‹ Le progrès du libéralisme catholique en France sous le Pape Léon XIII histoire documentaireChapitre 108 sur 118 · V. — La sentence Pontificale · texte numérisé non relu

V. — La sentence Pontificale

Vers la fin de 1898, le bruit s'était répandu qu'un document pontifical tranchait la question de l'Américanisme. Les tenants de Topinion nouvelle, tout comme leurs adversaires, pouvaient croire que la lettre leur serait extrêmement favorable — et cette incertitude commune créait une situation curieuse.

Mgr O'Connell donnait par avance, au commencement de janvier i899,au journal libéral la Fanfiilla, une analyse de la lettre du Pape au cardinal Gibbons, et annonçait, si l'on peut se permettre cette expression, qu'il y aurait à boire et à manger :

La Commission que l'on a prétendu avoir été chargée (i) Semaine religieuse de Nancy, ^vaass 1902.

l'américanisme 46i

par Sa Sainteté d'étudier l'affaire était présidée par le cardinal Ledochowski, personnage éminent par la doctrine et par le caractère, mais trop peu préparé, par ses attaches avec la féodalité et l'impérialisme allemands, à comprendre toute l'importance du mouvement démocratique chrétien. Un autre cardinal, qui, auparavant, semblait entièrement favorable aux idées américaines, lesquelles, je le répète, n'ont rien à voir avec le dog-me, la discipline et le culte, s'est laissé influencer par des gens esclaves de leurs préjugés et remplis de craintes chimériques, et il est devenu à ce point l'adversaire acharné de l'Américanisme qu'il le qualifie de peste dont il faut, à tout prix, empêcher la diffusion. Eh bien! malgré tout, le Pape nous est favorable et sa lettre au cardinal Gibbons ne sera pas autre chose qu'une justice éclatante rendue à la ferveur, au zèle, avec lesquels V Amérique combat pour la foi et la charité catholiques ; elle attestera les grands services rendus dans ces régions par un clergé qui n'a pas d'autre préoccupation que celle des intérêts spirituels de ses ouailles; car il est bon qu'on le sache : en Amérique, un prêtre qui mourrait riche serait disqualifié complètement, et voilà pourquoi le clergé et le peuple ne forment chez nous qu'un seul corps.

Il se pourrait que le Saint-Père, dans sa lettre, parlât aussi de ceux qui ne sont point des Américains ^— voudraient imposer à certains pays d'Europe les idées démocratiques, alors qu elles doivent être introduites qraduellement et non implantées violemment j peut-être encore Léon XIII, dans sa haute prudence, mettra-t-il en garde contre une certaine précipitation plus nuisible qu'utile au réveil catholique ;Taaiis tout cela ne sera qu'une confirmation de plus et une sanction suprême de la bonté et de la rectitude de conduite dont les catholiques américains sont l'émouvant exemple (i).

(i) La Vérité, 8 janvier 1899.

Même note dans l Italie, à une date où la lettre était déjà expédiée :

Sans doute, la lettre de Léon XIII pourra formuler certaines réserves. Léon XIII est un esprit pénétrant et trop équilibré pour ne pas percevoir à la fois le pour et le contre des choses et en mesurer simultanément d'un coup d'oeil les avantagées et les inconvénients. Il est donc possible, et même il est probable, que le Pape mettra certains catholiques d'Europe en g-arde contre les eanprunts hâtifs ou maladroits faits aux idées américanistes, et l'application esrcessive et inopportune dont elles pourraient être l'objet en certains pays. Mais de là à une condamnation de l'Américanisme il y a, comme on le voit, de la marge.

Cependant, comme nous tenons avant tout à renseig-ner consciencieusement nos lecteurs, nous devons dire qu'un correspondant, lecteur assidu de Vltalie^ nous écrivait dernièrement que nos prévisions sur le document pontifical' — prévisions que nous avions déjà antérieurement exprimées — pèchent peut-être par un peu trop d 'optimisme. Il est probable, ajoutait-il, que le document en question ne différera pas beaucoup de docunaents analog"ues émanés de Léon XHL

Le Pape y opérera un triag-e très opportuniste, et sa lettre sera rédig-ée de façon à ne mécontenter — et à ne contenter — ni les uns ni les autres .

Les américanistes et les anti-araéricanistes y trouveront ég-alement leur compte, iya Civilta cattolica triomphera à l'instar de Mg-r Ireland et de Mg-r O'Gonnell. La lettre de Léon XIII, par conséquent, assoupira plus qu'elle n'éliminera les polémiques actuelles. Telle est l'opinion de notre correspondant. Nous la donnons pour ce .qu'elle vaut (i). .

La Vie catholique du 29 décembre disait :

(i) La Vérité, i3 février 1899.

l'américanisme 463

Rome vient de prendre une décision qui exercera sur notre mouvement et la Vie catholique une profonde et lointaine répercussion. Malg-ré les coalitions les pluspuissantes, Léon XIII a refusé de prononcer une condamnation contre le P . Hecker et V Américanisme . Le cardinal Gibbons, ayant envoyé au pape une lettre importante sur ce sujet délicat, le Saint-Père avait désiré y répondre dans un esprit favorable aux idées américaines. A mesure que Léon XIII rédig-eait cette réponse^ il voyait g-randirle cadre des idées et du document...

Il {ce document) était, parfait pour nous catholiques sociaux, républicains et démocrates... Les réactionnaires de tout bord, les réfractaires de tout pays qui avaient attendu le verdict de Rome comme le signal de l'écrasement des sociaux et des démocrates du monde entier voient s'évanouir leurs dernières illusions (i)-

Dans son numéro du i3 janvier 1899, le même journal ajoutait :

La Vie catholique a annoncé en primeur que Léon XIII ne publierait pas sa lettre au cardinal Gibbons, et nous regrettons ce désistement, la lettre approuvant tout ce que nous approuvons dans l'Américanisme. Ni les mensong-es, ni les calomnies, ni les pamphlets,' ni les intrig-ues de toutes sortes n'ont prévalu, Yantiaméricanisme est battu pour toujours.

Il y avait de vrai dans tout cela, dit M. l'abbé Houtin, que, la congrégation de Flndex ayant fait à la Vie du P. Hecker les honneurs de son catalogue, le Pape, impressionné par une énergique lettre du cardinal Gibbons, avait refusé de ratifier cette mesure et s'était décidé à écrire une lettre

(i) L'Américanisme, page Sig.

464 LE CATHOLICISME PROGKESSISTE

publique, mais au dernier moment il hésitait à la publier.

Dans son n° du 24 janvier, la Vie catholique précisait en ces termes la position américaniste :

On a compris dans le camp des jeunes, des actifs et des pontificaux, que l'Américanisme n'était ni un système de philosophie, ni une théolog-ie nouvelle, ni une théorie aventureuse. Il est substantiellement une méthode de travail, d'action. C'est le catholicisme dans la plénitude de sa liberté et de son épanouissement ; c'est la conduite traditionnelle de la papauté et de l'Eglise, adaptant au siècle le dépôt diuin.

C'est le catholicisme sans alliage, pur, semblable au christianisme du Ih siècle, quand les constructeurs d'ég-lises prêchaient le Christ dans le Jang-ag-e d'alors. C'est ainsi que l'Américanisme a été honni par les réactionnaires, salué et appuyé par les catholiques éclairés et les suivants du Pape... L'Américanisme est partout.-., dans tous les pays; les meilleurs g-roupes catholiques, tout en g-ardant leur manière d'être propre, conforme aux conditions de leur milieu, sont « américanistes dans le sens supérieur du mot (i) ».

L'archevêque de Saint-Paul arriva à Rome le 27 janvier. Son activité défraya toutes les conversations. On disait qu'il venait pour assurer que le document ne fût pas préjudiciable à sa cause, ou, s'il n'était pas ce qu'il désirait, qu'il ne fût pas livré au public.

Dès sa première audience, l'archevêque Ireland crut avoir cause g-agnée.// raconta que le Pape en personne lui avait affi,rmé positivement que la lettre ne partirait pas. Le lendemain, ou tout au plus quelques jours après, au Vatican même, il

(i) Article de M. Bœglin.

l'américanisme 465

apprit qu'elle était envoyée. Il essaya de modifier la décision de Léon XIII avant que le document ne fût parvenu à destination. La nouvelle étant restée secrète, Rome n'aurait pas à revenir publiquement en arrière, comme elle avait fait pour les Chevaliers du Travail. Aucune représentation ne put ébranler le Saint-Père.

Dès que la Lettre Testem benevolentiœ eût été rendue publique, Mgr Ireland s'empressa d'écrire au Pape une lettre d'ardente soumission.; Il déclarait hautement réprouver, condamner toutes les erreurs sig-nalées par le Pape, mais il ajoutait :

Tout l'épiscopat des Etats-Unis, en leur propre nom et au nom de leurs troupeaux, sont prêts à répudier et à condamner ces erreurs. Nous ne pouvons ne pas nous indig-oer qu'une telle injure nous fût faite, — à nous évêques, à nos fidèles, à notre nation, — que de désigner par le mot Américanisme, comme il est arrivé pour quelques-uns de faire, des erreurs et des extravagances de la sorte.

Or, Mg-r Ireland avait écrit dans sa préface pour le livre de M. Klein :

Le courant américain, qui depuis un quart de siècle coule si manifestement dans l'océan du catholicisme, disait Mgr Ireland, remonte, ce me semble, en grande partie au P. Hecker et à ses premiers coopérateurs. Il ne fallait pas de plus longs discours pour gagner notre jeune école à la personne et aux idées du prêtre américain...

S'il est permis de parler de soi, j'ose dire que je dois au P. Hecker les plus salutaires impressions de ma vie .

jSous considérerons toujours Isaac Hecker comme i'orjiement et le Joyau de notre clergé américain, comjne le type qu'il faudrait voir se reproduire le

PROGRÈS DU LIBER. — II 3o

466 LE GA.THOLICaSME PROGRESSISTE

plus possible parmi nous. Sans doute, on trouvera encore à améliorer les détails, et ce sera à l'avantage de la religion ; mais pour les lignes principales qui constituent la personnalité de cet homme éminent, sachons les conserver avec amour et tâchons de les reproduire dans la formation de notre futur clergé.

Quant au terme d' américanisme contre lequel Mgr Ireland proteste avec indignation, il suffit de rappeler qu'il était employé, qu'il fut introduit par les partisans du P. Hecker. Le rapport présenté au congrès de Fribourg par Mgr O'Gonnell avait pour titre : l'Américanisme d'après le P. Hecker^ ce. qu'il est, ce qu'il n'est pas, Mgr O'Gonnell y parlait d'une « idée nouvelle ;> qui avait fait son apparition dans une importante biographie :

Cette biographie est la vie du R. P. Hecker, fondateur de la congrégation de Saint-Paul; et l'idée nouvelle, c'est ce qui y est désigné sous le nom d'américajiisjyie. Ce n'est pas seulement une fois ou deux que ce terme s'y rencontre ; il faut dire que Vidée qu'il représente brille partout comme un fil d'or, du commencement à la fin du volume, et donne à cet ouvrage son caractère et sa signification.

Mgr Ireland protestait, dans sa lettre de soumission, contre l'injure faite à l'épiscopat, au clergé et aux fidèles d'Amérique, en leur attribuant par ce nom d'Américanisme des erreurs et des extravagances que tous auraient répudiées. C'était à peu près dire que l'Américanisme n'existait pas en Amérique ; et tel fut, en effet, ce qu'on pourrait appeler le mot d'ordre du parti.

Les évêques des Etats-Unis, quoi qu'on en ait dit, furent loin de ratifier ce que Mgr Ireland insinuait

l'américanisme 467

en leur nova. La Semaine religieuse de Paris, dont on aurait attendu plus de réserve dans cette affaire, inséra, le 21 avril igoo, une correspondance d'Angleterre, où son informateur, s'appuyant sur le Catholic Times, afjBrmait que deux évêques seulement avaient reconnu le bien fondé de la sentence en ce qui touchait FAmérique. Ce fat l'objet de rectifications très intéressantes, que nous ne pouvons donner ici, pour ne pas interrompre notre récit, mais que le lecteur trouvera aux appendices (i),

Dans un article très remarqué, l'Italie du 6 mars 1899 publiait les informations suivantes sur la nature et la portée de la lettre Testem benevolentiœ. Il donne le ton des commentaires dans le parti :

II est impossible de séparer désormais la lettre de Léon XIII au cardinal Gibbons de la lettre de Mgr Ireland, publiée dans V Osseroàtore Romano. Cette dernière constitue l'interprétation la plus authentique qu'on puisse donner du document pontifical. Nous savons de source la plus certaine que, au Vatican même, on a fait savoir à l'éminent archevêque de Saint-Paul que sa lettre avait traduit de la façon la plus juste et la plus adéquate la pensée intime et vraie du Souverain Pontife, - Les anti-américanistes affectent de triompher, mais la vérité est qu'ils ont été complètement déçus. L'abbé Maignen notamment,dans son journal, fait semblant de crier victoire; ses déclamations vides et échauffées ne donneront le chang-e à personne. L'impression générale qui tend à dominer et qui dominera de plus en plus est que l'Américanisme, le vrai, — non celui qu'avaient forgé pour les besoins de leur cause les ennemis de Mgr Ire-

{t) Voir page 6û3.

land — n'a pas reçu la moindre atteinte, et qu'il sort, au contraire, triomphant de l'épreuve. On en aura bientôt l'éclatante démonstration.

Non seulement, au Vatican, on s'est montré extrêmement satisfait de l'attitude de Mgr Ireland,mais nous savons que l'archevêque de Saint-Paul ne cesse d'être l'objet de la part des hauts personnag-es ecclésiastiques, des plus délicates attentions et que l'estime que professait pour lui Léon XIII n'a fait que grandir. On voulait l'écraser, ses ennemis n'ont travaillé au contraire qu'à lui élever un piédestal.

Relativement à la lettre de Léon XHI au cardinal Gibbons^ il paraîtrait, d'après des informations que nous avons lieu de croire exactes, que le canevas du document pontifical avait été fourni au Pape par les cardinaux Satolli et Mazzella. Le cardinal SatoUi est un transfuge de V Américanisme et il a voué une haine féroce au parti qu'il avait jadis soutenu, à Washington, qu'il a déserté, à Rome, pour des m.otifs qu'il est inutile de rechercher ici. Quant au cardinal Mazzella, qui est d'ailleurs un théologien de marque, appartenant à la Compagnie de Jésus, son opposition à l'Américanisme na rien que de très explicable, puisque, pour des raisons trop longues à développer, les Jésuites se sont constitués les adversaires implacables de Mgr Ireland et de son groupe. Dans ces conditions on peut facilement s'imaginer dans quel esprit et en quels termes était rédigé le premier document soumis à V approbation de Léon XIII. Heureusement,, le Pape, avec sa sagacité habituelle et ses sympathies secrètes pour l'Américanisme est intervenu.

Aidé du cardinal Rampolla, favorable lui aussi, in pettO;, à la cause de l'Américanisme, il a fait subir au canevas des cardinaux Satolli et Mazzella des modifications radicales. On a retranché, expurgé, bifié, raturé, ajouté. Le document primitif est deve'

l'américanisme 469-

nu absolument méconnaissable. Le Pape n'en a laissé subsister qu& juste assez pour accorder une satisfaction apparente au fort courant anti-américaniste qui s'était formé à Rome ces derniers mois. Peut-être quelques-uns estimeront-ils que cette satisfaction est encore de trop, mais il faut tenir compte de la situation générale. La coalition surgie ici contre l'Ame' ricanisme réunissait les éléments les plus divers et dont quelques-uns exercent une influence avec laquelle le Pape est obligé de composer. Le document pontifical sur l'Américanisme, document qui ne formule aucune condamnation et qui se borne à donner des avis et des conseils, est essentiellement un acte d'opportunisme politique qui trouve son explication et même sa justification dans un ensemble de circonstances.

Du moment que le Pape avait décidé de formuler un avis sur la question, il faut reconnaître quil Va fait avec un esprit relatif de mesure et d'équilibre qu'il est impossible de ne pas reconnaître. Les américanistes auraient sans doute préféré que rien ne fui publié, mais de leur côté les anti-américanistes ne peuvent se déclarer satisfaits de ce qui a été publié. Telle est la vérité vraie (i).

M. Fonsegrive, dans la Ouinsaine{i^^ avril 1899), ne crut pas au-dessus de ses forces de justifier aussi les américanistes sans manquer de respect à l'autorité du Pape qui les condamnait. Voici cet audacieux plaidoyer. 11 débute par un petit /?ro domo, tout aussi heureux. La Quinzaine se sent même assez à Faise pour couvrir l'Univers qui, tout à l'iieure, lui rendra discrètement la politesse.

Après la lettre souveraine adressée par Sa Sainteté Léon XIII au cardinal Gibbons sur l'Américanisme, les

(i) Cité par M. Houtin, /'Américanisme, page 369.

catholiques, simplement dociles, aux enseig^nements du Saint-Sièg-e, ont aussi simplement enreg-istré la décision de Rome. Us n'avaient pas à se soumettre puisquils n'avaient jamais contesté un iota des points doctrinaux rappelés par le Saint-Père et la Quinzaine en particulier, qui, voilà déjà plusieurs mois, avait publié sur la question quelques considérations dont les équivalents se retrouvent dans la lettre pontificale (!!!) qui avait fait siennes, dès cette époque, toutes les réflexions de l'Ami du Clergé (i), n'avait rien de plus à dire puisqu'elle retrouvait sous la plume du Saint- Père la doctrine même qu'elle avait expressément professée. La seule attitude qui leur convient était le silence, le silence respectueux des fils qui reconnaissaient avec joie sur les lè^Tes du Père leur propre pensée, mais lui découvrent sur ces mêmes lèvres une autorité majestueuse que jusqu'à cette heure ils ne lui connaissaient pas.

ÎNIais ce silence ne peut pas toujours durer. Déjà les fausses interprétations commencent à se faire voir, et nous en trouvions l'autre jour en particulier une dans le Temps, que nous rapporterons plus loin et qu'il n'est pas possible délaisser passer sans protestation. Dans certains milieux catholiques même, on s'imagine que le Pape, en condamnant certaines opinions désig^nées sous le nom d'Américanisme, a condamné les tiiéories et les pratiques de quelques hauts personnages catholiques américains. Peut-être le moment est-il venu d'essayer de mettre les choses au point et non pas à g-rand renfort de textes et de raisonnements abstraits, mais avec Taide du plus simple bon sens appuyé sur la plus humble des fois.

Nous ferons ainsi, je l'espère, cesser Tétonnement qu'a causé à quelques incrédules l'empressement apporté par Mg-r Ireland, par Mgr Keane, pour ne citer que les principaux, à adhérer pleinement à la doctrine enseig-née par

(i) Voir Quinzaine, article-préface du i"^ novembre 1898. Le cas de V Univers est exactement le même. (Note de M. Fonsegrive.)

l'américanisme 471

la lettre du cardinal Gibbons. Car tout le monde a pu remarquer que ces prélats n'ont point écrit qu'ils renonçaient à leurs erreurs, mais bien qu'ils n'avaient jamais professé celles que le Pape condamnait. Mgr Ireland n'a pas hésité à les appeler des « extravag-ances ». Comment donc peut-il se faire que ces ojjinions condamnées par le Saint-Père soient désavouées par ceux-là mêmes auxquels, avec des citations à l'appui, on les imputait ? Serait-ce que le Pape, sur la foi de quelque intelligent visionnaire, aurait condamné des opinions que personne n'a professées ? Ou bien que ces prélats, par une manœu'STe habile, mais d'une loyauté douteuse, ont désavoué, pour ne pas dire condamnés eux-mêmes, toute compromission avec des dotrines condamnées, mais qu'ils avaient cependant réellement professées? La première supposition est injurieuse pour le Magistère infaillible et pourV autorité divine de l'Eglise; la seconde ne l'est pas moins envers le caractère de personnes constituées en dignité dans l'Eglise : l'une est donc sacrilège et blasphématoire , l' autre irrespectueuse et téméraire. Cependant il semble bien qu''il n'y ait pas de milieu : ou le Pape a condamné une opinion non professée; ou les tenants de ces opinions ont menti en la désavouant.

C'est bien ainsi que l'opposition doit se présenter de vaut une log-iq ue simpliste qui ne sait pas arriver jusqu'à la signification sociale des choses, qui ne voit dans le Magistère que le correcteur ou le dénonciateur d'une erreur individuelle, qui ne va pas jusqu'au docteur infaillible dont l'enseignement a surtout des fins

SOCIALES, ET OUI VISE BIENMOINS A CORRIGER OU A REPRIMER l'opinion même ERRONÉE d'un AUTEUR PARTICULIER, quà

empêcher de se répandre la contagion de l'erreur. Dès

lors, PEU IMPORTE QUE l'eRREUR SE TROUVE EXPRESSÉ- MENT PROFESSÉE DANS TEL OU TEL LIVRE OU DANS TEL OU TEL AUTEUR : ALORS MÊME QUE l'aUTEUR AURAIT ENTENDU CES EXPRESSIONS DANS UN SENS TOUT AUTRE DUE CELUI GUE

l'opinionleur a donné, alors même que l'opinion aurait interprété son texte tout de travers, il a sans doute raisonde dire et de soutenir qu'il n'a j'amaispensé ainsi qu'on le fait penser, il n'en est pas moins vrai que l'opinion erronée existe, qu'elle est née de lui, à son occasion, et que l'autorité a raison de la condamner (i).

Il arrive ainsi qu'il y a des incompréhensions générales de certaines formules prises par leur auteur dans un sens, prises parle public dans un autre. Et cela arrive et doit arriver surtout quand les formules sont transplantées d'un pajs dansun autre, d'une civilisation dans une autre, qu'elles sont énoncées par des hommes ayant certaines habitudes d'esprit et qu'elles sont répétées par et à d'autres hommes ayant des habitudes d'esprit toutes différentes (???).

Or, ou je me trompe fort, ou il sera aisé de montrier que tel est le cas des formules de certains auteurs ou orateurs américains quand elles ont été interprétées et comprises par des intellig-ences européennes. Et je ne veux pas dire que cela a été la faute des traducteurs ou des commentateurs français {2). Je crois hiea plutôt que c'a été la faute des lecteurs, faute toute involontaire, inévitable même en un sens et contre laquelle il eût été urg-ent de les mettre en garde, si seulement on avait pensé qu'ils pussent ne pas compi-endre ou comprendre de travers. Mais les traducteurs étaient tellement pénétrés de la même pensée oi-ig-inale qu'ils ne pouvaient songer qu'elle arriverait, en passant par d'autres esprits, à s'altérer comme elle l'a fait. Une fois la faute commise, d'où qu'elle vînt, et soit que Terreur d'interprétation fût associée à la malveillance, soit qu'elle le fût à la bienveillance et à l'enthousiasme même, du moment qu'une opinion fausse risquait de se propager, il était de la fonc-

(i) Gela signifie clairement : l'Américanisme n'existe que dans l'imagination de ceux qui l'ont attaquée et la sentence du Pape, quoi qu'il en ai t dit, ne viserait qu'une opinion contraire à la réalité des faits.

(2 ) Démenti formel aux paroles de Léon XIII.

l'américanisme 473

tion du Magistère suprême d'intervenir et de sig-naler l'erreur. Et la meilleure preuve qu'il en a bien été ainsi c'est que, tant que les livres et les discours d'où est sorti l'Américanisme condamné n'avaient pas passé l'océan, tant qu'ils restaient dans leur pays d'orig-ine, compris avec leur sens propre, tout le monde les a acceptés. C'est au moment où quelques esprits légers, enthousiastes et sincères, ayant mal interprété les formules et les ayant crues inoffensives, puisqu'on s'en servait utilement et sans scrupule aux Etats-Unis, se sont misa les colporter, où quelques autres, également étroits et sincères, mais malveillants, ont cru y voir la preuve de Terreur du démocratisme américain, que les opinions fausses ont pris corps et ont dû être condamnées (i)..-

Indigné d'un tel acte, Mgr Turinaz porta condam-

(i) Plus crûment, M. l'abbé Naudet écrivait dans la Justice sociale du II mars 1899 :

« Le Pape, après avoir condamné un ensemble de propositions que Von ne trouve d'ailleurs, ni dans le P. Hecker, ni dans le cardinal Gibbons^ ni dans Mgr Ireland, ni dans Mgr Keane, ni dans les œuvres des autres théologiens, orateurs ou philosophes américains récemment attaqués, ajoute ces mots : « Nous ne pouvons approuver ces opinions, dont l'ensemble est désigné sous le nom d'Américanisme. » Le Pape se garde bien d'attribuer à nos frères d'outre-Océan ce qu'a enfanté l'imagination féconde des écrivains qui reçoivent leur mot d'ordre dans les bureaux de la Vérité. »

Son émule, l'abbé Dabry, renchérit encore sur la Justice sociale dans la Vie catholique du 21 mars 1899. -^ propos de la lettre du supérieur des Paulistes, il écrit :

« Dans cette lettre, pas plus que dans celle de Mgr Ireland et de Mgr Keane, il n'est et ne pouvait être question de soumission, puisque, dans toute cette affaire, il n'y a qu'un venimeux procès de tendance fait, par des adversaires sans scrupules, aux catholiques les plus méritants. »

« Avec des bouts'de phrases adroitement juxtaposés,lesréfractaires n'ont même pas réussi, étant donnée la sagesse de Léon XIII, à faire condamner leurs adversaires. Ils ont simplement fait tomber l'anathème sur des formules sorties de leur propre cerveau et dont ils gardent toute la responsabilité. »

Voilà ce que des prêtres, couverts par leur fidélité aux « directions pontificales », pouvaient écrire impunément!!

474 LE GÂTHOtlCISME PHOGRESSISTE

nation publique contre M. Fonsegrive. Il en fut ouvertement félicité par Mgr Isoard. Et, à cette occasion, V Univers publia avec ce titre : Une lettre et une note, l'article suivant qui donnera une fois de plus la mesure de ses tendances :

Il a paru, dans l'avant-dernier numéro de la Quinzaine, un article de son directeur, M. Fonsegrive, sur « l'Améi'icanisme ». Cet article, nous comprenons qu'on le discute et nous n'avons point à l'apprécier ici. Nous constaterons seulement, sans vouloir tirer aucun arg-ument de cette constatation, que la Semaine religieuse de Coutances, qui a pris rang- parmi les adversaires résolus de « l'Américanisme », a déclaré « très acceptable » la thèse de Fousegrive.

Tel n'a pas été l'avis de Mgr Turinaz. Il a jugé devoir, au contraire, usant de son pouvoir et de son droit, prononcer dans la Semaine religieuse de Nancy une condamnation formelle et vive contre l'article de la Quinzaine.

A cette condamnation, vient d'adhérer publiquement Mgr Isoard. Sa lettre, publiée par la Revue du diocèse d'Annecy ., nous avait échappé d'abord. Mais nous la retrouvons dans la Vérité. La voici :

Monseigneur,

Je reçois avec beaucoup de reconnaissance la communication que vous voulez bien me faire de la condamnation que vous allez porter contre un article inséré dans une re\Tie qui traite habituellement de questions relig-ieuses. Elle est l'un des organes de cet esprit d'indépendance, même au regard des choses de la foi, que Notre Saint-Père le Pape a déjà stigmatisé dans sa lettre sur V Américanisme^ et qu'il se propose de condamner partout où sa vigilance le rencontrera.

La forme habituelle des articles de la revue qui a pour titre la Quinzaine présente un dang-er particulier; elle est calme et sereine, et oflre, avec une tranquille liar-

l'américanisme 4? S'

diesse, comme étant la vérité, ce qui est précisément le contraire de la vérité.

J'adhère, Monseig-neur, aux considérants de votre déclaration, aux termes dans lesquels vous l'avez rédigée.

Annecy, le 19 avril 1899.

On le remarquera : Mgr Turinaz avait condamné uq article de la Quinzaine ; la réprobation de Mgr Isoard s'étend à la revue tout entière. Nous n'avons point à défendre ni à garantir cette publication. Mais il nous est permis de trouver que, parlant d'un organe qui compte parmi ses collaborateurs des catholiques de dévouement et de renom, des ecclésiastiques et des religieux distingués, Mgr Vévêque d'Annecy aurait peut-être pu, cette fois, motiver d'une façon plus explicite son jugement, au lieu de rester dans une généralité sommaire.

Nous avons vu plus haut que la Justice sociale de M. l'abbé Naudet parlait comme l'Italie et la Quinzaine. M. Tabbé Dabry, dans la Vie catholique, allait jusqu'à l'impudence :

Ce document est une grande pièce libératrice. C'est d'abord la reconnaissance officielle, authentique et solennelle de l'américanisme avant, sans et après l'Heckéranisme ; c'est ensuite la réponse péremptoire au pamphlet de M. Maignen et des anti-américanistes ; c'est, enfin, la condamnation des doctrines attribuées au P.Hecker. Encore, cette condamnation a-t-elle un caractère hypothétique . . .

Les réfractaires ne désarmeront pas ; nous n'en aurons cure.

Le Saint-Pcre a approuvé, officiellement autorisé les méthodes d'action et de travail de l'Eglise et delà démocratie américaines. Servons-nous-en dans la mesure de nos forces, de nos besoins et de nos conditions. L'Américanisme, c'est le catholicisme intégral, tel que le

requiert Vensemble des transformations dont le monde est le théâtre.

Le terrain de la manœuvre déloyale et l'instrument de l'opération perfide a été un livre consacré à raconter la vie d'un homme providentiellement envoj^é pour renouveler dans notre siècle pag-anisé les merveilles des temps apostoliques. La Vie da P. Hecker est devenue, entre les mains des manipulateurs de textes, l'Hostie qu'on profane et qu'on fait servir au culte de Satan. Tandis que dans ce livre la doctrine chrétienne est exposée dans son intégralité et dans toutes ses harmonies, ils en ont détaché par tronçons certaines parties se trouvant plus accentuées dans certains endroits que dans d'autres, et l'ont présenté ainsi comme étant la formule de la foi du P. Hecker et de son traducteur.

Les Hecker, les Gibbons, les L^eland restent les éclaireurs des grandes étapes de l'avenir.

Post-scriptam : — Nous avons à cœur d'adresser nos remerciements à l'Univers, qui a reproduit en première pag-e, sous ce titre : « Justes réflexions », une partie du premier article que nous avons consacré à la question de l'Américanisme.

Grande fut aussi la déception du Sillon. Cette nouvelle école de la démocratie chrétienne s'était enthousiasmée pour TAméricanisme , et, dans la débâcle, un de ses rédacteurs, M. Th. Grasset, avait lui aussi tenté de sauver la face. Un de ses amis prit la parole à son tour pour établir plus nettement la situation :

Mon cher ami,

Dans volv&diVÛç\& Américanisme et démocratie (Sillon, du 26 mars), vous dites (et je suis d'ailleurs tout à fait de votre avis) que « le Pape n'a pas compris dans la même condamnation l'Américanisme et la démocratie chrétienne » ; vous inettez en sûreté, bien à part, « le

l'américanisme 477

programme et l'action démocratiques », et vous ajoutez : Léon XIII, d'ailleurs, pouvait-il les condamner sans condamner du même coup l'œuvre entière de son glorieux pontificat ?

Bref, avec presque tous nos amis en ce moment, vous paraissez vous hâter de jeter par-dessus bord tout le superflu pour essayer de sauver l'essentiel, et, pardonnez-moi le mot, vous lâchez des hommes ou des idées que vous souteniez, dans l'espoir, semble-t-il, que ces concessions vous en épargnent d'autres.

Permettez-moi de croire que c'est peine perdue.

Donc laissez-moi vous poser deux questions au sujet de cette attitude : i» Est-elle bien franche? 2" Est-elle bien politique?

Ne serait-il pas plus franc d'avouer que le Pape semble en train de renier peu à peu — ou de laisser renier et défaire, dans ce qu'elle a d'humain et par suite de destructible, bien entendu — Yœuvre de son glorieux pontificat ? Gela peut et doit nous attrister : cela ne peut ni ne doit nous décourager. Mais pourquoi ne pas le constater ?

Ne serait-il pas plus politique aussi, tout en nous soumettant, par esprit d'obéissance, à l'Eglise, dans toute la mesure nécessaire, dédire nettement que ces soumissions ne sont ni des rétractations (notre orthodoxie n'étant atteinte en rien, et le magistère infaillible ne s'exerçant aucunement dans ces Lettres ou ces décisions de Congrégations), ni des renonciations à travailler et agir ?,Groyonsnous moins, après ces documents, que notre devoir est de chercher une conciliation entre le dogme catholique et les idées du siècle, de travailler à une adaptation progressive du catholicisme à toutes les forces qui mènent notre monde moderne ? Vous, par exemple, mon cher ami, pensez-vous moins, depuis la lettre au cardinal Gibbons, que les catholiques ont trop négligé la pratique des vertus naturelles et qu'ils doivent essayer d'être honnêtes hommes avant d'être pieux? Pensez- vous moins, depuis

la décision de la Congrég-ation des Evêques et Réguliers, que l'instruction donnée dans les couvents est inférieure à ce qu'elle devrait être et qu'il faut travailler à la réformer ? Non, n'est-ce pas? Pourquoi le laisser croire alors à tous ceux qui, du dehors, épient nos efforts, sont à l'affût de nos défaites et saluent d'un ricanement nos décourag-ements? Ne faut-il pas éviter avec soin de paraître lâcher une cause et des idées que nous continuons à croire bonnes en elles-mêmes, qui sont la raison d'être de notre vie et de notre action, et, dirai-je, la sauveg-arde même de notre foi ?

Car, le jour où nous nous prendrions à douter que le catholicisme soit adaptable et capable de progrès, ce jour-là croirions-nous encore en lui?

Donc, quand Rome nous avertit que nous faisons fausse route, ou que nous allons trop loin, ou nous nous trompons sur le choix desmojens, les applications, etc., soumettons-nous à son jugement, en toute sincérité d'esprit et de cœur. Mais faisons bien le départ de ce qui nous atteint vraiment et de ce qui ne nous atteint pas. Et ne laissons pas supposer parnotre attitude, aux catholiques, que nous sommesdes g^ens brûlés, aux incroyants •qu'il nV a « rien à faire » avec le catholicisme.

J'émets humblement un avis : je serais heureux d'avoir le vôtre là-dessus, ou celui de g'ens plus compétents que moi pour trancher cette délicate question.

Paul Renaudin (i) ».

Page 1