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LA TUBERCULOSE HUMAINE ET BOVINE

Par Theobald SMITH. M. D. de Boston Et George FABYAN. professeur de pathologie comparée à l'École de Médecine de Harvard University.

C’est avec beaucoup d’hésitations que j’ai accepté une invitation à discuter, en ce moment, la relation entre la tuberculose humaine et la tuberculose bovine. Les événements de ces derniers mois ont montré que c’est au travail, plutôt qu'aux opinions et aux mots, qu’incombe le devoir de faire reposer une branche2 importante de notre service sanitaire sur une base plus ferme. Je considère qu’en cette occasion il faut exposer largement les traits généraux du problème ; j'ai donc omis tous les détails techniques que j’espère pouvoir rassembler, avec quelques observations nouvelles, dans un travail ultérieur.

Je pense, en outre, que toute attitude acquise aujourd’hui, peut avoir à se modifier, lorsqu’elle se trouvera en présence des résultats des expériences qui, vraisemblablement, vont être faites dans un avenir immédiat, sur ce sujet qui grossit chaque jour.

1 The relation betveen bovine and human tuberculosis. Travail lu à la réunion de l’Académie de médecine de New-York, le 19 décembre 1901. Publié dans Medical New’s, p. 343, 22 février 1902, traduit par P. Garnault.

2 Je traduis littéralement cette image un peu hardie.

D’une façon générale, mon attitude actuelle ne différera pas de celle que j’ai prise en 1898, lorsque j’ai établi que c’était tout simplement un début, d’avoir reconnu, que le bacille de la tuberculose bovine constituait une race ou une variété, dans le groupe des bacilles tuberculeux des mammifères. Ce premier point acquis, le second consistait à suivre cette race bovine dans le corps humain; et, dans cette voie, à arriver à se faire une idée de sa transmissibilité.

Mais il fallait l’autorité d’un Koch, détruisant ses propres conclusions , si longtemps restées debout ', pour réveiller les chercheurs de leur léthargie, faire surgir de nouvelles commissions, et soulever l’opposition des comités d’hygiène et des autres fonctionnaires, dont les travaux pour supprimer la tuberculose bovine semblaient près d’être complètement entravés, par des forces toujours préparées ci lutter contre I tout ce qui s'oppose ci leur bénéfice matériel et personnel. La situation est donc très compliquée, et les vues et les opinions doivent être en quelque sorte acceptées comme des hypothèses, contribuant à mettre la machine de la santé publique en action. Guidé par ces considérations, je me hasarde à faire un examen de la question et à vous présenter les vues qui m’ont engagé à vous exposer la situation actuelle.

Que les bacilles de la tuberculose bovine et humaine ne soient pas nécessairement identiques, c’est là un fait que j’observai, il y a près de dix ans, en examinant les effets de l’inoculation du virus bovin, du lait infecté et des crachats, sur le cochon d’Inde. Les caractères et les progrès de la maladie du cobaye témoignaient à un haut degré, de variations de virulence. C’est seulement au moyen de cultures pures, que l’on pouvait démontrer de telles différences, parce qu’alors le nombre des bacilles injectés peut être approximativement le même. Lorsque, en 1894-95, j'isolai et j’étudiai une culture

Souligne par moi, ainsi que le passage suivant.

bovine et une culture provenant d’un animal (. Nasua narica ') qui avait cohabité avec un homme tuberculeux, la grande différence de virulence que je constatai sur le veau, de môme que certaines différences morphologiques, me donnèrent cette impression, qu'il existait des races distinctes de bacilles tuberculeux. En 1896, ces études furent reprises dans le laboratoire nouvellement institué de l’école de médecine d’Harvard, et avec l’aide du Massachusetts State Board of Health; et en 1897 j'avais isolé un nombre suffisant de cultures pures, pour me permettre de faire l’épreuve des cultures bovines et humaines sur le bétail, en séries parallèles. La coopération de la Massachusetts Gattle Commission, par l’intermédiaire du Dr Austin Peters, m’a permis d’éprouver dix cultures sur autant d’animaux. Le résultat confirmâmes premières études et me conduisit à affirmer que nous sommes justifiés « seulement pour guider et stimuler (if only to guide and slimulate further) des études ultérieures, à établir une variété distincte humaine et bovine du bacille tuberculeux ».

La méthode bactériologique est non seulement la seule que l’on puisse appliquer, pour placer le bacille bovin à sa juste place, mais je pense qu’elle forme la clé de voûte, sans laquelle les faits et les observations, obtenus par d’autres moyens, ne peuvent être maintenus dans leur véritable signification. Elle servira éventuellement à confirmer les résultats provenant de toutes les autres sources.

Parmi elles, les mentions d’observations cliniques ont occupé une place très importante dans la littérature de polémique qui s’est élevée à ce sujet. Réduit à la valeur intrin- ! sèque qu’ils présentent, le degré d’évidence contenu en ces faits, est faible. Nous savons tous sur quel terrain glissant nous nous trouvons, lorsque nous essayons de tracer l’étiologie d’une maladie infectieuse, sans recourir au laboratoire,

1 Coati, animal familier dans certaines parties de l’Amérique du Nord, du groupe des Ursidés.

avec ses méthodes analytiques plus pénétrantes. Les difficultés augmentent encore beaucoup, lorsque nous essayons de découvrir, avec une absolue certitude, la source de l’infection, chez un sujet échappant aussi facilement au contrôle, dans ses mouvements, que l’homme; et pour une maladie aussi insidieuse dans ses origines, que la tuberculose. Les observations cliniques possèdent cependant une très grande valeur, en constituant la base du travail bactériologique et en guidant les bactériologistes vers le matériel le plus riche en espérances pour l’étude.

Les cas d’inoculation directe rapportés par Ravenel. Salmon et d’autres, ne peuvent pas décider la question pour nous. Une inoculation ne correspond pas, en toutes ses circonstances, à une infection naturelle. Les animaux qui sont susceptibles vis-à-vis de certaines maladies par inoculation, ne les contractent pas nécessairement par cohabitation. Le cowpox, en tant que dérivé de la petite vérole, est inoculable, mais n'est plus une maladie contagieuse. De plus, la production d’une quantité limitée de tissu mort, dans une blessure, peut fournir le coup de fouet nécessaire à un organisme, qui autrement serait vaincu ou repoussé, au moment où il s’élance, par les agents protecteurs naturels. Ceci nous amène à examiner ce problème important, et encore irrésolu, concernant les phénomènes qui accompagnent les débuts de l’infection, surtout sur les membranes muqueuses. Il est parfaitement possible que quelque chose empêche l’absorption des bacilles tuberculeux d’origine bovine, qui laisse passer les bacilles humains. Ou bien, il peut se faire que si les bacilles humains sont absorbés seulement avec difficulté dans les intestins, cette difficulté soit très fortement augmentée pour les races de bacilles modifiés spécifiquement, par adaptation à d’autres espèces.

Une phase du problème clinique sur laquelle s’est peu portée l’attention, est l’infection possible du sujet humain par l’air infecté des étables de vaches. La grande majorité des cas de tuberculose bovine résultent de l’infection par

l'air. Ea 1894, j’analysai avec soin mes notes d’autopsie de 88 cas de maladie bovine et j’ai trouvé 85 cas avec lésions des organes thoraciques. Parmi ceux-ci, 41 déchargeaient, d’une façon évidente, des bacilles tuberculeux provenant de foyers en voie de désagrégation dans les poumons. Ceci représente un riche champ d'activité pour le bacille tuberculeux provenant du bétail ; mais, jusqu'à présent, nous ne possédons aucune évidence que les êtres humains puissent être infectés par cette voie. Les médecins avantageusement placés pour cela devraient donner une grande attention aux cas qui se produisent parmi les laitiers et les soumettre à l’étude des bactériologistes.

Si nous nous plaçons maintenant au point de vue bactériologique du sujet et si nous prenons en considération les études comparatives faites sur les bacilles humains par l’auteur, Vagedes, Dinwiddie, Ravenel et Koch, nous pouvons maintenant affirmer, sans crainte de contradiction, que le bacille bovin présente certains traits par lesquels on peut le distinguer de la grande majorité des bacilles isolés provenant de l’homme. Ces traits caractéristiques ne sont pas la propriété exclusive des bacilles bovins, considérés en opposition avec ceux d’origine humaine. Je veux simplement faire remarquer la constance de ces caractères et non pas leur particularité.

Morphologiquement, le bacille bovin, multipliant sur le sérum coagulé, est uniformément court, jamais grêle ou légèrement incurvé, comme dans le cas des formes humaines. Au point de vue de sa culture, il se développe avec une grande difficulté, même sur le sérum; et je n’ai pas pu le faire croître sur la glycérine-agar, au moment du départ. Plus tard, ces difficultés disparaissaient, sous l’influence de la culture artificielle. On trouvera probablement d’autres différences, de moindre importance, dans un avenir très prochain. Au point de vue de la virulence, elle est uniforme et très considérable pour les lapins, tandis que la majorité des cultures humaines ne le sont pas. La différence entre les bacilles humains et

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bovins, dans leur effet sur le bétail, est maintenant bien établie. Koch insiste sur la plus grande virulence des bacilles ,} bovins pour les chevaux, les porcs et les moutons.

J’ai expérimenté, à plusieurs reprises, les effets de tuber- ; culine préparée, en même temps, de cultures des deux races, j sur les cobayes tuberculeux. Je n’ai pas constaté de diffé- \ rences appréciables dans les effets produits. Divers médecins 1 ont essayé des tuberculines préparées avec des cultures bo. ü vines, pour le diagnostic et le traitement de cette maladie, chez l’homme ; et si je m’en rapporte aux communications \ verbales que j'ai reçues, les résultats n’ont pas différé de \ ceux obtenues avec les tuberculines provenant de cultures | humaines. Les observations faites sur le bétail donnèrent des J résultats semblables.

L’identité d’action ne doit pas nous surprendre. Il était difficile de supposer que de subtiles différences de race, pourraient survivre à une ébullition prolongée et répétée.

Si maintenant nous résumons les caractères du bacille : humain, nous trouvons beaucoup moins d’uniformité. En règle générale, la culture est plus facile, mais il se produit j des variations. Quelques bacilles sont si saprophytiques, dans leurs tendances, qu’ils cultivent, dès le début, sur la glycérine- j agar. D’autres s’y refusent.

Quelques-uns croissent en couches humides et brillantes, d'autres, à la façon plus ordinaire, en masses sèches écail- \ leuses ou nodulaires. Les bacilles provenant de quelques cul- - Lires sont courts, ressemblent au type bovin: d’autres sont longs et ténus. En règle générale, la forme spéciale est ; conservée pendant des années dans les cultures. Les variations légères qui se produisent dans les milieux de culture, i bien que pouvant avoir un effet temporaire, 11e persistent pas, j lorsque nous revenons aux milieux originaux. C’est seulement après des années de culture, que l'on observe parfois des changements de figure, qui doivent être, je pense, rapportés à la capsule. La virulence également varie ; mais, dans aucune de mes cultures, je n’ai rien pu constater qui se rap-

prochât de la virulence de la race bovine. Il peul, s’être simplement produit un accident.

Vagedes, qui a isolé une série de 28 cultures humaines, en décrit une qui parait avoir eu le caractère de la race bovine.

Elle provenait d’une jeune fille de quinze ans, qui entra à l’hôpital le 12 novembre 1895. Ses parents, ainsi qu’un frère et une sœur, avaient succombé à la tuberculose. Cette jeune hile avait les deux sommets atteints, en juin 1894. En novembre 1894, les deux poumons étaient infiltrés sur une grande étendue. Fièvre hectique très intense. Mort le 24 mai 1896. On trouva que les deux poumons et l’intestin étaient atteints.

Il est assez remarquable que cette culture exceptionnelle de Vagedes, décrite dans un travail fait sous la direction de Koch lui-même, fût complètement ignorée de ce dernier l.

Lartigan, dans une étude récente de 19 cultures humaines, est porté à considérer l’une d’elles comme d’origine bovine.

La première chose à faire, c’est d’étudier plus complètement ces bacilles, semblables au bacille bovin, que l’on pourra trouver à l’avenir, et les inoculer à de jeunes veaux, en même temps qu'à des lapins, espèce que je considère comme très convenable pour établir une distinction préliminaire entre ces races, Si nous arrivons, dans quelque cas de tuberculose spontanée, à isoler des bacilles ressemblant morphologiquement, par leur virulence, ou par le caractère du tissu de réaction, qui se produit chez les animaux inoculés, nous devons être préparés à reconnaître qu’un tel cas est d’origine bovine. Mais, en supposant que ce point soit acquis, d’autres questions se posent.

1° Quelle est la raison pour laquelle il y a si peu d’infections positives, alors qu’il y aurait tant d’occasions qu’elle se produisît par les produits de la laiterie ;

1 Ce trait peut encore contribuer à nous éclairer sur la façon systématique et antiscientifique dont Koch a préparé ses conclusions décidées à l’avance. Ces faits lui importaient peu. (Garnault.)

2° Y a-t-il quelque raison de supposer une modification du type bovin en type humain dans le corps de l’homme; et, dans cette voie, rendant compte d’infections plus positives.

Quant à la première question, je suis disposé à croire que les différences de races agissent, en empêchant l’absorption du bacille bovine, dans les circonstances ordinaires, par les surfaces muqueuses. Je dis absorption, parce que, dans les premiers temps de la vie, le type de la maladie se rapproche de celui du bétail, en ce que le bacille tend à passer au travers de la muqueuse, pour se loger et multiplier dans les ganglions lymphatiques. Cette similitude ne signifie pas identité d’étiologie. Je suis, de plus, porté à croire que, lorsque l’infection se produit, certaines conditions pathologiques, parmi lesquelles le traumatisme, sont présentes pour le favoriser. De là vient l’opinion qui maintenant semble gagner du terrain et que j’ai émise en 1898 : qu’un petit nombre de bacilles sont sans danger, mais que l’inondation du tube digestif par des bacilles provenant des mamelles tuberculeuses, est dangereuse. Dans ce dernier cas, les bacilles sont constamment présents et toujours prêts à agir, lorsque les conditions deviennent favorables.

La seconde question renferme les principes fondamentaux de l’étiologie. Dans quelle proportion le bacille bovin est-il modifiable à l’intérieur du corps humain ? Peut-il y perdre son identité ? Afin de déterminer la question aussi nettement et aussi judicieusement que possible, j’exprimai cette possibilité de modification, en 1898, de la façon suivante : un long séjour du bacille bovin dans le corps humain, peut-il déterminer chez lui une modification graduelle, telle que, entrant par la voie du tube digestif, il puisse éventuellement apparaître dans le crachat du poumon phtisique, avec seulement un degré modéré de virulence. Le seul fait nous permettant de retenir cette hypothèse, c’est les grandes variations de virulence que présente le bacille humain, depuis les formes saprophytiques, incapables même d’infecter un corps normal, mais seulement capable d’agir comme

parasites secondaires, jusqu’à ces formes dont la virulence se rapproche de celle du bacille bovin.

La modification du bacille bovin, dans le même corps humain, échappe au contrôle du bactériologiste ; si réellement il se produit, il nécessite certainement un séjour prolongé, probablement de plusieurs années, pour le moins. Ceci implique encore une résistance initiale du système humain au degré élevé de virulence du bacille bovin ; et, de ce fait, résulte un type seulement atténué de tuberculose. Tandis que j’admets la possibilité que les bacilles bovins puissent se modifier, s’ils se multiplient dans le corps humain, je ne crois pas qu’un changement de ce genre puisse se produire, si ce n’est à la suite d’un grand nombre de passages. Les expériences de Vagedes, et les miennes (non publiées) indiquent que le passage par le lapin ne modifie pas sensiblement le bacille bovin. De là, si l’on recherche la preuve d’une infection directe du bétail aux enfants, spécialement dans les foyers primaires des glandes mésentériques, je pense que le bacille bovin, s’il s'y trouve, aura conservé une virulence non diminuée. S’il se modifiait, après un long séjour dans le corps d’adultes résistants, il faut compter sur de futures études, pour révéler les étapes successives de la modification.

En résumé, si nous acceptons l’hypothèse d’une modification dans le même individu, nons reconnaissons par là que le corps humain est capable d’exercer une résistance spécifique sur le bacille bovin, qui neutralise fortement la haute j virulence de ce dernier.

Nous ne comprenons pas, à l’heure actuelle, d’une façon ; suffisante, la modification des bactéries, pour y trouver une base solide en ce qui concerne notre attitude à l’égard de la tuberculose bovine. Si nous agissions sans réserves, nous serions amenés aux conclusions les plus diverses. Ainsi, i nous pouvons, avec son aide, supposer, comme cela a été i fait à plusieurs reprises, que toute tuberculose humaine est bovine d’origine. Le virus hautement virulent, entrant

dans le corps humain, s’atténue; et quand il est rejeté avec les crachats, il n’est plus virulent, ou bien il peut perdre son pouvoir infectieux, après plusieurs passages à travers les êtres humains. Ainsi, la vache serait la source de tout virus actif. Mais le virus bovin se propage d’animal à animal, surtout par la même voie, c’est-à-dire par les crachats ; et cependant il ne semble pas perdre sa virulence. Nous donnons ces hypothèses, afin de montrer l’importance qu’il y a à modérer les envolées de notre imagination, en l’enchaînant à la recherche patiente, que l’on peut faire dans le laboratoire et au-dehors ; et en acceptant seulement ces prémisses, qui ont été passées au crible d’une sévère critique scientifique.

Même l’hypothèse que le bacille bovin peut être modifié dans le corps humain, nous conduit à la même conclusion à laquelle nous étions déjà arrivés, qu’un petit nombre de bacilles tuberculeux sont sans danger, parce que la résistance spécifique dont nous devons supposer l’existence, arriverait facilement à bout de quelques bacilles bovins.

Il me semble que le seul moyen de nous empêcher de faire violence aux notions bactériologiques accumulées, est de prendre pour base, que le bacille bovin, s’il envahit le corps humain, doit apparaître comme tel dans nos cultures. Surtout chez les petits enfants, cette opinion devrait nous servir de guide ; car les lésions tuberculeuses des organes abdominaux, des ganglions mésentériques en particulier, ne sont pas assez anciennes, pour faire disparaître l’identité d’un bacille, qui maintient inaltérés pendant des années, ses caractères morphologiques et physiologiques, dans nos cultures. Le chercheur, cependant, doit envisager la possibilité que le bacille d’une espèce, greffé sur une autre, puisse s’altérer.

J’ai quelque répugnance à abandonner ce sujet, sans appeler l’attention sur l’aide possible que nous pouvons tirer de la pathologie comparée, dans un problème aussi important que celui-ci. L’IIomme n’est en somme qu’une espèce de

Mammifère, et nos recherches des principes fondamentaux avorteraient, si nous restions confinés dans les limites tradiditionnelles de la pathologie humaine. Lorsque nous nous occupons des détails, nous devons retourner aux espèces dont nous voulons connaître les progrès.

Pour ce qui concerne la transmissibilité des bactéries, de races connexes entre elles, d’une espèce animale à une autre, nous possédons déjà certains faits. Il existe plusieurs grands groupes ou races de bactéries, qui exercent une grande influence sur la vie animale. L’un de ces groupes comprend les races désignées sous le nom de bacille de la septicémie du lapin. Ici, nous avons des bacilles qu’on ne peut distinguer les uns des autres et qui produisent des épizooties parmi les mammifères et les oiseaux. Mais il devient de plus en plus évident, que ces races sont distinctes au point de vue pathogénique. C'est seulement l’an passé, que j’ai découvert un fait démontrant de façon frappante la vérité de cette opinion. En collaboration avec le D1' Cooper Curtice, de Rhode Island Experiment Station, j’ai isolé une race de cette espèce, constituant une septicémie, qui donne la mort presque fatalement aux oies et présente son maximum de virulence pour le lapin. Bien que l’on sache, depuis de nombreuses années, depuis les premiers travaux de Pasteur, que Gette espèce produit le choléra des poules, cependant cette race particulière, si fatale pour les poules, ne produisait aucun effet sur les autres volatiles. Les épizooties dues à cette bactérie, parmi les buffles, ne passaient pas au bétail, qui est pourtant sujet à une maladie infectieuse, due à une autre variété de cette bactérie.

De même, le grand groupe des dérivés pathogéniques du coli bacillus, affecte de nombreuses espèces de mammifères et quelques oiseaux, et parfois l’homme, dans des empoisonnements par la viande, épidémiques. Ces variétés maintiennent indéfiniment leurs moindres différences dans les cultures; et dans leurs activités, elles sont étroitement confinées à une espèce animale particulière. Elles se différencient

LE PROFESSEUR KOCII

aussi par l’agglutination, qu’elles présentent chez les animaux immunisés.

En somme, si l’on étudie l’étiologie comparée, on est porté à considérer les races de bactéries, en apparence identiques, ou tout au plus ne différant que légèrement, comme transmises seulement sporadiquement et dans des conditions spéciales, aux espèces autres que celles dans lesquelles elles causent régulièrement la maladie. Ordinairement, les pestes ou épizooties sont nettement délimitées, en dépit du mélange constant de différentes espèces animales. Tout tend à faire prévaloir la théorie que la variété particulière produite par l’adaptation a gagné quelque chose et a perdu aussi quelque chose, pendant cette période d’adaptation, qui la fait agir successivement sur une certaine espèce, ou sur un groupe étroit d’espèces seulement.

Il ne semble pas non plus qu’une bactérie, qui a acquis le pouvoir d’agirsur quelque espèce de grande taille, puissante, telle que le bœuf, ait nécessairement acquis en même temps le pouvoir d’attaquer des espèces plus petites. Ainsi le bacille tuberculeux bovin attaque facilement le porc, mais je n’ai pu arriver à produire avec lui aucun effet sur la souris. Dans ces dernières années, notre attention a été forcément attirée sur la susceptibilité particulière de l’homme pour une maladie du rat, tandis que l’inlection spontanée d’espèces autres que les rats et les souris, par le bacille de la peste, n’est pas encore confirmée.

La tuberculose passe, dans certaines conditions, de l’homme ou du bœuf, aux chiens et aux chats. Ces animaux, je pense, nous feront connaître la vérité sur le problème qui se pose devant nous.

J’ai eu jusqu’ici l’occasion d’isoler et d’étudier des cultures comparées provenant de trois chats et de trois chiens. Si je voulais maintenant tirer quelque conclusion, je pourrais dire qu’elles proviennent de l'homme. En tout cas, nous avons là l’importante action du milieu carnassier à 'considérer, dans ses relations avec les races de bacilles tuberculeux.

La morve nous fournit encore un autre exemple. La transmission de la morve à l'homme est un fait sûrement établi. Lorsque cependant nous prenons en considération le grand nombre de chevaux morveux que l’on trouve chaque année, et le nombre de personnes qui viennent en contact intime avec ces animaux, la transmission de la bête à l’homme se réduit à un très petit nombre de cas h

Résumant les démonstrations que nous fournit la pathologie comparée. Je dirai que nous n’avons aucun droit d’aflirmer la transmission courante du bacille bovin à l’homme, sans une étude complète de la question. Car nous savons qu'il n’existe, a priori, aucune règle pour nous guider et pour prévoir, à l’avance, la susceptibilité de n’importe quelle espèce animale, à l’égard d’une variété quelconque de microorganisme. Il n’existe pas de groupes naturels d’animaux, qui réagissent semblablement à l’égard, des bactéries. Chaque espèce est une unité physiologique, en elle-même, possédant certaines relations spécifiques, vis-à-vis d’autres espèces, que seulement l’expérience et l’observation peuvent faire découvrir. Les remarquables études sur l’hémolyse, de Rordet, Eiirlicij, et autres, fournissent une ample contribution à ce fait. U est également évident que nous ne sommes pas justifiés pour accepter, à l’heure actuelle, les impétueuses, et, à ce qu’il me paraît, hâtives conclusions, que Koch a tirées de ses expériences : que le bacille bovin ne peut pénétrer dans le corps humain 2. Que dans leur ensemble les considérations de Koch, sur les maladies infectieuses,

’ La Commission du bétail de Massachusetts établit dans son rapport que, pour l’année 1900, 099 animaux furent abattus comme ayant la morve ou le farcin. On lui fit connaître, au cours delà même année, deux cas non douteux et un cas douteux, de la même maladie, chez l’homme.

2 « It is equally obvious, that we are not justified in accepting at présent the sweeping, and what appear to me hasty, inl'erences drawn by Koch from his experiments, that the bovine bacillus cannot invade the human body. »

LE PROFESSEUR KOCIT

soient correctes, je le crois. Les différences entre les bacilles humain et bovin sont trop frappantes, pour conduire l’expérimentateur à quelque autre solution préliminaire, au début. L’étude des détails et l’exemple que nous avons devant nous, d'un grand nombre d’espèces, accidentellement envahies avec succès par le bacille tuberculeux, nous convaincra bientôt que des exceptions peuvent se produire, et que la première recherche à faire, c’est de découvrir quelle est la fréquence et quelles sont les conditions de ces exceptions.

Les conclusions que nous pouvons provisoirement tirer de ce qui précède peuvent être exprimés par les propositions suivantes :

1° Il n’y a pas d’évidence montrant que le bacille tuberculeux bovin puisse couramment (indiscriminately) infecter le sujet humain;

2° Il y a quelque évidence que les bacilles bovins aient été isolés parmi des bacilles humains, que le transfert suivi de succès n’est pas chose ordinaire; et qu’il dépend de certaines conditions, réclamant une étude clinique et pathologique soigneuse ;

3° L’évidence qu’une transmission de ce genre se produit, doit être basée sur l’isolement de bacilles tuberculeux ayant les caractères de la variété bovine.

L’attitude que ces conclusions nous porteraient à prendre, à l’égard de le tuberculose bovine, ne diffère pas, au moins à l’heure actuelle, d’une façon appréciable, de celle que l'on a prise maintenant, d’une façon générale.

L’inspection périodique sévère des troupeaux de vaches laitières, tendant à l’élimination de tous les animaux chez lesquels on peut suspecter une maladie de la mamelle, ou bien qui présentent une tendance à l’amaigrissement, doit être maintenue. En outre de ces mesures sanitaires, on devrait s’efforcer d’encourager publiquement, par la reconnaissance officielle efficace, ceux qui emploient l’épreuve de la tuberculine pour purifier leurs troupeaux laitiers. La tuberculose bovine est surtout une calamité pour l’agriculture; et son immense extension, ainsi que les ravages effrayants qu’elle

produit, devraient porter, même les plus conservateurs, à : poursuivre, par l’effort individuel, plutôt qu’avec l’aide de la bourse publique, la réhabilitation de la vache laitière.

Après avoir été mis à même de prendre connaissance, dès la première page de ce livre, du document complet par lequel Kocu exprimait, devant le congrès de Londres, ses opinions, sur la question de la dualité de la tuberculose humaine et bovine et sur le degré du péril que peut, à son avis, causer cette dernière à l’humanité, le lecteur pouvait et devait même s’attendre à fermer ce volume sur la lecture d’une communication scientifique, d’une réponse, d’une justification, ou, tout au moins, d’un essai de justification, émanant de ce même professeur Koch.

Il n’en sera rien, pour cette bonne et simple raison, que Koch, depuis plus de dix mois, n’est pas un seul instant sorti de la tente étroitement fermée sous laquelle, après le congrès, il s’est retiré ; et n’a pas rompu le silence absolu auquel il s’est volontairement condamné, considérant sans doute qu’il était inutile et inopportun de résister à l’orage, et qu’il était, à la fois plus prudent et plus habile, de le laisser passer.

En dehors de cet article du Matin, dont je mets ailleurs en relief la signification et la portée, et qui résume fidèlement, en dépit des applaudissements, l’opinion générale des membres du congrès de Londres, sur la véritable signification de la communication de Kocii, depuis dix mois, se sont abattues sur sa tête, les plus terribles averses qu’ait jamais reçues le chef d’un

savant. Que l’on considère les affirmations de Adami et du Philadelphia medical Journal, nous disant que la conduite de Koch fut « à peine moins que criminelle » ; que nous considérions les travaux de Arloing, où cet admirable savant nous affirme que : non seulement Kocii a obtenu les résultats qu’il voulait obtenir , mais qu’encore il a interprété ses résultats avec une très particulière logique et que rien surtout ne l’autorisait à formuler les conclusions pratiques qu’il a émises ; que l’on considère enfin, l’ensemble des travaux ou des critiques de Johne, Albrecht, Schmaltz, Ostertag, Ravenel, Thomassen, de Jong, Klebs, Karlikski, Behring, etc., etc., d’où ressort, en somme, la même note critique, et qui tous infirment les résultats de Koch, au point de vue expérimental, nous nous trouvons en présence d’un fait sans précédent.

Qu’on ne l’oublie pas, et on ne saurait trop le répéter, il y a contre Koch, à l’heure actuelle, l’unanimité des expériences, aussi bien que celles des expérimentateurs et des critiques ; et ce ne sont pas les argumentations de l’unique Biedert, qui feront pencher le plateau d’un autre côté. Biedert n’a aucune compétence dans la question, telle qu’elle se pose en ellemême ; aussi ne l’a-t-il pas directement envisagée, et n’a-t-il pas directement expérimenté. Mais, lorsqu'il considère la tuberculose primaire, chez les enfants surtout, ou bien la prétendue non-coïncidence de la tuberculose bovine et de la tuberculose humaine, dans les diverses contrées, nous avons trouvé ses affirmations noyées sous une énorme quantité d'affirmations et surtout

de démonstrations adverses, exposées par nous à leur > place, dans ce livre. Nous avons pleine conscience I d’affirmer ici l'incontestable, l’absolue vérité, en disant que, de cette argumentation, d’ailleurs tout à fait en dehors et absolument unique, défendue par un seul lutteur, à défaut du principal champion défaillant, à l’heure actuelle, il ne reste rien, absolument rien.

Mais, puisque Kocii se dérobe, au moins se trouvet-il quelqu’un qui s’est senti le devoir de parler à sa ■ place. Et c’est l’article de ce savant, de M. Smith, que je viens de traduire in extenso ; afin, je le répète, pour la centième fois peut-être, que personne ne soit tenté de m’accuser, non pas de dérober mais de diminuer la valeur d’un seul des arguments adverses soutenus, non seulement par Koch, mais par tous ceux dont les opinions peuvent être considérées comme se rattachant, de près ou de loin, à sa thèse.

Il n'est pas besoin de faire ressortir, pour le savant, les conclusions qui se déduisent, pour ainsi dire d’ellesmêmes, du travail que l’on vient de lire ; et le lecteur avisé, même s’il n’est pas un homme du métier, qui aura voulu prendre simplemement le soin de suivre les documentations exposées dans ce livre, n’aura aucune peine à se rendre compte, au moins sur le terrain pratique, de la faible valeur de l’argumentation développée en ce travail, cependant avec une grande habilelé et beaucoup de talent, par M. Th. Smith. Je demanderai cependant la permission de faire subir, avant de conclure moi-même, un très rapide examen, à

quelques-unes des propositions exposées dans la communication de M. Smith.

M. Smith — qui fut, ne l’oublions pas, le premier initiateur de la théorie de la dualité et qui mit ainsi en éveil, d’une façon que nous avons précédemment exposée, l’attention de Kocli, considéré avec raison, jusqu’à ce moment, comme le protagoniste de l’opinion inverse, — plus courageux que Koch, a probablement encore sur le cœur les objurgations dans lesquelles Repp lui reprochait, il y a bientôt deux ans, de jeter, si à la légère, des doutes d’une gravité incalculable, dans l’esprit du public et le sommait de sanctionner et de justifier son attitude en se faisant inoculer. M. Smith, dis-je, quoique infiniment moins engagé ou compromis que Koch, a compris qu’il avait, devant les hommes et devant la conscience, le devoir de se justifier. Nous regrettons pour lui qu’il ne l’ait pas fait avec moins d’habileté et plus de franchise, ou, si l’on veut, de simplicité.

Smith fait d'abord, prudemment, toutes sortes de réserves sur l’avenir et sur le sort que des expériences nouvelles pourront faire subira ses affirmations d’hier, aussi bien qu’à celles d'aujourd’hui ; bien que, dit-il, son attitude actuelle ne différé pas, essentiellement, de celle qu’il a tenue en 1898. Il maintient que la tuberculose bovine constitue bien une race ou une variété, mais il n’attache pas, lui-même, à cette coupure, une • grande importance; puisque, dans son esprit, nous dit-il, elle ne doit servir qu’à guider et stimuler des études ultérieures.

M. Smith, ainsi que Koch, fait fi des observations f cliniques; et, comme je le dis moi-même, dans le cha- ; pitre où je me suis décidé à les rapporter, et ailleurs, il n’y a pas lieu, en elïet, de leur attacher une excessive j importance, en raison de leur imprécision relative et surtout de la masse des indications décisives que nous fournit l’expérimentation. Cependant, il est des cas nombreux, qui contiennent en eux-mêmes une grande proportion de certitude et dont beaucoup ont été considérés comme constituant de véritables et démonstratives expériences naturelles et accidentelles, par les plus éminents observateurs et critiques; et aussi, chose remarquable, par ceux-là même qui, n’attachant pas aux faits cliniques une importance démesurée, ont eu recours à l’expérimen tation, pour compléter notre documentation. Il me suffira de signaler ici ce qu’ont dit, à ce sujet, Ravenel et Nocard (p. 640 et 595) au Congrès de Londres. Mais, pour être complet, M. Smith aurait bien dû nous expliquer comment les contempteurs des faits cliniques, ont entretenu, uniquement avec des illusions tirées de la clinique, le trop long mirage, pour ne pas employer un mot plus sévère, que la communication de Virchow, en janvier 1901 eut dû interrompre, et qui s’était établi, pour le plus grand bénéfice de Kocii, au sujet de la valeur thérapeuthique de la tuberculine. Car, il n’y a jamais eu, à aucun moment — et il ne faut pas se lasser de le crier bien haut et de défier M. Kocii d’administrer la preuve du contraire — , il n’y a pas eu une seule, une unique expérience sérieuse, pouvant faire supposer des propriétés thérapeutiques

à la tuberculine; car, bien au contraire, l’administration préalable de la tuberculine dispose les animaux à l’infection ou les rend moins résistants.

D’ailleurs, à moi-même, pendant ma visite, M. Koch disait combien étaient rares et incertains les cas d’infection chez les bouchers ; et il recommandait aux

adversaires de sa thèse de les rechercher soigneuse-

ment. Koch doit être maintenant satisfait, sur ce terrain comme sur les autres, et les démonstrations de Liebreicii et de Blaschko, à propos des deux cas d’infection des abattoirs de Berlin, devant la Société de médecine de Berlin, en décembre 1901, ont dû combler ses vœux. Et s’il était sincère, l’annonce de mon inoculation devrait le remplir de joie. Maintenant, que l’on recherche ces cas d’infection, on les trouve et on en réunira certainement, d’ici quelques années, un faisceau très imposant. D’ailleurs, M. Smith recommande vivement de profiter de tous les cas d’infection accidentelle sc produisant chez les bouchers, afin de s’en servir comme moyen d’investigation, pour des recherches auxquelles il a attaché une très grande importance, sur les variations que peut subir le bacille bovin, à travers le corps humain, si réellement il l’infecte. Et s’il est sincère, si tout cela n’est pas, de sa part, comme l’est certainement l’attitude de Koch, une comédie ; la nouvelle de mon inoculation devra le remplir d’une grande joie.

On revoit timidement apparaître, dans l’argumentation de M. Smith, sous une forme à la vérité voilée, une opinion qu’il avait sinon exprimée, au moins insi-

nuée autrefois, sur la signification de la forme trapue du bacille bovin, qui pourrait gêner son absorption, dans l'intestin de l'homme ou de l’enfant. Il est heureux pour lui qu’il ne reproduise plus cette suggestion quelque peu enfantine, qui, pour être admise, aurait besoin des plus solides démonstrations; et d’ailleurs, plusieurs expérimentateurs, déjà cités par nous, n’ontils pas prouvé que ces divergences morphologiques [ disparaissaient avec une extrême facilité et très rapidement, par le passage des bacilles à travers divers animaux. C’est un fait établi, que M. Smith affecte d’ignorer, et qu’il fera bien de méditer, après la lecture, que je lui recommande, des travaux de IIüppe, de Baumgarten et de Weichselbaum, dont il trouvera les indications bibliographiques dans ce livre.

Quant aux différences d’action des bacilles humain 1 et bovin sur les animaux et le bétail, je l’engage beaucoup également à lire sur ce sujet, s’il ne l’a déjà fait, les travaux de Thomassen, de Jong, Ravenel, Karlinski et surtout Arloing. et Behring ; il verra dans quelle mesure un critique impartial possède, à l’heure actuelle, le droit d’attribuer une valeur quelconque, si minime soit-elle, aux affirmations de Koch sur ce sujet. Et c’est là un fait certain, que le bacille bovin est plus virulent, pour tous les animaux, que le bacille humain; et, comme l’expérience, d’une part, a prouvé qu’il en est ainsi pour les singes (Grünbaum, Schweinitz et Sciiroder, Salmon), personne, à l’heure actuelle, n’est en droit, sans expériences précises, d’exprimer le moindre doute, qu’il en soit ainsi pour l’homme lui-même.

Quant aux probabilités ou possibilités de résoudre la question cle l’origine bovine ou humaine d’un bacille trouvé chez l’homme et chez l’enfant, l’argumentation que nous avons développée ailleurs, ne nous permet guère de nous départir du scepticisme que nous avons professé. Un cas unique jusqu’ici dans la science va se présenter, celui de mon inoculation, et les études bactériologiques que l’on pourra faire, sur les bacilles trouvés dans mes ganglions, qui seront d’origine sûrement bovine, au cas où je serai infecté, permettront de poser sûrement les données d’un problème, absolument capital pour l’avenir, si réellement il était établi que la distinction entre les diverses sources d’infection devînt possible. Ainsi pourrait se résoudre cette seconde question de Smith : « Y a-t-il quelque raison de supposer une modification du type bovin en type humain, dans le corps de l’homme etc. ? » qui semble, sinon complètement insoluble, au moins bien difficile à déterminer, dans l’état où la question se pose actuellement. J’arrête ici ces réflexions; ce qui reste dans la communication de Smith, n’est en vérité constitué que par des arguties sans valeur et sans importance, auxquelles les travaux que je viens de citer, ont déjà, par avance complètement répondu.

Cependant, qu’on le remarque bien, Smitii, pas plus dans cet article, que dans ses travaux antérieurs, n’a proposé des conclusions pratiques semblables à celles de Kocii. Mais, il n’en est pas moins vrai, que son mémoire contient encore, à l’heure présente, trop de réserves — et la moindre restriction, dans l’état actuel

de la science, est de trop — , si atténuée qu’en puisse être la forme; et que c’est le moment ou jamais d’appliquer les conclusions si logiques de Repp.

Oui! ceux qui, même sous une forme atténuée, jettent des doutes dans l’esprit public, et permettent à des êtres sans conscience ou sans critique, comme les agrariens de tous pays, dont le type est représenté en France par le député Denis, les marchands de viande et de lait empoisonneurs, de soutenir une cause qu’ils savent pertinemment, malsaine et malfaisante, ou de prendre une attitude, que, dans divers sens, ils entendent exploiter; ceux-là, dis-je, comme le soutenait Repp, ont le devoir strict de s’inoculer ou de se taire.

En première ligne, ce devoir incomberait à M. Kocu,

I à l’homme qui, pour faire à son produit néfaste une réclame inédite, n’hésita pas autrefois à se livrer à cette fructueuse comédie de l’inoculation de la tuber- I culine, qui ne lui faisait courir, il le savait bien, aucun danger. Comment le bruit, d’après lequel Koch aurait ! offert à ses contradicteurs de s’inoculer, dont le député

Î Denis s’est fait le peu véridique écho, et dont je ne trouve nulle part aucune trace, s’est-il répandu ; je dois à la vérité de dire, que ce méfait n’est pas à imputer, sur la liste déjà suffisamment chargée de Koch ; il me parait, jusqu’à preuve du contraire, simplement issu de l’imagination du député des Landes. Non, M. Kocii ne s’inoculera pas, parce qu’il sait que s’il exécutait consciencieusement cette expérience, s’il s’inoculait la tuberculose bovine, ce serait pour lui courir des risques dont il ne paraît nullement friand ;

LE PROFESSEUR KOCII

et ce n’est pas précisément ce résultat, que depuis vingt-cinq années il prépare.

En rappelant qu’autrefois, dans une expérience éminemment criticable, ou put, à Tübingen, inoculer sans résultat, 6 à 7 personnes cancéreuses, avec des cultures de tuberculose bovine, Baumgarten tend également à jeter le doute dans les esprits. Il n’est pourtant pas douteux que la faiblesse1 des résultats soit due à lafaiblesse des cultures employées, comme dans le cas qu’il rapporte également, de l’inoculation infructueuse de la tuberculose humaine, dans lachambre antérieure de l’œil du veau, observée par Gaiser. Assurément, le travail de Baumgarten n’est pas favorable aux conclusions de Koch; mais, je le répète, pour lui comme pour Smith, la note de doute, au moins relatif, que M. Baumgarten jette sur la possibilité de la nocuité de la tuberculose bovine pourThomme, est de trop. Son cas, avec quelque atténuation n’est-il pas le même que celui deM. Smith ; et si nous suivons Repp dans ses conclusions très logiques, nous devrons répéter à ces deux savants : « ceux qui ne croient pas au péril de la tuberculose bovine, ou qui du moins le disent, ou bien qui prétendent que ce péril est très léger, ont comme devoir strict, pour nous témoigner de leur bonne foi, en même temps que pour lever tous nos doutes, de s’inoculer; ils feront une œuvre scientifique très utile est très louable, et franchement, cet acte ne devra pas leur coûter grand’chose, si réel le-

1 En effet les patients sont restés complètement indemnes, ou n’ont présenté que de légers accidents locaux, qui ont rapidement

ment ils pensent ce qu’ils disent ». M. Repp a exprimé très nettementses doutessurle couragedecesmessieurs; et je ne risque pas beaucoup,, je pense, en me joignant i à lui. pour douter du courage éventuel, si minime qu’on le puisse considérer, de MM. Baumgarten et Smith. Cepen-

Îdant, il ressort, à l’évidence, de la communication même de Smith, de même que de l’ensemble de tous les travaux exposés en ce livre, que la plupart des questions qui se posent ne peuvent être résolues que parl’observation des résultats de l’inoculation à l’homme et par l’examen bactériologique des produits de cette infection, au cas ou elle se serait montrée efficace. Ne comptant pas beaucoup sur MM. Baumgarten et Smith, et n’ayant pas, on le comprendra aisément, l’intention de m’adresser à Koch, qui n’a plus, cela est évident, après ce débat, d’autre personne à inoculer que lui-même, je dirai à M. Baumgarten, au cas où mon auto-inoculation, telle que je la pratique, sous’ma responsabilité personnelle, ne donnerait que des résultats négatifs : puisque vous pouvez rappeler quevous avez vu autrefois, à Tübingen, inoculer 6 à 7 personnes par la tuberculose bovine, sans succès, et que vous faites ou laissez faire, de ce résultat, un argument contre le péril de la tuberculose bovine, je suis prêt, au premier signe de votre part, à me rendre à votre laboratoire, où vous m’inoculerez,

Îsous votre responsabilité, de la façon qu’il vous plaira, avec des cultures provenant d’un laboratoire étranger, que nous choisirons d’un commun accord. Je ferai à M. Smith, de Boston, une proposition analogue ; et chacun de ces messieurs, ou bien doit accepter cette

LE PROFESSEUR KOCU

responsabilité, ou bien rengainer immédiatement l’expression de ses doutes. Si légers qu’ils puissent être, ils sont encore intempestifs dans les circonstances actuelles. Quant au député Denis, qui s’est efforcé de propager en France ces notions : que la nocuité de la tuberculose bovine, pour l’homme, n’a été inventée que parles vétérinaires, dans un but d’escroquerie ; et que la tuberculose n’est pas contagieuse, non seulement de bœuf à homme, mais même de hœuf à bœuf, il ne semble pas, après examen, qu’un homme susceptible d’émettre de telles propositions soit responsable, comme quelques-uns pourraient le supposer au premier abord, non seulement devant les conséquences logiques de son attitude, exprimées, d’une façon générale par Repp, mais même devant le témoignage de la conscience.

En réalité, je crois, malgré le travail de M. Smith, que, pas plus que Baumgarten, que personne en un mot, connaissant vraiment le sujet, n’éprouve de doutes réels sur l’identité des deux tuberculoses et le très grand péril de la tuberculose humaine pour l’homme. Mais, les ignorants sont influencés par l'autorité de Kocn ; et beaucoup de savants feignent hypocritement une croyance qu’ils ne possèdent pas, afin de n’être pas obligés de reconnaître l’imposture de Koch. Cette double considération suffit, me semble-t-il, à justifier, en dehors des considérations bactériologiques, d’ordre purement scientifique, proposées par Smith, et qui sont très réelles, l’utilité, sinonla nécessité, de mon inoculation.

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