‹ Le progrès du libéralisme catholique en France sous le Pape Léon XIII histoire documentaireChapitre 102 sur 118 · II. — L'Américanisme, religion du libéralisme · texte numérisé non relu

II. — L'Américanisme, religion du libéralisme

Le libéralisme est précisément le principe auquel la lettre de Léon XIII rattache les erreurs de TAméricanisme :

Les opinions nouvelles dont nous parlons reposent en somme sur ce principe : afin de ramener plus facilement à la doctrine catholique ceux qui en sontséparéSjl'Eg-lise doit s'adapter davantage à la civilisation d'une époque adulte, et, relâchant son ancienne rig-ueur, faire quelques concessions aux tendances et aux principes nouvellement introduits parmi les nations. Et cela doit s'entendre, à ce que pensent plusieurs, non seulement de la règ-le de la vie, mais encore des doctrines où est contenu le dépôt de la foi.

Et plus loin :

Le projet des novateurs est encore plus daug-ereux et plus opposé à là doctrine et à la discipline catholiques. Ils croient qu'il faut introduire une certaine liherté dans l'Eg-lise, de sorte que, l'action et la vig-ilance de l'autorité se trouvant en quelque façon liées, chaque fidèle ait la faculté de s'abandonner, dans une plus 'larg-e inesure, à sa propre inspiration et à son élan personnel.

Ils affirment que c'est là une transformation qui s'impose, à l'exemple des libertés modernes qui constituent communément à Vheure actuelle le droit et le fondement de la société civile.

Donc, Laurent Janssens, rendant compte d'écrits du Docteur Schell, mis depuis à l'Index, écrivait

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à propos de T Américanisme auquel ce savant s'était montré trop favorable :

La doctrine qui s'est donné cette appellation bizarre et malheureuse, dit-il, n'est au fond que le principe protestant de l'inspiration personnelle, mis au service du libéralisme total et des aspirations saxonnes, jalouses de l'influence latine et romaine. '

Et il en énumérait ainsi les aberrations :

Mais ce que j'y blâme sans hésiter, c'est le culte d'une inspiration personnelle, vag-ue et dangereuse, au détriment du mag-istère hiérarchique; c'est le mépris de l'ascèse antique, basée sur l'humilité et la mortification, pour lui substituer l'évolution spontanée du Moi ; c'est la distinction frivole et outrée entre les vertus actives et les vertus passives; c'est, une espèce de communisme religieux émoussant la Jière affirmation da dogme intégral; c'est la méconnaissance des droits sociaux de la vérité^ et par là une aversion significative pour toutes les mesures de rigueur au service de la vérité contre l'erreur ; c'est une confusion déplorable et perfide, entre l'esprit mondain dans l'Église, et la liberté religieuse garantie par des droits politiques, l'indépendance du Pape sauvegardée par la souveraineté temporelle (i).

M. Auguste Sabatier, doyen de la faculté de théologie protestante, qui n'avait cessé de suivre d'un œil extrêmement attentif le mouvement des idées parmi les catholiques, adressait le 20 octobre 1898, au Courrier de Genève, une lettre très intéressante dont nous reproduisons quelques passages :

Vous souvenez-vous des violentes batailles d'il y a quarante ans, entre Louis Veuillot et l'évêque Dupanloup, entre catholiques libéraux et catholiques ultra-

(i) Revue bénédictine, décembre 1898.

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montains? La lecture des journaux et des revues catholiques depuis six mois nous ramène à cette époque déjà lointaine. Le talent n'est pas égal; mais c'est le même conflit de principes et de sentiments, et, sous des noms rajeunis ou exotiques, ce sont toujours les mêmes adversaires au sein de la même Eglise.'

Depuis le concile du Vatican, le catholicisme libéral semblait mort et l'Eg-lise de Rome était tranquille. Le schisme des vieux catholiques ne lui avait pas fait un g-rand mal ; la papauté, devenue une puissance métaphysique, ne rencontrait partout que des témoig-nag-es de respect et des preuves d'obéissance. C'était un calme trompeur. Le catholicisme libéral des Montalembert, des de Broglie, des Dupanloup, des P. Gratry n'était pas mort; il avait émigré. Transplanté aux Etats-Unis, dans ime société libre de toute chaîne historique, loin de la surveillance de Rome et des chiens de garde ultramontains, il y avait pris des forces, des habitudes, une confiance en soi et un essor imprévus. Les anciens chefs de l'école libérale ressuscitaient sous les figures nouvelles, mais aisément reconnaissables, duP. Hecker, disciple de l'apôtre Paul et fondateur des Paulistes, de l'archevêque Ireland, du cardinal Gibbons, de Mgr Keane, de Mgr O'Çonnel et de bien d'autres. L'esprit et les tendances qui les animaient éclatèrent tout d'un coup par leurs discours et leur présence au Parlement des religions de Chicago, à la grande stupéfaction d'abord, et bientôt après au grand scandale des catholiques latins et tradi- "tionnalistes du vieux monde. Bientôt ce libéralisme repassa l'Océan et reparut en France sous le nom d'Américanisme. Mgr Ireland s'en fit le missionnaire et vint prononcer à Paris des discours retentissants qui groupèrent immédiatement tout ce qu'il y avait d'âmes libérales impénitentes soit dans le jeune clergé, soit parmi les laïques éclairés. Des publications suivirent. Les prêtres qui auraient craint peut-être de parler en leur nom se mirent à traduire les harangues de Mgr Ireland et du

cardinal Gibbons, la Vie du P . ffecker, écrite enang-lais par un de ses disciples, le P. Elliott (i). D'autres en historiens, et en voyageurs, comme le vicomte de Meaux, M.Max Leclerc, ou le comte de Chabrol (2), nous expliquèrent (( ces choses d'Amérique ». Plus conséquent et plus hardi, l'abbé Victor Charbonnel, que la sincérité de ses convictions a depuis lors poussé malg'ré lui hors de l'Eg-lise romaine, mettait le feu aux poudres par son article de la Revue de Paris sur un Congrès des religions en 1 900 et par sa lettre de véhémente protestation au cardinal Richard.

Trois traits disting^uent et caractérisentce catholicisme américain : Avec une conscience profonde des nécessités de l'âg-e présent et des besoins de l'humanité en cette fin de siècle, il veut être moderne^ démocratique et individualiste, et cela sous la souveraineté de la papauté et dans une pleine obéissance à ses directions.

Accord de la culture scientifique et de la foi relig-icuse : voilà la première condition pour une Eg-lise d'être moderne et d*ag"ir sur la société contemporaine en marchant et en sympathisant avec elle.

Ces catholiques sont également des Américains. S'ils veulent être de leur temps, ils sont encore plus de leur pays. Or, un citoyen américain ne croit pas seulement à la liberté comme à un idéal ; il en jouit comme d'un bien; il y voit une prérog-ativo qui est le sig-ne d'une humanité supérieure. Tout autre état social que l'état démocratique est, à ses yeux, une étape dépassée dans l'histoire de la civilisation. De là un profond dédain à l'ég'ard des préjug'és et des mœurs qui se maintiennent

(i) L'Eglise et le Siècle, conférences et discours de Mgr Ireland, traduits par l'abbé Félix Klein, Le Père Hecker, par le P. W. Elliott, avec introd. de Mgr Ireland, une préface de l'abbé Klein.

(2) UEgLise catholique et la liberté aux Etats-Unis, par Max Leclerc. Le Congrès des religions à C hicago, par Bonaet-Manry. Un Prèlre américain, par le comte de Chabrol, dans le Correspondant (mai et juin 1897).

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encore dans les vieilles sociétés et séparent les diverses classés d'une nation monarchique, La constitution des Etats-Unis a une valeur morale qui l'élève au-dessus de toutes les autres . Elle est la constitution idéale de l'avenir. L'état de séparation entre l'Eg-lise et l'Etat, ce droit commun de toutes les confessions relig-ieusés, cette égalité devant la loi civile à laquelle les catholiques de notre vieux continent ont tant de peine à se résig-ner.

Qu'adviendra-t-il de ce nouvel essai de faire pénétrer quelque souffle d'esprit libéral dans le grand corps de l'Eg-lise? Grâce aux appuis qu'il trouve en cour de Rome et à une sympathie personnelle du pape, il résiste encore avec succès et tient tête à ses adversaires. Mais sera-t-il plus heureux que l'ancien catholicisme libéral? Il nous est difficile |de lecroire. Ce qui fait la force du jésuitisme, c'est beaucoup m oins son esprit d'intrig-ue et son habileté diplomatique, comme on le croit, que le fait d'incarner en quelque sorte l'irrésistible log"ique du système catholique tout entier. L'Eg-lise catholique sera ce qu'il l'a faite dans notre siècle, ou bien elle ne sera pas. La volonté personnelle du pape lui-même n'y peut rien. Tout le premier il est lié par le dog-me qui fait son autorité. Au contraire, l'Américanisme, comme l'ancien catholicisme libéral, est divisé en lui-même. Il veut concilier ce qui est inconciliable ; il obéit à deux principes qui se nient l'un l'autre. Ou bien Tesprit de liberté et d'individualisme l'emportera, et alors il fera éclater en pièces le joug" de la discipline uniforme et absolue de l'Eg'iise. Les américanisants cesseront alors d'être catholiques. Ou bien la discipline de l'Eg-lise sera la plus forte et comprimera les énerg"ies en révolte de la conscience individuelle, et le libéralisme sera vaincu. Voilà ce que leurs adversaires prédisent aux tenants de l'hérésie nouvelle. Aussi les somme-t-on déjà avec hauteur et dédain d'avoir à se soumettre ou à sortir. Et eux-mêmes ne tarderont pas à s'apercevoir qu'il leur sera bien difficile de rester dans l'Eg-lise et dans leur foi. Le contradiction

radicale qui est au fond de l'Américanisme amènera sa défaite infailliblement.

On peut donner pour épilogue aux réflexions de M. Saiatier ces paroles de l'ex-abbé Charbonnel :

Ayant bien reconnu mes illasions et que toute évolution libérale du catholicisme est impossible, je quittai V Eglise. Assurément, laloffique del' Américanisme doit aboutir à celte conclusion; car rien n'est plus contraire que V Américanisme aux orincipes catholiques (i).

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