LA. LIBERTÉ
La démocratie, à savoir l'action populaire et sociale (?), la politique des points de contact avec le peuple, la constitution de cette vaste famille chrétienne, régie par l'Evangile, la papauté et la fraternité. Cet esprit détermine la méthode de travail. Au moment où Léon XI [I et ses témoins dans le monde essaient de baptiser (( l'héroïne sauvage'» » du P. Ventura, les Américains nous livrent, dès lors, de beaux exemples à imiter. C'est' Probablement pour ce motif que les adversaires de l'orientation romaine s'efforcent, par tous les procédés, d'arrêter le rayonnement de cette méthode de
travail, le va-et-vient un peu tumultueux et confus encore entre les deux mondes. On veut atteindre, dans cette lutte, non point un sj^stème philosophique ou moral, qui n'a pas de consistance, mais une force, qui, presque inconnue en Europe, est la vie môme des Etats-Unis, De là, les efforts des artisans d'équivoques et de confusions; de là, les paralog-ismes et les manipulations de textes et de théories, pour inquiéter les consciences et troubler les gardiens de l'orthodoxie.
Cette machination se brisera contre la réalité. A ce titre, les Etats-Unis sont une vivante leçon de choses, ot ils le resteront. Nous pouvons leur faire de larges
EMPRUNTS, OUI HATERONT LA REALISATION DES ENSEIGNE- MENTS DE LÉON XIII.
La liberté dont jouit l'Eg-lise aux Etats-Unis n'est pas un système philosophique; c'est un fait, et à la fois la voie respiratoire du corps ecclésiastique. Faut-il appliquer au continent ce droit commun ? Oui et non.
Non,. si l'on considère la liberté sans limites, comme l'idéal des rapports entre l'Egalise et l'Etat ; non, si, par un coup de révolution, l'on voulait introduire cette pratique de la vie dans nos vieux organismes compliqués, où le bien et le mal se coudoient, se mêlent et se combattent. Non, si l'on traduit la liberté par le divorce entre les deux pouvoirs, bien qu'aux Etats-Unis la séparation n'exclue nullement la collaboration morale des deux sociétés, celte collaboration fructueuse et délicate qui, comme on l'a observé à maintes reprises, n'implique pas seulement Je respect des droits, mais crée encore et surtout uneatmosphèi^e largement, efficacement sympathique aux progrès et à l'achèvement graduel de la Cité de Dieu,
Mais nous dirons oui, noblement et délibérément oui, si de cette liberté et de ce droit commun nous tirons des parallèles avec nos kulturkanipfs et nos crises. Il est évident que les Concordats ont été, à leur aurore, an bien relatif.
Ils ont été la forme diplomatique et tout ensemble
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religieuse des rapports entre la Papauté et la monarchie absolue. L'esprit, les besoins et les milieux, qui les ont appelés à la vie, n'existent presque nulle part. Outre que, çà et là, ils sont devenus un instrument de servitude, ou un moyen de tracasseries, ils ne forment plus des organes correspondant aux conditions nouvelles^aux besoins de la Papauté, de V Eglise et de la Société. De là, des malaises profonds, et des ruines nom- ]jreuses. Si donc l'exemple vivifiant des Etats-Unis contribuait, par son irradiation, à transformer pacifiquement, g-raduellement, nos vieilles institutions en org-anismes mieux adaptés aux nécessités de notre temps, nous saluerions ce flux et reflux comme une source jaillissante de bienfaits pour TEurope.
Précisons. En France, par exemple; il serait à la fois téméraire et périlleux de réclamer soit l'introduction du svstème américain, soit la séparation immédiate et absolue de l'Etat et des Eg-lises. En ce moment, à cette heure critique, où le protestantisme et le jacobinisme coalisés nous ont déclaré une g-uerre à mort, la séparation équivaudrait à un divorce, qui, dans les campag-nes les moins religieuses, marquerait une sorte d'ag-onie de TEg^lise. Ceux qui, dans ces circonstances, réclament cette rupture, ne comprennent ni l'intérêt supérieur du pavs, ni les conditions essentielles de l'Eg-lise. Mais, à supposer que, clans un avenir prochain, un pouvoir équitable puisse s'établir chez nous, ne serait-il pas désirable, ne seraitil pas même nécessaire de transformer ce concordat inefficace, usé et fonctionnant mal, en une charte moderne, plus large et mieux adaptée à nos besoins ? I\'é au seuil du siècle, le Concordat correspondait à une France différeiite de la nôtre.
Tout a chang-é, conditions financières, politique religieuse, mœurs et vie g"énérale. Insuffisant alors, il est aujourd'hui une g'êne. Prenez un point que tous les esprits saisiront. La subvention financière, que l'Etat donne aux curés, est dérisoire. Tous les traitements ont grandi en proportion de la cherté de la vie.
Le plus humble ouvrier voit croître ses salaires, à mesure que le marché financier se modifie. Pourquoi le pauvre curé de campag-ne resterait-il dans la noire misère?
Améliorer donc cet instrument; faire de ce costume napoléonien un habit démocratique très simple, susceptible de couvrir Thomme moderne qui a grandi, ce serait non seulement un bien, ce serait un prog-rès. Ce sera, dans tous les cas, une mission de demain .
C'est pourquoi la liberté et le droit commun^ ces abris tutéiaires de l'Eg-lise aux Etats-Unis, par leur irradiation permanente et contraire, peuvent habituer nos esprits à ces chang-ements devenus nécessaires. Le commerce avec ces grands évêques, et cette méthode de travail, sera pour nous une excitation incessante à améliorer notre action, nos systèmes politico-ecclésiastiques et notre esprit social.
A ce titre, la campagne qui, aa lieu de s'en tenir à certains points personnels et hasardeux de doctrine, vise tout l'ensemble de ce quon appelle V Américanisme^ est une faute et un scandale.
La condamnation ayant paru, l'Univers se tut sur le premier moment, et quinze jours après reproduisit en première page, avec ce titre approbatif. Justes réflexions, un article où, sans pudeur, M. Dabry tournecette sentence à Tavantage de ceux qu'elle frappait, et en tire un sujet de confusion pour ceux dont elle justifiait les critiques :
La Vie catholique, le vaillant et ardent journal de l'abbé Dabry, dans le numéro où elle a donné intégralement la lettre du Souverain Pontife à son Em. le cardinal Gibbons, a publié sur cette lettre un remarquable article. Nous en citerons les extraits suivants :
Le Saint-Père a écrit sa lettre pour mettre en g-arde contre certaines innovations de doctrine, particulière-
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méat contre cette opinion théolog-iq^e qui voudrait rendre moins nécessaire le mag-istère extérieur pour la conduite de. la vie chrétienne, abondonnant chacun à sa propre, direction et aux impulsions du Saint-Esprit.
Précisément, voilà dix ans que nous luttons, nous, dans notre pauvre pays déchiré par tant dé manières de voir particulières, pour les prérogatives de celui dont le mag'istère devrait faire loi pour tout le monde, et dont les directions,si elles étaient suivies par tous, mettraient parmi nous la paix. Si le mag'istère extérieur, si la nécessité d'un gruide, si l'oblig-ation stricte de l'obéissance ont été préconisés par quelqu'un, ou il faut renverser le sens des choses, ou il faut reconnaître que c'est pour nous tous, qui avons placé au-dessus de tout la parole du Pape, et qui avons épuisé nos efforts à faire partag-er nos sentiments à ceux-là mêmes qui, au moment où ils croient triompher de la lettre au cardinal Gibbons, s'obstinent à désobéir.
Les fauteurs de scandale et les perturbateurs de conscience n'ont même- pas eu la satisfaction de trouver en défaut l'intég-rité de doctrine des personnag-es visés par eux au delà des mers, qui ont protesté que les opinions improuvées par le Pape n'avaient jamais été les leurs. Un livre a été retiré du commerce de France, voilà tout. Ouant à la démocratie, aux méthodes d'apostolat populaires, à rAmériGanisme pratique, en un mot, Léon XIII y rapporte la cause des progrès du catholicisme aux Etats-Unis et l'exalte plus que jamais. Mais, s'il lui avait plu de le condamner js'il avait jug"é que les circonstances demandaient, dans l'intérêt de l'Eg-lise, l'abandon de ces méthodes chez nous, comme au delà des mers, comme un seul homme les démocrates chrétiens auraient tenu la conduite que tient aujourd'hui l'abbé Klein dont on a lu l'admirable lettre. Ils n'afflig-eraieut pas le Souverain Pontife par des protestations hypocrites d'obéissance et par les résistances cachées des opinions propres et de l'org-ueil ; ils n'imiteraient pas certains catholiques qui
depuis dix ans contristent son cœur de Père en contrecarrant tous ses projets. Sur le roc de l'obéissance aveu- . g-le, de l'orthodoxie sans tache, du plus pur amour de l'évang-ile, les démocrates chrétiens défendent les intérêts de la foi et ceux du peuple : le Pape sait que ce sont des fidèles sur qui il peut sûrement compter.
Lorsque l'accueil désagréable et peu respectueux fait par V Univers à la brochure de Mgr Turinaz sur les périls de la foi occasionna une polémique entre ce journal et le vaillant évêque,où celui-ci lui rappelait qu'il avait favorisé les erreurs des démocrates chrétiens, de M°^^ Marie du Sacré-Cœur, de l'Américanisme, Eugène Veuillot opposa sur ce dernier point cette protestation sereine :
Quant à l'Américanisme, V Univers s'en est fort peu occupé. Nous devions sig-naler ce débat, et nous l'avons fait, mais sans l'abondance ni passion, (26 février 1902).
Eugène Veuillot en appelait, pour se couvrir, à des lettres d'approbations sans réserves reçues du cardinal Rampolla, en date des 29 avril et 29 décembre 1901. Ces lettres donneraient à croire, en effet, que le secrétaire d'Etat ne s'occupait pas plus de la ligne du journal dans les questions de doctrine que dans les questions sociales, et qu'à ses yeux la fidélité politique couvrait tout. Eugène Veuillot ajoutait :
Je remercie Mgr Turinaz de m'avoir fourni l'occasion de montrer que, pour le Pape, l'Univers n'a pas cessé d'être « le bon journal ;).
Mais le courageux évêque n'accepta point ce
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démenti donné par la voie d'autorité aux faits les plus patents, et il répliquait par ce jugement, qui sera celui de l'histoire. Il retombe de tout son poids sur la politique àoniV Univers était devenu Torgane officiel.
J'ai rappelé quelques-unes des condamnations qui vous ont atteint et vous croyez me réfuter et triompher en reproduisant deux lettres de félicitations et d'élog-es que S, E. le cardinal Rampolla vous a adressées, de la part du Pape.
— Avez-vous encourag-é, soutenu, loué M™^ Marie du Sacré-Cœur, son livre et son projet? Oui. — A-t-elle été condamnée, elle, son livre et son projet par la S. Congrégation des Evêques et Rég-uliers, décret approuvé par le Pape? Oui. — Avez-vous même, depuis lors, été aussi favorable que vous l'avez pu à M™e Marie du Sacré- Cœur? Oui, certainement.
— Avez-vous soutenu^ encourag-é et loué l'Américanisme, ses fauteurs et apôtres? Oui. — L'Américanisme a-t-il été condamné par Léon XIII? Oui. — Avezvous continué depuis lors à louer autant que vous l'avez pu, sans trop vous compromettre, les fauteurs et les apôtres de l'Américanisme ? Oui . — Avez-vous encouragé, soutenu et loué les Démocrates chrétiens sans jamais blâmer leurs écrits, leurs actes et leurs tentatives ? Oui. — Les Démocrates chrétiens ont-ils été condamnés sur plusieurs points très importants, en parti-
" culier par la lettre de Léon XIII au Clerg-é français, par l'Encyclique Graves de communi, et tout récemment encore par les décisions sig-nées de S. E. le cardinal Rampolla? Oui.
Et maintenant, venons aux lettres de félicitations. Vous avez adressé à Notre Saint-Père le Pape des lettres par lesquelles vous lui exprimiez des sentiments de vénération, de piété filiale, de soumission. Le Pape vous répond avec la plus paternelle bienveillance. Mais pour
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que ces lettres écartent de vous ces condamnatioas, il faut qu'elles produisent l'un ou l'autre de ces. deux effets: il faut qu'elles suppriment, et détruisent. les condamnations portées contre TAméricanisme, contre M""® Marie du Sacré-Cœur, contrôles Démocrates chrétiens, etc., ce qui est évidemment impossible, ce que personne de sensé n'admettra jamais — donc les condamnations restent ; — ou bien il faudrait que les lettres de félicitations suppriment, et détruisent vos écrits, vos articles, qui se comptent par centaines. Gela est impossible et personne <le sensé ne l'admettra jamais — donc vous avez été condamné et vous restez condamné.
Peut-être prétendez- vous (car avec vous il faut tout prévoir, même l'invraisemblable), peut-être prétendrezvous, pour faire une diversion et écarter la question essentielle dont il s'agit ici, que vous n'avez pas été directement frappés, vous et vos amis, par les jug-ements du Pape contre rAméricanisme, contre M™^ Marie du Sacré-Cœur, etc., comme je l'ai dit dans ma lettre du i3 courant. Mais qui donc ont frappé ces jugements du Pape, sinon ceux qui ont affirmé, soutenu, loué, propagé tes erreurs de l'Américanisme^ le livre et le projet de M""^ Marie du Sacré-Cœur, les actes, les manœuvres, les tentatives, on pourrait dire encore les erreurs que condamnent les dernières décisions signées de S. E. le cardinal Rampolla{ï)?
L'' Univers , dans une nouvelle défense, du 4 mars 1902, n'avait pas craint de dire :
Nous voici à la démocratie chrétienne. C'est le point où Mg"r Turinaz se croit le plus fort ; c'est, au contraire, celui où, en ce qui nous touche, il est le plus faible. Qu'il étudie les faits et les textes avec calme, et il devra
(i) Semaine religieuse de Nancy., iz féYrier 1902.