dans le parti conservateur, ne songea à invoquer un motif d’utilité publique ou d’hygiène. Nous possédons, dans le Nouveau Testament, deux relations de ce colloque1, qui se maintint exclusivement sur le terrain religieux.

Il eût été cependant bien facile aux adversaires de Paul, d’alléguer, à l’appui de l’ancienne loi, l’intérêt bien entendu des hommes que le missionnaire s’apprêtait à convertir !

Maintenant, que les proscriptions alimentaires de l’ancienne loi se trouvent plus ou moins d’accord avec les principes de l’hygiène moderne, cela est possible et vaut la peine d’être discuté; je crois, cependant, que la grande majorité des savants qui ont abordé cette question, l’ont fait sous l’empire du préjugé tenace, qui fait de Moïse un hygiéniste avant l'hygiène , et qu’il y a lieu de réviser leurs jugements, en se dégageant de toute idée préconçue.

On peut expliquer de diverses façons les proscriptions alimentaires, qui sont un caractère presque géné-

1 Paul. Ep. aux Gâtâtes , II, 1-10; et Actes des Apôtres , XI, MO.

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ral des religions primitives. Les ethnographes anglais de notre temps, dont je partage l’opinion, allèguent, à cet effet, le totémisme, c’est-à-dire un très ancien état de la pensée religieuse, qui attribuait un caractère intangible et par suite divin, à certains animaux ou à certaines plantes. Mais, là-dessus, on n’arrivera jamais qu’à formuler des hypothèses plus ou moins vraisemblables; ceux qui préfèrent d’autres explications sont libres de les adopter, pourvu qu’elles puissent convenir également aux divers peuples, de souche très différente, qui obéissent ou qui ont obéi à des proscriptions alimentaires. Mais le fait même que ces proscriptions n’ont, à l’origine, rien d’hygiénique, ne devrait être contesté de personne.

On dit, il est vrai, que toute loi est portée dans l’intérêt de ceux à qui elle s’adresse et que, par suite, il y a de l’hygiène dans toute prescription relative aux aliments. Mais cela est un sophisme, reposant sur une interprétation arbitraire de l'idée d’hygiène1. Il ne

. 1 La théorie d’après laquelle les « législateurs antiques » auraient voulu établir des lois hygiéniques, est si grossière, qu’elle n’est plus soutenue que par des médecins incultes ou des théologiens attardés. Mais le sophisme, que critique avec tant de raisons Reinach, est encore soutenu par divers anthropologistes. Il y a cependant là un vice évident de raisonnement. D’autre part, toutes les fois que l’on peut retrouver l’origine de ces pratiques, on voit qu’elles ont un sens purement mystique; ou religieux telle l’interdiction des fèves aux prêtres égyptiens, si longtemps incomprise, qui correspond à une ancienne alliance totémique, dont le sens était depuis longtemps oublié, par ceux-là même qui respectaient cette tradition, à un tel point, que Pythagore, selon la tradition, aurait préféré la mort, à l’acte impie de fouler aux pieds des fèves vivantes.

Cette conception, d’après laquelle les antiques pratiques ethni-

peut être question d’hygiène, que lorsque la relation de cause à effet est supposée naturelle, exclusivement naturelle; or, je répète que cette idée, qui nous semble aujourd'hui si simple, bien que la superstition ambiante la méconnaisse tous les jours, est un des présents inappréciables faits au monde par la pensée hellénique.

Si les Hébreux, les Assyriens et les Égyptiens en ont eu le pressentiment, ce qui est possible, convenons que nous n’en savons rien1.

ques seraient l’œuvre de « législateurs », est déjà si puérilement archaïque, que l’on doit rompre toute discussion avec des hommes capables de se représenter sous une pareille forme l’origine ou les transformations des coutumes des peuples. Elles ne sont, pas jdus d’ailleurs qu'aucune institution humaine, le résultat des pensées de tel ou tel homme, de tel ou tel groupe d’hommes, mais bien le produit de l'évolution. C’est une notion qu’il est d’autant plus nécessaire de répéter fréquemment, que les hommes y sont plus réfractaires. Garnault.

1 Ici, je dois dire que je ne suis pas entièrement d’accord avec Reinach; au moins ne puis-je accepter sans réserve la forme sous laquelle cet éminent critique exprime sa pensée. Nous sommes fondés à supposer, précisément en raison de la brusque apparition de ces aspects très élevés de la critique dans la pensée grecque, — et justement, je le reconnais, beaucoup plus pour ce motif, que d'après la teneur même des documents égyptiens ou chaldéo-assyriens, si rares et si anciens, qui sont arrivés jusqu’à nous — , que le germe, tout au moins, des idées grecques d’hygiène, a dû exister chez les précurseurs de la médecine grecque. Les seuls que nous connaissions, à l’heure actuelle, sont les Egyptiens et les Chaldéo- Assyriens; et il n’est pas possible, sans violer la vérité historique et sans manquer au respect que nous devons à leur mémoire, d’associer à ces peuples de haute culture, les Hébreux, aussi ignorants des sciences que des arts. Bien que l’esprit de la médecine et de la thérapeutique de ces peuples, telle qu’elle nous est parvenue, soit entièrement animiste et mystique, nous voyons cependant se développer chez eux une tendance vers l’objectivité, qu'ignorèrent absolument les Israélites.

C’est cette tendance vers l’objectivité de la médecine, qui, lorsque l’esprit véritablement critique et scientifique se fut éveillé (et

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Il y aurait encore bien des choses à dire sur la notion de la sainteté etde lapureté dans la Bible, sur les ablu-

les premières traces de cet éveil qui soient arrivées jusqu’à nous, sont enfermées dans la Collection Hippocratique), a constitué les premiers rudiments de la médecine objective et scientifique. Non seulement les contradicteurs rabbiniques ou médicaux de Reinach, mais même les professeurs d'histoire de la médecine qui se succèdent à la Faculté de Paris, dans la chaire de Darenberg, seraient bien surpris, si on leur exposait, par exemple, les origines de la saignée des Grecs, telle qu’elle ressort de nos études critiques sur la médecine égyptienne; et, en particulier, des Papyrus vétérinaires de Ivahun et Gurob, recopiés plus de deux mille années avant notre ère et remontant, comme tous nos papyrus égyptiens médicaux, à une origine beaucoup plus ancienne. Il ressort, non seulement pour moi, mais pour le 1> von Oefele (le meilleur critique médical, à l’heure actuelle, en ce qui concerne la vieille médecine égyptienne (a)) et aussi, je crois, pour tous les égyptologues, d’une façon absolument certaine, de l’examen des textes et surtout de l’ensemble de nos connaissances sur les idées égyptiennes, qu'en incisant un abcès ou un phlegmon, les Saou, les Saounou, les Ouibou-ScT/hit (b) faisaient une opération qui avait pour but de

(a) 0. von Oefele. Thierarzneikunde vor viertausend Jahrcn. Prager vieil. Wochensch., XXIV, nos 24-29, 1899; et Die pneumatische Anschauung des Iahvvisten, eLc. P rager med. Wochensch., XXV, n° 10, 1900.

(b) Ce sont les termes par lesquels les diverses catégories de médecins sont désignées au Papyrus Ebers, folio XCIX, au commencement. Ebers, dans une première lecture, beaucoup trop précipitée, du papyrus qui porte son nom, avait cru lire ici le nom d'un prêtre, Neb-Se/l, qui serait l’auteur du papyrus. Cette grave erreur a été déjà rectifiée par Piebl, dès 1880 ( Zeitscli . f. ægyptische Sprache, p. 129-135), qui a donné la véritable lecture, très légèrement modifiée ensuite par Maspéro, en 1891 (Notes au jour 1q jour. Proceedings of the Society of biblical Archeology, XU1, p. 501-503) :

(médecins) des saounou chacun,

s i jdb "

* de Soyliil (prêtres) purs des ouihou chacun, (charmeurs, exorciseurs) des saou chacun.

Dans ce travail, Maspéro rapproche ecs catégories de guérisseurs, dont la signilication magique ou religieuse est si fortement indiquée, de celles que nous retrouvons dans un écrit alchimiste de Sozime, publié par Rerlhelot ( Collection des anciens alchimistes grecs : texte p. 233, trad. p. 220). Dos saounou correspondaient au îavpo;, < | u i guérit avec des livres; les purs ou prêtres de So/hit ou de Seyhet (la déesse dont le courroux envoie un grand nombre de maladies

tions, purifications et autres usages, qui ne s’inspirent d’aucune conception scientifique ou hygiénique, mais

laisser une voie ouverte au mauvais pneuma ou esprit, au génie de la maladie, dont la présence se manifestait si évidemment par la tuméfaction et le gonflement, et dont la sortie se manifestait encore, avec une évidence non moins grande, par l’affaissement de la meme tumeur.

La même incision servait, d’ailleurs, à faire rentrer, à la place du mauvais esprit, génie de la maladie, le bon esprit, qui y pénétrait par le moyen des « sa » ou passes magnétiques, analogues à celles de Mesmer ; par le moyen des prières et formules d’incantations évoquant vraiment l’esprit, par le moyen du nom de l’esprit prononcé de « Voix Juste », et par le moyen des médicaments qui, dans tous les cas, ne possédaient qu’une valeur purement mystique. En effet, supposer que, même à l’époque thébaine, l’un quelconque des innombrables médicaments de la pharmacopée égyptienne, pût être employé en dehors d’idées magiques et animistes, ce serait entretenir, à mon avis, de graves illusions. Heureusement le nombre des gens qui s’occupent des papyrus médicaux est fort réduit. On n’y trouve, ni rabbins, ni prêtres exploiteurs, ni hommes-médecine, désireux d’entretenir la crédulité de leur clientèle, ou de ne pas laisser soupçonner, par leurs clients fanatiques, la sincérité de leurs superstitions. On n’y trouve que des hommes ayant le respect de leur pensée et de leur plume, et n'en faisant pas des instruments de l’exploitation des superstitions naturelles ou intéressées des hommes.

Cependant, on doit reconnaître qu’un certain nombre de ces médicaments égyptiens sont bons, appropriés aux maladies pour lesquelles on les employait; et, en oculistique, par exemple, quel-

qui peuvent être détournées par l’invocation ou l’incantation du prêtre) au ûpeûç ou prêtre travaillant de son inspiration; et les saou au charmeur ou sorcier. Soury [Le système nerveux central , I, p. 3) nous dit, reproduisant en 1899 l’antique erreur d’Ebers : « L’auteur présumé du traité du cœur, le médecin Neb-Se/t...; le papyrus Ebers est l’œuvre du calamc d’un scribe du xvi1' siècle avant notre cre ». Or le papyrus Ebers a été copié sûrement et sans conteste sous Ramsès II, au xmc siècle, et il n’est que la copie de travaux remontant certainement à plus do 2 000 années en arrière de cette époque. On peut juger par ce trait, de la sûreté d’information d’un ouvrage, qu’eu France, ou a voulu faire passer pour un chef-d’œuvre d’érudition et de critique, et où, à chaque page, pour ainsi dire, on trouve des erreurs de ce calibre. La personnalité du Prêtre Neb-Se/t n'a plus d’asile que dans les romans égyptologiques d’Ebers, tels que « Ouarda », ou dans les romans physiologiques de Jules Soury, tels que son « Système nerveux ».

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que la science, cette tard-venue, a pu contribuer à maintenir, dans la mesure où ils ont semblé conformes

ques-uns ont pu être conservés jusqu’à nos jours (a). Mais, aussi bien dans le domaine de l'éthique que dans celui de la médecine, le rattachement d'une notion morale, d’une conception physiologique ou d'une prescription médicale, à une théorie superstitieuse ou religieuse (ce qui, pour tout anthropologiste est équivalent, une superstition, n’étant qu’une forme de religion quelque peu archaïque et tendant à tomber en désuétude), constitue un processus extrêmement dangereux. Des prescriptions médicamenteuses, dont l’usage est inspiré par les idées religieuses, peuvent assurément être utiles, dans un très petit nombre de cas ; elles peuvent aussi bien, par contre, être absolument et gravement nuisibles. C’est ce que nous voyons constamment se produire dans les pratiques médicales superstitieuses répandues parmi le peuple, et dont un si grand nombre remonte à la plus haute antiquité. Le même raisonnement s’applique rigoureusement aux pratiques, aussi bien qu'aux idees morales et hygiéniques.

Voici un exemple inédit, provenant des lectures originales et des commentaires que M. Maspéro veut bien me fournir, des textes renfermés dans les Papyrus égyptiens, pour mon livre sur les origines de la Biologie grecque, qui fera, je l’espère, comprendre aux esprits les moins disposés, le sens qu’avaient les prescriptions médicales, dans la haute antiquité. Presque au commencement du folio XCI, du papyrus Ebers, nous trouvons une médication destinée à remédier à la dureté de l’ouïe, littéralement, « l’oreille petit son ouïr ». Une des substances qui y sont indiquées, a été exprimée, dans la traduction Lieblein-Joachim, par le terme allemand, Harz, qui signifie résine d’arbre; Guéneau de Mussy ou la plupart des médecins juifs, commentateurs modernes du Talmud, ne manquerait pas de dire que les Egyptiens avaient reconnu, ou cru reconnaître, à ces résines, des propriétés curatives de la surdité [b).

Assurément, mais ce n’est naturellement pas de la façon dont ces critiques improvisés sont susceptibles de l’entendre. Voici le commentaire inédit de M. Maspero. « Le mot « donou », littéralement, l’oreille, désigne ces gommes, qui exsudent de l'écorce ou des fruits de la plupart des plantes, mais seulement lorsqu’elles

(а) 1 1 1 iiscuberg , Uber die Augenheil/cunde der alten Ægyptex, Ægyptcn, 1890 et Magnus, Die Augenhcilkunde der Alten , 1901.

(б) Dans quelle extase ces hommes ne seraient-ils pas plongés, si, dans la Tliorah juive, existait quelque médicament objectif, surtout possédant quelque efficacité réelle, ainsi que nous le constatons dans plusieurs des prescriptions égj plionnes.

à ses principes. Beaucoup d’autres sont devenus caducs, parce que la science leur a refusé son estam-

sont desséchées. La forme qu’elles prennent, en se recroquevillant, rappelle vaguement celle de l’oreille d’animal, qui sert à écrire les mots désignant l’oreille, dans les textes hiéroglyphiques ».

Parmi les idées mystiques qui portèrent à rechercher les substances répandues dans la nature, comme médicaments, se trouvait celle-ci : que les Dieux ont mis dans la nature, des objets, qu'ils ont indiqués à certains signes, .telles ces gommes, à leur forme d’oreille, pour montrer à quel usage ils peuvent être employés. Mais, dans tous les cas, l’usage ou l’application du médicament était accompagné d’une prière ou d'une formule, sans laquelle l'efficacité du médicament était absolument nulle. Et encore, le médicament, pour agir, devait-il être appliqué par des hommes spéciaux, dont nous avons énuméré les catégories et qui empruntaient (même les Saounou, comme plus tard le laxpoç) leur pouvoir, à des conceptions magiques.

En effet, dans aucun cas, le médicament, chez les Egyptiens, au moins dans les textes que nous possédons, ne fut considéré autrement que comme le véhicule le plus convenable de l’esprit et du génie, évoqué par la formule, destiné à chasser l’esprit du mal, et qui se logeait dans le médicament, exactement comme, pour les Chrétiens, l’esprit de Dieu est logé dans l’hostie. Les idées mystiques, qui semblent seules en jeu dans la communion chrétienne, sont trop neuves et trop faibles, pour justifier le goût des hommes pour cette pratique, qui, réduite à ce qu’elle est aujourd’hui, débarrassée des traditions d’anthropophagie rituelle [a), continuées pendant tant de millénaires, chez nos ancêtres, et qui sont à sa base, serait à la fois si grossière et si ridicule. Les hommes no sauraient s'incorporer leur Dieu, représenté par un invisible pneuma, ou par une simple formule. Il leur faut un substratum, le morceau de pain et le vin, qui représentent la chair et le sang des victimes pantelantes, souvent des premier-nés, que les anciens anthropophages rituels dévorèrent si longtemps, après y avoir fait descendre leur Dieu, par une invocation et une formule, et après l’avoir ainsi ti’ansformé en hostie.

D’une tendance à l’objectivité, semblable à celle que nous observons dans les textes médicaux égyptiens, qui a peut-être brillé, à l’état de lueur infime, au temps de Salomon, « ce roi qui connais-

(a) Conférence de Cari Voot. Anthropophagie et sacrifices humains. Ve Congrès international d'anthropologie, Bologne, 1871; cf. p. 204. Voir également de Moutillet, Bulletins Soc. Anthropol., Paris, 1887, p. 778; 1888, p. 27.

pille. Et ce qui est vrai des lois rituelles ne l’est pas moins du Décalogue, qui a déjà passé et passera encore

sait toutes les plantes de son pays, depuis le Cèdre jusqu'à l’Hysope ». il ne reste plus, chez les Hébreux, aucune espece de trace, à partir des grands prophètes, c’est-à-dire de l’cpoque où fut rédigé le Code le plus ancien, ou Code Deutéronomique ; l’animisme transcendant, le mysticisme, occupant exclusivement l’esprit de ses rédacteurs.

Le livre de Salomon fut détruit par les prêtres et les prophètes: mais nous devons réparer ici une erreur (qui, probablement au début, ne fut pas absolument involontaire) commise très ordinairement, depuis plus de 2 500 ans. Il est dit, au Ier Livre des Rois, cliap. ni, 1, que Salomon épousa la fille du roi d’Egypte; et l’on pense que cette alliance avait pu contribuer à développer, dans l'esprit du monarque Hébreu, quelques tendances scientifiques, probablement fort exagérées par la postérité. Quelle qu’ait pu être la tournure d’esprit du roi Salomon, son prétendu mariage avec une Egyptienne n’y fut pour rien. En effet, ce que nous savons des idées égyptiennes, au sujet de la sainteté du sang royal, qui empêchèrent les Pharaons de mêler ce sang à celui des très puissants souverains des Assyriens, des Babylonniens, ou des Ivhâti (Hittites), ne permet pas de supposer qu'une fille d’Egypte soit venue échouer dans la couche du misérable roitelet d'une infime peuplade, grossière et barbare. On peut considérer comme certain que cette légende, inventée jiour flatter la vanité des Hébreux, repose sur le même jeu de mot traditionnel, qui, d’aprcs Winckler, et suivant toute vraisemblance, a donné naissance à la menteuse légende du séjour en Egypte et de la libération des Hébreux. Salomon épousa probablement la fille d’un tyranneau du Musçri, « pays de frontière » situé dans le voisinage d’Edom, au sud-ouest de la mer morte, et qui fut souvent confondu avec l’Egypte. Cette confusion était doublement facilitée, par la position géographique et par la quasi similitude des noms. On sait qu’en hébreu l’Egypte porte le nom de Mousçraïm ouMysraïm, qui est la forme duelle (haute et basse Egypte) du chaldéen Musçri, signifiant, en cette langue, pays de frontière. La conclusion de tout ceci: c’est que l’on peut nier formellement la possibilité d'un mariage entre le roi Salomon et une princesse Egyptienne ; que l’on doit garder des doutes au sujet de la science que la tradition biblique a si généreusement prêtée à ce monarque, en même temps que sur les connaissances scientifiques du peuple hébreu, à aucun moment de son histoire.

Tout homme familier avec la critique de la médecine antique doit donc rejeter, comme absolument anti-scientifique, l'hypothèse

au crible de la science sociale. Une exégèse puérile n’empêchera pas plus rémancipation du judaïsme, qu’elle

d'idées hygiéniques dans la haute Antiquité, à plus forte raison, chez les anciens Hébreux. Et, ainsi qu'il arrive si souvent, dans les choses do la critique historique, et aussi dans toutes les choses humaines, c’est justement le peuple de l’Antiquité que l’on nous représente comme le plus pénétré des idées de l’hygiène, au sens scientifique que nous donnons actuellement à ce mot, qui, en réalité, en posséda le moins ; et qui, de tous les peuples, à cause de son mysticisme, fut le moins susceptible d’en acquérir. Il n’est pas besoin de rappeler les témoignages grecs et latins, pour savoir ce que valait la culture des Hébreux, par rapport à celle des Egyptiens. La proportion est à peu près la même que celle que l’on pourrait établir actuellement, entre les peuples de l’Europe, et ceux du Bornou ou du Baghirmi. Or, il n’existait, chez les Egyptiens, aucune espèce de traces d'idées hygiéniques; et il serait impardonnable de confondre les lois du pur et de l’impur, avec des notions hygiéniques, ou même des notions de propreté. Ces considérations nous montrent ce que pouvait valoir l’hygiène des Israélites.

Je dois exprimer une véritable surprise de voir le Dr von Oefele, au cours d’un travail, d’ailleurs très remarquable et tout récent (a), émettre l’idée que les pratiques signalées par Hérodote, II, 36, 37, comme existant chez les prêtres égyptiens, et qui consistaient à prendre des bains plusieurs fois par jour, et à se raser tous les poils du coi’ps, eussent pour but la propreté, Reinheit. C’est là une interprétation tout à fait inexacte de la phrase 7rpo-t|j.bjvvs^ xaQapot sivai. Même dans l’esprit d’Hérodote, le terme xaOapoç signifie pur, et non pas propre, ce qui est singulièrement différent. Les Selloi ou Iîelloi de Zeus, à Dodone, aux pieds non lavés, couchant sur la terre, ( b ), étaient purs, xaOapoi, parce qu’ils no se lavaient jamais et gardaient à la plante des pieds une couche de terre, qui les maintenait en contact intime avec elle, et leur permettait de rendre des oracles chtoniques. Chez les Branchides, de Milet, et à Didyme (c), une femme qui, au contraire, rendait les oracles par l’eau, trempait, pour la même raison, ses pieds et le bas de sa robe dans la fontaine.

Les uns et les autres étaient également xaOapoî : les uns dans la malpropreté, les autres dans la propreté. L’une ou l'autre condi-

(a) Von Oeffle Studicn iiber altægyptischc Parasitologie. Archives de Parasitologie , IV, p. 500-501, 1901.

( h ) Homère. Iliade, XVI, 233-235.

(c) Jamui.ichus. De Mysleriis , III, 2.

n’a empêché, depuis Galilée, la rotation de la terre. Le vieil arbre de Judée laissera tomber ses feuilles mortes et n’en poussera pas moins des rameaux puissants, en témoignage de son inépuisable vitalité ».

Cette citation l, que j’ai tenu à reproduire in extenso. car elle exprime mieux l’état actuel de la science que je n’aurais su le faire, tout en conservant le ton exactement convenable pour un travail de vulgarisation, appartient à une série d’articles que S. Reinach a publiés, avec un grand courage, dans un journal juif, Y Univers Israélite 2, sans qu’il y ait lieu d’espérer grand succès de ses efforts, pour libérer ceux de sa race des prescriptions ritualistes, qui les oppriment sans aucune utilité. Comme fruits de cette bonne œuvre, S. Reinach n’a guère récolté que des injures, de plusieurs contradicteurs, notamment de médecins iuifs; et, ce qui est infiniment plus pénible pour un savant, des arguments montrant que, soit par suite de leur ignorance, soit pour défendre leurs intérêts, vrais

tion ne coïncidait que par accident avec la pureté. Les notions récemment acquises sur la signification animiste des poils et de leur rasage, qui reposent sur un certain nombre d'idées connexes des idées fondamentales de la circoncision, rendent tout à fait inacceptable l’opinion traditionnelle, soutenue par Oefele, que les prêtres égyptiens se rasaient pour éviter les parasites. Enfin, la connexion, dans Hérodote même, de ces indications, avec d'autres préceptes, de signification nettement et purement totémiste, tels que l’interdiction des vêtements de laine, de chaussures de cuir, de l’usage des fèves, etc., aurait dû mettre Oefele sur ses gardes. Garnault.

1 S. Reinach. La portée hygiénique des prescriptions alimentaires. L 'Univers Israélite , n° 3b, mai 1901.

2 S. Reinach. L’émancipation intérieure du Judaïsme. L 'Univers Israélite, 2(3 octobre, 9 novembre, 7 décembre, 21 décembre 1900.

ou supposés, les hommes se montrent le plus souvent incapables de comprendre la façon dont se posent les questions scientifiques, aussi bien que leur propre intérêt. C’est d’autant mieux ici lelieu de faire cette observation, qu’elle s’applique aussi bien aux grotesques abstentions rituelles des Juifs, qu’aux efforts des agriculteurs ou de leurs amis prétendus, pour enrayer les efforts destinés à faire disparaître la tuberculose bovine.

Mais, M.Reinach me permettra de le lui dire, il n’a que ce qu'il a mérité; comment peut-il, en effet, citer sans colère, les paroles suivantes du Dr Guéneau de Mussy.

« Citons enfin, dit Reinach, dans un autre travail \ le témoignage d’un médecin éminent (sic), feu Guéneau de Mussy. « Moïse ne s’est pas contenté de jeter les bases de l’hygiène sociale ; il est entré dans des détails plus intimes, qui font admirer la sagacité de ses observations et la sagesse de ses préceptes. Pour l’alimentation, il indique avec soin les animaux dont il sera

1 S. Reinach. Les survivances du Totémisme chez les anciens Celtes. Revue Celtique , XXI. juillet 1900, p. 5 du tirage à part. On lira également avec fruit, du même auteur : Le Totémisme animal. Revue Scientifique, 13 octobre 1900. J’estime d’ailleurs, que personne n’a le droit d’émettre un avis sur ces questions, qu’il n’ait lu et médité, au moins les ouvrages suivants : en toute première ligne, The Religion of the Semites, de William-Robertson Smith, puis , Le Totémisme. deFiiAZER; Introduction to the his tory ofthe religion , de F. -B. Jevons; Primitive Cultures , de E. Tylor; Myth , Ritual and Religion, de A. Lang (traduction Marillier) ; Gescliichte Israels, de B. Stade ; Les -principes de Sociologie, d’Herbert Si’ENcer ; Golden Bough, de Frazer; et tant d’autres ouvrages qu'il est inutile d’indiquer à ceux qui possèdent quelque compétence en ces matières. Quant aux autres, il est aussi inutile de les leur indiquer, car ils sont, pour la plupart, incapables de les lire ou de les comprendre et d’en tirer les conclusions logiques qui risqueraient de mettre un terme à leur impudent verbiage.

permis de faire usage. Cette idée des maladies parasitaires et infectieuses, qui a conquis une si grande place dans la pathologie moderne, paraît l’avoir vivement préoccupé1, on peut dire qu’elle domine toutes ses prescriptions hygiéniques. Il exclut du régime hébraïque les animaux qui sont particulièrement envahis par les parasites et spécialement le porc. Le lièvre et le lapin seraient passibles du même reproche, d’après le Dr Leven ; ils sont interdits, etc. »

Que l’abbé Vigouroux cite, dans son Dictionnaire de la Bible 2 les paroles du Dr Guéneau, en le qualifiant d’éminent, cela n’est pas pour nous surprendre ; mais comment Reinach, qui venait d’être insulté par son peu avisé coreligionnaire, le Dr Klein (qui est en juif, ce que Guéneau est en chrétien), n'est-il pas mis en garde, par les paroles mêmes de Guéneau, sur la valeur morale qu’il faut attacher au jugement de cet exégète improvisé.

1 II me paraît difficile d'accumuler en si peu de mots une proportion aussi forte d’ignorance et d’improbité; c’est-à-dire de faire preuve d'une aussi complète et aussi grossière ignorance, sur le sens des textes renfermes dans la Bible et la signification de ces documents. Même parmi les critiques catholiques, les plus sincères et les plus autorisés, tels que l’abbé Loisy (La Religion d'Israël, 1901, p. 32-34), repoussent aujourd’hui avec mépris toutes ces rêveries; et c’est parmi les médecins, qui devraient placer tout leur honneur à devenir les champions de la vérité scientifique; que se recrutent les derniers et obstinés défenseurs des pires erreurs du passé. J’ai prononcé le mot d’improbité, et j'estime qu’il n’est pas trop sévère pour caractériser l'attitude de ceux qui peuvent écrire, non pas d’aussi extravagantes divagations, mais même un seul mot. Sur la Bible, sans s’ètre. au préalable, mis complètement au courant de l’aspect entièrement nouveau que la critique moderne a donné aux textes bibliques. Garnault.

3 Vigouroux. Dictionnaire de la lîible, t. I, p. 018.

Pour ce qui concerne les animaux interdits dans la Bible, nous savons maintenant, grâce à Smith, Fraser, Reinach, etc., et cette interprétation est pleinement acceptée, depuis près de vingt ans, par B. Stade1, que ces interdictions reposent sur des idées totémiques, semblables à celles que le P. Lafitau (1724) et Garcillaso délia Vega (1570) nous ont fait connaître, à une époque relativement récente, chez les Indiens de l’Amérique du nord et chez les Péruviens. Les Hébreux ne mangent pas le porc, ni les autres animaux dits impurs, en réalité sacrés, pour des raisons semblables à celles qui poussaient les Bretons, au témoignage de Jules César, à élever2 des lièvres, des poules et des oies, sans les manger. Le culte du sanglier ou du porc domestique est un des cultes totémiques les plus anciens et les plus répandus. Nous savons, par de nombreux et irrécusables témoignages, que l’abstention du porc a été pratiquée sur une aire immense, et nous sommes non moins certains, que chez aucun peuple, aucune idée

1 B. Stade. Geschichle Israels, t. I, p. 408, 1884; paru dans la Collection historique d'Oncken et publié séparément. Les partisans de la théorie hygiénique peuvent se prévaloir, à la vérité, de l’opinion exprimée" par R.enan, dans son Histoire d'Israël, qui parut presque en même temps que celle de Stade, et qui lui est si inférieure. Renan, tant vanté en France, si justement dédaigné en Allemagne, est un des hommes qui ont l’ait, en ce pays, le plus de mal à la vérité. Son ignorance du sens historique qui s’attache aux questions de ce genre et de l’anthropologie en général, est telle, qu'une ailirmation de R.enan, dans ce domaine, suüit pour constituer déjà une grande probabilité d’erreur.

2 Jules César. De Bello Gallico, Y, 12. Voluptatis causa, dit l’auteur latin, comparant assez naïvement cette pratique de ces peuplades sauvages avec l’élevage des animaux rares ou décoratifs, qu'il a vu pratiquer, en son pays, par de riches patriciens.

d’hygiène n’a présidé à cette abstention. Mais personne ne songeait à détruire ces animaux, ce que l’on eût fait certainement, si l’espèce avait paru nuisible, ou simplement dangereuse. Ces animaux étaient sacrés, et il était défendu d’en manger pour cette raison. Ce sont des motifs analogues qui protégeaient tant d’autres animaux en tant de pays1.

Mais, laissons de côté la question des animaux proscrits, où nous sommes absolument d’accord avec Reinach, sauf en ce que le rôle fait par ce savant, en ces matières, à l’animisme, à côlé du totem, rôle qui est très important et qui s’enchevêtre avec le sien, nous semble trop atténué ; et essayons de résoudre la question de l’examen rituel des viandes, dont nous nous sommes, en apparence peut-être, mais non en réalité, si fortement écarté. Nous avons cru, en effet, que toutes ces considérations étaient nécessaires, pour nous permettre de présenter la question qui nous occupe plus particulièrement, sous son véritable jour.

La principale raison qui nécessita, pour les Juifs, l’intervention d’un sacrificateur, l’examen rituel des viandes tuées, c’est la nécessité de s’assurer qu’il ne reste plus aucune trace de sang dans le corps de l’animal. Gela ressort, avec une absolue évidence, de l’examen, même superficiel, de la Bible. Les textes les plus précis de la Bible nous disent, en grand nombre, que le sang c’est l’âme, et que l’âme, dont la conception juive

1 Voir, en particulier, pour la question du porc. Salomon Reinacli : Les survivances du totémisme chez les anciens Celtes, p. 29, 32, du tirage à part de la Revue Celtique , t. XXI. juillet. 1900.

correspond, par de nombreux traits de ressemblance, à celle du Pneuma des Grecs, doit être réservée à l’alimentation de Jahve1. Cette âme ne peut, dans aucun cas, rester enfermée au corps de la bête que l’on doit consommer; et celui qui en mangerait, en ingérant du sang, serait tout simplement puni de mort. Le sang est tabou, c’est-à-dire sacré ou impur (car tout ce qui est trop sacré devient impur ou odieux 2 ; et, nous en sommes certains, par maints exemples parfaitement étudiés, le trop pur et l’impur ne sont que les deux faces d’un même concept), parce que l’âme est dans le sang, ainsi que le montrait bien, à ces observateurs simplistes, le jet qui gigle hors des vaisseaux. L’âme étant une mystérieuse émanation de la Divinité, il serait dangereux de se mettre en contact avec elle. D’autre part, Jahve, dans les vieux textes, n’est point une divité débonnaire. Bien loin de là, ce Mélek, féroce est toujours altéré de sang, il renifle constamment, comme les ogres de nos contes, la graisse fumante et le sang des victimes, qui contiennent le pneuma, la vie, dont il s’alimente, ainsi que les plus féroces fétiches des nègres ; et qui lui est absolument réservé, dans les communions que ses fidèles font avec lui, par les victimes, et où ils doivent se borner à consommer seulement la

4 Voici l’indication des textes les plus importants de la Bible à ce sujet : Genèse, IX, 4-6; Exode XXII, 30/31; Lévitiqae, III, 8-17, VII, 26-27; XVII, 10-15; Deutéronome, XII, 16, 23-24; E zéchiel; IV, 14.

2 En effet S. Reinach a parfaitement raison d'introduire dans notre langue critique le terme de tabou, qui, seul, exprime ce mélange indissoluble dans les conceptions primitives, du sacré, du pur, et de l’impur parce que trop pur.

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chair1. Jahve ne se contente point de sacrifices Animaux, il lui faut la chair fumante des enfants premier-nés ; et c’est là un fait qui, nié avec fureur, il y a encore quelques années, par tous les Judéo-chrétiens, est considéré comme absolument démontré et accepté aujourd’hui, par l’universalité des exégètes modernes, indépendants2. Le sang doit être répandu sur l'autel, lorsque cela est possible. Mais, par un un retour au culte des morts, aux cultes chtoniques, plus archaïques, qui jouèrent un si grand rôle dans le vieil Israël, ainsi que chez tous les peuples anciens, et auquel se rattachent si intimement plusieurs des idées fondamentales du Jahvisme primitif, on doit, lorsqu’on ne peut en arroser l’autel, enfouir le sang dans le sol, et le recouvrir de poussière ( Lémtique , VII, 13’.

C’est encore une façon de restituer ce sang, cette âme à Jahve, parce que Jahve porte, en maint endroit, dans la Bible, comme Osiris, le mort par excellence

1 Et encore certaines parties de la chair seulement. Car divers organes (rognons ou la graisse), ayant comme le sang, pour des raisons dont nous connaissons les unes et soupçonnons les autres, une signification plus hautement animiste, ils sont considérés comme plus capables de fournir, par l'action du feu, de la fumée, du pneuma, de l’âme, que ce môme fétiche, supposé avoir insufilé l’âme dans le nez du premier homme, reniflera avec délices, et, pour cette raison, lui sont exclusivement consacrés. ( Exode XIXX. 12-14, etc.).

2 Voir à ce sujet : P. Garnault. Le livre de Strack, sur le sang et le crime rituel des Israélites. Bull, et mém. de la Soc. d'Anthrop. de Paris, séance du 3 janvier 1901 ; P. Garnault. Les théories palaeo-égyptiennes de la circulation, de la respiration, de la phonation et de l’audition, dans leurs rapports avec la théorie du pneuma. Société de Biologie. 1900; et Société d’ Anthropologie, 1901 ; et von Oefele, Die pneumatische Anschauung des Jahvisten und die humorale Anschauung des Elohisten in der Genesis. P rager med. Wochenschrift, XXV, n° 10, 1900.

dans les textes sacrés égyptiens, la trace de ses origines chtoniques. Ainsi que Stade, l’un des juges les plus autorisés en cette matière, le reconnaît, dans sa Geschichte Israels, Jahve fut un mort. Avant de devenir une divinité des montagnes du Musçri l, puis, plus tard du Sinaï et du Horeb, comme Osiris, avant qu’il 11e devînt Ra, le disque solaire, ou Atonou, les rayons, Jahve resta longtemps couché dans la tombe, parmi les ancêtres des clans de Kaleb et de Juda, auxquels il appartient plus particulièrement, et qui l’imposèrent aux autres tribus, lorsque David, primitivement prince d’Hébron, régna plus tard sur tout Israël.

Il est défendu par la Bible ( Lévitique , XI, 39, 40, XVII, 15; Deutéronome , XIV, 21, sqq.), de manger des viandes provenant de bêtes mortes d’elles-mêmes ou déchirées par la dent des bêtes féroces; car le sang, c’est-à-dire l’âme, serait renfermé dans les chairs, et en mangeant le sang, on commettrait un sacrilège, en même temps que l’on courrait un immense danger, par le contact du tabou. Mais les lésions maladives présentées par l’animal mort de maladie, et non des suites de la jugulation (qui ne deviendrait plus alors qu'un subterfuge trompeur), rendent la viande terepha, c’est-à-dire impropre à la consommation. Aussi, voyons-nous les commentateurs savants du Talmud, pénétrés de la science médicale grecque, proscrire les

1 II. Winckler. Geschichte Israels in Einzeldarstellungen, I, 1895; II, 1900. Je ne sauvais trop recommander la lecture de ce livre, vraiment admirable et génial, à tous ceux qui veulent se mettre au courant des dernières investigations, les plus pénétrantes et les plus profondes, de l’exégèse biblique.

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animaux dont le poumon est ulcéré, perforé, présentant en un mot des lésions qui rendent plausible, suivant la science du temps, l’hypothèse de la mort par maladie. Ils permettent, au contraire, l’usage des animaux porteurs de tumeurs, si volumineuses qu’elles soient, à condition que ces tumeurs ne présentent pas de larges ulcérations. On voit donc que ces commentateurs juifs ont pu écarter les viandes d’animaux phtisiques, dans le sens où Galien comprenait ce terme; c’est-à-dire porteurs d’ulcérations et de perforations des poumons, mais qu’ils ont toujours respecté les bestiaux atteints de tubercules pulmonaires, ou de tumeurs des séreuses, uniquement parce qu’on ne supposait pas que ces tumeurs pûssent entraîner la mort. Or, cette forme de la tuberculose est de beaucoup la plus fréquente chez le bétail. Il ne m’est même nullement démontré, qu’au moins en pratique, les cavernes des poumons, qui ne se manifestaient pas par des signes extérieurs très visibles, attirassent l’attention du vérificateur ; puisqu’il était et il est encore d’usage, chez les Juifs, d’insuffler le poumon sous l’eau, afin de savoir s’il est perforé. En effet, cette perforation constitue, dans l’esprit des textes, et surtout des commentaires imprégnés des idées de Galien, le point de beaucoup le plus important.

Il y a donc lieu de repousser, comme une naïveté enfantine, la supposition que les rédacteurs de la Bible et du Talmud aient eu la moindre notion de la tuberculose du bétail ou de l’homme, de sa spécili té, de sa contagiosité, qu’ils aient prévu, à n'importe quel

degré, nos théories d’hygiène et de prophylaxie et qu’ils aient eu le sens le plus élémentaire des maladies infectieuses et contagieuses. Parmi les innombrables bœufs ou vaches atteints de tuberculose, seules avaient chance d’être proscrites de l’alimentation, les bêtes qui portaient des poumons largement ulcérés et perforés. Les vaches atteintes de pommelière, et qui, souvent, pendant de longues années, ont donné du lait tuberculeux, sans présenter à l’abatage ces lésions apparentes des poumons, n’étaient pas terepha. « Les bêtes, même légèrement atteintes » n’étaient donc pas proscrites; et la très grande majorité des bestiaux tuberculeux ont été et sont encore consommés par les Juifs, malgré leurs prescriptions ritualistes et sans que schokhets i, rabbins ou simples fidèles, aient jamais eu ou aient encore, à l’heure actuelle, la moindre notion du péril qui se trouve renfermé en elles.

On peut, cependant, faire une objection, tirée d’un texte du Deutéronome , XIV, 21, ou il est en même temps défendu aux Hébreux de manger d’aucune viande morted’elle-même, et formellement permis de lavendre à l’étranger. Ce texte est en contradiction avec un autre texte ( Lévüique , XVII, 12), d’après lequel l’étranger, lui-même, ne doit pas commettre le sacrilège de manger le sang et l’âme. Mais, nous sommes assez habitués de trouver des contradictions dans la Bible, pour ne pas nous montrer surpris. Les textes bibliques ont été compilés, à diverses époques, de

1 Le Schokhet, est l'egorgeur officiel, qui seul a le droit, chez les Juifs, de juguler rituellement les animaux destines à l’alimentation.

sources très hétérogènes, dont les origines sont plus ou moins anciennes, et il est généralement très difficile de les trouver d’accord entre eux. Un homme de mauvaise foi ou ignorant des manières de penser de l’Antiquité, pourrait supposer que le texte du Deutéronome, XIV, 21, indique quelques notions hygiéniques. Ces viandes malsaines auraient pu être vendues aux étrangers, pour lesquels les Hébreux ne sont pas d’ordinaire très bienveillants, comme, dans un de nos abattoirs clandestins, un boucher marron pourrait vendre, actuellement, à une clientèle de passage, des viandes dangereuses, qu’il se garderait bien de consommer ou de fournir à ses amis. Cette supposition, si logique en apparence, est absolument inadmissible. Aux époques de la législation dite mosaïque la maladie, comme la mort, n’étaient point des faits naturels, mais une punition, un châtiment divin, un véritable meurtre, commis sur l’homme, par la Divinité, en raison de quelques transgressions. C’est là une notion sur laquelle tous les savants compétents sont absolument d’accord, et qui, à elle seule, suffirait d'ailleurs pour ruiner toutes les suppositions d’idées hygiéniques chez les anciens. L’usage des charognes est, de plus, très répandu chez les primitifs; et il ne saurait venir à l’esprit d’aucun des compagnons de l’homme qui en aurait consommé, eût-il péri quelques heures après son repas, empoisonné par les toxines, qu’il fût mort autrement que par suite d’un châtiment ; par exemple, chez les Hébreux, et probablement chez les peuples voisins : Moabites, Amalécites, Madianites, Iduméens, etc.,

pour avoir mangé l’âme, ou pour quelque autre raison analogue.

C’est, à mon avis, dans une de ces raisons encore vagues, mais que nous entrevoyons cependant, qui ont présidé, comme l’horreur de l’ingestion du sang, à l’institution de l'examen rituel des viandes, qu’il faut chercher les origines de la rédaction de Deut. XIV, 21. En effet, dans la législation hébraïque, le mort est tabou à un très haut degré. Les prescriptions les plus sévères, les derniers supplices, sont le châtiment de ceux qui « se souillent avec les morts ».

Or, après plusieurs auteurs, mais d’un façon beaucoup plus complète et plus solide, je pense, que personne, j’ai montré quelles étaient les diverses raisons de cette horreur, et quel était le sens de cette expression, restée si longtemps inintelligible L Sans être spéciale aux Hébreux et aux Judéo-chrétiens, cette horreur est beaucoup plus développée chez les Hébreux, que chez la plupart des autres peuples. L’animal n’a ni crainte ni horreur de la mort; et cette crainte ou cette horreur sont absolument ignorés de beaucoup de Primitifs, qui ont des contacts très intimes avec le mort, lui font subir souvent plusieurs funérailles successives et enfin, parfois, le dépècent et le mangent, au moins partiellement. J’ai montré que c’était parce que Iahve était primitivement un mort, parce que les prophètes ne se distinguaient pas, dans leurs origines, des obôth, ou ventriloques, ou nécromants; et aussi

1 P. Garnault. Ventriloquie, nécromancie, divination, inspiration et prophétisme. Revue Scientifique, 26 mai 1900.

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parce que les nécromants, en grand nombre, pratiquaient leur industrie en Israël et concurrençaient, près du peuple, Iahve et ses prophètes, que se déchaîna, parmi ces derniers, une haine terrible contre les morts et leurs prophètes, c’est-à-dire les nécromants. La nécromancie, qui se pratiquait nécessairement, anciennement, avec une pièce mortuaire, une partie du cadavre ou du squelette, la tête ou le crâne généralement, pouvait s’exercer au moyen des os de certains animaux. C’est au moins ainsi, d’après le Talmud, que pratiquaient les Ideonim, associés, dans les textes bibliques, aux obôth ; et qui mettaient un os d’un animal fabuleux, dans leur bouche, pour rendre des oracles. Sans même faire intervenir ce commentaire bizarre et tardif du Talmud, je trouve ma conception pleinement justifiée par divers textes de la Bible, qui nous parlent de l’âme des animaux, sans la distinguer essentiellement de l’âme humaine. Que l’étranger mangeât l’âme des animaux, c’était évidemment un crime, cependant moins grand que pour l’Hébreu ; mais, surtout, qu’un individu se mît en contact avec un être mort, qui renfermait encore son sang i, le mangeât et se

1 Qui se confond, dans une certaine mesure, avec lame; ce qui nous explique cette contradiction, à la fois apparente et réelle. En effet, pour tout sauvage, la mort consiste en l'exhalation du souille du pneuma; et la théorie du dernier soupir objectivement exprimée par la chanson de Marlborough « on vit voler son âme au travers des lauriers » ne diffèrent par aucun trait essentiel de celle des sauvages, dont elle est la continuation. Malgré que lame soit exalée, il faut bien qu’elle soit encore présente dans le corps, puisque le sang « qui est l’âme » n’en est pas encore sorti. Que le dualisme (spiritualisme) soit soutenu par le dernier des Buschmen, ou par un Cousin et un Jules Simon, voilà un échantillon des

rendît propriétaire de l’àme, pour lui faire rendre des oracles, prédire l’avenir, comme les obôth et les Idéonim, là était le principal et véritable danger ; formidable, assurément, lorsqu’il s’agissait d’un Hébreu, à peu près nul, en pratique, lorsqu’il s’agissait d’un étranger. Que cet étranger fit ce qu’il lui plaisait, de cette âme ainsi capturée, asservie, renfermée dans son propre corps et qu’il pouvait contraindre à parler, par sa propre bouche, àla façon des nécromants, c’était affaire à ses concitoyens, aux divinités de son peuple, à Chemosch, par exemple, s’il s’agissait d’un Moabite ou d’un Hammonite, au cas où sa divinité aurait proscrit l’ingestion du sang. Ce mécromant, ce ventriloque en puissance, ne pouvait jouir, comme étranger, que d’un crédit bien limité près des fils de Iahve ; ce n’était donc pas un concurrent dangereux. C’était à sa conscience de s’arranger avec les lois de son Dieu et de son pays, s'il les transgressait en mangeant de l’âme; et les Iraélites, en vendant à cet étranger la charogne défendue chez eux et par conséquent inutilisable, faisaient encore une bonne affaire, sans être responsables du péché, s’il y en avait un ; et sans encourir, du même fait1, aucun péril sérieux. Cette inteprétation convient exactement, me semble-il, aux temps relativement anciens où fut rédigé le Code Deutéronomique, et où les idées particularités, que je viens d’exposer,

grossières et innombrables contradictions, d’ailleurs parfaitement équivalentes, auxquelles il aboutit, aussi bien dans les halliers de l’Afrique centrale, que dans les chaires du College de France.

1 C’est-â-dire par le contact du tabou.

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étaient si courantes, qu’elles influencèrent manifestement les rédacteurs du Code. Au contraire, l’interdiction absolue, aux étrangers comme aux Hébreux, de manger du sang, ou de dévorer des bêtes mortes d’ellesmêmes, correspond très bien à la forme d’esprit et! aux tendances manifestement plus ethniques de ceux: qui, beaucoup plus tard, rédigèrent le Code Sacerdotal..

Pour traiter à fond cette question et l’épuiser, il faudrait, même dans l’état actuel de nos connaissances, . ajouter bien des pages. Mais je crois avoir dit l’essentiel, et avoir exposé les idées fondamentales delà proscription et de l’inspection des viandes, chez les Hébreux. Je crois avoir également montré combien, pour ce peuple, si dégradé par son mysticisme, il nous est impossible d’admettre aucune idée hygiénique, lorsque nous n’en voyons aucune trace chez les Égyptiens, qui leur étaient si supérieurs et qui occupaient, dans l’échelle des civilisations antiques, le premier échelon, tandis que les Hébreux occupaient le dernier.

Quant au sens moderne des prescriptions ritualistes, se rattachant à la circoncision, aux animaux impurs, aux viandes défendues, qui sont une si grande charge pour les Juifs, sans aucune espèce de compensation, il nous est avoué par les contradicteurs de Reinach. La théorie hygiénique ne représente plus qu’une attitude tardive, prise après coup; ces prescriptions ont pour but réel d’isoler les Juifs et de perpétuer le Judaïsme, au profit de ceux qui en vivent l. C'est ce motif inté-

1 Ce motif, extrêmement peu honorable, mais bien conforme à l’esprit intime des religions et de leurs ministres, a été avoué

ressé, que David Strauss reprochait à Schleiermacher et aux. théologiens protestants, qui se montraient incapables d’aller jusqu’au bout des conséquences logiques de leurs critiques. La véritable solution de la question Juive se trouve dans l’abolition de ces pratiques ritualistes grossières et ridicules, de la circoncision et de la proscription des viandes. Le jour où, parmi les Juifs, ne seront circoncis que ceux qui en ont besoin, les Juifs se fusionneront, ainsi qu’ils doivent le faire, et qu’ils ont tout intérêt à le faire, avec les peuples au milieu desquels ils vivent. De même, le jour où ils ne se singulariseront plus par les coutumes qui les séparent des autres hommes; et surtout où ils perdront cette grossière et naïve illusion, que ces pratiques, aussi bien que leur religion tout entière, leur confèrent une suprématie (ce dont ils sont, en général, malheureusement convaincus), ils verront s’abaisser la muraille de haine, qui les sépare du reste de l’humanité et que le crucifiement du Christ ne suffit plus à expliquer ou à justifier.

Nous ne pouvons nous attendre à trouver de nombreuses indications concernant la tuberculose du bétail, pendant l’époque du moyen âge, sous une forme quelque peu scientifique. On sait, en effet, que les origines de la médecine vétérinaire sont des plus récentes et ne remontent pas au-delà de la moitié du xvme siècle. Aussi, en dehors de la citation de Columelle, se rapportant à la phtisie ou à l’ulcération des

par divers rabbins, dans diverses publications juives, à l'époque où se produisit la controverse soulevée par Reinach.

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poumons chez le bœuf, comprise de la façon dont les anciens médecins entendaient la phtisie humaine, ne trouvons-nous aucun texte important à signaler.

Nous sommes vraiment gênés pour faire intervenir, d’un façon tant soit peu critique, les textes, arrêtés, ou lois, d’après lesquels on pourrait supposer que, pendant la période qui précéda la grande renaissance anatomique du xvne siècle, les hommes eurent quelque notion, plus ou moins vague, de la tuberculose des bovidés. Quelle que soit, en effet, l’idée qu’ils pouvaient se faire, sur la nature, les causes et la signification des tubercules et des ulcérations du poumon, des tumeurs des séreuses, il serait intéressant de savoir jusqu'à quel point ils s’en sont préoccupés et si l’idée leur est venue qu’il pouvait y avoir, pour l’homme, quelque danger à consommer la chair d’animaux présentant ces symptômes; ou même si, pour des raisons comparables à celles des Juifs, peut-être même empruntées simplement aux Juifs, ils seraient arrivés, en se basant sur des considérations totalement étrangères aux idées fondamentales de l’hygiène, à établir des prescriptions réellement hygiéniques.

Malheureusement, les travaux faits sur ces questions, au moins ceux dont j’ai pu avoir connaissance, sont loin d’être satisfaisants; ils ne portent, d’où qu'ils viennent, ni la marque d’une érudition pénétrante et sûre, ni celle d’un sens critique développé. Ils 11e concordent guère ; et en présence de tant d'incertitudes, plutôt que de négliger entièrement la question et de la passer complètement sous silence, j’ai préféré citer

simplement les auteurs, en leur laissant l’entière responsabilité de leurs affirmations.

Voici tout ce que Friedberger et Früiiner1 savent sur la question : « En Allemagne, au ixe siècle, l’usage des viandes de porcs et de bœuf atteints de Perlsucht (lvadrerie) aurait été proscrit chez les Francs, par les lois de l'Église. En 1370, il aurait été défendu, à Munich, de mettre en vente la viande atteinte de Perlsucht (pflndiges Fleisch). Nous trouvons des dispositions semblables, en 1343 à Würzburg, en 1394, à Passau, en 1401 à Landshut, en 1558 au Wurtemberg, en 1852 dans le Ivurpfalz ».

Gerlach 2 se borne à remarquer, que les règlements, d’origine religieuse ou séculière, émis au cours du vme siècle, ne font mention d’aucune maladie que nous puissions prendre pour la pommelière.

Ch. Morot 3 a fait, pour la France, une étude qui remonte au xive siècle et que l’on pourra consulter. J’avoue que les affirmations données par cet auteur, que fi, fîlz, fil, filet, fille t, loup, leu, termes employés autrefois pour désigner des affections, encore fort hypothétiques, et certainement mal définies dans l’esprit de ceux qui employaient ces termes, correspondraient exactement à la tuberculose bovine et à la maladie de la

1 Friedberger und Frôhner. Lehrbuch der speciellen Pathologie und Thérapie der Haustiere, 5. Aufl., t. Il, p. 383, 1900.

2 Gerlach. Die Fleischhost des Menschen von sanitaren und marklpolizeilichen Standpunkte . Berlin, 1875.

3 Ch. Morot. La tuberculose bovine; d’après les Statuts de la corporation des boucheries de plusieurs villes de France, xiv, xv, xvi, xvii, et xvm° siècle. Recueil de médecine vétérinaire, 1887,

pommelière, ne m’ontguère convaincu. Les tentatives de démonstrations de Morot sont très faibles, pour ne pas dire nulles ; et toute sa thèse repose sur des suppositions, qui m’ont semblé à peu près gratuites. Je dois dire qne je ne sais nullement si les affirmations de Friedberger et Frôiiner, indiquées par ces auteurs sans références, sont plus solides. S’il est exact que des prescriptions visant réellement la viande des bovidés tuberculeux aient existé au moyen âge, il serait très intéressant de savoir si, enraison des affirmations toutes puissantes des médecins grecs, on s’attachait uniquement, comme les vérificateurs juifs, à l’examen des ulcérations des poumons; si même, véritablement, on s’en préoccupait, et si on tenait quelque compte des tubercules et des tumeurs des séreuses. Il serait fort important de savoir également, quelles étaient les idées scientifiques ou autres, sur lesquelles se basaient ces pescriptions. Il me paraît téméraire, dans l’état actuel de nos connaissances, d’émettre un avis, quel qu’il soit, sur l’origine, la nature et le sens de ces prescriptions ; et il n’est nullement démontré, pour moi, qu’elles aient réellement visé la tuberculose bovine.

D’après Graumann 4, qui a fait uneétude très sérieuse, pour le temps, de la question, les premières règlementations concernant le « bétail impur », « unreines

1 Peter-Benedikt Christian Graumant. Doc/or der medicin und der Philosophie der Arzneykunde , bestimmten Lehrer ouf die Akademie zu Butzow. Abhandlunsr iiber die Franzozenkrankheit

des Rindviehcs und die Unschàdlichkeit des Fleisehes. Auf hohen Befehl herausgegeben . Rostok et Leipzig. 1874, 200 pages.

Vieil », paraissent remonter à 1680. Elles se seraient développées sous l’influence d’idées étranges, d’après lesquelles le bétail impur était atteint d'une maladie vénérienne ou syphilitique, contractée même à la suite d’un coït sodomitique (van IIelmont *) ; affection que l’on appela, naturellement, parcomparaison, la maladie des Français. Dans quelle mesure cette singulière maladie des bovidés correspondait - elle à notre tuberculose? c’est là un point qu'il n'est point très facile de préciser. Mais ce témoignage de Graumann et celui de plusieurs auteurs, semblent indiquer que si, à une période antérieure, on avait proscrit les viandes d’animaux atteints de la pommelière, cette légalisation était tombée en désuétude', ne renaquit de ses cendres, que sous l’influence des idées bizarres auxquelles nous venons de faire allusion, et dont, chose curieuse, un savant illustre, mais aux idées par trop souvent étranges, van Helmont, fut le protagoniste. Je reviendrai, d’ailleurs, dans le chapitre consacré à Virchow, sur cet aspect de la question.

Mais avant de reprendre mon étude sur le développement de nos connaissances au sujet de la tuberculose, avec les auteurs du xvne siècle (car auparavant nous ne rencontrons rien qui soit digne d’être signalé), qu’il me soit permis de réunir tous les noms que j’ai pu receuillir, et qui furent employés, aux diverses époques, pour désigner la tuberculose du bétail. Je n’ai exclu de cette liste, que les termes indiqués

1 Van Helmont. Opuscula me die a inaudita. Je n’ai pu retrouver le passage visé de van Helmont.

LE PROFESSEUR KOC1I

par Morot, et que j’ai rapportés plus haut, parce qu’ils m’ont paru trop incertains.

La variété presque infinie de ces termes nous montre bien, à elle seule, que, jusqu’à ces dernières années, on n’avait aucune espèce de notion précise sur cette maladie ; et il nous faudra arriver, en effet, à une époque tout à fait voisine de la nôtre, pour voir les hommes se rendre nettement compte de ce que l’on doit entendre par les termes employés pour désigner les diverses manifestations de la tuberculose du bétail.

Le mot français le plus ordinaire, pour la tuberculose du bétail est « pommelière », caractérisant les tumeurs des séreuses, qui ressemblent à des pommes ou à des grappes de pommes ; non pas à des pommes de terre, puisque, en réalité, le terme serait beaucoup plus ancien que l’introduction du tubercule. En effet, Morot, s’appuyant sur l’autorité de Littré, pense que le terme pommelière est déjà représenté par les vieux termes français qui l’auraient précédé, ou qui en sont des corruptions, ou des modifications : pommelée, pommellerie et pennelière.

Tout cela est possible, mais je ne m’en porte nullement garant, car j’avoue ne m’être pas préoccupé d’étudier la question à fond ; non plus d’ailleurs, semble-t-il, ce qui paraîtraplus étrange, que nel’afaitMoROTlui-même. En effet, Morot ne semble pas s’ètre préoccupé de faire une étude comparative de la question, aux diverses époques et dans les divers pays. Il aurait peut-être pu arriver à résoudre ainsi les difficultés, à expliquer les contradictions et à combler les lacunes que nous avons

rapidement signalées. Il ne me semble pas, au moins que l’on puisse arriver, par une autre voie, à des résultats satisfaisants, même pour les points les plus particuliers. On trouve encore, en français., les appellations de phtisie calcairée et de phtisie crétosée, par allusion au précoce envahissement calcaire, caractéristique des tumeurs et formations tuberculeuses du bétail. Il existe probablement encore beaucoup d’autres termes, mais je ne les connais pas et je ne sais pas s’ils ont été recueillis

D’après Creighton 1j qui cite Walley et d’autres auteurs anglais, à la vérité fort peu nombreux, car la bibliographie anglaise de la tuberculose bovine est assez pauvre, le terme anglais le plus usuel, pour désigner la tuberculose bovine, serait grappes, qui signifie raisins, grappes, en raison de l’aspect des tumeurs perlées. On trouve encore en anglais, Angleberries et Duckweed ; ce dernier mot signifie aliment de canard, et correspond à l’allemand Meerlinsigkeit, lentilles d’eau.

En allemand, les désignations sont innombrables, et cette apparente surabondance tient, peut-être, à ce qu’elles ont été recueillies avec plus de soin. Franzozenkrankheit, ou simplement Franzozen, Venerie, Geilsucht, Geile Seuche, Nymphomanie, Satyriasis, Stiersucht, Monatsreiterei, Unreinigkheit, Rindshamirien, Krannen, Pockenkrankheit, Grannigt, Finnig ou Krattig-Sein, Ilirsesucht/Traubenkrankheit, Zàpfigkeit, Zackigkeit, Meerlinse, Meerlinsigkeit, Drüsenkrankheit,

4 Charles Creighton. Bovine tuberculosls in man, with illustrations. London, 1881.

Sarkomdyskrasie, Perlsucht, Perlschwinclsucht, flbrüse Tuberculose, primàre Tuberculose, der serôsen Haute, Rindstuberculose. — • Morbus gallicus boum, Gachexia boum sarcomentosa, Sarcomatosis infectiosa, Sarcotuberculosis boum infectiosa, Tuberculosis serosa boum, Cachexia vaccarum tuberculosa, Tuberculosis pleuralis, Tuberculosis boum fibromatosis, Margarosis, Lungenschwindsucht, Lungensucht G

Enfin, Viborg 2 a introduit dans la terminologie danoise servant à désigner cette maladie, le mot Parresyge, à peu près équivalent à nymphomanie ou satyriasis.

Ajoutons encore que les bêtes atteintes de Perlsucht, accusées de sodomie et probablement considérées, pour cette raison, aussi bien que pour leur irrésistible appétit sexuel (nymphomanie, satyriasis), comme « possédées », au moins à un certain degré, furent brûlées jusqu’en!783. C’est à cette époque que la Prusse, bientôt suivie par les autres nations, réagissant contre les notions précédentes, que l’on considérait comme des superstitions, mais n’ayant pas la moindre notion que la pommelière, le mal des Français, la Perlsucht du bétail, pussent-ètre de même nature que la tuberculose humaine, ni que la chair ou le lait de animaux atteints de ces maladies pussent être dangereux pour l’homme,

1 Les termes allemands ont été recueillis par A. Johne. Die Geschichte der Tuberculose mit besonderer Berücksichtigung der Tuberculose der Rindes und die sicli hieran knüpfenden médicinal und veterinarpolizeilichen Consequenzen. Deutsche Zeilsch. f. Thiermedicin u. vergleichende Anatomie u. Pathologie, t. IX,

s Viuohg. Veterin. Selskabels Skrifter, Kjobenhavn, ISIS, t. III, p. 125.

rendit entièrement libre le commerce de la chair et du lait des animaux tuberculeux i.

Le contenu de ce chapitre, surtout en ce qui concerne la question de la tuberculose chez les Juifs et l’interprétation des restrictions rituelles dans la Bible, soulèvera probablement quelques controverses. Comme ce travail a paru isolément dans diverses publications, je n’accepterai comme base de discussion que le texte définitif paru dans ce volume.

On a dit, à plusieurs reprises, que les Juifs devaient justement leur immunité relative, vis-à-vis de la tuberculose, à ce qu’ils ne consomment pas de viande de bêtes atteintes de cette affection. Je n’avais même pas voulu citer cet argument, bien qu'il fût favorable à la thèse de l’unité, parce que je ne suis rien moins que certain de la vérité de cette prétendue immunité des Juifs, qui a été contestée de divers côtés. En second lieu, parce que je pense (et il est inutile de revenir sur ce point) que, dans un très grand nombre de cas de Perlsucht, proprement dite, les Juifs consomment parfaitement, comme les chrétiens, la viande tuberculeuse et ne sont pas mieux protégés par leurs règlements rituels, que nous ne le sommes par nos mesures de police, c’est-àdire fort peu. Ils se débarrassent seulement du sang; et on sait que le sang, qui peut contenir le bacille, reste contenu pour un tiers dans la viande morte.

1 Ainsi que je l’ai dit plus haut, je reprends, avec plus de détails, l’étude de toutes ces questions, dans le chapitre consacré à Yirciiow.

LA TUBERCULOSE, DEPUIS LES TRAVAUX DES ANATOMISTES DU XVIIe SIÈCLE, JUSQU’A VIRCHOW

Bien que l’étude de l’évolution de nos connaissances sur la nature de la Perlsucht et ses relations avec la tuberculose humaine, constitue l’objet principal de ce travail, nous devons, au préalable, exposer les progrès que firent nos connaissances sur la nature de la tuberculose humaine. Les progrès de la médecine vétérinaire ont été, en effet, très tardifs, et furent précédés par de nombreuses acquisitions, dans le domaine spécial de la pathologie de l’homme.

Nous nous contenterons donc, provisoirement, de ce que nous venons de dire au sujet de la pommelière et nous reprendrons le cours interrompu de cette étude historique, lorsque nous examinerons les travaux de Virchow, qui s’est occupé, de façon toute particulière, de cette affection et qui a émis à son sujet des idées qui, pour être absolument fausses, ne se sont pas moins imposées pendant plus de vingt ans.

Waldenburg l, l’auteur le plus complet, au point de

* Waldenburg, loc. c\t . , p. 20-27.

vue des recherches historiques, qui se soit occupé de la tuberculose, nous dit qu’il serait absolument inutile de rechercher parmi les plus célèbres anatomistes et médecins du moyen âge et de la Renaissance, aucune notion se rapportant à la tuberculose, qui n’appartint pas aux Grecs et qu’ils ne leur eussent empruntée. Les plus éminents, tels que Benedetti (Benedictus), se contentent de rapporter mot pour mot les aphorismes anciens, rattachant la phtisie à l’empyème et à l’ulcération des poumons ; et chez aucun d’eux ne se retrouvent même plus les termes : phymci ou tuberculum.

Il faut arriver jusqu’à la première partie du xvne siècle, c’est-à-dire aux grands anatomistes vraiment pénétrants et critiques, pour trouver les premières observations précises des tubercules intra-pulmonaires ; et c’est au célèbre anatomiste Franciscus Deleboe (Sylvius, 1614-1672), que nous les devons.

Sylvius retrouve ces tubercules dans l’affection qu’il classe comme la seconde maladie du poumon. « Quando ipsa(nutritio)depravatur, etsubstantiamconsistantiamque acquirunt pulmones naturali duriorem compactioremve, aut contra molliorem flaccidioremve, aut etiam inæqualem, etc. » Il ajoute, il est vrai, une phrase indiquant nettement qu’il considère ces formations comme des raretés : « Yix enim puto, nec nisi rarissime1 ».

Il ajoute à ce propos : « ...Et si quæ sunt plura, quæ sanguinem vitiare possunt ac soient, pendentibus debe-

1 Fr. Sylvii opéra, 1G80. Praxeos medicæ, Lib. I, cap. xxiv, § 4, p. 158.

LE PROFESSEUR KOCli

ter tuberculorum huic inde in pulmonibus sæpius observatorum exortus, substantiæ eorum mollis et spongiosæ mutatio in carnosam, œdematosam, multisque modis solito duriorem, solidiorein, aliterve a naturali consistentia desciscentem1 )). Cette seconde maladie des poumons est, pour Sylvius, la cachexie 2 ; la première, provenant de la diminution de la nutrition, représentant la phtisie.

Plus tard, dans un autre travail3, il décrit les tubercules : « Yidi non semel in pulmonibus, tubercula minora vel majora, in quibus aliquando pus varium, contineri sectio manifestavit », d’où il fait provenir le pus expulsé dans les vomiques, et « ab illis saltem non infrequenter phtisis ortum habere deprehendi ».

Waldenburg ne considère pas comme impossible que Sylvius indique sous ce terme « tubercula minora », les tubercules miliaires ; cela me paraît au moins des plus douteux. Quoiqu’il en soit, bien que Sylvius ne soit pas complètement libéré des idées de Galien, sur la relation entre la phtisie et l’ulcération du poumon, il a vu et décrit les tubercules ; il sait que ces formations peuvent se transformer en pus et il les rattache nettement à la tuberculose.

De plus, dans un autre texte4, Sylvius complète cette indication qu’il nous a donnée précédemment et d’après

laquelle les tubercules pulmonaires sont des glandes

' Praxeos med., Lib. I, cap. xxiv, p. 158.

- Praxeos med., Lib. I. cap. xxiv, $ 1b.

Syi.vius. Praxeos med. Appendix, Tractus iv, % 51.

1 Id. Ibid. § 52-59.

plus ou moins développées et identiques aux glandes gonflées, aux scrofules ; et il jette ainsi les fondements de la théorie, qui eut tant de succès par la suite, de l’identité de la scrofulose avec la phtisie.

Si nous essayons de juger dans son ensemble l’œuvre de Sylvius, au point de vue qui nous intéresse, nous voyons qu’elle est très considérable ; que cet auteur, par le seul fait d’avoir établi une relation entre la phtisie et le tubercule, et d’avoir vu le pus provenir du tubercule, peut être considéré comme le fondateur, ou plutôt comme l’initiateur des théories modernes de la tuberculose. Mais, à côté de ces notions justes et essentielles, comme si, par une loi fatale, le mal devait toujours accompagner le bien, Sylvius affirma, nous venons de le voir, l’identité du tubercule et des glandes ; et cette conception, profondément erronée a peut-être plus fait, pour arrêter le développement de nos connaissances sur la nature de la tuberculose, que les idées justes de Sylvius, pour les faire progresser. En effet, les notions exactes recueillies par Sylvius étaient relativement faciles à acquérir, tandis que ses idées fausses étaient si spécieuses et si difficiles à combattre, qu’elles ont été défendues, aune époque encore très voisine, par des esprits d’élite et d’excellents observateurs.

Un autre progrès, aussi très considérable, fut réalisé par un contemporain de Sylvius, anatomiste également célèbre, Willis (1622-1675). Willis s’affranchit le premier, ce que Sylvius n’avait pas su faire, du vieux dogme galénique rattachant la phtisie à l’ulcération du poumon. Sur plusieurs cadavres d’individus

morts de phtisie, il observa « pulmones ab ulcéré quovis immunes, sed tuberculis, aut lapidibus, aut*materia sabulosa, per totum censitos 1 ». On peut, avec vraisemblance, conclure, d’après le terme « materia sabulosa », que Willis a connu les tubercules miliaires.

Bonnet (1620-1689), dans un travail célèbre1 2, rapporte 150 nécropsies de phtisiques, faites par lui ou par d’autres auteurs. Les notions de Bonnet sur la phtisie ne représentent pas, à la vérité, un progrès bien notable. Il rattache encore la phtisie à l’empyème, à l’ulcération des poumons; il considère encore les tubercules à la façon des phymata d’HippocRATE. Il les identifie également avec les glandes, comme Sylvius et Willis ; avec les abcès froids, comme Hippocrate.

Mais, ce qui est le plus intéressant, dans l'œuvre de Bonnet, c’est que, parmi les observations qu’il rapporte, s’en trouvent nettement deux, que l’on doit interpréter comme des observations de tuberculose miliaire. L’observation n° XYII de Otto Heurnius3 et l’observation n° XXX de Breciitfeld, 1673 4 5.

Manget, dans l’édition nouvelle qu’il donna, au commençement du xvme siècle, des œuvres de Bonnet 6,

1 Willis, Pharmac. ration. T. II, sect. I, cap. 6.

2 Th. Boneti, Sepulchretum sive anatomica pratica, t. I. lib. 2, sect. VII; et De tabe in genere et pulmonari.jEohï. Manget, p. 076.

3 Ibid ., p. 690.

1 Ibid., p. 697.

5 Theopiiilii Boneti, Sepulchretum sive anatomica practica. Editio altéra, qnam novis commentants et observationibus innu-

meris illu.st ravit, ac tertia a minimum 'parie auctiorem fecit. Joh. Jacob. Mangetcs. Genevae, 1700.

décrit d’une manière très nette la tuberculose miliaire1. Il y signale, de façon si précise qu’on ne peut s’y méprendre, la dégénérescence caséeuse des tubercules2. C’était là encore une nouvelle et considérable étape vers le progrès. Malheureusement, Manget admet la nature folliculaire ou glanduleuse des tubercules. C’est ce qui résulte, dit-il, de ses observations sur le bœuf, le porc, la poule et le lièvre. « Tubercula hæc pulmonum, liepatis, lienis, renum et mesenterii vere erant xapa^Ca (Gàlen) seu (Aristote), grandines Latinis,

quales in Bobus, Suibus, Gallinis et Leporibus quoque intexi. In hoc juvene lias esse tumores proprio folliculo præditos, scrophulosos, ad glandularum conglobatarum consistentiam accedentes, etc., etc. » 3 ; étonné peut encore arriver à concevoir qu’ils représentent de véritables néoplasmes.

Pour assister aux premières manifestations de réaction contre cette théorie néfaste, il faut attendre la fin du xviii6 siècle, le travail de Stark, publié en 1785 4, quinze années après la mort de son auteur. Assurément on pourrait relever, au cours de cette longue période qui vient de s’écouler, les noms de quelques auteurs dignes au moins d’être mentionnés. Mais, aucun d’eux n’apporta de contribution vraiment intéressante ou utile au développement de nos connaissances sur la

1 Ibid., p. 800.

2 Ibid., p. 810.

* Ibid., p. 811-815.

4 Stark. Med. communie., 1785. Les résultats et les conclusions de Stark sont reproduits dans le livre de Thomas Reid, An essay on the nature and cure of the phtisis pulrnonalis. London, 1785.

nature de la tuberculose et sur la signification anatomopathologique du tubercule. Ajoutons que l’on peut,, même au point de vue clinique, négliger tous cesouvrages et tous ces noms, sans grand inconvénient. Cependant, on nous saura peut-être gré d’en énumérerr ici la liste i.

Stark décrivit, le premier, d’une façon précise, avec' beaucoup de détails, le tubercule miliaire, qui avait été déjà certainement entrevu, mais auquel personne, jusqu’à cet auteur, n’avait attaché une grande importance. En effet, on ne le considérait nullement comme représentant nécessairement le processus initial de la phtisie pulmonaire, mais plutôt comme une rareté et une curiosité anatomo-pathologique. Stark sépara, avec une

1 Ces auteurs sont, dans l’ordre à peu près chronologique : Morton, dont le travail célèbre « la Phtisiologie » parut à Londres, en 1689. Ce travail resta estimé si longtemps qu'une traduction allemande de cet ouvrage parut près de cent ans après, en 1780; Sydenham (1624-1689), Thomæ Sydenham opéra medica Genevæ, 1759, t. I, p. 528. Cari Leigii, Phtisiologica Lancastriensis, 1694. Frédéric Hoffmann, Fr. Hoffmanni medicinæ rationalisa systematicæ, etc., t. III. Halæ, Magdeburgicæ, 1727, p. 80.. Boerhave (1668-1738), Boerhavé’s Aphorismen, § 1196, 1197, 1198,. 1203, 1204, 1206. Mead (1673-1754), Monit. et præcept. med., p. 46. Yan Swieten (1700-1772), Van Swieten Commentaria in Hermanni Boerhave aphorismos de cognoscenclis et curandis morbis. Ed. novissima Würzburg 1789 (llü éd. 1742), t. A UI, p. 3, 86-88,. 96-102; t. X, p. 97. Sauvages (1706-1767), Nosologie méthodique' ou distribution des maladies en classes, en genres et en espèces, suivant l’esprit de Sydenham et la méthode des Botanistes. Lyon, 1772. Auenbrugger (1722-1809) (l’inventeur de la percussion), Inventum novum ex percussione thoracis humain ut signo abstrusos interni pectoris morbos detegendi. Vindobonæ, 1761. Morgagni (1682-1771), Joh. Bapt. Morgagni de sedibus et causis morborum per anatomen indagatis, libri quinque. Ed. Justi Radii, Lipsiæ , 1827, t. II, p. 175, 265, 355, 367-372.

certaine netteté, le tubercule pulmonaire des glandes. Mais, dans aucune de ces deux voies, ses contemporains ou ses successeurs, à l’exception de Thomas Reid, ne suivirent guère son exemple, pas plus d’ailleurs qu’ils n’admirent la valeur de ses observations.

L’auteur anglais Matthew Baillie (1761-1823) fit faire un progrès sensible à nos connaissances sur la tuberculose, en décrivant avec une grande précision la tuberculose miliaire, en affirmant que les gros tubercules pulmonaires résultaient de la confluence des petits tubercules; et surtout, peut-être, en niant tout rapport entre les nodules tuberculeux et les nodules scrofuleux. Cependant, Baillie est encore asservi, dans une certaine mesure, aux anciennes idées qui troublent ses conceptions et sa compréhension des choses. En effet, il distingue bien, et cela constitue un pro-

1 Matthew Baillie, The morbid anatomy of some of the most important parts of the human body, 1793. Traduit en Allemand par Sômmering, en 1794 et en français en 1815.

Nous nous contenterons encore de citer ici les noms et les œuvres des auteurs suivants, qui peuvent être placés, chronologiquement, entre Stark et Baillie. AV. Cullen (1709-1790), The first lines of the practice of physic, 1776-1783. Traduit en français en 1785 et 1787. La 3e édition fut traduite en allemand en 1800. § 863-878. Kortum, commentarius de vitio scrofuloso quique inde pendent morbis secundariis, qui nuper illustris societatis regiæ medicorum quæ Parisiis est, plausum tulit, Lemgoviæ, 1789, 2 vol. Baume, Circonstances les plus favorables au développement du vice scrofuleux etc. Nîmes, 1789; et Traité sur le vice scrofuleux 1805 (an XIII). Hufeland. Ueber die Natur, Erkenntniss und Heilart der Scrofelkrankheit ; ouvrage couronné en 1796, par l’Académie K. Léopoldina, 3U Aufl. Berlin, 1819. G. Reimer, p. 103. Hufeland. dont l’influence sur la médecine allemande fut si considérable, admet, comme Kortum, comme Baume, que la phtisie est une scrofule du poumon.

grès aussi notable qu’incontestable, les noyaux formés par la conglomération clés tubercules miliaires, de ces formations décrites plus tard sous le nom de tubercules infiltrés et que l’on avait, jusqu’à cette époque, classées parmi les tubercules. Mais, par contre, il appelle matière scrofuleuse, la substance que l’on appela plus tard substance caséeuse et qui est renfermée à l’intérieur de ces formations. En considérant cette substance comme identique à celle des vrais tubercules, Baillie retourne, sans paraître s'en douter, aux anciens errements, qui identifiaient le tubercule avec la scrofule et qu’il a justement prétendu combattre.

Passons rapidement sur deux auteurs, qui s’occupèrent de la question sans la faire progresser sensiblement : Portal 1 qui soutint à peu près les mêmes idées que Baillie, bien qu’il lui soit resté fort inférieur, aussi bien en ce qui concerne ses conceptions qu’en ses descriptions. Vetter 2, qui connaît et décrit des tubercules en dehors du poumon, dans les autres parties de l'organisme.

Nous arrivons maintenant au véritable fondateur de la théorie scientifique moderne de la tuberculose, à Bayle, qui exposa ses vues dans plusieurs travaux, notamment dans son grand ouvrage fondamental, publié

1 Les premiers travaux de Portal, sur la structure et les modifications des glandes pulmonaires, lurent publiés à la Société médicale de Paris, de 1780 à 1781. Son livre bien connu « Observations sur la nature et le traitement de la phtisie pulmonaire », 2 vol., parut en 1799 ; et la seconde édition en 1809.

2 Vetter. Apliorismen aus dcr pathologischen Anatomie, 1803.

en 1810 h Le point de départ et la base de toute sa théorie réside dans le tubercule miliaire, auquel il imposa le nom qui lui est resté dans la science. Il le décrit avec une grande exactitude et montre comment il contribue à la formation des nodules tuberculeux. « Les tubercules peuvent être dans trois états différents : ils sont d’abord très fermes (tubercules crus) ; puis ils se ramollissent dans leur centre, qui se transforme en une matière purulente, grumeleuse ; à la fin, ils sont totalement détruits par la suppuration1 2.

Le principal mérite de Bayle, et il est immense, consiste à avoir repoussé toutes les explications, en quelque sorte mystiques, sur la formation des tubercules, de l’ancienne clinique. Il rattache le développement des tubercules, qu’il a suivi dans les diverses parties du corps, à une « diathèse », une « dégénérescence », une « affection tuberculeuse », telles sont les expressions qu'il emploie; et enfin il voit dans « la dégénérescence tuberculeuse une maladie chronique, de nature spéciale, qu’on ne doit pas regarder comme le résultat d’une inflammation quelconque des glandes ou du système lymphatique 3 ».

1 Bayle. Recherches sur la phtisie pulmonaire, etc., Paris 1810. Plusieurs travaux de cet auteur, sur le même sujet, avaient paru antérieurement, de 1803 à 1803 : Remarques sur les tubercules, Journal (le méd.. chir., pharmac., etc., de Corvisart, Leroux et Boyer , Germinal, an XI, t. Yl. Sur l’induration blanche des organes. Journ. de méd., etc., t. IX. Sur la dégénérescence tuberculeuse non enkystée du tissu des organes. Ibid.

- Bayle, Recherches sur la pthisie pulmonaire, p. 22.

3 II». Ibid. p. 69.

L’intervention de Bayle marque le point de rupture complet et définitif avec le passé. La théorie antique de la phtisie provenant de l’ulcération des poumons a définitivement sombré, et la notion du tubercule s’est nettement constituée,, définie.

Laennec 1 compléta, en 1819, la théorie de Bayle. C’est à juste titre que l’école française se glorifie de cet illustre précurseur. Il s’en faut cependant de beaucoup que l’œuvre de Laennec soit parfaite en son ensemble; et, comme tant d’autres savants géniaux, il contribua à confirmer et à entretenir dans la science de graves erreurs. Mais nous devons à Laennec la démonstration péremptoire, définitive, de l’évolution complète du tubercule. Il suivit cette formation pathologique, depuis la granulation claire , transparente et dure, que Bayle avait déjà vue, mais qu'il avait prise, à tort, pour une formation autonome, et que Laennec nous dit, avec raison, ne différer du tubercule miliaire, « que comme un fruit vert diffère d’un fruit mûr ». Enfin, Laennec assista à toutes les transformations du tubercule miliaire, qui, de clair et transparent, devient gris et opaque, puis jaune; et qui enfin, par suite de son ramollissement, se transforme en une matière caséeuse, semblable à du fromage.

Tout homme, peu habitué à l’analyse des phénomènes scientifiques, n’attachera pas une très grande importance à cette découverte, fortement niée d’ailleurs par presque tous les contemporains et les suc-

1 Laennec. De l’auscultation médiate ou traité des maladies des poumons et du cœur, etc., t. II. 1819.

cesseurs de Laennec. Cette observation forte et sûre, qui rattacha les unes aux autres des manifestations anatomo-pathologiques d’apparences si diverses n’impressionnera guère les esprits; et pourtant, voilà, dans l’histoire de la tuberculose, la vraie découverte géniale, plus géniale, à mon avis, que celle de Villemin, qui l’est cependant à un degré bien plus considérable encore, que ne le fut, plus tard, celle de Koch. Mais les hommes, oublieux des services anciens et des efforts éloignés, comprennent de moins en moins la valeur de ces efforts, au fur et à mesure qu'ils perdent la compréhension de la véritable façon dont se posaient autrefois les questions.

Il n’v a pas de notion moins sympathique aux hommes (comme dit Le Dentec j), que celle d’évolution. L'homme vulgaire, souvent aussi l’homme cultivé se prennent aisément pour le centre de l’univers et se plaisent à entretenir cette illusion qu’eux-mêmes et tout ce qui les entoure, représente un état de perfection définitive. Dites-leur qu’eux et tout ce qui les environne constituent seulement un « momçnt transitoire dans le devenir des choses », vous les surprendrez toujours désagréablement et ils ne voudront pas vous croire.

Prétendre, avec Heraclite, « que tantôt le monde se constitue et tantôt se dissout », ce n’est faire autre chose que de soutenir qu’il est éternel, mais que seulement il change de forme ; et ce n’est là une vérité

1 Dans son excellent livre de vulgarisation des théories philosophiques modernes, Le Conflit, dont je recommande vivement la lecture.

LE PROFESSEUR KOCR

sympathique, pas plus à un général, qu’à un prêtre, qu’à un juge, qu’à un médecin, qu’à un épicier, qu’à un professeur de philosophie officielle. Tous ces gens, très sincèrement, voient en eux l’effet d’un acte de création très spécial et très parfait, par une divinité qui songe constamment à eux, sur une planète, dans une nation, où tout a été préparé pour assurer leur venue triomphale.

Ne répétez pas aux hommes cette autre admirable parole du même Heraclite, icawa pet, tout s’écoule et le monde est un fleuve dans lequel on ne se baigne jamais deux fois ; vous froisseriez trop vivement leur ridicule mégalomanie.

Tous les philosophes s’accordent à reconnaître l’antipathie humaine pour la vérité, et Anatole France a écrit de bien jolies pages sur la puissance du mensonge; mais, parmi les vérités odieuses, il n’en est aucune qui soit, pour desraisons bien faciles à entrevoir, plus antipathique aux hommes, que la notion de l’évolution, qui abaisse leur orgueil et leur fait connaître l’exacte proportion de leur importance momentanée.

Un des symptômes les plus graves de la décadence des races latines, c’est leurmauvaise volonté à accepter la théorie de l’évolution, la théorie de Darwin; et leur incapacité à la comprendre, aussi bien qu'à la mettre en pratique.

Le médecin n’a que trop de tendance à accepter l’autorité et tous ceux qui acceptent l’autorité, ne comprendront jamais l’évolution ou feindront de ne jamais rien comprendre à cette idée.

Aussi, est-ce un phénomène bien curieux, de voir, d’une part, les théologiens catholiques accepter aujourd'hui la doctrine de l’évolution (pour la déformer, il est vrai, à leur guise); et, d’autre part, les médecins français, qui ont subi la triste empreinte de l’examen autoritaire et scholastique de l’agrégation — dont l’équivalent n’existe déjà plus chez aucun peuple civilisé et ne se trouvera bientôt même plus dans les grands séminaires, mais seulement en Chine — moitié par calcul, moitié par réelle incapacité de la comprendre, repousser la théorie de Darwin. On ne saurait donc trop exalter le mérite d’un homme, qui fut un pur clinicien, et qui, s’il ne se souciait probablement fort peu des grandes discussions de Cuvier et de Geoffroy Saint-Hilaire, aura eu au moins le très grand mérite, si rare chez les cliniciens, de rattacher nettement les unes aux autres, des formations très hétéromorphes, dont personne jusque là n’avait compris les rapports.

Assurément, il n’y a, ni de près ni de loin, aucun rapport entre le cerveau d’un Laennec, d’un Villemin ou d’un Kocii, et celui d’un Lamarck, d’un Geoffroy Saint- Hilaire ou d’un Darwin ; mais, dans la mesure où «parvct licet componere magnis » et sur le terrain particulier où nous sommes placés, nous devons célébrer l’œuvre de Laennec, non pas tant parce qu’elle fut féconde et qu’elle devint le point de départ scientifique des théories modernes de la tuberculose ; mais surtout parce qu’elle fait honneur au sens critique de son auteur, qui sut découvrir les rapports génétiques et profonds

reliant, dans la réalité, des formations, si disparates dans les apparences.

Malheureusement, une si belle médaille eut un assez triste revers, et comme le dit fort bien Johne, en quelques lignes, Laennec qui fit faire un si grand pas à la science, fit en réalité, lui-même, un pas de trop. Pour Laennec, toute infiltration caséeuse, mal limitée, où qu’elle se trouve, et quelle que puisse être son origine, doit être considérée comme tuberculeuse. Il en arriva donc à considérer la dégénérescence caséeuse comme le critérium principal de la tuberculose. Tandis que, en réalité, ainsi que nous le savons maintenant et depuis longtemps, la caséification n’est qu’un processus assez banal de dégénérescence, auquel aboutissent des produits inflammatoires très divers.

De tous les successeurs de Laennec, en même temps prédécesseurs de Virchow, nous ne citerons ici, après ce que nous avons dit, dans une autre partie de cet ouvrage, que les deux noms de Lebert et de Reinhardt. Ce sont, en effet, les deux seuls qu’il importe de retenir, dans l’étude de l’évolution des conceptions anatomo-pathologiques se rapportant à la tuberculose, qui nous occuperont plus particulièrement ici.

De même que le sérum antidiphtérique de Behring, encore aujourd’hui repoussé par l’Angleterre, traité pendant deux ans en Allemagne, avec une indifférence dédaigneuse, ne connut la gloire, qu’après avoir reçu le baptême, sur les fonds baptismaux de l’Institut Pasteur, avec le parrainage de Iloux, de même, les théories anatomo-pathologiques de l’auteur allemand Lebert,

ne connurent le succès, qu’en émigrant de ce côté-ci du Rhin. Cette gloire, bien flétrie et bien oubliée aujourd’hui, ne dura pas beaucoup d’années; bien plus longtemps cependant, suivant toute vraisemblance, que ne durera celle du sérum antidiphtérique.

Lebert soutint sa thèse dans un mémoire écrit en français et couronné par l’Académie h

La théorie de Lebert eut, en France, un succès inouï, qui s’explique très bien, étant donné le caractère essentiellement représentatif et simpliste des médecins et des hommes, dans notre pays, à cette époque.

Lebert croyait, comme tant d’autres depuis, avoir vu, au bout de son microscope, l’agent causal de la tuberculose, et celui du cancer.

La cause de ces maladies résidait, d’après lui, en des corpuscules absolument spécifiques, et le corpuscule tuberculeux était pathognomonique de la tuberculose, comme le corpuscule cancéreux l’était du cancer. Si LEBERTavait apporté, comme Villemin, des expériences démonstratives de la virulence et de la spécificité de la matière tuberculeuse, il eût été, à cette époque, certai nement honni, particulièrement en France, comme, quinze ans plus tard, devait l’être ce dernier. Mais tous ceux qui sont familiers avec l’histoire des sciences reconnaîtront facilement que la théorie de Lebert se manifestait dans les conditions les plus favorables pour faire impression sur le cerveau des cliniciens de ce temps. En effet, c’était, sous une forme moderne, une

1 Lebert, Traite- pratique des maladies scrofuleuses et tuberculeuses, Paris, 1849.

pure émanation des procédés scientifiques de l’époque néo-alexandrine et de la kabbale. La théorie des éons, des démiurges, moitié matière, moitié force, dont le Aoyoç est le type, domine encore aujourd’hui l’ensemble de l’humanité et régnait à cette époque, sans conteste, sur l’esprit des médecins.

Tous les concepts modernes de l’âme, toutes les théories animistes et dualistes, que la plupart des médecins professent et enseignent encore autour d’eux, reposent sur cette même tradition. Ils savent bien, à moins d’être, en histoire, d’une ignorance prodigieuse, que tous les concepts de l’âme sont basés sur le substratum formel, grossièrement matériel, des primitives représentations de l’ombre, du double, du pneuma, du nom, du lumineux, et ils essaient d’y associer une idée transcendante, subtile, mystique, d’ailleurs absolument illégitime, non représentative et illusoire, de force dégagée de la substance i. Les succès des photographies du D1’ Baraduc, où ce médecin a montré, en des volutes et des tourbillons harmonieux ou tourmentés, l’âme sereine d’un haricot en germination, ou l’âme agitée d’un faisan troublé dans l’exercice de ses fonctions, aussi bien que le succès de toutes les théophanies, est dû exactement aux mêmes causes que celui de la théorie de Lebert 2. La seule différence consiste en ce que ces choses, à l’heure actuelle, ne sont plus susceptibles

1 C’est dans cette voie où s’engagent les modernes dynamistes.

2 Le principe du succès des corpuscules tuberculeux de Lebeut paraît être le même que celui des matérialisations des esprits ou du Verbe, d’Eusaphia Paladino.

d’être admises que par un petit nombre d’esprits attardés, tandis qu’au temps de Lebert, elles étaient encore sympathiques à l’immense majorité des médecins. Les cliniciens, comme les croyants, aiment à parler de tempéraments, de crases, d’esprit; mais, de même que les fidèles des religions les plus pures qui, pourtant, n’emploient pas d’images, ils ne sont cependant pas fâchés d’apercevoir quelquefois leur divinité, sous une forme un peu plus tangible qu’une idée ou qu’un simple pneuma invisible.

Le succès de la granulation tuberculeuse de Lebert est puisé aux mêmes origines. Cette affirmation correspondait trop bien aux tendances fétichistes inconscientes de l’époque, pour ne pas avoir un très grand succès près des cliniciens français ; et ce succès était dû justement, près d’eux, à ce fait, que Lebert n’apportait aucune démonstration, ni expérience, à l’appui de sa thèse, et qu’on n’entrevoyait guère la possibilité qu’il en apportât. C’est justement parce que V illemin apportait, lui, des expériences, des démonstrations et des preuves mettant hors de doute la spécificité, la transmissibilité expérimentale, de la maladie et détruisant les idées mystiques qu’on y rattachait, qu’il se rendit presque odieux.

En couronnant (1849) le mémoire de Lebert, l’Académie de médecine de Paris couronnait elle-même ses propres tendances et ses propres conceptions. En effet, de même que les tourbillons de Baraduc fournissent aux spirites (qui, pourtant, admettent, par une affirmation dénuée de tout espèce de sens, que l'âme est substance immatérielle), une preuve palpable

de la réalité, de la vague matérialité de l’Eon, tout en laissant place libre à toutes les rêveries du mysticisme, de même, les affirmations de Lebert donnaient un corps, une vague réalité, aux conceptions mystiques des cliniciens — pour qui les fameuses « entités pathologiques » sont bien des réalités — , sur les causes de la tuberculose, sans les gêner beaucoup dans l’extension de leurs rêves.

Le succès formidable de la théorie de Lebert, le profond insuccès des expériences de Villemin, sont des faits certains, quoiqu’ils nous paraissent presque incroyables aujourd’hui; et qui ne font guère honneur à la mentalité des cliniciens du siècle dernier. Quoi qu’il en soit, ils doivent être expliqués ; et l’examen psychologique de la singulière discussion, qui sévit à l’Académie de médecine de Paris, pendant des mois, à propos des expériences de Villemin, prouvera jusqu'à l’évidence combien mes interprétations sont justes. Que l’on ne m’oppose pas le succès si justement mérité des démonstrations expérimentales de Koch, en 1883 ; elles sont simplement venues en leur temps. Si, en 1849, Kocn avait annoncé la découverte de son bacille, et avait donné la démonstration expérimentale de sa théorie, elle n’eût pas été, à ce moment, acceptée, parce que l’idée des parasitismes, aussi bien que celle des symbioses, n’était pas mûre. Présentée comme une vague conception de l’esprit, cette théorie eût peut-être été cependant tolérée ; mais, ce que les hommes n’auraient pas admis, à cette époque, c’était la prétention de fournir une démonstration expérimentale d’une

théorie médicale. Ceux qui douteraient de mon affirmation n’ont qu'à lire la discussion qui eut lieu à l’Académie de médecine, à propos de la communication de Villemin. Ce qu’on ne peut pardonner à cet auteur, ce qui indigne contre lui la plupart des académiciens, ce sont, en effet, ses démonstrations expérimentales. Il semble que Villemin ait commis une sorte d’impiété. Koch a profité d’une éducation plus avancée et plus complète, acquise avec le temps; Claude Bernard et Pasteur ont rendu ses idées et ses démonstrations acceptables. De temps en temps, quelques cliniciens réfractaires repoussent encore aujourd’hui les conclusions de Kocii, au nom de la clinique, en lançant aux nues des imprécations contre l’odieuse expérimentation. Ces opinions aberrantes ou arriérées n’ont plus de poids et n’intéressent plus guère ; mais, il y a trente ans encore, l’immense majorité des médecins pensait ainsi.

Presque, immédiatement, les recherches de Reinhardt et de Virchow détruisirent les affirmations de Lebert, en montrant qu’il n’existait, en réalité, aucune trace de cellule tuberculeuse; pas plus, d’ailleurs, que de cellule cancéreuse. Néanmoins, les idées de Lebert persistèrent encore en France, pendant près de vingt ans. Dès 1847, Reiniiardt combattit la théorie de Lebert; il montra que les fameux corpuscules tuberculeux n’étaient rien autre chose que des corpuscules du pus et n’avaient aucune espèce de signification spécifique1.

1 Reinhardt, Uber die Enstehung der Kornchenzellen. Virchow1 s Archiv, t, I, p. 20 et suiv.

En 1850 Reinhardt soutint, sur le terrain anatomo-pathologique, une théorie qui était, peut-on dire, l’antithèse de celle de Laennec. Partant de la pneumonie chronique, Reinhardt chercha à démontrer qu’elle est susceptible de fournir des produits analogues aux tubercules; et il en tira la conclusion que le tubercule ri est qu'un produit de l'inflammation. D’après Reinhardt, la tuberculose pulmonaire, dans ses diverses formes, n’est autre chose qu’une sorte de pneumoniechronique. C’était nier, d’une façon formelle, la spécificité de la tuberculose ; et cependant, par une contradiction formelle, mais inconsciente, Reinhardt emploie encore l’expression de maladie tuberculeuse. Reinhardt peut être considéré comme un adversaire de Laennec et un continuateur de Broussais et d’AN-

DRAL.

D’après Fôrster1 2, les tubercules sont des néoformations auxquelles les conditions causées par l’inflammation donnent lieu ; mais, bien qu’il leur accorde une certaine personnalité, cet auteur peut être considéré comme se rattachant à la manière de voirde Reinhardt. Les éléments histologiques du tubercule n’ont, pour lui, rien de caractéristique ; ce qui est caractéristique, c’est la façon dont ils sont groupés.

Nous arrivons maintenant à l’examen des travaux de Virchow.

1 Reinhardt. Uber die UbereinstimmungderTuberkelablagerung mit den Entzündungsprodukten. Charité- Annalen, t. 1, 1850, p. 362.

4 Forster, Handbuch der Allgemeinen patliologisôlien Anatomie. Leipzig 1855. p. 312, sqq.

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