XVII
de la légion d’honneur, elles eussent, dès l’abord, misérablement avorté. J’estime, surtout maintenant que les plus humbles et les plus intéressantes dupes de la colossale escroquerie vont être remboursées, que ce n’est vraiment pas payer d’un prix trop élevé, de la déception de quelques gros prêteurs, attirés par les appâts de l’usure, les justes notions, dont cette affaire éclairera peut-être l’immense naïveté humaine. C’est une chose bonne, que l’on sache qu’une affaire peut très bien avoir été organisée par un ministre de la justice, un premier président de la Cour des comptes et tous les personnages -dont j’ai parlé et ne constituer cependant qu’une gigantesque escroquerie. Il est également bon qu’une notion comparable se propage dans le domaine scientifique, tant que l’autorité sévira : qu’aucune autorité n’est infaillible, pas plus dans le domaine scientifique, que dans le domaine moral.
Il en va exactement de même dans l’affaire de Koch. C’est l’autorité, constituée de divers éléments et résidant en ce personnage, qui a fait un moment pencher la balance de l’opinion en sa faveur et qui la tient toujours hésitante. Plus le masque que revêt la détestable
autorité peut nous sembler vénérable, et plus son rôle
et ses intentions doivent nous paraître odieux. Et si nous n’avons plus la tranquille confiance de trouver en la science, guide suprême de l’humanité, la sincérité profonde que nous croyions être en droit d’en attendre, alors, autant vaut, d’un coup, détruire tout l’édifice que l’ancienne philosophie grecque avait superbement fondé, jeter bas ces constructions magnifiques
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que les grands penseurs du xvme siècle avaient élevées, renoncer à continuer et à couronner leurs œuvres et nous jeter à corps perdu dans les basses et méprisables illusions de la crédulité traditionnelle et religieuse.
M. Zschokke, je le répète, l’a dit avec une grande vérité : « l’humanité a été châtiée, à deux reprises, par M. Koch, dans sa croyance aux autorités et la première fois elle aura expié cette confiance par des torrents de larmes m1. De cette pensée, si profonde, si vraie et si courageusement exprimée, qui aurait pu servir d’épigraphe à cet ouvrage, mon livre tout entier peut être considéré comme le commentaire.
M. Koch fît une entrée superbe, vers 1880, dans le domaine des sciences. J’ai dit en cet ouvrage, de ses travaux sur la tuberculose, tout le bien que l’on doit en dire, et je les ai, j’en ai pleine conscience, célébrés à leur juste valeur. Malheureusement, grisé par les flatteries et aussi, il faut le reconnaître, poussé par le désir de tirer des produits de son génie, tous les avantages matériels auxquels il croyait avoir droit, M. Koch se lança dans une fructueuse entreprise, plus commerciale que scientifique, l’affaire de la tuberculine. Cette affaire, n’est, en réalité, qu’un paragraphe du long et douloureux chapitre de ces illusions nouvelles, dont l’humanité semble éprouver périodiquement, sous des formes constamment renouvelées, l’âpre besoin, l’illusion des sérums. Et pourtant, Koch fut longtemps l’adversaire de ces extravagantes folies;
' Faisant allusion à la fameuse tuberculine.
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et je citerai des pages de lamentations, dans lesquelles les ténors de Ja sérothérapie pastorienne exhalent, comme Rachel, leurs plaintes amères, au sujet du sort douloureux qu’auront subi leurs rejetons, sacrifiés par l’inexorable critique de Koch. Mais M. Koch se laissa tenter à son tour, et comment pouvait-il en être autrement ?
Pour avoir réussi à colorer un microbe, resté jusqu’à lui réfractaire au fard des teintures d’aniline, pour avoir vaincu, par sa ténacité, et réussi à faire germer, sur des milieux convenablement choisis et d’ailleurs imaginés par Tyndall, un bacille qui, jusqu’alors, préférait pousser dans le poumon des hommes et des vaches, Koch se vit subitement hissé à un niveau très supérieur à celui des plus grands savants, des plus profonds penseurs de l’Allemagne. Faut-il s’étonner que le mirage ait saisi cet esprit, si mal préparé, par une culture scientifique antérieure et générale, absolument nulle. Il n’est pas douteux que Koch ne se place lui-même, à mille degrés au-dessus d’un Schopenhauer, d’un von Hartmann, d’un Nietzsche ou d’un Hackel. De même que Pasteur, ni les pasteuriens, n’ont jamais douté de l’immense supériorité de Pasteur, sur un Lamarck, un Geoffroy-Saint-IIilaire ou un Giard.
Malgré qu’il ait exprimé avec beaucoup de sens ce qu'on doit penser des illusions sérothérapiques des pastoriens, Koch ne put manquer d’être frappé — et nous trouvons pour lui, dans ce fait, sinon une excuse, au moins une circonstance atténuante — de la facilité avec laquelle l’humanité et même les savants avaient
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accepté maintes suggestions pasteuriennes, presque complètement imaginaires, parmi lesquelles l’illusion de l’efficacité du traitement antirabique et de sa capacité à soustraire complètement l’homme, dans l’avenir, aux atteintes de la rage, occupe le premier plan.
Mais, si dans l’examen critique des événements qui présidèrent à l’évolution scientifique d’un Koch, nous trouvons des circonstances atténuantes, par contre, nous en trouvons de singulièrement aggravantes.
Dans un travail que nous citons et commentons en notre livre, l’auteur allemand Schürmayer exprime une pensée qui nous était déjà venue et constate avec stupéfaction l’attitude scientifique de Koch, dans tout ce qui concerne la question de l’espèce. Pour Koch, les espèces sont fixes ; et il constate l’existence d’espèces aussi nombreuses aujourd’hui qu’il en sortit autrefois des mains du Créateur « tôt sunt hodie species quot ab initio creavit Infinitum ». En réalité, depuis quarante ans, c’est-à-dire depuis l’apparition de Y Origine des espèces , un tel point de vue et une telle thèse, particulièrement dans le domaine des microorganismes, sont inadmissibles et insoutenables. Pour être plus exact, c’est depuis les débuts du siècle dernier, de l’apparition des œuvres de Lamarck et de Geoffroy-Saint-Hilaire, qu’il faut faire partir cette ligne de démarcation, nette et tranchée, entre les savants qui soutinrent, les uns la théorie du transformisme et de l’évolution, les autres la théorie de la fixité. Victor Hugo a très exactement défini la mentalité de Cuvier, de cet homme qui savait
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et qui pourtant n’hésita pas, dans le but de flatter les pouvoirs politiques et les basses superstitions des foules « à faire encenser Moïse par les Mastodontes ». Koch fît de même avec les microbes ; et sachant, comme Virchow, les idées évolutionnistes profondément antipathiques dans les milieux officiels allemands, à l’exemple de ce dernier savant, il affirma la fixité des espèces microbiennes ; et, semblablement, se flatta de contribuer, par une attitude qui ne fut pas sans avantages pour lui, à la glorification de ces vieilles légendes chaldéennes, rassemblées dans la Bible qui nous les a transmises, et qui gouvernent encore l’humanité.
Koch recueille aujourd’hui le bénéfice de ces théories ; il peut, sans paraître illogique, continuer à pratiquer sa méthode de sectionnnements artificiels à travers les séries des organismes, pour peu qu’il voie une différence dans les formes ou dans la virulence, et sans se préoccuper si elle est passagère et contingente, si les passages dans les divers milieux peuvent la modifier, l’exalter ou l’atténuer, dans le sens que désirent les expérimentateurs, pour peu qu’ils voient à cela le moindre intérêt. Koch se servira de ces indications pour en faire un critérium d’espèce. C’est ainsi, qu’en apparence fidèle à sa méthode ordinaire, et bien qu’il ait été autrefois universellement considéré par tous comme le protagoniste de l’idée d’unité, il peut défendre actuellement la thèse de la dualité des tuberculoses bovine et humaine.
Les nombreux travaux et les critiques unanimes des expérimentateurs, rapportés en ce volume, montreront.
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pour le bacille de la tuberculose en particulier, à quel degré les thèses de Koch sont insoutenables. Mais, à un point de vue général, au point de vue de la critique de l’idée d’espèce, nous ne saurions accepter, non seulement la légitimité de la thèse de la fixité spécifique,
mais encore la bonne foi de ceux qui, avec Koch, pour-
raient la soutenir. Si, depuis quarante années, depuis surtout la mort de Louis Agassiz, une telle attitude est inacceptable, à plus forte raison, les hommes relativement jeunes, qui se sont éveillés à la vie scientifique aux environs de 1880, et qui se sont mis en dehors de la thèse évolutionniste, ne sont-ils, dans aucun cas, fondés à nous parler de leur bonne foi.
J’ai consacré à l’examen de la grande affaire de la tuberculine, un chapitre entier, qui constitue, pour aider à juger la mentalité et les mobiles ordinaires d’action du professeur Koch, une référence morale de tout premier ordre.
La tuberculine fut, pour Koch, comme le coffre-fort de Mme Humbert, qui ne contenait rien et d’où devait cependant sortir la fortune. De la tuberculine également, devait sortir, pour les clients de Koch, pour les tuberculeux de toutes les périodes d’abord, ensuite pour les tuberculeux au début, la guérison, la santé. Ils n’y trouvèrent jamais qu’une mort prématurée et la fin rapide de toutes leurs illusions. M. Koch, par contre, tira de la tuberculine une grosse fortune.
Jamais n’exista une seule expérience prouvant qu’un animal traité par la tuberculine, inoculé, avant ou après cette intervention, du bacille de la tuberculose, loin
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de trouver l’immunité, ait vu sa fin retardée. Les illusions de Koch, à aucun moment, même au début de la campagne de la tuberculine, ne reposèrent jamais sur une base légitime ; et ceux qui, après la communication de Virchow, suivant de trois mois l’apparition de la première communication de Koch, conservèrent ou prétendirent conserver leurs illusions, jouèrent, dans l’histoire de la tuberculine, un rôle exactement comparable à celui des bâtonniers Durier et du Buit, du conseiller d’état Jacquin et du notaire Lanquest; tandis que Koch conservait et conserve encore le rôle de bénéficiaire principal et d’instigateur, semblable à celui que tint, avec la haute probité que l’on sait, notre vénérable ancien ministre de la justice, Humbert. Toutes les tentatives de consolidation d’un même rêve, tentées par Koch à diverses reprises, n’ont eu d’abord (1897) que le but d’empêcher une source féconde de bénéfices de s’interrompre et de se tarir ; et enfin, comme dans cette lamentable discussion du Congrès de Londres, sur la prétendue valeur thérapeutique de la tuberculine, de sauver la face, de déguiser ou d’atténuer les terribles responsabilités que M. Koch avait assumées.
C’estau respectduprincipe d’autorité, enmême temps qu’à la cupidité de M. Koch, que doivent être rapportées toutes ces misères ; et c’est encore ce même principe, qui aura permis à Koch de jouer le rôle que l’on va voir, dans la question de la tuberculose des bovidés. Toutes ces affaires : héritage Crawford, illusions de la tuberculine, tuberculose des bovidés, auront au moins pour nous cet avantage, qu’elles contribueront peut-
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être à détruire ce principe détestable, d’autant plus détestable qu’il s’exerce dans des domaines qui devraient nous être sacrés, ceux de la justice et de la vérité scientifique.
Mon rôle, dans tout cela, sera bien simple et bien modeste. D’abord, j’aurai dit ce que tout le monde sait, et ce que personne n’osait ou ne voulait dire.
J’ai cru d’abord à la vérité, puis à la bonne foi des affirmations de Koch. Si je me suis autrefois proposé à Koch pour l’inoculation, c’est parce que j’avais le sens scientifique que mon inoculation contiendrait un enseignement utile. Puis, j’ai vite reconnu l’imposture et la mauvaise foi de M. Koch. Après cela, j’ai longtemps pensé encore que mon inoculation serait utile, pour projeter, en même temps sur le cas moral et sur la question scientifique, un rayon de lumière, qui percerait le voile opaque d’autorité dont ces deux sphynx sont entourés. Puis vinrent les cas d’infection des abattoirs de Berlin. Grünbaum, Schweinitz, Sciirœder et Salmon avaient publié les résultats positifs de l’inoculation de la tuberculose bovine au singe. Les expériences et les critiques d’ARLoiNG et de Jong ne laissaient plus, semblait-il, pris au doute. Je me laissai convaincre par M. Richet de renoncer à mon inoculation. C’est dans cette mentalité que j’écrivis l’avant-propos que l’on va lire et que j’ai voulu laisser subsister, comme un témoignage de mes hésitations et de la difficulté que peut avoir la conscience humaine à choisir savoie, lorsqu’elle est obscurcie par les ténèbres de l’autorité.
11 y a plusieurs mois que je me suis à nouveau décidé
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à m'inoculer, dans des conditions rapprochant de celles que Th. Smith et Koch lui-même (d’après ce qu’il m’a dit à Berlin) voudraient voir se produire. Je m’y suis décidé, parce qu’il me semble singulièrement désirable, que ce drame moral ait, à tous les points de vue, un dénouement définitif et complet. Il importe que l’on sache et qu’il soit bien clair pour tout le monde, si Koch a vraiment menti, ainsi queje crois pouvoir l’affirmer, etsi la fameuse commission de contrôle de Berlin n’a pas d’autre but, au moins dansl'espritdeceux qui l’ontinstituée, que défaire traîner les choses, de détourner l’attention et de soustraire Koch au châtiment qu’il a mérité. De plus, le programme d’expériences proposé par Smith et auquel cet auteur attache une énorme importance, ne peut guère être réalisé qu’à la suite d’une inoculation à l’homme. D’autres diront et ont dit déjà, s’il n’appartenait pas surtout à M. Koch, le premier, de pratiquer sur lui-même cette expérience. Il n’importe, j’avais offert ma vie une première fois, je la risque une seconde; et je considère que ce sacrifice est bien peu de chose, en comparaison des avantages qu’il peut présenter : la solution complète, rapide, de la question scientifique ; et la solution complète et rapide de la question morale. M. Koch, depuis le congrès de Londres, n’a pas répondu un mot, pas un seul, à toutes les réfutations et à toutes les accusations qui l’ont accablé. Il serait fâcheux que l’oubli, dans lequel volontairement et habilement il se réfugie, constituât pour ce savant l’unique châtiment de sa conduite.
Comme on le verra, en lisant l’avant-propos qui va suivre, ce livre était déjà prêt vers la fin de mars. J’ai
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été arrêté par la publication successive d’ouvrages très nombreux et très importants, dont on trouvera l’analvse et le commentaire au cours de ce volume. De
plus, j’ai dû préparer et réunir tous les éléments du second volume, afin que si, par suite démon inoculation, ou pour toute autre raison, je venais à disparaître ou à défaillir, ma tâche ne restât pas incomplète et pût être facilement achevée, même par un autre. Voilà pourquoi j’ai dû, bien que j’eusse désiré faire cette expérience beaucoup plus tôt, attendre pour m’inoculer la tuberculose bovine, que le travail pénible et assidu auquel je devais me livrer et qui m’a pris, depuis dix mois, un temps considérable, fût terminé.
Je désire exprimer ma très vive et très profonde reconnaissance à M. le Dr Hahn, le savant bibliothécaire de la Faculté de médecine, et à son neveu, M. le Dr Lucien Hahn, sous-bibliothécaire à la Faculté, pour l’extrême obligeance avec laquelle ces messieurs m’ont, de tout leur pouvoir, facilité une tâche parfois ardue.
Je remercie également, très sincèrement, M. Hérissey, mon imprimeur, des efforts qu'il a faits pour me seconder; et de toute l’obligeance avec laquelle il s’est prêté aux exigences et aux difficultés que nous avons rencontrées ensemble, au cours de ce long travail d'impression.
Paris, 10 juin 1902.
Paul Garnault.