‹ Le progrès du libéralisme catholique en France sous le Pape Léon XIII histoire documentaireChapitre 101 sur 118 · I. 'américanisme · texte numérisé non relu

I. 'américanisme

pas le fait d'une dévotion comme celle qui règ^ne en Europe ; ce g-enre de dévotion a pu, dans son temps, rendre des services et sauver l'Eg-lise, mais c'était lorsqu'il s'ag-issait surtout de ne pas se révolter. L'exag-ération , par le protestantisme, du principe d'individualité a forcément amené l'Eg-lise à réag-ir et à restreindre les conséquences de ce principe, afin que sa propre et divine autorité pût avoir tout son jeu et exercer sans obstacle sa légitime et salutaire influence. Les erreurs et les maux de l'ère de la Réforme eurent pour orig-ine l'indépendance personnelle affranchie de tout joug. Il fallait y opposer le frein d'une dépendance personnelle plus étroite : Contraria contrariis curaniur. L'influence de FEg-lise fut donc, par les circonstances, amenée à s'exercer en quelque sorte au détriment des vertus naturelles qui, sag-ement dirig-ées, font la virilité du chrétien dans le monde. Le pointg-ag-né fut /e maintien et la victoire de la vérité ainsi que le salut des âmes; la perte fut une certaine déjaillance de V énergie, entraînant avec elle un affaiblissement de l'activité dans l'ordre naturel. Le g"ain reste permanent et inestimable; la perte n'est que temporaire et se peut réparer.

Les vertus passives, cultivées sous l'action de la Providence pour la défense de Tautorité extérieure de l'Eglise alors menacée, produisirent d'admirables effets comme uniformité, discipline et obéissance. Elles eurent leur raison d'être alors que presque tous les gouvernements étaient monarchiques. Maintenant ils sont ou républicains ou constitutionnels, et sont censés être exercés par les citoyens eux-mêmes . Ce nouvel ordre de chose demande nécessairement l'initiative individuelle, l'effort personnel. Le sort des nations dépend du courag-e et de la vig-ilance de chaque citoyen. C'est pourquoi, sans détruire l'obéissance, les vertus actives doivent être cultivées de préférence à toutes les autres aussi bien dans l'ordre naturel que dans l'ordre surnaturel. Dans le premier, il faut développer tout

ce qui peut fortifier une lég-itime confiance en soi ; dans le second, on doit faireune larg-e place à la direction intérieure de l'Esprit-Saint dans l'âme individuelle (i).

On pourrait, on devrait tirer de ce système du prophète des temps nouveaux une conclusion fort imprévue pour les ralliés, pour tous les tenants de la démocratie issue directement de l'Evangile et plus conforme à l'institution de l'Eglise; et cette conclusion gênerait fort M. Piou, M. Etienne Lamy, l'abbé Gayraud, Marc Sangnier, et tutti quanti. En bonne logique, si les vertus favorisées par le gouvernement monarchique sont plus favorables « au maintien, à la victoire de la vérité, et au salut des âmes », sans contredit, c'est lui qui s'accorde davantage avec l'Evangile et l'esprit de l'Eglise. Mais poursuivons.

Et sans insister davantage sur une démonstration désormais suffisante, recueillons ces paroles de M, l'abbé Dabry dont le mérite est de ne jamais refuser un aveu (2) :

Pourquoi ce livre (3) a-t-il eu cette fortune ? Pourquoi a-t-il été plus particulièrement bien accueilli par les démocrates chrétiens et ardemment attaqué par leurs adversaires, c'est-à-dire par les libéraux et les gallicans? Malgré les différences de fond, V Américanisme et la démocratie chrétienne se sont reconnus comme des

(i) « Le type de dévotion et d'ascétisme sur lequel on les forme (les catholiques) n'est bon qu'à réprimer l'activité personnelle, cette qualité sans laquelle, de nos jours, il n'y a pas de succès politique possible. L'énergie que réclame la politique moderne n'est pas le fait d'une dévotion comme celle qui règne en Europe. » (Sa vie, p. 4oo.)

(2) La Vie catholique, i4 mars 1899.

(3) La Vie du P. Hacker, traduite par M. l'abbé Klein.

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frères et se sont donné réciproquement des témoig-nages d'affection et d'estime...

Les Américains rêvent de prog-rès, de conquêtes matérielles et morales par le développement de la puissance personnelle, des facultés individuelles ; les démocrates chrétiens, par le perfectionnement des lois sociales ; c'est toujours le progrès, et ce rêve remplit le cœur des uns et des autres de la même ivresse. Ainsi se sont formés entre deux groupes particuliers de catholiques des deux continents des liens de sympathie et une solidarité g-lorieuse que les violentes attaques et inimaginables calomnies dont elle a été l'objet ne peuvent que fortifier.

Pour resserrer ces liens de sympathie et cette solidarité, pour soutenir le parti démocrate catholique qu'on travaillait à constituer en France, Mgr Ireland fut attiré chez nous par les chefs de la politique pontificale. C'était lui offrir une précieuse occasion de remplir la iriission divine attribuée, selon lui, à la République américaine. Ecoutons les accents lyriques avec lesquels il la célébrait :

Tout comme je crois que Dieu gouverne les hommes et les nations, je crois qu'wne mission divine a été assignée à la République des Etats-Unis . Cette mission est de préparer le monde, par l'exemple et par l'iofluence morale, au règne universel de la liberté humaine et des droits de VJiomme. L'Amérique ne vit - pas pour elle seule ; les destinées de l'humanité sont confiées à sa garde. Aucune doctrine deMonroe né confine sa démocratie aux bords de l'Atlantique et du Pacifique. Le droit de cité américain soutient les droits de l'humanité. Au temps de Washington, l'esprit de TAmérique, que les soldats de Lafayette et de Rochambeau remportèrent dans leur patrie, hâta la Révolution française. En Europe, cependant, la liberté fut retardée dans ses progrès par les sauvages excès de ses propres cham-

pions. Mais, prenant espoir et courag-e dans la démocratie américaine, elle n'a jamais cessé de combattre jusqu'à ce que l'Europe devînt, en fait, si ce n'est de nom, libre et démocratique. Aujourd'hui la France est

une république bien établie 0 Amérique, g-arde-toi

bien toi-même ! car si tu tombes, les espérances de Vhiimaniié tombent avec ioi{i).

République d'Amérique, reçois le tribut de mon amour et de ma loyauté. De toute mon âme je te rends hommage. Je prie de tout mon cœur pour que ta g"loire ne soit jamais diminuée. — Esta perpétua ! Tu portes dans ta main les espérances de la race humaine. Ta mission, reçue de Dieu, est de montrer aux nations que les hommes sont capables des plus hautes libertés civiles et politiques. Sois à jamais libre et prospère ! Que par toi la liberté triomphe sur toute la terre du levant au couchant ! — Esto perpétua (2) !

A vrai dire, les affaires des novateurs n'allaient pas plus toutes seules en Amérique qu'en France. Mgr Ireland trouvait dans son pays les mêmes oppositions que nos démocrates chrétiens.

On connaît les démêlés retentissants de l'arche- A^êque de Saint-Paul avec quelques-uns de ses collègues dans l'épiscopat et les difficultés de toute sorte auxquelles le délégué du Pape, Mgr Sa tolli, fut exposé. Mais l'assurance et l'audace ne manquaient pas plus aux chefs du mouvement progressiste aux Etats- Unis que chez nous. Là-bas, comme ici, c'était au nom de Léon XIII qu'on marchait. jNos ralliés se seraient pâmés d'aise devant un discours comme celui-ci :

(i) Discours prononcé en 1895, Church Modem Society, p. 175. (2) Discours prononcé le 17 avril igoi dans la cathédrale de Dubuque, à la remise du pallium à Ms;r Keane.

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Des réfractaires, des rebelles contre Léon XIII, on en trouve hors de France. On en trouve où l'on devrait le moins s'attendre — en Amérique. Il y a, naturellement, des divisions parmi les catholiques d'Amérique,, non pas, à la vérité, dans ce qui est strictement matière de foi et de mœurs, mais dans les tendances et les mouvements et dans les adaptations aax circonstances et aux environnements modernes. Il ne devrait y avoir pour nous qu'une tendance, un mouvement, un mode d'adaptation, ceux qui sont indiqués par Léon. La séparation d'avec Léon, V opposition à ses directions, n'est autre chose qu'une rébellion, quels que soient ses efforts pour se dissimuler, en Amérique comme en France, sous les titres spécieux de conservatisme, de catholicisme traditionnel, de religieuse crainte des nouveautés. Ceux qui résistent en Amérique à la direction donnée par Léon sont des rebelles et des réfractaires,qizoiqu' ils osent se donner comme les seuls catholiques véritables et loyaux. Les noms n'ont g-uèro d'importance, il n'y a que les réalités qui comptent. Les loyaux catholiquesn'ont qu'un nom, catholiques. Ilsn'ont qu'une règle d'action, la volonté et l'exemple de Léon. On pense quelquefois que les catholiques d'Amérique sont divisés sur les questions des races et des lang-ues. 11 n'en est pas ainsi. S'ils sont divisés, c'est que la qrande m^ajorité sait la direction de Léon et que quelques-uns se tiennent à C écart. Les loyaux catholiques et les réfractaires n'appartiennent pas qu'à Aine langue. iQ parle maintenant pour moi-même, mais, dans ce que je dis, je le sais, je parle aussi pour tous les loyaux catholiques d'Amérique. Il n'y a pas pour moi de race, de lang-ue ni de couleur. Je m'élève au-dessus de toutes ces particularités. En cherchant mes frères, je désire trouver ceux qui travaillent pour Dieu et la vérité, ceux qui travaillent avec Léon. Quand je m'éloigne des catholiques, c'est qu'ils sont réfractaires. Quand les catholiques français sont avec

le Pape, je suis avec les catholiques français; quand ils sont contre lui, je suis contre eux. Quand les catholiques allemands sont avec le Pape, je suis avec eux; quand ils sont contre le Pape, je suis contre eux (i).

Donc, le iSjuin 1892, une grande réunion avait été org-anisée à Paris pour y entendre le chef bien connu des novateurs américains (2). Mgr Ireland fit un discours-programme sur la situation du catholicisme aux Etats-Unis, discours plein d'allusions à la situation de l'Eg-lise de France. En terminant, il s'exprima ainsi :

Je ne dois pas achever cette partie de ma causerie sans vous dire que nous autres, catholiques américains, nous sommes aujourd'hui un peu fiers du fait que la République a eu l'approbation et la bénédiction spéciale du Saint-Sièffe.

Suivant notre doctrine Monroë, je ne veux pas me mêler des affaires des autres pays. Mais je dois dire que j'ai dans mon cœur un vif sentiment de reconnaissance pour le grand pays qui est cause que la République fut canonisée par Léon XIIL

Jusqu'ici, quand je venais en Europe, je m'entendais qualifier d'évêque tant soit peu dangereux, parce que j'étais un évêque démocrate, un évêque républicain;

(i) Sermon prononcé à l'église Saint-Patrick, à Washington, le 28 mars 1897 et publié dans le The N.-Y. F.'s Journal, 3 avril, seul texte reconnu authentique par l'orateur.

(a) Mgr Ireland est cet évêque d'esprit moderne qui, disciple et enthousiaste admirateur du P. Hecker, a été à son lour reconnu pour maître par les jeunes du clerffè de France. Il est glorifié, acclamé, comme le rénovateur de Vaction apostolique dans VEfflise et son autorité s'établit un peu aux dépens des pauvres vieux évèques, retardataires et inertes, sous le geste hiérarchique desquels languit le catholicisme d'Europe. C'est l'apôtre Paul des temps NOUVEAUX. (M. Charbonnel. Revue chrétienne, i" octobre 1898.)

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on me prenait presque pour un hérétique. On disait peut-être : ces idées vont bien là-bas, mais c'est parce que les Américans ne sont pas encore bien civilisés. Je n'osais presque rien dire, ou du moins je n'aurais pas eu les fières paroles d'aujourd'hui^owc faire épanouir les pensées de mon âme.

Cette fois-ci, en arrivant à Rome, j'entends dire, du sommet du Vatican : « De toutes les formes de g-ouvernement que l'Eg-lise a reconnues et dont elle a fait l'essai ûle ne saurait dire jusqu'ici celle dont elle reçu le plus de mal ou le plus de bien. Maintenant elle fera l'essai sérieux de la forme républicaine, a Et moi, comme Américain, je lui dis : « Vous réussirez dans l'essai (1). »

Au moment où Mgr Ireland prononçait ses discours, Léon XIII avait l'occasion d'écrire à Mgr Fava, évêque de Grenoble. Un congrès de la jeu- , nesse catholique s'était tenu au mois de mai dans cette ville et l'évêque en avait envoyé les actes à Rome. Le Pape, comme pour préciser et approuver les idées alors en faveur, disait dans sa réponse :

... Il est de la prudence chrétienne de ne pas repousser, disons mieux, de savoir se concilier dans la poursuite du bien, soit individuel, soit surtout social, le concours de tous les hommes honnêtes. La grande majorité des Français est catholique. Mais parmi ceux-là même qui n'ont pas ce bonheur, beaucoup conservent malgré tout un fond de bon sens, une certaine rectitude que l'on peut appeler le sentiment d'une âme naturellement chrétienne; or ce sentiment élevé leur donne, avec l'attrait du bien, l'aptitude à le réaliser... Quand tous,s'élevant au-dessus des partis, concerteront leurs efforts, les honnêtes gens avec leur sens juste et leur cœur droit, les croyants avec les ressources de leur foi..., alors le

(i) Texte reproduit par l'Univers.

peuple finira par comprendre de quel côté sont ses vrais amis et sur quelles bases durables doit reposer ce bonheur dont il a soif; alors il s'ébranlera vers le bien (i).

Exalté par les espérances que ce mouvement lui faisait concevoir, un des chefs de l'école néo-chrétienne, M. Henry Bérenger, tirait ces conclusions :

Voici que le chef vénérable de la chrétienté, voici que ses plus illustres lumières annoncent que la ;?;"rande œuvre de l'Earlise c'est désormais l'union des bonnes volontés. Soyez protestant, soyez Israélite, soyez même librepenseur, si vous avez à cœur les principes de la morale évang-élique, l'Eg'lise vous admet et vous bénit. Les siècles ne sont plus où les bûchers s'allumaient pour des nuances de dog-me. Ariens, pélag-es, s'ils revivaient en nos jours, auraient leur place dans l'Eg-lise nouvelle. Pardessus les cristallisations dog-matiques dont l'aplanissement reste l'office des seuls théologiens, un dog-me fécond se dresse sur l'humanité et l'abrite : c'est le dogme de rAme de L'Eglise, de cette société mystérieuse et sainte à laquelle les incroyants sincères et éclairés, s'ils sont avec Jésus, participent eux-mêmes. L'Eg-lise redevient donc vrainaent catholique, c'est-à-dire selon tous; elle g-roupe autour de la fig-ure du Christ toutes les âmes touchées du divin (2).

Voilà sous quels auspices l'Américanisme prit pied en France. Mais ceci nous amène à le présenter sous un second aspect, d'ailleurs lié à son caractère démocratique.

(i) Bref daté du 22 juin 1892.

(2) L'Aristocratie intellecluelle, p. 91.

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