‹ Le professeur Koch et le péril de la tuberculose bovineChapitre 27 sur 34 · DANS SES RAPPORTS AVEC LA TUBERCULOSE BOVINE · texte numérisé non relu

DANS SES RAPPORTS AVEC LA TUBERCULOSE BOVINE

La place qu’aura tenue Virchow dans l’histoire de l’évolution de nos connaissances, jusqu’en 1882, c’està-dire jusqu’à la découverte du bacille de la tuberculose qui, d’un seul coup, détruisit toutes ses anciennes théories, est très considérable et mérite véritablement d’être exposée avec détail. Après avoir exercé une influence utile, Virchow, comme l’a si bien dit Chauveau, retarda de tout le poids de son autorité, l’évolution de nos connaissances scientifiques sur la tuberculose en général et sur les rapports de la tuberculose humaine avec la tuberculose bovine, en particulier. En 1882, les études anatomo-pathologiques cédèrent brusquement et définitivement le pas aux études microbiologiques. J’ai dû renoncer à publier, en ce premier volume, un exposé complet et méthodique des recherches expérimentales faites depuis Villemin, sur la question qui nous occupe et réserver cette étude pour mon prochain travail. Je me suis décidé à réunir sim-

plement en ce livre les traits les plus saillants, les plus représentatifs de la question, concrétée autour du nom et de la personnalité de Koch. Et c’est justement pour une raison semblable, parce que le point de vue anatomique de cette même question se concrète autour de la personnalité de Virchow, que je réunis ici tous les documents se rapportant au point de vue anatomopathologique de cette même question.

Au fond, et en réalité, la personnalité de Virchow, la nature et la valeur de ses travaux, le médiocre intérêt, purement rétrospectif, qu’ils présentent aujourd’hui, ne justifiait en aucune façon un tel honneur. C’est uniquement en raison du rôle si imprévu qu’il est venu jouer, ou bien a accepté de jouer, dans les circonstances présentes : celui de laver Koch, au moins dans une certaine mesure, des graves accusations accumulées sur sa tête, que je donne, à la personnalité scientifique de Virchow, un rôle aussi considérable en ce travail. Mais, à d’autres points de vue, il ne sera pas sans intérêt, comme on le verra par la suite, ne serait-ce que pour éclairer la personnalité morale de Koch, d’étudier la personnalité morale de Virchow. Ces deux hommes, comme je le dis ailleurs, étaient faits pour s’entendre, après être restés si longtemps, en apparence, ennemis. Il est curieux que cette entente se soit produite sur le terrain de la tuberculose et, en particulier, delà tuberculose bovine, champ clos de leurs anciens tournois, où l’un et l’autre ont joué chacun, en leur temps, un rôle considérable; et où l'un et l’autre, chose curieuse, auront été amenés successivement, par

leur tempérament et par les circonstances, à faire preuve d’une bonne foi scientifique très relative et que le lecteur jugera.

Quoi qu’il en soit, voici en quelles circonstances Virchow, après vingt ans de silence et d’humiliations, comme il le dit lui-même, rentra brusquement en scène.

Le lendemain même du jour — coïncidence aussi remarquable que significative — où Koch faisait, à Londres, sa surprenante communication, le professeur Virchow faisait, à Berlin, devant la Société de Médecine, la communication suivante, que nous croyons devoir publier in extenso. Nous faisons observer que notre traduction française est la première qui soit donnée de ce travail.

Sur la tuberculose de l’homme et la tuberculose du bœuf, par Rudolf Virchow1.

Messieurs,

« Je désire encore ajouter une petite remarque à l’ordre du jour, au sujet des discussions qui viennent d’avoir lieu à Londres, sur la tuberculose de l’homme et la tuberculose du bœuf.

On s’est déjà prononcé, dans diverses publications,

1 Communication faite à la Société de Médecine de Berlin, le 24 juillet 1901 ; publiée par la Berliner klinische Wochenschrift, n° 31, 5 août 1901, p. 813, sous le titre : Ueber Mensc-hen und Rindertuberkulose.

pour ou contre la théorie de Robert Koch. On a, avec raison, mis en première ligne les réflexions de Lister. De même, dans le Berliner Tageblatt , qui m’est parvenu ce soir, il est dit, à ce sujet, que l’on manque d’expériences de contrôle sur l’homme, et que l’on doit attendre qu’elles se soient produites. On y dit également, que j’ai eu l’honneur de faire partie de la commission de vérification instituée par le gouvernement; on ne devrait plus attendre que la publication des observations. Je dois laisser cela à la décision des autorités de l’empire.

Je ne puis en rien contribuer directement à cette publication. Je veux cependant expliquer que dans la conférence provoquée par le « Reichgesundheitsamt », et à laquelle ont pris part les hommes les plus compétents de l’Allemagne dans la question de la tuberculose, on s’est occupé avec beaucoup de détails de la nécessité de nouvelles recherches. Toute une série de nouvelles investigations a été instituée. Vous, Messieurs, pourriez trouver plutôt qu’il yen a peut-être trop; puisque, dans une question si importante, il a paru nécessaire d’ouvrir la porte à toute possibilité d’observation.

Je dois, quant à moi, constater, que les préparations provenant des recherches qui ont été instituées à l’Ecole de médecine vétérinaire de Berlin, sous le contrôle de M. le Professeur Schütz et sous le contrôle de M. Koch, et qui étaient exposées dans la salle de la conférence, ne permettent, à mon avis, de porter aucun jugement définitif, soit dans le sens de la théorie en faveur de laquelle elles ont été faites, soit dans un sens

contraire. Il est, en réalité, démontré, par ces préparations, que les masses infectieuses qui ont été obtenues, avec de grandes précautions, de la phtisie humaine, n’ont produit, chez les animaux expérimentés, aucunes manifestations qui puissent être comparées à la tuberculose du bœuf, la Perlsucht, la maladie dite maladie de la perle.

Pour ce qui concerne la démonstration de la théorie contraire — que chez l’homme on n’a observé aucun cas de tuberculose bovine — , cela était déjà à comprendre de soi-même ; car on doit attendre cette démonstration de circonstances futures. Je ferai seulement remarquer à ce point de vue, que M. Koch est peut-être allé un peu trop loin, en affirmant que, dans aucun cas, la transmission de la tuberculose du bœuf à l’homme ne pourrait se produire par la nourriture. En réalité, nous avons eu, de temps en temps, un cas de ce genre, dans le matériel de l’hôpital de la Charité; et quelques préparations ont été rassemblées, dans lesquelles on constatait que la tuberculose péritonéale se manifestait avec des apparences très anormales; on observait notamment de volumineuses végétations, telles qu’on n’est pas accoutumé à en rencontrer chez l’homme. Nous avons considéré ce cas comme un cas suspect, et nous le considérons encore ainsi. Je considère également comme possible, que l’avenir démente la négation de Koch.

Je n’éprouve, par contre, aucune hésitation à admettre ce que Koch, sur la base des nouvelles expériences a dit, en son rapport imprimé dans la thèse

de Hacken : « J’ai la satisfaction de pouvoir émettre l’opinion que la tuberculose de l’homme diffère de celle du veau, et qu’elle ne peut être transmise au veau )). Ce sont là cependant deux thèses réunies en une seule : la diversité des deux tuberculoses, et la question de possibilité de leur transmission.

Pour ce qui concerne cette dernière, je vous ai déjà dit ce que l’on peut conclure des objets exposés. Quant à l’autre fait, que les deux tuberculoses peuvent se distinguer l’une de l’autre, il s’est produit, à ce point de vue, une situation des plus bizarres. En effet, après avoir vu mon ancienne thèse, qui tend justement à prouver qu’elles sont distinctes l’une de l’autre 4, traitée longtemps, depuis une époque lointaine, avec un certain mépris, par l’école de Koch — et dans cette affaire je me suis comporté en homme très patient — , ce ne fut pas pour moi une chose très surprenante, d’apprendre que M. Koch s'est maintenant convaincu, que les deux tuberculoses sont différentes. Je n’ai jamais, à la vérité, compris comment on avait pu admettre leur identité.

A ce point de vue, je dois faire une remarque. Je pense que l’on n’est pas en droit de parler de tuberculose, lorsque le tubercule ne se développe pas sous cette forme, que nous pouvons reconnaître anatomo-pathologiquement comme le vrai tubercule; mais on ne doit pas appeler purement et simplement tubercule, toute chose contenant des bacilles de la tuberculose. A cette

‘ Que l’on compare à ce sujet ma description de la Perlsucht, dans mon Traite des Tumeurs, t. II, p. 739, 741, 7-io.

confusion, doit être rapportée, à mon avis, une grande partie des difficultés qui se sont produites pour le public, et spécialement aussi pour les médecins ; car, si l'on ne peut arriver à se représenter exactement ce que Ton doit nommer un tubercule, il finirait par devenir impossible d’en donner une description claire et intelligible pour tous.

A ce sujet, je dois encore vous faire remarquer que, d’après mes études, un tubercule n’est pas une chose simple, dans laquelle se trouvent des bacilles delà tuberculose; mais, au contraire, une chose se composant de cellules, que nous pourrions nommer les cellules tuberculeuses. C’est-à-dire que, dans le tubercule, existe un organisme, une formation, provenant du corps luimême, qui peut aussi s’être développée par suite de l’irritation produite par le bacille de la tuberculose. Mais les bacilles de la tuberculose ne représentent nullement l’élément constituant en lui-même. Au contraire, les cellules doivent être l’élément constituant et proviennent elles-mêmes du corps vivant. Vous vous rappellerez que moi-même, à plusieurs reprises, j’ai indiqué la différence entre les produits simplement bacillaires et les produits véritablement tuberculeux. Je ne veux pas encore revenir sur ce sujet; mais, pour moi, cette distinction n’est pas nouvelle. Je dirai simplement, en raison du long temps qui s’est écoulé depuis — vous devez réfléchir que plus de dix ans se sont écoulés, depuis que, suivant les termes qu’emploie actuellement Kocu lui-même, on est tombé dans l’erreur — , que si l’on ne veut pas encore la

laisser se reproduire pendant dix ans, on sera biem obligé de se décider à séparer avec grand soin les chosesdistinctes, et à ne mettre au premier plan que lesvéritables tubercules pathologiques , et non pas les tubercules simplement bactériologiques.

Les difficultés de l’interprétation résidaient essentiellement, en ce que l’on croyait pouvoir désigner comme tubercule, une formation parsemée des microbes en question. De cette manière, non seulement le Perlsucht du bétail, et le Lupus de l’homme étaient ainsi mis au premier plan des formations considérées; mais, ce qui est encore bien plus surprenant, la verrue anatomique, parce que, accidentellement, de-ci de-là, on trouve un bacille de la tuberculose dans les coupes microscopiques d’une excroissance anatomique de la peau. Il faut naturellement cesser d'interpréter les choses ainsi. Il doit être bien évident pour tout le monde, qu’il n’existe pas simplement des tubercules bacillaires et des hépatisations bacillaires, mais aussi non bacillaires, et que toute chose dans laquelle se trouve un bacille tuberculeux ne peut être immédiatement appelée tubercule. On doit plutôt considérer tout tubercule, comme une formation organique qui s’est développée aux dépens des parties constituantes du corps; c’est ce que je voulais ici surtout indiquer.

Maintenant, comme j’ai l’honneur de faire partie de la commission de vérification qui doit contrôler les recherches ultérieures, je dois dire que je m'efforcerai, avec le plus de sévérité possible, d’insister sur cette différence. De cette façon, on ne retrouvera plus les

difficultés qui se sont présentées dans ces dernières années. Le grand public se dirigera dans la bonne voie, et je me réjouirai de voir réellement démontré, que les bacilles de la tuberculose du bœuf, ne passent pas aussi fréquemment, par l’intermédiaire du lait et de la viande, dans le corps de l’homme, qu’on le croit ordinairement, à l’heure actuelle. Ces opinions m’ont toujours paru un peu exagérées. Je ne me suis jamais retenu de manger de la viande, ou de boire du lait, parce que je reconnaissais la possibilité d’y rencontrer un bacille. J’ai également toujours été d’avis que quelques bacilles n'ont pas grande importance, et que, quand on n’en absorbe pas une certaine quantité, le péril n’est pas considérable. Mais cette question de la quantité, n’a, pour ainsi dire, presque jamais été traitée par les bactériologistes. Ils se sont toujours comportés jusqu’ici, comme si un seul bacille de la tuberculose et du choléra suffisait pour introduire une infinité de millions d’autres bacilles de même espèce. Nous devrions être un peu plus prudents. Messieurs, et comme je vous l’ai dit, personnellement, je vous promets d’étudier la question avec le plus grand soin, de telle façon que le tubercule anatomique reprenne tous ses droits, et que, à l’avenir, nous nous gardions de confondre, des choses anatomiques et bactériologiques.

Ce n’est pas encore le moment d’aborder les autres détails, bien que je sois en mesure de le faire. Je dirai seulement que je considère comme certain, que, dans un temps relativement court, les préparations qui ont été faites avec les objets provenant des animaux, à

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l’École de médecine vétérinaire, à la suite des recherches exécutées jusqu’ici, seront bientôt accessibles au public. Si les vacances se passent sans que cela se soit produit, je m'efforcerai, au commencement du nouveau semestre, de vous faire cette démonstration. »

Le professeur Yirciiow a pu voir, par le peu d’intérêt qu’a soulevé, dans la presse scientifique de tout pays, sa communication doublement étrange — par le moment si peu opportun où elle s’est produite, aussi bien que par l’esprit singulier qui a présidé à sa rédaction, — que la génération contemporaine est devenue incapable de le comprendre et de s’intéresser à ce qu'il peut penser ou écrire sur la question de la tuberculose. A peine trouverait-on, en cherchant bien à travers tous les journaux de médecine, deux ou trois dédaigneuses allusions à cette intervention intempestive. Puisse-t-il enfin comprendre, surtout maintenant que les projets de Koch ont définitivement avorté, que sa place n’est pas dans cette commission de contrôle des travaux du professeur Koch, où pas un professeur allemand ne devrait figurer. Car on doit laisser, jusqu’au bout, à Kocii, l’entière responsabilité de ses actes. Tout, assurément, est singulier, d’apparence presque inexplicable, dans cette intervention du professeur Virchow. Il semble oublier, en somme, malgré que les quelques paroles échappées à son cœur ulcéré par vingt années de railleries, montrent à quel point il en a souffert, ses anciens démêlés avec Koch. Les travaux de Kocii, en 1882-84, avaient imposé à Virchow, l'hu-

miliation suprême, pour un savant dont l'esprit, tel que celui de Virchow, est essentiellement pétri de l’orgueil, du selfischisme le plus autoritaire et le plus intransigeant, l’obligation de renoncer à ses plus chères théories, sans avoir même — tant l’évidence était claire — , la ressource de batailler pour sauver la retraite. Car son « système » s’était brusquement, complètement effondré, devant la découverte de Koch.

Virchow, pendant plus de trente ans, avait concrété autour de son autorité, qu'il a toujours jugée infaillible, une série de doctrines sur la tuberculose, qui avaient pour corollaire l’absolue dualité de la tuberculose bovine et de la tuberculose humaine; et que lui-même avait qualifiées de « dogmes ». Pendant vingt ans il avait régné en maître absolu, aussi bien en Allemagne, que dans tous les pays du monde. En France particulièrement, pays béni du fétichisme sous toutes ses formes, les hommes doués de quelque sens critique et qui ont développé leur culture médicale entre 1 870-1880, vous raconteront qu’on leur faisait presque réciter par cœur les textes de la Pathologie des tumeurs et delà Pathologie cellulaire. Virchow a joui, pendant vingt ans, d'une autorité comparable à celle dont a joui Galien, si longtemps, dans l’ancienne médecine. Peu à peu, le perfectionnement des techniques, qu’il ne daigna pas s’astreindre à suivre, les formidables lacunes, que son ignorance voulue de la morphologie comparée, de l’embryogénie philosophique, créèrent en son esprit, volontairement incapable de comprendre le sens de l’évolution momentanée de la science, aussi bien que

le sens de l’évolution générale clés choses, le parti pris à fermer les yeux devant certaines vérités, qui caractérise l’œuvre du savant berlinois, avaient déjà diminué l’autorité de l’œuvre de Virchow. Mais, brusquement, la démonstration de l’inoculabilité, de l’infectiosité de la tuberculose, de l’unité des deux tuberculoses, la mise au jour de son agent causal, l’œuvre de Koch, en un mot, déterminèrent, en 1882, un écroulement soudain de toute l’œuvre de Virchow, qui avait résisté, jusquelà, aux lézardes déterminées par les travaux de Villemin, dans l’ordre expérimental, de Schüppel, de Thaon et de Grancher, dans l'ordre anatomo-pathologique, en ce qui concerne la question de la tuberculose humaine et ses rapports avec la tuberculose bovine.

De ce moment, on peut le dire, de cette époque, qui remonte à vingt ans, date la fin du rôle actif de Virchow comme anatomo-pathologiste, dans la question de la tuberculose; et, de ces décombres, ne jaillira plus qu’un seul éclair, en 1891.

Ces quelques pages, que nous avons analysées plus haut, sur la tuberculine, œuvre malsaine et néfaste de Koch, rappellent le Virchow, l’anatomo-pathologiste de 1860, le Virchow des grands jours. La joie de satisfaire sa haine de savant déchu, grâce à l’occasion unique que lui fournit un adversaire; de pouvoir, sans quitter le terrain strictement scientifique, en même temps détruire une large partie de son œuvre et le clouer au pilori, éclate en chacune des lignes de ce mémoire. Comment se fait-il que Virchow n’ait pas profité de cette seconde occasion, qui s’est récemment

offerte à lui, de terrasser son vieil ennemi? Gomment se fait-il, qu’au lieu de l’accabler de nouveau, en cette dernière occasion inespérée, au déclin de sa carrière, il soit, au contraire, venu lui apporter, en apparence du moins, le secours de ses anciennes idées, dont Koch fut justement autrefois le destructeur et le contempteur ? « C’est là une œuvre d’analyse psychologique complexe, délicate et hautement intéressante ». Pour la faire, ainsi qu’elle mérite d’être faite, pour bien montrer, par la méthode analytique, psychologique, qui est celle de l’historien, tous les dessous de ce drame héroï-comique, qui se joue en ce moment en Allemagne autour du nom de Koch, il nous faut remonter très haut et étudier tous les antécédents scientifiques de Virchow, dont la carrière est intimement liée à l’évolution des idées modernes sur la tuberculose. La jeune génération ne comprend plus les vieilles rêveries anatomo-pathologiques de Virchow. Même et surtout, lorsqu’il essaie, comme dans sa récente communication, de les affubler d’un masque moderne, mal adapté, elle se détourne et elle passe. Peut-être, en lui exposant l’évolution de ces idées de Virchow, qui ne furent pas sans mérite, au début, comprendra-t-elle comment cette évolution s’est opérée; et comment ce fait, qui lui apparaissait si incompréhensible, si dénué d’intérêt : de savoir pourquoi et comment Virchow est intervenu, à un moment si psychologique, dans ce débat, où il semblait que rien ne l’appelât, a pu s’opérer.

LE PROFESSEUR KOCL1

Mais, pour comprendre pleinement cette intervention, pour lui donner son plein sens et sa valeur, dans la mesure où cela est nécessaire pour l’intelligence de la pièce qui se déroule à Berlin, nous devons étudier, au moins succinctement, deux autres faces de l’activité de Virchow. L’anthropologiste ni le politicien ne doivent pas nous rester complètement ignorés.

En effet, à la suite de la communication de Fraipont, à la Société d’Anthropologie de Bruxelles, en 189o, sur la race de Cannstadt1, le professeur Houzé, de Bruxelles, dans la discussion, a été admirablement inspiré, en rattachant l’action malsaine et malfaisante de Virchow, dans le domaine de l’anthropologie, à son œuvre néfaste en ce qui concerne la tuberculose, que Chauveau et tant d’autres savants ont déjà signalée. Il ne croyait pas si bien dire, être si près de la vérité, et ce livre le lui montrera. Avec infiniment plus de raison encore que Houzé, nous suivrons sa méthode rigoureusement scientifique ; et nous verrons quels avantages nous pourrons tirer de l’examen des idées et des tendances de l’anthropologiste et aussi du politicien, indissolublement associés dans la personnalité de Virchow, lorsque nous voudrons arriver à comprendre comment et pourquoi Virchow a pu être amené à faire sa communication du juillet dernier. Pour les uns, à l'heure actuelle, c’est une démarche dénuée de sens

1 .T. Fraipont. La race imaginaire de Cannstadt ou de Neandert'ial. Communication laite à la Société d'anth ropologie de Bruxel les , le 25 mars 1895, t. XIV des bulletins de cette Société.

moderne apparent. Pour d’autres, au contraire, c est une énigme; car il leur paraît surprenant de voir Virchow accourir à la défense de Koch. D’autres, enfin, pourraient supposer que Virchow ne peut avoir eu d'autre but que de jeter le trouble et la confusion dans les esprits. En réalité, chacune de ces hypothèses contient une part de vérité.

En analysant les travaux de Virchow, nous retrouverons le même énorme avantage pour l’exposition de notre sujet, qu’en analysant ceux de Bollinger. Nous suivrons, en adoptant une méthode concrète, plus intéressante et plus intelligible croyons-nous, pour le plus grand nombre des lecteurs, c’est-à-dire en nous attachant à accompagner pas à pas, le long de sa carrière, l’un des hommes les plus marquants de l’époque, les progrès que fit, dans l’esprit et les connaissances des hommes modernes, la double question de la nature de la tuberculose humaine et celle de ses rapports avec la tuberculose bovine.

Les conceptions scientifiques des médecins et des savants, sur la nature de la tuberculose, étaient, à l’époque des débuts scientifiques de Virchow, c’està-dire vers 1845, dans un état de confusion complète. Il était réservé, peut-on dire sans exagération, à Virchow, de faire pénétrer l’ordre et la lumière dans cet incroyable chaos. Cependant, en definitive, si nous voulons porter, dès maintenant, un jugement d’ensemble sur l’œuvre de cet auteur, nous pouvons

dire hardiment, avec Chauveau1, avec tous ceux qui apprécient sainement et impartialement les choses, comme si elles appartenaient déjà à un passé lointain, que pas un savant n’aura contribué autant que Virchow, à entraver et à arrêter le développement de nos idées sur la véritable nature de la tuberculose et, par suite, sur les moyens de la combattre; aussi bien que sur les rapports de la tuberculose bovine et de la tuberculose humaine. Et pourtant, il serait absolument injuste de nier que, malgré les idées fausses qu’il a introduites et soutenues si longtemps, malgré sa mauvaise volonté, son incapacité même, semble-t-il, à se rendre à l’évidence logique et expérimentale qui ressortait des faits apportés par Villemin, Virchow, par ce seul motif qu’il a soumis, pour la première fois, à une critique scientifique, l’ensemble si confus des faits observés jusqu’à lui, ait rendu de considérables services à la science.

Le grand mérite de Virchow, inspiré par ses vues d’ensemble, vraiment excellentes pour l’époque, sur la pathologie cellulaire, consista à rapprocher et à vérifier tous les faits cliniques et anatomo-pathologiques observés dans les deux camps alors en présence ; et dont l’un soutenait les idées de Laennec, l’autre les idées de Broussais et de Reiniiardt. A ces deux partis, qui ne pouvaient arriver à s’entendre, sur la cause et le mode d’évolution des formations tuberculeuses, depuis leurs origines, on pourrait donner les noms de parti

1 Cité précédemment.

de la tuberculose miliaire, et de parti de la tuberculose considérée comme résultat d’une affection générale.

Déjà, en 1847 *, Virchow combat, avec Reinhardt, la théorie de la cellule tuberculeuse, deLEBERT, qui continua à fleurir si longtemps encore en France, où elle s’était développée comme sur une terre d’élection, ainsi que, récemment, le sérum anticroupal de Behring, devenu chez nous le sérum de Roux. Il démontre déjà, en même temps que Reinhardt, la non-spécificité de la matière caséeuse qui, dans beaucoup de cas, « n’est que du pus épaissi ». Virchow fournit encore la preuve que cette dégénérescence constitue l’aboutissement fréquent des cellules placées au centre des tumeurs cancéreuses.

Virchow admet, comme l’avaient déjà fait Reiniiart et Andral2 avant lui, que les processus tuberculeux observés dans le poumon des phtisiques sont très souvent déterminés par un processus inflammatoire, et que la substance tuberculeuse n’est, très fréquemment, sans aucun doute, qu’un pus épaissi3. Mais, au lieu de conclure, comme il semblait devoir le faire, ainsi que tant d’autres auteurs l’avaient déjà fait et le firent

1 R. Virchow. Zur Entwicklungsgeschichte des Krebses ncbst Bemerkungen liber Fettbildung u. s. w. Vire hoir' s Archiv. f.path. Anatomie , 1. 1. 1847. Voir également, du même auteur: Tuberculose und ihre Beziehungen zur Entzündung, scrophulosis und Typhus. Würzburger Verhandlungen, t. I. p. 81, 1850. Voyez également Fernercs über Tuberculose. Würzburger Verhandlungen, t. II, p. 370, 1851.

2 Andral. Clinique médicale, 1820.

3 Virchow. Die Cellular-pathologie in ïhrer Begründung auf physiologische und pathologische Gewebslehre. Berlin, première édition, 1858. Voyez également C. A. Richter. Der Éinflus der Cellularpalhologie auf die ürztliche Praxis, 18G3.

encore longtemps après cette époque, que toute tuberculose provient de l’inflammation, il considéra le tubercule comme une formation primaire autonome. Virchow admet bien, il est vrai, que « la substance tuberculeuse » peut être, en môme temps, le point d’aboutissement du tubercule miliaire, mais aussi de la simple inflammation, du cancer, etc. Ce qui constitue un fait des plus curieux et qui prouve combien grande était alors la confusion qui régnait dans les esprits, Virchow, à ce moment même où, contrairement aux errements du passé, il donna la preuve que la matière caséeuse n’a aucune spécificité tuberculeuse, conserve encore l’ancien terme de substance tuberculeuse, qui consacre, pour ainsi dire, l’idée de cette spécificité. Le processus que Virchow qualifie d’infiltration tuberculeuse, est encore pour lui un processus inflammatoire purulent ou catarrhal, et qui tombe en dégénérescence, par suite d’une résorption incomplète. Et cette exposition des conceptions de Virchow nous montre combien, en 1850, cet auteur est encore loin de toute idée de spécificité, au sens où nous la comprenons, depuis les travaux de Villemin, combien il est encore éloigné des idées modernes surlatuberculose ; par quels liens étroits il se rattache encore au passé. On voit, d’une part, quelle serait l’inexactitude d’une théorie qui prétendrait que, lorsque Virchow dit expressément : « Il y a donc par conséquent une tuberculisation inflammatoire, cancéreuse, typhique, sarcomateuse, etc. », il ne s’agirait que d’une confusion reposant sur la continuation de l’emploi d’un vieux mot. Et cependant, d’autre

part, Virchow, répétons-le, avait admis une véritable autonomie pour ce tubercule, qui, pour lui, peut se développer dans les tissus, sous l’influence de causes très diverses.

C’est, en 1851 1 que Vircuow publia son premier travail fondamental sur la tuberculose, dans lequel il réforme définitivement une nomenclature défectueuse. Le tubercule est, pour Vircuow, la formation anatomique caractéristique, essentielle, et le point de départ de la tuberculose, comme pour Laennec et Bayle. Mais ce tubercule n’est plus une nodosité quelconque, et Virchow cherche à en préciser la structure au point de vue clinique; la conception du tubercule doit être limitée à la granulation et au tubercule miliaire.

Virchow n’admettait plus la matière tuberculeuse de Bayle et de Laennec, parce qu’elle ne dérivait nullement, d’une façon nécessaire, ainsi que Laennec l’admettait, du tubercule; mais constituait, au contraire, ainsi que Virchow l’avait déjà indiqué dans ses précédents travaux, un aboutissant commun des inflammations les plus diverses. Virchow remplaça donc, avec vérité, le terme de « matière tuberculeuse » qui portait en lui-même un caractère de spécificité, par le terme banal, ainsi que la chose elle-même, de « matière caséeuse »; et la tuberculisation devient la métamorphose caséeuse, sans pourtant abandonner, nous venons de le voir, l’idée ni le terme de « substance tuberculeuse ».

Cette distinction, entre le tubercule et la matière

1 Virchow. Zur Geschichte der Lehre von der Tuberculose. Wûrzburger Verhandlungen , t. II, 1851.

caséeuse, que n’avaient su faire ni Laennec ni Bayle, constituait donc, en réalité, à elle seule, un énorme progrès. Assurément, le tubercule, la granulation grise, peuvent subir la dégénérescence caséeuse, mais cela n’est nullement un processus nécessaire. Le tubercule peut subir la dégénérescense calcaire ou graisseuse, ou bien encore il peut devenir scléreux, et enfin il peut s’ulcérer. La dégénérescence caséeuse est une des nombreuses formes de nécrobiose , à laquelle peuvent conduire les processus inflammatoires, disait, en 4865, Virchow, résumant ses travaux antérieurs i.

A cette époque, Virchow publia une série de travaux qui jouèrent un rôle très considérable et très justifié dans le développement de nos connaissances médicales, et qui marquent véritablement une date mémorable dans l’histoire de la médecine. Virchow appliquant logiquement à la pathologie cellulaire les progrès déjà réalisés dans la biologie cellulaire, substitua aux anciennes rêveries cliniques, essentiellement basées sur des illusions animistes ou spiritualistes — et dérivées de la conception pneumatique très ancienne, lors même qu’elle revêt les formes humorales et solidiennes, qui tendent à considérer la maladie comme un esprit, une sorte de génie installé en parasite dans l’organisme humain — les premières notions positives précises, scientifiques, émises sur la pathologie cellulaire. C'est d’abord dans son « Handbuch der speciellen Pathologie

' Vjuchow. Phymalie, Tuberculose und Granulie. Virchow' s Archiv., 1865.

und Thérapie 1 », paru en 1854, qu’il développa clairement et nettement les idées que nous venons d’indiquer. Il leur donna leur forme classique et définitive, dans sa Cellular pathologie, parue en 1858 2; et enfin, avec un nouvel, éclat dans son livre sur « La Pathologie des tumeurs », paru en 1864-1865 3, et qui clôt justement cette période de l’exposition, des idées et des conceptions de Yirciiow sur la tuberculose, au moment même où sont publiées les premières expériences de VlLLEMIN.

Ce progrès nécessaire dans les conceptions pathologiques, dont le retentissement sur les conceptions médicales, a été bien exposé par Riciiter ( loc . cit.), était la conséquence fatale des nouvelles notions que la théorie cellulaire et les découvertes embryogéniques avaient introduites dans la compréhension de l’individu. La vieille et grossière théorie fétichiste et métaphysique traditionnelle de l’individu etde l’âme, créée par l’observation des sauvages et quintescenciée par les rêveries des métaphysiciens, semble avoir sombré définitive -

1 Bd. II. Allgemeine Stôrungen cler Ernahrung und des Blutes. Les troubles généraux de la nutrition et du sang, Erlangen, 1854. p. 303-355.

* Die Cellularpathologie in Hiver Begründungauf physiologische und pathologische Gewebellehre. Première édition, 1858, deuxième édition, 1859, p. 424 et sqq.

3 Die Krankhaften Geschwülste, Bd. II, 1864-65; p. 582-728. Mes renvois se rapportent, tantôt à l’édition allemande, tantôt à la traduction française de cet ouvrage, faite par le Dr Aronssohn. Paris, 1871. Nous indiquons toujours expressément à laquelle de ces éditions nous nous rapportons. La partie concernant la tuberculose se trouve dans la vingt et unième leçon du t. III de la traduction française, p. 1-193.

LE PROFESSEUR KOCJI

ment. Un individu devient un assemblage de cellules, toutes primitivement semblables, dérivant de la segmentation de l’œuf, assemblées en groupes homomorphes, que l’on appelle tissus. L’activité de l’individu n’est plus autre chose que la résultante de l’activité des milliards de cellules qui le composent. Elle ne doit pas être comprise à la façon simpliste et naïve, imaginée par les primitifs les plus dégradés, et encore enseignée d’ailleurs par notre philosophie officielle, d’après laquelle un souffle, un esprit, un archée, comme un Dieu pour le monde, appuiraient sur des sortes de boutons électriques, placés à l’extrémité d’innombrables fils nerveux et feraient mouvoir les individus ou le monde, comme un gigantesque guignol. En réalité, chaque cellule vit de sa propre existence, et constitue un des éléments de la vie de l’ensemble auquel elle appartient; et ses maladies ne sont qu’une manière d’être de cette vie, une forme de l’activité dévoyée de ces cellules. Voilà quelles étaient les notions implicitementcontenues dans les théories de Virchow, sans lesquelles sa doctrine nouvelle n’aurait pas de sens. Il les a d’ailleurs nettement développées, à cette époque, en insistant sur le sens que je leur donne, ainsi que nous le verrons. Cette constatation est, dès ce moment, bonne à faire; Virchow ayant, depuis lors, entièrement changé d’attitude, et ce changement d’attitude n’étant pas sans intérêt pour nous.

D’après Virchow, les tubercules miliaires se rattachent au groupe des tumeurs lympatiques ou lymphomes ; ce sont des formations hétéroplastiques , qui se dévelop-

peut toujours dans le tissu conjonctif et ses dépendances. La grande différence qu’établit Virchow, entre les ganglions gonflés et enflammés de la scrofulose et les vrais tubercules, c’est que les premiers sont développés par hyperplasie, c’est-à-dire aux dépens de formations préexistantes, qui n’ont fait que se développer et grandir; ils sont donc homoplastiques, tandis que le tubercule est « hétéroplastique », a une structure essentiellement différente des tissus dans lesquels il se développe. Virchow reconnaît bien dans le typhus et la leucémie l’existence de lymphomes hétéroplastiques ; mais, pour lui, ils différent extrêmement peu des simples hyperplasies. On voit comment Virchow arrive à démontrer, par la différence des origines du ganglion scrofuleux et du tubercule, la différence, pour lui essentielle, entre la scrofulose et la tuberculose; et ce fut là une notion désastreuse pour le développement de nos connaissances sur la tuberculose , notion à laquelle nous verrons Virchow encore fermement attaché en 1880.

Il a déjà prouvé antérieurement, que la possibilité de leur évolution ultime, à l’un et à l’autre, en matière caséeuse, n’avait pas de valeur, c’est-à-dire ne constituait pas un critérium permettant de les rapprocher; parce que la matière caséeuse n’est pas une matière tuberculeuse et qu’elle représente simplement le stade d’évolution ultime d’un grand nombre d’inflammations.

La caséification n’est donc plus caractéristique de la tuberculose ; elle est le point d’arrivée de plusieurs processus ; et lorsque la tuberculose aboutit à une

formation caséeuse, l’évolution procède toujours d’un tubercule miliaire initial.

Virchow décrit les origines histologiques de la granulation miliaire grise, origine du tubercule, avec les conceptions cellullaires que l’on avait de son temps. Il reconnaît que ces granulations sont composées de cellules, et qu’elles sont dépourvues de vaisseaux. Il reconnaît même l’existence des grosses cellules centrales, géantes, polynucléées. (Voir nos figures modernes p. 336, 337.) Il décrit soigneusement et avec exactitude le processus de caséification, et le ramollissement ultérieur de cette substance.

Virchow niait complètement, à cette époque, et continua de nier, pendant bien des années encore, l’existence d’une tuberculose véritable chez les animaux l.

Il rattache le développement de la tuberculose à une diathèse générale ou locale, en rapport avec « une vulnérabilité générale ou locale des tissus ». Cette diathèse détermine une prédisposition spécifique des tis sus, à la suite de laquelle, non seulement « les substances spécifiques morbides et irritantes, mais aussi, les excitations locales, de nature même banale, telles que les traumatismes, les refroidissements» constituent la cause excitante de la maladie (matériel irritans), qui détermine le développement de formations tuberculeuses dans les tissus. Virchow explique l’apparition, aussi bien « d’un tubercule isolé, que celle des tubercules primaires multiples, à la façon des éruptions qui

1 Yirciiow. Die krankhctften Geschwülste, t. 1T, p. 71 G.

2 Virchow. Ibid. p. 725.

suivent un exanthème », c’est-à-dire par la mauvaise nutrition., les dispostions héréditaires ou acquises, l’altération du sang. La dégénérescence ultérieure des tubercules résulte de la mauvaise qualité des éléments nutritifs qui leur sont apportés l.

En même temps, Virchow reconnaît aussi l’infectiosité de la tuberculose pour l’individu même qui la porte, non seulement à son stade de ramollissement ou caséeux, mais également au stade de développement du tubercule. Par conséquent, la tuberculose se développe à la façon des tumeurs malignes, par les sucs et par les cellules 2, en suivant les voies lymphatiques et sanguines, à partir du ou des tubercules primaires, d’où part la matière infectieuse. L’infection émanée de cette source peut donner lieu à d’autres tubercules, non seulement dans la région; mais encore, aune propagation à distance et à une généralisation par métastase 3.

Les théories de Virchow, si vieillottes et si incomplètes qu’elles nous paraissent aujourd’hui, constituèrent, pour l’époque, un énorme progrès ; et les hommes de sens critique ne peuvent songer, un seul instant, à le contester. Elles renferment cependant également de grandes erreurs; et, pour des parts à peu près égales, constituèrent à la fois un excitant et un obstacle au progrès. Elles agirent de cette seconde manière : par la distinction essentielle et fondamentale, qu’établit Virchow entre la tuberculose humaine et la tuberbulose ani-

1 Virchow. Ibid. p. 720.

2 Virchow. Ibid. t. I, p. 52.

3 Virchow. Ibid., p. 725.

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male ; par la négation obstinée, même devant les expériences de Villemin, démontrant péremptoirement le contraire, de l’inoculabilité de la maladie; et enfin, par l’exagération de l’importance même qu'elles donnent au tubercule, considéré par Virchow comme le point de départ véritable et nécessaire de la maladie. La distinction, même si juste, que fait Virchow, entre la matière caséeuse et le tubercule, devient pour lui la source d’une erreur nouvelle, au sujet de la nature de la tuberculose des bovidés, erreur qui, si étrange que cela puisse paraître, ne semble pas encore, à l’heure actuelle, s’être complètement dissipée dans son esprit.

Virchow n’ayant pas vu, ou plutôt n’ayant pu arriver à comprendre les origines tuberculeuses des formations anatomo-pathologiques de la Perlsucht, établit, entre cette maladie et les processus pulmonaires des bovidés, une distinction équivalente à celle qu'il a posée, chez l’homme, entre la matière caséeuse et la tuberculose. Virchow es! donc, dès cette époque, en raison de cette distinction, un partisan très net, très absolu, de la dualité de Perlsucht et de la tuberculose1, comme il est déjà partisan de la même thèse, à d’autres points de vue; par le seul fait notamment qu’il n’admet pas l’inoculabilité de la tuberculose, et aussi qu’il nie l’existence des tubercules chez les animaux. On ne peut pas et l’on ne doit pas exprimer les choses, en disant simplement que Virchow est un partisan de la dualité de la tubercu.

1 II est, inutile d'ajouter ici, humaine, puisque, dans l'esprit de Vihciiow, la tuberculose est une allection absolument spéciale à l’homme.

lose humaine et de la tuberculose bovine ; ce serait entretenir, dans une certaine mesure, la néfaste confusion qui dura si longtemps. Pour Yirciiow, la tuberculose humaine est une maladie caractérisée par le tubercule; qui se développe aux dépens d’un tubercule initial, né chez l’individu, de la même façon que le premier nodule cancéreux, et qui devient, par la suite, la source de l'infection. La pommelière, la Perlsucht du bétail, est une toutautre maladie, parce que, d’après Virchow, on n’y voit jamais de tubercules comme point de départ.

Si Virchow avait considéré, en cette question, le rôle de l’anatomo-pathologie à la façon dont Schüppel devait le faire, quelques années plus tard; s’il avait eu, par exemple, l’élémentaire probité de déclarer, devant les expériences faites de 1865 à 1871, que la solution de la question de la nature et de la signification de la tuberculose bovine ressortait, d’une façon définitive, de l’expérimentation ; s’il s’était incliné devant les résultats de cette expérimentation, lorsqu’ils ont été obtenus en dehors de lui, par Villemin, Chauveau, Klebs et Gerlach, nous n’analyserions pas par le détail les paroles de Virchow. Si un grand savant français, Chauveau, qui est en même temps un grand honnête homme, a pu dire avec raison (voir loc. cit.), que les idées de Virchow ont constitué l’un des principaux obstacles au développement de nos connaissances sur la tuberculose, il n’a d’abord exprimé qu’une vérité très évidente mais bien incomplète, et sous une forme bien trop modérée; surtout si l’on juge le rôle de Virchow, non pas seulement par ses premières attitudes, qui étaient

soutenables en leur temps, mais par son inexplicable obstination. Pour apprécier pleinement et sainement l’attitude et le rôle de Virchow, "que l’on avait cru définitivement terminé en 1883-1884, lors de la découverte du bacille de la tuberculose par Koch, nous sommes obligé, par les nécessités de notre étude historique, de diviser notre étude en trois parties. Nous examinerons d’abord l’attitude de Virchow, dans la question de la signification de la Perlsucht et de ses rapports avec la tuberculose humaine, au cours de la période qui s’est écoulée, entre l’apparition du premier travail, dans lequel il examine la question, et l’année 1871. En effet, cette année-là, parut la traduction française de sa « Pathologie des tumeurs», revue par V auteur, c’est-à-dire dont l’auteur est pleinement responsable.

Nous aurons secondement à étudier comment, jusqu’en 1880, avaient pu se modifier ses idées, à la suite des expériences qu’il fut chargé par le gouvernement prussien de faire, dans le but évident, sinon avoué, de détruire l’impression produite par les expériences de Gerlach. Le directeur de l’École vétérinaire de Berlin, contrairement aux tendances officielles des comités d’hygiène prussiens, avait conclu de la façon la plus formelle et, semblait-il, la plus démonstrative, à la nocuité pour l’homme, de la viande et du lait des animaux tuberculeux. Ces conclusions ne plaisaient pas en haut lieu. Comme nous l’avons dit, Gerlach fut véritablement martyrisé pour les avoir soutenues et mourut de chagrin. Virchow accepta de fournir des conclusions scientifiques différentes.

Nous devrons étudier enfin la façon dont réagit Virchow, devant les expériences de Koch, qui réduisaient au silence ses théories surannées et sa conception, devenue avec le temps, pour ainsi dire, mystique, de la dualité de la tuberculose bovine et humaine. Et comme évolution ultime, se rattachant à cette dernière période, nous examinerons avec soin, le texte qui se trouve en tête de ce chapitre et qui constitue une manifestation si étrange, si inattendue, de Virchow. Il intervient, en effet, dans le but, semble-t-il, d’établir la confusion dans les esprits, d’essayer de couvrir la retraite de Koch, son ancien adversaire et d’empêcher sa défaite de se transformer en déroute. Virchow essaie de superposer son dualisme anatomo-pathologique, conception archaïque de la tuberculose bovine et de la tuberculose humaine, que Koch et ses élèves ont bafoué, d’ailleurs si justement, pendant vingt ans — ainsi que Virchow lui-même le reconnaît amèrement — , au dualisme bactériologique, si nouveau et si imprévu de Koch, qui n’a rien, absolument rien à faire avec celui de Virchow.

De crainte qu’on ne nous accuse de les déformer, nous analyserons ici les idées de Virchow, d’après ses propres textes, surtout d’après sa xixe leçon de la Pathologie des tumeurs, qui renferme également une étude et un exposé des vues particulières de l’auteur sur la cachexie, dite tuberculeuse, des bœufs, ou Perlsucht, ou pommelière1. Nous ferons observer de nouveau, que si,

1 Virchow. La pathologie des; tumeurs, traduction française d’Arronsohn. t. III, p. 184-193. 1871.

jusqu'à présent, nous avons cité plutôt l’édition allemande de cet ouvrage *, parue de 1862 à 1865, nous citerons maintenant, de préférence, l’édition française, parce qu’elle est postérieure, non seulement aux travaux de Ville min, mais aussi à ceux de Klebs, de Chauveau et de Gerlach. Comme l’auteur a revu la traduction et qu’il en est entièrement responsable, nous pourrons apprécier, comme il convient, la bonne foi scientifique dont fit preuve Virchow, par ce fait de ne tenir, en 1871, aucun compte d’expériences qui avaient eu, dans le monde entier, une si grande notoriété ; dont plusieurs remontaient déjà à quelques années, et auxquelles il n’est cependant pas fait, par Virchow, la moindre allusion. Ce fait d’omission volontaire constitue un très grave reproche pour un auteur scientifique, et Virchow* se l’est déjà vu, à maintes reprises, adresser, non seulement par les pathologistes, mais aussi par les anthropologistes ; en même temps que celle de travestir, au gré de sa fantaisie et de son parti-pris, les opinions de ses adversaires et les faits eux-mêmes.

Avant d’analyser, d’après Virchow lui-même, ses opinions sur la Perlsucht des bovidés, rappelonsquelquesunes de ses affirmations, que nous extraierons justement la traduction de son livre, datée de 1871.

Ces citations seront peut-être un peu longues ; mais elles complètent avantageusement l’analyse, nécessairement rapide, que nous avons dû faire de l’œuvre de Virchow; et elles montrent nettement, que toutes les -

1 Virchow. Die krankliaften Geschwülste. Bd. I, 1862-63. Bd. Iï, 1864-65.

démonstrations, si claires, si incontestables, si probantes fussent-elles, n’étaient susceptibles de produire aucun effet sur l’esprit orgueilleusement systématique et obstiné de Virchow. Il eut peut-être été plus logique de les reproduire, lorsque, dans notre étude générale et historique de la tuberculose, nous serons arrivé à cette époque de 1 871 1 ; mais il nous eut fallu dissocier l’œuvre capitale de Virchow, qui est, en réalité, antérieure à cette époque, antérieure à 1863, aux expériences de Villemin. Il nous suffira de rappeler, lorsque nous étudierons cette époque, que Virchow, au bout de six ans, avec une obstination incroyable, n’a rien appris, rien oublié; et qu’avec une superbe admirable, il croit devoir tenir pour non avenu dans la science, tout ce qui n’émane pas de lui, le considérer comme n’existantpas. Nous verrons ensuitelesannées s’écouler ; nous retrouverons Virchow, dix ans après, en 1880; trente ans après, en 1901. Nous aurons, comme critérium des transformations, de la capacité d’évolution de son esprit, la comparaison de l’évolution que lui-même aura été capable de faire subir, sous l’influence des faits nouveaux, à ses propres idées, avec l’évolution ou les évolutions, que la science aura exécutées, sur les mêmes questions, en dehors de lui. Mais, il faut le répéter bien haut, et on ne le répétera jamais assez, Virchow, en 1871, affecte d’ignorer tout ce qui a été fait depuis 1865, dans le domaine expérimental ; et il ne tient aucun compte des démonstrations qui, déjà, réduisaient à néant

1 Que l’on trouvera dans notre second volume.

le plus grand nombre de ses vues; et il s’est tracé une imperturbable ligne de conduite, dont rien ne sera plus capable de le faire dévier.

Après avoir rappelé1 qu’il a démontré antérieurement que le tubercule ne se présente jamais comme un élément d’une tumeur complexe2, « qu’il n’est pas un exsudât, mais une production nouvelle, donc un tissu », Virchow se demande d’où vient ce tissu. Bayle avait déjà démontré que le tissu conjonctif est le lieu d’origine du tubercule; « et, après avoir exclu la plus grande partie des soi-disant tubercules pulmonaires, comme étant de faux tubercules, nous pouvons affirmer avec certitude, que le tissu connectif et ses équivalents sont partout la matrice du tubercule. En entrant en prolifération, ils produisent, parla succession régulière des cellules, la formation hétéroplastique lymphoïde du tubercule, ainsi, en même temps, de nouvelles glandes, dans le sens de Sylvius, Warthon et autres.

« Cette hétéroplastie, il est vrai, n’est pas tout à fait aussi grande qu’elle en a l’air, au premier coup d’œil. Dans mes recherches sur le tissu connectif et certaines autres productions nouvelles, j’avais déjà signalé les rapports qui existent entre ce tissu et l'appareil lymphatique 3, et les observations plus récentes, ont confirmé en tout sens cette manière de voir. Une production lymphoïde est, relativement à la disposition originaire

1 Virchow. Patholorpe des tumeurs, t. III, p. 159-162.

2 Virchow. Pathoto(]ie des tumeurs, t. I, p. 119.

:l Virchow. Wiirzb. Verhandl., t. II, p. 317. Virchow' s Archiv., t. VII, p. 132. Gesammelte Abhandl., p. 217, 1862.

du tissu connectif, sans nul doute, moins hétérologue qu'une production épithéliale; et on peut donc dire que le tubercule se rapproche plus du tissu connectif que le cancer. Le tubercule est néanmoins un produit hétérologue, par le développement duquel le tissu primitif se modifie, et dans la formation duquel il disparaît. )>

Mais, comment se produit ce premier tubercule? Cette production se développe, comme nous l’avons vu, sous forme d’une néoplasie inflammatoire. Il se fait une granulation h partant des tissus préexistants et produisant une nouvelle génération de cellules, qui se rapproche le plus de celle des véritables granulomes1 2, au point qu’il devient parfois presque impossible de préciser les limites qui séparent les granulomes des lymphomes. Ce qu’il y a, outre l’hétéroplasie, de plus caractéristique pour le lymphome tuberculeux, c’est la petitesse dit foyer naissant , de la « granulation » miliaire3, ainsi que la caducité de ses éléments, qui explique l’apparition, étonnamment précoce, de la nécrobiose caséeuse.

Mais on se demande alors, quelle est donc l’irritation

1 Pathologie clcs tumeurs, t. I, p. 86.

2 Pathologie des tumeurs, t. II, p. 382.

3 Bien que, d’ajH'ès Virchow ( loc . cil., p. 169), « il soit très rare de voir apparaître une éruption miliaire, sans préexistence ou de noyaux-mères caseux ou de tubercules ramollis, dans le sens de Laen'.mëc, cette tuberculose miliaire peut apparaître comme affection primitive. Théoriquement, cette observation n’implique aucune dilliculté. Car, pourquoi un grand nombre de points, dans un organe prédisposé, ne pourraient-ils entrer simultanément en prolifération tuberculeuse? »

qui provoque la granulation tuberculeuse. La simple diathèse, qu’on la conçoive comme générale ou comme locale, ne suffit plus aux exigences de la plupart des auteurs. On cherche un agent spécifique, qui semble résider dans une altération du sang, dans la pénétration de substances étrangères dans la circulation.

« Benett1 arrive à accuser l’acidité du chyle, à laquelle on avait rapporté antérieurement la doctrine de l’âcreté scrofuleuse; depuis lors, Jenner, Baron 2 et beaucoup d’autres, tels que Guil. Kaufmann, ont cherché, par la voie expérimentale, au moyen d’une mauvaise nourriture ou d’un air vicié, à déterminer les altérations qui doivent conduire à la tuberculose. Malheureusement, ces théories s’appliquent plutôt à la phtisie qu’àla tuberculose3; on a même choisi, pour l’expérimentation, des animaux, comme les lapins, alors qu’il n’est pas certain qu’ils soient, en général, susceptibles de prendre la tuberculose. John Simon 4, avec raison, ne reconnaît pas toutes ces expériences comme concluantes; il nie la présence des tubercules chez les lapins, les brebis, les chats et les chiens, et ne l’admet que chez les

1 John Hughes Benett. The pathology of pulmonary tuberculosis , 1853, p. 28.

2 Baron. Illustrations of lhe inquiry respecliny tuberculous diseuses. London 1822, p, 212.

In. Délinéations of lhe origin andproc. of varions changes of structure. London 1828, p. 24.

3 Cette citation montre combien encore à cette époque l'usage du terme phtisie est déjà devenu défectueux. Cette phrase n’a plus de sens scientifique aujourd’hui, bien que l’on voie encore de temps en temps, malheureusement, ce terme employé et que parla force de l’habitude nous l’emploierons souvent nous même.

4 John Simon, General path., p. 108.

singes : cette question de pathologie comparée mérite de nouvelles recherches ; je ne puis pas dire, d’après ma propre expérience, que j’aie jamais mile véritable tubercule chez les animaux.

« Les partisans de l’étiologie locale sont tombés, il est vrai, dans la même faute. Ceux qui, à l’exception de Cruveilhier1 et Lombard2, ont cru avoir produit des tubercules dans les bronches, par l’introduction de corps étrangers et notamment du mercure, ne furent pas plus heureux que Panum3, qui cherche à ramener les tubercules miliaires à des embolies des petits vaisseaux pulmonaires. Toutes ces pneumonies miliaires

n’étaient précisément point du tubercule4 5. Personne,

jusqu'à présent, na pu faire de tubercules par voie d expérimentation*. Car, tous ces points de comparaison tirés de l’anatomie comparée et empruntés aux singes et à d’autres animaux, ne sont jusqu’à aujourd’hui d’aucune utilité. D’après mes observations, il s’agit essentiellement, dans ces cas, d’une phtisie pulmonaire ulcéreuse, par suite d’hépatisation caséeuse, ainsi d’une forme de la pneumonie chronique; et l’on

1 Cruveilhier. Bail, de la Soc. anat., 1826, t. I, p. 174.

- Lombard. Essai su r les tubercules. Thèse de Paris, 1826.

3 Panum. Virchow’s Arc hiv., 1862, t. XXV, p. 487.

4 Andral. Précis d'anatomie patholog ., t. II, p. 518. Voir la note de Becker dans la traduction allemande, Leipzig, 1830, p. 324.

5 « Les travaux récents et remarquables de Villemin ont fait faire un pas considérable à ces questions, en ouvrant de nouveaux horizons à l’étude de la pathogénie #et de la nature de la tuberculose. » Cette note constitue la seule indication que l'on trouve, dans le livre de Virchow, des travaux de Villemin; elle n’est pas delà main de Virchow, mais de celle du traducteur, du I)1' Arkonsoiin (Garnault).

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n’a pas plus avancé avec ces données, qu’avec l’antagonisme entre la phthisie et la fièvre intermittente1; et Wells2 a déjà montré que cet antagonisme, devait être bien plutôt ramené à une disposition territoriale favorisant les affections pulmonaires, chroniques ou aiguës ».

Assurément, je le répète, c’est dans cette partie de mon travail où j’exposerai l’état de la question, en 1871, qu’il serait surtout intéressant de placer cet exposé des affirmations et des négations de Virchow, et nous ne manquerons pas de le rappeler, à cet endroit, pour lui donner sa véritable valeur. Mais, n’est-il pas déjà bien surprenant, qu’en 1865, Virchow se fasse encore l’écho de Simon, qui nie l’existence des tubercules chez le lapin, et que Virchow se croie autorisé à écrire : « D’après ma propre expérience, je ne puis pas, dire que j’aie jamais vu le tubercule chez des animaux ». En 1865, il écrit: « Personne, jusqu’à présent., n’a pufaire de tubercules parvoie d’expérimentation »; et après la publication des travaux de Villemin, Chauveau, Klebs, Gerlagii, il répète la même affirmation. Il se comporte exactement comme s’il n’avait jamais entendu parler de ces auteurs et de leurs travaux; et, dans cette édition revue par lui, nous ne trouvonsqu'une note, faisant allusion à ces expériences, écrite de la main du traducteur, du Dr Arronsohn et que Virchow veut ignorer. Encore faut-il luisavoirgré de ne l’avoir

1 Vihchow. Würz. Verhandl., t.J, p. 82.

■ Wells. Transact. of a Society for ihe improvement of med. and chirarg. knowledge, London, 1812, t. III. p. 471.

pas interdite. Même pour les singes, qui deviennent si facilement tuberculeux dans nos climats, qui sont atteints d’une tuberculose, si évidemment comparable à celle de l’homme; et même, peut-on dire, si parfaitement identique, que cette évidence sauterait aux^yeux d’un clinicien de première année, ou d’un garçon de laboratoire d’anatomie pathalogique, Virchow ne veut pas entendre parler de tuberculose vraie. Il nous dit pompeusement que, « d’après mes observations, il s'agit essentiellement, dans ces cas, non d’une tuberculose, mais d’une phtisie pulmonaire ulcéreuse, par suite d'hépatisation caséeuse ;». C’était vraiment bien la peine de se prétendre le premier anatomo-pathologiste du monde, d’avoir attribué au tubercule une importance telle qu’il en fait la base de toute sa doctrine, pour n’être pas capable de reconnaître le premier tubercule venu, là où il se trouve sous sa forme la plus typique.

On peut juger, par ces citations, de la capacité d’observation ou des scrupules scientifiques d’un homme, dont les paroles, à cette époque, étaient bues, dans le monde entier, pour ainsi dire, comme celles d’un dieu ; qui ont complètement suggestionné toute une génération de médecins, pendant plus de vingt ans ; et dont les affirmations sont l’exact contre-pied des vérités les plus essentielles et les plus faciles à saisir.

Assurément, on me dira qu’il est facile de juger et de critiquer, à l’heure actuelle, les erreurs du passé; on ajoutera, que j’ai dû reconnaître, moi-même, le mérite des travaux de Virchow, même dans l’ordre spécial qui nous occupe, et cela, je l’ai fait avec une

extrême bonne grâce ; on dira encore qu’il faut tenir compte de l’état vraiment chaotique dans lequel se trouvaient les choses au moment de l’intervention de Yirciiow. Tout cela, en effet, peut être soutenu et admis, mai^* ce qui ne saurait l’être, c’est la résistance de Virchow, devant les démonstrations les plus formelles ; c’est la longue attitude d’obstination orgueilleuse qu’il opposa à l’évidence, à la vérité; cela, au grand détriment de la science et de l’hygiène, du souci de la vie et de la santé des hommes. Il ne pouvait, en effet, exister de lutte sérieuse contre la tuberculose, en dehors des notions auxquelles on est arrivé ; et cette vérité essentielle, primordiale, est justifiée, je pense, par l’exposition de chacun des termes en lesquels se résume le problème moderne.

Et cependant, la marque très particulière de la personnalité scientifique de Virchow — et cette appréciation s’applique à l’ensemble de son œuvre, à ses travaux anthropologiques comme aux autres — , c’est le mélange d’une critique, par certains côtés, très pénétrante, très sûre, presque suraiguë, avec une surprenante incapacité de comprendre le sens de ses propres analyses et d’en déduire les conclusions justes. Voici, en effet, comment Virchow pose la question : « Depuis que nous savons que la masse crue n’est pas de nature exsudative, mais nécrobiotique, qu’elle ne représente pas le commencement, mais la fin du processus local, que le tubercule, à son origine, résulte d’une prolifération active, il ne s’agit plus que de savoir si quelque substance particulière représente l’irritant morbide (la

matière irritante), qui pousse le tissu à une prolifération tuberculeuse, ou si une mauvaise nutrition amène le tissu même à une débilité particulière, qui le rend vulnérable et le dispose à la production tuberculeuse ; ou bien enfin, si le tissu irrité et proliférant puise, dans le sang altéré, des éléments tellement impropres, que les parties nouvellement formées meurent et se désagrègent aussitôt. En d’autres termes, il faut voir si une substance spécifique âcre et irritante du sang, est la cause active de la tuberculose, ou si le sang altéré n’agit que passivement, par des principes défectueux de nutrition et de formation1 ».

C'est cette dernière hypothèse, que Virchow « se sent plus porté à admettre » ; et c’est justement là ce qui fait que Villemin est un homme réellement génial, parce qu’il s’est énergiquement cramponné — qu’on me passe l’expression — à une hypothèse devenue depuis une vérité, qui nous paraît très claire et très évidente aujourd’hui; mais que les maîtres les plus autorisés en ces sciences — qui avaient trop conservé, dans leur compréhension des choses, l’esprit mystique, pour que l’autorité ne jouât pas dans l’élaboration de leurs concepts un rôle immense — , repoussaient alors avec un profond mépris. Oui ! nous l’avons déjà dit ailleurs, nous ne nous lasserons pas de le répéter : il y a plus de mérite, de génie, de la part de Villemin, d’avoir imposé, à force de patience et de ténacité, une idée, en ce temps si peu sympathique , que, de la part de Koch, d’avoir dé-

La Pathologie des tumeurs, t. III, p. 165.

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montré, grâce au heureux hasard de la découverte d’une méthode de coloration, l'existence d’unmicrobe que tout le monde à ce moment pressentait; même d’avoir le premier réussi des expériences de culture, si excellentes, et si démonstratives soient-elles, à une époque où l’immense majorité des hommes était devenue susceptible de les comprendre et de les accepter et où la méthodedont ces expériences procèdent avait été rigoureusement déterminée par Pasteur et par ses élèves.

Malgré que, d’après l’œuvre entière de Virciiow, d'après ce que nous venons de dire, résulte, à l’évidence, semble-t-il, pour lui, la notion de la propriété infectieuse du tubercule, cet auteur paraît avoir une extrême antipathie contre l'idée que ce tubercule puisse être transmis par expérimentation. Nous avons vu précédemment, qu’il a passé sous silence les expériences de V illemin , de Chauveau et de Klebs ; qu’il a nié, d'une façon presque absolue, la possibilité de l’existence du tubercule chez les animaux. Il revient encore sur ce point et s’exprime de nouveau, de la façon suivante : « On a essayé, autrefois, à plusieurs reprises, de déterminer la propriété infectieuse du tubercule, au moyen de l’expérimentation ; on y avait été conduit par l'ancienne tradition de la contagiosité de la matière scrofuleuse 1 et de la phtisie, tradition si puissante, qu’elle a empêché Morgagni, lui-même, d’autopsier des pou-

1 Kortum. Commentarius de vitio scrofuloso quique Inde pendent rnorbis secundariis, qui nuper illustris societatis reqiæ medicorum quæ Parisiis est plausum tulit, Lemgoviæ, 1781). - vol., t. I, p. LM 5.

mous de phtisiques. Kortum 1 a inoculé à des enfants la sécrétion d’ulcères scrofuleux, sans en observer aucune conséquence "1 2. Laennec raconte, qu’après s’être blessé, en autopsiant un tuberculeux, un foyer ressemblant à un tubercule jaune se développa au niveau de la plaie. Cependant il n’attache lui-même que très peu d’importance à cette observation, assurément très invraisemblable 3 4. Hebréard et Lepelletier ont pratiqué, sans aucun résultat, des inoculations sur des animaux ; le dernier sur lui-même, avec du pus d’ulcère scrofuleux. A côté de ces expériences négatives, il est vrai de signaler celle que lit Erdt, avec une apparence de succès h II prétend avoir donné la morve à des chevaux, auxquels il avait inoculé le produit de sécrétion d’un -ulcère scrofuleux chez l’homme. Ici encore,, de nouvelles recherches sont nécessaires 5 ».

Enfin, une dernière citation nous exprimera les conclusions ultimes de Virchow, pour la période 1865-1871.

« Je crois donc devoir préalablement m’en tenir à deux points. D’abord, à la propriété infectieuse des tubercules, non seulement caséeux et ramollis, mais aussi dans leur stade de prolifération ; elle ne rend pas seulement compte du développement des granulations, allant jusqu’à devenir des foyers et des nodosités con-

1 Kortum. Ibid., p. 218.

* On peut voir par cette réflexion de Virchow, ce qu’il pouvait penser des expériences de Villemin, de Chauveau et de Klebs, dont il préférait d’ailleurs ne pas parler.

3 Laennec. De V auscultation médiate, p. 221.

4 La Pathologie des tumeurs, t. II, p. 5.87

s La Pathologie des tumeurs, t. II 1. p. 1 C9-p70.

glomérées, mais elle explique aussi leur dissémination dans le voisinage et leur généralisation finale par voie de métastase. Je tiens ensuite pour irrévocable \& prédisposition spécifique des tissus, qu’elle soit héréditaire et congénitale ou acquise ; elle explique, non seulement la naissance d’un tubercule unique, qui peut ensuite infecter, comme tubercule primitif, mais aussi l’éruption multiple d'emblée, qui se fait à la manière d’un exanthème et ne résulte pas d’une dissémination, mais bien d 'irritations locales ordinaires . Un refroidissement, qui donne lieu à l’inflammation d’une synoviale articulaire, à une pleurite ou à une péricardite, peut en même temps provoquer la formation de tubercules ; un traumatisme, qui frappe l’extrémité articulaire d’un os où le cerveau, peut devenir la ,cause déterminante de la tuberculose de ces parties 1 ».

On ne saurait reprocher à Virchow d’avoir eu autrefois de telles idées. Assurément, à l’heure actuelle, où nous connaissons la cause exacte de la formation du tubercule, où nous savons qu’il représente la forme de réaction générale, mais nullement nécessaire, des tissus, vis-à-vis du bacille, chez l’homme et les animaux supérieurs, où nous savons sûrement qu’il ne saurait y avoircle tuberculessans bacilles, ces anciennes conceptions nous semblent quelque peu entachées de mysticisme. Et pourtant, dans l’ignorance où nous nous trouvons encore de la nature' de l’agent causal du cancer, on est bien forcé de convenir, que tous les argu-

1 La Pathologie des tumeurs , t. III, p. 1 GO- 1 70.

ments et raisonnements, appliqués autrefois par Virchow à la tuberculose, s’appliquent encore aujourd’hui à peu près au cancer1. Sans faire un reproche à Virchow d’avoir encore pensé de cette manière en 1865, on peut et on doit constater que Villemin, à la même époque, seul contre tous, soutenait opiniâtrement la thèse de la vérité, tandis que Virchow concluait contre elle. Mais, à partir du moment où Villemin avait fait sa démonstration, non seulement de la spécificité, qu’admet, à la vérité, dans une large mesure, Virchow, mais de l’inoculabilitéde la tuberculose humaine aux animaux, Virchow, ainsi d’ailleurs que tout savant, avait le devoir strict de se rendre à l’évidence. Il n’en fit rien. Bien au contraire, de 1868 à 1882, c’est-à-dire jusqu’à ce moment où il fut réduit au silence par les démonstrations péremptoires, définitives, de Koch, Virchow a employé tous ses efforts à étouffer et à éteindre des doctrines, dont la vérité apparaissait déjà éclatante pour tous.

En niant, de façon absolue, comme nous l’avons vu, sans pouvoir nous étendre sur cette partie de notre sujet, les rapports si étroits existant, dans la réalité, entre la scrofulose et la tuberculose, Virchow a encore accentué le rôle si profondément néfaste qu’il aura joué, dans l’histoire du développement de nos connaissances, sur la tuberculose.

1 Assurément il semble que nous soyons sur la voie de la démonstration de la nature parasitique du cancer. Cette indication ressort de plusieurs travaux récents, notamment de ceux de Max Schüllek : Die Parasiten im Krebs uncl Sarkom des Mens chen, 1901, et Médecine moderne , 1902, n° 7. Mais ces données ne peuvent encore être considérées comme classiques.

Avant d’arriver à l’exposition et à la critique des vues de Virchow, sur la nature et la signification de lapommelière ou Perlsucht des bovidés, qui est bien aujourd’hui considérée, sans aucune espèce de contestation, comme une tuberculose, mais que Virchow assimile à une affection de nature tout à fait différente, qu’il rattache aux tumeurs désignées par lui sous le nom de lymphosarcome, nous devons donner, sur l’histoire de la tuberculose des bovidés, quelques détails complémentaires de ceux qui ontété fournis, au chapitre consacré à l’historique de cette question, dans l’Antiquité et le Moyen âge.

Dans l’exposition de nos connaissances, nous sommes obligés d’éviter un double écueil. D’une part, nous ne devons pas méconnaître le sens réel de cette évolution et négliger de prendre, comme guide, la nature véritable des choses, qui nous est actuellement connue. D’autre part, nous devons éviter de déformer les idées anciennes, soit en les interprétant suivant nos vues actuelles, soit en négligeant de faire bien comprendre quelles tranformations ont été suivies, par les opinions successives des hommes, pour arriver à la forme qu’elles revêtent aujourd’hui. Mais ces nuances, difficiles à exposer sous une forme abstraite, deviendront très claires, par le simple développement, àla fois scientifique et chronologique, de la question.

Nous savons aujourd’hui, de façon certaine, que la tuberculose des bovidés se manifeste par des altérations du poumon, et, plus fréquemment encore, par le développement, à la surface des séreuses, de granula-

tions présentant, au début, la structure tuberculeuse. Elles rappelent plus ou moins, à l’origine, l’aspect des lentilles d’eau, et se développent en tumeurs pommelées, pouvant atteindre des dimensions très considérables.

Malgré que la tuberculose, cause première de ces formations, si visibles pour tous ceux qui, par profession, ouvrent le bétail, soit certainement beaucoup plus développée de nos jours, dans nos milieux civilisés, par l’usage des bêtes sélectionnées et par suite du séjour des animaux en milieux clos peu hygiéniques, et pour plusieurs autres raisons développéesailleurs, ence livre, qu’elle ne l’était parmi le bétail des peuples antiques, cette maladie des bovidés a été certainement, de tout temps, une chose assez fréquente et assez apparente, pour que les abatteurs de bestiaux n’aient pu ne pas l’observer. Ils ont certainement .vu des bœufs et surtout de vieilles vaches à poumons caséifiés ou encroûtés de calcaire (durs comme le bois ou la pierre, disent les commentateurs du Talmud ), à ulcères caverneux ; présentant, à la surface de leurs séreuses : péritoine, plèvre et péricarde, les formations pathologiques de la pommelière plus ou moins développées.

En ce qui concerne l’antiquité grecque ou latine, ce que nous avons dit ailleurs, exprime aussi bien la vérité pour la tuberculose des bovidés, que pour la tuberculose humaine; et la citation de Columelle donnée précédemment, qui résume fort bien tout ce que l’antiquité nous a laissé à ce sujet, nous montre qu’il ne saurait être question, pour le bœuf comme pour

l’homme, dans l’esprit des anciens, que d'une maladie de langueur, d’une phtisie, d’un tabes, rapportée causalement à l’ulcération, aux empyoi et aux elcoi du poumon. Des tubercules, pas plus que de ces formations ou de ces transformations particulières, qui se développent sous l’influence de la tuberculose, dans le poumon des bovidés, aussi bien, d’ailleurs, que du tubercule lui-même, il n’y a aucune espèce de raison de supposer que les anciens aient fait cas, et qu'ils aient cru qu’il s’agissait d’une aflection transmissible à l’homme. Si même on admet que cette opinion soitcontredite, sous sa forme absolue, par certains textes du Talmud, il est bien certain que la signification réelle de ces formations anatomo-pathologiques resta totalement inconnue.

Que les anciens, que les hommes du moyen âge, aient eu quelque intuition d’un vague rapport entre les formations si apparentes de la pommelière des séreuses et les altérations des poumons, chez les animaux, nous ne dirons pas tuberculeux, mais même phtisiques, au sens si vague où nous savons qu’ils prenaient ce mot, il n’y a aucune espèce de présomption. On peut même soutenir absolument le contraire, c’est là une notion complètement étrangère aux anciens et dont les premières indications n’ont surgi qu’à une époque, pour ainsi dire contemporaine.

Les études de Morot et de ceux qui se sont occupés des prescriptions touchant aux viandes (car je n’ai pas vu qu’il en ait jamais existé au sujet du lait), durant le cours du moyen âge et même des époques modernes,

sont beaucoup trop contradictoires, trop incertaines. D’une façon générale, les auteurs qui se sont intéressés à cette question, sont vraiment trop dénués d’esprit critique et de solide érudition, pour que nous attachions à leurs dires, d’ailleurs assez contradictoires, une grande importance. Il est extrêmement probable que l’on ne doit pas supposer, au moyen âge, en ces matières, des connaissances plus avancées et plus précises, que celles que nous trouvons chez les savants commentateurs juifs duTalmud, du xe au xiic siècle. Nous avons, antérieurement, étudié, d’une façon soigneuse, la question; et nous avons tout lieu de supposer que personne n’a jamais porté sur ces matières une attention plus éclairée et plus avisée que ne le fît Maïmonides, qui a écrit, sur l’abatage rituel du bétail un mémoire spécial. Ihn’y avait pas, au monde, on peut le dire, de savant plus instruit, plus pénétré de la science antique traditionnelle, que Maïmonides, qui a transporté dans les règles rituelles de l’abatage, tout ce qu’il a su tirer de la science grecque. Et, d’autre part, nous avons toute raison de supposer — malgré l’importance bien plus grande du point de vue ritualiste, que celle du point de vue hygiénique véritable, à peu près nulle, peut-on même dire, en ces périodes pourtant rapprochées de nous — , que, s’il y avait eu réellement, au moyen âge, quelque préoccupation coutumière visant les tumeurs perlées, si on avait pu supposer qu’elles représentassent les symptômes d’une maladie mortelle, tout au moins très dangereuse pour l’homme, ayant quelque rapport avec la phtisie pulmonaire, c’est chez les Juifs

que nous en trouverions l’expression. Il est très probable que les chrétiens, s’ils en eussent été capables à cette époque, ce qui n’est pas certain, auraient transporté, dans leur pratique hygiénique, les prescriptions juives. Mais, d’une part, nous savons que les règlements juifs du moyen âge, purement rituels, ne proscrivaient, en aucune façon, la chair des animaux atteints de kandi et de tinari, c’est-à-dire de tumeurs, non ulcérées, qui, pour eux, n’étaient pas capables de donner la mort à l’animal qui les portait. D’autre part, je me demande d’où auraient pu être tirées, en dehors du désir de simple imitation des pratiques rituelles des Juifs, dont je ne vois pas bien les raisons, les indications conduisant des hommes, aussi peu soucieux des règles de l’hygiène et aussi peu éclairés sur la véritable nature de ces tumeurs que ne l’étaient nos ancêtres du moyen âge, êtres aussi malpropres et grossiers qu’il est possible de l’imaginer, à proscrire de l’alimentation la chair des animaux qui les portaient. Je ne trouve à cette question aucune réponse satisfaisante. Gomme je n’ai pas moi-même étudié la question, analysé et critiqué directement les documents, je ne puis me prononcer d’une manière absolue. Cependant, personne ne contestera, je pense, la portée et la valeur générale de ces observations critiques.

Un autre témoignage qui, sans être absolu, possède encore une certaine valeur, c’est celui qui nous est fourni par divers auteurs, et, d’après lequel, on ne se préoccupa, chez les chrétiens, dans les temps relativement rapprochés de nous, du danger que pouvait pré-

senter la viande des bêtes atteintes de Perlsucht, que lorsqu’on s’avisa que cette maladie pourrait bien être d’origine syphilitique et qu’on eut l’idée de la comparer au mal des Français, d’en faire une manifestation de la syphilis. S’il existait des règlements antérieurs, il semble donc qu’ils étaient tombés en désuétude.

Nous ne sommes, personnellement, pas beaucoup mieux renseigné que Johne, qui nous dit, dans son « Histoire de la tuberculose », que, pour trouver des auteurs, s’occupant des maladies des animaux, qui aient dépassé les notions exprimées par Raschi et Maïmonides, au sujet des altérations pulmonaires dues à la phtisie chez les bovidés, il faut arriver au xixe siècle ; et nous n’avons aucune raison de douter de son affirmation, contradictoire de celle de Morot. Nous pouvons même la confirmer, notamment par nos lectures et notre examen des travaux des vétérinaires français de la fin du xvme siècle, ceux du grand érudit qu’était Huzard et que nous avons examinés attentivement. WlLBURG1, SEEGER2, ErXLEBEN 3, PlLGER 4, KlTT5, etc., tous, en Allemagne, ne connaissent que des noyaux ou des indurations pulmonaires se transformant en pus et aboutissant à la destruction des poumons.

Quant à la Perlsucht, à la pommelière, le premier

1 Wilburg. Anl. z. Heil. d. Krankh. d. Rindes, 1776.

i Seeger. Handb. d. popul. Thierheilk. f. Aufgekl. OEconom, t. T, 1797.

3 Erxlebex. Prakt. Unterr. i. d. Vieharzneikd, 1780.

1 Pilger. Handb. d. vet.-Wissensch. , t. II, 1801.

5 Kitt. Handb. d.. vet.-Med. t. II. 1818.

auteur savant qui semble avoir fait mention scientifique cle cette maladie du bétail, serait Florini 1, en 1702, d’après Graumann, et ce serait également cet auteur qui aurait employé le premier l’expression de : mal des Français. D’après Viborg, que cite Virchow avec raison, la mention la plus ancienne de la maladie semble avoir été faite par Keppler2, en 1649. D’après Graumann, au contraire, des ordonnances parues vers 1680 et concernant le bétail impur (unreines Vieil) et qui restèrent inconnues de Florini, constitueraient la première indication que nous possédions, montrant que l’on se soit réellement préoccupé de la pommelière.

On voit combien toutes ces données sont peu solides, peu précises et contradictoires, pour l’Allemagne. En France, en dehors du travail de Morot, que nous avons cité, en faisant toutes nos réserves, les auteurs, et, chose vraiment curieuse, les vétérinaires qui ont écrit des ouvrages généraux sur la tuberculose bovine, Nocard, par exemple, ne possèdent aucune espèce de notion, même les plus vagues et les plus incertaines, sur l’histoire de cette maladie en notre pays, pas plus d’ailleurs que dans les autres ; et ne manifestent aucune espèce de tentation d’en acquérir.

Fürstenau 3 apporta déjà, en 1747, des indications détaillées au sujet de cette affection et la considéra encore comme une maladie vénérienne ; tandis que

1 Florini. Der Kluge u. rechtsverst. Hciusvater, 1702.

2 Keppler. De febr. epicl. Regiom., 1619. p. 50.

Fürstenau. Kurze Einleit. z. Haushalt. u. Vieharzneikunst,

Zink i1 en 1764, lutta contre cette manière de voir. D'après Krünitz 2, on n’aurait plus connu, en 1778, la maladie, que de nom ; par contre Rühling 3, de Nortlieim, a déjà observé, que la maladie des Français règne, à l'état endémique, parmi les bêtes à corne, et déjà, en 1769, est signalée non seulement du fait de son hérédité, mais aussi en raison de la destruction annuelle de trois à quatre bêtes sur cent, dans les troupeaux, qu’on lui attribue \

A un vétérinaire, qui lui demandait, en 1875, dans la correspondance de la Deutsche Zeitschrift f. T hier medicin , à quelle époque de l’histoire remontaient les premières indications que nous possédions sur la Perlsucht et les prescriptions sanitaires visant l’usage de la viande, Bollinger répondit en citant et analysant 5 l’ouvrage déjà bien connu avant lui (cité par exemple par Virchow, dans sa Pathologie' des Tumeurs , etc.) de Pierre Graumann 6. L’exposition que nous avons faite de nos connaissances historiques actuelles, sur la

' Zink, OEcon. Lexikon, 4e édit., Leipzig, 1764, q. 816.

2 Krünitz, OEc. Encyclop., 1778, XIV, p. 768.

3 Gœtiinger Gemeinnütz. Abhandl. 1774, 15 u. 16 Stiick.

4 Gelehrte Beitr. z. d. braunschweig, Anzeig. 1769, 62 Stück.

5 Bollinger, ( Loc . cit.), t. I, 1875, p. 329 et 457.

0 Peter Benedikt Graumann, doctor der medicin und der Philosophie der Arzneykunde , bestimmtem Lehrer auf die Akademie zu Butzow. Abhandlung ueber die Franzozenkrankpeit des Rindviehes und die Unshâdlichkeit des Fieisches. (Traité de la maladie des Français et de l'innocuité de la viande des animaux atteints de cette maladie.) Auf hohen Befeld herausgegeben. Rostok, u. Leipzig, 1784, 200 pages. Cet ouvrage n’est pas à Paris ; il m’a été communiqué, d’Allemagne.

question, indique mieux que ce que nous pourrions ajouter ici, dans quelle mesure et comment nous pouvons accepter l’opinion de Bollinger.

D’après le travail assez étendu et circonstancié de Graumann, les premiers règlements proscrivant la viande des animaux atteints de Perlsucht, datent de 1680. Si d’autres règlements, empruntés ou non aux Juifs, basés sur des raisons qu’il est difficile de supposer, sans avoir pris une connaissance objective de la question, avaient existé, il semble bien, d’après les • témoignages concordants des auteurs du xvme siècle, qu’ils étaient complètement tombés en désuétude, à l’époque de la grande épidémie syphilitique qui ravagea l’Europe. Quoi qu’il en soit, voilà quelle serait, d’après Graumann, l’origine de cette singulière dénomination de maladie des Français, pour la pommelière des séreuses, chez le bétail, et quelle serait la cause des prescriptions sévères qui interdirent la viande des animaux atteints de cette maladie. L’histoire est assez étrange, pour mériter d’être rapportée avec quelques détails.

Depuis que Parrot a trouvé, sur desos préhistoriques, des altérations très vraisemblablement imputables à la syphilis, on est revenu de cette opinion, aussi traditionnelle que peu vraisemblable en soi (et l’on sait combien rarement les opinions traditionnelles sont vraies ou vraisemblables), qui voulait que la syphilis eut brusquement surgi, comme un nouveau fléau de l’humanité, à la fin du xve siècle. On prétendit que Christophe Colomb la rapporta d’Amérique, où il

l’aurait reçue, conformément aux vues toujours bienfaisantes de la Providence, suivant le mot eélèbre et plaisant de Voltaire, dans Candide, en même temps que la vanille et le chocolat. Tout montre que l’épidémie, si subite, si violente et si terrifiante de syphilis — si tant est qu’il s’agisse réellement de syphilis, car le fait a été contesté — , qui débuta à la fin du xv° siècle, entre 1490 et 1500, en 1494, semble-t-il, exactement, ne peut, en tout cas, être attribuée à une propagation, par les voies ordinaires, d’une affection que Christophe Colomb et ses compagnons auraient rapportée d’Amérique en 1492, époque de leur premier retour. Les peuples se sont lancé à la face, comme une opprobre, l’accusation d’avoir été les initiateurs ou les propagateurs du mal. La syphilis est encore très connue sous le nom de mal des Napolitains, ou de mal des Français; etlavertueuseAllemagne, qui n’en est, je crois, pas plus indemne que la France, a volontiers conservé cette dernière appellation. Mais, par quel étrange aberration, la pommelière du bétail, caractérisée surtout par ses concrétions calcaires, nées à la surface des séreuses, et que nous savons, d’une façon absolument sûre, constituer une manifestation de la tuberculose, a-t-elle pu être considérée comme la syphilis du bétail et être appelée « Morbus gallicus boum », « Franzozen Krankheit » ou « la maladie française » du bétail, ou simplement la « française » « Franzozen », c’est ce que Graumann nous expose en son travail. Il est en effet curieux de savoir comment les Allemands ont pu arriver à s’imaginer si longtemps que ces Français vicieux avaient donné la

syphilis, non seulement à leurs femmes, mais aussi à leurs vaches.

Gomme on ne connaissait, en réalité, pas plus pour les hommes que pour les animaux, ni l’origine ni le mode exact de la propagation ' de la maladie, on les attribua à un coït contre nature, sodomitique. La syphilis devenait ainsi le châtiment divin d’un déréglement contre nature ; et la syphilis était considérée comme la punition de ce coït incorrect.

Van Helmont, l’illustre chimiste, eut l’idée d’appliquer cette singulière théorie à la pommelière i. Il imagina que les vaches, qui présentaient les tumeurs calcaires des séreuses, avaient dû subir un coït sodomitique — n’ayant pu retrouver le texte, je ne puis dire s’il s’agit d’un coït humain ou avec le taureau — ; et la conséquence de cette théorie fut que l’on brûla tous les animaux atteints de cette maladie, en raison de la profonde répugnance qu’ils inspiraient, et afin d’éviter l’infection. Les vaches atteintes de pommelière présentent, d’ordinaire, une très grande surexcitation de l’instinct génital ; constamment elles recherchent le taureau et ne conçoivent pas, ou bien avortent facile-

1 Joan. Baptist. van Helmont. Le livre de Graumann, que l’on ne trouve dans aucune bibliothèque parisienne, ne donne pas de référence plus précise. Predôiil, dans sa Geschichte (1er Tuberculose indique les Opuscula meclica inaudita de cet auteur. Je les ai parcourus, dans leurs diverses éditions, sans découvrir le passage en question. Je dois donc, provisoirement, laisser à ces auteurs la responsabilité de leur citation, en exprimant le regret qu’ils ne l’aient pas donnée plus précise. La source de ce qui suit doit donc être rapportée à van Helmont, d’après une attribution de Graumann, que je n’ai pas pu ou su vérifier.

ment, lorsqu’elles ont conçu. Il est probable que l’observation de cette excitation sexuelle contribua à suggérer à van Helmont et à ses contemporains son étrange explication, qui concordait d’ailleurs avec celle qu’on admettait pour la syphilis humaine. Et aussi la présence des concrétions calcaires, rassemblées en masses plus ou moins volumineuses, à la surface surtout de la séreuse abdominale, au voisinage des organes de la génération lui fournit-elle une indication dans ce sens.

Quoi qu’il en soit, nous dit Graumann, p. 13, « il importait peu que le bétail fût gras ou maigre (caron peut distinguer pratiquement, on l’a fait depuis très longtemps, et cela n’est pas sans importance, une tuberculose grasse et une tuberculose maigre du bétail1), il était impitoyablement traîné à la voirie, tandis que toutes les autres maladies, l’accumulation du pus et de l’eau dans le poumon, l’induration du foie, les abcès de cet organe, ne constituaient pas des causes de prohibition pour la viande ».

Déjà, en 1764, Zink s’était élevé contre la théorie syphilitique de la pommelière et avait affirmé l’innocuité, pour l’homme, de la chair des animaux atteints de cette affection. Graumann, en 1784, reprit la même thèse, se basant sur la fréquence du développement des kystes hydatiques, à côté de la tuberculose du bétail. Graumann considère les tumeurs de la maladie française, qu’il décrit assez exactement, comme des sortes d’hydatides, présentant des particularités spé-

1 La parenthèse est de moi. non de Graumann.

ciales. Et nous ne saurions reprocher cette opinion à Graumann, puisqu’elle a été soutenue par un grand ! nombre de vétérinaires distingués, presque contemporains. Graumann attribue l’origine de la maladie à un : excès de liquide, qui, ne pouvant rester contenu dans les vaisseaux, transsude etdonne naissance aux tumeurs. Graumann, chargé de faire un rapport, pour l’état de Mecklembourg-Schwerin, conclut nettement, ainsi que Kersting, auquel l’état de Mecklembourg-Strélitz avait donné la même commission, au sujet de la maladie française, qu’il n’y a pas lieu d’admettre l’hérédité. Il pense que les pâturages trop gras et trop humides sont la seule cause de la maladie ; ou, pour parler plus exactement, il n’admet pas que les tumeurs de la Perlsucht constituent une véritable maladie, proprement dite.

Cependant, malgré ces affirmations de Graumann et de Kersting, malgré le rapport du Dr Heim, devant le « ober-Sanitàts-C ollegium » concluant également, le 26 novembre 1782, contre la nature vénérienne de l’affection et en faveur de l’innocuité de la viande des bêtes atteintes de Perlsucht, parut un arrêté gouvernemental: «Regulativ zur Entscheidung, ob eingeschlachtetes Vieil mit der Franzozen-Krankeit behaftet sei1 ». Cet arrêté interdit formellement la consommation de la viande du bétail abattu, qui est atteint du mal français, considéré encore comme une affection syphilitique.

C’est la Prusse qui, la première parmi les pays alle-

4 Règlement décidant si le bétail abattu est atteint de la maladie des Français.

mands, par un décret du Generaldirectoriums, daté du 27 juillet 1783 \ leva les interdictions qui frappaient la viande des bêtes atteintes de perlsucht. Son exemple fut imité par l’Autriche, le 11 juillet 1888. Rapidement, tous les états de l’Allemagne adoptèrent les mêmes dispositions.

Cependant, les anciennes idées sur la nature vénérienne de la maladie, la répugnance qu’inspirait une viande que l’on supposait ainsi contaminée, l’idée de possession 1 2 qu’entraînaient, je crois bien, les allures par trop amoureuses des vaches atteintes, persistèrent longtemps; et, en Suède3, la viande des animaux atteints de pommelière était encore proscrite en 1810.

Pour la France, peut-être sous l’empire des mêmes théories sur la nature syphilitique de l’affection du bétail, dont l’influence se prolongea après que la vanité de ces théories eut été démontrée, on persista

1 Gielen, Repert cl. preuss. vet. Polizeigesetze. Répertoire des règlements de police vétérinaire pour la Prusse, 1S35.

L’excellent ouvrage de W. Schlampp, Die Fleischbeschau-Gesetzliebung in densàmnut:ichen BunclessLaaten des deutschen Reickes. 1892, ne s’occupe pas. on le sait, des anciennes législations.

- Une idée de possession diabolique s’était, aussi attachée à la maladie syphilitique elle-même, avec laquelle la pommelière était identifiée. D’ailleurs, toute manifestation, amoureuse, que Boileau appelle encore un « honteux mouvement », est considérée par l’église comme blâmable et inspirée par un démon. Ceux-là seuls, pourraient se flatter d’étre restés dans le véritable esprit ecclésiastique, qui auraient pu arriver à faire des enfants sans s’en apercevoir, en tout cas sans y prendre le moindre plaisir.

3 Viborg, Om Naturen af de Staakaldete Franzozer eller Parresygen horngyaeget (lu à la Société de Médecine de Kopenhag, le 12 janvier 1815). Veterin. Selskabets Sckrifter , Kiobenhavn, t. III, p. 125-128, 1818.

814 LE PROFESSEUR KOCII

longtemps à rejeter de la consommation, les viandes d’animaux atteints de pommelière très étendue. Des vétérinaires distingués, tels que Huzard père, en 1799 *, Huzard fils, en 1834, demandèrent la suppression de cette interdiction. Je dois dire, qu’au moins dans le travail que je cite, Huzard père ne fait aucune allusion à la théorie syphilitique de la pommelière. Cependant, malgré que cette théorie ait été surtout généralisée en Allemagne, où elle semble être née, il est tout à fait improbable qu’elle n’ait eu, ni retentissement en France, ni contre-coup sur les idées ou les règlements en ce pays. Je n’ai, en réalité, consulté directement que le travail de Huzard père, dont la référence est donnée précédemment, parce que les œuvres des Huzard, sont, à la Bibliothèque Nationale, mal cataloguées et surtout très incomplètement représentées. Je pense que leurs œuvres complètes figurent à Alfort, mais je n’ai pas pris le soin de vérifier le fait et de les dépouiller complètement. Il serait étrange que, dans les œuvres des Huzard, dont l’un au moins (le père), peut être recommandé comme un excellent bibliographe, ne figurât aucune

1 Huzard (père). Essai sur la maladie qui affecte les vaches laitières des faubourgs et des environs de Paris, an 11°. Huzard décrit l’altération des poumons, la formation du pus, l’hépatisation ; il dit qu’avant 1770, on ne parlait que de pommelière. Quant au degré de contagiosité de la maladie, sans se prononcer absolument, il ne le croit pas très élevé, contrairement à l’opinion des nourrisseurs. Huzard ne croit, ni à la nocuité de la viande, ni à celle du lait, « à moins qu’on ne lui attribue les flueurs blanches dont les femmes sont atteintes dans cette grande commune ». On sait, en effet, que le public attribue volontiers l’origine des flueurs blanches au café au lait. Cette boisson était l’objet d’une grande vogue à cette époque.

indication de la théorie syphilitique de la pommelière.

Ce que je viens de dire et d’autres indications éparses en ce travail montrent combien peu les vétérinaires français ont eu le souci des études historiques concernant leur art.

Il est peut-être intéressant de faire observer que la Prusse prit, la première, en 1783, pour Berlin, en 1885, comme nous l’avons dit, pour le reste du royaume, vis-à-vis delà viande tuberculeuse, l’attitude, qu’après diverses fluctuations, elle tend aujourd’hui même à reprendre, sous l’influence apparente des travaux de Koch; aussi et surtout, pour d’autres raisons, d’ordre économique et surtout politique, dominés essentiellement par la nécessité de plaire au parti agrarien, maître actuel des destinées de ce pays. Un parti très puissant, en Prusse comme en France, et ailleurs, tend manifestement, depuis vingt-cinq ans, en effet, à faire tolérer le libre commerce de la viande et du lait des animaux atteints de tuberculose.

Pour cette époque ancienne, dont il est actuellement question, il nous est difficile de savoir exactement aujourd’hui à quelles considérations le gouvernement prussien obéissait alors réellement. En apparence, il semble poussé par des motifs très scientifiques et très recommandables, la négation de la théorie vénérienne de la Perlsucht; en réalité et surtout, n’a-t-il pas eu d’autres mobiles ou d’autres préoccupations. N’a-t-il pas eu, comme aujourd’hui, comme en 1875, ainsi que le montre le fait très significatif de la

LE PROFESSEUR KOCU

fameuse falsification des procès-verbaux, cédé, en réalité, tout en invoquant des motifs scientifiques, aux plaintes et aux suggestions des hommes riches et influents, des grands propriétaires de bestiaux, qui se trouvaient lésés par les règlements de police. C’est ce que l’on est en droit de supposer, de l’exemple des faits actuels; mais dans une mesure trop incertaine, pour que, à l’encontre de ce qui se passe aujourd’hui, on puisse l’affirmer d’une façon scientifique. On ne pourrait faire une telle supposition, au cas où la théorie vénérienne de la syphilis aurait persisté, car je doute que personne eût osé braver une si terrible responsabilité, telle qu’on la comprenait, ni les folles terreurs qui régnaient encore dans les esprits, sous l’influence des terribles ravages qu’avait faits la grande épidémie. Mais les vieilles théories, et l’horreur du xvie siècle pour la syphilis, s’étaient déjà atténuées avec le temps. Des médecins affirmaient que, non seulement la pommelière n’était pas la syphilis du bétail, mais qu’elle ne constituait même pas une maladie.

En tous lieux, en tous temps, à cette époque plus que jamais, les gouvernements furent toujours l’expression de la tyrannie des riches contre les pauvres et de l'exploitation des classes les unes par les autres. A partir du moment où les riches propriétaires pouvaient croire qu’ils ne contribuaient plus, par leur bétail, à la propagation d’une terrible maladie qu’ils auraient pu euxmêmes chaque jour contracter, il est probable qu’ils travaillèrent de tout leur pouvoir à assurer la libre vente de leur viande.

En effet, la libre vente de cette viande ne tarda pas à être menacée. Dès 1816, Tsciieulin distingue trois degrés de Perlsucht. « Dans le premier, il suffit d’enlever les nodules tuberculeux ; dans le second, les parties malades doivent être détruites et le reste de la viande peut être vendu librement; dans le troisième, toute la viande est considérée comme non comestible ».

Même chez les auteurs anciens, tels que IIuzard père, nous lisons une description saisissante de l’avidité des nourrisseurs, de la basse rapacité des propriétaires et des marchands de bestiaux, de leur brutalité vis-à-vis du bétail; et nous comprenons déjà que, lorsque ces mêmes hommes sentiront ou croiront sentir leurs intérêts menacés, eux et ceux qui représentent ces intérêts, deviendront capables de tous les actes qui pourront écarter d’eux le danger. C’est ce que nous verrons se produire, une première fois, en Prusse, en 1875 ; une seconde fois, aujourd’hui.

Il est juste cependant de dire que le danger syphilitique écarté, on ne vit pas immédiatement la forme nouvelle que devait prendre le péril. Mais le texte de Tscheulin prouve que, dès 1818, les craintes cupides des propriétaires durent être mises en éveil.

D’une façon générale, il est bien rare que l’on doive admettre les mobiles d’action qu’invoquent ou qu’avouent les gouvernants ; plus ils invoquent le bien et l’intérêt général, plus leurs actes sont, d’ordinaire, inspirés par des motifs particularités, cupides et intéressés. On peut affirmer, avec une absolue certitude, la mauvaise foi et l’improbité qui inspirèrent les ten-

dances officielles prussiennes, depuis 1875 jusqu’à la communication de Koch, qui en est l’ultime expression, en ce qui concerne la question de la tuberculose bovine. Je ne me trouve nullement en mesure de produire une affirmation semblable, pour les mesures prises à la fin du xvme siècle. II est bien certain que les législations de cette époque, la manière dont elles étaient mises eu pratique, n’avaient rien de comparable, ni dans l’esprit qui aurait pu les inspirer, ni dans la forme sous laquelle on les eut appliquées, avec les dispositions déjà prises, en Danemark, depuis plusieurs années, grâce à l’heureuse et intelligente initiative de Bang. Ni avec celles que l’on comptait voir prendre, à la suite du Congrès de Londres, par tous les peuples civilisés, si, par une manœuvre destinée à servir les intérêts des agrariens, la communication de Koch n’était venue réduire à néant tous ces beaux projets.

C’était, cependant, déjà un grand pas fait vers la vérité, que d’avoir dépouillé la pommelière de son prétendu caractère syphilitique, mais il fallait arriver à établir, ce que l’on croyait savoir, d’une façon très nette et très sûre, avant la dernière communication de Koch, que la pommelière n’est qu’une manifestation particulière de la tuberculose des bovidés ; et que, tuberculose des bovidés, sous ses diverses formes, et tuberculose humaine, ne sont qu’une seule et même affection.

1 Je pense que l’histoire de Gerl.vcii et du faux procès-verbal de la Société d’hygiène de Berlin, en constitue une démonstration sullisante.

Nous allons voir combien grandes et longues furent les luttes, pour arriver à ce résultat; et combien, à la fin du xvme siècle, les hommes étaient encore éloignés de ces notions.

La Persucht ou maladie de la pommelière, se manifestant surtout par des tumeurs calcifiées ou caséeuses des séreuses, souvent plus particulièrement de la séreuse péritonéale, est-elle, chez le bœuf lui-même, sous la dépendance de la tuberculose pulmonaire, dont elle constituerait une sorte d’épisode, une forme de manifestation particulière? Les processus qui donnent lieu à certaines manifestations dans les poumons, à l’apparition de certaines formations anatomo-pathologiques, dont la plus notoire va devenir la tuberculose, et aussi une transformation en masse de régions entières du poumon, en apparence spéciale aux bovidés, sont-ils, fondamentalement au moins, les mêmes que ceux qui aboutissent, dans les séreuses, à ces manifestations anatomo-pathologiques, de nature et d’évolution, d’après les apparences, si différentes ? Et enfin, si nous supposons ce problème résolu, si nous supposons que la Perlsucht et la pommelière, c’est-à-dire la tuberculose des séreuses, de même que les altérations pulmonaires spéciales, ne sont que des formes diverses de la tuberculose bovine, la tuberculose pulmonaire du bœuf, ou pour mieux dire, d’une façon générale, la tuberculose bovine, est-elle identique à la tuberculose humaine ?

Voici, n’est-il pas vrai, le double problème, ou plutôt, le problème, sous sa forme double, nettement posé.

A la fin du xvmc siècle, non seulement il était encore fort éloigné de sa solution; mais les savants ne possédaient encore aucun sens véritable de la nature même des questions qu’ils avaient à résoudre.

Avec Frenzel i, 1799, nous revenons aux anciennes idées sur la connexion de la maladie des Français avec les infections vénériennes.

Cet auteur proscrit également la viande des animaux atteints de cette maladie, surtout de la forme maigre; car il reconnaît déjà, comme nos vétérinaires modernes, deux formes. La forme grasse , pour lui est moins dangereuse.

Nous venons de voir comment Tscheulin2 considère, en 1816, la viande des animaux atteints de Perlsucht, et quelles mesures de police, il préconise à son égard, en adoptant les divisions proposées par Frenzel.

Veith 3, en 1818, considérait les excroissances perlées comme une sorte de prolifération luxuriante, due à la coagulation sur place d’une lymphe exubérante; ce qui nous ramène aux interprétations de Graumann. Il est suivi par Dietrichs 4. Gurtl, au contraire, assimile, dans son Anatomie pathologique5, les formations perlées, aux tubercules ; tandis que, plus tard 6, ayant reconnu que ces tumeurs diffèrent des

1 Frenzel, Die Franzozenkrankheit d. Rindes. La maladie française du bœuf, 1799.

* Tscheulin, Gerichtl . Thierlieilk .. 1822.

3 Veith, Handbuch des Veterin.-Med., 1818, p. 427.

1 Dietrichs, Handh. d. spec. Path. u. Ther., 1828, p. 4C8.

3 Guiîtl, Lehrb. d. path. Anat., 1831, I, p. 52.

Gurtl, Nachtràge zu path. Anat., 1849, p. G6,

véritables tubercules, en ce qu’elles sont composées de fibres et de cellules, il les compare plutôt au sarcome.

Hering 1 * 3 4, et Fucus 2-3, rattachèrent la Perlsucht à la tuberculose, sans faire aucune réserve; Fucus notamment ne considérait la Perlsucht que comme une manifestation particulière de la tuberculose pulmonaire. Cependant, cette opinion fut longtemps contestée par de nombreux auteurs, leurs contemporains, ou venus après eux, qui persistèrent encore à considérer les tumeurs de la Perlsucht, soit comme des kystes hydatiques, soit comme de simples productions inflammatoires. Il est cependant bon de faire observer que déjà Schellhase 4 avait reconnu, comme plus tard Hering et Fucus, que la Perlsucht est généralement associée à la tuberculose.

« On persista néanmoins, dit Virchow5, à regarder ces tumeurs comme des tubercules, suivant surtout l’opinion des Français; et ceux mêmes qui reconnaissaient une différence entre ces tumeurs etles tubercules, tels que Gluge 6, n’en continuèrent pas moins de donner à la maladie le nom de tubercules ». Mais, pour diminuer la valeur et la signification de ce rapprochement

1 Hering, Handb. d. spec. Path. u. Therap., 1849, p. 138.

* Füchs, Thierarztl. Zeitsch., 1830, p. 135.

3 Fuchs, Pcith. Anat. d. Hausth., 1859, p. 222.

4 Schelhase, Mittheil. a. d. thierarztl. Praxis im preuss. Staate

(ancienne série), t. VI, p. 173.

6 Virchow, La Pathologie des tumeurs, t. III, p. 186, 1871.

“ Gluge, Allas der pathol . Anatomie, Iena, 1850, 15e Heft. p. 38.

entre la Perlsucht et les tubercules pulmonaires de l’homme, évidemment fausse pour Virchow, puisqu’il n’admet pas l’existence des tubercules pulmonaires chez les animaux, il suppose que ces auteurs ont identifié la pommelière du bétail avec les tubercules, uniquement parce que la notion de tubercule est liée, par suite d’une confusion, à celle de phtisie pulmonaire; et parce qu’ils ont confondu, par suite d’une méprise facile, d’après les apparences, la pneumonie caséeuse, qui n’a rien à faire avec la tuberculose, avec la pommelière, qui n’est pour Virchow qu’un lympho-sarcome.

Il faut citer textuellement Virchow, dont l’intervention dans la question de la tuberculose peut, à partir de maintenant, presque en toute circonstance, être comparée à celle d’une sorte de génie malfaisant.

On croirait, si je ne ramenais au jour ces vieux textes, si oubliés par la génération médicale actuelle, si pompeusement célébrés autrefois, que j’ai exagéré et que mes analyses n’ont pour but que d’embrouiller les questions. On verra, par la citation des textes mêmes, que dans cette œuvre d’intrication de l’écheveau de nos connaissances, il est impossible de se montrer supérieur ou même égal à Virchow ; et comment, après avoir éclairé les choses d’une certaine lumière, il excelle à les replonger ensuite, d’une main sûre, dans l’obscurité la plus profonde. « Mais comme — continue en effet Virchow, après la citation précédente, — l'idée de la tuberculose, pour beaucoup de médecins et de vétérinaires, se relie immédiatement à celle de la phtisie, il n’est pas

surprenant que même des autorités reconnues aient identifié la pommelière avec la phtisie pulmonaire et confondu la pneumonie caséeuse, si remarquable chez l’espèce bovine, avec le lympho-sarcome 1 ».

C’est un fait bien certain, d’autre part, que jusqu’aux travaux de Dupuy (1817), et de Bayle (1819), aucun des auteurs qui se sont occupés de médecine vétérinaire n’a jamais employé le terme tubercule que dans un sens purement descriptif; et n’a jamais eu d’autre conception que celle des auteurs grecs et latins, au sujet de l’origine ou de la signification de la phtisie pulmonaire. Tous les auteurs de la fin du xvme siècle et du commencement du xixe nous parlent bien de nodules, d’engorgements, d’épaississements pulmonaires, qui se transforment en pus et aboutissent à une destruction de la substance du poumon, mais la notion moderne du tubercule, de sa dégénérescence, de sa résorption en quelques cas, telle qu’elle se dégage des travaux de Stark (1785), de Reid (1785), deBxiLLiE (1794), d’abord; ensuite et surtout de ceux de Bayle et de Laennec, leur est absolument inconnue. Bien que les noms et les citations de tous ces auteurs n'aient pas une très grande valeur, non plus qu’un très grand intérêt, puisque les renseignements qu’ils nous fournissent n’ont qu’une signification négative, nous rapporterons ici ces sources, à

1 C’est à Hurtrel d’Arboval, Wôrterbuch der Thierheilkunde, revu par Renner. Weimar, 1832, t. IV, p. 57, que fait allusion Virchow. Cet ouvrage est la traduction d’un ouvrage français, paru antérieurement. La première édition française du Dictionnaire de médecine et de chirurgie vétérinaire, 4 vol., est de 1827-28 ; la 2°, en 6 vol., de 1837-39.

titre documentaire. Ce sont Willburg 1 2 3 4, Seeger 2, Erxleben 3, Pilger 4, Kitt 8, que je reconnais n’avoir point consultés — aucun de ces ouvrages ne se trouvant à Paris — et que je cite sur la foi de Joune6. Et même après 1819, après l’apparition du travail mémorable de Bayle, les conceptions anciennes sur la nature et la signification de la tuberculose, persistent chez les vétérinaires, ainsi qu’en font foi les travaux et publications de Ho- FACKER7, TsCHEULIN8 et RlBBE9.

Les travaux de Ciiabert (1794) et de Huzard père l0 11-41, montrent que les Français se trouvent placés, au point de vue qui nous intéresse, exactement sur le même niveau scientifique que les Allemands.

Dupuy12 paraît être le premier auteur qui ait intro-

1 YVillburg, Anl. z. Heil. cler Krank. cl. Rincles, 1776.

2 Sf.eger, Handb. cl. popul. Thierheilk. f. aufgekl. QEconom., t. I. p, 1797.

3 Erxleben, Prcikt. Unterz. i. cl. Vieharzneik., 1780.

4 Pilger, Ilanclb. cl. veterinàr Wissenschaft, p. 11, 1801.

3 Kitt, Handb. cl. vet. Mecl., t. II, 1818.

0 Johne, Die Geschichte der Tuberculose, etc. Deutsche Zeits. f. T hier mecl, t. IX, 1883, p. 12,

7 Hofacker, Anl. z. Beurth. cl. Ilauplmangel cl. Hausth , 1822.

8 Tscheulin, Gerichtl. Thierheilk, 1822.

9 Ribbe, Unlerr. üb. d. Krankh, cl. Rincles, 1822.

411 Huzard (père), Essai sur la maladie qui affecte les vaches laitières des faubourgs et clés environs cle Paris, an II.

11 Ibid., Mémoire sur la péripneumonie chronique ou la phtisie pulmonaire , etc., Paris 1800.

12 Dupuy. De l'affection tuberculeuse , vulgairement appelée morve, pulmonie, gourme, larcin, fausse gourme, pomm'elière, phtisie du singe, du chat et des oiseaux domestiques; comparée à l'affection hydatineuse ou pourriture du mouton, du lapin, du lièvre et à la ladrerie du cochon. Paris 1817, 479 pages.

duit, en 1817, la notion du tubercule, telle qu'elle résultait des travaux de Baillie, dans la médecine vétérinaire. Virchow donne de son travail un résumé net, précis, exact et succinct, que nous nous contenterons de reproduire. « Dupuy qui, à l’exemple de Bayle, avait entrepris ses recherches sur l’incitation de Dupuytren, employa le premier le nom de tubercule dans le sens spécifique, en réunissant la pommelière, d’un côté à la morve et au farcin des chevaux, de l’autre à la phtisie pulmonaire des singes et d’autres animaux, mais en rattachant toutes ces affections à l’existence de cysticerques 1 ».

Dans ce travail, Dupuy songe manifestement davantage à la morve qu’à la tuberculose, lorsqu’il nous parle de tubercules ; la théorie, alors très neuve et très combattue, qui rapproche la tuberculose pulmonaire de la pommelière du bétail et les fait considérer, l’une et l’autre, comme une manifestation de la même maladie, n’a, chez lui, ni la précision ni l’ampleur que l’on est porté actuellement à désirer. On pourrait lui reprocher également d’avoir confondu les tubercules et les cysticerques ; mais cette erreur, qui remonte à Hippocrate, a été commise bien après Dupuy, par des vétérinaires distingués, tels que Baron2 et Ruhn ; et encore, aune époque toute voisine de nous, par Rayer.

1 Virchow. La Pathologie des tumeurs, t. III p. 185.

2 John Baron. Illustrations of tlie inquirg respecting tuherculous diseuses. London 1822.

Ibid. Délinéation of lhe ovigin and process of various changes of structure whic/i occur in inan and some of the inferior animais. London 1825.

Il n’en est pas moins vrai que Dupuy a eu un double mérite, celui de voir et de comprendre ce que personne autour de lui ne voyait, ce que Yeith (1818), dans son grand traité de médecine vétérinaire 1 ignora complètement ; et cette relation entre le tubercule et la phtisie pulmonaire est méconnue encore, en 1828, par Dietrichs'2, qui admet seulement les relations entre le tubercule et la morve, et est encore traitée par Virchow, « d’erreur évidente », en 1871 3. C’est donc une œuvre de justice simple et élémentaire, que de payer à ce compatriote modeste, aujourd’hui trop oublié, qui, par la générosité, l’indépendance, l’originalité et la perspicacité de son esprit, s’éleva singulièrement au-dessus de ses collègues et de ses contemporains et mérita naturellement la disgrâce des gouvernants4 5, la dette de reconnaissance et d’estime qu’il mérite et que nous lui devons réellement. Cette dette, dont, par contre, nous nous reconnaissons si facilement débiteurs vis-à-vis d’autres auteurs qui le méritent infiniment moins, est restée jusqu’à ce jour en souffrance.

C’est Gurtl 5 qui, en 1831, fit passer, le premier, les

1 Veith, Hanclb. d. vet. Med., 1818.

2 Dietrichs. Handb. d. spec. Patli. u. The)'., 1828.

3 Virchow. Pathologie des tumeurs, t. III, p. 185.

4 Dupuy était en effet trop intelligent, trop probe et trop indépendant, en un mot d'esprit trop profondément et trop complètement scientifique, pour jouir des faveurs de l’administration; aussi fut-il révoqué de ses fonctions de Directeur de l’Ecole vétérinaire de Toulouse et passa, comme Gerlach, les dernières années de sa vie dans l’amertume.

5 Gurtl. Lelirbuch d. pathol. Anatomie der Haussaugethiere. Berlin 1831.

notions acquises par Dupuy, dans la littérature vétérinaire allemande. Il donna une assez bonne description

des tubercules visibles à l’œil nu dans la tuberculose pulmonaire du bétail ; et imposa à la maladie des vaches le nom de Phtisis tuberculosa. Cet auteur admet que toutes les collections caséeuses trouvées dans le poumon, proviendraient exclusivement des tubercules, car les dépôts purulents se rencontrent très rarement dans le poumon. C’était accepter, presque dans sa plénitude, la thèse de Laennec.

Déjà, cependant, en 1826, Gendrin 1 , le premier certainement en date, parmi tous les auteurs, avait essayé d’appliquer à la tuberculose du bœuf les notions acquises chez l’homme, par Bayle et Laennec. Gendrin s’était cependant écarté de Laennec, sur certains points, qui le rapprocheraient de Broussais. Quoi qu’il en soit, c’est le premier auteur qui nous donne une description d’une maladie du poumon chez le bœuf, dans laquelle on voie nettement apparaître la notion de tubercule. Gendrin décrit, dans le poumon de cet animal, des granulations en forme de grains de millet, qu’il considère comme s’étant développées à la suite de l’inflammation, avec une certaine rapidité.

Un peu plus tard, l’auteur anglais Clark, dans son célèbre traité sur la phtisie pulmonaire, appela également l’attention sur la tuberculose des animaux. Clark peut être considéré comme un disciple de Laennec ; au moins, sur le terrain clinique, applique-t-il à peu près

1 Gendrin. Histoire anatomique des inflammations . Paris 1S26- 1828. Traduit en allemand par Justus Radius.

complètement les conceptions de Laennec. Il considère la cachexie tuberculeuse comme la cause de la phtisie et de la tuberculose. Pour Clark, tubercules et scrofules sont à peu près de même nature, et il considère la scrofulose héréditaire comme identique à la tuberculose héréditaire ; il repousse complètement la théorie de Broussais.

Clark consacre une partie de son livre à la tuberculose chez les animaux. « L’histoire de la maladie tuberculeuse chez les animaux est d’autant plus intéressante pour le médecin, qu’elle lui permet une comparaison avec la même maladie chez l’homme. On a trouvé des tubercules chez beaucoup d’ordres de mammifères, aussi bien chez les carnassiers que chez les herbivores et que chez les oiseaux, les reptiles et peut-être même chez les insectes. Les manifestations pathologiques que l’on observait chez les animaux correspondaient exactement à celle de l’homme. Ainsi que chez l’homme, les manifestations pathologiques peuvent se produire à tous les âges de la vie. Andral et Dupuy les ont même observées chez des fœtus de mouton et de lapin. Aucun groupe d’animaux n’est indemme de la maladie tuberculeuse. Clark ne doute pas, que l'influence des causes analogues à celles par lesquelles se produit la maladie chez l’homme, ne déterminent les mêmes résultats chez les animaux.

1 J. Clark. A trecitise ou pulmonary consumption, comprehending an inquiry into t/ie causes, nature , prévention and treat ment of tuèerculous and scrofulous diseuses in general. Traduit en français par Lebeau 1836; traduit en allemand par Aug. Veller, Leipzig 1836.

Gurtl interpréta les phénomènes exactement dans le sens de Laennec, mais Spinola, dès 18391, s’éleva énergiquement contre cette conception.

Rycrner 2 et Fünke 3 acceptent, au contraire, d’une façon complète, le point de vue de Gurtl. IIering 4 fait preuve d’éclectisme; il distingue, parmi les affections pulmonaires qui se produisent chez les vaches laitières, celles qui doivent être considérées comme consécutives, en partie à l’engorgement et à la purulence dépourvue de réaction, en partie aux maladies aiguës de cet organe et au catarrhe chronique, et en partie à la formation tuberculeuse.

Spinola 5, dans son grand traité, paru en 1858, distingue nettement, ainsi qu’il l’avait fait dès 1839, la tuberculose pulmonaire proprement dite, des processus inflammatoires et métastatiques.

Cependant, il est curieux d’observer, qu’à peu près à la même époque, Fucus6'7 bien que soutenant, comme IIering, la relation existant entre la Perlsucht et la tuberculose pulmonaire et signalant la présence des tubercules chez tous les animaux domestiques et dans les organes les plus divers, ne fait pas mention de la

* Spinola. Ueber d. Vorkomm. v. Eiterknoien ( Vomicis ) in d. Lungen des 'Pferdes. 1839, p. 115.

2 Rychner, Buyatrik. 1840, 1° Aufl.

3 Funke, Handb. d. spec. Pathol, u. Therap. 1841.

4 Hering. Handb. d, spec. Pathol, u. Therap, 1849.

5 Spinola. Handb. d. spec. Pathol, u. Ther. f, Thierârzte. Berlin 1858. t. II, p. 1699.

0 Fucus. Thieràrztl Zeitsch. 1850, p. 135.

7 Fuciis. Path. Anal. d. Hauslh. 1859, p. 222.

tuberculose dans les poumons du bœuf. En même temps que la Perlsucht, se produisent la tuberculose pulmonaire et les scrofules, c’est-à-dire la tuberculose des glandes mésentériques et bronchiques. Fucus apporte, à l’appui de sa manière de voir, l’observation faite par Siiellhase qui avait trouvé, à côté de la tuberculose des séreuses, de nombreuses ulcérations dans le larynx et la trachée. La même opinion est soutenue par Kônig 2, Anacker 3 et Kreutzer 4, tandis que Dittricu revenant ainsi vers les anciennes théories de Broussais, considère encore les nodules d’apparence tuberculeuse, comme les résultats d'un processus inflammatoire. Enfin Wolf 6 les regarde comme des kystes ; qu’il compare aux athéromes et aux vésicules colloïdes.

Gluge 7 est le premier anatomo-pathologiste qui ait étudié de près la tuberculose des animaux ; elle peut, d’après lui, se manifester dans tous les organes chez le bœuf, notamment comme tuberculose du diaphragme et des poumons.

C’est en 1855, que nous voyons Virchow prendre,

* Schellhase. Mitllieil, a. d. Thierârztl. Praxis in preuss. Staate Alt. Reihe, t. VI, p. 173.

2 Künig. Gurll. il. Hertwig’s. Magaz. d. ges. Thierlieill è,t. XIX, p. 334.

2 Anacker. Ibid., t. XXI, p, Gl.

x Kreutzer. Grundriss d . vet. Med., 1853, p. G24.

5 Dittrich. Kreutzer s Centralzeit ., 1854, nos 4 et 5.

0 Wolf, in Gurll u. Hertwig's Magazin d. ges. Thierheilk., t. XXII.

7 Gluue, Atlas der pathol. Anatomie. Iena 1858, 15° livr.,

pour la première fois, au sujet de la tuberculose bovine, une attitude très nette, attitude qu’il ne devait plus abandonner. Le 12 mai 1855, Yirchow faisait une communication à la Physikalisclie medicinisc/ie Gesellschaft, de Würzburg 1 et développait encore le même sujet, à nouveau, deux ans plus tard 2.

Les théories de Vmcnow, son opiniâtreté à les soutenir jusque dans ces dernières années, malgré l’évidence, ont été, nous l’avons vu précédemment, jugées sévèrement par Ciiauveau; elles n’ont pas non plus rencontré, et ce n’est que justice, l’indulgence de ses compatriotes. Joune apprécie sévèrement 3 l’attitude de Virchow. Virchow qui nie, nous l’avons vu, l’existence de tubercules véritables chez les animaux, rapproche les tumeurs appendues aux séreuses, développées à leur surface chez le bétail, connues sous lenom de Perlsucht (pommelière), des tumeurs noduleuses qui se développent à l’intérieur des organes, des poumons, des ganglions bronchiaux, du foie, de l’utérus, des trompes. Ce rapprochement, qui avait été déjà fait par plusieurs vétérinaires et qui existait même inconsciemment chez les vieux vétérinaires et les personnes observatrices vivant au contact des troupeaux 4, aurait du conduire

1 Virchow. Physikalishe-medicinische Gesellschaft zu W ürzburçj , 12 mai 1855; et auparavant, Handbuch der spec. Pathol, u. Therap ., 1854.

4 Virchow. W ürzb. Verhandl., t. VII, p. 143, 1857.

3 Johne. Geschichte der tuberculose, Deutsche Zeils. f. Thiermed., t. IX, 1883, p. 15.

x Ainsi qu’en témoignent les travaux cités plus haut de Hüzard père et de beaucoup d’autres.

LE PROFESSEUR KOCII

justement Virchow à la vérité. Il ne le conduisit, en réalité, qu’à l’erreur. Ce savant anatomo-pathologiste aurait dû, avant tous les autres, constater la présence de tubercules vrais dans le poumon du bœuf; et si des débuts delà pommelière des séreuses présentaient, à l’examen — pour son microscope trop prévenu, et par cela capable d’une analyse exacte, précise et scientifique des choses — , de trop grandes complexités ; si cet instrument ne pouvait révéler, à un esprit trop butté, que toute tumeur perlée des séreuses débute par un tubercule, au moins la clinique, puisque Vmcnow se pique souvent d’être clinicien perspicace , aurait-elle dû le conduire à la compréhension de la vérité. Mais, chose presque prodigieuse, l’anatomopathologiste Virchow ne put se décider à reconnaître qu’il y a des tubercules vrais dans le poumon du bétail, où ils sont si faciles à reconnaître. Malgré des analogies cliniques telles, entre la Perlsucht du bétail et la tuberculose, qu’il ne peut les nier, Virchow identifie la pommelière du bétail, aussi bien dans ses manifestations séreuses, que dans ses manifestations pulmonaires, avec la tumeur qu’il a désignée sous le nom de lympho-sarcome.

Virchow admet que, dans la phtisie des vaches 1 on peut distinguer une forme pectorale et une forme abdominale: la première caractérisée plutôt par la toux, la dyspnée et l’amaigrissement ; tandis que la seconde est plutôt liée à la nymphomanie. Après avoir reconnu, ce

1 Virchow. La Pathologie des tumeurs, t. III, p. 187.

qui est la vérité — niée encore cependant par quelquesuns, à cette époque — , que la même affection frappe le parenchyme des organes, foie et poumon et les ganglions, en même temps que la surface des séreuses, Virchow est disposé à admettre, avec Spinola1 2, un certain balancement, d’après lequel les parenchymes et les ganglions seraient d’autant moins frappés, que les séreuses le seraient plus fortement. Les renseignements que Virchow nous donne en son travail, et que l’on pourrait retrouver d’ailleurs chez plusieurs auteurs, sur la fréquence et le volume de ces tumeurs, nous montrent qu’il est impossible, comme je l’ai déjà dit, que les bouchers ne les aient pas vues, dans tous les temps. En effet « avec les séreuses, on a enlevé des tumeurs pesant jusqu’à 70 livres. Spinola 2 réunit, sur certaines bêtes, une masse de glandes lymphatiques malades pesant jusqu’à 94 livres ; des glandes bronchiques et inguinales, isolées, pesaient de 5 à 11 livres; une glande bronchique pesait même 13 livres et demie. Notre collection possède un de ces paquets de glandes d’un diamètre de 10 centimètres 3 ».

Nous reproduisons ici une figure de la pommelière des séreuses, inspirée de celle qu’a publiée autrefois Virchow, ainsi qu’une description de la maladie, telle qu’il nous la fournit, pour les séreuses d’abord, pour le poumon ensuite. En effet, ces descriptions sont bonnes,

1 Spinola. Itandb. det spec. Path. u. Therap. /'. Thierdrzle. 1858, t. II, p. 1709.

2 Spinola. ibid. t. II, p. 1711.

Vincnow. La Pathologie des tumeurs , t. III, p. 187.

LE PROFESSEUR KOCU

et peuvent encore servir aujourd’hui ; il suffit seulement d’être renseigné sur la valeur du terme lympho-sarcome, qui désigne le type de tumeurs auxquelles Vmcnow rattache la pommelière. Nous définirons d’ailleurs exactement ce terme, plus loin, d’après Virchow lui -même.

« Il résulte déjà, d’une observation anatomique gros-

Fig. 7.

sière, que le développement des tumeurs porte, dès le début, sur les parties solides. Dans le cas ordinaire d’un lympho-sarcome de la plèvre1, on trouve de très nombreuses productions de tumeurs, les unes à côté des autres, et les unes sur les autres. Quelques-unes siègent

1 Bien entendu ces soi-disant lympho-sarcomes ne sont que les tumeurs nces de tubercules, ainsi que l’a prouve, non seulement l’expérimentation, mais même l’observation anatomo-pathologique directe, qui est arrivée, nous le verrons dans notre second volume, à démontrer, avec Schüppei., la filiation des formations de la Perlsucht, à partir du tubercule initial lui-même. Voyez : Schüppel. Ueber die Identitàt der Tuberculose mit der Persulcht, avec 1 pl. Virchow’ s Archiv. '1872, t. LYI, p. 38-58.

dans la plèvre et font librement saillie vers la cavité ; d’autres occupent le tissu sous-pleural ou le poumon même, et sont couvertes par la plèvre; elles paraissent plutôt des élevures rondes et aplaties de cette membrane; d’autres enfin se montrent, sur des tractus de tissus conjonctifs ramifiés, plus ou moins fins ou grossiers, simples ou réticulés, qui font librement saillie à la surface de la plèvre (fig. 7). Ces tumeurs peuvent pendre jusque dans la cavité pleurale, comme des polypes, dont la trame de tissu conjonctif serait le pédicule; ce dernier peut aussi être fixé à la plèvre par ses deux extrémités. S’il contient plusieurs tumeurs, il ressemble alors à un collier de perles. C’est de là que quelques-uns font dériver le nom allemand de Perlsucht... etc.

« Il y a donc ici, comme dans la pleurite tuberculeuse de l’homme, un état inflammatoire chronique, qui est en connexion avec l’éruption des nodosités de la pommelière; l’on voit alors que ces nodosités naissent en assez grande partie dans le tissu connectif de nouvelle formation, consécutif à rinflammation, et en partie dans l’ancien tissu seulement épaissi.

On voit d’abord apparaître de toutes petites taches gris clair, transparentes, d’une forme ronde, aplatie, qui s’accumulent, se groupent, et deviennent confluentes. Les véritables tumeurs sont toujours des conglomérats; la vraie éruption peut aussi revêtir la forme sous-miliaire. Mais la formation des nodosités constitue la règle; et, si leur nombre est très grand, le poumon en est couvert, comme une eau stagnante l’est de len-

tilles ( Lemna ); de là le terme allemand de Meerlinsigkeit l.

On se démande véritablement comment il peut se faire qu’un histologiste exercé, ayant des choses une vision aussi nette que Vircuow, ait pu, non pas hésiter, mais se tromper aussi lourdement sur le sens de ces granulations. C’est là certainement un des exemples les plus curieux et les plus instructifs, chez un savant, de l’influence néfaste, je ne dirai pas seulement des idées préconçues et du détestable principe d’autorité — partout détestable et dans ce domaine scientifique aussi odieux qu’inexplicable — , mais de l’orgueilleuse obstination, poursuivie au delà des limites les plus invraisemblables, à garder une sorte d’attitude infaillible, pour ainsi dire hiératique, que rien ne peut troubler, et à vouloir l’imposer au monde entier. On a pu, avec raison, appeler Virchow, 1 z pape de Berlin, car il ne viendra jamais à l’esprit de Vircuow, qu’une idée exprimée par lui, puisse être fausse ou incomplète.

Mais Vircuow est bien forcé de reconnaître pourtant l’extrême ressemblance qui s’impose ; et il cherche, dans la grosseur et la disposition pédiculée des nodosités, dans la tendance à la calcification, des tumeurs perlées, chez les bovidés, la caractéristique singulièrement mesquine, qui doit permettre de distinguer ces formations, de la tuberculose humaine. Ainsi, s’exprime Virchow : «Quelque analogie que présente, en général, cette évolution avec la tuberculose de l’homme, la gros-

' Le terme anglais Duckweecl, aliment de canard, a la même signification.

seur et la disposition pédiculée des nodosités, offrent pourtant avec elles une différence frappante. Un autre caractère distinctif, est l’absence de transformations caséeuses et graisseuses très étendues, tandis que, par contre, il s’y fait des crétifîcations extraordinaires. Celles-ci sont peut-être encore plus fréquentes que la caséification chez l’homme; et si on voulait distinguer les deux affections, d’aprèsleurmode de terminaison, il faudrait définitivement appeler ce procédé une lithiase. Delafond a parlé, en effet, d’une phtisie crétacée1 ».

Virchow donne une description des tumeurs jeunes, avant la crétifîcation, qui aurait dû le conduire directement au rapprochement, ou, pour parler plus exactement, à l’identification avec les tubercules de l’homme. Il a vu les cellules géantes, polynucléées, mais l’abondance des cellules lymphoïdes, d’une part, la présence de cc petits corps lymphoïdes ou longs fuso-cellulaires », le ramènent à la comparaison avec ses lympho-sarcomes2.

Après avoir reconnu que la maladie, qui frappe si fréquemment les glandes, y détermine le développement de formations anatomo-pathologiques, identiques à celles qui se développent sur les séreuses, Virchow passe à la description de l’affection dans les poumons. « Enfin, l’affection des parenchymes, notamment celle des poumons, suit la même marche. Je ne comprends pas que quelques vétérinaires l’aient nié. Il arrive qu’un

1 Virchow. Pathologie des tumeurs t. III, p. 189.

2 Virchow. W Urzb. Verhandl., 1857, t. VII, p. 144 et W irchow’s Archiv, t. XIV, p. 47, fîg, a et g-l.

LE PROFESSEUR KOCïï

poumon entier soit attaqué dans son ensemble. Dupuy1 * a décrit un cas où le poumon pesait cinquante livres. Il se fait alors une espèce d ' hépatisation pierreuse qui a un très singulier aspect. De la plèvre épaissie, et suivant les cloisons interlobulaires, si fortement développées chez le bœuf, il part d’épaisses traînées sclérotiques ( pneumonie interstitielle) , qui, toutefois, ne présentent du reste aucune autre affection. Ces lobules hépatisés sont entourés de ce tissu sclérosé et donnent, à l’extérieur, la sensation d’un corps dur au toucher-; ils résistent très fortement à la coupe, ne contiennent pas d’air, mais consistent en un tissu dense, gris jaunâtre ou rougeâtre, renfermant les petites pierres déjà plusieurs fois mentionnées. On ne remarque aucune tendance à la caséification ni au ramollissement, et il n’y a d’autre analogie avec la phtisie pulmonaire que l’état des bronches3 *.

« D’après Gluge'% de grosses tumeurs partant du tissu pulmonaire pourraient faire saillie vers les bronches. Je n’ai rien vu de semblable, mais j’ai trouvé une infiltration considérable de la muqueuse et de toute la paroi. Cette infiltration procède, comme l’infiltration tuberculeuse ; elle s’ulcère5 et ne se distingue que par

1 Dupuy. Jouni. prat. de mêd. vêt.., février 4 830, p. 49.

- Gi.ugr Atlas, 15°livr., pl. II, fig. 8 ; pl. IV, fig. 1.

3 Nous reconnaissons ici ces transformations du poumon, qui rendent le poumon dur comme le bois ou la pierre et dont il est question dans les commutateurs du Talmud (voir p. G92-G9o).

( 1 Gi.uge. loc., cit., fig. 2.

!i Dupuy. loc. cil., p. 2GG.

l’existence généralisée de productions pierreuses1. »

Nous avions le devoir strict de citer longuement ces pages,, bien oubliées aujourd’hui, de Virchow. Nous avons multiplié nos citations, afin de n’être pas soupçonné d’exagération, lorsque nous affirmons notre surprise de voir un homme tel que Vircitow, cérébralement et à tous égards outillé comme il le fut, méconnaître à un tel point la vérité. Ces erreurs, telles qu’il les professa, entre 1855 et 1865, époque de la rédaction de son livre sur la pathologie des tumeurs, sont déjà surprenantes. Dès 1871, époque où Virchow les exprime encore, dans la traduction française du même ouvrage, elles deviennent intolérables. Nous verrons comment nous devrons les juger, lorsque l’auteur les exprime de nouveau, presque sans modification, en 1880.

Mais avant d’en terminer avec Virchow, pour la période dont nous nous occupons actuellement, disons un mot de ces lympho-sarcomes1, de ces tumeurs avec lesquelles Virchow identifie les formations intra-parenchymateuses ou intra-séreuses de la Perlsucht. .Toutes ces vieilles choses sont aujourd’hui bien oubliées, mais il était nécessaire de les exhumer, pour la clarté de mon exposition. Je crois, de plus, rendre un service aux médecins, en leur fournissant un travail où tous ces documents épars se trouveront condensés.

Ces lympho-sarcomes ne sont autre chose, pour Virchow, que les scrofules ou strumes des anciens auteurs. Ces formations se développent surtout dans les

1 Virchow. Patholor/ie des tumeurs , t. III, p. 192.

* Virchow. Patholorjie des tumeurs, t. III, p, 173-184.

glandes, qui prennent alors un volume souvent considérable. Mais, toujours d’après Virchow, ces formations n’auraient rien à faire avec les tubercules, qui, eux, sont des formations hétéroplastiques, développées au milieu du tissu conjonctif, dans des conditions que nous avons précédemment établies. Ici, au contraire, point d’hétéroplastie, point d’éléments nouveaux; il s’agit d’une simple hypertrophie, ou mieux d’une hyperplasie de ces glandes, dont, ajoute Virchow, on ne peut, d’emblée, distinguer ces formations. Le fait essentiel, caractéristique pour Virchow, c’est qu’on ne voit pas apparaître ici d’élément histologique nouveau. Et cependant, les idées de Virchow sont tellement fausses, tellement contraires aux faits, qu’il est obligé de les torturer de la plus étrange façon pour les adapter, en apparence tout au moins, et sans y réussir réellement, à ces faits. Il est obligé d’admettre, qu’après avoir passé par le stade hyperplasique, ces tumeurs prennent, comme il dit, des propriétés malignes , et leur « prolifération devient hétéroplasique ». « L’analogie avec la scrofule cesse par ce fait même et celle qui existe avec le tubercule commence. Mais ce qui en distingue le lymphosarcome rigoureusement, c’est l’absence de granulation miliaire et de métamorphose caséeuse ».

On sait ce qu’il est advenu de cet étrange scénario à transformations. La découverte du bacille de la tuberculose ; la démonstration que la tuberculose humaine, sous toutes ses formes : pulmonaires, ou glandulaires, ou strumeuses, que la tuberculose pulmonaire, ou séreuse du bétail constituent simplement des formes de réactions

diverses des organismes et des organes infectés, vis-à-vis d’un bacille parasite, toujours le même, l’a réduit à néant. Dès maintenant, il s’agit en effet de préciser nettement ce que fut le dualisme ancien, anatomo-pathologique, de Virchow, et en quoi consiste le dualisme nouveau, bacillaire, de Kocn. En effet, bien qu’ils n’aient aucune espèce de rapport l’un avec l’autre, afin de jeter le trouble et la confusion dans les esprits des faibles ou des ignorants, ou dans la mentalité des hommes qui se paient facilement de mots, ou même ne demandent qu’à être trompés, on a fait intervenir, à l’heure actuelle, Virchow, pour couvrir le néo-dualisme de Kocn, du vieux manteau troué de son dualisme archaïque, suranné ; et tout cela, manifestement, de la façon la plus claire, pour empêcher la retraite précipitée, qui a suivi l’audacieuse tentative de Koch, de se transformer en déroute.

Le dualisme moderne, dans la conception de Th. Smith, et surtout dans celle de Kocn, qui a si violemment accentué les idées émises par ce dernier, repose sur des conclusions, sur des affirmations que nous avons discutées ailleurs, mais qui n’ont aucun rapport avec le dualisme de Virchow. Ce dualisme s’appuie sur des distinctions de nuances dans la virulence des microbes, et dont Koch s’est servi pour établir de véritables distinctions spécifiques, des coupures spécifiques nettes et absolues, que rien ne l’autorisait à établir, mais dans un sens manifestement favorable à ses désirs. Cette coupure de Koch est d’autant plus arbitraire que, d’après la généralité des auteurs, IIueppe, Pearson, Ravenel,

Nocard, Arlotng, Baumgarten, etc., il est extrêmement facile, non seulement de concevoir, mais de démontrer, que les atténuations de virulence, pour un microbe donné, peuvent, non seulement céder la place à une virulence normale, mais même à une virulence exaltée. Nous voyons le phénomène se produire parfois de luimême, in vitro , comme dans les expériences de Richet et Héricourt, ou bien, comme Font démontré d’innombrables expérimentateurs, par les divers passages à travers les animaux.

Fôrster1, contrairement à l’opinion de Virchow, considérait bien la maladie du bœuf comme une tuberculose ; cependant, elle n’était pas pour lui identique à la tuberculose humaine. Il distingua, dans la tuberculose bovine, la forme séreuse et la forme pulmonaire. Dans cette dernière, peuvent encore se produire deux variétés distinctes : l’une d’elles caractérisée par le développement, dans le tissu conjonctif interstitiel du poumon, de tubercules gris, de forme miliaire, o.u plus développés, qui se caséifient et, par suite de leur confluence ultérieure, donnent naissance à des cavités remplies d’une sorte de purée, formée par des débris caséeux; une seconde, qui est la pneumonie lobulaire, tuberculeuse et caséeuse. Dans les deux formes, Fôrster observe et signale ces processus bronchiectasiques, que décriront plus tard Bruckmüller2 et Siedamgrotsky 3, et

* Fôrster. Hanbd. d. spec. pcith. Anal.. 1S63, p. 237.

i Bruckmüller. Lehrb. d. path. Zootomie, 1869, p. 601.

3 Siedamgrotzky. Ai'ch. f. wisscnsch. il. pralct. Thierheilh.. Berlin, t. IV, p. 401. 1878.

particulièrement Virchow1,, dans son travail de 1880.

Parmi les auteurs que l’on peut rattacher à la théorie du lympho-sarcome de Virchow, nous ne pouvons en citer que deux : Gubtl, qui, après avoir regardé, dans son travail de 1831 2, les formations de la pommelière comme de nature tuberculeuse, affirme plus tard, en 1849 3, que ces formations diffèrent des véritables tubercules, en ce qu’elles sont composées de fibres et de cellules, et ressemblent beaucoup plus aux sarcomes; et enfin Rôllen, 1859.

Par contre, Spinola4, Haubner8, Fucus, Forster, soutiennent énergiquement la théorie de la nature tuberculeuse de la Perlsucht des bovidés et de l’identité de la tuberculose bovine avec la tuberculose humaine. Mais le véritable adversaire de Virchow fut Gerlagïi, qui mérite une mention toute spéciale. Il réduisit ViRcnow au silence et il soutint, avec une extrême énergie, jusqu’à sa mort, la théorie de l’unicité de la tuberculose bovine et humaine, le danger, pour l’homme, de la viande et du lait des animaux atteints de Perlsucht. Ce n’est que lorsque ce savant probe, consciencieux et perspicace, fut descendu au tombeau, que Virchow sortit de sa longue retraite; et sollicité par le désir de se mettre en évidence, pour jouer un rôle politique im-

1 Virchow. Berlin, klin. Wochensch , 1880, nos 14 et 15.

2 Gurtl. Lehrbuch (1er patliol . Anatomie cler Ilaussàugethiere . Berlin. 1831, t. I. p. 25, 52, 142, 283.

3 Gurtl. Nachtrage. Berlin, 1849, p. G6.

1 Spinola. llanclb. d. spec. Path. u. Ther., 1858.

r> Haubner. Innere u. ciussere Kranklieilen d. Ilausthiere , 1858-63.

portant et aussi pour essayer de justifier, du même coup, ses antiques théories surannées, il accepta de reprendre, de 1876 à 1880, contre l’éclatante vérité, une malfai-

santé campagne, indigne de lui.

Entre les opinions de Virchow et celles de Spinola, Haubner, Gerlach, Fuchs et Fôrster, on vit Leisering1, en 1862, une position intermédiaire. Johne résume les opinions de Leisering de la façon suivante : « Si l’on examine ces tumeurs au point de vue génétique, on doit les considérer comme des sarcomes ; si, au contraire, on considère leur évolution ultérieure, on doit les ranger parmi les formations tuberculeuses, et on pourrait considérer ces néoformations du bœuf, et peutêtre celles du cochon, comme de natures particulières et leur donner le nom de tuberculose bovine ».

Leisering se basait exclusivement sur des considérations anatomo-pathologiques. Gerlach déjà, par contre, de son côté, suivi, chose remarquable, par un pur anatomo-pathologiste, Schüppel, invoquait les droits de l’expérimention , pour résoudre cette question, que l’analomo-pathologie se montrait impuissante à tirer au clair. Car, il ne faut pas l’oublier, c’est sensiblement plus tard, que les anatomo-pathologistes arrivèrent à reconnaître l’existence des tubercules vrais, à l’origine des formations de la Perlsucht. Tout cela nous montre qu’il ne suffit pas toujours d’avoir un puissant microscope, une vaste érudition, pour trouver le sens réel des choses; souvent deux bons yeux, libres, indé-

1 Leisering, Bericlit über d. Vel.-wesen im Kônigr. Sachsen. 18G2, p. 87.

ET LE PÉRIL DE LA TUBERCULOSE BOVINE 84b

pendants, sincères, braqués sur la nature et desservant un bon cerveau, surent mieux découvrir la vérité, que les plus puissants outils, maniés par des hommes aux- * quels manqua la sincérité, ou même seulement la simplicité scientifique.

Au point de vue scientifique, pour tout ce qui concerne la solution des questions importantes se rattachant à la tuberculose, le rôle de l’anatomo-pathologie, virtuellement, est clos. L’expérimentation seule doit maintenant régner et résoudre les questions en suspens ; mais nous allons voir comment, pour obtenir un résultat désiré, nettement exprimé à l’avance, on s’avisa de combiner, en Prusse, l’anatomo-pathologie avec l’expérimentation.

Le gouvernement prussien ne voulut pas rester sous l’impression produite par les résultats expérimentaux, les fortes et vives affirmations du directeur de l’école vétérinaire de Berlin, Gerlacu, qu’on regretta bien vivement, plus d’une fois, en raison de son intransigeance, d’avoir appelé à ce haut poste. C’est, en effet, dès 187b, c’est-à-dire, à l’époque où les conclusions de Gerlacu se sont produites avec la plus extrême énergie, que le gouvernement prussien songe à les faire contrôler— et le besoin ne s’en faisait vraiment pas sentir — par un anatomo-pathologiste, transformé en expérimentateur, par Virchow. La mort qui, pour certains intérêts, a eu souvent la main si heureuse1, débarras-

' Nous avons raconte ailleurs la falsification de procès*verbal qui fut commise à Beidin à propos d’une décision suggérée par Geulacii. Nous avons dit également que Gerlach dut subir les plus

LE PROFESSEUR KOCU

sait la Prusse de Gerlach ; et Virchow, délivré de ce gêneur, qui eût certainement protesté avec une extrême violence, pouvait vaquer en paix à ses expériences.

Elles durèrent quatre ans ; et cette longue durée fut imposée, en réalité, à l’expérimentateur, suivant ses propres paroles, par l’exiguïté des crédits mis à sa disposition, la parcimonie avec laquelle on les lui distribua. « Wir nicht allzu viel Geldfür diese Versuche zur Desposition liatten », dit Virchow avec mélancolie, et ces conditions peu favorables l’empêchèrent même de pousser ces recherches aussi loin qu’il l’aurait voulu. En prolongeant ces recherches intentionnellement si longtemps, étant donné que, d’une part, la question en jeu (puisqu’on s’était décidé à la soulever de nouveau) avait la plus grosse importance, d’autre part que les crédits dont il s’agit étaient ridiculement minimes — à peine quelques centaines de marks — , on rendit une seule interprétation acceptable. Le gouvernement voulait en imposer au public par la longueur de ces recherches, dont, connaissant le tempérament scientifique de Virchow, il pouvait d’ailleurs prédire, avec certitude, à l’avance, le résultat. La seule autre hypothèse que l’on pourrait opposer à la première, est la négligence, si ordinaire aux gouvernements, lorsqu’il s’agit d’hygiène ou d’utilité publique. Mais cette hypo-

ignobles persécutions et avanies, au sujet de son attitude dans la question de la tuberculose bovine, et ^qu'il en mourut de chagrin. On lui rendit, il est vrai, justice après sa mort, par un de ces retours dont l’hypocrisie humaine est coutumière dans tout pays. 11 eut mieux valu honorer et écouter ce savant pendant sa vie, que de se livrer au jeu puéril de flagorner ses mânes.

thèse est inadmissible, étant donné la façon âpre dont les influences officielles s’étaient manifestées, à la réunion des vétérinaires de Berlin et dans l’affaire des procès-verbaux de la Société d’hygiène. Elle est encore inadmissible, je le répète, parce que le gouvernement savait, d’une façon certaine, à l’avance — et j’expliquerai plus loin ces paroles, qui n’ont [pour Virchow aucun sens véritablement outrageant — , dans quelle direction concluerait Virchow; et enfin, parce que, ces expériences, à cette époque, semblaient parfaitement inutiles.

Quoi qu’il en soit, je rapporterai l’analyse fidèle de la communication, faite par Virchow, arrivé, en 1880, après quatre années d’études, au bout de son travail i.

Virchow dit d’abord que les difficultés à vaincre sont énormes, si l’on veut arriver à connaître la vérité sur les deux questions, résolues d’abord positivement par Gerlach, en 1869 et Klebs, en 1870 : la nocuité pour l’homme de la viande et du lait provenant d’animaux tuberculeux et la possibilité de transmettre au bétail la tuberculose humaine, à la suite d’injections.

Il est bon de faire observer que Virchow, dans ce mémoire, ne cite pas une seule fois les expériences si démonstratives, le nom même de Chauveau, qu’un homme tel que lui ne peut être soupçonné d’ignorer; et qui avaient d’ailleurs été citées maintes fois, avant cette époque, en Allemagne, par la plupart des auteurs intéressés dans la question.

1 Vikchow. Ueber die Perlsucht der Hausthiere uud deren Uebertragung durch Nahrung. Votrag gehalten in der Berlin, med. Gesellschaft , le 10 mars 1880; Berliner /clin.. Woch ., p. 189 el 207.

LE PROFESSEUR KOCII

La première chose à faire, continue-t-il, est de déterminer exactement la nature et la position relative des affections que l’on peut avoir à considérer. On a l’habitude de rattacher une notion d’infection à la Perlsucht. Après qu’eut disparu la théorie de sa nature syphilitique, le commerce de la viande devint libre et l’expérience montra qu’on pouvait la consommer impunément, surtout si l’on enlève les parties malades. Ce sentiment de sécurité disparut, lorsque Gerlach eut annoncé que cette consommation présentait un grand danger. De plus, depuis le commencement du siècle, s’était répandue la notion que la Perlsucht était une espèce de tuberculose, question qui a déjà été longuement et vivement discutée.

Après que Laennec eut proclamé l’unité de la phtisie, tout en distinguant cependant l’infiltration et la granulation, il fut établi que l’un et l’autre de ces processus aboutissaient à la dégénérescence caséuse. Tel était le sort commun de tout produit tuberculeux ; et, à ce point de vue, les formations de la Perlsucht n’avaient aucun droit à être rangées parmi ces produits, parce qu’elles ne subissent pas, d’ordinaire, la dégénérescence caséeuse.

D’autre part, chez le bétail, on observe des formations anatomo-pathologiques, se rapportant à l’inflammation chronique des bronches, à la bronchiectasie, à la péribronchite et à la pneumonie, qui n’ont rien à faire avec les tubercules et qui, par contre, subissent la dégénérescence caséeuse.

Si les nodules perlés n’aboutissent jamais à la dégé-

nérescence caséeuse, par contre, ils subissent, à un haut degré, l’encroûtement calcaire vers lequel le tubercule proprement dit n’a que de faibles tendances.

Il est tout à fait exceptionnel de rencontrer ces formations à l’état de tubercules miliaires ou submiliaires ; elles ont d’abord, à la surface des séreuses, un aspect rappelant celui des lentilles d’eau, puis elles grossissent et se pédiculisent rapidement, prennent un aspect et un volume qui rappelle celui des pommes ou des pommes de terre.

Au début de ces formations, leur centre, ainsi que je l’ai montré — c’est évidemment toujours Virchow qui parle — , est occupé par des cellules géantes, leur périphérie par des éléments fusiformes, qui m’ont permis de les distinguer des tubercules et de les rattacher aux lympho-sarcomes, tumeurs malignes, qui, ainsi que les nodules perlés, subissent un développement indéfini que rien ne peut arrêter. Virchow conteste l’affirmation de Schüppel, qu’elles débutent par un tubercule, parce que Schüppel s’est écarté de cc la définition dogmatique 1 » du tubercule, donnée par Virchow.

Cependant Klebs aurait, dit-on, réussi, en injectant de la matière tuberculeuse humaine à une vache, à lui donner la tuberculose. Cette preuve serait en effet convaincante, si nous ne savions que diverses subs-

1 Cette expression, employée par Virchow lui-même, montre à quel point il mérite le nom de pape de l’anatomie pathologique ou de pape de Berlin, que les Allemands lui ont donné.

LE PROFESSEUR KOCII

tances peuvent aussi bien produire la tuberculose chez les animaux que le tubercule lui-même h

La dégénérescence caséeuse des tubercules aboutit à l’ulcération ; les nodules perlés, au contraire, ne s’ulcèrent pas ; ils grossissent et peuvent atteindre une taille énorme. En tout cas, il n’y a pas d’exemple que, par l’usage de la viande des animaux atteints de Perlsucht, l’homme soit jamais devenu tuberculeux 1 2.

D’une part, dans les expériences de Vircfiow, une partie des animaux témoins ont pu présenter des lésions que certains auteurs attribuent à la tuberculose; d’autre part, un certain nombre d’autres animaux n’étaient pas infectés. Enfin, chez les porcs, en particulier, on observe fréquemment des gonflements des ganglions, de nature scrofuleuse3 et qui n’ont rien à faire avec la tuberculose. Il faut toujours se demander combien, parmi les porcs, il y en avait de malades avant l’expérience. Chaque observateur pourra donc, suivant sa tournure d’esprit, constater qu’un nombre plus ou

1 II faut souligner au passage cette prodigieuse affirmation, I montrant bien quelles étaient, en 1880, les idées de Virchow sur la « spécificité de la tuberculose.

2 Est-il besoin de dire que cette affirmation de Virchow, d’ail- ; leurs si souvent répétée, est absolument gratuite. Etant donné la ;; fréquence et la facilité relatives avec laquelle les ouvriers d’abat- 1 toir contractent la tuberculose de la peau, par un processus d’in- i fection pourtant relativement difficile à réaliser, on peut affirmer que la contamination par l’intestin n’a été niée jusqu’ici, qu'en raison des difficultés qu’il y a à la démontrer.

3 On peut voir, par la fausseté de cette affirmation, à quel degré j étaient désastreuses les conclusions et les idées de Virchow, sur les différences qui existeraient entre la tuberculose et la scrofulose. !

moins grand d’animaux, ou môme pas du tout, a été infecté.

Virchow nie, de parti pris, la nature tuberculeuse des altérations de l’intestin et des ganglions mésentériques, qu’il observe chez les animaux expérimentés; il attribue simplement ces symptômes à l’action irritative, mais non spécifique, des virus ingérés.

Évidemment, Virchow ne recommande pas, comme très hygiénique, la consommation des tumeurs de la Persulcht, parce qu’elles sont formées d’une substance qu’il assimile au lymphosarcome. Les résultats de ses expériences, pour la viande des animaux atteints de Perlsucht, sont restés douteux. Quant au lait, Virchow nous dit bien que Ton doit distinguer entre le lait des vaches dont la mamelle est atteinte ou non de Perlsucht. Mais il évite de se prononcer, d’une façon nette et effective, sur le degré de nocuité, et même sur la nocuité du lait, dans l’un ou l’autre cas.

Virchow conclut enfin, non seulement que la tuberculose et la Perlsucht sont des maladies distinctes ; mais il n’admet pas môme que l’existence d’un virus de la Perlsucht soit un fait démontré scientifiquement. Le fait, dit-il expressément : « Es gebe ein bestimmtes virus der Perlsucht, nochtnichtalseinewissenschaftliche beglaubigung erscheint)).

Je ne m’attarderai pas en des comparaisons des idées de Virchow, aux différentes périodes de son évolution scientifique — 1850-65, 1880, 1901 — , que le lecteur est parfaitement, de lui même, capable de faire, à l’aide des anciens textes que j’ai rapportés. Virchow

ne cède qu’à regret, sur certains points où la lutte est devenue véritablement impossible ; mais ses concessions sont plutôt de pure forme que de fond. En 1880, il ne ne croit pas encore que l’existence d’un virus spécifique de la Perlsucht soit démontrée ; il croit que la tuberculose est encore si peu spécifique, que l’inoculation de diverses substances peut la produire, chez les animaux. Les distinctions que fait Virchow, pour les besoins de sa cause, entre le gonflement scrofuleux des ganglions et la tuberculose, ne font pas grand honneur à ses qualités de critique ou d’observateur, non plus que ses affirmations sur la valeur purement subjective, prétend-il, des résultats expérimentaux que l’on peut obtenir. Et son tempérament scientifique se révèle tout.entier, lorsqu'il nous parle, à propos de Sciiüppel, des « définitions dogmatiques » du tubercule, qu’il a données, et dont l’hérétique Schüppel a commis le crime de s'écarter. Tout est là pour Virchow. La science est un dogme, dont le grand prêtre ou le pape est Virchow: et tous ceux qui n’en respectent pas la lettre, sont des hérésiarques, des imposteurs ou des imbéciles. Avec un pareil homme, et en restant strictement sur le terrain scientifique, qui n’est pas pourtant seul à considérer en ces matières, retentissant à la fois sur l'hygiène publique et les intérêts économiques, le gouvernement ne pouvait être incertain ou inquiet, sur le sens des conclusions du travail confié à Virchow. Il savait que ce résultat serait conforme à ses anciennes affirmations, dont Virchow, en toute occasion, avait proclamé l’infaillibilité.

J’ai dit ailleurs et on sait, que d’innombrables raisons,

d’ordrecri tique et expérimental, rendaient déjà, en 1880, les affirmations de Virchow absolument invraisemblables. Le travail de Kocn produisit, en 1882, sur le crâne de ce savant entêté, l’effet d’un formidable coup de massue. Spécificité, virulence de la tuberculose, identité de la tuberculose humaine et de la Perlsucht, tout cela était rigoureusement et lumineusement démontré, d’un seul coup. Virchow était un homme de science trop avisé, pour lutter contre une évidence aussi absolue que celle administrée par Koch; pour essayer d’affirmer que le blanc est noir, la lumière ténèbre. Et les expériences de Koch étaient si probantes (et c’est là une des preuves les plus sûres de leur valeur), que Virchow ne protesta pas. A peine, au cours de la longue période de vingt ans qui nous sépare de cette date mémorable, essaya-t-il, une ou deux fois, dans des discussions delà Société de médecine de Berlin1, de nous ramener à son ancienne conception du tubercule, considéré, non comme conséquence de l’infection, mais comme agent causal de la tuberculose. De la Perlsucht et de sa distinction essentielle avec la tuberculose humaine, Virchow ne souffla plus mot.

En 1891, il se vengea d’un seul coup, d’un coup terrible et régla ses vieux comptes avec Koch, sur un champ purement scientifique ; et, par bonheur, dépendant de celui de la tuberculose, témoin de son ancienne défaite, qui s’ouvrit inopinément devant lui et où il

1 A ikchûw. Tuberkelpraeparate. Verhandlungen der Berliner nmd. Gesellschaf't. Séance du 12 mars 1884. Vircliow maintient encore son ancienne conception du tubercule.

n’avait même pas eu besoin d’attirer son adversaire Virchow étreignit Kocu terriblement ; pas un des méfaits de la tuberculine ne trouva grâce devant sa plume, ni son scalpel. Il frappa du même coup Koch, en ses deux endroits sensibles, à la tête et à la bourse. La tuberculine de Koch n’était pas, comme l’a dit à Londres le Dr Héron, clouée définitivement au tombeau — car les hommes entraînés par le courantde la désespérance, se cramponneraient à une herbe des berges, et tout charlatan, qui promet audacieusement la santé et la vie, est certain de trouver des clients — , mais elle était transformée en une larve hideuse et malfaisante, dont on commençait à se défier. Au lieu de revêtir l’aspect radieux d’un ange de salut, on sut, après Virchow, que cette lymphe bienfaisante n’était, en réalité, qu’un enfant malsain et contrefait, trop tôt venu, dans un cerveau en

mal de conceptions lucratives. Adieu monopole d’Etat,' triomphales exhibitions, grosses recettes, poursuites à travers les rues et les carrefours de la capitale, des innombrables patients, venus du monde entier, dont regorgeaient les hôtels, transformés en hôpitaux ! Mais encore, malgré le coup droit porté par Virchow, dans la première comme dans la seconde phase de sa carrière, la tuberculine a-t-elle rapporté à Kocu une fortune colossale, sur laquelle il eût pu prélever la faible somme nécessaire pour exécuter, sur les veaux, ces expériences qui, nous dit-il aujourd’hui, lui tenaient tant à cœur, depuis vingt ans et que le malheureux dut constamment différer, faute de ressources.

Nous avons maintenant à examiner cette singulière

communication du 24 juillet 1901, que nous pourrions appeler « vingt ans après » ; et que l’on trouve tout au début de ce chapitre consacré à Virchow.

Etudions donc cet étrange monument, au point de vue technique et scientifique. La communication de Virchow n’a pas, je dois le dire, produit grand effet dans le monde médical. J’ai lu très attentivement la bibliographie postérieure au Congrès de Londres, citée dans l’index qui termine ce livre, en son entier; et, en Allemagne principalement, personne ne s’est montré disposé à y faire même allusion. C’est encore la façon la plus respectueuse dont on pouvait traiter cet Homère vieillissant, qui semble n’avoir pas entendu sonner, depuis des années, à l’horloge de la destinée, l’heure du repos. Par contre, j’ai vu un certain nombre de médecins français attacher quelque importance à cette apparente défense de Koch par Virchow. Il ne m’a pas fallu les interroger beaucoup, pour me rendre compte qu’ils n’avaient aucun sens de la façon dontla question se posait en réalité; bien plus, aucun d’eux n’avait pris connaissance du texte même de la communication de Virchow, qui, jusqu’ici, n’a pas été traduite en français, et qui a été analysée, en son temps, dans les journaux de médecine, d’une façon tout à fait insuffisante.

Virchow se trouve, en re'alité, balloté entre des sentiments contraires : sa haine de Koch, l’impossibilité de lutter contre les démonstrations modernes, l’immense respect de ses anciennes conceptions ((dogmatiques» — comme il disait si bien en 1 880 — , et le désir de les concilier avec les incontestables vérités modernes. Tant de

soucis divers, tiraillant en sens contraire l’âme d’un homme qui, on a pu le dire avec raison, s’attribue l’infaillibilité d’un pape, ne pouvaient manquer de jeter un profond désarroi dans le cerveau de Vircuow. Il est en effet résulté de ces préoccupations multiples, de sens inverses, un morceau de littérature médicale profondément incohérent, d’où ceux qui ont tenté l’analyse, principalement dans les journaux français — et ces rédacteurs sont largement excusables — , n’ont pu tirer quelque chose de net ou même de sensé. Gomment auraient-ils pu le faire, en vérité ?

Et voilà l’homme qui, dans la commission de Berlin, est destiné à contrebalancer l’influence de Bollinger, dont l’attitude comme la parole, depuis tant d'années, sont claires, nettes, limpides et scientifiques.

Vircltow pense maintenant que « Koch est peut-être allé un peu trop loin », ce sont ses propres paroles, en affirmant que, dans aucun cas, la transmission de la tuberculose, du bœuf à l’homme, ne pourrait se produire par la nourriture. Et il croit que les très rares cas observés par lui, dans lesquels on constatait, chez l’homme, des formations tuberculeuses exubérantes, plaident en faveur de cette opinion.

Nous nous trouvons en présence d’une concession de Vircuow ; mais qu’il me soit permis de faire observer ici, bien que j’aie déjà traité ailleurs ce sujet, combien cette concession, en apparence généreuse, est perfide. Elle tendrait à restreindre, aux seuls cas de ce genre, la contamination de l’homme parle bœuf. Or, si nous savons, par les expériences de Troje et de Tangl que la tuber-

culose atténuée peut donner lieu, chez les animaux, le lapin par exemple, à des formations qui rappellent la Perlsucht, nous avons lieu d’affirmer, pour maintes raisons, que la tuberculose bovine est une forme plus virulente, pour l’homme et pour les animaux, que la tuberculose humaine. Les raisons qui déterminent la réaction morphologique spéciale de la Perlsucht, réactions qui sont très loin d’être constantes chez les bovidés, nous sont inconnues. On a bien dit déjà, que la tuberculose prend, en général, une forme atténuée, en s’implantant dans le corps d’un bovidé, et l’on s’est fondé sur ses apparences spéciales et la comparaison avec les tumeurs produites expérimentalement par Troje et Tangl; mais tout proteste contre cette interprétation, puisqu’une culture prise d’un bovidé n’est nullement atténuée pour les animaux d’expériences. C’est le contraire que l’on observe, cela est aujourd’hui classique. Il ne résulte nullement de l’expérience que latuberculose des bovidés détermine chez les animaux de laboratoire des réactions anatomo-pathologiques comparables à celle de la Perlsucht.

Pour ce qui concerne la distinction entre les deux tuberculoses, Virchow peut constater avec surprise, et aussi avec raison, que Koch est subitement devenu plus dualiste que lui. Virchow n’a jamais abandonné son ancienne thèse, et il a montré, dit-il, sa patience, en subissant avec résignation \ pendant des années, les railleries de Koch et de son école. En réalité, ces paroles

' Cette patience et cette résignation de Virchow, montrent bien, pour ceux connaissant l’homme, qu’il savait être dans son tort.

LE PROFESSEUR KOCII

fournissent un argument frappant à l’appui des nombreuses autres preuves développées ailleurs, que Kocn n’avait jamais conçu, depuis 1882, aucun doute sur l’identité de la tuberculose humaine et bovine; bien qu’il renie aujourd’hui cette attitude, consacrée par les plaintes de Virchow, et que jamais, à aucun moment, aucune réserve ne rendit douteuse.

Virchow «n’a jamais pu comprendre comment on a pu admettre l’identité des deux maladies ; tuberculose et Perlsucht )>. Il ne faut pas qu’il y ait à ce sujet d’ambiguïté. Virchow, comme Koch, ne veut pas entendre parler de différences de degré, dans l’intensité d’action de l’agent. Il ne s’agit pas, pour lui, d’une coupure artificielle, établie tout à fait à tort par Koch, comme dit très bien Arloing dans ses récentes publications, à travers de simples différences de degrés de virulence, faciles à exalter ou à diminuer expérimentalement ; et qui ne devraient, dans aucun cas, sur ce terrain, conduire à l’établissement de distinctions spécifiques. Perlsucht et tuberculose sont donc encore, pour Virchow, deux maladies distinctes ; et les bacilles qui les produisent appartiennent à deux échantillons de ces « species quas ab initio creavit Infinüum ». Il devrait nous dire s’il l’entend encore à la façon dont il l’entendait en 1865, mu même 1880, ou s’il l’entend à la façon de Koch. Ce sont en effet là des concepts essentiellement distincts. En elfet, Virchow n’est jamais revenu explicitement sur son rapport de 1880 ; il n’a pas fait son meâ culpd , sa confession publique. Il ne nous a pas dit expressément si, contrairement à ce qu’il croyait il y a vingt

ans, la tuberculose est pour lui spécifique et contagieuse ; et si la notion du bacille agent causal a remplacé ses anciennes conceptions mystiques sur l’origine, le rôle et la signification du tubercule.

Le reste de la communication de Virchow n’est même pas digne d’une analyse ; et la meilleure preuve que, même surle terrain scientifique, il eût dû s’abstenir de figurer dans la fameuse commission de contrôle, nommée quelques jours après le dépôt du rapport de Koch 4, c’est qu’il ne peut arriver à substituer franchement la conception moderne du tubercule à la sienne, déjà grièvement blessée par l’anatomo-pathologiste Schüppel, il y a trente ans; définitivement mise à mort, il y a vingt ans, de la main de Kocii.

Ce n’est pas la différence spécifique des bacilles, car Virchow n’a jamais pu habituer franchement son esprit à cette notion de la causalité de la tuberculose par les bacilles, qui lui importe. Ce sont encore les vieilles iifférences, aujourd’hui tombées dans l’oubli, basées sur des points de vue histologiques ou anatomo-pathologiques, dont Virchow avait fait son « dogme », qu’il vient encore nous rappeler ; et c’est sur elles, que se fonderait, en réalité, la véritable dualité.

Nous avons signalé ailleurs, à propos de la communication de Lassar, sur les ouvriers des abattoirs de Berlin, qui avaient contracté la tuberculose de la peau au contact des animaux atteints de Perlsucht, la souplesse dialectique de Virchow. Ce dogmatiste intransi-

1 Déposé le 1er juillet 1901, mais publié plus tard.

géant, qui, d’ordinaire, attache si peu d’importance au bacille, point au tubercule, afin de pouvoir nier la contagiosité, se fonde sur la rareté, ou même l’absence des bacilles, dans les tuberculides de la peau. Nous allons bientôt observer Virchow par une autre face et j sous un autre angle ; mais, d’où que nous le regardions, j ce roseau peint en fer, ne saurait conserver la prétention de nous illusionner.

Ceux qui savent et comprennent véritablement le sens de la question, ont qualifié avec raison, de platonique, cette intervention de Virchow. Ceux qui ne savent pas, auront trouvé, je pense, dans ce chapitre et dans ce livre, assez d’arguments pour comprendre que la superposition de cet ancien dualisme anatomo-pathologium oublié, de forme mystique pour ainsi dire, au dualisme microbiologique de Koch, peut, au point de vue scientifique, être considéré comme non avenu. Ou doit l’interpréter, à la façon de ces remous historiques, de ces contre-courants de retour, que l’on observe, aussi bien dans les formes d’activité scientifiques — quoique à la vérité de plus en plus rarement — , que dans les formes imaginatives ou mystiques. Devant une manifestation semblable à celle de Vircuow, dégagée des dessous, qui, en réalité, ne la rendent pas plus intéressante, la critique passe et ne s’arrête pas. Si nous lui consacrons tant de lignes, c’est parce que la question est, en réalité, singulièrement plus large qu’elle ne paraît. C’est, en réalité, comme l’a dit très bien Zsciiokke, toute la question du principe d’autorité qui se pose, sous les apparences du débat actuel ; et de ce mal-

faisant principe, Virchow est, sur le terrain scientifique, l'un des derniers et des plus néfastes représentants.

Nous avons étudié, depuis plus d’un demi-siècle, en ce qui concerne la tuberculose, le rôle scientifique de Virchow qui, jusqu’en 1882, fut absolument prépondéi rant. Mais notre étude serait singulièrement incomplète, si nous ne jetions également un coup d’œil sur son rôle dans la politique et l’anthropologie. Sans cela, nous ne comprendrions, ni le sens ni la portée de ses attitudes, ou de ses affirmations.

La question de la transmission à l’homme de la tuberculose bovine, peut-être encore plus qu’une question scientifique, se présente comme une question économique et politique. L’illusion que des Ligues, du genre de la Ligue pour la protection de la vie humaine, qui se constitue en France, pourront avoir une action vraiment bonne et utile, en dehors de l’action très active et très efficace d’un gouvernement, poussé malgré lui à sortir de son indifférence, pour être des plus généreuses, n’en est pas moins vaine. D’une part, dans un pays tel que la France, la vie de soixante à quatrevingt mille enfants, au minimum, paraît être actuellement en jeu; d'autre part, d’énormes intérêts, qui se chiffrent par dizaines de millions, peut-être par centaines, se trouvent compromis.

Je viens de parler, et j’ai parlé à maintes reprises, dans ce travail, de l’indifférence des gouvernants; et au moment où j’écris ces lignes, la presse quotidienne me montre, par un document précis, qui n’a point été

LE PROFESSEUR KOCR

démenti, quel est le souci qu’un homme politique est capable de prendre de la santé publique, en même temps que de sa propre dignité. En effet, il ne s’agit pas là d’un de ces marchés secrets, ou bien d’une de ces conventions discrètes, où les interlocuteurs oublient négligemment, comme cela se passait chaque jour en France, au temps du Panama, quelques billets de mille sur la table d’un fonctionnaire qui, se sentant soutenu par les apparences, peut prendre à son gré telle ou telle attitude scientifique, qu’il se réservera ensuite de soutenir, avec les meilleurs arguments, dans de mutiples controverses. C’est un homme, un ministre, qui, sans souci de l’opinion, jette brutalement le poids de son autorité dans la balance ; et qui, sans inquiétude du côté des reproches que pourrait lui faire la conscience, sur de l’impunité, sans même aucun souci de l’opinion, qu’il sait blasée sur de telles peccadilles, ne se préoccupe en aucune façon des conséquences.

Voici le trait que j’emprunte à un article paru dans le journal Le Matin, du 8 février 1902, sous la signature de M. F.-I. Moutiion; et qui, je le répète, n’a jamais été démenti. •

« Peut-être supposez-vous que les bandits qui ont organisé cette exploitation de la bourse et de la vie ] humaines, ont été poursuivis et condamnés, et que pour cette bagatelle — l’assassinat de cinq enfants, Brière faillit aller à l’échafaud — ceux-là du moins sont au bagne qui en tuent, rien qu’à Paris, plusieurs milliers par an ?

« Mais non, les mailles du code, étroites pour les

petits, sont trop lâches pour les gros ; elles retiennent les complices et s’écartent devant les coupables, devant ceux qui sont assez riches de leurs immondes dividendes, pour être parfois décorés et toujours innocents.

« Quand un garçon laitier s’oublie à remettre de beau nouvelle dans l’eau maquillée qu’on lui donne, c’est un délit que réprime le tribunal. Quand une grande Compagnie se livre aux manœuvres meurtrières que nous venons de signaler, ce n’est plus, paraît-il, qu’un intègre négoce, protégé par la loi.

« Il y a quelques années, la mairie de Lyon voulut en effet proscrire, par un ensemble de mesures municipales, la fraude de l'écrémage. Or, il advint cette chose inouïe et stupéfiante que le ministre du Commerce — qui n’était pas encore M. Millerand — prévint M. Fontaine, adjoint au maire, et auteur de l’arrêté en perspective, qu’il l’annulerait comme illégal, en même temps qu’attentatoire à la liberté du commerce !

« Singulière liberté commerciale, vraiment, que celle qui s’étend par contre-coup jusqu’au commerce de la chair humaine ! Et singulière doctrine économique, que celle qui a l’audace de dire : « Laissez faire le vol, laissez « passer la mort, et périssent les enfants plutôt que les « principes ! »

« Mais tout cela, paradoxe de ministres, impunités scandaleuses et longs martyrologes d’enfants morts, c’est le passé, sans doute, puisque tout à l’heure la Ligue de la Vie se lèvera dans son implacable résolution d’aller jusqu’en haut: jusqu’à la loi, s’il faut la refaire ; jusqu’au but aussi, c’est-à-dire jusqu’à ce que Paris

« boive du lait », envoyant toutes les vaches dehors et tous les coquins dedans ! »

Je suis heureux que ce trait si caractéristique de toutes les politiques du monde, qui pourrait aussi bien émaner du ministre de demain que de celui d’hier, d’un ministre allemand que d’un ministre français, ait été notoirement commis par un de mes compatriotes. Si je me suis exprimé d’une façon plus particulièrement dure, au sujet de la Prusse, ce sont des circonstances seules, très particulières, qui m’y ont conduit. A quel calcul céda le ministre signalé par l’article du Matin ? Le dégoût de fouiller dans cette ordure, qui est la conscience d’un homme politique capable de telles opérations — etnous savons,hélas! si ces consciences-là sont nombreuses — , n’empêche de me détournerde mon sujet, pour rechercher des motifs, qu’il ne faudrait pas beaucoup de temps pour découvrir. J’espère, pour l’honneur de l’humanité en notre temps, que ce fut un de ces pots-de-vin, dont nous savons, par les drames du Panama et de Bournemouth, le rôle important dans nos affaires politiques. Car vraiment, si ce ministre n’eût pas été grassement payé pour cette mauvaise action, qu’il accomplit avec tant d’insolence ; s’il n'avait agi que poussé par une sorte de sadisme du mal, ce serait à désespérer, je ne dirai pas des hommes politiques, en qui nous n’espérons guère, mais des hommes en général. Ce qui rend la signification de cet acte particulièment douloureuse, c’est la certitude de l’impunité pour son auteur, marqué du doigt, et que n’atteindra cependant jamais la moindre flétrissure.

Que des faits analogues ou plus graves même, aient pu se produire et se produisent chaque jour, en France et ailleurs, c’est ce que je montrerai, je pense, avec des détails suffisants, dans mon second volume, qui sera surtout un volume de documents. Nous sonderons, dans cette étude monographique, la profondeur d’une plaie sociale, et nous verrons que, dans l’état moderne, les préposés à l’hvgiène physique n’entendent pas mieux leur devoir que les préposés à l’hygiène morale.

Etant donné cette affirmation et cette démonstration du côté politique de la question, du rôle énorme que les intérêts politiques et économiques peuvent y remplir, il était utile d’étudier quel rôle a pu jouer la politique dans l’attitude de Virchow, qui, autant au moins qu’un savant, est un politicien. A partir de la seconde moitié de sa carrière, quand on examine les opinions scientifiques de Virchow, lorsqu’elles se rapportent à des questions touchant par quelque côté à la politique, ou aux croyances, ou aux traditions fondamentales de notre ordre social — comme la question du transformisme, et, en général même, les questions de l’anthropologie — , il est nécessaire, pour comprendre ses attitudes, d’étudier la part que la politique a prise dans leur inspiration.

J’ai rendu hommage, en plus d’un endroit, au mérite scientifique de Virchow ; et l’on ne saurait trop célébrer les débuts de ce savant. Il avait noblement et courageusement choisi sa voie, à une époque et dans un milieu où ily avait quelque mérite aie faire. Il n& s’était pas, dès ses premiers pas, comme tant d’autres que je

pourrais citer, en France, de son temps aussi bien que de nos jours, embrigadé dans les rangs du fétichisme dualiste ou spiritualiste, où l’on est sûr d’arriver sans efforts aux places et aux honneurs.

C’était un moniste convaincu. Il savait qu’en dehors de l’explication purement mécanique de l’univers, il n’y a place, dans les interprétations d’un savant, ni pour la vérité, ni pour la probité. Et cela, il le savait, et le proclamait, dix ans avant l’apparition de Y Origine des espèces ; mais un demi-siècle après Lagrange, Laplace et Lamarck, plusieurs millénaires après Démocrite et ces admirables philosophes de l'Ionie, dont la science moderne refait courageusement, malgré toutes les attaques et toutes les trahisons, l’œuvre gigantesque, en apparence détruite, par les odieux et barbares fétichismes mystiques de l’orient, dont le christianisme n’est que l’héritier hypocrite et mal déguisé.

Pas un doute ne peut s’élever à ce sujet. Ou bien la Pathologie cellulaire de Virchow n’a aucun sens, ou bien elle représente un acheminement vers cette théorie mécanique de la vie, à laquelle tend tout savant moderne, pénétré du plus élémentaire respect de sa conscience. Bien qu’il ne s’attaque pas directement aux problèmes essentiels de l’activité protoplasmique, des manifestations vitales, et de l’hérédité, Virchow combat, dans cette œuvre, l’ancienne conception fétichiste et dualiste de la vie, aussi bien que de la maladie; qui voit dans le monde, dans le macrocosme, une âme, un pncuma distinct de lui, aussi bien que dans le microc )sme, dans l’homme, dans la cellule, la molécule et|

ET LE l’ÉRIL DE LA TUBERCULOSE BOVINE 867

l'atome, un pneuma séparable de la matière : en un mot une «force» distincte de la « substance », et qui la met en mouvement après l’avoir créée de rien. Yirciiow savait à ce moment, que cette enfantine explication fétichiste de l'univers, était née chez de très anciens hommes; en réalité, chez des êtres dégradés et stupides et qu’elle n’est pas plus solide et plus légitime, pour avoir reçu, des prêtres mystiques ou des philosophes salariés, les oripeaux parés d'un grotesque clinquant; le verbiage vide aussi insane que dégradant de la métaphysique, le masque à la fois ridicule et majestueux du dogme.

Il savait fort bien, à cette époque, que le spiritualisme, né des conceptions antiques et barbares sur le « double », ne possède, dans la science moderne, aucun fond doctrinal; qu’il n’a plus aujourd’hui que le sens cyniquement avoué, pour l’idée religieuse — qui n’en est qu’une forme — , par l’évêque de Metz, dans son récent discours à l’empereur d’Allemagne : rappelant au souverain « qu’il n’est et qu’il n’existe que parce que son pouvoir et son autorité sont des émanations du grand fétiche universel, ou du moins parce que la populace le croit encore ». Les dégradantes doctrines du spiritualisme ne germent plus que dans de basses âmes d’esclaves ; elles n’ont plus pour raison ou pour prétexte, que de servir de bases au détestable principe d’autorité, toujours asservi, à l’heure actuelle, à des calculs cupides, intéressés, inavouables et déshonorants. Et à l’heure actuelle, cela doit être dit sans aucune espèce de réserve, sous la forme la plus absolue de tous les savants et de tous les penseurs.

Virchow savait, à n’en pas douter, dès 1850, que pas un savant digne de ce nom n’a le droit de souscrire à d’aussi dégradantes doctrines; et il n’y a pas non plus de doute,, que la « Weltanschauung », la conception du monde, de Virchow, ne fût, à cette époque, la même que celle de Moleschott, de Bücuner et de Cari Vogt.

Il savait aussi, que la politique, que les rapports des hommes sont gouvernés, à l’heure actuelle, non par des motifs logiques et scientifiques, mais par les anciennes idées fétichistes, seul fondement logique de l’autorité; et que les républiques, aussi bien que les monarchies, mettent tout savant, comme Hercule, au début de sa carrière, en présence d’une double voie. L’une large et facile, que l’on parcourt sans peine, sous l’égide de deux puissants génies, l’hypocrisie et la lâcheté. Elle est ouverte aux plus intelligents comme aux plus stupides; les uns comme les autres y trouvent d’ailleurs, avecHa même facilité, l’abondance, l’estime, et ce qu’on appelle, par une sorte de cruelle antiphrase « les honneurs ». L’autre est un sentier étroit, âpre et rude, il ne conduit pas aux grasses vallées, où la vie est facile, mais au sommet; et la seule joie qu’il promette aux rares élus qui s’y engagent, c’est le mépris du pecus , de la populace, qu’ils aperçoivent de loin, grouillante et vautrée dans les bas fonds, dans le marais — comme on disait si justement au temps de la révolution, pour cette catégorie d’hommes — , poussant des grognements joyeux, qui n’arrivent heureusement pas à souiller la sérénité des hauts lieux et l’ineffable joie de ne plus percevoir le bruit de leurs coassements.

Virchow avait, au début, résolument choisi la seconde voie; et puisque, par un effet de sa volonté, nous devons considérer, en ce vieillard arrivé à la fin de sa carrière, deux hommes, nous rendrons pleine etentière justice au professeur de Würzburg, dont la science et le caractère, étroi tement unis en un alliage robuste, semblaient offrir à l’humanité le présage heureux d’une carrière triomphale.

En plusieurs circonstances, notamment dans un beau livre. « Les énigmes de l’univers 1 )> l’admirable savant allemand Haeckel, qui était son assistant, en 1856, a affirmé hautement cette ancienne attitude de Wirchow; et il m’a confirmé ces indications, par une précieuse lettre, datée du 26 décembre 1901 : Wirchow partageait absolument les idées exposées dans un livre célèbre de cette époque, « La foi du charbonnier et la science » 2 de G. Vogt. Citer un tel auteur, c’est dire quel pouvait être le sens du contenu de ce volume ; et nous avons un plaisir profond, en adressant ici à notre ami, le très distingué docteur Vogt, au fils du grand savant et du grand honnête homme de Genève, l’hommage de toute notre admiration pour la mémoire de cet homme, qui, lui, ne trahit jamais la vérité, marcha droit dans la vie, ne prostitua jamais le bien le plus précieux du savant, sa pensée, et ne la mit jamais à l’encan.

D’ailleurs, dans les premiers volumes des « Archives

1 Ernst Haeckel. Die Weltrâthsel. Nouvelle édition 1899, p. 108- 109. Une traduction de ce beau livre, par M. C. Bos, vient de paraître chez Schlcicher.

2 Cari Vogt. Kohlerglaube inul ' Wissenschaft , 1855.

de Virchow» paraissaient, à cette époque, une série d’articles, dans lesquels Virchowcombattit avec une extrême énergie le vieux dualisme anthropologique. L’article le plus net et le plus caractéristique à ce sujet, est « Die Einheitsbestrebrungen in der wissenschaftlichen Medicin » il est daté de 1849 et fut placé en tête de ses « Etudes réunies de médecine scientifique1 », ce qui montre bien l’importance que lui attribuait Virchow.

Le changement d’attitude de Virchow commença à se produire, lorsque ce savant fut appelé, en 1856, à une chaire de l’Université de Berlin, de cette Université qui, à cette époque, était, comme tout le monde le sait, un véritable foyer de réaction scientifique. Décidé à jouer en son pays un rôle politique, dont le rendait digne en effet sa haute intelligence et le grand sens critique dont il avait précédemment témoigné, Virchow pénétra dans ce seul parti qui lui fut ouvert et où il pouvait jouer un rôle; dans ce parti National Libéral, qui, aussi bien que tous les partis libéraux du monde, n’a vécu, depuis tant d’années, et ne vit encore, que de lâchetés et de trahisons, devant la science et la conscience, en attendant qu’il en meure. Aussi rétrograde, en réalité, que le parti franchement réactionnaire des Agrariens, le parti National Libéral allemand n’en diffère, véritablement, que par la plus misérable et la plus basse hypocrisie2; il ne feint, en certaines occasions, un

1 Virchow, G es. Abhcll. f. Wissensch. Med.

- Nous pouvons comparer, chez nous, cette catégorie cl'hypocrisio à celles des libéraux de l’école et du çenre des Jules Simon et consorts, dont la conscience publique, malgré tant d'indulgence et de défaillances, semble avoir enfin fait justice.

faux libéralisme, que pour se faire payer plus cher ses apparentes concessions. Telles ces prostituées, dont les chutes furent cependant innombrables, et qui opposent une apparente résistance à l’amant naïf qu’elles veulent berner, afin de donner quelque prix à la livraison de leurs charmes vénaux, surannés et décrépits.

« A partir de cette époque, dit Haeckel, on voit Virchow s’éloigner progressivement des doctrines monistes, et passer peu à peu dans le camp du dualisme mystique. »

Virchow abandonna chaque jour un lambeau de son caractère, dans un de ces marchés qui sont la vie quotidienne des politiciens ; et qui ne nous répugnent plus, tant nous y sommes habitués, que lorsqu’ils sont conclus par certains hommes que nous supposions préservés de l’universelle corruption, ou bien en qui nous avions mis toute notre espérance et toute notre confiance. Et, par une conséquence logique de cet abandon, Virchow devintle savant autoritaire, le pape, le véritable tyran, à la parole mielleuse, que chacun sait. La science exclut et déteste la tyrannie, même l’autorité. Mais Virchow, sentant que personne ne pouvait être dupe des motifs de son évolution, renonçant avec raison à expliquer et à faire juger aux hommes sa conduite, voulut du moins imposer son hégémonie; sachant qu’il ne pourrait être approuvé, il voulut être craint.

C’est ainsi que se développa chez lui ce sentiment de son infaillibilité. Nous l’avons vu, aveuglé à un tel point par ce sentiment, que, lui-même, qualifia de « dogmes » son ancienne conception du tubercule.

Par contre, et par un processus psychologique

usuel chez tous les renégats, non seulement Virchow désavoua ses anciennes doctrines, mais encore il les bafoua et les persécuta. Pour devenir chef de ce parti national libéral allemand, hypocritement respectueux des traditions antiques, Virchow ne pouvait être ni un évolutionniste, ni un moniste. Non seulement Virchow avait cessé, depuis longtemps, de marcher dans cette voie, mais il persécuta ses anciens coreligionnaires; et en même temps qu’eux, les doctrines qui, pendant si longtemps, furent les siennes.

Ses démêlés avec lits et Weissmann, Haeckel et mille autres traits de sa carrière malfaisante, montrent que Virchow ne dédaigna pas les côtés les plus mesquins de la lutte ; et que, de tout son poids, du poids de son autorité — qui fut immense en Allemagne — , au point de vue administratif, plus encore qu’au point de vue scientifique, il lutta sans relâche, pendant trente ans, contre la vérité.

Tout ce qui, dans le monde scientifique international, est susceptible de se faire de l’existence un autre idéal que celui d’y végéter bassement et cyniquement, vautré dans une fange dorée, s’émut, en 1876, aux échos de la lutte qui se produisit entre Haeckel et Virchow ; comme autrefois, dans des circonstances qui ne sont pas sans analogie, s’émouvaient Goethe, l’Allemagne philosophique, le monde savant tout entier, aux échos du mémorable débat qui s’élevait alors entre Geoiïroy-Saint- Hilaire et Cuvier1.

1 Et je ne puis écrire ce nom, sans citer, de mémoire, l’éloquente apostrophe de Victor Hugo « Cuvier, un œil fixé sur la

C’était en 1877, un an après que Virchow, nous l’avons vu, eut accepté, du gouvernement prussien, la mission de détruire, par de nouvelles expériences, les effets produits par les expériences et les conclusions de Gerlach. Haeckel avait, à la cinquantième réunion des médecins et naturalistes allemands, à Munich, fait, le 19 septembre 1877, une admirable conférence, de sens naturellement évolutionniste et moniste très accentué, intitulée « Die heutige Entwickelungslehre im Verhàltnisse zur Gesammtwissenschaft 4, » à laquelle Virchow répondit, quatre jours après, dans un discours violent, haineux, ayant pour titre « Die Freiheit der Wissenschaft im modernen Staate »2.

Hæckel répondit à Virchow, dans une admirable et célèbre brochure, de 106 pages, sur « La science libre et

Bible, l’autre sur la Nature, faisait encenser Moïse par les mastodontes ». Cette phrase symbolique et vengeresse résume, pour ainsi dire, la nouvelle carrière scientifique de Virchow. La critique sait très bien que Cuvier, comme Virchow, inspiré par les mêmes mobiles, pour flatter le pouvoir dont il tirait argent et honneur, soutenait des doctrines qu’il savait fausses. Il a ainsi retardé de cinquante ans le triomphe de la théorie de l’évolution. Il a, de plus, souillé, gangrené peut-on dire l’esprit des naturalistes français et pourri plusieurs générations qu’il a pénétrées de son esprit calculateur et intriguant; son influence néfaste est loin d’être éteinte aujourd’hui. Mais au moins, si malfaisant qu’ait été ce personnage, ne peut-on lui reprocher d’avoir varié dans le mal. Comme nos Milne Edwards, nos Lacaze Duthiers, nos Pasteur et tant d’autres, il s’était orienté, dès le début de sa carrière, dans le sens manifestement conforme à ses intérêts; et nous n’avons pas le droit, en qualifiant leur vie, d’y ajouter, comme pour Virchow, l’épithète la plus flétrissante dont disposent les hommes, celle de renégat.

1 La théorie actuelle du développement, dans ses rapports avec la science générale.

2 La liberté de la science dans les états modernes.

LE PROFESSEUR KOCÏI

la liberté de l’enseignement » 1, que, chose singulière, l’on ne trouve pas même à la bibliothèque nationale, ni dans aucune bibliothèque à Paris.

Le grand, l’illustre Charles Darwin écrivit, au sujet de cette brochure, à Hæckel.

Mon cher IIæckel,

Je viens de terminer la lecture de la traduction anglaise de votre « Liberté dans la science », etc. Laissez-moi vous dire combien je l’admire. C’est un essai très intéressant et je suis entièrement d’accord avec les idées que vous y exprimez.

La conduite de Virchow est honteuse, et j’espère qu'il le sentira un jour.

Charles Darwin.

(Down, Beckenham, Kent, 29 avril 1879) 2.

1 E. Hæckel. Freie Wissenschaft uncl freie Lelire, 1878.

Cette lacune n’est pas très honorable pour nos bibliothèques :

Nationale, de la Sorbonne ou de l’Institut. A ce propos, je signalerai le fait suivant, et l'on établira avec le précédent le rapprochement que l’on croira convenable. Il existe une entreprise cléricale, disposant de fonds très considérables, qui se donne pour mission, et on peut être certain qu’elle remplit son rôle avec conscience, de détruire tous les « mauvais livres ». Le nombre d’exemplaires ainsi détruits, des auteurs du xviii0 siècle, est incalculable.

2 Cette lettre se retrouve, p. 58 de la conférence de Hæckel : Etat actuel de nos connaissances sut' l'origine de l'homme. Traduction de Laloy, Paris, Reinwald, 1900.

Il est vraiment fâcheux que le fds de Darwin, dans la publication qu’il fait des lettres de son père, Life and Letters of Charles Darwin 1887, t. III, p. 236, traduites par H. de Varigny, se soit montré assez peu respectueux de la mémoire de son père, pour retrancher un document aussi important et aussi significatif, qui nous a été heureusement conservé par ailleurs et qui, pour tou-

La conduite de Virciiow est honteuse; et s’il s’en est repenti, Vtrcuow ne l’a jamais témoigné.

Est-il besoin de se demander de quel poids pèseront les flagorneries plus ou moins intéressées des courtisans du jubilé, en regard de cette mise au pilori, par le grand honnête savant que fut Charles Darwin.

À cette époque, la théorie de l’évolution ne triomphait pas sans conteste, comme aujourd’hui. Bien qu’elle soit encore « antipathique », en certains milieux, où on n’a pas encore eu l’idée de l’utiliser, ses adversaires, aussi bien que ses partisans, avaient alors le sens très précis et très net — très conforme d’ailleurs à la réalité des choses — , qu’elle représentait un pas colossal fait par l’humanité dans la voie du monisme, c’est-à-dire de l’interprétation mécanique de l’univers.

Toutes les formes des gouvernements, aussi bien républicaines — la France est en effet le pays où savants et

jours, a marqué au fer rouge Virchow et sa mémoire. Francis Darwin, en effet, signale bien la lettre de son père et la misérable tentative de Virchow, d’associer le socialisme, alors persécuté, à la doctrine évolulionniste, afin d’assurer, par ce bas et honteux procédé. la proscription de cette dernière, de l'enseignement supérieur allemand. Mais, par un opportunisme peu digne et peu courageux, il évite de rapporter le texte même de la lettre de son père, ce qui l’eut obligé à publier la phrase vengeresse.

Je parlais récemment à un Anglais très instruit, de ces faits, et lorsque je lui relus cette lettre de Darwin, qu’il ignorait, en lui disant : « Ne croyez-vous pas qu'il ait fallu que la conduite de Virchow fût. non pas honteuse, mais un million de fois honteuse pour que Darwin la qualifiât ainsi », il me répondit : « Oh ! combien vous avez raison et combien vous exprimez justement les choses. Nous avons une si grande vénération pour la mémoire et la probité de Darwin, que pas un Anglais, possédant une véritable culture biologique, malgré la sévérité de ce jugement, n’oserait vous contredire ».

gouvernants ont fait le plus mauvais accueil au transformisme— que monarchiques, reposant, en leur principe, sur le fétichisme dualiste traditionnel, s’étaient émues. Depuis, les choses ont changé; la doctrine de l’évolution pouvant être considérée comme définitivement, acquise, il s’est levé une nuée de logiciens et de naturalistes improvisés, pour nous démontrer qu’aussi bien les monarchies que le singulier édifice hypocritement oligarchique, autoritaire, anti-logique et anti-scientifique, auquel les Français donnent, je ne sais pourquoi, le nom de république, qu’en un mot tous les systèmes de gouvernement, peuventseprévaloir de ladoctrinede Darwin. Nous assistons à une réédition, sur une plus grande échelle, avec plus de cynisme et d’hypocrisie, de ce qui se produisit autrefois à l’époque du triomphe de Galilée.

Virchow, qui n’avait pas prévu, non plus qu’aucun homme de son temps, ces futures attitudes, préféra celle d’un combattant contre la théorie Darwinienne, qu’il désigna du doigt à la haine de son gouvernement, comme un instrument de désagrégation du régime! d’accord avec Bismark1, son apparent ennemi, aussi réactionnaire que lui, mais d’une autre manière.

1 Les haines et les rivalités de Bismark et de Virchow, dont on a voulu faire honneur à ce dernier, en faveur de son libéralisme, ne peuvent être interprétées dans ce sens, que par des hommes vraiment trop naïfs ou de mauvaise foi. Virchow, pour beaucoup de raisons, ne pouvant pénétrer etdominer, dans le parti réactionnaire d’étiquette, quoique sa vraie place y fut marquée, en raison de ses tendances autoritaires et probablement aussi, en raison de ses sympathies intimes, dut se résigner à rester dans le parti national-libéral. La lutte entre Virchow et Bismark, fut purement personnelle, les deux hommes se portant ombrage l'un à l’autre.

Virchow proclame bien haut, dans son discours de Munich, que l’on doit restreindre la liberté du haut i enseignement scientifique, que la doctrine de l’évolution est instigatrice de toutes les révolutions, de toutes les perturbations sociales, presque de tous les crimes1, et qu’elle doit, en un mot, être proscrite de l’enseignement. Après le discours de Virchow, la fameuse Kreuz Zeitung , la Gazette de la Croix , renchérit sur cette thèse: « Le développement du socialisme — que les nationaux-libéraux eux-mêmes considéraient alors et considèrent probablement encore comme un parti honteux et infâme — , dit-elle, les attentats du genre de ceux de Ilodel et de Nobiling, sont la conséquence logique de l’enseignement à l’école, de la descendance simienne ». Et Virchow, devant ces basses, ignobles et dégradantes infamies, garda un silence approbateur.

Enfin, trait caractéristique, et les savants ou pseudosavants, qui se sont réunis à Berlin, pour célébrer le jubilé de Virchow, pourront s’enorgueillir d’avoir suivi de pareilles traces, le célèbre Stocker, le fanatique pasteur antisémite de la cour de Prusse, glorifia Virchow, en termes dont l’enthousiasme devait être seulement dépassé par ceux qu’employa, à l’égard de Virchow,

Mais nul doute que si Virchow avait pu escalader, avec son parti, les degrés du pouvoir et en écarter Bismark, il se fut montré, avec probablement moins de franchise, aussi réactionnaire que celui-ci; et que son action eût été probablement plus néfaste encore, pour les idées de progrès et de liberté.

1 S’il ne le dit pas absolument formellement, au moins l’insinuet-il ; on peut constater d’ailleurs que plus d’un naturaliste français de cette époque, ou même postérieurement, s’est exprimé de cette manière.

LE PROFESSEUR KOCII

le Dr Chervin, alors président de la Société d’Anthropologie de Paris. J’ai protesté, en séance, contre les ; termes de ce discours, et je puis dire que je suis suivi et approuvé par la grande majorité des membres de la Société d’Anthropologie de Paris1.

1 Le zèle intempestif d’un ancien president, qui crut pouvoir \ se permettre d'engager la Société d’Anthropologie dans une série ; de véritables flagorneries à lcgard de Virchow, lors des fêtes du récent jubilé, plaça cette Société dans la plus fâcheuse des postures.

Elle se trouva ou se crut obligée, elle qui se prétend évolutionniste et ne rendit pourtant jamais aucun honneur à Darwin, à ] Huxley, de leur vivant ou après leur mort, de sanctionner les ; honneurs exceptionnels, que le Dr Chervin, de sa propre initiative, et dans un but facile à établir, celui de se mettre en évidence» lui avait décernés.

Cette situation est d’autant plus étrange, que Virchow, depuis son changement d’attitude, a passé en quelque sorte sa vie à ] bafouer, non seulement les idées que la Société d’anthropologie ■ prétend défendre, mais les hommes — les de Mortillet et les i Broca — . qui, à sa tête, combattirent pour la vérité.

La Société d’Anthropologie m'a soutenu tout entière... platoniquement, lorsque j'ai exprimé ma surprise de l'attitude du Dr Chervin, et lorsque je lui ai lu la lettre de Darwin, concernant la conduite honteuse de Virchow. Un des professeurs de l'Ecole, a] le Dr Papillaut, relevant cette prodigieuse comparaison qu'a osé faire le Dr Chervin, dans son discours de Berlin, entre la vie de ; Gladstone, toute de droiture, et celle de Virchow, lui a dit :

« Vous n’aviez pas le droit d’insulter la mémoire de Gladstone ». Mais, je dois dire que, lorsqu'on est passé au vote, le Comité j central tout entier, à l’exception de M. de Mortillet, a refusé de s'associer à ma proposition de faire disparaître de la salle des séances de la Société d’Anthropologie l'image de Virchow, alors que personne n’avait songé à y mettre celles de Lamark. de Darwin, de Huxley, de Hæckel. Je suis heureux d’adresser ici à M. de Mortillet l’hommage de toute ma sympathie pour la franchise et la loyauté dont il a fait preuve en cette circontance, qui prouve bien que l’héritage moral légué par son illustre et admirable père, n’est pas tombé en de mauvaises mains.

La conclusion de ce débat, que je publierai très prochainement, avec détails, dans une brochure spéciale, se trouve exprimée, au

Dans une série de publications, que je n’ai pas à analyser ici, Yirciioav s’est exprimé, au cours de ces vingt-cinq dernières années, sur la théorie de l’évolution, en des termes et avec une méthode qui auraient dû le faire mettre, depuis longtemps, au ban de l’opinion des anthropologistes, qui se sont montrés, eux aussi, trop respectueux du prestige de l’homme officiel. Virchow peut oser conclure aujourd’hui, par exemple, en propres termes, « que toute déviation du type ancestral doit être considérée comme un processus pathologique ». Dans ses discussions, sur les crânes de Néanderthal, sur les pièces du Pühecanlropus et en mainte autre circonstance, Yirchoav, poussé par la passion, le parti pris et le système, dépassa les limites de ce que la vraisemblance permet d’imaginer ou de prévoir, de la part d’un savant.

A la Société Belge d’Anthropologie, le professeur Houzé, de Bruxelles, dans la discussion de la communication de M. Fraipont, sur la race de Gannstadt, et M. Fraipont lui-même, ont fait ressortir le rôle néfaste de Virchow en anthropologie. Les anthropologistes fran-

double point de vue scientifique et moral, par les paroles suivantes d'HÆCKEL. L’illustre savant d’Iéna m’écrit, à la date du 28 mars 1902 : « C'est une ironie particulière de la destinée que de fêter en Virchow l’un des plus grands pionniers des sciences naturelles modernes et spécialement de Y Anthropologie-, car, en réalité, il représente le plus grand obstacle qu’elles aient rencontré, dans leur progrès le plus important, la théorie du développement. Es ist eine besondere Ironie des Schicksals, dass man Virchow als einen der grüssten Forderer der modernen Wissenschaft, und speciell der Anthropologie feiert; wahrend er tliatsachlich das grôsste Ilinderniss ilirer wiclitigsten Fortscbrittc, der Entwickelungslehre, geworden ist. »

çais, la Société (l’Anthropologie en particulier, dont les tendances évolutionnistes sont bien connues, ont été maintes fois criblés de traits acérés, lancés d’une main experte, par le professeur Virchow. Ses méfaits, dans l’ordre anthropologique, ont été maintes fois relevés : argumentations fausses ou illogiques, suppressions de citations, citations dénaturées, ridicule jeté sur les doctrines et sur les hommes, Virchow n’a rien épargné pour soutenir une thèse, la thèse de l’immutabilité de l’espèce, dont on ne peut même pas dire qu’elle disparaîtra avec ce vieillard, car elle est morte, et n’a réellement plus de représentant scientifique, depuis la disparition de Louis Agassiz. Tout ce qui, de par le monde, est réactionnaire d’instinct ou de tendance, aime à marcher dans le sillage des puissants du jour, se nourrit des miettes qu’ils daignent laisser tomber de leur table, loue et célèbre Virchow; et il était nécessaire de montrer comment cet homme a pu, non pas par une tardive évolution sénile, ainsi qu’on a voulu le dire à la Société d’Anthropologie, afin de plaider en sa faveur les circonstances atténuantes, mais par des calculs savamment élaborés, à l’époque de sa pleine vigueur intellectuelle, par des marchandages de ses croyances scientifiques, répétés durant des années, être amené, en cette fin du xixe siècle, à se faire le défenseur tardif et imprévu des grossières et antiques légendes chaldéennes, conservées par ce livre néfaste qui est la Bible. C’est ce livre, misérable ramassis d’illusions naïves et de mensonges conscients, qui gouverne encore l’humanité ; c’est en lui que toutes les sources d’autorité trou-

vent leur détestable principe, et ce sont les thèses barbares et monstrueuses qu'il soutient, que Virchow a voulu défendre, contre l’évidence même, et avec la pleine conscience de son imposture.

Maintenant que nous avons esquissé une silhouette à peu près complète de Virchow, essayons de résumer, en critique et en historien, la signification de ses deux interventions 1876-1880 et 1901, dans la question des rapports de la tuberculose humaine avec la tuberculose bovine.

En effet, M. Ilouzé 1 a eu parfaitement raison, lorsqu’il discutait le sens des interventions de Virchow, de rapprocher, de son action néfaste en anthropologie, son rôle néfaste dans la question de la tuberculose et des rapports de la tuberculose bovine avec la tuberculose humaine. Nous devions, à notre tour, et inversement, agir de la même manière. Mais nos explications n’eussent été, ni fructueuses, ni complètes, si, de même que, pour expliquer le Koch du Congrès de Londres, nous n’avions étudié le rôle caractéristique de Koch « homme d’affaire », dans l’exploitation de la tuberculine ; de même, pour expliquer le Virchow des commissions officielles de 1876 et de 1901, nous n’avions étudié, au moins sommairement, le Virchow politicien.

Il est relativement aisé de reconstruire ce qui a dû se passer en 1876-1880. Virchow, pour défendre ses antiques points de vue, accepta, avec un plaisir égal à celui

1 J. Fraipont. La race imaginaire de Cannstadt ou de Neanderthal. Communication faite à la Société d’anthropologie de Bruxelles, le 25 mai 1895. Intervention de PIouzÉ.

que le gouvernement eut à le lui confier, le rôle de démontrer l’erreur de Gerlach et l’innocuité de la viande et du lait tuberculeux. Mais, à cette époque, on ne soupçonnait pas, ni l’immense diffusion de la tuberculose du bétail, telle que nous l’ont montrée un examea clinique plus attentif, aussi bien que les épreuves par la tuberculine, ni les immenses dommages qu’elle cause à l’agriculture ou à la santé publique. On ne soupçonnait pas encore que, par centaines de mille, en Europe seulement, les enfants, chaque année, par le fait du bacille bovin, périssent ou demeurent scrofuleux. On ne savait pas que presque la moitié, dans beaucoup de troupeaux, une proportion plus forte encore, des vaches, étaient tuberculeuses. Les propriétaires et les marchands de lait ne se sentaient pas alors menacés des très sévères mesures que l’on devait prendre au Congrès de Londres. La question que l’initiative de Bang, en Danemark, a tant contribué à poser d’abord, à faire avancer ensuite, était loin d’être mûre. Les conclusions bâtardes, que ne pouvait manquer de fournir Virchow, étant donné ses tendances bien connues et son obstination, devaient avoir pour but de maintenir le statu quo et d’annihiler les efforts de Gerlach. Virchow, très naturellement et, dans une certaine mesure, sans s’en douter, poussé essentiellement par la tendance à glorifier et à consolider les « dogmes » qu'il avait luimême établis, fit, de la meilleure grâce du monde, les affaires du gouvernement et des gens intéressés qui le poussaient.

Il ne me vient pas à l’esprit que cette entente fût le

résultat d’un contrat quelconque, que Virghow attendit, en publiant ses conclusions, quelque avantage immédiat ; il se rendait cependant* compte quelles n’étaient pas antipathiques en haut lieu. 11 n’agit pas d’ailleurs autrement, lorsque, depuis vingt-cinq ans, il emploie les modes d'argumentation les moins scientifiques, pour lutter follement contre l’invincible courant de la théorie transformiste; et l’on se demande vraiment quelle folle puissance d’auto-suggestion peut persuader à cet homme, comme elle put persuader aux Milne-Edwards et aux Lacaze-Dutuiers, qu’il ne sera pas infailliblement brisé et que de son œuvre, il ne restera rien, que le souvenir humiliant d’avoir pu l’accomplir.

En 1901, Koch, son vieil ennemi, qui l’a vaincu dès 188:2, constamment bafoué depuis cette époque, pour ses idées arriérées sur le dualisme de la tuberculose — et sur lequel il n’a pris qu’une seule revanche, celle de la tuberculine, en 1890, que son esprit vindicatif doit juger, quelque terrible qu’elle ait été, encore insuffisante — , a déposé, le 1er juillet, un rapport destiné à produire à travers le monde une immense émotion. Yirciiow, dans les premiers jours de juillet, accepte d’être nommé membre d’une commission de contrôle. Koch, maintenant, affirme, contrairement à toute apparence, on peut même dire à toutes les évidences scientifiques et avec une énergie plus grande que n’en déploya jamais Virchow, cette proposition : que la tuberculose humaine et la tuberculose bovine, sont deux maladies différentes.

Au point de vue de la salubrité publique, Virchow ne voit, dans ce nouveau débat, qu’une occasion de consta-

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ter que sou ancien adversaire est devenu plus dualiste que lui-même ne l’a jamais été. Yirciiow ne se préoccupe en aucune manière de ce fait, qu’il n’existe aucun rapport entre son dualisme, en quelque sorte, actuellement mystique etpurementanatomo-pathalogique,etle dualisme bactériologique de Koch ; il ne se préoccupe pas non plus des terribles conséquences pratiques qu’entraînerait l’adoption des vues de Koch, car il ne peut ignorer les travaux des statisticiens anglais, de Thorne en particulier et des cliniciens. Il sait très bien, combien peu scientifique est cette thèse : qu’il n’y a d’infection, par voie intestinale, que dans les cas où l’on peut constater la tuberculose primaire de l’intestin. Il sait que la terrible influence du lait tuberculeux sur les nourrissons est un fait, pour tout esprit sain, en quelque sorte démontré. Il sait que si l’infection du tube digestif de l’adulte par la viande tuberculeuse est un fait difficile à prouver, les tuberculoses de la peau, produites par le contact avec cette même viande, la rendent absolument certaine. Que lui importe? Il ne se préoccupe pas d’avantage, non plus que tant d’autres, de creuser ce terrible problème psychologique et de se demander comment Koch a pu être entraîné à de telles conclusions. Il soutiendra encore la doctrine de la dualité et arrivera à se donner à lui-même, pour jouer ce rôle, des arguments scientifiques suffisants à son orgueil sénile, peu difficile à contenter.

De son côté, Koch et ceux qui le soutiennent, n’étaient pas rassurés. Il est probable que Bollinger a dû faire prévoir ce qui devait fatalement se produire. Kocu,

engagé à fond, paiera d’audace; il marchera résolument à l’ennemi. Au congrès de Londres, qui doit être sa glorification, il lancera sa motion, non pas même dans une séance de section, où elle serait discutée, mais dans une séance générale, où Kocii peut espérer qu’aucune discussion ne se produira. L’immensité d’une telle audace ne doit pas nous étonner, car elle représente à peine l’équivalent de celle qu’il déploya autrefois, dans cette affaire de la tuberculine, où la vie humaine ne fut pas seulement un enjeu, mais une rançon.

Les hommes politiques, eux, ne s’attardent pas aux scrupules scientifiques; ils sont, surtout dans les pays d'autorité, habitués à voir « l’Autoritatglaube », les intérêts personnels ou de parti, venir à bout de tous les arguments, de toutes les vérités, et entraîner tous les votes. Ayant avec eux Koch et Virchow, Virchow, même inconscient du rôle qu’on lui faisait jouer, ils crurent la victoire certaine. Virchow n’était pas assurément assez naïf, en faisant, d’après un plan manifestement arrêté à l'avance, sa communication à Berlin, au lendemain exactement du jour où Koch faisait la sienne à Londres, pour croire qu’il commettait une action désagréable à son gouvernement. Le but personnel qu’il poursuivait surtout, c’était de triompher de Koch, en montrant que cet auteur était venu se ranger de lui-même à ses idées. Sa vieille haine lui inspire bien quelques réserves, à peu près inintelligibles pour la foule, étant donné la position bizarre, que les idées archaïques, soutenues par Virchow, l’obligent à prendre, dans un débat où il n’a vraiment plus rien à

faire. Tout esprit critique, qui lira avec soin et impartialité la communication de Virchow, se rendra compte, en lisant ce pathos presque inintelligible, que la logique vraiment scientifique ne joue pour ainsi dire plus aucun rôle, chez ce savant assailli de telles préoccupations.

En donnant à Virchow, dans cette commission de contrôle, une place, que tant de raisons, de dignité élémentaire et autres, auraient dû lui faire décliner; en poussant Virchow à faire sa communication, le lendemain du jour où Koch fit la sienne, le gouvernement prussien poursuivait un autre but. Il voulait, non seulement assurer, par l’autorité de Virchow, le triomphe de la théorie de la dualité; mais, en cas d’insuccès, couvrir la retraite de Koch et empêcher cette retraite de se transformer en déroute. Nous connaissons les travaux de Bollinger, qui a étudié la question sous ses aspects les plus modernes ; nous pouvons prévoir son jugement. Il sera terrible pour Koch. Virchow, on pouvait le savoir, même avant sa communication du 24 juillet, soutiendra éternellement le dogme de la dualité. Et si Koch, ce qui est également certain, est acculé à la nécessité de reconnaître, ce qu’on s’empressera d’appeler son erreur, l’autorité du vieux professeur Virchow interviendra, en temps opportun, pour lui épargner l’opprobre qu’il a mérité. Dans le cas actuel, si la vérité n’est pas du côté de Koch, il ne saurait s'agir d’une erreur; et le professeur Adami, en disant, ces jours derniers, que l’attitude de Koch est bien près d’être criminelle, a singulièrement encore atténué les

accusations qui pèsent, à l’heure actuelle, sur la tête du professeur de Berlin.

La première partie du complot a misérablement raté. Les hommes du gouvernement sont trop étrangers aux choses scientifiques, pour se rendre compte de l’aspect qu’ont pris aujourd’hui les radotages de Virchow, et de la parfaite inutilité de son intervention.

La seconde partie du programme parait devoir mieux réussir. On n’espère pas masquer, ce que tous les Allemands savent, ce que les médecins allemands disaient eux-mêmes à Londres. Mais les protecteurs de Koch peuvent, semble-t-il, compter sur un autre facteur, autrement puissant que les rêveries anatomopathologiques de Virchow, sur la lâcheté humaine. Koch, en réalité, n’a jamais été châtié, même platoniquement, de la criminelle impudence avec laquelle, à l’époque de la tuberculine, il aura joué de la vie humaine. Il n’y a pas un homme, pas un savant digne de ce nom, qui ne sache que l’attitude de Koch, la portée de ses conclusions, par rapport à ses prémisses, ne peut être expliquée d’une façon scientifique; pas un seul qui ne comprenne, que tant que M. Koch ne se sera pas inoculé, ne se sera pas exposé à un péril qu’il déclare ne pas exister, tout homme aura le droit, non pas de suspecter, mais d’incriminer sa probité. Et la considération que l’application 'de ses conclusions aurait entraîné la mort de centaines de milliers d’êtres, ne paraît pas impressionner davantage les critiques, à l’heure actuelle, que ne le fit autrefois une considération analogue, lorsque

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les autorités auraient dû, au lieu de proposer un monopole, arrêter le commerce de la tuberculine et les tentatives de Koch, suivies pour lui d’un si heureux succès, pour accumuler une fortune sur un monceau de cadavres.

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