‹ Le progrès du libéralisme catholique en France sous le Pape Léon XIII histoire documentaireChapitre 11 sur 118 · II. — Les catholiques libéraux · texte numérisé non relu

II. — Les catholiques libéraux

Il peut y avoir, il existe des catholiques imbus de libéralisme, mais, daus la rig-ueur du terme, et cela découle nécessairement des principes exposés, il n'y a pas de catholicisme libéral. Le libéralisme est la négation du catholicisme. Cependant l'expression de catholicisme libéral et celle de libéralisme catholique ont pris cours pour désigner les tendances des catholiques libéraux.

Il semble, en effet, de toute évidence que ces deux faits ne peuvent coexister : l'application du système libéral dans le gouvernement de la société, et la liberté d'une croyance religieuse exigeant de l'Etat la reconnaissance du pouvoir souverain de l'Eglise dans l'ordre spirituel.

Si l'Etat ne reconnaît pas ce pouvoir, il viole les droits de la conscience religieuse ; s'il le reconnaît, il renie le principe de la souveraineté du peuple, source unique de toute puissance publique. Là est le point où la société moderne se trouve en opposition irréductible avec l'Eglise. Celle-ci, de son

côté, n'a donc d'autre alternative que la subordination acceptée ou la résistance.

Cependant des conciliateurs se sont rencontrés, qui ont entrepris de faire disparaître cet antagonisme essentiel. C'est l'école des catholiques libéraux,

Les catholiques libéraux ne doivent pas être confondus avec les libéraux rationalistes et naturalistes dont nous venons d'exposer le système. La foi catholique les sépare ; mais les catholiques victimes de l'erreur libérale tendent, par une inconséquence et une contradiction résultant de l'opposition irréductible entre la doctrine de l'Eg-lise et celle de la Révolution, à se conduire selon les principes de leurs adversaires.

Mg-r de Ség-ur, dans un opuscule trop oublié, fait une excellente analyse du libéralisme catholique :

Il y a ici à disting-uer trois choses, souvent unies, mais parfaitement distinctes, à savoir: un sentiment, un parti, et une doctrine.

Chez les uns, le libéralisme catholique est une affaire de sentiment; chez les autres, c'est une affaire de parti; chez d'autres enfin, c'est une affaire de doctrine.

Pour les femmes et pour la plupart des jeunes gens, le libéralisme catholique n'est qu'un sentiment, une espèce d'instinct irréfléchi ; pas autre chose.

C'est l'amour instinctif et, en un sens, légitime de la liberté; mot magique, entraînant, qui répond à ce qu'il y a de meilleur en nous et tout ensemble à ce qu'il y a de plus mauvais, par cela même qu'il joint à sa puissance quelque chose de vague, d'indéterminé, dont le mal profite au moins autant que le bien. La liberté, en effet.

-ayant pour mission de rompre les liens, nous apprécions diversementla liberté, suivant que nous apprécions plus ou moins sainement ce qu'on appelle des liens. Pour le catholique, pour le serviteur de Dieu, un lien -c'est tout ce qui g"êne l'accomplissement du devoir, l'accomplissement de la volonté de Dieu : pour le mondain, pour l'homme qui vit en dehors des idées de la foi, un lien c'est tout ce qui gène ses passions et ses caprices. — Cette distinction est fondamentale ici. Elle explique •comment le nom seul de liberté fait vibrer tous les cœurs et pourquoi le sentiment de la liberté est si g-énéral , si irrésistible.

Dans le sentiment libéral, qu'il ne faut donc pas confondre avec le sentiment de la liberté, il y a du bon et du mauvais ; le bon, c'est l'horreur de tout ce que l'on croit être de la tyrannie ; c'est l'indig-nation très lég"itime contre ce que l'on reg-arde comme des abus d'autorité et comme l'oppression de la conscience. Au fond, chez nos jeunes catholiques-libéraux, il n'y a g-uère que cela dans leur répulsion pour les hommes et les institutions qui soutiennent énerg^iquement le principe d'autorité.

Le mal, c'est l'esprit d'indépendance et de révolte qui fermente dans ces jeunes têtes, et qui les rend sympathiques, sans qu'ils sachent trop pourquoi, à ce qu'on •appelle « les libertés modernes », à la séparation de l'Ég-Iise et de l'Etat^ à la liberté de la presse, aux libertés parlementaires, à la liberté de l'hérésie et de l'erreur, et à tous ces principes de tolérantisme que le Saint-Sièg-e a condamnés en 1790, dès leur proclamation, et qu'il a stig-matisés de nouveau, en 1882, comme une dang-ereuse « folie, deliramentum » (i)...

Le sentiment libéral a engendré le parti libéral, parti politique plus encore peut-être que relig-ieux, dont la

(i) Encyclique Mirari vos, de Grégoire XVI.

LE LIEfÉR^LLISME ^9

marotte est liberté. Ov, par liberté, il n'entend pas ce qu'entend TEg-lise de Dieu, mais une liberté à la façon moderne, une liberté rationaliste qui anéantit l'autorité, proclame l'indifférence entre le vrai et le faux, et mène fatalement à l'anarchie et, par l'anarchie, au despotisme.

Poussé par cette fantaisie et enivré de ce sentiment, le parti libéral altère et tout ce qu'il touche, et introduit la division dans le camp catholique. Il a ses principes à lui, et ils sont le contrepied de ceux du Saint-Sièg-e. Il a ses manières de faire, sa politique, sa sag-esse ; et cette sagesse, cette politique contredit en plein les directions fermes et sûres que, delà partde Dieu, le Souverain Pontife ne cesse de donner aux g-ouvernements et aux peuples.

Ces hommes sont, au fond et malg"ré des vertus réelles, de véritables sectaires ; et ils reproduisent trait pour trait ce que l'histoire nous apprend des anciens sectaires jansénistes et g-allicans.

Gomme eux, ails affichent leur dépit contre tout ce qui marque une obéissance prompte, entière, absolue aux décrets et aux avertissements du Saint-Sièg-e. Ils ne parlent que dédaig-neusement du Sièg-e Apostolique, en l'appelant cour romaine. Ils accusent tous ses actes d'être imprudents ou inopportuns. Ils affectent d'appliquer le nom d'ultramontains et de jésuites aux fils de l'Eglise les plus zélés et les plus obéissants. Enfin, pétris d'orgueil, ils s'estiment plus sages que l'Église, à qui a été faite la promesse d'une assistance divine spéciale et éternelle. . .

On Ta dit souvent et avec grande raison ; ce sont les doctrines qui font les hommes. Les doctrines, ou, pour mieux dire, les opinions libérales sont l'âme du parti libéral, et elles sont le soutien caché du sentiment libéral.

En quoi consistent-elles? Il est difficile de le savoir bien nettement ; car les catholiques-libéraux ne se hasar-

dent pas volontiers à formuler leurs principes. Le parti a des meneurs : il n'a point de docteurs.

En allant au fond des choses, et en saisissant le moins imparfaitement possible cet insaisissable Protée, voici ce que l'on en peut dire :

D'abord, la doctrine catholique-libérale est un système g-énéral de fausse liberté et de fausse charité qui, en relig'ion comme en politique, tend à amoindrir les vérités et les principes, et à les remplacer par des nuances et par du sentiment, non certes par impiété, mais afin de soi-disant concilier à l'Eglise, à la foi, à la vérité, au droit les sympathies des adversaires. Elle tient peu de compte des principes les plus certains dès que ces principes sont en opposition avec l'opinion publique, c'està-dire avec les préjugés et les erreurs publiques. Elle tend toujours à mettre le fait au-dessus du droit. Des questions de principes elle fait immédiatement des questions de personnes, sacrifiant ainsi systématiquement la vérité et le droit à une affaire de sentiment, d'habileté ou d'intérêt. Les catholiques-libéraux se laissent tellement préoccuper des personnes qu'ils perdent de vue les principes, lesquels sont pourtant la base de tout. De là vient que, tout en aimant sincèrement le bien ils perdent pour ainsi dire l'horreur du mal, l'horreur de l'hérésie, l'horreur des crimes politiques. Ils ne conservent que l'amour des concessions aux méchants ; pauvres dupes I pendant qu'ils se flattent d'attirer les méchants sur leur terrain, ils glissent eux-mêmes et tombent sur le terrain de Tennemi.

■ Puis, la doctrine catholique-libérale, qui n'est, au fond, que la doctrine révolutionnaire de 8g, pose en principe, comme chose sinon absolument bonne, du moins meilleure, la séparation de l'Eglise et de l'État, laquelle n'est autre chose que l'indépendance absolue de la société civile vis-à-vis de la loi divine, de la religion révélée et de la sainte Eglise. Notre Seigneur a envoyé le Pape et les Evêques en leur disant ; « Enseignez tous « les peuples, et apprenez-leur à observer mes lois.

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(( Je suis moi-même avec vous jusqu'à la fin des siè- « des. » Les catholiques-libéraux restreignent cette mission aux intérêts privés de chaque chrétien en particulier ; ils dénient au Souverain Pontife et à l'Episcopat le droit d'enseig-ner les gouvernants aussi bien que les g-ouvernés, et de veiller à ce que Jésus-Christ puisse régner sans entraves dans les institutions publiques, dans les lois, dans la direction des sociétés.

Enfin, la doctrine catholique-libérale méconnaît et altère profondément les rapports de l'autorité et de la liberté, telles que Dieu les a établies et telles que son Eglise est chargée de les enseigner et de les maintenir. Elle est une altération profonde de la doctrine catholique sur l'autorité, au profit de la liberté; et c'est pour cela qu'elle s'appelle libérale... (i).

Et ici la doctrine catholique libérale rejoint le pur libéralisme exposé dans l'article précédent.

L'entreprise des catholiques libéraux serait digne de respect et d'encouragement, si leurs efforts tendaient à réconcilier l'Eglise avec la société moderne en amenant l'opinion contemporaine à délaisser les erreurs qui la mettent sur tant de points en opposition avec le catholicisme; mais, désespérant sans doute d'obtenir ce résultat, croyant aussi peut-être que le bon droit existe des deux parts et que tous les torts ne sont pas du côté des idées modernes, ces conciliateurs ont entrepris d'amener l'Eglise à transiger avec le système adverse. C'est à elle qu'ils demandent de faire les frais de cette conciliation.

Ceci est d'autant plus grave que, dans l'organisation actuelle de la société, l'Eglise doit compter

(i) Hommage aucc Jeunes catholiques libéraux, 1884.

surtout sur eux pour la défense de ses droits. La fidélité et l'énergie des citoyens catholiques en sont le rempart. Cette tactique devient donc une défection de leur part, et les conséquences en sont incalculables. Voilà pourquoi le Pape Pie IX, qui ne partageait pas leurs illusions, dénonçait avec tant de force la peste du libéralisme catholique (i).

Car il importe de bien observer que la situation des citoyens catholiques, dans la société et vis-à-vis du pouvoir civil, n'est pas identique à celle de la puissance spirituelle dont ils ont à soutenir les droits. C'est à la faveur de cette confusion que se produit l'abandon de leurs devoirs.

L'erreur des catholiques libéraux est de dénaturer la tolérance dont l'Eglise use à l'égard du pouvoir civil, et d'en fausser complètement l'application.

En premier lieu, l'Eglise, en usant de cette tolérance, « ne reconnaît cependant de droit qu'à ce qui est vrai et honnête ». Les catholiques libéraux, partant d'une fausse notion de la liberté, admettent, comme des compléments dé cette liberté, ce qui en est le défaut, l'imperfection et l'abus ; ils basent là-dessus une série de droits, et, pour eux, ce qui serait la protection de la liberté en devient l'oppression.

Mais, de plus, ils se trompent non moins gravement en se comportant comme si l'Eglise érigeait en principe pour les citoyens catholiques la tolérance qu'elle admet de la part du gouvernement. C'est une méprise absolue. L'Eglise, ayant charge d'appliquer les règles de la morale sociale, peut

(i) Voir aux appendices les avertissements de Pie IX sur les dangers du libéralisme.

bien, dans sa condescendance maternelle, tempérer les oblig-ations du pouvoir civil dans la répression de l'erreur et du mal, et supporter, sans rompre avec ce pouvoir qu'elle suppose empêché, un amoindrissement de ses privilèges « en vue d'un mal plus grand à éviter ou d'un bien plus grand à obtenir ou à conserver j>. Mais, seule, une impossibilité morale justifie cette tolérance. Dans le cas supposé, l'Eglise est dans l'impossibilité morale d'urger efficacement le respect des droits de Dieu et des siens; l'Etat est, par hypothèse, dans l'impossibilité morale d'imposer ce respect.

Mais la même impossibilité de travailler à leur restauration existe-t-elle pour les citoyens catholiques dans une nation chrétienne? N'ont-ils pas, dans l'exercice de leur liberté et de leurs droits civiques, des moyens d'action dont l'autorité spirituelle de l'Eglise est privée? Ou, si l'Etat s'affranchit de son plus rigoureux devoir, sont-ils en droit de faire comme lui ? Les Encycliques de Léon XIII donnent aux catholiques les avertissements les plus graves sur l'obligation de revendiquer la liberté religieuse :

« // arrive que parfois les exigences de l'Etat envers le citoyen contredisent celles de la religion à l'égard du chrétien, et ces conflits viennent de ce que les chefs politiques tiennent pour nulle la puissance sacrée de l'Eglise, ou bien affectent la prétention de sô l'assujettir. De là des luttes, et, pour la vertu, des occasions de jaire preuve de valeur. Deux pouvoirs sont en présence, donnant des ordres contraires. Impossible de leur obéir à tous les deux simultanément : Nul ne peut servir deux maîtres. Plaire à l'uij, c'est mépriser l'autre.

Auquel accordera-t-on la préférence? L'hésitation n'est pas permise. Ce serait un crime, en effet, de vouloir se soustraire à l'obéissance due à Dieu pour plaire aux hommes, d'enfreindre les lois de Jésus- Christ pour obéir aux magistrats, de méconnaître les droits de l'Eglise sous prétexte de respecter les droits de l'ordre civil...

« Les chrétiens entourent donc d'un respect religieux la notion du pouvoir, dans lequel, même quand il réside dans un mandataire indigne, ils voient un reflet et comme une image de la divine Majesté. Ils se croient tenus de respecter les lois, non pas à cause de la sanction pénale dont elles menacent les coupables, mais-parce que c'est pour eux un devoir de conscience, car Dieu ne nous a pas donné l'esprit de crainte. Mais, si les lois de l'Etat sont en contradiction ouverte avec la loi divine, si elles renferment des dispositions préjudiciables à V Eglise, ou des prescriptions contraires aux devoirs imposés par la religion; si elles violent dans le Pontife Suprême l'autorité de Jésus- Christ, dans tous ces cas, il y a obligation de résister, et obéir serait un crime dont les conséquences retomberaient sur VEtat lui-même. Car l'Etat subit le contre-coup de toute offense faite à la religion...

« Dans ce déluge universel d'opinions, c'est la mission de l'Eglise de protéger la vérité et d'arracher l'erreur des âmes, et cette mission, elle la doit remplir saintement et toujours, car à sa garde ont été confiés l'honneur de Dieu et le salut des hommes . Mais, quand les circonstances en font une nécessité ce ne sont pas seulement les prélats qui doivent veiller à l'intégrité de la foi, mais comme le dit

saint Thomas : « Chacun est tenu de manifester publiquement sa foi, soit pour instruire et encourager les autres fidèles, soit pour repousser les attaques des adversaires.

Reculer devant l'ennemi et garder le silence^ lorsque de toutes parts s'élèvent de telles clameurs contre la vérité, c'est le fait d'un homme sans caractère, ou qui doute de la vérité de sa croyance. Dans les deux cas, une telle conduite est honteuse et elle fait injure à Dieu; elle est incompatible avec le salut de chacun et avec le salât de tous ; elle n'est avantageuse qu'aux seuls ennemis de la foi : car rien n'enhardit autant V audace des méchants que la faiblesse des bons... »

Vainement on objectera qu'il serait chimérique de revendiquer actuellement tous les droits de l'Eglise, comme, par exemple, celui de contrôle sur l'enseig^nement. Cet argument du tout ou rien n'est qu'une mauvaise défaite. Ces droits sont plus ou moins impérieux. Il en est dont TEg-lise peut accepter la suspension temporaire,il en est d'autres dont elle ne peut jamais se relâcher, parce que le salut de la foi en dépend. La France chrétienne n'en serait pas venue à ce point de décadence, si ces paroles de Léon XIII n'étaient devenues à peu près lettre morte :

« Et d'abord, en ce qui regarde la famille, il importe souverainement que les enfants nés de parents chrétiens soient, de bonne heure, instruits des préceptes de la foi, et que l'instruction religieuse s'unisse à l'éducation, par laquelle on a coutume de préparer l'homme et de le former dans le premier âge. Séparer l'une de l'autre, c'est vouloir, en réalité, que, lorsqu'il s'agit, des devoirs envers Dieu,

l'enfance reste neutre; système mensongeT, système par-dessus tout désastreux dans un âge aussi tendre, puisqu'il ouvre ^ dans les âmes, la porte de l'athéisme et la ferme à la religion. Il faut absolument que les pères et mères dignes de ce nom veillent à ce que leurs enfants, parvenus à l'âge d'apprendre, reçoivent l'enseignement religieux et ne rencontrent dans l'école rien qui blesse la foi ou la pureté des mœurs. Cette sollicitude pour l'éducation de leurs enfants^ c'est la loi divine, de concert avec la loi naturelle, qui l'impose, aux parents ; et rien ne saurait les en dispenser. UEglise gardienne et vengeresse de l'intégrité de la foi, et qui, en vertu de la mission qu'elle a reçue de Dieu, son auteur, doit appeler à la vérité chrétienne toutes les nations et surveiller avec soin les enseignements donnés à la jeunesse placée sous son autorité, l'Eglise a toujours condamné ouvertement les écoles appelées mixtes ou neutres, ei a maintes fois averti les pères de famille, afin que, sur ce point si important, ils demeurassent toujours vigilants, toujours sur leurs gardes. Obéir ici à l'Eglise, c'est faire œuvre d'intérêt social et pourvoir excellemment au salut commun. » (Encycl. Nobilissima Gallorum Gens, 1884.)

« C'est donc une étroite obligation pour les parents d'employer leurs soins et de ne négliger aucun effort pour repousser énergiquement toutes les injustes violences qu'on leur veut faire en cette matière et pour réussir à garder exclusivement l'autorité sur l'éducation de leurs enfants. Ils doivent, d'ailleurs, pénétrer celle-ci des principes de la morale chrétienne et s'opposer absolument à ce que leurs enfants fréquentent les écoles où ils sont

exposés à boire le funeste poison de l'impiété. » (Ency^cl. Sapientiœ Ghristianœ, 1890.)

D'ailleurs n'est-il pas puéril d'oublier que la tolérance de l'Eg'lise a des bornes infranchissables ? C'est en cela que les catholiques libéraux sont presque inexcusables. L'Eglise tient compte des embarras du gouvernement dans une société travaillée par les ferments de la Révolution. Mais là où le Gouvernement se déclare lui-même contempteur de Dieu, où, sous le faux prétexte de neutralité, il professe l'athéisme, quelle matière à tolérance peutil y avoir? Là, l'Eglise proteste, pleure et condamne. Il peut n'être pas en son pouvoir de changer le fait, jamais elle ne le reconnaîtra. Et c'est une monstruosité de voir des catholiques, absorbés dans l'illusion d'une libre action sociale, considérer et athéisme national comme un état normal, et oublier l'obligation urgente de travailler, dans toute l'étendue de leurs possibilités, à la réforme de cet état violent, contraire à la nature de la société humaine .

Comment les catholiques libéraux peuvent-ils invoquer ici là tolérance de l'Eglise, et justifier leur inertie par le respect dû au pouvoir établi? C'est bien vainement qu'ils prétendent se couvrir des conseils et de l'autorité du Souverain Pontife. Le pape peut bien être induit en erreur sur une question de fait, et, n'estimant pas le gouvernement solidaire de la conjuration formée par les impies contre Dieu et son Christ, réclamer encore en faveur de ce pouvoir, malgré ce que l'Eglise en souffre, les droits de la légitimité. Mais il n'est pas au pouvoir du pape de lier une majorité de citoyens catholiques à un gouvernement athée. Là où règne

rathéisme social, il n'j a pas de société rég^ulière. Le pape, qui peut se tromper en politique, ne se trompe pas dans la doctrine, quand il enseig^ne :

Si une société ne poursuit autre chose que les avantages extérieurs et les biens qui assurent à la vie plus d'agrément et de jouissances; si elle fait prof ession de ne donnera Dieu aucune place dans V administraiiondelachose publique, et de ne tenir aucun compte des lois morales, elle s'écarte d'une façon très coupable de sa fin et des prescriptions de la nature. C'est moins une société quun simulacre, et une imitation mensongère d'une véritable société et communauté humaine. (Encjcl. Sapientiœ christianœ) [i).

Nous pouvons maintenant préciser le caractère du libéralisme catholique.

(t) Ou celte sentence n'est qu'une formule solennellement creuse, sans aucune signification, ou elle condamne de tout son poids l'Etat républicain actuel. Après cent autres déclarations analogues, moins brutales peut-être, mais aussi claires, faites par les ministres au pouvoir depuis vingt-cinq ans, on vient d'entendre ceux d'aujourd'hui déclarer du haut de la tribune, aux applaudissements de la majorité, que l'Etat, issu de la Révolution,- est essentiellement a-religieux, et fonder l'obligalion qu'il assumede procurera chaque déshérité sa part de jouissances matérielles, sur la ruine préalable de toute foi :

« Tous ensemble, par nos pères, parnos aînés, par nous-mêmes, nous sommes attachés dans le passé à une œuvre d'anticléricalisme, à une œuvre d'irréligion. Nous avons arraché les consciences hu~ maines à la croyance. Lorsqu'un misérable, fatigué du poids du jour', ployait les genoux, nous l'avons relevé, nous lui avons dit que derrière les nuages il n'y avait que des chimères. Ensemble et d'un geste magnifique nous avons éteint dans le ciel des lumières qu'on ne rallumera plus ! Voilà notre œuvre, notre œuvre révolutionnaire. » (Discours de MM. Briand et Viviani à la Chambre (8 et 9 novembre igo6). Oui ou non, est-ce là ne pas se proposer d'autre but que la prospérité matérielle, sous sa forme la plus grossière, et ne faire aucune part à Dieu dans l'Etat et dans la Société ?

Le libéralisme catholique est moins une doctrine qu'une tendance, une manière de concevoir, de parler et d'ag-ir. Il ne s'enferme pas en des propositions claires ou nettement déterminées, en des formules exactes et précises comme les principes du pur libéralisme.

Cette tendance du libéralisme catholique est de restreindre autant que possible, au profit de la liberté moderne, l'ordre surnaturel dans son application à la société, telle que nous venons de la voir exposer par Léon XIIL

Les catholiques libéraux ne nient certes pas l'existence de cet ordre supérieur, ils ne nient pas les principes essentiels de l'Eglise, ni l'existence de certaines relations nécessaires entre elle et la société civile, mais ils en arrivent à parler, à se comporter, comme s'ils ne tenaient pas compte du plan divin selon lequel ces relations sont déterminées, ou du moins comme si ce plan était irréalisable.

Le plaçant hors des possibilités sociales, ils ne se préoccupent pas de faire effort pour en procurer l'exécution. A quoi bon s'épuiser pour atteindre ce qui est hors de portée ? Tandis que FEg-lise^ on l'a vu plus haut, ne cesse pas d'inculquer au chrétien le devoir de conserver son regard constamment fixé sur ce type de la société chrétienne, tout en tenant compte par tolérance des conditions existantes, eux, ne sont pas loin de sacrifier la thèse, et de prendre l'hypothèse pour le seul état réel et définitif.

J'ai cité ailleurs M. l'abbé Klein, qui ne craint pas de mettre cet abandon sous les auspices de Léon XIII :

Sous la suprême direction de Léon XIII, où vont

PROGRÈS DU LIBER. t 4

5o INTRODUCTION

donc aujourd'hui les catholiques de vingt à trente ans, ceux qui ontl'âg'e des années actives '^...Sans s'occuper davantage de thèses absolues dont Vapplication est reconnue impossible, ils ne réclament pour eux-mêmes et pour l'Ég-lise que V égalité dans la liberté (i)...

Le Congrès ecclésiastique, si discuté, qui se tint à Bourges au mois de septembre igoo, montre qu'en effet les catholiques libéraux y ont fait bon marché des thèses absolues. M. l'abbé Birot, vicaire général d'Albij dans un discours très étudié, applaudi avec enthousiasme par les cinq cents prêtres présents et salué dans le parti comme un manifeste, proposa une théorie n'accordant aux droits de l'Eglise qu'une valeur relative, et les déduisant, non plus de son origine et de sa fin surnaturelles, mais du droit public actuellement en vigueur dans les sociétés modernes. A ce prix, la conciliation n'offre plus de difficultés :

Enfin, Messieurs, il faut aimer les choses de son temps, •et parla j'entends les institutions et les œuvres.

Allons-nous pour cela abandonner les droits de l'É- :glise ? A Dieu ne plaise ! Mais nous les revendiquerons, au contraire, avec d'autant plus d'énergie que nous les chercherons moins dans une tradition contestée que dans les entrailles mêmes de la vie sociale.

Les droits de TÉglise, qu'est-ce à dire ? Il y a, Messieurs, des droits inaliénables et sacrés. Mais souvent aussi le droit est une expression historique que la systématisation des écoles transforme en formules abstraites et invariables. Généralement, le droit est un rapport : les droits de V Eglise sont les rapports qui conditionnent son existence dans une société donnée. La société ne change pas sans amener nécessairement une modi-

(0 Nouvelles tendances en religion et en littérature, p. 128.

LE LIBÉRALISME 5l

Jication de ces rapports^ et partant de ces droits, au moins dans leur aspect ^formel et proprement Juridique.

Les droits absolus de l'Eg-lise sont d'être, d'enseig-ner, de sauver les âmes, de sanctifier les peuples. Mais s'il n'est plus possible de revendiquer pour elle la façon d'être et les avantag"es dont elle a joui en des temps évanouis, voyons donc les conditions spéciales que notre temps lui fait, les droits nouveaux que par la force des choses il lui confère, la forme d'être et d'ag-ir qu'il lui permet, et peut-être trouverons-nous, devant Dieu, à la lumière sacrée, non des intérêts du moment, mais de la conscience, qu'au, fond cette J'arme vaut les autres.

Je souhaite, autant que personne, que l'on parvienne à conserver à TEg-lise de France les quelques prérog-atives qui lui restent de son g-lorieux passé; mais ce que je désire plus encore c'est qu'on prépare avec ardeur et clairvoyance la situation que l'avenir lui réserve. Nous avons eu peur de ce que les principes de la démocratie moderne nous faisaient perdre : nous n'avons pas pris g-arde à ce qu'ils pouvaient nous donner. Ils sont imparfaits ; je l'accorde ; raison de plus pour en tirer le meilleur parti. L'autonomie individuelle, l'ég^alité devant la loi, la liberté de conscience, la liberté de la presse, celle de réunion et d'association sont des principes qui sont dans le droit public de ce siècle et qui vaudraient peutêtre pour l'Eg-lise tout autant que la protection officielle du cardinal Dubois et même celle de M. Guizot. Je sais bien qu'aujourd'hui nous commençons à dire que nous ne réclamons que la liberté: puissions-nous affir de manière à le faire croire!

Ces habiletés de lang-ag-e n'arrivent pas à dissimuler la substitution du droit nouveau à l'ordre établi par Dieu : l'Eg-lise tirera désormais ses droits des entrailles de la vie sociale.

Il n'y avait à Bourg-es que des tenants haute-

ment déclarés des directions pontificales. Mais parmi les directions authentiques, imprimées par le chef de FEg-Hse, y en a-t-il aucune qui soit plus solennelle et de forme plus stricte que la bulle Quanta cura et le Syllabus qui Taccompag-ne? Y en a-t-il même qui s'occupe plus en détail, avec plus de précision, des maux de la société contemporaine et qui en dicte avec plus d'autorité les remèdes?

Il est vrai que pour les libéraux d'aujourd'hui les directions politiques priment les autres; pour eux le Syllabus est périmé. Ils font peu de cas du soin que Léon XIII a pris de le commenter dans plusieurs de ses encycliques, et leurs yeux ne se sont pas arrêtés sur cette confirmation expresse, accompagnée de renvois et de citations en note reproduisant le texte même des propositions du Syllabus :

Ces doctrines, que la raison humaine réprouve et qui ont une influence si considérable sur la marche des choses publiques, les Pontifes romains, nos prédécesseurs, dans la pleine conscience de ce que réclamait d'eux la charge apostolique, n'ont jamais souffert qu'elles fussent impunément émises. C'est ainsi que, dans sa Lettre-Encyclique Mirari vos, du i5 août 1882, Grégoire XVI, avec une grande autorité doctrinale, a repoussé ce que l'on avançait dès lors, qu'en fait de religion il n'y a pas de choix à faire : que chacun ne relève que de sa conscience et peut, en outre, publier ce qu'il pense et ourdir des révolutions dans l'Etat. Au sujet de la séparation de l'Église et de l'Etat, ce Pontife s'exprime en ces termes : « Nous ne pouvons pas attendre pour l'Eglise et l'Etat « des résultats meilleurs des tendances de ceux qui pré^ « tendent séparer l'Eglise et l'Etat et rompre la concorde « mutuelle entre le sacerdoce et l'empire. C'est qu'en

« effet les fauteurs d'une liberté effrénée redoutent cette « concorde, qui a toujours été si favorable et salutaire « aux intérêts relig-ieùx et civils. » — De la même manière, Pie IX, chaque fois que l'occasion s'en présenta, a condamné les fausses opinions les plus en vog^ue, et ensuite il en fit faire un recueil, afin que, dans un tel déluge d'erreurs, les catholiques eussent une direction sûre (i).

Malgré un enseig-nement si formel, on lisait récemment dans une revue qui se pique d'être un fidèle org-ane des idées de Léon XIII :

Le Syllabus nous apparaît, aujourd'hui, comme un véritable anachronisme : il ri offre plus guère d'intérêt qaà l'historien, comme date d'une époque. Bien qu'il n'ait que quarante ans d'existence, il n'a plus chance d'être appliqué dans un pays aussi divisé que le nôtre. C'est bien vainement que l'Eglise élèverait la voix pour revendiquer ses anciennes prérogatives: elle en est réduite à se réclamer du droit commun (i).

M. Anatole Leroy-Beaulieu écrit non moins explicitement :

Nous touchons ici à ce qui est le caractère propre du Syllabus et de tous les actes pontificaux du mêmeg-enre. Pour les apprécier, il ne faut pas oublier que ce sont avant tout des déclarations de principes, visant les doctrines plutôt que leur application, « la thèse et non l'hypothèse », les systèmes philosophiques ou politiques, et non les législations ou les constitutions existantes. Les papes et les théolog-iens qui émettent ces principes raisonnent en quelque sorte dans l'abstrait, pour une société ayant conservé l'unité de foi et filialement soumise à l'autorité pontificale. Ils font à leur manière, si j'ose ainsi parler, leur île d'Utopie, leur Salente, ou

(i) Demain, 27 juin 1906.

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leur République de Platon, exposant, d'après leurs maximes, les lois d'une société parfaite, sans se préoccuper des nécessités contingentes et des réalités actuelles, ce qui ne les empêche nullement d'en tenir compte dans la pratique, de s'y accommoder et de se faire aux circonstances. Quand les règ-les idéales ainsi posées seraient en contradiction manifeste avec les principes de notre droit public, y aurait-il là de quoi alarmer sérieusement les g-ouvernements et les peuples modernes? Non, en France du moins, car, chez nous. Les fanatiques ou les illuminés, qui rêvent de construire sur la terre une sorte de contrefaçon de la Jérusalem céleste, sont les seuls à voir en de telles maximes une règle de conduite applicable à noire temps et à notre état social. Les autres, non seulement les catholiques qui, au contact du siècle, se sont plus ou moins entachés d'idées libérales, mais tous ceux qui ont quelque esprit politique ou quelque sens pratique, sentent la folie de pareils songes et prennent à tâche de s'en disculper, (i).

Ce lang-age des libéraux laisse bien voir quelle est leur illusion, leur erreur. Non, il n'est pas exact de n'attribuer aux enseig-nements de l'Eg"lise qu'une valeur théorique, spéculative, et d'y voir des déclarations de principes visant les doctrines plutôt que leur application, la thèse et non l'hypothèse, les systèmes philosophiques ou politiques, et non les législations ou les constitutions existantes. Ces enseignements concernent l'un et l'autre ordre. Certainement l'Eglise tient compte des difficultés qu'offre l'état actuel de la société, mais elle parle pour rappeler aux catholiques la doctrine qu'ils ne doivent pas oublier, pour leur tracer la conduite à tenir dans les circonstances présentes, le plan auquel ils doivent s'attacher ; elle leur prescrit de

(i) Les Catholiques liber auœ.

faire passer autant que possible la doctrine dan& les faits.

Les catholiques libéraux se leurrent donc, quand ils disent : « Nous sommes d'accord avec vous sur les principes ; il n'y a de divergence entre nous que sur la conduite pratique vis-à-vis des libertés et des^ constitutions modernes. Faut-il de préférence insister sur la doctrine, ou se placer au point de vue des faits? C'est sur quoi l'on peut différer. Les uns, tout en acceptant la constitution de leur pays, et sans vouloir tenter contre elle une entreprise violente, croient devoir insister sur la doctrine et faire ressortir ce que le système actuel de g-ouvernement " présente d'imparfait et de dangereux. Les autres,, tout en admettant la fausseté des principes libéraux et sans considérer comme un idéal nos institutions modernes, se placent au point de vue des faits, et, négligeant tout ce qui pourrait ressembler à une attaque contre ces institutions, s'efforcent d'en tirer le meilleur parti possible. Voulant surtout sauvegarder l'intégrité de la doctrine, vous avez le désir légitime de préparer cet avenir éloigné où la vérité recouvrera pacifiquement ses droits. Nous, tenant particulièrement compte des faits, nous voulons combattre avec des armes proportionnées aux besoins des circonstances. »

La distinction est spécieuse, mais fausse. C'est faire injure à l'Eglise de croire que les papes organisent à leur manièreleur île d'UtopieJeurSalente^ ou leur République de Platon, sans viser les nécessités contingentes et les réalités actuelles. Ils enseignent aux peuples chrétiens les principes essentiels de toute société humaine, afin que les citoyens catholiques travaillent à en obtenir l'application.

Les catholiques libéraux ne nient pas les principes énoncés par TEglise, mais en ne leur reconnaissant qu'une valeur spéculative, ils les abandonnent en fait. Sans affirmer, peut-être que le droit nouveau est, en tout état de choses, pratiquement le meilleur, ils semblent bien l'accepter définitivement et pour toujours, et renoncer à l'espoir de voir jamais le pays, revenu à la vérité, rendre possible, les circonstances étant changées, la restauration pacifique des principes chrétiens dans le gouvernement de la société. Ils oublient que l'Eglise a toujours maintenu en face du monde les principes de vérité dont elle est dépositaire ; ils oublient qu'elle n'a jamais désespéré de guérir la société de ses maux, même invétérés, et se dérobent au devoir, à la noble mission d'être ses coopérateurs et les organes de sa voix parmi leurs concitoyens.

M. l'abbé Charles Maignen a écrit une page intéressante sur l'origine du libéralisme catholique et les circonstances où il tenta de remplacer entre nos mains le drapeau du droit chrétien par celui de la liberté. Cette page met dans un vigoureux relief ce qui a fait autrefois la force, et ce qui fait aujourd'hui la faiblesse des catholiques français :

Les premières années du dix-neuvième siècle semblaient promettre à notre pays un avenir de grandeur et de gloire.

Après les hécatombes révolutionnaires, après les grandes guerres de l'Empire, la France, un moment abattue et meurtrie, se relevait rapidement. Dieu seniblait lui donner les éléments d'une renaissance religieuse, littéraire, artistique, nationale.

Orateurs, poètes, écrivains, artistes, paraient de leur jeune g"loire le siècle naissant Lamennais encore fidèle, Victor Hug-o encore chrétien, Chateaubriand, le précurseur de tous, l'initiateur de la renaissance catholique après la Révolution... le clerg-é, rayonnant encore de l'auréole du martyre, l'armée riche des g"loires de l'épopée impériale, l'Europe fatig-uée par ving-t ans de g-u erres et aspirant à la paix, tout semblait promettre à la France une des plus grandes époques qu'elle eût connues dans sa longue histoire.

La conquête d'Alg-er, en juillet i83o, purg-eait làMéditerranée des pirates barbaresques et donnait à la France sa plus belle colonie. Sans tirer un coup de fusil, les Bourbons allaient nous rendre, du consentement de l'Europe, les frontières du Rhin, annexant ainsi à la France une partie des provinces qui, depuis, ont formé la Belgique.

Mais la révolution de i83o éclata, et de toutes les gloires que le dix -neuvième siècle semblait pi-éparcr, il ne resta guère que des promesses.

La révolution de i83o a été, à certains égards, plus funeste que celle de 1789 et 1798. Elle fit moins de ruines matérielles, elle versa moins de sang, mais ses effets furent plus durables.

Le régime de la Restauration, tout imparfait qu'il fût, surtout à ses débuts, s'améliorait prog-ressivement. Les éléments malsains qu'il tenait des régimes précédents étaient éliminés peu à peu.

Les organes naturels et traditionnels de la société française se reconstituaient, comme d'eux-mêmes, sous l'action des deux pouvoirs qui leur avaient donné la vie : l'Eglise et la royauté nationale.

A partir de i83o, la chaîne de la tradition est rompue, la France sort de sa voie, elle compte encore parmi ses fils des individualités brillantes, mais celles-là mêmes ne donnent pas tout ce qu'elles semblaient promettre; elles ne concourent pas au même But, leur vie manque d'unité;

les plus belles figures de notre histoire, les g-loires les plus pures de ce siècle sont pour nous comme voilées dé deuil, car nous avons vu succomber les grandes causes qu'elles ont servies.

La révolution de i83o fut le triomphe et Tavènement définitif, — jusqu'à présent du moins, — de l'erreur la plus pernicieuse à l'Eglise et à l'Etat, nous voulons dire du libéralisme.

On n'avait guère eu le temps d'être libéral en 89 ; la persécution sanglante ne laissait pas place aux négociations. On ne pouvait pas l'être sous TEmpire, parce que le maître du jour n'aimait pas qu'on parlât de liberté.

Le libéralisme, sous la Restauration, fit des ravages en politique, il fut l'agent le plus actif et le plus efficace de la chute de la royauté légitime, mais il était mal noté dans l'opinion honnête, parce qu'il servait de masque à l'impiété pour combattre la religion.

Le clergé, trouvant d'ordinaire un appui suffisant auprès du pouvoir et jouissant de certains'privilèges, n'était point tenté de parler au nom de la liberté et du droit commun.

Il n'en fut plus ainsi après i83o.

N'attendant du pouvoir aucun appui, les catholiques militants, encore en petit nombre, mais actifs et enthousiastes, s'engagèrent dans la voie nouvelle qui s'ouvrait devant eux.

On avait cru, après les journées de juillet i83o, que la persécution et la guerre civile allaient être déchaînées sur la France, comme à la fin du dix-huitième siècle. Mais quand on vit l'ordre matériel sauvegardé, la paix maintenue au dedans comme au dehors, on entreprit de s'accommoder d'un régime qui permettait et qui promettait de vivre.

Ce que l'on ne pouvait plus attendre de la protection du pouvoir et du privilège, on le demanda à la liberté. Une génération nouvelle, née sous l'Empire, élevée sous la Restauration, entrait alors en scène. La société de

saint Vincent de Paul se constituait (i833) ; tout un ensemble d 'œuvres, d'institutions charitables surg-issaient; c'était la première moisson, semée dans le sang" et les larmes, par l'Eg-lise de France reconstituée.

Ceux d'entre ces jeunes hommes que leurs talents mettaient au premier rang- se laissèrent facilement entraîner, à leur insu, au delà des limites que la doctrine catholique ne permet pas de franchir.

Profiter de la liberté que les principes et les institutions modernes proclament, pour servir et défendre l'Eg-lise, c'est un droit, et c'est même un devoir.

Applaudir aux résultats que le zèle et l'initiative des catholiques obtiennent sous le régime du droit commun, c'est chose permise et louable.

Mais les hommes, les jeunes g-ens, les écrivains et surtout les orateurs veulent faire plus. Ils éprouvent le besoin de s'élever au-dessus du terre à terre des réalités présentes : dire aux catholiques qu'ils tirent le meilleur parti possible des mauvaises conditions dans lesquelles ils se trouvent, cela ne prête g-uère aux mouvements oratoires et ne soulève pas l'enthousiasme des foules.

L'éloquence a besoin d'envolées vers l'avenir, surtout quand le présent est mesquin et le passé rempli de souvenirs douloureux ou irritants. Il faut découvrir de& horizons inconnus, et stimuler les courag-es en promettant aux jeunes g-ens qu'ils seront les initiateurs d'un ordre nouveau, les précurseurs d'une société à naître.

L'effet de telles promesses est infaillible. Rien n'éveille davantag-e l'enthousiasmé d'un auditoire jeune et ardent, et, comme l'accomplissement de ces prédictions n'est jamais exig-ible qu'à long-ue échéance, on peut les hasarder sans péril.

Depuis la naissance du parti catholique libéral, dont Lamennais fut le père, et dont le prog-ramme peut se résumer dans le titre des journaux l'Ere Nouvelle et V Avenir, les orateurs et les journalistes ont été fécond» en prophéties de ce g-enre .

6o INTRODUCTION

Soixante ans ont passé sur les premières ; il est permis, sans doute, de les juger à cette heure.

Nous trouverons dans cette étude l'explication de bien des défaites subies par les catholiques de France, au dix-neuvième siècle.

La' lutte n'est pas eng-ag-ée sur le terrain qui convient au tempérament français ; Thabileté de nos adversaires est de l'y avoir amenée, et leur tactique est de l'y maintenir.

On se plaint de notre inertie, de notre insouciance en face des progrès de l'impiété, du socialisme et de l'anarchie. . .

Cette insouciance n'est qu'apparente, et cette inertie est faite peut-être de défiance et de dédain pour les moyens d'action que les empiriques nous proposent.

Ne semblait-elle pas insouciante et amollie par le luxe la société du second empire, en 1869?

Et, cependant, combien d'hommes, de jeunes g"ens, de vieillards sont sortis de nos châteaux, de nos ateliers et de nos chaumières, malg"ré la neig^e et les balles? Combien sont partis... et combien sont revenus?

Il n'y a pas aujourd'hui moins d'hommes de cœur, prêts à devenir des héros à la voix de l'honneur et à l'appel du canon.

Mais, pour lutter de paroles avec un ennemi déloyal, nous devons le proclamer, la France n'a pas d'hommes.

Voilà pourquoi la Révolution g-arde tant qu'elle peut son masque libéral, et recule toujours l'échéance nécessaire de la persécution violente. Elle ne veut porter brutalement la main ni sur les personnes, ni sur les biens de l'Eg-lise ; elle cherche à s'en emparer par intimidation et par surprise.

Le jour où elle voudra dominer par la force, la Révolution sera vaincue. Si elle ne trouve pas alors de soldats pour lui tenir tête, elle trouvera certainement des confesseurs et des martj'^rs, dont le sang" rendra la terre de France plus féconde en chrétiens.

LE LIBERALISME 6l

C'est au prix de son sang- que la France est devenue chrétienne ; c'est au prix de son sang" qu'elle est restée catholique; c'est au prix de son sang- qu'elle a gardé la foi.

Soldat et martyr, le Français ne comprend la lutte que sur le champ de bataille ou sur l'échafaud.

La franc-maçonnerie le sait. Si nous le savions et si nous le croyions comme elle, nous serions à la veille de vaincre (i).

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