ANALYSE DU MÉMOIRE DE BEHRING
Gomme nous l’avions déjà indiqué, dans le cours de cet ouvrage, Behring avait fait, le 12 décembre 1902., devant l’Académie des sciences de Stockholm, dans cette séance où on lui avait décerné le prix Nobel, une communication que j e n’ai pu connaître jusqu’ici que par des extraits. Dans le courant de ce mois de mai 1902, Behring vient de publier, en deux fascicules1, les résultats de ses recherches.
L’ouvrage de Behring aurait une portée pratique énorme, si, véritablement il tient les promesses qu’il renferme, c’est-à-dire si l’affirmation que Behring soit réellement arrivé à immuniser le bétail contre la tuberculose, se réalise et se vérifie. Les sérothérapeutes nous ont fait tant de promesses, si mal ou si incomplètement tenues, que peut-être faut-il s’expliquer, par cette série de désillusions, le manque d’enthousiasme, au moins apparent, qui semble avoir accueilli la publication du mémoire de Behring, à ses premiers débuts. Il ne s’agit pas iciél’un nouveau sérum, comparable à la tuberculine, ou,
1 Behring, Romer et Rüppel. Tuberkulose . Mit 5 Tabellen,
1 Lageplan, 36 Kurventafeln. Beitriige zur experimentellen Thérapie von Behring. Heft 3. Marburg, mai 1902.
comme dans le traitement de la diphtérie, d’un sérum, qui, bon ou mauvais, est l’œuvre de ce même Behring e t , il est bon de le répéter, de Beïïring tout seul. Il s’agit d’inoculations préventives du bétail, au moyen de l’injection de cultures de bacilles de la tuberculose, provenant ordinairement de l’homme, de virulence convenable, et qui auraient pour effet d’adapter l’organisme du bœuf, par une résistance progressivement exaltée, à subir, dans les circonstances ordinaires de son existence, le contage du bacille de la tuberculose, même sous les formes les plus virulentes où il est exposé à le rencontrer, sans en être infecté.
Dans cet ouvrage, je veux me contenter de faire ressortir les seules conclusions du travail de Behring intéressantes pour la thèse que je soutiens, de l’unité de la tuberculose bovine et humaine. Pour peu que les affirmations de Behring, qui ne peuvent manquer d’être rapidement contrôlées, se vérifient, son mémoire se trouvera bientôt entre toutes les mains. Behring affirme déjà que, de toutes les découvertes qu’il a faites, cellelà aurait la plus grande portée. La tuberculine de Koch, qui n’a jamais eu de propriétés curatives, bien au contraire, malgré les affirmations répétées de son auteur, ne peut nous rendre de service que comme moyen de diagnostic précoce. Encore ce moyen est-il bien loin d’être infaillible et son application devient-elle, chaque jour, des plus délicates et des plus difficiles, comme moyen de défense contre la tuberculose du bétail. En effet, rien n’est plus facile, pour les propriétaires et les nourrisseurs de mauvaise foi, que de rendre vaine
la valeur démonstrative des applications de tuberculine. Si donc Behring ne s’illusionne pas, il aura bien mérité de l’humanité, et le dernier prestige de cette tuberculine, dont bénéficie Koch si indûment , s’étant évanoui, l’esprit des hommes se retrouvera plus libre, pour apprécier, dans l’ordre moral comme dans l’ordre scientifique, les véritables mérites de ce savant. Disons cependant, que la tentative de Behring dans l’ordre d’idées même où il l’a faite, est loin d’être la première, et que toutes les autres jusqu’ici, avaient complètement échoué.
Le mémoire de Behring comprend un fascicule de texte et un fascicule additionnel. L’introduction (18 pages), qui est due à la plume de Behring seul, contient l’exposition et la critique des idées générales qui ont présidé aux recherches.
L’ouvrage tout entier, qui n’est qu’une première partie, renferme deux chapitres et un supplément. Il est publié au nom de Behring et de ses deux collaborateurs les D,s Ro.vier et Ruppel.
Chapitre Ier (16 pages et 5 planches). Explication des tableaux concernant l’origine et le mode d’obtention du virus tuberculeux et du poison tuberculeux.
Chapitre II (11 pages). Organisation des travaux de Marburg, pour la lutte contre la tuberculose du bétail ; et explication des courbes (avec un plan et 9 courbes).
Supplément (61 pages). Courbes et texte explicatif.
Behring pense qu’au moyen de deux, et même à la rigueur d’une seule inoculation, on peut arriver à préserver le bœuf. Il y a eu quelques accidents, représen-
tés dans des courbes qu’il donne (chapitre II), et qu’il espère pouvoir maintenant éviter.
Dans la pratique de l’agriculture, on doit employer la méthode protectrice suivante : 0,001 gramme de la sérumculture 1, de 4-6 semaines, est injecté à un veau de 5-7 mois, ne réagissant pas à la tuberculine (dose d’épreuve, 500 -f- Mtb). 4 semaines plus tard, on administre à l’animal une dose 25 fois plus forte, soit 0,025 de S. K. Tb. 1.
Behring n’est pas encore absolument fixé sur la nature de la culture tuberculeuse que l’on doit employer; il n’est pas non plus certain que la dose, 0,025 gramme, de la culture Tb 1, soit une dose finale de force suffisante.
Bien que l’on puisse pratiquement donner à cette méthode le nom de vaccination, l'immunité ne se produit pas ici par le même mécanisme que dans la vaccination proprement dite.
Dans le cas actuel, l’opération protège l’animal contre la tuberculose bovine, par une substance provenant de l’homme « ce n^est pas la rétention dans l’organisme animal d’une matière vaccinante provenant du virus, qui est la cause de l’immunité; mais bien les modifications biologiques d’état, que l'organisme a subies, après l’épreuve de l’infection ».
L’étude des courbes montre, de façon non douteuse, qu’aussi bien les bacilles tuberculeux venant de l’homme, que ceux provenant de la Perlsucht, peuvent conférer l’immunité au bœuf.
Le processus d'immunisation contre la tuberculose
chez le bœuf, peut être désigné par le terme selbst-Immunisirung, ou d'immunisation par voie[isopathique; au contraire du tétanos, de la diphtérie, du choléra et de la peste, où on cherche à obtenir l’immunisation au moyen d’antitoxines.
L’infection immunisante augmente la sensibilité de
l’animal à l’action de la tuberculine.
Nous reproduisons ici, en serrant de très près le
texte, ou en mettant entre guillemets les parties littéralement traduites, les indications tirées du mémoire de Behring1, qui constituent pour nous la partie essen-
Îtielle, c’est-à-dire celle qui intéresse le plus directement la question de la dualité de la tuberculose bovine et humaine, soutenue par Kocfi.
Quelle que fût leur origine, Behring n’a jamais pu voir de différences qualitatives, mais seulement des différences de degré, dans les poisons tuberculeux humain ou bovin.
L’analyse chimique indique la même unité dans les poisons tuberculeux. Ces faits constituent des arguments en faveur de l’identité entre la tuberculose du bœuf et celle de l’homme.
Parmi les autres arguments, Behring signale encore : « l’absence de différences nettes de morphologie ou de culture ; l’identité des choses, aux points de vue anatomique et bactériologique, dans les expériences de transmission au cochon d’Inde et au lapin ; la possibilité de transmission du bacille tuberculeux, de l’homme
1 Einleitunrj . p. ix-xii.
au bœuf, avec infection positive; la possibilité de donner, par des passages à travers des animaux convenablement choisis, à la tuberculose humaine, une exaltation de virulence, quila rend identique à celle du bœuf; le fait, établi expérimentalement, que la tuberculose bovine n’est pas nécessaire pour produire la Perlsucht chez le bœuf et la conviction, qui s’affermit de plus en plus, que les tumeurs tuberculeuses auxquelles on donne le nom de Perlsucht, ne sont autre chose que l’expression de la forme chronique de la maladie ; la possibilité de l’immunisation du bœuf vis-à-vis du virus tuberculeux bovin, par la tuberculose humaine, et inversement; la possibilité d’une modification, dans le sens que l’expérimentateur veut la produire, non seulement de la virulence d’une culture donnée, mais aussi de son développement, reconnaissable macroscopiquement dans les cultures, jusqu’à ce degré si saillant, qui s’est produit dans les cultures d’ARLOiNG ».
« Contre ces arguments plaidant en faveur de l’identité spécifique des deux tuberculoses, les arguments sur lesquels on peut se fonder pour soutenir la dualité me paraissent bien inférieurs ».
Dans sa communication du 12 décembre 1901, à Stockholm, Behring avait dit que les statistiques faites dans la province de Hesse-Nassau, souvent ne permettaient pas de constater de coïncidence entre les chiffres élevés de tuberculose humaine et de tuberculose bovine. De nouvelles informations, fournies par des vétérinaires, lui ont au contraire montré, que souvent cette coïncidence se produit très nettement.
Behring, au sujet des degrés de virulence de la tuberculose bovine et de la tuberculose humaine, s’était exprimé, il y a six mois, de la façon suivante :
« Il est très digne de remarque, que l’on ne peut, d’une façon générale, conclure de la perte d’énergie infectante pour le bœuf, aune diminution de virulence pour d’autres animaux. Dans les études de Pasteur sur le charbon, les choses se passent de telle façon que l’on
I constate une progression certaine de la diminution de virulence. Une culture de charbon atténuée, qui ne tue plus la souris, ne tue pas non plus aucun autre animal; et une culture de charbon, virulente pour le lapin, est en toute circonstance très virulente pour les cochons d’Inde et les souris. Il serait extrêmement surprenant et fort peu vraisemblable, que l’on vint soutenir qu’une culture serait virulente pour le lapin et non pour la souris et le cochon d’Inde. Nous avons ici une progression très sûre, dans laquelle toutes les cultures de charbon, d’où qu’elles viennent, sont plus virulentes pour la souris que pour le cochon d’Inde et le lapin.
« Dans la tuberculose, il n’en va pas de même. J’ai, dans cette direction, étudié avec beaucoup de soin trois modifications du bacille tuberculeux, les bacilles
! tuberculeux de l’homme, Tb’-Msch ; les bacilles tuberculeux du bœuf, TV-Rd ; et les bacilles tuberculeux atténués suivant la méthode de Arloing, Tb^Arl1. Tb1- Msch et W-Rd restent virulentes, avec une grande ténai cité, pour les cochons d’Inde et les lapins ; leur différence consiste en ce que W-Msch perd plus facilement sa virulence pour le bœuf, que Tb^Rd ; TbrArl est
sans effet pour les cochons d’Inde. Chez le lapin et le cheval, injectées dans les veines, elles produisent des maladies graves, qui, au bout de peu de temps déterminent la mort, avec les apparences d’une pneumonie.
« Pour mes cultures tuberculeuses, j’ai, par suite, une échelle de virulence tout à fait différente, suivant l’espèce animale qui est prise comme mesure. Extrêmement surprenante est la façon de se comporter du cheval, pour lequel les bacilles provenant du bœuf présentent le plus faible degré de virulence. »
Behring ajoute :
cc A mon Institut de Marburg, nous considérons maintenant, d’un œil très différent que précédemment, les exemples que je viens de citer de virulence élective. L’interprétation de ces faits d’ailleurs incontestables est pour nous tout autre. »
Mais je laisse de côté ce point, qui ne m’intéresse pas directement; et renvoyant, pour la solution de ces questions, au texte de Behring, j’arrive aux conclusions de Behring, en ce qui concerne la théorie de Koch. Comme conclusion des résultats obtenus par lui, et qui sont exposés dans le passage que l’on pourra lire, au mémoire de cet auteur, le savant de Marburg s’exprime de la façon suivante :
« En opposition à la théorie de B. Koch, de l’innocuité pour l’homme des bacilles bovins virulents, nous devons, par conséquent, incliner encore davantage vers la conception exprimée par de Jonc. *, dans la phrase
1 Semaine médicale , 1902, n° 3.
suivante : « On peut admettre que le bacille du bœuf jouit d'une virulence supérieure à celle du bacille humain; et on ne peut pas accepter que la supériorité de virulence des bacilles tuberculeux de bœuf — supériorité qui s'est manifestée dans des expériences comparatives sur le bœuf , le mouton, la chèvre, le chien et le singe — ■, ne puisse se montrer également pour l'homme » .
Que le lecteur juge, en présence de ce dernier témoignage, venant après tant d’autres, quel aura pu être le degré de probité et de bonne foi déployé par Koch, dans son discours de Londres, lorsqu'il a dit expressément : « J’estime que l’extension de l’infection par le lait et la viande du bétail tuberculeux, et le beurre fait de leur lait, est à peine plus grande que celle de la transmission héréditaire ; et, pour cette raison, je ne pense pas qu’il soit indiqué de prendre n’importe quelle mesure contre elle1. »
Voir page oO de ce livre.