III. — Les parrains de l' Américanisme en France
L'Américanisme étant la religion delà démocratie politique et du libéralisme, il pourrait paraître superflude démontrer que les erreurs répandues sous le couvert de ce système ont eu pour patrons responsables en France les chefs et les zélateurs de la politique pontificale. Mais la thèse placée en tête de ce livre formule cette assertion en termes tellement explicites qu'elle doit être justifiée par des preuves.
11 ne suffira donc pas de noter que Mgr Ireland fut attiré en France et présenté aux catholiques par MM. Henri Lorin, Albert de Mun et autres néophytes et déjà directeurs de l'évolution politique,les mêmes qui, secondant les vues de Léon XIII, avaient sollicité son encyclique sur le ralliement.
Laissons M. Charbonnel présenter lui-même au lecteur l'Américanisme et ses parrains en France. Ce ne seront pas pour nous des figures nouvelles.
(i) Pieuue chrétienne, i" octobre 1898.
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Ainsi tout tend, dans la pensée du P. Hecker telle qu'elle a été recueillie par son historien, dans la très éloquente introduction de Mffr Ireland, dans la lettre du cardinal Gibbons et enfin dans la 6e^/e/>re/ace de M. l'abhé Félix Klein, à un même terme : protester et réag-ir contre les exploits de pouvoir, de direction, d'administration, d'autoritarisme, enfin d'une Eglise qui ne serait plus qu'une institution extérieure, et libérer la nature, l'individualité, la conscience^ et les vertus naturelles et les vertus actives, la force intérieure de l'âme humaine, qui deviendrait par là même plus relig-ieuse.
Et cette œuvre s'accomplira par l'influence américaine. Ce sera Y américanisme, importé dans le vieux monde de l'Eglise latine. M. l'abbé Félix Klein l'annonce avec une foi prophétique. . .
Du côté de V Américanisme, les grandes fîg-ures d'action, l'autorité intellectuelle et morale, la vigueur, l'enthousiasme, la jeunesse :
Ce sont le cardinal Gibbons, Mgr Ireland, le P. EUiot et tout l'ordre des Paulistes. C'est Mgr Keane, l'ancien recteur de l'université catholique de Washington...
Ce sont « M. l'abbé Félix Klein, le principal annonciateur et propagateur de V Américanisme ^ contre qui s'élèvent toutes les colères » ; M. Vabbe Naudet, directeur de la Justice socm^e,'qui a fait de timides réserves sur la préface de M. Klein et sur l'œuvre biographique du P. Elliot, mais non pas sur les idées du P. Hecker; M. l'abbé Lemire, député du Nord ; M. Captier, supérieur du séminaire Saint-Sulpice ; M. l'abbé Ouiévreux, qui traite tout carrément ses adversaires de « Bysantins », de « gens qui aiment les ruines, les décombres poussiéreux », d' « insectes de décadence, fortement armés pour ronger, saper, ruiner, c'est-à-dire critiquer ». M. l'abbé Du/rêne, du clergé .de Genève, qui a dit : «Le P. Hecker reste pour moi le type, non seulement du prêtre américain, mais du prêtre moderne. » M. Gondal, professeur de dogme au séminaire Saint-Sulpice ; M. Georges
Fonseffriue, professeur de l'Université et directeur de la Quinzaine, qui sig'ne du nom d'Yves de Querdec des ouvrag-es ecclésiastiques ; M. Georges Goyau, universitaire d'action catholique ; M. le comte de Chabrol qui, dans le Correspondant du 26 mai et du 10 juin 1897, a écrit deux beaux articles sous ce titre : Un prêtre américain; le R. P.Hecker,M. le vicomte de Meaux, et enfin la plupart des écrivains du Correspondant, de la Quinzaine, de la Revue du Clergé français, de C Univers (i).
Venons à quelques détails.
L'Ami o?w (7/er^e, fécond en consultations théologiques sur les directions pontificales et le péché de monarchisme, écrivait le 23 décembre 1897 :
Au sujet de ce livre, il suffit de dire, croyons-nous, que, malgré de lég-ers défauts, par exemple un peu d'enthousiasme dans la préface, d'ailleurs fort belle, de M. Klein, il ne peut quêtre très profitable aux ecclésiastir/ues. C'est à eux surtout qu'il se recommande, particulièrement à ceux qui s'appliquent, de n'importe quelle manière, au ministère apostolique. Ils trouveront dans la préface de l'abbé Klein, puis dans l'introduction de MgT Ireland, et surtout dans la biographie ellemême, des points de vue nouveaux pour eux, qui grandiront leurs horizons et donneront à leurs idées PLUS de justesse, en même temps que plus de
LA.RGEUR.
La Revue du Clergéfrançais,à<yaX toutes les sympathies et l'appui étaient acquis à la cause démocratique, consacrait un grand article au P.Hecker, en tête de sa livraison de mars 1898. On y lit :
« C'était un homme d'une haute et exceptionnelle
(i) Revae chrétienne, i^' octobre 1898.
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valeur », répète encore aujourd'hui un protestant considérable qui l'a beaucoup connu. Il était surtout un penseur; son intellig-ence semblait toujours en travail d'idées neuves, et sans cesse elle lui sug-g-érait des rapprochements saisissants. On sentait à certaines lacunes qu'il n'avait pas fait d'études rég'ulières, mais ce défaut était amplement compensé par V originalité de ses points de vue.
Ses aptitudes de métaphysicien faisaient qu'il y avait en lui l'étoffe d'un théologien de premier ordre, dans le sens que ce mot revêt lorsqu'on l'applique à certains Pères de l'Eglise tels que saint Justin ou saint Augustin.
On peut dire que, si saint François de Sales a été suscité par le Saint-Esprit en face de Calvin pour répondre à une doctrine de terreur par une relig-ion toute d'amour, le P. Hecker a eu, lui, pour mission de faire briller, en face de la démocratie incrédule de Rousseau, le type de la démocratie vraiment chrétienne, animée de la flamme de la divine charité et portée jusqu'à la hauteur de l'idéal des saints.
Saint Justin, saint Augustin, saint François de Sales, mis en parallèle avec le P. Hecker! Il faut avouer que, pour son coup d'essai, la « démocratie chrétienne » a fait un coup de maître. II y a plus encore et voici jusqu'où l'engouement pour les idées nouvelles pouvait pousser l'exagération et l'audace :
Les entretiens familiers du religieux américain, sur les pentes verdoyantes du Salève, en face de l'étendue azurée du lac de Genève et des cimes neigeuses des Alpes, faisaient involontairement songer aux discours du Sauveur sur les bords du lac de Génézareth ou dans les montagnes de la Galilée (i) !
[!■) Encore un nouveau messie !
La Quinzaine de M. Fonsegrive, dont nous verrons plus loin l'attitude étrange après la condamnation de l'Américanisme, publiait le discours de Mgr O'Gonnel au congrès de Fribourg et l'introduction de Mgr Ireland aulivre de M. l'abbé Klein :
La Justice sociale de M. l'abbé Naudet disait au commencement de juillet 1897 :
Quand on devrait nous traiter d'hérétiques (!!),nous croyons ces vertus (les vertus actives, îorce, justice, prudence, tempérance) supérieures à l'humilité et à l'obéissance, et on devrait nous en entretenir quelquefois...
On va naturellement nous opposer des textes nombreux, disposés Comme une armée rangée en bataille, avec la prétention de nous écraser . Mais cela ne nous émeut pas beaucoup, même ne nous émeut aucunement, et nous persistons à croire quil y a sur ce point un changement nécessaire dans les méthodes de notre spiritualité...
A ce point de vue, on pourrait se demander si V Imitation de Jésus-Christ 'a sur les âmes, à notre époque, une influence aussi heureuse qu'on veut bien V affirmer (H). Naturellement certains vont crier au blasphème et nous dire : « Le plus beau livre qui soit sorti de la main des hommes, puisque, etc. » Mais cela ne suffit pas pour nous convaincre. Nous croyons que ce livre est très beau, en maints endroits d'une psychologie très fine et très pénétrante, pousse trop à l'anéantissement de la personne humaine^ et qu'un recueilde maximes recueillies ou composées par un moine du xiv® siècle pour d'autres moines ne saurait être le livre d'une société qui n'a rien de monastique, pas plus dans son éducation que dans son esprit et ses allures. Pour notre part, nous avons rencontré des âmes qui ne pouvaient s'en accommoder.
Après la sentence de Léon XIII, le 11 mars 1899) la Justice sociale écrivait :
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Une question se pose, partout, chez tous : Qu'est-ce que r Américanisme ? Nous voulons dire 1' Américanisme selon la formule des détracteurs des g-rands évêques américains. Et la réponse ne se trouve nulle part.
Est-ce un état d'esprit, est-ce une doctrine ?
Si c'est un état d'esprit, point n'était nécessaire d'aller l'étudier au loin et de lui donner un nom d'outre-océan . Lacordaire, Montalembert et toute cette école qui donna à l'action catholique du milieu de ce siècle un si puissant . éclat avaient dit tout ce que nous trouvons dans les discours de Mg-r Ireland. Les instructions du Pontife Romain orientant les catholiques français vers la République en sont, à l'heure actuelle, une application pratique, et nul n'ignore avec quelle énergique persévérance, ouvertement ou obliquement, les détracteurs de Mgr Ireland s'élèvent contre cette application .
Si r Américanisme est un corps de doctrine, nous confessons l'avoir trouvé dans le livre de M. l'abbé Maignen, qui le dénonce, et dans divers articles publiés par la Vérité, mais nous ne l'avons vu exposé nulle part ailleurs, pas même dans l'adaptation française de la Vie du P. Hecker, qui a été le point de départ du débat (i).
Notons ici, pour n'y pas revenir plus loin au sujet de M. Fonsegrive, l'audacieux démenti qu'une telle assertion donne à Tautorité pontificale. Léon XIII
(i) Page 279. — Le P. Maumus cite au même endroit un pompeux éloge du libéralisme américain par M. André,prêtre de Saint- Sulpice, et il ajoute : « Quand on songe que ces pages sont écrites par un membre de la Congrégation de Saint-Sulpice, si pieuse, si régulière, si modeste, si dévouée, si fidèle à la tradition et à la coutume, et qu^ elles sont lues dans les maisons où se forme le clergé français, n'ai-jepas raison de dire que les idées nouvelles sont en progrès? Elles ne s'arrêteront pas, parce qu'elles sont justes et vraies : d'elles dépend l'avenir de l'Eglise, c'est par elles que l'Eglise aura droit de cité dans les sociétés modernes. »
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n'avait-il pas dit, au début de sa sentence : « Vous n'ignorez pas que le livre de la Vie du P. Hecker, par le fait surtout de ceux qui Vont traduit ou adapté en langue étrangère, a suscité de graves controverses, en raison de certaines opinions qu'il 'propageait relativement à la méthode de vie chrétienne"^ »
Le P. Maumus, connu par ses plaidoyers théolog-ico-politiques en faveur de la démocratie nouvelle, et illustré par^sa fidélité à la « grande et chère mémoire » de Waldeck-Rousseàu, écrit entré autres choses dans les Catholiques et la liberté politique :
On a traduit en français la vie du P. Hecker, fondateur des Paulistes américains. Les idées hardies de ce saint prêtre, vrai modèle de C apôtre dans les temps modernes', auraient peut-être un peu surpris, il y a quelques années encore, les esprits pour lesquels la routine est la sauvegarde de l'orthodoxie, mais aujourd'hui ce livre a été lu avec fruit, et personne n'a songé à taxer de témérité les vues neuves et le zèle éclairé du prêtre américain.
M. l'abbé Loisy, dans la Revue critique du 3 octobre 1898, rendant compte d'un article de M. l'abbé Klein dans le Correspondant {Une campagne contre V Eglise d'Amérique), appelle le livre de M. l'abbé Maignen « un pamphlet odieux et ridicule ».
Nous retrouverons encore, un peu plus tard, les divers organes de la politique pontificale, mais il en est un sur lequel nous devons insister davantage.
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