CURATIVES
ET
DIAGNOSTIQUES DE LA TUBERCULINE
L'attitude qu’a prise Koch au Congrès de Londres, indiquait qu’il savait bien pouvoir tout dire, au sein de cette réunion scientifique qui devait consacrer son apothéose; et il a largement usé de cette licence. Le Congrès de Londres n’avait-il pas, en effet, accepté de mettre en discussion la valeur thérapeutique de la tuberculine de Kocii? L’utilité de celte discussion ne se faisait vraiment pas sentir. Il y a des années que l’on a démontré l’inanité de la valeur thérapeutique de la tuberculine de Koch. Non seulement elle est inutile, mais presque toujours nuisible et souvent désastreuse. Il a été démontré par Virchow, mieux inspiré en cela que dans ses autres travaux sur la tuberculose, que la ; tuberculine de Koch contribuait à répandre dans tout 'l’organisme les bacilles localisés au niveau des tubercules, à généraliser la maladie et à hâter la fin des . malades. D’innombrables désastres, qui se sont produits, ü dès les premiers temps de l’emploi de la tuberculine, auraient dû commander au moins la prudence.
Il nous paraît absolument nécessaire, pour l’inlelli-
LE PROFESSEUR KOCÎI
gence de l’attitude de Koch, et des événements qui se passent actuellement, d’exposer, sinon d’une façon complète, au moins dans ses traits essentiels, l’histoire de la découverte de la prétendue guérison de la tuberculose par la tuberculine de Koch, qui constitue, je pense, la plus grande mystification scientifique et médicale qui se soit produite dans tous les temps. Cette imposture de Koch n’aura été dépassée que par celle qu’il vient de commettre, dans ses affirmations sur les rapports de la tuberculose bovine avec la tuberculose humaine.
Koch, dans ses travaux de 1882-1884, avait fait une découverte bonne et méritante, celle du bacille de la tuberculose; et il avait montré expérimentalement que les lésions de la tuberculose étaient déterminées par un bacille spécial.
Il restait un grand pas à faire, celui que la masse des hommes, peu sensibles aux beautés purement esthétiques des belles découvertes, à l’eurythmie résultant de l’harmonieuse progression des idées, considère comme essentiel; il restait à guérir la tuberculose. Cette grande découverte, Koch eut l’illusion de l’avoir faite, au cours de l’année 1890. Disons-le, dès maintenant, à la lumière des innombrables faits d’observation obtenus au cours des dix années qui nous séparent de cette date mémorable, à la lumière des discussions qui viennent encore de se produire, ces jours derniers, au Congrès de Londres sur cette question, de cette illusion ne reste que l’étrange sensation qu’elle ait pu être conçue par Kocu lui-même, et par des savants de la plus
haute valeur. En effet, ces discussions récentes du Congrès de Londres nous ont confirmé, ce que nous savions déjà depuis longtemps : qu’il ne saurait plus être question, pour Kocu, d’essayer de défendre sérieusement la qualité guérissante de sa tuberculine, si pompeusement proclamée autrefois, à la face de l’univers, en des termes tels que plus une syllabe n’en saurait être prononcée aujourd’hui avec vérité. Koch, sur la question de la valeur thérapeutique de la tuberculine, n’essaye plus aujourd’hui que de faire cette opération familière aux orientaux, qui s’appelle le « sauvetage de la face » ; et cette savante manœuvre, qu’il exécute d’ailleurs avec un art consommé, lui est facilitée par la qualité bien imprévue et non cherchée par lui, que possède la tuberculine, de déceler, au moins en beaucoup de cas et d’une façon précoce, le mal, en dehors de la propriété de le guérir, qui certainement lui fait défaut.
Mais exposons d’une façon méthodique les faits et les événements. Au grand congrès international de médecine qui se réunit à Berlin, en 1890, Kocii avait laissé tomber de sa bouche sibylline quelques paroles, à la vérité encore ambiguës, mais déjà suffisamment explicites, pour que le monde entier en frissonnât td’espoir.
Dans cette première communication intitulée, à dessein, d’une façon bien vague et bien modeste, « Sur la recherche bactériologique 1 », Koch nous dit expressé-
1 Koch (R.). Ueber bacteriologische Forschung. Verli. des X. Int. med. Congress. Berlin, 4 août 1890 , t. I. Voir la reproduction de la communication dans la Semaine médicale de l’époque.
ment : cc J’ai trouvé, après de nombreuses expériences, plusieurs substances capables d’entraver le développement des bacilles de la tuberculose, ce qui est déjà d’une grande importance...
« Chez les animaux, ces substances ne réussissent pas; en dernier lieu, cependant, j’ai fini par trouver des substances qui se sont montrées actives, même sur les animaux. Des cobayes, qui avaient absorbé une substance de ce genre, restèrent réfractaires à l’inoculation tuberculeuse; chez d’autres, déjà infectés antérieurement, la maladie rétrograda, par le traitement avec cette substance. »
C’en était assez, on en conviendra, de telles paroles sortant d’une telle bouche, pour tenir le monde entier suspendu en émoi. Chaque année, presque périodiquement, nous apprenons qu’un heureux confrère vient de découvrir, en même temps que le microbe du cancer ou celui de la syphilis, le radical moyen de guérir ces deux plaies de l’humanité. Le monde ne s’émeut plus guère de ces sensationnelles découvertes, sur lesquelles il est déjà blasé. La maladie ni la mort ne s’en émeuvent davantage, et les deux infections mystérieuses continuent à réclamer chaque année, ainsi que le Minotaure antique, le même tribut de victimes. Le nouveau Thésée qui abattra ces monstres n’est probablement pas encore né1.
De même, ainsi que nous le disait Koch, dans son
1 Le travail récent du professeur Max Schüller semble nous donner cependant quelques espérances pour le cancer.
mémoire de 1882, parmi tous les hommes, le septième, c’est-à-dire près de 15 p. 100, périssent de tuberculose; et parmi les hommes adultes fauchés en pleine fleur, un tiers, c’est-à-dire 33 p. 100, sont marqués par le doigt inexorable de l’antique consomption, ou, plus exactement, de la moderne tuberculose. La tuberculine s’est révélée, on l’a proclamée à travers l’univers le topique souverain. Je l’ai vue, moi-même, vendre dans l’Amérique du Sud, au Chili, pendant les premiers mois de 1891, à des prix tellement fous que je n’osé les rapporter, personne ne voudrait me croire. Son inventeur l’a encore perfectionnée plus tard; et, malgré tout, la terrible moyenne que proclamait Koch, il y a vingt ans, pèse toujours, il doit bien l’avouer, du même poids, peut-être même d’un poids plus lourd encore, sur les épaules de l’humanité.
Seuls, de par le monde, quelques rares tuberculeux, illusionnistes endurcis, de l’espèce de ceux que tous les médicaments d’ailleurs améliorent, que Lourdes cicatrise en un clin d’œil et galvanise pour quelques jours, en sont encore à bénéficier de cette tuberculine, dont la carrière fut si éphémère; et qui, comme tant d’autres médications illusoires, semble être pour jamais tombée dans l’oubli.
Cependant, ce fut pour Koch une belle période que celle de l’automne 1890, pour Koch et pour la science allemande, qui, suivant notre expression ultra-moderne, « marcha » un peu naïvement et précipitamment; et, presque sans exceptions, emboîta le pas derrière son illustre coryphée.
Mais analysons d’abord la triomphale communication de Koch b
Koch ne peut encore rien déclarer sur la composition et la préparation de la nouvelle et miraculeuse substance, déjà annoncée au congrès de Berlin, parce que, dit-il, les méthodes pour la fabrication sur une grande échelle ne sont pas suffisamment élaborées; mais il promet de donner des détails ultérieurs. Les solutions se dénaturent avec le temps et l’on doit toujours avoir recours à des solutions fraîches. Le médicament ne produit aucune action lorsqu’il est ingéré; il doit être exclusivement employé en injections souscutanées. L’homme réagit beaucoup plus vivement que le cobaye à ces inoculations, car 0,25 cent, amènent déjà une réaction considérable; et Koch, en cette circonstance, essaya courageusement sur lui-même, avant, croyons-nous, de l’avoir essayée sur d’autres hommes, la puissance de cette réaction. J’éprouverais un plaisir d’autant plus grand à signaler le courage de Kocii, à cette époque, que je n’aurai certainement plus à le faire, à nouveau, aujourd’hui. Malheureusement pour Koch, ce qui dépare singulièrement la beauté de ce trait, c’est le but exclusivement commercial qu’il poursuivait. D’ailleurs, le danger qu’il courait en cette occasion, après avoirsoigneusement dosé, sur des cen-
1 Kocii (II.), Weitere Mittheihungen liber ein Heilmittel gegen Tuberkulose (Nouvelles communications sur un moyen curatif contre la tuberculose) . Cet article paraît presque simultanément, in extenso, dans la Deutsche medic. Wochensch ., numéro supplémentaire 4G a, le 13 novembre 1S9Ü, et dans la Semaine médicale, de Paris.
taines d’animaux, les propriétés toxiques de la substance stérile, était fort minime, et ne saurait être comparé, ni de près ni de loin, à celui que ferait courir l’inoculation d’une culture de tuberculose bovine.
Il y a cependant une assez grande analogie entre ce qui se passe chez l'homme et l’animal. La plus importante, nous dit Koch, est l’action spécifique de ce remède sur les processus tuberculeux, de quelque genre qu’ils soient. L’homme indemne ne présente qu’une réaction très légère vis-à-vis d’une inoculation de 1 centimètre cube ; tandis que, avec 1 centigramme, vous obtenez déjà, chez le tuberculeux, une réaction, tant générale que locale, avec élévation de température, augmentation de la toux, des crachats. C’est dans le cas de cette tuberculose locale, qu’on appelle le lupus, facilement accessible à l’observation immédiate et au regard, que l’on observe le mieux le processus inflammatoire déterminé par la substance dans les tissus tuberculeux; mais il n’est pas douteux qu’il se produise dans tous les cas, sur les tubercules profondément situés dans le corps, et qui échappent à notre regard1.
« Il ri y a pas un seul cas2, dit Kocii, où ce liquide, employé chez les tuberculeux, n’ait donné lieu à une réaction identique, il constitue donc un moyen très précieux pour le diagnostic.
« Mais l’importance de l’action du liquide, comme remède, comme agent curatif, est beaucoup plus grande
1 C’est Koch qui parle, bien entendu.
2 Je souligne ces affirmations de Koch, que l’expérience devait si complètement démentir.
que celle qui se rapporte à la question du diagnostic.
« Le lupus, après sa réaction, s’atrophie, guérit, les bacilles ne sont pas détruits, mais le tissu qui les renferme est modifié.
On peut injecter des masses rapidement croissantes, le malade s’habitue, la réaction s’atténue : « A partir du moment ou le tuberculeux a cessé de réagir , on peut admettre que tout tissu tuberculeux susceptible de réaction a cessé de vivre. » « A la suite de ces expériences (sur les phtisiques), je suis disposé a
ADMETTRE Qü’UNE PHTISIE COMMENÇANTE PEUT ÊTRE GUÉRIE
d’une manière certaine a l’aide de ce remède1)). « Cette conclusion s'applique encore, mais en partie seulement, aux cas dans lesquels l'affection n'est pas trop avancée déjà 2. »
Il suffît, on le voit, d’après Koch, pour guérir la tuberculose, d’appliquer de bonne heure la tuberculine. Gomme, dans les cas où le plus léger doute pourrait s’élever dans l’esprit, au sujet de la présence réelle de la tuberculose, doute que l’observation chimique est encore impuissante à lever, l’injection de tuberculine permet de résoudre la question. La même substance
1 Ce n’est pas trop de petites capitales pour mettre en vedette cette affirmation de Koch, rigoureusement traduite par moi, où il proclame si hautement une illusion dont nous ne pouvons plus arriver aujourd’hui, après dis ans écoulés, à comprendre le mécanisme. Bornons-nous à nous demander mélancoliquement, ainsi qu’un membre du 'Congrès de Londres se le demandait ces temps derniers, à propos des nouvelles affirmations de Kocu : Que restet-il des anciennes? La réponse serait trop cruelle et nous n’insisterons pas.
* Souligné par moi.
jouerait à la fois le rôle prestigieux d’indicateur et de guérisseur; et la seringue de Kocii nous remet en mémoire les propriétés merveilleuses et classiques de la lance d’Achille.
Il est impossible que l’on ait déjà oublié le bruit fait par la grande découverte de Koch à travers le monde. On guérissait sûrement la tuberculose au début, à Berlin. Le maître l’affirmait, que dis-je, le proclamait bien haut, et de nombreux cliniciens allemands, de grande réputation, l’affirmaient en effet, à ce moment, après lui; et rien, disait-on, n’était plus facile, grâce à la tuberculine, que de déceler la tuberculose au début, môme en dehors de tout signe clinique.
L’exode vers Berlin, en cet automne de 1890, commença et dura des mois. C’était l’exode des naïfs tuberculeux, habitués, comme d’ailleurs tous les hommes, à fermer les yeux sur la nature de leur maladie, quelle qu’elle soit; et qui, brusquement, apercevant un intérêt à se déclarer tuberculeux, reconnaissaient leur mal. Bien entendu, tous voulaient supposerqu’ils se trouvaient encore, même si leur poumon était déjà farci de cavernes, à cette période où le remède pouvait réussir. C’était aussi l’exode des médecins, moins naïfs assurément, quoique fortement emballés. Ceux-là venaient surtout pour apprendre la technique de la méthode, qu’il était, paraît-il, — dit expressément l’un des deux correspondants médicaux que la Semaine médicale de Paris avait envoyés à Berlin, pour la tenir au courant, heure par heure, des miracles qui s’y produisaient — nécessaire de voir pratiquer sur place. Après dix ans
rz
écoulés, malgré que rillusion se soit entièrement dissipée, que nous en soyons arrivés même à nous demander comment elle a pu se produire, ces récits prennent les proportions d’un songe fantastique.
Berlin était donc devenu, d’un même coup, Lourdes. Alexandrie, Epidaure. Il faut bien le dire, les médecins avisés ne venaient pas seulement se donner le lustre de prétendre appliquer la méthode avec sûreté, après avoir appris, de visu, les moindres détails de la technique ; ils venaient aussi se charger, moyennant la forte somme, du prestigieux remède que, retournés en leurs foyers, ils revendaient ensuite, à prix d’or, à leurs clients tuberculeux... et crédules.
Quel était ce remède? Tout le monde encore l’ignorait. Mais, en ces brunes gouttes de tuberculine, le monde entier, sans qu’une voix discordante osât se lever encore, s'accordait à reconnaître une pure condensation et une réalisation de génie, telle qu’aucun mortel n’aurait osé la rêver. Le dithyrambique article d’un journal allemand, que je reproduis plus loin, à propos de la récente communication de Koch, à Londres, et où le génie de Koch est célébré en phrases qui veulent être légères et triomphales, mais qui sont en réalité aussi lourdes que la chute à laquelle nous allons assister, ne donnerait qu’une faible idée du vent d’exaltation prodigieuse qui soufflait, en 1890, sur la capitale allemande, sur ses journaux politiques et médicaux, sur ses médecins et sur ses savants L Mais,
1 Je renonce, par sympathie pour l'Allemagne, à publier les
sans doute, la terrible leçon du passé enseigna la réserve, pour l’avenir.
De cet état de l’esprit scientifique allemand, à cette époque, je ne fournirai qu’un témoignage qui, à lui seul, me paraît suffisant et probant, recueilli de la bouche même de von Bergman, l’illustre chirurgien, par l’enthousiaste correspondant de la Semaine médicale h « L’idée de la découverte, — c’est von Bergman qui parle, — ne pouvait appartenir qu’à Kocfi; de tout autre elle eût paru invraisemblable. Celui-là seul, qui avait découvert le bacille, et montré qu’il était l’agent nécessaire, suffisant, de toute lésion tuberculeuse, avait assez d'autorité pour nous donner, dès l’abord, foi en sa découverte. » Si l’on tient compte de la modération que l’àge, la situation, les circonstances, imposaient à ce maître éminent, qui, ex cathedra, laissait tomber de semblables paroles de sa bouche, on se rendra compte de la prodigieuse effervescence qui agitait à ce moment la capitale de l’Allemagne, et réunissait, dans une même vibration, scientifique et patriotique à la fois, dans une communion étrange d’orgueil et d’humanité, jusqu’alors inconnue, le puissant souverain de la Germania et le plus humble de ses sujets.
Pour indiquer, d’un trait caractérisque, dans quelle proportion, dans quelle mesure, l’étranger accouru vers Berlin, participait à cet enthousiasme, qu’il me suffise de signaler cette phrase sortie de la plume de
étranges articles qui virent alors le jour dans la presse politique Cependant, je le ferais dans mon 11° volume, si j’y étais contraint.
1 Voir la Semaine médicale, novembre 1890.
l’un des médecins correspondants de la Semaine medicale et qui nous paraît prodigieuse aujourd’hui : « Au point de vue de la pathologie générale et de la biologie, la découverte de Koch est peut-être ce qui a été fait de plus merveilleux dans ce siècle ».
Je pense assurément que ce rédacteur n’était point un grand critique, ni un grand érudit; mais les savants, comme le vulgaire, n’échappent pas, à certains moments, aux lois qui président à la transmission de l’enthousiasme ou de la folie dans les foules. Il serait difficile de trouver un plus bel exemple à l’appui de cette affirmation.
<c C’était à Berlin, dit encore expressément le correspondant de la Semaine médicale, comme un nouveau congrès médical, après le congrès mémorable qui venait d’y siéger. »
Le but de cet immense exode des médecins de la terre, c’était de voir Koch faire pénétrer quelques gouttes de sa mystérieuse substance dans les tissus de malades, dont, nous pouvons le dire hautement, après dix années d’expériences, elles ne devaient pas retarder d’une minute l’inexorable fin, qu’au contraire elles devaient avancer maintes fois.
Le ministre d’Etat, von Gossler, célèbre, en des termes dithyrambiques, du haut des tribunes officielles, la gloire de cet illustre enfant, du plus illustre enfant de l’Allemagne. Pasteur et ses chefs de service, pour ne pas paraître tièdes, adressent à Koch une dépêche enthousiaste. Et, ce qui doit rester surprenant pour tous, c’est qu’il n’y avait ni un succès clinique ni un
succès expérimental, rien, absolument rien, comme le montre le célèbre article de Virchow, à la base des déclarations de Kocn, et de l’enthousiasme général.
On peut bien l’affirmer, cet enthousiasme fut partagé par l’immense majorité des hommes, en ce temps. Pour les promoteurs de l’entreprise, il ne saurait y avoir de doute. Même en cette fin de novembre, leurs illusions avaient dû disparaître; et, au moment même où le ministre von Gossler demandait l’institution d’un monopole d’État, en faveur de Koch, pour ce remède qu’il prétendait tenir secret, il ne s’agissait plus, en réalité, que d’une mystification et d’une escroquerie, sur laquelle l’Etat allemand devra conserver, sinon la honte, au moins le regret, d’avoir si maladroitement essayé de mettre son estampille.
Ces prétentions et ces tentatives marquèrent le début de la réaction, qui fut aussi rapide et violente que l’illusion avait été prompte et facile. Je voudrais cependant opposer aux articles des correspondants de la Semaine médicale française, plus enthousiastes, plus reptiliens qu’aucun des articles allemands, pour cette seule raison que l’imposture de Koch portait la marque officielle, l’article du Dr Baratoux, qui parut dans un grand journal médical français, le Progrès médical du 6 décembre 1890. Je le reproduis en entier, même dans ce qu’il peut avoir de favorable à Koch. Baratoux, l’un des médecins parisiens les plus honorables et les plus distingués, s’y exprime en esprit cri tique et indépendant. L’avenir devait affirmer le bien fondé de ses légitimes suspicions et laisser aux thuriféraires français et étran-
gers de ce Koch, dont le mensonge était si manifeste, dès les débuts, la honte de leur basse servilité.
La méthode de Koch à Berlin.
Berlin, le 28 novembre 1890.
Mon cher rédacteur.
Je suis venu à Berlin, attiré comme beaucoup de confrères par les résultats publiés au sujet de la méthode de Koch (Mitlel von R. Koch).
De jour en jour, le nombre des médecins et des malades augmente; c’est au point qu’il n’y a plus de places dans les hôtels. Sur la foi des journaux, j’ai cru, ou plutôt nous avons cru tous (étrangers et français) que le remède de la tuberculose était sinon découvert, tout au moins en bonne voie de réussite.
Jusqu’à ce jour, on a soigné tour à tour des lupus, des affections ganglionnaires et articulaires, des tuberculoses à tous les degrés.
11 y a environ deux mois, Fraentzel a entrepris ses premières expériences sur la tuberculose pulmonaire et 14 malades ont été inoculés. Chacun d’eux a reçu plusieurs injections de « lymphe)) à 0,001 jusqu’à 4 ou 5 centigrammes (en général de 0,0001 à 0,006 milligrammes). Tous ont éprouvé, sinon à la première injection, du moins à la troisième, une réaction assez vive, consistant en élévation de température, allantparfois jusqu’à 40° et quelques centièmes de degré. Quel-
ques malades ont eu de l'asthme, «asthma», m’ont dit les assistants. Chez les uns, la sécrétion a paru diminuer, chez les autres elle a augmenté; en général, l'appétit n’a pas changé. En somme, aucun résultat; même aucun résultat au point de vue des signes stéthoscopiques et plessimétriques. Je laisse de côté quelques cas de pleurésie dont l’épanchement aurait diminué à la longue. Résultat nul, absolument nul. Les médecins de bonne foi l’avouent tous et ne paraissent pas vouloir pousser à la consommation. Le Dr Senator nous parait être de ce nombre. Et certes l’on inocule des tuberculeux ! à la première et à la dernière période ! chez MM. Fraentzel, Senator, Ewald, Cornet, Lœwy, Krause, pour ne citer que les principaux. Et, comme je vous le dirai plus bas, les expériences sont nombreuses, tant dans les cliniques officielles que dans les cliniques privées. La tuberculose locale — le lupus — c’est la maladie qui donne le plus. On ne voit plus que des lupeux; les services de médecine et de chirurgie en sont inondés. La première malade de M. Kœhler, inoculée il y a plusieurs semaines pour un lupus de la face, paraît être en très bonne voie de guérison; mais, comme le fait remarquer très honnêtement le Dr Kœhler, qui faisait lundi soir une conférence à l’Institut hygiénique (où se trouve le laboratoire de Koch), cette malade semble présenter encore quelques nodules tuberculeux non encore guéris, en particulier au niveau des oreilles. La réaction est assez violente dans ces cas où l’inoculation faite à la dose de 0,01 à 0,10 centigrammes et même 1 gramme produit une
élévation de température considérable, un suintement du lupus, une tuméfaction.
Un des malades, un garçon âgé d’environ huit ans, atteint d’un lupus du nez et de la lèvre supérieure, a été amélioré au point que le lupus cicatrisé a fermé complètement les orifices nasaux . Le nez est représenté par un cône de chair, sans aucun indice d’orifice. Dans les tuberculoses articulaires, arthrites du genou, du poignet, coxalgie, mal de Pott, dans certains cas, l’inoculation a tantôt enlevé, tantôt produit la douleur. En somme, rien de positif, puisque des lupus ont déjà récidivé ou présenté une guérison définitive.
Je ne m’étends pas davantage sur tout cela. Je veux cependant vous dire que, dans un cas d’opération d’Estlander, on a fait une inoculation chez Kœhler ; elle n’a pas produitjusqu’à ce jour un brillant résultat.
Bergmann, de son côté, a fait de nombreuses expériences. Mais encore jeudi matin, ce distingué professeur nous fera une conférence sur ce sujet, conférence en français ; je vous l’enverrai en entier.
Je ne veux pas insister outre mesure sur le côté scientifique , puisque je vous donnerais l’opinion d'un des plus intéressés dans l’affaire.
L’injection se fait indifféremment en un point quelconque, généralement dans le dos, avec la seringue de Koch. Seul, Senator se sert de la seringue de Pravaz ordinaire. La seringue, plongée dans une solution au sublimé, est prise délicatement entre le pouce et l'index gauches d’un assistant, qui verse dans le tube la dose à injecter. Puis l’opérateur passe encore plus délicate-
ment son pouee et son index sur la canule qu’il enfonce clans la peau du patient. La même seringue, ou plutôt la même canule, sert à tous les malades et l’opérateur ne met jamais les doigts dans le liquide antiseptique.
Vous connaissez la seringue de Koch. Seringue peu pratique, composée d’un tube de verre terminé en haut par une petite poire en caoutchouc. Au niveau de leur jonction est un ajutage métallique avec robinet, qui, entre parenthèse, ne sert jamais. Avec cette seringue, on est obligé de faire l'injection de telle façon que la poire en caoutchouc se trouve dirigée en haut, sans cela tout le liquide tomberait dans la poire. Qu’il y a loin de cette seringue à celle de Roux ou à celle de Straus ! Les injections sont répétées tous les deux ou trois jours, ou plus tard, suivant la réaction. Voilà pour le côté scientifique. — Passons à l’autre côté, côté commercial.
Vous avez pu lire, comme nous tous, que le Dr Koch mettait à la disposition des médecins des tubes de lymphe, chez le D‘ Libbertz, 28, Luneburgstrasse, 2e étage.
J’y suis allé aujourd’hui, avec un de mes confrères. Après avoir sonné deux coups successifs (c’est la consigne), le Dr Libbertz est apparu : sans mot dire, il a allongé le bras gauche, en nous montrant une petite pancarte retenue par une épingle sur sa porte : cc Le remède étant épuisé, il n’en sera pas donné avant la semaine prochaine ». Signé : Dr Libbertz. Pas de date. Quand viendra la semaine prochaine 1 ! ! On nous a dit, ce soir, dans une clinique, qui a l’heureux avantage d’avoir du remède, que cette semaine prochaine vien-
drait dans deux mois. C’est l’assistant lui-même qui nous l’a dit.
L’impression de tous , Français y compris (et nous sommes certainement ici une vingtaine), est, qu’en ce moment, on nous a un peu monté le coup !
Comment, pas un seul malade guéri ; pas un seul amélioré au point de vu q poitrine. Au point de vue chirurgical, aucune amélioration pouvant éviter d’avoir recours à l’intervention chirurgicale, aucune amélioration susceptible de laisser de côté la méthode ordinaire de traitement, c’est-à-dire pansement antiseptique, méthode de contention... et on a I’idée de publier des observations et des travaux qui nous laissent croire qu’en huit jours on est amélioré, sinon guéri !
Des professeurs vont même jusqu’à recommander aux malades de cracher dans un vase rempli d’une quantité d’eau mesurée à l’avance — afin qu’on puisse bien étudier les bacilles — et un médecin français demande si le liquide est ou non antiseptique, le professeur déclare qu’il l’ignore. Il sent le crachoir et répond que c’est du liquide antiseptique ; l’assistant dit que ce n’est que de l’eau claire l. On défend absolument d’ausculter les malades. Seul, un médecin français avait eu le privilège de le faire. Le soir, chez le Dr Cornet, on nous a dit que les malades, quoique étant auscultés seulement tous les huit jours, ne présentent
i Ces traits seront précieux pour l'histoire ; ils montrent à quels degrés peut descendre le puffisme pseudo-scientifique inspiré par la cupidité; et quelles faibles différences séparent tel laboratoire séro-thérapique des temples d’Epidaure et du temple romain de la fièvre (Garnault).
pas encore une seule différence clans les signes d’auscultation !
Et cependant on leur prend la température toutes les deux heures, pour bien vérifier que la réaction s’opère vers la cinquième heure ? Les médecins qui détiennent le remède ne se doutaient pas de l’affluence considérable des docteurs qui seraient venus à Berlin! Nous sommes plus de 1.500. Koch est innocent, je veux bien le croire. Mais pourra-t-on empêcher tous les médecins de supposer que le tube vendu 25 marks — et refusé même aux étrangers — n’est pas la possession d’une Société commerciale ? A cela Koch a répondu à l’un de ses anciens élèves, qu’en ce moment il ne publiait pas la composition de son remède, tout simplement parce qu’il voulait encore faire des expériences dans un autre ordre d’idées, autre chose que la tuberculose pulmonaire et articulaire et le lupus1. Eh quoi, voilà un remède qui, non seulement est suffisant pour être employé dans les cliniques de Kœhler, Bergmann, Senator, Fraenkel, Ewald, mais aussi dans les policliniques de Lœvy, de Cornet, de Krause ! et, bien plus, dans la maison de santé d’Oppenheimer et dans les hôtels, entre autres l’hôtel Central, et qui est refusé aux médecins venus ici !
Voilà où le côté commercial se découvre. Des hôtels ont été loués pour l’exploitation des étrangers. Ici, à l'hôtel Central, où je suis descendu, tout le deuxième étage est rempli de tuberculeux. Qu’on ne dise pas que
1 La suite a démontré qu’il ne s’agissait que d’un but commercial àprement poursuivi (Garnault).
cela n’est pas vrai. J'ai vu, de mes yeux vu, les malades en pleine réaction, auxquels on prenait la température.
Le Dr Cornet donne ici des consultations tous les soirs de sept heures à dix, au rez-de-chaussée, dans la chambre n° 112, dans le passage allant du hall de l’hôtel au Winter Garten.
Voici l’histoire qui m’est arrivée hier soir avec le Dr Toison, de la Faculté de Lille, et le Dr de Crésantignes, de Paris. Une femme, quej’avaisvue dansl’aprèsmidi, en ville, m’avait assuré que M. Cornet venait tous les soirs à l’hôtel Central. Je m’informe, et j’apprends que M. Cornet est dans la deuxième salle à droite du corridor allant au Jardin d’hiver, lieu de concert, les Folies-Bergère de l’endroit, attenant à l’hôtel.
Je trouve à la porte un groom qui me répond que M. Cornet fait une démonstration. J’entre, suivi de mes deux confrères : j’aperçois, tout d’abord, au milieu de la pièce, une table avec un plateau, plusieurs verres et une carafe. A un coin de la table est un monsieur très grave, un cahier de température et d’observations à la main; j’allais m’avancer vers lui, le prenant pour un assistant, afin de lui présenter ma carte, lorsque mon groom me remet trois petits parchemins analogues à ceux qui servent à mettre l’adresse sur les colis du chemin de fer. J’y lis successivement 25, 26, 27. Je demande à un monsieur placé près de moi ce que cela veut dire, il me répond que j’ai les numéros 25, 26, 27. Je regarde ce monsieur, c’était un tuberculeux : tout le monde dans la salle était tuberculeux et avait son carnet d’observations. On nous avait pris pour des clients.
Il n’était que sept heures trois quarts et il y avait déjà 27 malades. Jugez si à dix heures il avait dû en passer.
Ce soir, j'ai lu sur la porte n° 110, chambre dans laquelle se tient Cornet, « que l’entrée est au n° 112 ». Qu'on ne dise pas non plus qu’il n'v a pas de phtisiques dans l'hôtel Central. J’ai vu ce matin, à sept heures, descendre, assis sur une chaise, un malheureux Russe qui a été hissé par cinq femmes, dans la voiture qui le conduisait certainement au cimetière, plutôt que chez un inoculateur quelconque. Si ce malheureux vit encore à la fin de cette semaine, il aura de la chance. Car le traitement a donné des morts par œdème aigu du poumon et par méningite aiguë. Le remède, qui s’emploie en solution forte, pour les affections de la peau et des articulations, est ainsi composé :
Remède de Koch. ...... 1 gramme.
Solution phéniquée à 1/2 p. 100 . 9 —
Solution faible :
Solution forte 1 gramme.
Solution phéniquée àl/2p. 100 . 9 —
Comme phénomène de réaction, constatons qu’il se produit souvent un rash rubéolique, un gonflement, en somme tous les phénomènes rappelant l’érysipèle, ce qui me laisserait croire que la culture du microbe de l’érysipèle ne serait peut-être pas étrangère à la composition du remède de Koch. Que vous dirai-je de plus: que demain il y a une interpellation au Reichstag au sujet du remède gardé secret !.
1 C’est au Reichstag allemand, que le ministre d’état von Gosslcr
On a voulu considérer ce remède comme un moyen de diagnostic différentiel entre la tuberculose et d’autres affections. On a inoculé des cas d’ulcération de la joue. Dans un, il n’y a pas eu de réaction ; on en a conclu à un cancer. J’ai vu essayer le mode de diagnostic dans un cas de chéloïde du bras : pas de réaction. Si cela peut être utile dans certains cas, dans d’autres ce ne l’est pas, car j’ai vu un malade de M. Cornet qui est tuberculeux, et cependant la réaction n’est apparue qu’après la troisième injection.
Je m’arrête. Ce que j’écris ici n’est pas seulement mon opinion; c’est aussi, je crois, celle de nos confrères : Dr Cuffer, Thibierge, médecins des hôpitaux, Léon Petit, Toison, Maritan, Luc; et aussi de nombreux confrères belges et français.
A vous,
Dr Baratoux.
Un autre grand journal de médecine français, La Province médicale , s’exprime en même temps de la façon suivante :
« Pour nous, nous n'avons qu’une chose à faire : expérimenter dans des conditions de sévère critique. En considération de Koch, si la méthode, comme il est déjà presque démontré, tenait moins qu’elle ne promettait, nous eussions pu entourer notre désapprobation de formes et de réticences. Aujourd'hui, nous sommes en face d’une entreprise industrielle : la vérité
osa demander le monopole de la préparation, en faveur de Koch, pour son horrible poison (Garnault).
brutale est de mise. Et, peut-être, pourra-t-il arriver cet événement que l’Allemagne ait fait à la fois une mauvaise action et une mauvaise affaire1. »
Le mot de la fin nous sera encore fourni par le Dr Baratoux qui conclut excellemment de la façon suivante un article surl’action de la tuberculine de Koch dans la tuberculose laryngée, paru le 13 décembre 1890, dans le Progrès médical :
« Ce sont ces raisons qui nous imposent une réserve plus que justifiée pour ce mode de traitement qui, en somme, n’a pas donné de résultat, mais qui facilite l’augmentation du mal et même le développement des tubercules latents, dit-on, et peut-être même n’existant pasavant l'injection2. Aussi ne pouvons-nousqu’engager nos confrères à suivre notre ligne de conduite, ou tout au moins à se montrer très prudents dans l’emploi d’un médicament secret, qui aurait déjà déterminé des poursuites judiciaires, s’il ne venait de l’étranger et s’il n’était recommandé par un savant ayant déjà acquis une grande renommée. »
Ces conclusions sont plus justes encore aujourd’hui qu’elles ne l’étaient à cette époque, aujourd’hui que nous sommes fixés par l’épreuve du temps et aujourd’hui que nous savons, par toutes les expériences contradic*
' Pour la seconde fois, l’Allemagne a fait une mauvaise affaire et une mauvaise action. En donnant, ces jours derniers, 150000 marcs à Ivoch, sous le fallacieux prétexte d’instituer des expériences parfaitement inutiles ; en réalité pour récompenser sa tentative avortée de Londres. En s'inféodant à lui, l’Allemagne jette un véritable i défi à la conscience publique.
2 Virchow a démontré que cette seconde interprétation est exacte.
toires, qu’il n^ avait absolument rien, aucun fait scientifique, à la base des affirmations de Koch. C’est en cour d’assises1 qu’aurait dû être traduit Koch, pour son exploitation et son impudent mépris de la vie humaine; et ce n’est pas au moment même où ce grand inconscientrécidive, que lejugementdeshommes devrait peser moins lourdement sur lui. Que l’on se rappelle le féroce acharnement de certains médecins contre le malheureux Dr Laporte, uniquement coupable d’avoir trop consciencieusement fait son devoir, si complètement innocent et dont un médecin légiste officiel, qui ne peut invoquer en sa faveur d’autre argument que l’inconscience et qui, en réalité, obéissait aux motifs les plus inavouables qui peuvent guider un homme et un médecin, a si honteusement brisé la carrière et la vie. Que l’on se rappelle le procès des Dl's de Lajarrige et Boisleux, dont la culpabilité ne fut jamais clairement démontrée. Et que l’on compare leur cas avec celui de Koch, se servant de sa situation officielle et protégé par toutes les forces sociales, usant, ce qui aggrave encore singulièrement son cas, du crédit que lui conféraient les travaux scientifiques antérieurs, excellents, qui avaient marqué le début de sa carrière. Koch, en 1890, avec sa tuberculine, a trompé les hommes, ; volontairement, sciemment, dans un but intéressé; et pour tirer de l’argent de leur crédulité, a causé l’ag- j gravation d’état et la mort d’un grand nombre de tuberculeux, sans que l’on connaisse, à l’actif de son
1 Comme le dit si justement Baratoux.
remède, un seul cas de guérison scientifique constaté.
Vers les premiers mois de l’année 1891, je lisais, au Chili, où je me trouvais, de passage1 2 *, dans les journaux de Valparaiso et de Santiago, des annonces de ce genre : « Le D1 X..., revenant d’Allemagne, rapporte la tuberculine du professeur Kocii. » Les riches tuberculeux chiliens éprouvèrent la consolation suprême d’absorber, avant de mourir, comme les riches tuberculeux des autres pays, la lymphe miraculeuse. Quelques-uns, ainsi que cela arriva en maint endroit, en moururent sensiblement plus tôt; d’autres semblent avoir atteint, malgré la tuberculine, le terme normal que les forces de la nature, combinées à l’action du bacille, avaient marqué à leur destinée. Tous, cependant, grâce à la tuberculine et aux efforts plus ou moins habiles de leur médecin, avant de quitter la terre, remplirent de plein gré, dans une certaine mesure, cette formalité que le neveu de Rameau recommande aux riches et qu’il est si rare de leur voir accomplir spontanément, « la restitution ».
Je préfère maintenant laisser sur ce sujet la parole à Nocard 4, on pourrait croire que j’invente ou j’exagère :
« Qu’est-ce donc que la tuberculine? dit M. Nocard.
On se souvient sans doute de l’émotion que souleva
dans le monde entier, vers la fin de 1890, la nouvelle
1 Car ayant quitté justement l’Europe au cours de novembre 1890, pour un voyage d’un an, je n'ai pas conservé le souvenir personnel exact de la grande mystification de Ivoch.
2 Nocard (Ed.). Les tuberculoses animales , 1895, p. 09. Et nous
verrons par plus d’un trait, avec quelle humble timidité, Nocard,
en toute circonstance, ose critiquer les plus extravagantes fantaisies scientifiques de Koch.
que Robert Koch venait de découvrir une substance, une a lymphe », capable de prévenir les effets de l’inoculation d’un produit tuberculeux, de guérir une tuberculose déjà constituée, quand elle n’est pas trop avancée, et de dénoncer la présence de lésions tuberculeuses inaccessibles aux autres moyens de diagnostic. Dans le grand public, dans le monde médical même, on ne vit guère que cette chose merveilleuse : « Grâce à la « lymphe de Koch, on allait guérir les tuberculeux ». Des milliers de malades, venant de tous les pays, la plupart arrivant à la dernière période de la tuberculose, affluèrent à Berlin, réclamant les injections de la merveilleuse liqueur ! Hélas ! il fallut bientôt en rabattre et l’expérience, faite un peu partout à la surface du globe, donna les mêmes résultats désespérants : la lymphe de Koch paraît impuissante à guérir la tuberculose pulmonaire, et quand les lésions sont très étendues, elle peut, chez les bovidés comme chez l'homme , provoquer leur généralisation et le développement d'une phtisie aiguë rapidement mortelle; on en a cité plusieurs exemples; c'est ce qui explique pourquoi les médecins hésitent à employer la tuberculine , même ci la dose très faible, qui suffit pour assurer le diagnostic.
« D'autre part, les expériences faites dans tous les laboratoires , ont montré que la « lymphe de Koch » n'est pas plus apte à prévenir qu'a guérir la tuberculose, chez les divers animaux mis en expérience.
« Au point de vue purement médical, il ne resterait donc rien de la découverte de Koch, qui avait soulevé de si grandes espérances ; tout au moins les médecins
de l'homme ne semblent-ils pouvoir en tirer aucun bénéfice réel. »
Un peu plus loin, dans le même ouvrage, Nocard nous dit ce qu’est la tuberculine 1 : « La lymphe de Koch, ou mieux, la tuberculine, est un simple extrait des cultures du bacille tuberculeux en milieux glycérinés.
« Longtemps Koch garda secret le mode de préparation de sa lymphe; dès que l’on put s’en procurer, il fut facile d’y percevoir très nettement l'odeur de fleurs, particulière aux cultures du bacille tuberculeux en milieux glycérinés ; Buywid, à Varsovie, Roux et Metschxikoff, à l’institut Pasteur, Hüppe et Sciioll, à Prague, arrivèrent, chacun de son côté, à cette conclusion qu’il s’agissait certainement d’un extrait de ces cultures; et, très vite, Roux prépara, avec les divers spécimens de bacilles que l’on possède, des tuberculines d’une activité au moins égale à celle de la « lymphe de Koch ». La préparation en est fort simple... etc., » continue M. Nocard.
Pour bien comprendre, pour juger sans parti pris, dans un sens quelconque, la valeur scientifique de la découverte prétendûment géniale de Koch, de cette découverte qui, suivant le mot de von Bergman, « ne pouvait germer que dans le prodigieux cerveau de l’homme qui avait découvert le microbe de la tuberculose », nous avons besoin encore d’exposer un petit fait qui, on le verra, dans l’espèce, n’est pas dépourvu d’importance. Ecoutons encore ce que nous dit Nocard
1 Nocard (Ed.). Les tuberculoses animales , 1895.
LE PROFESSEUR KOCII
à ce sujet 1 2 : « Dès 1885, Nocard 2 avait montré que la culture est de beaucoup plus facile si l’on additionne le sérum de petites quantités de peptone, de sucre et de sel ; il obtient ainsi, pour la première fois, des cultures, avec des lésions tuberculeuses d’origine aviaire. En 1887, Nocard et Roux3 indiquent une méthode nouvelle, qui permet d’obtenir des cultures rapides dans les divers milieux ; la simple addition d’une faible quantité de glycérine au sérum gélatinisé de Koch, à la gélose nutritive et même aux bouillons de viande, en fait des milieux très favorables à la culture du bacille de la tuberculose. »
En fait, comme le dit Nocard un peu plus loin, « Koch croit obtenir, avec les produits solubles résultant de la culture du bacille dans les bouillons glycérinés, suivant la méthode de Nocard et Roux, une action immunisante, analogue à celle qui avait été signalée par Roux et Chamberland pour la septicémie expérimentale, pour la fièvre charbonneuse et pour le charbon symptomatique ».
On ne saurait s’exprimer avec plus de modération sur le cas de Koch. De cette modération de Nocard, à la vérité un peu surprenante, pour qui connaît les rivalités de l’école pastorienne et de l’école de Koch, la très médiocre sympathie qu’elles professent au fond
1 Nocard et Leclainciie. Les maladies microbiennes des animaux, 1>° éd., 4 <S9ü, p. 483.
2 Nocard. Recherches experimentales sur la tuberculose des oiseaux ; culture du bacille. Soc. de Biologie, 17 octobre 1 885.
:t Nocard et Roux. Sur la culture du bacille de la tuberculose. Annales de VInst. Pasteur, t. I, 1887, p. 10.
Lune pour l’autre, Nocard va nous fournir lui-même immédiatement la raison. En effet, après avoir constaté l’échec complet, absolu, de la tuberculine, sa retentissante faillite à toutes les promesses thérapeutiques qu’avait faites son inventeur, Nocard, malgré cela, reprend : « La découverte de la « tuberculine » n’en constitue pas moins un fait scientifique 1 d’une importance considérable et on peut lui appliquer le jugement que Koch lui-même formulait, si injustement, sur les vaccinations pasteuriennes : « La méthode, dit Koch, ne saurait être considérée comme utilisable dans la pratique, à cause de l’immunité insuffisante qu’elle confère et des dangers qu’elle fait naître. Ce qui ne veut pas dire qu’elle n’ait aucun avenir devant elle. Des méthodes perfectionnées feront peut-être plus tard ce que l’on avait attendu prématurément de procédés imparfaits. »
Si l’on peut contester à Koch l’immense génie dont ses concitoyens se sont plu à l’orner; si l’on est tout au moins en droit d'affirmer que les occasions lui ont manqué d’en fournir jusqu’à présent les preuves, il serait puéril de contester à Koch les qualités d’un savant :de premier ordre. L’ordonnance des expériences décrites en son mémoire de 188:2, la dialectique précise et sûre qui le soutient et l’anime de bout en
1 Cette découverte peut constituer et constitue en réalité un fait pratique d’une grande importance que nous ne chercherons pas à diminuer; mais pour voir, à V origine de la découverte de la tuberculineun fait scientifique important, il faut le parti pris de M. Nocard d’hypertrophier et de magnifier tout ce qui touche à la thérapeutique des sérums.
LIS PROFESSEUR IvOCLL
bout, font un très grand honneur à son auteur et rendent plus inexplicables encore certaines de ses attitudes postérieures ou de ses illusions. Mais, si jamais un savant s’est montré prudent, exact, sage et avisé dans ces quelques paroles, que Nocard rapporte avec tant de mélancolie, et qui devraient être inscrites au frontispice de l’institut Pasteur, c’est bien Koch.
Nocard n’en peut revenir. Comment ! un homme qui opère, lui aussi, dans le sérum, qui appartient à la grande franc-maçonnerie internationale, si serrée, si unie, des séro-thérapeutes, et qui vient, à propos de sa tuberculine, de commettre les mêmes inconséquences, les mêmes généralisations hâtives, de concevoir les mêmes rêves prématurés que tant de savants, de tant de côtés, ont reprochés et reprochent encore aux enthousiastes de l’Institut Pasteur, comment a-t-il pu prononcer dépareilles paroles ! Disons-le, bien hautement, ces paroles de Koch sont la juste condamnation de la thérapeutique aventureuse, parfois dangereuse et si souvent vaine, de la sérothérapeutique.
Ainsi s’explique, cependant, très logiquement et surtout très humainement, que Nocard ne nous signale pas avec plus d’acrimonie, que la mystérieuse et géniale tuberculine est tout simplement le liquide de culture de Roux et de Nocard.
Et maintenant, que nous pouvons mesurer, dans sa bien faible étendue, l’effort intellectuel que Koch dut déployer pour arriver à expérimenter un liquide peu original, dans une voie déjà si largement ouverte et que lui-même avait déjà si justement qualitiée d'aventu-
reuse, nous sommes presque stupéfiés, lorsque nous constatons de quelles illusions un homme tel que Koch a pu devenir le jouet, au sujet de la valeur thérapeutique de cette tuberculine et nous avons le droit de nous demander si, alors, comme dans les circontances actuelles, il ne s’agit que d’illusions.
Quelques résultats faibles, bien faibles, sont obtenus chez les animaux. Si, chez un cobaye tuberculeux on injecte de petites doses, graduellement croissantes, on peut obtenir la cicatrisation de l’ulcère tuberculeux du point d’inoculation et un retard assez notable dans l’évolution des lésions viscérales. Gela et quelques résultats très contestables, on le verra par le rapport de Besnier, en tout cas fort incomplets et non durables, dans le traitement du lupus, voilà la base bien fragile et bien étroite sur laquelle Koch s’était superbement dressé, pour jeter à l’anxiété des hommes, non pas même un cri d’espérance, mais un chant de victoire complète et définitive. Et tout cela avait été savamment préparé. L’annonce avait été faite très habilement, au Congrès international de Médecine interne de Berlin ; et quelques semaines après, le monde médical de tous les pays se réunissait à nouveau, dans cette même ville, en un nouveau congrès, dont Kocii cette fois est proclamé le Dieu.
Sous l’étrange prétexte qu’il ne peut encore arriver à faire préparer en grand la mystérieuse substance, Kocii en tient secrète la formule de préparation. Le ministre d’état von Gossler annonce que l’Allemagne va conserver le monopole de la découverte et l’exploiter à son bénéfice et à celui de Kocii.
De tous côtés, nous l’avons vu, on éventa bien vite la ruse cousue de fil blanc. Mais Koch conservera sa formule secrète aussi longtemps qu’il le pourra. Et pendant ce temps une pluie d’or abondante et féconde retombera en cascade sur l’heureux inventeur, en *même temps que les plus hautes et les plus précieuses faveurs.
Que Koch, encouragé par ses succès antérieurs, se soit, au début, de bonne foi, illusionné sur la valeur thérapeutique de son œuvre, cela n’est pas douteux, et à ce sujet je n’émets pas le moindre doute, la moindre réserve. Mais, pendant combien de temps Koch a-t-il pu supposer que cette lymphe, qui était en somme la lymphe de Roux et de Nocard, ou plutôt un liquide de culture semblable à tant d’autres — car Roux et Nocard n’ont jamais, que je sache, affirmé leur génie pour l’avoir préparée — , pendant combien de temps Koch a-t-il pu supposer qu’elle resterait mystérieuse ?
En un mot, s’il a jamais pu s’imaginer qu’il avait créé quelque chose de nouveau, pendant combien de temps a-t-il pu conserver cette illusion ?
Nocard, nous l’avons vu un peu plus haut, nous dit que Roux et Metschnikoff arrivèrent très vite à se rendre compte de la nature du liquide expérimenté par Kocii et à préparer des tuberculines semblables et aussi actives. Point même n’était besoin d’avoir flairé cette odeur de fleur qu’ont les cultures du bacille de la tuberculose; il suffisait, avec les notions que l’on possédait à l’époque, de constater les réactions détermi-
nées par la tuberculine pour être immédiatement fixé sur la nature du liquide.
Bujwid 1 Hüppe et Scuoll2 3, et aussi plusieurs autres,, publièrent immédiatement des travaux montrant nettement qu’ils avaient su préparer la tuberculine de Koch.
En effet, dans un nouvel article paru le 15 janvier 1891, Koch 3 reconnaît, sans se résigner à nous décrire encore en détail ses méthodes de préparation, « que sa tuberculine est un extrait glycériné de cultures des bacilles de la tuberculose ».
Au point de vue thérapeutique, Koch exalte et glorifie encore sa découverte. Dans cet espace de deux mois il ne s’est pas encore accumulé un nombre suffisant d’insuccès ou de cadavres, pour que Kocn soit encore ébranlé dans son attitude triomphale.
Pour montrer que je n’exagère rien, je m’en référerai à un seul exemple bien probant. Le 18 novembre, les correspondants enthousiastes de la Semaine médi-
1 Bujwid (O.) . («). Tuberkulina i jej przvgotowanie. (La tuberculine et sa préparation.) Gazeta lelcarska Wcirszawa, 1891, p.G8-70.
Id. l(b). Doswiadozenia na zwierzetach z tuberkulina. (Expériences sur les animaux avec la tuberculine.) Ibidem, p. 582-588.
s Hüppe u. Scholl. Ueber die natur der Ivochsen Lymphe. (Sur la nature de lalymphede Koch.) Berliner klin. Wochensclir., 1891, p. 88. Cette communication, qui parut le 20 janvier, avait été rédigée indépendamment de celle de Kocu, publiée quelques jours auparavant. Une nouvelle communication des mêmes auteurs, datée du 8 février, parut le 23 du même mois, dans le môme journal.
3 Koch (R.). Fortsetzung der Mittheilungen liber ein Heilmittel gegen tuberkulose. (Continuation des communications sur un moyen de guérison contre la tuberculose.) Deutsche medicinische Wochenschrift, 15 janvier 1901.
cale télégraphient à leur journal « qu’à la suite des injections, un malade est mort d’œdème pulmonaire» ; des renseignements pris à Berlin, près de professeurs de grande autorité, leur ont appris « que ce cas ne serait pas isolé 1 ».
Ces mêmes correspondants nous annoncent encore, que le 22 novembre, on a observé l’absence de réaction ala tuberculine, chez un malade qui avait de nombreux bacilles dans ses crachats. En même temps, ils ont connaissance d’une récidive d’un lupus traité et soidisant guéri; et le correspondant, le D1' Villaret, ajoute immédiatement: « sous ces réserves, tout médecin qui s’est occupé de cette méthode de traitement peut dire avec conviction : nous possédons désormais un remède qui guérit la tuberculose ».
Tout commentaire serait, n’est-ce pas, superflu ; et on se demande vraiment quelles sont les limites du servilisme que peut créer l’habitude chez certains hommes.
Le titre môme de la nouvelle communication de Kocii2 en dit long sur ses illusions ; et pouvons-nous réellement nous montrer surpris lorsque nous lisons les lignes qui précèdent.
Cependant, il faut bien se rendre à l’évidence. Au bout de quelques mois la preuve est définitivement faite, la tuberculine est dangereuse ou renferme des
1 J’ai ajoute le cas signalé par Baratoux, dont le travail ne figurait pas primitivement dans le texte.
2 Kocii (lt.). Weitere Mittheilung über die Tuberkulin. (Nouvelle communication sur la tuberculine). Deutsche medicin. Wochenschrift, 22 octobre 1891.
substances dangereuses. Koch s'efforce alors d’extraire et de séparer ces fameuses « substances curatives que semble renfermer la tuberculine » et auxquelles des gens à l'illusion tenace, expriment encore leur croyance, tel M. Roger dans un travail daté de 1899, que je citerai plus loin. Mais la substance extraite avec l’aide de Prosckauer et de Brieger « donne lieu aux mêmes dangers que la tuberculine brute et n’est pas plus recommandable. » Ainsi doit, bien à contre-cœur sans doute, conclure M. Roger, que nous pouvons cependant classer parmi les champions les plus déterminés de la sérothérapie sous toutes ses formes.
Quoi qu’il en soit, de tous côtés, la lymphe de Koch restait en défaut, décèvant les espérances prématurées, lassant les enthousiasmes les plus tenaces, provoquant de cruels accidents. Koch dut se remettre au travail pour la perfectionner.
En 1897 4, après sept années de déceptions, il publie dans la Deutsche medicinische Wochenschrift un travail sur une nouvelle méthode de préparation de la tuberculine. Je crois pouvoir analyser de la façon suivante les idées importantes ou nouvelles exposées dans ce mémoire par son auteur.
Koch fait seulement observer dans ce travail, que durant les années précédentes, on a beaucoup employé sa tuberculine, pour faire la démonstration de la tuberculose précoce du bétail, avant qu’aucun signe cli-
* Koch (R.). Ueber eine Tuberkulinpræparate. (Sur une nouvelle préparation de tuberculine.) Deutsche medic. W ochensch lor avril 1897. Le mémoire est daté du 14 novembre 1896.
LE PROFESSEUR KOCII
nique ne vînt la déceler ; et c’est là, en effet, la grande application de la tuberculine, application d’ailleurs totalement imprévue et non recherchée par Koch lui-même, au cours de ses travaux1, mais qui n’en sauvera pas moins sa découverte de l’oubli.
Cette propriété nous rend pratiquement la tuberculine précieuse ; quelle que soit, d’autre part, la proportion de mérite ou de génie de son inventeur, proportion que nous avons essayé, aussi impartialement qu’il nous a été possible, de définir exactement.
La crainte — poursuit Koch, faisant allusion à de très justes critiques, émises par Virchow et d’autres observateurs, que nous retrouverons un peu plus loin, et que son affirmation ne suffit pas à détruire, — la crainte que, en conséquence de la réaction déterminée par la tuberculine, les bacilles de la tuberculose fussent libérés et se répandissent dans les tissus, s’est montrée sans fondement. Et Koch, faisant devant l’implacable témoignage des faits contraires, le sacrifice tacite, mais évident, de la plus grande partie de ses anciennes espérances, ajoute cette très juste et très profonde parole, J à laquelle nous souscrivons sans réserve : clans la tuberculose, la prophylaxie est bien plus importante que la thérapie.
Pour ce qui concerne le traitement proprement dit de la tuberculose, au moyen de la tuberculine, il faut d’abord faire observer qu’il s'agit en premier lieu de
1 Celte propriété fut observée pour la première fois, sur les bovidés, en 1891, par Guttmann, de Dorpat. Ainsi donc il ne revient à Koch aucun mérite direct pour ce qui concerne cette application.
créer une immunité contre les toxines,, et non pas une immunité antibactérienne. Tous les efforts dans cette direction ont complètement échoué (et l’on me permettra de l’ajouter, sous ma responsabilité propre, échouerontvraisemblablement toujours), bienqueKocu, quelques lignes plus loin, nous dise que ses nouvelles recherches sont essentiellement inspirées de cette idée.
L’amélioration est essentiellement liée à cette réaction qui se produit dans le tissu tuberculeux, sous l’influence de la tuberculine, mais cette amélioration s’épuise, dans la mesure où nous voyons cette faculté de réaction elle-même s’épuiser; et, malheureusement, dans bien des cas, cette sensibilité est déjà depuis longtemps perdue, ou tout au moins singulièrement diminuée, avant que la guérison se soit produite. Et, malgré tout cela, Koch croit pouvoir écrire en 1897 : La tuberculine constitue encore le meilleur moyen contre la tuberculose. Les autres traitements de cette époque, créosote, gaïacol, etc., valant, on peut le dire1, rien, ou moins que rien, cette parole se trouve peutêtre par cela légitimée, mais par comparaison; et encore, dans une mesure qu’il ne faut pas exagérer. Du moins ces traitements, si, comme la tuberculine, ils sont parfaitement inefficaces, sont-ils peu dangereux. On ne peut en dire autant de la tuberculine de Kocu.
La tuberculine réveilla cependant les espérances tenaces et mal éteintes des moribonds, d’autant plus disposées à prendre corps, que Koch leur annonçait,
1 Ici ce n'est plus Kocn qui parle.
sinon une nouvelle découverte, au moins un perfectionnement très important de l’ancienne.
Kocii a toujours eu, continue-t-il, en vue, la recherche des substances immunisant le malade contre les bactéries; il croit avoir obtenu, cette fois, dans celte direction, depuis une année, de très bons résultats, au moyen d’une tuberculine nouvelle, dontil daigne décrire la préparation, que l’on peut trouver, complète, dans sa communication.
Il l’appelle la tuberculine TA; injectée, elle donne les mêmes réactions que la tuberculine, mais les réactions sont plus durables, et la faculté pour l’organisme tuberculeux de réagir en présence de cette nouvelle substance, met un temps sensiblement plus considérable à s’épuiser. On peut donc continuer plus longtemps un traitement fructueux. En effet, Koch dit avoir observé que le traitement devient inutile, dès que le malade ne réagit plus. Mais, avec la nouvelle substance, souvent, il se produisait, aux points injectés, des abcès dusi à la présence dans l’injection de bacilles tuberculeux morts, agissant comme corps étrangers. Dès que l’on filtra les solutions sur la porcelaine, les bacilles étant arrêtés, l’inconvénient ne se produisit plus.
Enfin Koch, à la suite de divers tâtonnements, arriva à produire les tuberculines définitives, dont il nous décrit les avantages, de la façon suivante, dans le même travail.
Sur les cochons d’Inde, l’immunisation complète se produit deux ou trois semaines après l’application de grandes doses. La guérison des cochons d’Inde tuber-
culeux, où la maladie évolue très vite, ne réussit que si le traitement est très précoce et pratiqué une ou deux semaines après l’infection.
Pour l’homme tuberculeux, le traitement ne doit pas être trop tardif; et il est parfaitement inutile de l’essayer sur un homme auquel il reste peu de mois à vivre.
Les tuberculoses mixtes, dans lesquelles les streptococci, les bacilles de la putréfaction banale, viennent dans les tissus ulcérés, particulièrement au sein des cavernes pulmonaires, compliquer l’œuvre du bacille de la tuberculose, n’ont pas non plus à compter sur l’amélioration produite par la tuberculine. On reconnaît ces cas à l’élévation de température. Chez un malade présentant une température supérieure à 38° G. la tuberculine devient inutile.
Kocii a trouvé que, chez les nombreux malades tuberculeux et en particulier dans les cas de lupus (pour ces derniers, dit-il, sans exception), on obtient des résultats bien meilleurs qu’avec la tuberculine ancienne qui, cependant, autrefois, semblait parfaite à Koch, ou même qu’avec la tuberculine T A.
Je ne parle, dit Koch, que d’amélioration, bien que, suivant la manière ordinaire de considérer les choses, un grand nombre des cas traités puissent être considérés comme guéris. Koch 11e réemploiera le terme guérison que lorsqu’un temps assez long sera écoulé, garantissant contre les récidives.
Koch, à la fin de son mémoire, nous expose, en des termes, sous le voile desquels l’observateur attentif sent poindre la mélancolie de son insuccès thérapeu-
tique, qu’il sent complet et qu’il essaie seulement d’atténuer, la désespérance d’obtenir jamais rien de mieux, dans cette voie, contre l’infection tuberculeuse. Mais cette voie, c’est la voie pastorienne, dans laquelle on essaie de produire l’immunisation et la curation au moyen de l’injection de sérums provenant des bouillons de culture des microbes et renfermant les produits auxquels a donné naissance, dans ces bouillons, la végétation même des bacilles. Lors même, comme le fait Koch en dernier lieu1, que l’on broie les microbes dans un mortier d’agate, pour extraire les produits qu’ils renferment, on n’obtient pas un résultat beaucoup plus favorable.
Dans notre étude, nous avons laissé, jusqu’ici, volontairement, dans l’ombre, l’examen de la qualité la plus précieuse de la tuberculine, la propriété qu’elle possède de déceler précocement et antérieurement à la présence de tout symptôme clinique perceptible, la présence de la tuberculose chez le bétail, par suite de la réaction fébrile que son injection détermine, chez une bête au moindre degré tuberculeuse . Lorsqu’en terminant cette étude sur la tuberculine, nous exposerons les résultats des discussions du congrès de Londres, où la question de la tuberculine figurait à l’ordre du jour, nous examinerons avec soin ce point de vue de la question.
Pour ce qui concerne les opinions actuelles, sur la valeur thérapeutique de la tuberculine, fidèle à mon système de citations, je placerai côte à côte, devant le lecteur, des citations empruntées à deux sources très
1 Pour obtenir la forme définitive, Tll, de la tuberculine.
récentes, qui, dans la matière, peuvent être considérées comme présentant quelque autorité. On verra que, dans les lignes précédentes, pas plus, j’en ai le sentiment profond, qu’en aucun point de ce livre, je n’ai rien affirmé, rien insinué, qui ne fût l’absolue expression de la vérité.
J’emprunte au livre très récent, et à bon droit très autorisé, en Allemagne, du professeur G. Cornet, de Berlin, sur la tuberculose, les pages qui suivent et que l’on trouvera dans la partie thérapeutique de cet ouvrage1.
« Dans les premiers temps, on dépassait les doses finales de 0,01, on allait même jusqu’à 1, et l’on déterminait de violentes réactions que l’on ne considérait pas comme une contre-indication à l’emploi de hautes doses, mais au contraire comme un processus de guérison. On était encouragé à élever rapidement les doses, par l’opinion de Kocu, que, de cette façon, le cochon d’Inde guérit et peut être immunisé; on cherchait à atteindre le même résultat, le plus rapidement possible. J'ai, à cette époque, essayé le procédé sur 420 phtisiques, j’ai également employé les hautes doses et, dans une partie des cas, même dans des cas très avancés, j’ai obtenu des guérisons et des améliorations surprenantes, qui se sont maintenues jusqu’à ce jour, 1898 2.
1 G. Cornet. Die Tuberculose (L;i tuberculose) ; ouvrage de 074 pages, avec uu bon index bibliographique, cependant incomplet, de la tuberculose. Wien. 1899, p. 540 et suiv. Cet ouvrage, clas sique en Allemagne, constitue le t. XIV de la Specielle Pathologie und Thérapie, publiée sous la direction de Nothnagel.
2 Nous ferons sur cette affirmation de Cornet les plus expresses réserves ; et nous sommes en cela d’accord avec la quasi-unanimité des cliniciens. Les améliorations ou guérisons obtenues par Cornet
« Ces succès surprenants encourageaient à la marche en avant; mais, à côté de cela, d’autres malades ne se montraient pas améliorés. La tuberculine a pu déterminer même des empirations incontestables et chez quelques malades (5 des miens), la tuberculine a, cela n’est pas douteux, hâté la fin. Bientôt, de divers côtés, s’élevèrent des voix conseillant la prudence et on en arriva, enfin, pour éviter toute réaction, à commencer par les plus petites doses : 0,0001, pour monter très progressivement à 0,02 — 0,05. Beaucoup affirmèrent avoir obtenu de bons résultats de cette méthode, d’autres contestent à la tuberculine toute espèce de valeur et la considèrent comme notoirement dangereuse.
« Voici, quant à moi, mon opinion personnelle. Je n’ai pas observé, tant s’en faut, les améliorations, dont quelques-unes étaient vraiment surprenantes, que l’on obtient avec les faibles doses, de telle sorte que, en raison de l’emploi simultané dés moyens hygiéniques et diététiques, il devient difficile de décider dans quelle proportion l’amélioration est due à l'action de la tuberculine 1.
« D’autre part, en raison des méfaits que l’on doit certainement attribuer aux fortes doses de tuberculine, je ne puis conseiller de les employer. Dans les cas où les moyens hygiéniques et diététiques ne don-
sont dues aux heureux résultats du traitement hygiénique et de la suralimentation, il n'y a pas à U actif des tuberculines un seul cas de guérison ou d'amélioration , il n’y a que des décès ou des accé- ! lércilions ou des généralisations rapides du processus.
* Cet aveu de Cornet confirme ma précédente réflexion.
nent aucun résultat, lorsque la maladie n’est pas très avancée, surtout quand il n’y a pas d’infections secondaires, encore aujourd’hui 1 2 l’essai de la tuberculine est à tenter. Dans la tuberculine existe, il serait difficile de le contester, un corps jouissant de propriétés curatives, mais dont nous ne savons pas encore régler l’emploi.
« En 1897, Koch emploie une nouvelle tuberculine T. R., au moyen de laquelle il cherche à faire résorber le bacille. On commence par des injections très faibles de 1/500 mg, qui ne déterminent presque aucune réaction. Dans l’emploi de cette substance, on cherche le plus possible à éviter les réactions. Les injections s'opèrent avec une lenteur telle que l’on ne voit pas se produire d’élévation de température supérieure à 1 degré. Une action incontestable, d’après Koch, ne se produit qu’après 0,5 — 1 mg. Pour les malades qui, évidemment, n’ont plus que quelques jours à vivre, et pour ceux qui présentent des infections secondaires le moyen ne convient pas. Les résultats qui, depuis, ont été obtenus avec cette substance, sont peu concordants et, presque généralement , on donne la préférence à l'ancienne tuberculine »
J’ai tenu à citer in extenso les opinions de Cornet. Le livre et la personne du professeur Cornet jouissent en Allemagne d’une assez bonne notoriété, pour tout ce
1 Cornet parle en 1808 et je doute qu’il s'exprime encore de même s'il avait à le faire en 1001, malgré son désir de soutenir Koch et l’impossibilité morale de démentir complètement une attitude qu’il a si longtemps conservée.
2 Souligné par moi.
qui touche à la tuberculose humaine. La tuberculine, dès le début, en 1890, fut expérimentée dans sa clinique de Berlin. Cornet compta également parmi les partisans enthousiastes du début, et l'on retrouve encore, dans cette citation, quelques éclairs mélancoliquement voilés par l’expérience, des anciennes illusions du passé. Tel qu’il est, et visiblement gêné par cet ancien enthousiasme, Cornet peut encore être cité, parmi les auteurs allemands, comme l’un des plus bienveillants — le terme enthousiaste n’étant plus de saison — à l’égard de la grande découverte de Koch. C’est là justement l’une des raisons pour lesquelles j’ai cité cet auteur. Que l’on juge donc des autres. Pour tout homme au courant des choses médicales, une telle façon de s’exprimer, chez un ancien fanatique delà méthode, indique nettement qu’elle est bien morte et qu'elle ne se relèvera plus.
Nous nous sommes efforcé d’exposer cette question, les opinions des auteurs, avec toute la sérénité que l’on apporte à la discussion d’une question scientifique. Malheureusement, il s’agissait surtout d’une opération commerciale. La façon dont la traitèrent Koch, Cornet, tant d’autres médecins de Berlin, le gouvernement allemand lui-même, ne laisse aucun doute à ce sujet. Le professeur Cornet fit partie, pendant de longs mois, de la bande de médecins berlinois qui attirèrent les malades dans leurs maisons de santé, dans les hôtels, pour leur enlever, du même coup, la bourse et la vie. Cornet a tout un passé, peu flatteur, au point de vue de la tuberculine, à justifier. Il a, comme tant
d’autres, employé la tuberculine sur sa foi à la parole de Kocii et sans aucun fondement scientifique; il a continué encore à l’employer, lorsqu’il savait qu'elle constituait un poison néfaste. Tel est le secret de l’indulgence relative de Cornet. Quel médecin, à l'heure actuelle, oserait se glorifier, près de ses malades, d’employer la tuberculine ou même avouer qu'il l'emploie?
On trouvera dans le mémoire du DlBouniiiol, que je cite plus loin, une liste des auteurs partisans ou adversaires (ceux-ci infiniment plus nombreux) de la tuberculine de Kocii. Aujourd’hui, la chose est jugée; et, malgré la discussion du congrès de Londres, on peut dire qu’il n’en existe plus.
Quant à la nouvelle découverte de 1897, elle est, on l’a vu, d’après Cornet — et c’est, on peut le dire, l’opinion de l’universalité des médecins — , encore très inférieure à celle de 1890. Nous reviendrons sur ce point à propos du congrès de Londres. Et maintenant je vais analyser, car le rapporter en entier serait trop long, le travail excellent1 dans lequel un jeune agrégé français, M. Roger, exposait h la même époque, dans un ouvrage classique, les résultats de l’expérience médicale, au sujet de la valeur thérapeutique de la tuberculine. Le caractère du travail, très hautement scientifique et objectif de M. Roger ne permet pas, semble-t-il, que l’on élève contre ses conclusions aucune objection. Le
1 Roger (G. -II.) . La tuberculose dans les maladies infectieuses | communes à l’homme et aux animaux. Traité de Médecine, public ! sous la direction de Bouchard, Brissaud. 2° édition. 1899, t. I, p. 798-803. Masson, Paris.
témoignage de l’auteur français est d’autant moins suspect, que M. Roger appartient, comme M. Nocard, à la grande école des sérotbérapeutes, dont les illusions trop tenaces ont été appréciées, et dont toute la bienveillance est acquise, a priori, à ceux qui prétendent guérir tous les maux de l’humanité par ces remèdes souvent inefficaces, souvent aussi plus dangereux que le mal lui-même.
Ainsi s’exprime à peu près M. Roger.
La valeur spécifique de la substance comme médicament et comme réactif, chez l’homme, est notablement diminuée par ce fait, qu’on l'a vue déterminer de vives réactions, en dehors de la tuberculose, chez des sujets atteints de cancer, de syphilis, de scarlatine, de cystite blennorragique, de lèpre, d’actinomycose. Plusieurs auteurs, et notamment Maydl, ont observé des réactions typiques, chez des gens bien portants, à des doses de 1 à 2 milligrammes. Réciproquement, l'injection ne détermine pas toujours de réaction chez les phtisiques.
D’autre part, diverses substances, microbiennes ou non, peuvent produire chez les tuberculeux des troubles semblables, par exemple le simple emploi du sérum artificiel. Ce sont surtout cependant les produits microbiens qui jouissent de cet effet. Metschnikoff l'a établi pour les cultures stérilisées du vibrion avicide, Charrin avec les cultures stérilisées du bacille pyocyanique. Enfin, la cantharidine, préconisée par Liebreich, agit comme la lymphe de Koch et expose aux mêmes dangers.
Nous pouvons donc conclure que la lymphe de Koch
n'est nullement spécifique; d’autres substances agissent comme elle et elle n’agit pas exclusivement sur les lésions tuberculeuses.
On l'a préconisée pour déceler la tuberculose du bétail, mais les résultats d’ARLOiNG sont beaucoup moins favorables que ceux des vétérinaires allemands et de Nocard. En tout cas, même comme moyen de diagnostic, l'usage de la tuberculine paraît à Roger devoir être proscrit chez l’homme. En effet, il considère « que cette substance est extrêmement dangereuse, et que les bénéfices qu’on en pourrait tirer ne seraient pas compensés par les risques qu’on ferait courir aux malades ».
La lymphe de Koch peut-elle donner à des animaux sains l’immunité contre une inoculation tuberculeuse ? Nous avons vu que Koch appuyait son affirmative si nette par des expériences pratiquées sur des cobayes. Les expériences de Kocii, sur lesquelles, d’ailleurs, par la suite, il s’est bien gardé d’insister, de nous donner des détails précis, ont été reprises en France par Jaccoud, Dujardin-Beaumetz et Dubief et surtout par Arloing, Rodet et Courmont, à Lyon. Ces derniers auteurs ont opéré sur une grande échelle, fait un grand nombre de recherches qui ont constamment échoué, les animaux n'ont jamais été vaccinés; parfois, au contraire, les animaux ont été mis en état d' opportunité morbide et ont succombé plus vite que les témoins. Kocii est resté muet en présence de ces terribles contradictions, il n’a jamais contesté un seul de ces résultats qui, en effet, ne sont pas contestables.
LE PROFESSEUR KOCII
D’autre part, on a pu objecter avec vérité, à Koch, pour ses divers travaux postérieurs à son beau mémoire de 1884, qu’il ne nous a guère habitués à lire ses protocoles d’expérience, et que, d’autre part, il nous laisse presque toujours ignorer le sort définitif des animaux expérimentés. Et, si dure que soit la rigoureuse conclusion logique de ces faits, pour Koch, ce n’est pas nous, surtout dans les circonstances présentes, qui devrons hésiter à la tirer tout entière1.
Mais ce n’est pas tout, citons maintenant en entier ce passage de l’exposition si modérée, si scientifique des faits, par Koger, exposition qui prend ici les proportions d’un véritable réquisitoire, étant donné surtout que M. Roger, malgré son incontestable valeur scientifique, peut être classé parmi les esprits les plus prévenus en faveur des doctrines de la sérothérapie.
« Mais la question la plus importante, c’est l’étude de l’action thérapeutique de la lymphe. Koch nous apprend à ce sujet que de petites quantités de lymphe sont capables de tuer des cobayes tuberculisés ; tandis qu’en diminuant les doses employées, on détermine des réactions suivies d’une amélioration notable. Mais
1 II est bien entendu que c’est moi qui parle, et non M. Roger dans ce dernier paragraphe. Depuis 1890, depuis l'exploitation berlinoise de la tuberculine et la tentative de monopole du gouvernement allemand, la vie scientifique de Koch n’aura etc, peuton dire, qu’une longue mystilication. il est fâcheux que les limites de ce travail m’empêchent de reproduire les données les plus caractéristiques des travaux d'ARLOiNG (do Lyon) qui, dans la question de la tuberculine comme, aujourd'hui encore, dans la question de la transmission expérimentale de la tuberculose bovine au bœuf, a pris constamment Koch (que l’on me pardonne cette expression rude, mais juste), la main dans le sac.
les cobayes ont-ils guéri ? combien de temps ont-ils survécu? que sont-ils devenus à la suite de ces injections ? celles-ci ne peuvent-elles entraîner des accidents graves survenant tardivement, comme tendent à le faire supposer les expériences de Maffucci? Autant de questions pour lesquelles nous n’avons pas de réponse. Et pourtant il nous semble que ces renseignements étaient indispensables, avant d’appliquer à l’homme un remède aussi actif et aussi dangereux.
« En examinant de près les actions produites par la lymphe sur les tissus malades, on constate qu’elle y produit une inflammation véritable, grâce surtout à la dilatation des vaisseaux occupant la périphérie du tubercule; et finalement le tissu malade peut être éliminé ou transformé. C’est surtout à Bouchard, Kromeyer, Cornil et Jurgens, qu’est due la démonstration de ce mécanisme i.
« Les dangers résultant de l’emploi de la lymphe de Kocii dépendent, tantôt d’une intoxication générale, tantôt d’une réaction locale trop intense. C’est ainsi que du côté de l’appareil respiratoire on a noté de l’œdème de la glotte, qui a pu tuer par suffocation, des hémoptysies, des épanchements pleuraux, des broncho-pneumonies. Virchow, qui a insisté sur ces lésions auxquelles il donne le nom de « pneumonie de l’injection », a montré qu’elles aboutissent, par un processus
1 Roger aurait egalement dû citer Virchow en première ligne, bien avant tous ces auteurs ; nous donnons plus loin une analyse de la célèbre communication de Virchow, qui porta à la tuberculine de Kocii un coup si terrible qu’elle ne s’en releva jamais.
phlegmoneux rapide, à l’agrandissement de cavernes anciennes, ou à la formation de nouvelles. On voit apparaître de nouvelles poussées, dues à la « mobilisation » des bacilles (le fait est bien certain, contrairement aux affirmations de Koch, que nous avons signalées plus particulièrement en passant); et, de cette façon, sous l’influence des injections de tuberculine, les bacilles mis en liberté sortent en nombre immense des tubercules, se répandent dans tout le corps, et, conséquemment, une phtisie, jusque-là torpide, peut prendre subitement une forme très rapide, se généraliser en très peu de jours ou même d’heures et entraîner très brusquement la mort. Les cliniciens aussi bien que les expérimentateurs ont observé en grand nombre des faits de ce genre.
« Les dangers sont moindres lorsqu’il s’agitde tuberculoses bien localisées, du lupus par exemple. Mais même dans le lupus, qui, au début, était considéré comme le triomphe de la méthode, les résultats ne sont que partiels, relatifs et passagers. Voici, à ce sujet, les instructives conclusions du rapport de Besnier, au nom de la commission de l’hôpital Saint-Louis. Le traitement a porté sur 38 cas de lupus : « Fréquemment une amélioration est survenue, surtout dans les formes ouvertes de la maladie; mais cette amélioration n’a pas été durable et l’affection a repris son cours, parfois s’est aggravée1. »
1 11 y a bien longtemps que la tuberculine est absolument abandonnée dans le traitement du lupus où elle produisait, disait-on, es plus brillants résultats.
Faut-il s’étonner, après un tel bilan, que Roger, mali gré son extrême modération ou plutôt en raison de I cette modération, malgré son attachement systématique à la sérothérapie, conclue de la façon suivante : « Ainsi, même sur ces tuberculoses atténuées, le traitement de Koch est souvent inefficace; il peut être dangereux dans les autres cas; aussi conçoit-on que peu à peu on ait abandonné l’usage de la lymphe. » J’extrais du travail récent, très consciencieux et très soigné1, du DrBouNHiOL, chef des travaux zoologiques à la Faculté des sciences d’Alger, les conclusions suivantes, qui expriment complètement encore, à l’heure actuelle, les résultats de l’expérimentation et de la clinique combinées, sur la nouvelle tentative de Koch.
« Les résultats fournis par nos propres recherches aussi bien que ceux tirés de l’examen des principaux travaux entrepris sur la tuberculine TR, nous permettent de formuler les conclusions suivantes :
« La tuberculine TR donne lieu à des réactions locales, à des poussées thermiques, malgré l’espacement des injections.
« C’est un médicament impuissant, elle ne guérit pas la tuberculose, elle ne modifie pas l’évolution de ses diverses formes, elle n’amende aucun des symptômes et elle n’a pas d’influence favorable sur l’état général.
cc Les quelques améliorations observées proviennent probablement des précautions hygiéniques et du traitement diététique employé. »
1 Bouniiioi. (J.). Etude clinique sur la nouvelle tuberculine TR de Koch. Thèse, Paris, 1899.
A cet ensemble de documents si peu favorables,
nous pourrions opposer les travaux de M. le Dr Dau-
riac1, qui, lui,, seul parmi tous les observateurs du monde entier, a obtenu des résultats thérapeutiques merveilleux, miraculeux même, par l’emploi de la tuberculine. Les travaux de M. Dauriac, sur la valeur thérapeutique de la tuberculine, pourraient être mis en parallèle avec les travaux du Dr Boissarie sur Lourdes. Il nous répugnerait vraiment d’écraser M. Koch sous de tels témoignages, aussi nous contenterons-nous de cette simple allusion. Il est seulement fâcheux pour Koch, étant donné le mercantilisme qui perce si manifestement depuis 1890, derrière toutes ses manifestations pseudo-scientifiques, que le Dr Dauriac se trouve être justement le dépositaire exclusif 2 en France, de la tuberculine de Koch.
J’avais cru, primitivement, devoir réserver l’analyse de la célèbre communication du 7 janvier 1891, de Virchow, pour le chapitre où, rapportant in extenso sa communication du 24 août, à Berlin, au sujet de l’adresse lue, la veille même, par Koch, au Congrès de Londres, j’essaierai d’apprécier, non seulement le sens de cette intervention, la valeur de cette communication, mais l’œuvre entière de Virchow, en ce qui concerne la question de la tuberculose, prise isolément, et
1 Dauriac (J. -S.). Notes cliniques sur l’emploi de la nouvelle tuberculine TR du Professeur Koch, dans le traitement des tuberculoses. Progrès médical, 1897, p. 435-441.
2 Ce renseignement si caractéristique des procédés scientificocommerciaux de Kocii et de ses associés, se trouve dans le travail de Bouniiiol.
aussi les rapports de la tuberculose humaine avec la tuberculose bovine. Il y avait à cela, me disais-je, un ï grand avantage, c’était de grouper et de rassembler i tous les travaux de Virchow, qui se rattachent à la ; tuberculose; et, dans ce cas, nous aurions simplement, en ce chapitre, renvoyé à cette citation. Mais, au dernier moment, j’ai reconnu les inconvénients de cette manière de procéder, et je me suis résolu à intercaler ici l’analyse de cette communication célèbre.
En effet, la question de la valeur thérapeutique de la tuberculine constitue, dans l’histoire même de la tuberculose, un chapitre suffisamment distinct, pour que nous ayons pu l’étudier isolément ; il n’y a donc pas d’inconvénient à dissocier de l’œuvre entière de Virchow, ce célèbre chapitre. Il est ici en sa véritable place, quoique moins bien fusionné dans le texte que si je l’y eusse intercalé dès le premier jet. Il prend cependant ici à la fois sa véritable valeur et sa complète signification. En
même temps, par la terrible précisionde ses conclusions, *
dont pas une n’a été infirmée par la suite, il résume, en une sorte d’acte final, la terrible tragi-comédie d’espérance, d’abord, de désillusions, de souffrances, de larmes et de mort ensuite, dont Kocu fut, à cette époque, l’audacieux metteur en scène. On eût pu être surpris de ne pas trouver ici, à sa vraie place, cette célèbre communication, connue de tous et qui, ainsi que le disait avec un grand regret, au Congrès de Londres, l’un des caudataires de Koch, le Dr Héron, constitue la précoce oraison funèbre de cette tuberculine, si près de son berceau. Il
eût été vraiment singulier de citer ici, par exemple,
si longuement, Roger, qui ne fait, en somme, que répéter, au bout de dix annés, ce que Virchow a si bien vu, si bien dit et décrit au bout de quelques jours, et de ne pas citer l’auteur primordial, que justement Roger n’a pas cru devoir mettre justement et convenablement en vedette.
Il s’en faut de tout, que dans l’histoire de la tuberculose, Virchow mérite les louanges qui lui ont été à bon droit unanimement décernées à propos de ses critiques de la tuberculine. Nous examinerons toute la carrière de Virchow, et ce ne seront pas toujours des éloges que nous aurons à lui décerner. Mais il fut, dans la carrière de ce savant, une première et brillante période, qui s’étend depuis les origines, c'est-à-dire depuis 1847, jusque vers 1863, jusqu’à l’apparition du volume sur la Pathologie des tumeurs. A l’époque où Virchow professait à Wurzburg, l’éclat des débuts ne pouvait faire prévoir les ténèbres et l’obscurité de la fin. Dans cette longue période, si terne, de son existence, où Virchow semble avoir voulu se sacrifier lui-même, de ses propres mains, sur l’indigne autel de l’ambition politique, l’article sur la tuberculine apparaît comme un point lumineux. C’est, peut-on dire, du Virchow des premiers jours ; l’analyse y acquiert une pénétration suraiguë et l’expression nettement arrêtée, lapidaire, de la pensée, défie l’injure du temps. En relisant cet article, on se rend compte de ce qu’eût pu faire et produire Virchow, pendant les trente dernières années de son existence, s’il ne s’était volontairement diminué.
Nous verrons, dans le chapitre qui concerne cet
auteur, Yirciiow retrouver là une première occasion de témoigner scientifiquement sa haine à celui auquel il ne peut pardonner d’avoir absolument, et sans conteste possible, ruiné toutes ses théories sur la tuberculose, et qui, avec son école, l’a couvert de sarcasmes. En 1901, après le Congrès de Londres, Virchow le tiendra encore une fois à sa merci; il laissera échapper, en cette nouvelle communication, que nous reproduisons tout entière, le flot de sa bile lentement accumulée, pendant vingt ans. Mais, dans le travail de 1891, pour tous ceux qui ne seraient pas au courant, rien ne transperce sous la forme rigoureusement scientifique. Cette haine de savant — et les haines de savants sont probablement, avec les haines de prêtres, les plus terribles et les plus implacables : — s’exerce avec une apparente sérénité, une objective froideur, qui évoque involontairement pour ceux qui savent, la froide sensation et le frisson que l’on éprouve, en caressant la lame effilée d’un couperet.
J’ai renoncé à rapporter ici cette communication1 in extenso ; mais je pense, dans mon analyse, n'avoir rien laissé passer d'essentiel.
Depuis que l’on commença à pratiquer les injections jusqu’à la fin de l’année 1890 — c’est-à-dire dans le court délai de quelques semaines — Virchow observa lui-même vingt et un cas de mort. Pendant la première
1 R. Virchow. Ueber die Wirkung des Kochsen Mittels aux innere organe tuberculœser. (De l’action de la substance de Koch sur les organes internes tuberculeux.) Vortrag gehralten in der Berlin med. Gesellschaft , le 7 janvier 1891 ; reproduite dans la Berlin, lclin. Woch 12 janvier 1891, p. 49-52.
semaine de janvier, il en observa sept autres. Un très grand nombre d’autres cas suivis de décès furent observés durant cette courte période par ses assistants, dans les maisons de santé ou en ville1.
Dans tous les cas observés, qu’il s’agît de phtisiques proprement dits, c’est-à-dire de malades dont les poumons surtout étaient atteints, ou d’autres formes de la tuberculose, Virchow énumère, dans son mémoire relativement court, mais profondément substantiel, les lésions des victimes qui, toutes, furent soigneusement nécropsiées. Le remède de Koch avait déterminé une violente irritation des parties malades.
Chez un enfant de deux ans et neuf mois, qui avait reçu 2 milligrammes de substance, en quatre injections, dont la dernière avait précédé la mort de seize
1 On peut juger par ces chiffres ne se rapportant qu’à un très petit nombre des clients de la tuberculine, quel était le chiffre de la mortalité parmi les inoculés. Assurément, Koch effrayé par ces innombrables cadavres qu’il semait sur son chemin, se décida plus tard, après avoir hautement affirmé que la tuberculine guérissait tous les cas, à en réserver l’emploi aux formes torpides ou aux malades du premier degré. Son remède est aussi néfaste pour ceux-là que pour les autres; il accélère les formes torpides au début et généralise, ainsi que l’a montré Virchow, les processus localisés, par la diffusion des bacilles. Ces innombrables décès produits par Koch sont en partie dus à ce que, au début, on inoculait tous les malades, même désespérés et près de leur fin naturelle, au cas où la maladie aurait été abandonnée à elle-même. Mais ces innombrables décès étaient surtout causés par ce fait que de nombreux malades ayant encore, les uns seulement quelques semaines, les autres des mois ou même de longues années à végéter, virent leurs destinées subitement raccourcies par le prétendu bienfaiteur qui leur avait promis la guérison. A Paris seulement, je pourrais citer de nombreux exemples de personnes mortes victimes de ce que les uns appelleront leur confiance, les autres leur crédulité. (G ARN AU LT.)
heures, la pie-mère et la substance cérébrale étaient le siège d’une hyperhémie « si colossale ». que Virchow ne se souvient pas d’en avoir jamais vu de semblable.
Dans tous les cas observés, la tuberculine avait déterminé de terribles hyperhémies des organes internes . Il n’existe aucun doute qu’il ne s’agit pas ici d’hyperhémies transitoires, mais de processus inflammatoires positifs, à la suite desquels se produisent d’actives végétations en grandes masses, surtout au bord des ulcérations déjà existantes, et dans les ganglions lymphatiques voisins, surtout les ganglions bronchiaux et mésentériques.
Dans le larynx, on a vu se produire, à la suite des inoculations de tuberculine, de formidables gonflements inflammatoires, rappelant l’œdème érysipélateux de la glotte et le phlegmon rétropharyngien, prendre un caractère phlegmoneux et aboutir aux plus terribles accidents.
Dans les cas de phtisie, on constatait constamment de très graves altérations de la plèvre et des poumons, fournissant la preuve que les malades étaient bien morts des conséquences des injections.
11 est de nombreux cas, où l’on peut considérer comme démontré que les formidables poussées congestives et inflammatoires sont consécutives aux injections.
Virchow se déclare en mesure d’affirmer que les inoculations ont déterminé l’apparition d’un nombre énorme de tubercules frais. Dans le larynx, notamment, on pouvait voir, au laryngoscope, des places entière-
ment libres se couvrir de tubercules. Ou a prétendu que ces tubercules y existaient antérieurement et que la congestion produite par l’action de la tuberculine n’avait fait que les rendre visibles. Cette explication, d’ailleurs fort invraisemblable, ne saurait, en tout cas, s’appliquer aux séreuses, où le phénomène s’observe d’une façon certaine.
Il est faux que la tuberculine détermine la mortification et la destruction des tubercules, car on les trouve parfaitement intacts sur les inoculés.
Dans l’intestin, à côté d’anciennes ulcérations cicatrisées, on aperçoit d’innombrables colonies de tubercules; et il n’est pas douteux qu’il s’agisse d’une poussée, d’une recrudescence d'activité déterminée par la tuberculine, s’exerçantau voisinage de foyers quiétaient en voie de guérison.
Sur l’épicardium, en un point éloigné de tout contact avec le poumon, Virchow observa des tubercules qui n’avaient pu se développer par voisinage, mais bien par métastase, c’est-à-dire par le transport à distance. Les bacilles avaient été mobilisés hors des foyers où ils séjournaient, par suite de l’action inflammatoire de la tuberculine, et répandus dans tout le corps.
Koch, nous l’avons vu, attribue une action destructive à sa substance ; il n’est, en effet , pas douteux qu’une action de ce genre se produise en certains points, bien que les tubercules submiliaires restent inattaqués. Les plus gros tubercules présentent un certain aspect qui pourrait venir à l’appui de cette opinion, mais cela est loin d’être constant ; et Virchow a observé de très gros
tubercules fortement injectés, qui n’avaient subi aucune altération sensible.
Les vieilles ulcérations intestinales sont le siège, sous l’action de la tuberculine, de processus inflammatoires tout à fait semblables à ceux que l’on observe extérieurement dans les lupus traités, et de nouvelles générations de tubercules se manifestent en grand nombre. Dans un cas observé par Virchow, la perforation de l’intestin se serait certainement produite, si le malade avait vécu deux jours de plus, et le professeur B. Frankel connaît un cas dans lequel la maladie s’est produite par ce mécanisme.
Chez les phtisiques, la poussée inflammatoire consécutive à l’action de la tuberculine, détermine d’énormes processus de mortification, que le malade ne peut même plus arriver à rejeter et qui l’étouffent.
Enfin, la question de la valeur thérapeutique de la tuberculine de Kocn, qui figurait à l’ordre du jour, a été discutée au récent Congrès de Londres. On a également discuté, à Londres, la question de la valeur de la tuberculine, au ipoint de vue de la reconnaissance précoce de la tuberculose du bétail. C’est un point de vue qui, logiquement, mériterait d’être examiné ici, mais que nous traiterons dans un autre chapitre i, avec tous les développements qu'il comporte.
Bien entendu, le compte rendu in extenso du Congrès de Londres ne paraîtra que dans quelques mois. Nous
1 Ce point de vue sera traite in extenso dans le chapitre de notre second volume où nous étudierons l’extension de la tuberculose parmi le bétail et les moyens de la faire disparaître.
avons dû puiser nos renseignements dans le British medical Journal et The Lancet , qui sont entrés dans des développements plus complets que les autres journaux, sur les discussions du Congrès. Que ce soit en raison du formidable échec de Koch, à propos de la tuberculose bovine, ou pour toute autre raison, les journaux médicaux allemands, contrairement à leurs habitudes, sont presque muets sur ce Congrès, que l’on peut appeler «le Congrès de Koch ». Car on sent, pour ainsi dire, derrière toutes les communications dont la rédaction a été hâtivement modifiée au dernier moment, le souci de répondre aux nouvelles théories, si inopinément lancées par Koch ; et, chez tous les membres, se manifeste le sentiment de l’immense responsabilité qui, en raison de ce fait imprévu, pèse sur le Congrès tout entier.
Le mercredi 24 août, s’ouvrait devant la 11e section (section médicale) du Congrès, la discussion : « Sur la valeur thérapeutique et diagnostique de la tubercu- \ line, dans la tuberculose humaine ». Sauf pour la note de Koch, qui parut, rectifiée par son auteur lui-même, quelques jours après, il est très difficile de suivre la discussion avec les comptes rendus trop écourtés des journaux anglais. Je reproduis cette note rectifiée de Koch, in extenso *, à cette place, bien que, en réalité elle se rapporte surtout aux nouvelles préoccupations de Koch, suscitées par les objections qu’on lui fait de tous côtés. 11 faudra donc que le lecteur, à plusieurs reprises,
1 British medical Journal, 3 août 1901, p. 319.
revienne à cette place y chercher cette note, dont nous aurons à nous servir ultérieurement. Je la traduis in extenso , pour que, dans aucun cas, on ne puisse m’accuser de déformer ou de tronquer aucun document.
« Messieurs,
« Le Dr Héron vient de résumer, de la manière la plus parfaite, ce que nous avons entendu aujourd’hui, et je suis d’accord avec lui sous tous les points de vue. Vous désireriez cependant tenir de moi quelques autres informations sur l’usage actuel de la tuberculine. La tuberculine que l’on emploie maintenant partout 4, provient de la tuberculose humaine. Il semble qu’il y ait quelque contradiction en ce fait, qu’une tuberculine dérivée de la tuberculose humaine détermine des réactions chez les bestiaux aussi bien que chez l’homme, quoique la tuberculose du bétail soit certainement différente de la tuberculose humaine. Cette contradiction est seulement apparente, car cet exemple n’est pas isolé. Nous connaissons des réactions analogues, qui se produisent chez beaucoup de micro organismes intimement alliés. Je puis vous rappeler l’action agglutinative du sérum des patients typhiques, sur les cultures
1 II est évident que Koch vise ici l’emploi de la tuberculine, comme moyen de diagnostic chez le bétail ; car on pourrait dire, qu’à l’heure actuelle, la tuberculine, comme moyen curatif de la tuberculose chez l’homme, est si peu usitée, qu’elle est employée non pas « partout », mais nulle part Je pourrais dire du Dr Héron ce que j’ai dit de Cornet. Héron qui soutient si manifestement Koch, au Congrès de Londres, fut un des enthousiastes du début. J’espère pour le Dr Héron, et surtout pour ses malades, qu’il n’emploie plus la tuberculine de Koch. (Garnault.)
LE PROFESSEUR KOCII
pures de bacilles de la tuberculose, la réaction dite de Widal. Cette réaction, non plus, n’est pas absolument spécifique. On a constaté que le sérum des typhiques exerce une action agglutinante, non seulement sur les bacilles typhiques, mais aussi sur certaines colonies de bacilles, qui, pour cette raison, ont été décrits comme bacilles paratyphiques. Nous avons donc affaire ici, non avec des réactions absolument limitées, mais plutôt à un groupe de réactions.
« J’ai examiné diverses espèces de tuberculine, en premier lieu, celle qui provient des bacilles de la tuberculose humaine, puis celle qui vient des bacilles de la tuberculose bovine, et enfin celle qui provient de la tuberculose aviaire. Même la dernière donne des réactions avec les bestiaux, comme avec les hommes, mais elles sont beaucoup plus faibles.
« Lorsque nous constatons que la tuberculine a des propriétés de cette espèce, nous avons, sans aucun doute, affaire à des qualités chimiques. Mais, sur ces qualités, nous savons, à l’heure actuelle, trop peu, pour être capable de donner à leur sujet une explication générale.
« J’ai pris connaissance avec beaucoup d’intérêt des recherches du D' Eric France1. J’y attache une importance exceptionnelle. C’est, à ma connaissance, la première fois que des recherches de ce genre sont faites
1 Le D1- France (Clayburg) conclut de ses observations, suivies de nécropsies, pratiquées dans un asile de fous, à l’excellence de la tuberculine, comme moyen de diagnostic, chez l’homme ; d’après ce que nous avons vu. cet auteur est actuellement, je crois, seul de son opinion (Garnault).
sur l’homme ; et en même temps confirmées par les résultats post mortem. Vous avez entendu que, pas une exception ne fut trouvée à la règle, ni parmi ceux qui avaient réagi, ni parmi ceux qui n’avaient pas réagi. Une telle expérience est bien plus féconde qu’un grand nombre de déductions purement théoriques. C’est tout ce que j’ai à dire sur ce point.
«On m’a encore posé une autre question au sujet de l'élévation des températures du corps. Naturellement, dans tous les cas auxquels se rapportent mes notes, la température fut oscillante; mais elles se rapportent uniquement à des malades qui étaient restés au lit au moins un jour. Nous constations très souvent que les malades arrivent à l’hôpital avec de très hautes températures, et que, lorsqu'on les tient plusieurs jours au lit, la fièvre disparaît. Dans ces cas, on peut donner la tuberculine sans hésitation. Mais je regarde toujours un malade de ce genre comme réclamant le traitement le plus prudent; et, chez un tel malade, je ne commencerais jamais l’administration de la tuberculine avec des doses plus fortes qu’un dixième de milligramme 1.
« Je vais encore dire un mot au sujet d’un autre point, qui me semble fort important. On a souvent rapporté des observations de telle manière que, semblait-il, la tuberculine et le traitement à air libre étaient contra-
1 II semble, d’après celte affirmation de Koch, qu'il existe encore quelque part des médecins capables de traiter les malades tuberculeux, par la tuberculine. Koch nous a donné tant de droits de douter de sa parole, que nous devons encore en douter en cette occasion, tant l’accusation, après tant de leçons et de désastres, paraît invraisemblable.
dictoires. En raison du temps limité, je n’étudierai pas la question de plus près, dans mon adresse, mais je pense qu’il est bon d’employer et de combiner, aussi complètement que possible, tout ce qui peutêtre avantageuxaux tuberculeux. Je suis entièrement d’avis, qu’à l’avenir, le traitement de la tuberculose ne devra jpas être unilatéral ; que, ni la tuberculine, ni l’air libre, pas plus qu’aucune autre sorte de traitement ne devra être employée seule, mais bien, que toutes les méthodes dont peut bénéficier le tuberculeux doivent être combinées ; c’est pour cela que je recommande la combinaison de tous les traitements, de la manière la plus intime qu’il sera possible. »
Si maintenant nous nous en rapportons aux journaux anglais, nous voyons le Dr Héron ouvrir le feu, en un discours qui semble vraiment préparer la voie à ceux de Koch. Le Dr Héron reproche à Virchow d'avoir discrédité la grandiose découverte, que le D1' Héron considère encore « comme l'une des plus remarquables découvertes données à l’humanité, par le professeur Koch ». Le Dr Héron reproche à ce méchant Virchow d’avoir affirmé (démontré devrait-il dire) que la lymphe de Koch met les bacilles en liberté, les fait diffuser à travers tout l’organisme et transforme trop souvent les tuberculoses torpides en tuberculoses accélérées. Le Dr Héron reconnaît cependant — ce à quoi Koch tient tant aujourd’hui, parce qu’il trouve là une explication scientifique, plausible, à tous les désastres — que la tuberculine a des effets plutôt mauvais dans les tuberculoses mixtes.
En somme, quels que soient les rapports du Dr Héron avec Koch, rapports que nous ignorons profondément, le Dr Héron a joué, à son corps défendant, bien entendu, le rôle du compère, en ce Congrès, et nous n’avons pas à nous étonner de voir Koch dire qu’il est entièrement d’accord avec lui.
Quoi qu'il en soit, nous trouvons encore, dans les journaux anglais, une analyse de la réponse de Koch antérieure à sa note revue et corrigée, que nous pouvons exposer de la façon suivante :
Koch croit encore pouvoir dire que la tuberculine'a une valeur diagnostique et thérapeutique. Une seule injection suffit pour établir un diagnostic correct, dans 97 ou 98 p. 100 des cas, chez le bétail. Chez l’homme, elle est très utile et à peu près sans danger, lorsqu’elle est convenablement injectée.
Lorsque la première injection donne une réaction faible, une seconde injection de la même quantité, fréquemment ou même généralement, produit une réaction très marquée. D’après une expérience portant sur plus de 3 000 cas, Koch est arrivé à cette conclusion, que l’épreuve diagnostique par la tuberculine était presque absolue.
La tuberculine est très utile dans les cas de pneumonie du sommet, surtout quand on suspecte l’influenza, et aussi dans les cas de pleurésie. Dans les cas précoces, non compliqués, la tuberculine a pu amener fréquemment la guérison complète. Lorsque l’on employait la tuberculine dans des cas avancés, il fallait, pour en obtenir de bons résultats, que la température
fût normale, avant que les injections fussent commencées. Le traitement, si cela est nécessaire, devrait être prolongé pendant une période considérable, avec des intervalles de trois à quatre mois.
Dans la discussion qui suit, le professeur Osler (de Baltimore) estime que la valeur thérapeutique de la tuberculine est très limitée. B. Fraenkel (de Berlin)1 lui attribue cependant quelques avantages, et Denys (Louvain) estime que l’injection de tuberculine retarde la mort des animaux auxquels on injecte le bacille2. Williams (Londres) a vu souvent, à l’hôpital de Brompton, pour les maladies de poitrine, la tuberculine amener de vastes destructions du poumon ; il conteste qu’elle ait jamais amené de guérisons définitives. Otis (Chicago) demande à Koch pourquoi les malades syphilitiques réagissent. Huggard (Davos) raconte l’histoire de nombreux cas de tuberculose fortement empirés par l’usage de la tuberculine. Nolan (Leyden) dit que les malades peuvent subir fréquemment l’élévation de la température, sans que cela soit nécessairement la preuve d’une infection mixte3. Stone (Boston) a essayé
1 Encore un des chauds partisans du début; et pourtant celui-là même que cite Virchow.
2 J’ai déjà dit que d'innombrables expériences, faites de divers côtés, avaient démontré la fausseté de cette proposition ; dans toutes les circonstances où le D1' Denys a exposé son opinion, il s'est toujours heurté à la plus vive opposition ou contradiction de la part de scs confrères.
1 Cette réflexion très juste suffit à elle seule à discréditer une partie des affirmations de Koch et à déjouer le nouveau subterfuge de cet auteur, au moyen duquel il tente d’expliquer ou de dissimuler les méfaits de la tuberculine.
sur lui la tuberculine et en a obtenu des effets les plus médiocres.
Puisque nous avons résolu d’étudier en même temps que la tuberculose du bétail, la question de la valeur diagnostique de la tuberculine, au sujet de laquelle nous avons déjà dit cependant quelques mots, il ne nous reste plus, à cette place, qu’à essayer d’étudier etd’ex- . primer, avec des documents malheureusement mais i nécessairement incomplets, la physionomie de ce récent i congrès de Londres, pour ce qui concerne la question de la valeur thérapeutique de la tuberculine.
Le Dr Héron, dont nous avons signalé plus haut le rôle, au moins apparent, constatait avec une touchante mélancolie que « l’Allemagne, quiavaiteu l’honneur de servir de berceau à la grandiose découverte de Koch, en était devenue prématurément le tombeau ». Il déplorait « que ce fussent justement des mains allemandes, en particulier les mains de Virchow, qui eussent scellé sur elle la pierre du sépulcre ».
Avons-nous donc assisté au congrès de Londres à une tentative de résurrection, de galvanisation même du cadavre. Non, la découverte thérapeutique grandiose de Koch est morte et bien morte; elle reste ensevelie sous tant de témoignages qu’elle ne se relèvera jamais. Elle n’est même, semble-t-il, susceptible d’aucune forme de rajeunissement. Koch nous disait, lui-même, après sa communication de 1897, dans laquelle il annonçait l’apparition d’un nouveau produit, somme toute inférieur à celui de 1890, qu’il désespérait de jamais obtenir mieux, dans la voie qu’il avait suivie.
Un nouvel embryon n’est donc pas enfermé au flanc du cadavre; et nous n’avons guère d’espoir de voir un nouveau phénix s’envoler à tire-d’aile au-dessus des flammes du bûcher. Les sérothérapeutes, en face des accidents graves, des morts assez fréquentes, des insuccès innombrables que l’on peut mettre au compte de chacun des sérums, appliquent une sourdine à nos plaintes, en nous promettant le triomphe dans l’avenir. Tels, ces médicastres sociaux, qui prétendent panser les plaies hideuses de la désespérance humaine, en évoquant poétiquement les bienfaits qui devront ressortir de l’application de leurs théories, dans deux ou trois mille ans d’ici. Koch, au moins, n’a-t-il pas imité ces illusionnistes plus ou moins sincères, et ne nous laisset-il rien à espérer de plus que ce qu'il nous a donné; et ce qu’il nous a donné n’est rien, moins que rien, puisque c’est une drogue malfaisante.
Mais il s’arrête avec une très grande insistance sur ces méchantes tuberculoses mixtes, si peu connues en ce moment. Sait-on jamais si quelque streptococcus intrus, quelque hôte accoutumé des putréfactions banales, n’est pas venu ajouter son action à celle du bacille tuberculeux. Voilà la grande habileté, qui permettra non plus de recommencer le grand combat de 1890 — il n’est guère besoin d’être fort expert à analyser les choses médicales et humaines, pour voir qu’il n’en est plus question — , mais, grâce à cette ingénieuse découverte, de « sauver la face » comme je le disais plus haut; et jamais Koch, au moins pour ce qui concerne les propriétés thérapeutiques de sa tuber-
euline, n’a eu d’autre but en venant à Londres. Grâce à ces fameuses tuberculoses mixtes, tous les insuccès de la tuberculine sont, par avance, expliqués. Mais Koch est un subtil archer, qui porte en son carquois plus d’une flèche empennée; c’est un stratège habile, un sophiste consommé, qui sait combien multiples sont les voies qui mènent à la victoire ou à la persuasion. Il ne proclame plus, comme aux temps héroïques, la valeur exclusive de la tuberculine. Qu’était-il besoin alors de la combiner aux traitements diététiques, au plein air, à la suralimentation. Le salut était entre les mains de chacun. Vos traits étaient-ils un peu tirés, votre respiration un peu sifflante, quelques crises de toux interrompaient-elles le calme de vos nuits, vite, la bonne tuberculine de Koch vous démontrait que vous étiez envahi par le bacille; et, en un tour de main, grâce à ses propriétés diagnostiques, et aux propriétés thérapeutiques de la même tuberculine, vous étiez débarrassé de votre maladie, si elle n’existait que par suggestion, de votre vie si la maladie était réelle; dans tous les cas — ce qui devrait être l’essentiel pour ceux qui eurent la monstrueuse idée du monopole — de votre argent.
Aujourd’hui, la tuberculine repoussée de toutes parts s’avance sournoisement, se faisant bien petite, passant presque inaperçue au milieu du cortège des autres médications, dont les plus utiles sont : le grand air, le bon régime, la forte alimentation, la viande crue ; et si le malade s’améliore, s’il guérit, ce n’est pas à l’hygiène, à cette alimentation riche ou spéciale, au grand air que l’on en fera hommage, ce sera encore à la
tuberculine de Kocii. Si le malade, au contraire, périt par le fait de la tuberculine ou malgré son emploi, le bataillon des tuberculoses mixtes, si savamment armé et lancé en campagne par l'illustre professeur, s’avancera pour couvrir la retraite de son chef.
Un mot, un seul mot péremptoire, peut réduire en poussière cet édifice dialectique si naïvement échafaudé, que nous nous demandons maintenant quelle idée peut bien se faire M. Koch de notre mentalité, pour essayer de nous en imposer à un tel point. Mais le lupus, le fameux lupus, qui constituait, avec ses sanies apparentes, le terrain d’élection où devaient se remporter les définitives victoires, le lupus à bacille pur, sans ces combinaisons secondaires invoquées par Koch, a témoigné aussi hautement que la tuberculose pulmonaire, que la méthode thérapeutique de Koch était vaine et qu’il n’en doit rien rester. Il a fallu chercher mieux; la méthode photo-thérapique de Finsen, qui n’a point les prétentions grandioses de celle de Koch, l’a complètement et définitivement supplantée; et s’il fallait, au sujet du lupus, lever encore la massue, frapper un dernier coup, il n’y aurait qu’à renvoyer le lecteur au rapport vengeur de Besnier.
Si l’on pouvait croire que le professeur Koch ait sincèrement et sérieusement soutenu, au congrès de Londres, l’efficacité thérapeutique de la tuberculine, il n’y aurait qu’à le prier de mettre lui-même, dans l’un des plateaux de la balance, la foule innombrable des observations défavorables, des morts prématurées, des accidents de toutes sortes qu’a causés la tuberculine,
les terribles démonstrations de Virchow; et dans l’autre plateau, cette phrase extraite de sa communication de novembre 1890 et dont il ne devrait rester pour son auteur que le regret, ou disons, pour être à la fois plus sincère et plus juste, la honte de l’avoir prononcée : « À la suite de ces expériences (sur les phtisiques), JE
SUIS DISPOSÉ A ADMETTRE QU’UNE PHTISIE COMMENÇANTE PEUT ÊTRE GUÉRIE D’UNE MANIERE CERTAINE A L’AIDE DE CE REMEDE. ))
Quelle que soit la dose d’illusion qu’entretienne le professeur Kocii au sujet des productions de son génie, ou même de la droiture et de la sincérité de sa conscience, il ne saurait manquer de se trouver bien léger.
En réalité, les choses sont, ainsi qu’il arrive, presque toujours fort différentes de ce qu’elles paraissent. Le congrès de Londres s’annonçait, en même temps, comme une grande œuvre de vérification et d’épuration de tous les moyens proposés contre la tuberculose, et de défense contre la contagion. La tuberculine de Kocii joue un rôle si important comme moyen de diagnostic précoce de la tuberculose chez le bétail, qu’il fallait bien l’étudier à tous ces points de vue. Kocii pouvait-il se désintéresser de la défense de son produit, pouvaitil avouer qu’il ne restait rien des paroles pompeuses d’antan. On m’apprenait autrefois que, dans sa retraite, le général Moreau avait manifesté un génie supérieur à celui de Napoléon durant les campagnes d’Italie. La théorie des tuberculoses mixtes, la combinaison intime aux cures diététiques, nous permettra de classer à l’avenir la « retraite de Londres » de Koch parmi les plus
ingénieuses et les plus habiles dont l’histoire des sciences devra garder le souvenir.
Koch soutient bien encore, mollement et pour la forme, que la tuberculine peut avoir, au début de la tuberculose, une grande efficacité thérapeutique. Il ne pouvait décemment faire autrement. Et d’ailleurs, Koch savait qu’à ce congrès il pouvait tout se permettre ; il eût pu en dire bien d’autres, sans cesser d’être adulé. Lorsqu’il a fait sa communication si imprévue, sur la dualité des tuberculoses bovine et humaine et la nontransmissibilité de la tuberculose bovine à l’homme un souffle de dénégation unanime est sorti de toutes les bouches ; les plus graves insinuations ont été, dans le sein même du congrès, au moins sous une forme à laquelle il n’a pu se méprendre, lancées contre Koch ; malgré cela, on lui a remis la médaille d’honneur.
Un autre fait mérite d’être signalé. Le congrès de Londres est le Ve congrès international contre la tuberculose. Les quatre premiers congrès ont eu lieu à Paris1 en 1888, 1891, 1893 et 1898. Koch n’a daigné assistera aucun. Il est venu, cette fois, en grande pompe, à Londres et a été, d’après le journal allemand que nous citerons, et cela est parfaitement exact, l’objet d’honneurs tels qu’on n’en rendit jamais à un savant. Koch est venu à ce congrès, assurément pour y cueillir une abondante moisson de lauriers, mais surtout pour lancer sa grande thèse sur la tuberculose bovine, tout s’accorde à le démontrer.
1 II y a eu un congrès allemand, en 4899, à Berlin; et un congrès italien, à Naples, en 1900.
Pouvait-il, au moment où il appuyait de tout le I poids de son autorité une théorie aussi imprévue et, disons le mot, aussi suspecte1, accepter que cette autorité fût mise en conteste sur le point de la valeur curative de la tuberculine. Koch savait, je le répète, qu’il pouvait tout oser au congrès; et si nous disons que ses affirmations dernières sur la valeur curative n’ont plus aucun sens, en face de tant de témoignages adverses, si nous les considérons comme se rattachant simplement à des nécessités d’attitudes, combien cette minime question — minime aujourd’hui, parce qu’elle était déjà résolue avant le congrès et en dehors de lui — va-t-elle s’effacer devant la grande affirmation de Koch, de l’innocuité pour l’homme de la tuberculose bovine.
Le Dr Zschokke 2, dans un article postérieur au Congrès de Londres, publié dans un journal vétérinaire suisse, s’exprime de la façon suivante : a Le monde, cette année encore, est châtié de sa croyance aux autorités (Àutoritàtenglaube). Le châtiment, cette fois, est cependant un peu moins rude qu’il ne fut en 1890, époque à laquelle Koch avait fait entrevoir un remède infaillible pour guérir la tuberculose ; puisque la désillusion n’aura abouti qu’à une simple négation, et non pas, comme la première fois, à une catastrophe pour l’humanité. »
Le D1' Zschokke se trompe, les conséquences du i second geste de Koch, à propos duquel il n’est plus possible môme de plaider, comme dans le premier cas,
1 Et ce terme n’exprime pas seulement notre opinion pleinement, mais les impressions mêmes des membres du Congrès.
2 Zschokke. Dr. Rob. Koch und die Tuberculose. Schweizer Archiv f. Thierheilkun.de , t. XLIII, septembre-octobre 1901.
la bonne foi, l’illusion, sont infiniment plus graves que les premières, pour l’humanité, en raison du nombre et de la nature même des victimes. Je reviendrai, dans ce même volume, sur ce point de vue. Mais, dès maintenant, je dois faire remarquer que tous les articles écrits par les médecins ou les vétérinaires les plus autorisés, depuis le Congrès de Londres, sont rédigés sur ce ton. Sur le piédestal d’or que le gouvernement allemand lui avait déjà élevé et qu’il a tenu récemment à exhausser, sans doute afin de rendre son protégé plus invulnérable, Koch reste isolé ; pas une voix ne s’est élevée pour le soutenir ou pour le défendre, pas une main ne se tend vers lui. 11 y restera seul, luttant péniblement pour conserver son équilibre hiératique, si fâcheusement compromis, jusqu’à ce que, malgré son audace, il disparaisse enfin, devant la clameur des mères, lorsqu’elles auront mesuré l’immensité de sa responsabilité.
J’ai pensé cependant qu’il était bon, ne fût-ce que comme élément moral d’appréciation, dans le grand procès qui se pose aussi bien devant les savants que devant le public, d’exposer en son entier la question de la valeur thérapeutique de la tuberculine, telle qu’elle paraît se dégager, à l’heure actuelle, des documents. Nous connaissons maintenant Koch d’une façon suffisante, ses origines, ses triomphes, et surtout ses façons de procéder1.
1 Kocii vient encore [Deutsche med. Wochensch., 28 novembre 1901) de proposer une nouvelle tuberculine, dont on a d’ailleurs déjà démontre (Descos, Bulletin médical, 28 décembre) ainsi qu’on peut le prévoir l’absolue inefficacité.