I. — Les principes du Libéralisme
Le libéralisme qu'il s'agirait d'amener à l'esprit du catholicisme est cette doctrine qui, par contra-
(i) Lettre du 3o janvier 1829. — Les libéraux d'aujourd'hui formulent la même pensée quand ils proposent, comme M. Etienne Lamy et M. l'abbé Naudet.de baptiser ou de christianiser la révolution. La suite fera voir cette identité.
(2) Nous suivons principalement, pour l'exposé des idées, dans cette introduction, deux représentants très en vue de l'une et l'autre école catholique : M. Anatole Leroy-Beaulieu, dans ses articles publiés par la Revue des Deux-Mondes ( 1882- 1 885) réunis depuis en volumes, et M. l'abbé Charles Maignen.dont les articles, insérés dans la Vérité française,{oTment aussi des ouvrages de polémique intéressants et précieux à constilter. Avec sa gracieuse autorisation,
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diction avec le double principe d'autorité et de hiérarchie sociale, sur lequel l'Etat reposait antérieurement à la Révolution, se flatte de trouver dans les principes opposés de liberté et &' égalité la solution de tous les conflits.
Le libéralisme cherche à faire l'application simultanée ou progressive de ces deux idées de liberté et d'ég-alilé à tout le vaste domaine de la politique, du g-ouvernement, de la religion, du travail, de l'industrie, des relations internationales, des rapports sociaux. Liberté à tous et sur toute matière, la liberté de chacun n'ayant d'autre limite que la liberté d' autrui; égalité non pas absolue et matérielle, mais égalité morale, égalité de droits, égalité devant la loi et devant l'Etat : telle est la formule qui devrait assurer au monde moderne l'ordre, la paix et la prospérité en vain longtemps cherchés dans des principes difl'érents.
Spécialement, au point de vue qui nous intéresse, les questions de religion sont de celles que l'esprit moderne se promet de résoudre politiquement à l'aide de ses maximes favorites.
Issu de la Révolution, le libéralisme moderne en a gardé la marque. Comme la Révolution, il est demeuré spéculatif, idéaliste, optimiste.
Son caractère essentiel, son trait distinctif est avant tout la prétention de résoudre toutes les questions d'une manière rationnelle, à l'aide de principes abstraits, conformément à la logique et aux aspirations de la nature humaine, aspirations revêtues du nom de droits du citoyen, ou de droits
nous avons fait entrer dans notre texte plusieurs pages du volume intitulé Nationalisme, Catholicisme, Révolution, outre celles que nous citons expressément.
du peuple, et condensées dans le double principe de liberté et d'égalité. A l'Etat vivant sur la tradition et la coutume, le libéralisme moderne a prétendu substituer un Etat fondé sur la raison et la nature. Aux privilèg-es historiques, aux prérog^atives traditionnelles des Eglises, des princes, des classes, des communautés, il a fait succéder les droits généraux, les droits naturels, selon lui, des gouvernés, considérés tantôt comme citoyens, tantôt collectivement comme nation.
Pour comprendre le caractère rationaliste et naturaliste du libéralisme moderne, et la difficulté du problème que le catholicisme libéral cherche à résoudre, il faut avoir des notions précises sur ce que nous appellerons Y idée moderne de la société civile dans ses rapports avec la religion. L'oubli de ces notions est, même pour d'excellents esprits, une cause de fatales méprises sur l'attitude qui convient aux catholiques dans la lutte politicoreligieuse.
Le principe fondamental du droit nouveau introduit par la Révolution et destiné à fonder un ordre social profondément différent de l'ancien, consiste dans une conception de la loi et de la société permettant de se passer de Dieu.
Jusqu'alors la société reposait sur ce principe : Dieu seul peut imposer à l'homme une obligation morale, l'autorité qui fait la loi vient de Dieu et; la loi elle-même n'est qu'une interprétation, une application de la loi de Dieu.
Dans une société fondée sur ces maximes, celui
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qui nie Dieu sape les fondements de la loi naturelle, se met en révolte contre la société et se retranche, en quelque sorte, de son sein.
Selon l'idée moderne, l'autorité, qui est à la société ce que l'âme est au corps, l'autorité émane du peuple, ou plutôt elle réside essentiellement dans le peuple, en sorte que celui-ci ne peut pas l'aliéner.
Il ne saurait donc y avoir d'autre puissance publique"dans la société que celle qui vient du peuple, source unique et souveraine de la souveraineté. Il ne peut exister de pouvoir indépendant, souverain, ayant le droit de faire des lois, s'il n'a reçu la délégation du peuple. Et cela est de grave conséquence pour l'Eg-lise catholique, qui prétend être d'institution divine et tenir ses pouvoirs de Jésus - Christ.
La loi est l'expression de la volonté générale, •c'est-à-dire de la majorité des citoyens. La volonté actuelle de cette majorité est la loi; elle estle droit, et il n'y a de justice que dans la conformité à cette règle mobile, mais toujours infaillible.
La loi civile, seule expression de la volonté générale, crée seule les obligations morales entre les particuliers, il n'en existe pas d'autres que celles qui sont sanctionnées par elle.
L'athée peut donc être aussi bon citoyen que le chrétien. La croyance ou l'incroyance sont affaires d'ordre privé qui regardent la conscience, mais n'ont pas de conséquence pour l'Etat. Bien plus, s'il arrive que la volonté du plus grand nombre soit opposée à ce que d'autres disent être la volonté de Dieu, ceux-ci, tout en restant libres de penser que la volonté de Dieu est contraire, devront se conformer à la volonté générale qui est la loi.
La loi est la loi, c'est-à-dire la règle officielle et sociale des actes du citoyen. Dans la récente discussion sur la séparation de TEg-lise et de l'Etat, un ami du g-ouvernement, auquel on objectait les protestations de la conscience publique, répondit : « Il n'y a pas de conscience publique contre la loi. »
La morale relig-ieuse est la règle subjective, individuelle, des actions de l'homme privé.
L'Etat n'est ni déiste ni athée; il existe, il agit dans une sphère distincte de la sphère d'action religieuse. La loi civile n'est ni hostile, ni docile à la morale rehgieuse.
La religion est une opinion privée, respectable quand elle est sincère, inviolable, s'il s'agit du for intérieur de la conscience, mais dont les manifestations extérieures tombent forcément sous le coup de la loi, non pas comme actes de religion, mais comme actes publics, car tout ce qui est extérieur et public relève de la société civile.
Entre deux ordres si différents, il ne saurait y avoir de contact habituel; s'il se produit accidentellement des heurts, c'est toujours l'autorité souveraine de la loi qui devra prévaloir sur les croyances personnelles des individus.
L'Etat n'a pas compétence pour juger si l'Eglise est d'institution divine, si les évêques sont, ou non, les successeurs des apôtres; c'est là une question théologique reléguée dans le sanctuaire de la conscience. La seule chose que l'Etat puisse faire, c'est de déterminer, pour le bien de la paix, la part d'autorité, les emplois publics que les évêques et les prêtres pourront exercer en France à titre de fonctionnaires du gouvernement et par délégation du
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ministre des cultes. Dans ces conditions, il est manifeste qu'il ne saurait y avoir de conflit entre l'Eglise et l'Etat, puisqu'il n'y a pas deux pouvoirs en présence et que le. clergé se trouve, vis-à-vis des gouvernements, dans la même situation que les officiers et les instituteurs. L'idée fondamentale du libéralisme moderne implique donc la subordination nécessaire de l'Eglise à l'Etat.
Ces principes présentés ici dans une nudité quelque peu brutale qui, sans nuire à la vérité, la met mieux en relief, forment le fond de toutes les institutions modernes, leur commun patrimoine, et la doctrine philosophique sur laquelle elles. s'appuient.
On le voit, quand même une secte impie ne se servirait pas du mécanisme de la société moderne pour en faire une arme contre l'Eglise, ce mécanisme laissé à lui-même ou plutôt à l'inconscience et aux variations de l'opinion qui le règle, risquerait à tout moment de heurter la conscience chrétienne et de gêner l'action de l'Eglise .
On voit aussi comment l'idée moderne de l'Etat permet aux persécuteurs de dire, ce qu'ils répètent d'ailleurs à toute occasion : « Nous ne persécutons pas la religion ; nous respectons la liberté de conscience, nous sommes même sympathiques à l'idée religieuse, mais nous défendons l'Etat contre les empiétements du cléricalisme. »
Sans doute, ce langage est, de la part des meneurs, une manière hypocrite de déguiser leur vrai dessein : <léchristianiser la France.
Malheureusement, beaucoup de gens moins anti-
religieux s'y sont laissé prenelre, et il reste encore assez de libéraux pour ne point voir à quel point le conflit est irréductible entre l'idée moderne et la foi catholique.
Il serait superflu de confirmer cet exposé par des citations empruntées aux docteurs du libéralisme. Son exactitude ne saurait être contestée, et l'idée moderne est assez familière à nos contemporains pour qu'ils la reconnaissent aisément dans ces traits.
Aussi bien, doit-on se garder de croire qu'un Combes ou un Clemenceau soient seuls à faire de ces principes la règle inflexible de leur conduite dans le Gouvernement. Beaucoup de catholiques paraissent se flatter de cette illusion. L'application de ces maximes offre sans doute à la haine sectaire un merveilleux moyen d'oppression, mais les modérés eux-mêmes, parmi ceux qu'on appelle les républicains de Gouvernement, n'ont pas une règle dificrente. .
Sans chercher ailleurs nos exemples, les ministres du {ameux esprit nouveau qui, en 1894, annonçaient une ère d'apaisement et de tolérance, et dont les déclarations étaient saluées avec enthousiasme par le clergé et par les ralliés, avaient bien soin d'affirmer qu'ils maintiendraient énergiquement ces principes. L'inflexible modération avec laquelle SpuUer promettait de les appliquer n'aurait pas dû faire illusion un seul jour à personne. Mais clergé et ralliés étaient pressés d'un tel besoin de conciliation , et d'une si grande affection pour la République démocratique, qu'ils célébraient comme uii triomphe de la politique pontifi-
cale la nég-ation la plus audacieuse de tous les droits de l'Eg-lise et de ses libertés essentielles.
Au mois de janvier 1898, dans la discussion du budg-et des cultes, M. Charles Dupuy, ministre de l'Instruction publique et des Cultes, se défendant d'être en désaccord avec son prédécesseur, faisait la déclaration suivante, aux applaudissements delà majorité :
Je ne connais qu'une chose, la loi de mon pays, et je la ferai observer tout entière . (Très bien ! très bien I à g-auche et au centre.) Si c'est à ce prix que la paix peut être faite entre l'Etat et l'Eglise, je crois qu'elle se fera : mais l'Eglise n'aurait à s'en prendi^e qu'à elle-même du retard de la pacification dont on parle par la bouche de M. d'Hulst ou par celle de ses autres représentants, si elle émettait la prétention de traiter de puissance à puissance avec l'Etat, dont elle est simplement une subordonnée.
A la fin de juin 1898, SpuUer, discourant à FAssociation nationale républicaine, sacrait Jules B^erry grand homme, parce qu'il a fait l'oeuvré de laïcisation :
Il a eu la gloire de consommer la plus radicale, la plus profonde de toutes les évolutions sociales qui se soient accomplies dans ce pays depuis un siècle.
C'est lui qui a fait passer le grand principe de la tolérance, supérieur à. toutes les concessions religieuses, dans nos lois françaiises, d'où il vous reste à la faire passer dans les mœurs; c'est lui qui a eu V honneur de séculariser définitivement l'enseignement public dans notre pays.
.... et le nom de Jules Ferry serait assuré de vivre, à ce seul titre, dans la postérité la plus reculée.
Puis, s'adressant aux ralliés :
LE LIBEUALISME 21
Si VOUS entrez dans la République pour y porter le trouble et le désordre, si vous ne savez pas faire à l'esprit nouveau les concessions qu'il exi^e, restez chez vous. Si vous prétendez ne pouvoir accepter ni la loi scolaire, ni la loi militaire, libre à vous, mais alors passez votre chemin.
Et, pour commentaire des déclarations de l'esprit nouveau, le Président du Conseil, M. Casimir- Périer, lisait à la tribune la dépêche envoyée par lui à l'ambassadeur français à Rome quatre jours après la fameuse séance :
En présence des efforts qui sont faits pour dénaturer le sens et la portée des déclarations du ministère, il me paraît utile de les préciser et de vous mettre à même d'affirmer que le respect du clergé pour les droits de l'État et sa soumission à toutes les lois sont la condition essentielle d'une politique de tolérance et d'apaisement.
Si , à tous les deg-rés de la hiérarchie, le clerg-é le comprend, il trouvera TEtat disposé à s'opposer aux mesures que pourraient inspirer l'injustice ou la passion.
Si notre lang'ag'e était au contraire interprété comme un abandon des droits de la société laïque, comme une promesse sans conditions, le clerg-é s'apercevra bien vite qu'il ne trouvera pas, pour arrêter ses empiétements, de Gouvernement plus ferme et plus résolu que celui qui respecte l'Eg-lise dans le doma.ine de la conscience.
Je suis assuré que ce langage sera compris à Rome, et que le Saint-Père y verra notre volonté de fortifier en France, auprès des prélats les plus ardents et les moins disciplinés,- les conseils de sag-esse qu'ils reçoivent du Vatican...
Bien plus, en dehors même du parti au pouvoir, ces honnêtes gens, ces' hommes d'ordre, avec les-
quels Léon XIII nous prescrivait sag"ement de chercher une entente, professaient, pour la plupart, les mêmes maximes. C'est pourquoi on né peut assez regretter l'erreur des catholiques constitutionnels et ralliés qui ont faussé le sens de ce conseil, au point de prendre de tels hommes, non pour alliés, mais pour chefs, et qui ont préconisé, comme récemment le P. Maumus, le devoir pour les catholiques de se ranger derrière les républicains libéraux.
En 1892, le Comité de l' Union libérale avait à sa tête l'estimable M. Barboux, ancien bâtonnier de l'ordre des avocats. Voici une déclaration de lui; relatée dans VUnivers du 26 février :
Les débats économiques qui ont absorbé jusqu'ici l'attention des Chambres et du pays vont faire place aux discussions de politique générale : d'une part aux questions dites sociales et aux questions financières qui s'y rattachent, avec les solutions que le radicalisme improvise et que le gouvernement se laisse imposer : de l'autre, à la question religieuse celle-ci ne cessera de semer la discorde dans notre paj'S que le jour où une politique inspirée par une modération sincère, permettra d'imposer avec justice aux catholiques rassurés sur leur foi le respect absolu des droits de la puissance civile.
Une conséquence éclate à première vue, c'est que la thèse libérale est incompatible avec le fait de l'existence de l'Eglise.
Les millions d'hommes qui sont à la fois catholiques et citoyens français n'ont pas une religion purement intérieure, subjective, renfermée dans le domaine des idées et de la conscience individuelle;
ils ont une religion objective, visible, extérieure et intérieure tout ensemble, ayant non seulement des dogmes, un culte, des temples, mais une hiérarchie, un gouvernement, des lois, des tribunaux, un chef. Ces citoyens français sont en même temps citoyens d'un autre royaume qui, pour n^être pas de ce monde, n'en est pas moins en ce monde. L'existence de ce royaume est un dogme de foi; ils chantent l'Eglise dans leur symbole et croient en elle comme ils croient en Dieu : Credo in unum Deiim.,, et unarri sanctam catholicam et aposiolicam Ecclesiam.
Leur conscience religieuse n'a donc point cette liberté que lui promet la société moderne, si l'Eglise est atteinte soit dans son existence, soit dans l'intégrité de ses institutions et de ses lois; leur foi n'est pas respectée, si. la loi civile leur concède des libertés religieuses individuelles, si elle leur reconnaît des droits privés, comme catholiques, mais en affectant d'ignorer le droit public de l'Eglise et de ne pas tenir compte de sa constitution et de seslois.
L'idée moderne de la société civile dans ses rapports avec la religion couvre donc, sous le nom attrayant de libéralisme, une véritable hérésie, un amas et un bloc d'hérésies. De là, les condamnations solennelles et répétées du Saint-Siège. Ne rappelons pas celles du Syllabus. Mais il sera bon de replacer sous les yeiîx du lecteur les enseignements contenus dans l'Encyclique de Léon Xill sur la constitution chrétienne des Etats. Ils sont la réfutation directe de l'exposé que nous avons fait, et, tout d'abord, des fameux principes sur lesquelsrepose tout le système.
Le pernicieux et déplorable g'odt de nouveautés que vit naître le xvi^ siècle, après avoir d'abord bouleversé la relig"ion chrétienne, bientôt par une pente naturelle passa à la philosophie, et de la philosophie à tous les degrés de la société civile. C'est à cette source qu'il faut faire remonter ces principes modernes de liberté effrénée rêvés etpromuIg"ués parmi les g-randes perturbations du siècle dernier, comme les principes et les fondements d'un droit nouveau, inconnu jusqu'alors, et sur plus d'un point en désaccord, non seulement avec le droit chrétien, mais avec le droit naturel.
Voici le premier de tous ces principes : tous les hommes, dès lors qu'ils sont de même race et de même nature, sont semblables, et, par le fait, ég^aux entre eux dans la pratique de la vie ; chacun relève si bien de lui seul qu'il n'est d'aucune façon soumis à l'autorité d'autrui : il peut en toute liberté penser sur toute chose ce qu'il veut, faire ce qu'il lui plaît; personne n'a le droit de commander aux autres .
Dans une société fondée sur ces principes, l'autorité publique n'est que la volonté du peuple, lequel, ne dépendant que de lui-même, est aussi le seul à se commander. Il choisit ses mandataires, mais de telle sorte qu'il leur délèg-ue moins le droit que la fonction du pouvoir pour l'exercer en son nom. La souveraineté de Dieu est passée sous silence, exactement comme si Dieu n'existait pas, ou ne s'occupait en rien de la société du. genre humain; ou bien comme si les hommes, soit en. particulier, soit en société, ne devaient rien à Dieu, ou qu'on pût imaginer une puissance quelconque dont la cause, la force, l'autorité ne résidât pas tout entière en Dieu même. De cette sorte, on le voit, l'Etat n'est autre chose que la multitude maîtresse et se gouvernant ellemême ; et dès lors que le peuple est censé la source de tout droit et de pouvoir, il s'ensuit que l'Etat ne se croit lié à aucune obligation envers Dieu, ne professe officiellement aucune religion, n'est pas tenu de rechercher qu'elle est
la seule vraie entre toutes, ni d'en préférer une aux autres, ni d'en favoriser une principalement; mais qu'il doit leur attribuer à toutes l'ég-alité en droit, à cette fin seulement de les empêcher de troubler l'ordre public. Par conséquent, chacun sera libre de se faire jug-e de toute question relig-ieuse, chacun sera libre d'embrasser la relig"ipn qu'il préfère ou de n'en suivre aucune si aucune ne lui agrée. De là, découlent nécessairement la liberté sans frein de toute conscience, la liberté absolue d'adorer ou de ne pas adorer Dieu, la licence sans bornes et de penser et de publier ses pensées. i
Etant donné que l'Etat repose sur ces principes, aujourd'hui en g-rande faveur, il est aisé de voir à quelle place on relèg"ue injustement l'Eg-lise. — Là, en effet, où la pratique est d'accord avec de telles doctrines, la relig-ion catholique est mise dans l'Etat sur le pied d'ég-alité, ou même d'infériorité, avec des sociétés qui lui sont étrang"ères. Il n'est tenu nul compte des lois ecclésiastiques ; l'Eg-lise, qui a reçu de Jésus-Christ ordre et mission d'enseigner toutes les nations, se voit interdire toute ing-érence dans l'instruction publique. - Dans les matières qui sont de droit mixte, les chefs d'Etat portent d'eux-mêmes des décrets arbitraires et sur .ces points affichent un superbe mépris des saintes lois de l'Eg-lise. Ainsi, ils font ressortir à leur juridiction les mariag-es des chrétiens; portent des lois sur le lien conjugal, son unité, sa stabilité; mettent la main sur les biens des clercs et dénient à l'Eg-lise le droit de posséder. En somme, ils traitent l'Eg-lise comme si elle n'avait ni le caractère, ni les droits d'une société parfaite, et qu'elle fût simplement une association semblable aux autres qui existent dans l'Etat. Aussi, tout ce qu'elle a de droits,de puissance lég-itime d'action, ils le font dépendre de la concession et de la faveur des g-ouvernemenls.
Dans les Etats où la lég-islation civile laisse à l'Eg-lise son autonomie, et où un concordat public est intervenu entre les deux puissances' d'abord on crie qu'il faut
séparer les affaires de l'Eg-lise des affaires de l'Etat, et cela dans le but de pouvoir ag-ir impunément contre la foi jurée et se faire arbitre de tout, en écartant tous les obstacles. — Mais, comme l'Eg-lise ne peut le souffrir patiemment, car -ce serait pour elle déserter les plus g-rands et les plus sacrés des devoirs, et qu'elle réclame absolument le relig-ieux accomplissement de la foi qu'on lui a jurée, il naît souvent entre la puissance spirituelle et le pouvoir civil des conflits, dont l'issue presque inévitable est d'assujettir celle qui est le moins pourvue de moyens humains à celui qui en est mieux pourvu.
Ainsi, dans cette situation politique que plusieurs favorisent aujourd'hui, il y a une tendance des idées et des volontés à chasser tout à fait l'Eg-lise de la société, ou à la tenir assujettie et enchaînée à l'Etat. La plupart des mesures prises par les g-ouvernements s'inspirent de ce dessein. Les lois, l'administration publique, l'éducation sans relig-ion. la spoliation et la destruction des Ordres relig-ieux, la suppression du pouvoir temporel des Pontifes romains, tout tend à ce but : frapper au cœur les institutions chrétiennes, réduire à rien la liberté de l'Eg-lise catholique et à néant ses autres droits.
La simple raison naturelle démontre combien cette façon d'entendre le g-ouvernement civil s'éloig-ne de la vérité. — Son témoignag-e, en effet, suffit à établir que tout ce qu'il y a d'autorité parmi les hommes procède de Dieu, comme d'une source aug-uste et suprême. Quant à la souveraineté du peuple, que, sans tenir aucun compte de Dieu, l'on dit résider de droit naturel dans le peuple, si elle est éminemment propre à flatter et à enflammer une foule de passions, elle ne repose sur aucun fondement solide et ne saurait avoir assez de force pour g-arantir la sécurité publique et le maintien paisible de l'ordre : En effet, sous l'empire de ces doctrines, les principes ont fléchi à ce point que, pour beaucoup, c'est une loi imprescriptible en droit politique, que de pouvoir lég-itimement soulever des séditions. Car l'opinion pré-
LE LIBERALISME ZJ
vaut que les chefs du g-ouvernement ne sont plus qu& des délég-ués chargés d'exécuter la volonté du peuple : d'où cette conséquence nécessaire que tout peut également changer au gré du peuple et qu'il y a toujours à craindre' des troubles.
Relativement à la religion, penser qu'il est indifférent qu'elle ait des formes disparates et contraires équivaut simplement à n'en vouloir ni choisir, ni suivre aucune. C'est l'athéisme moins le nom. Quiconque, en effet, croit en Dieu, s'il est conséquent et ne veut pas tomber dans l'absurde, doit nécessairement admettre que les divers cultes en usage, entre lesquels il y a tant de différence, de disparité et d'opposition, même sur les points les plus importants, ne sauraient être tous également bons, également agréables à Dieu.
Mais alors, dira-t-on, c'est la religion d'Etat?
Parmi tant de vérités oubliées ou méconnues de nos contemporains, il n'en est aucune qui le soit davantage que celle-ci : l'Etat doit avoir une religion.
L'expression même de religion d' Etat est tellement prise en mauvaise part que plus d'un lecteur catholique sursautera en la trouvant sous notre plume.
On s'épargnerait ces alarmes, si l'on voulait bien considérer que, par religion d'Etat, nous n'entendons en aucune façon préconiser une religion dont V Etat imposerait les croyances ou la pratique, — l'Eglise catholique serait la première à condamner ce système ; — nous voulons parler d'une religion que VEtat n'impose à personne mais pratique pour son propre compte.
Le libéralisme moderne a faussé sur ce sujet Ie&
idées non seulement de la plupart de nos contemporains, mais même de beaucoup de catholiques plus fervents qu'instruits.
Il en est peu qui sachent et qui croient fermement que l'Etat est tenu de connaître et de pratiquer la véritable religion, autant et à plus de titres que les particuliers.
C'est pourtant une obligation qui résulte du droit naturel, indépendamment même de la révélation.
Cette vérité, rappelée par le Syllabus, n'est, pour la plupart de nos concitoyens, qu'un anachronisme et une utopie; et ceinjc qui n'admettent l'athéisme ni pour eux-mêmes, ni pour autrui, en font une nécessité et. un devoir pour l'Etat.
Car il n'est pas possible de le contester : un Etat qui professe ne point savoir s'il y a un Dieu et qui ne pratique aucune religion est, en réalité, un Etat athée.
Bien plus, l'athéisme social est encore moins excusable que l'athéisme individuel, la société ayant plus de lumières et dépendant de Dieu à plus de litres que l'individu.
Voici comment Léon XIII s'exprime à. ce sujet -dans l'Encyclique Liber tas :
Envisagée au point de vue social, cette même liberté ■dépravée veut que l'Etat ne rende aucun culte à Dieu, ou n'autorise aucun culte public; que nulle religion ne soit préférée à l'autre, que toutes soient considérées comme ayant les mêmes droits, sans même avoir égard au peuple, lors même que ce peuple fait profession de catholicisme. Mais pour qu'il en fût ainsi, il faudrait que vraiment la communauté ci vile n'eût aucun devoirenvers Dieu, ou qu'en ayant elle pût impunément s'en affranchir ; ce qui est également et manifestement faux. On
ne saurait mettre en doute, en effet, que la réunion des hommes en société ne soit l'œuvre de la volonté de Dieu, et cela qu'on la considère dans ses membres, dans sa forme qui est l'autorité, dans sa cause ou dans le nombre et l'importance des avantages qu'elle procure à l'homme. C'est Dieu qui a fait l'homme pour la société et qui Va. uni à ses semblables, afin que les besoins de sa nature, auxquels ses efforts solitaires ne pourraient donner satisfaction, pussent la trouver dans l'association. C'est pourquoi la société civile, en tant que société, doit nécessairement reconnaître Dieu comme son principe et son auteur et, par conséquent, rendre à sa puissance et à son autorité l'hommag-e de son culte. Non, de parla justice ; non, de par la raison, l'Etat ne peut être athée, ou, ce qui reviendrait à l'athéisme, être animé à l'égard de toutes les religions, comme on dit, des mêmes dispositions, et leur accorder indistinctement les mêmes droits.
Puisqu'il est donc nécessaire de professer une religion dans la société, il faut professer celle qui est la seule vraie et que l'on reconnaît sans peine, au moins dansles pays catholiques, aux signes de vérité dont elle porte en elle l'éclatant caractère. Cette religion, les chefs de l'Etat doivent donc la conserver et la protéger, s'ils veulent, comme ils en ont l'obligation, pourvoir prudemment et utilement aux intérêts de la communauté. Car la puissance publique a été établie pour l'utilité de ceux qui sont gouvernés, et quoiqu'elle n'ait pour fin prochaine que de conduire les citoyens à la prospérité de cette vie terrestre, c'est pourtant un devoir pour elle de ne point diminuer, mais d'accroître, au contraire, pour l'homme, la faculté d'atteindre à ce bien suprême et souverain dans lequel consiste l'éternelle félicité des iiommes, ce qui devient impossible sans la religion. .
Et, dans l'Encyclique déjà citée sur la Conslilution des Etat.s chrétiens :»
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Si la nature et la raison imposent à cHacun l'oblig-ation d'honorer Dieu d'un culte saint et sacré, parce que nous dépendons de sa puissance et que, issus de lui, nous devons retourner à lui, elles astreig-nent à la même loi la société civile. Les hommes, en effet, unis par les liens d'une société commune, ne dépendent pas moins de Dieu que pris isolément ; autant au moins que l'individu, la société doit rendre g-râce à Dieu, dont elle tient l'existence, la conservation et la multitude innombrable de ses biens. C'est pourquoi, de même qu'il n'est permis à personne de nég-lig'er ses devoirs envers Dieu, et que le plus grand de tous les devoirs est d'embrasser d'esprit et de cœur la religion, non pas celle que chacun préfère, mais celle que Dieu a prescrite et que des preuves certaines et indubitables établissent comme la seule vraie entre toutes, ainsi les sociétés politiques ne peuvent sans crime se conduire comme si Dieu n'existait en aucune manière, ou se passer de la religion comme étrangère et inutile, ou en admettre une indifféremment selon -leur ton plaisir. En honorant la Divinité, elles doivent suivre strictement les règles et le mode suivant lesquels Dieu lui-même a déclaré vouloir être honoré.
Les chefs d'Etat doivent donc tenir pour saint le nom de Dieu et mettre au nombre de leurs principaux devoirs celui de favoriser la religion, de la protéger de leur bienveillance, de la couvrir de l'autorité tutéiaire des lois, et ne rien statuer ou décider qui soit contraire à son intégrité. Et cela ils le doivent aux citoyens dont ils sont les chefs. Tous, tant que nous sommes, en effet, nous sommes nés et élevés en vue d'un bien suprême et final auquel il faut tout rapporter, placé qu'il est aux cieux, au delà de cette fragile et courte existence. Puisque c'est de cela que dépend la complète et parfaite félicité des hommes, il est de l'intérêt suprême de chacun d'atteindre cette fin. Comme donc la société civile a, été établie pour l'utilité de tous, elle doit, en favorisant la prospérité publique, pourvoir au bien des citoyens de
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façon non seulement à ne mettre aucun obstacle, mais à assurer toutes les facilités possibles à la poursuite et à l'acquisition de ce bien suprême et immuable auquel ils aspirent eux-mêmes. La première de toutes consiste à faire respecter la sainte et inviolable observance de la religion, dont les devoirs unissent l'homme à Dieu.
Quant à décider quelle relig"ion est la vraie, cela n'est pas difficile à quiconque voudra en juger avec prudence et sincérité. En effet, des preuves très nombreuses et éclatantes, la vérité des prophéties, la multitude des miracles, la prodigieuse célérité de la propagation de la foi, même parmi ses ennemis et en dépit des plus grands' obstacles, le témoignage des martyrs et d'autres arguments semblables prouvent clairement que la seule vraie religion est celle que Jésus-Christ a instituée lui-même et qu'il a donné mission à son Eglise de garder et de propager (i).
Le Syllabus avait condamné la proposition ainsi conçue : « A notre époque, il n'est plus utile que la religion catholique soit considérée comme l'unique religion de l'Etat, à l'exclusion de tous les autres cultes. » L'Encyclique de Léon XIII développe et confirme une sentence de son prédécesseur. .
On aurait tort d'en tirer un argument contre l'Eglise au nom de la tolérance nécessaire. C'est là cependant l'objection décisive, celle qui fait le plus d'impression sur l'esprit de nos contemporains.
Si rEglise,nous dit-on, n'accepte pas sans arrièrepensée la situation que lui fait la société moderne, si elle ne renonce pas définitivement au privilège d'être la religion d'Etat, comment pourra-t-elle prétendre aujourd'hui exclure les autres cultes ? La
(i) Encyclique Libertas.
première heure d'une persécution inutile rencontrerait dans le pays les invincibles résistances et les représailles des partisans résolus de la liberté.
Il y a méprise sur le sens de cette exclusion. Personne ne song-e à employer laviolence pour amener dans le giron de l'Eglise les mécréants ou les incrédules. Il s'agit d'appliquer la doctrine de l'Eglise sur la tolérance civile de l'erreur. Léon XIII en pose ainsi le principe :
Néanmoins, dans son appréciation maternelle, l'Eglise tient compte du poids accablant de l'infirmité humaine, et elle n'ig"nore pas le mouvement qui entraîne à notre époque les esprits et les choses. Pour ces motifs, tout en n'accordant de droits qu'à ce qui est vrai et honnête, elle ne s'oppose pas cependant à la tolérance dont la puissance publique croit pouvoir user à rég"ard de certaines choses contraires à la vérité et à la justice, en vue d'un mal plus grand à éviter ou d'un bien plus grand à obtenir ou à conserver.
L'objection et la méprise viennent de ce qu'on ne suppose pas de moyen terme entre l'exclusion radicale des cultes dissidents et l'égalité accordée à tous. On n'envisage que deux formes des rapports de l'Eglise et de l'Etat : la protection donnée à l'Eglise par l'Etat, dans une nation où l'unité relig"ieuse est complète, et où aucune secte dissidente n'est tolérée ; et l'égale protection accordée par l'Etat à toutes les confessions religieuses qui ne troublent pas la paix publique, sans aucun privilèg-e pour l'Eglise catholique.
La question ainsi posée, on n'a pas de peine à établir que l'unité de religion est rompue dans les sociétés modernes, et à conclure que la seconde
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forme, si inférieure qu'elle puisse être à la première, est seule admissible aujourd'hui.
Mais il y a une troisième hypothèse, qui est la vraie : c'est celle de l'Etat chrétien, reconnaissant la divine mission de l'Eglise, et tolérant néanmoins dans le pays, mais sans y coopérer lui-même, la pratique des cultes dissidents qui ont des droits acquis à cette tolérance. Dans ces conditions, les « partisans résolus de la liberté » n'ont à exercer aucunes représailles, à opposer aucune résistance, puisqu'on ne s'attaque à rien de ce qui leur est cher. L'Etat, en effet, laisse les dissidents s'organiser et s'administrer pour l'exercice de ce qu'ils appellent leur culte; il s'abstient seulement de leur prêter son concours. Bien plus, il peut protéger les dissidents, comme individus et comme citoyens, dans l'exercice de leur liberté et la jouissance de leurs droits; ce qu'il évite, c'est de protéger et d'aider la secte elle-même en tout ce qui est d'ordre religieux. En un mot, l'Etat reconnaît V Eglise pour la seule vraie religion et il ne prive pas les hétérodoxes de leurs droits antérieurement acquis.
Que peut-on exiger de plus ?
Si l'Etat est obligé, dans certaines circonstances, d'accorder aux dissidents la liberté de pratiquer, même publiquement, leur culte, il ne peut être dispensé dans aucun cas, du devoir d'embrasser la religion véritable et d'en accomplir les préceptes. S'il lui faut tolérer l'existence des sectes, il à.o\i protéger la véritable Eglise et il ne peut protéger qu'elle seule. Enfin, de ce fait que tous les habitants d'un pays n'ont pas la même foi, il ne peut jamais s'ensuivre que la nation soit autorisée à professer toutes les croyances, ou dispensée d'en avoir aucune. L'E-
tat, en ce cas, n'aurait pas la liberté que Ton réconnaît à l'individu : celle de choisir la relig-ion qui lui convient.
Telle est la Yraie tolérance civile que l'Eg-lise peut accepter loyalement, et qui permet aux catholiques d'assurer leurs adversaires en toute sincérité quoi qu'on en ait dit, que, s'ils arrivaient au pouvoir, ils ne leur refuseraient pas la liberté.
Mais deux traits essentiels distinguent cette tolérance de celle que prône le libéralisme. Elle ne se fonde nullement sur le droit de la conscience humaine au libre choix de sa relig-ion ; eUe repose seulement sur la nécessité de fait qu'impose à un Etat l'existence de sectes puissantes dans le pays. De plus, elle n'a rien de commun avec cette fausse doctrine qui ne reconnaît pas plus de droits à la vérité qu'à l'erreur.
Au fond tout, se réduit à une conception très hétérodoxe de la liberté. Louis Veuillot, rappelant ses polémiques avec Prévost-Paradol, marquait très justement la différence, dans un chapitre des Odeurs^ de Paris. :
Nous nous sommes jadis assez combattus. Je revendiquais pour la vérité des droits qu'il appelait des privilèges et qu'il repoussait de toute sa force ; je contestais que l'errettr dût avoir des privilèges qu'il appelait et qu'il appelle encore des droits. Si nous nous retrouvions en présence, le même dissentim.ent, pour ne pas dire la même séparation, existerait entre nous; il n'y aurait de changé que l'accent de la polémique, peut-être un peu chaud des deux parts. Seulement il commiettrait une injustice àonï je ne me rends pas coupable envers lui, s'il me prenait pour un ennemi de la liberté ; et, s'il me
contestait V usage de la liberté, il ferait à son principe un outrage que je ne fais pas au mien^ ni quand f invoque ni quand je conteste un certain exercice de la liberté. Je connais, moi, une vérité et une erreur, et je n'admets aucune espèce de parité ni d'ég-alité entre cette vérité et cette erreur. Ceux qui ne connaissent ni erreur ni vérité, ou qui établissent sur le même pied et dans le même droit la vérité et l'erreur, doivent, en conscience, et quoi qu'il leur en coûte, livrer l'erreur à la libre discussion de la vérité. Dès qu'ils s'y refusent^ que nous reprochent-ils? Ils sont intolérants, comme ils nous accusent de l'être, mais intolérants avec hypocrisie, sans cesser de proclamer leur prétendue tolérance; intolérants pour mettre àcouverfleurs opinions, lorsque nous ne le sommes que par respect pour nos dogmes.
Cela dit, je crois que les libéraux séparés verraient plus juste, s'ils pouvaient comprendre quelle est, entre nous, la cause de la séparation.
Cette cause n'est pas., au fond, l'amour ou l'aversion de la liberté, mais une conception différente de la liberté...
Je me sens parfaitement en état de démontrer à n'importe quel libéral, sans excepter M. Prévost-Paradol,que je n'ai pas moins aimé que lui la liberté, que je n'ai pas moins sincèrement, moins ardemment, moins obstinément essayé de la servir; et que C Univers n'a pas été^ supprimé pour avoir trop méconnu la cause de la liberté. Seulement nous ne voulons donner à la liberté, ni les mêmes droits, ni les mêmes règles et les mêmes devoirs, ni peut-être le même but. Four nous, catholiques, la liberté ne peut être que le moyen de rentrer ou de rester dans Vordre et dans la paix. Et V ordre et la paix sont avant tout le respect de laloi de Dieu.
Paroles qui trouvent leur pleine confirniation dans celles de Léon XIII :
Par sa nature donc et sous quelque aspect qu'on la considère, soit dans les individus, soit dans les sociétés, et chez les supérieurs non moins que chez les subordonnés, la liberté humaine suppose la nécessité d'obéir à une règle suprême et éternelle; et cette règ-le n'est autre que l'autorité de Dieu nous imposant ses commandements ou ses défenses; autorité souverainement juste, qui^ loin de détruire ou de diminuer en aucune sorte la liberté des hommes, ne fait que la protég-er et l'amener à sa perfection, car la vraie perfection de tout être, c'est de poursuivre et d'atteindre sa fin : or, la fin suprême vers laquelle doit aspirer la liberté humaine, c'est Dieu.