‹ Le progrès du libéralisme catholique en France sous le Pape Léon XIII histoire documentaireChapitre 109 sur 118 · VI. — La revanche de rÀméricanisme · texte numérisé non relu

VI. — La revanche de rÀméricanisme

La condamnation de rAméricanisme portait nécessairement un coup aux partisans de Févolution politique et des nouveautés en France, Ils avaient

(i) L'ua des premiers chefs du Sillon.

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salué avec empressement, exalté ce système qui s'offrait à eux comme la religion de la démocratie, merveilleusement adaptée aux temps nouveaux ; ils s'en étaient assimilé les principes ; les plus prudents parmi eux avaient dissimulé ses erreurs, d'autres s'en étaient faits ouvertement les champions; et comme toute cette campagne avait été menée par les uns et les autres au nom des directions pontificales, l'échec et le désaveu de l'Américanisme les mettaient dans un grand embarras. Il n'était désormais au pouvoir de personne de prévenir cette conséquence.

Sans perdre de temps, ils se multiplièrent pour calmer les alarmes que cette condamnation, survenant après celle du docteur Schell,soutien de l'Américanisme en Allemagne, après le jug-ement rendu sur le projet et le livre de M."^^ Marie du Sacré- Cœur, répandait dans les esprits sincères.

Que nos amis se rassurent et gardent toutes leurs espérances, écrivait l'abbé Naudet. « Voyez donc quel désarroi vous jetez dans les consciences, disait à son tour l'abbéDabry.On se demande si c'est Rome quia changé, si c'est nous ou si ce sont nos adversaires.»

En même temps, Richeville, de la Vie catholique (aliàs Bœglin), adjurait ses « amis timides ou faibles qui, dépourvus de sens critique et d'esprit politique, se jettent dans le pessimisme avec des mouvements d'autruche ». « Soyons donc des hommes, leur disait-il, un nuage qui passe au ciel trouble-t-il l'harmonie des mondes ? »

Le nuage, c'était la lettre du Pape. Comment se dénouerait la situation? Les intérêts de la vérité religieuse l'emporteraient-ils sur ceux de la poli-ti-

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que? Ou, dans Fapparence de conflit créée par la conduite de ceux qui prétendaient représenter les directions pontificales, le grand acte que Léon XIII venait d'accomplir « en vertu de sa charg-e suprême, pour sauvegarder l'intégrité de la foi » devrait-il supporter une atténuation, plutôt que de laisser dans leur tort les partisans de sa politique ?

Ceux-ci en conçurent l'espoir, et l'événement leur donna raison. Leurs manœuvres furent couronnées d'un succès complet. Le résultat fut une nouvelle lettre du Pape qui les réhabilitait et devait tourner à la confusion de ceux qui avaient attaqué l'Américanisme. Après les soumissions douteuses, après les fins de non-recevoir et les faux-fuyants parlésquels la sentence pontificale avait été accueillie, c'était de quoi porter au comble la confusion.

Le moyen employé fut aussi simple que déloyal. Mais on était aveuglé par [la peur de voir la politique pontificale compromise.

Le lecteur a vu plus haut que la même pensée se retrouve sous des formes tantôt discrètes, tantôt insolentes, dans tout ce que disaient nos démocrates : Léon XIII ne peut pas condamner l'Américanisme sans se contredire lui-même; si l'on a obtenu de lui une sentence, c'est en l'abusant. M. Julien de Narfon, ardent défenseur de l'Américanisme et confident de Mgr Ireland, ne craignit même pas d'écrire dans le Figaro du ii juin 1899 :

Le groupe de catholiques dont je parle (les réfractaires) a longtemps escompté la mort, prochaine, croyaient-ils, de Léon XIII. Vain espoir, d'abord parce que le Pape s'obstine à vivre, et aussi parce qu'il a engagé la papauté assez avant, comme il le disait certain

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jour à un curé de Paris, pour qu'il soit impossible à son successeur éventuel de revenir en arrière.

Déçus de ce côté, les réfractaires ont tenté un suprême effort pour reprendre, aa cours de la récente maladie du Saint-Père^ leur influence perdue. Ils ont cru bonnement que Léon XIII, s'il revenait à la santé, g-arderait tout juste assez de forces pour rég-ner, pas assez pour gouverner. Ces^ à ce^ife époque qyiQ fut publiée la lettre du Pape au cardinal Gibbons sur l'Am-éricanisme, et que la Congrégation des évêques et réguliers blâma l'entreprise bien connue et si intéressante de la Mère Marie du Sacré-Cœur, précédemment approuvée, au moins en principe, et bénie par Léon XIII...

Eh bien ! il n'y avait qu'à prêter aux réfractaires les propos tenus par les amis de l'Américanisme, à supposer qu'ils s'exprimaient sur le compte du Pape comme M. de Narfon, ou comme le Sillon, ou comme MM. Bœgiin etjDabry. L'effet produit sur Léon XIII devait être immanquable.

La campagne s'ouvrit sans retard. Voici une correspondance romaine de l'Univers, émanant de l'abbé monsignor L. G..., dont tous les mots seraient à souligner. Elle a pour titre : les Directions pontificales sont-elles changées ? (28 avril 1899).

On ne s'explique pas, à Borne, la j'oie actuelle de eaux qui Jusqu'ici refusèrent d'accepter avec une docilité filiale les directions politiques et sociales du Saint-Siège, non plus que l'espèce de découragement qui paraît s'être emparé de la masse des fils dévoués de Léon XIII et en particulier des démocrates chrétiens.

Que, dans les actes récents émanés du Siège apostolique, des adversaires intéressés et depuis très longtemps à Vajfùt de la moindre apparence de blâme, aient cru sage d'englober les idées et les ten-

PROGRÈS DU LlBÉR, — II — 3l

dances de ceux qui furent les plus fidèles au Pape, c'est assurément une tactique habile ?

Mais pourquoi les autres se laisseraient-ils prendre à cette manœuvre?

Le Pape a envoyé une lettre au cardinal Gibbons pour condamner des erreurs théolog-iques. Dans cette même lettre, il loue les Américains de leur zèle apostolique, et il déclare n'avoir pas à s'occuper de leurs mœurs politiques et sociales. Peut-on voir là une rétractation, une nég-ation des encycliques antérieures et des paroles pontij&cales? — (Qui, on?) La Gong-régation des Evoques et Réguliers a jugé inopportune la proposition de ]\jme Marie du Sacré-Cœur, et digne de reproche l'ouvrage où elle exposait ses idées. Gomment peut-on penser et soutenir que le Pape, ratifiant cette décision, ait entendu détruire, du même coup, tous ses actes antérieurs, et la lettre aux Français sur l'acceptation loyale et sincère de la République, et l'Encyclique Rerum Novarum, et, pour nous en tenir aux documents les plus récents, la lettre si explicite au ministre général des Franciscains, et les espérances qu'il a permises et encouragées chez les démocrates chrétiens dans son discours aux pèlerins d'octobre dernier? — (Qui, on ?)

Les réfractaires — puisque réfractaires il y a — ajoutant ainsi un nouveau manque de respect aux ■graves reproches que leur a mérités leur conduite passée, en s'imaginant, en insinuant dans leurs paroles et leurs écrits que Léon XIII change ses directions et ses idées au moindre souffle. G'est bien mal connaître et le génie et la volonté de celui qui tient des mains de Dieu le gouvernail de la barque de Pierre.

Il faut donc le redire, puisque c'est encore nécessaire : le Souverain Pontife Léon XIII n'a indiqué aux catholiques de France en particulier, le chemin qui, d'après sa sagesse plus qu'humaine, devait seul leur rendre l'espoir d'un triomphe possible, qu'après avoir longuement médité, consulté, prié et fait prier. G'est vraiment une

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injure que de supposer qu'il va maintenant, sans qu'on puisse d'ailleurs expliquer les motifs de ce prétendu revirement, biffer d'un trait les grands enseig-nements qui sont déjà, dans l'histoire, sa g-loire immortelle. — (Ceci est-il pour le Sillon, pour M. Dabrj, etc.. ?)

Dans leurs g-raUdes lignes, ses directions restent ce qu'elles furent, parce qu' « elles ont été inspirées par le Saint-Esprit à son génie et à son bon sens pour répondre aux besoins actuels de la Société )). C'est ce que déclarait au Séminaire français, au commencement de cette année scolaire, S. Em.le cardinal Parrochi, vicaire de Sa Sainteté. Nous avons dit : dans leurs grandes lignes. Il est évident que le Pape ne peut point descendre et n'est point descendu dans le menu détail des applications pratiques. Il est possible que tels dés prêtres qui, sortant de la sacristie,sont allés au peuple, aient été exposés à faire quelque faux pas dans des voies, hélas ! trop nouvelles. Que ceux qui n'ont jamais erré leur jettent la première pierre.

Mais le Pape, le Père est là, et sa vigilance s'exerce justement pour faire éviter aux fils, aux vrais fils de ses entrailles, les erreurs et les fautes. Ils doivent lui être reconnaissants de ses paternels avertissements, et ils ont montré quils l'étaient et qu'ils savaient être bonsjils dans toutes les occasions — (surtout ici !}

De toutes ces discussions pénibles, il ressort avec évidence qu'il y a deux manières de concevoir l'Eglise et son action à l'heure présente. Les uns se drapent majestueusement dans la possession de la vérité catholique. Le monde se perd parce que les vérités diminuent parmi les hommes. Mais aussi pourquoi le monde n'aperçoit-il pas cette vérité qui seule peut le sauver, même des ruines sociales prochaines? Pourquoi le monde ne vient-il pas à eux ? (Voilà toute la lyre libérale !)

Les autres ont le cœur angoissé devant le spectacle des masses qui, en se détachant de l'Eglise, compromettent leur bonheur de l'autre vie et de la vie présente. Ils ont pitié de ces foules! Ils se précipitent au devant d'elles

pour leur rendre le Christ-Sauveur. Dans leur zèle à gagner les âmes, à reconquérir les esprits et les cœurs, ont-ils parfois consenti à des sacrifices de doctrine incompatibles avec l'intégrité du dogme chrétien? Leurs adversaires V affirment. Il est évident que le faire serait plutôt séparer les catholiques de l'Eglise que ramener à l'Eglise ceux qui s'en sont éloignés.

Mais si c'est le Glmst tout entier à la recherche de la centième brebis perdue, malgré les bêlements des quatrevingt-dix-neuf autres, est-ce une faute sans rémission chez le fils soumis de s'être laissé entraîner par les ardeurs apostoliques?

Et puisque, suivant la parole de saint Thomas et de Léon XIII, une somme de bien-être matériel est indispensable à la pratique de la vertu, pourquoi donc s'obstinerait-on à appeler crime et à taxer d'antichristianisme, l'action qui n'aspire à relever la position des plus malheureux d'entre nos frères qu'afin de leur rendre' la vertu possible?

Que les catholiques sociaux, que les démocrates chrétiens continuent à vouloir sincèrement l'application du christianisme dans son intégralité et qu'ils aient foi dans les encouragements déjà si répétés du Souverain Pontife.

Le Pape veut la prospérité et le bonheur de notre patrie. Dans une circonstance solennelle, publiquement, il nous en a indiqué le moyen ; que la démocratie veuille être chrétienne ! Les démocrates chrétiens n'ont-ils pas pris ce titre pour montrer justement qu'ils veulent que la démocratie redevienne chrétienne ? Qu'ils continuent à travailler sans peur à la réalisation de ce noble idéal? Dieu et le Pape ne les abandonneront pas !

« Devant ce scandale, dit M. l'abbé Dabry, quelqu'un se leva. Ce fut l'archevêque de Bourges. II signala au Pape cette manœuvre. Il reçut immédiatement de Léon XIII cette célèbre Lettre où les

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dém ocrâtes chrétiens étaient cou ver Is pi us que j amais et qui faisait justice de tant d'indig^nités commises par les ennemis de ses directions (i). »

Au commencement de mai, l'archevêque de Bourg-es faisait publier dans sa Semaine religieuse le récit d'une audience que M. Pierre Jaj, du Salut public de Lyon, avait obtenue du cardinal Rampolla.

Ce récit aurait pu faire pressentir le directeur de la revue ultra-libérale qui s'intitule Demain.

Les catholiques /"rançais, sourdement opposés aux directions du Saint-Siège, ont profité, ces derniers temps, de divers incidents de notre vie politique et religieuse pour insinuer que les principes professés et les ordres donnés subissaient, à Rome même, an arrêt virtuel. On a même, par une audacieuse interversion de logique, affecté de considérer, comme une espèce de désaveu final des actes de Léon XIII, certains blâmes directs ou officieux adressés, sur des questions tout à fait étrangères à la politique pontificale, à quel-

(i) Les Catholiques républicains, page65i. — L'hospitalité que Mgr Servonnet a donnée depuis au Congrès ecclésiastique de Bourges, dit M. l'abbé Maignen, les éloges publics qu'il a adressés à l'abbé Naudet, les encouragements et les subsides qu'il a donnés à l'abbé Dabry, beaucoup d'autres démarches encore, montrent à quelle école appartient l'archevêque de Bourges. On ne pouvait donc s'élonner en aucune façon des sympathies du prélat pour les « novateurs » et de son hostilité contre un journal qui les combat avec succès. Ce dont le public catholique fut surpris, ce fut d'entendre un archevêque porter contre des catholiques dignes de tout respect une accusation aussi grave ne reposant absolument sur aucun fondement. M. l'abbé Dabry écrit (op. cit., p. 706) : « Les encouragements pendant les quelques années où je soutins le poids de tant de luttes ne me manquèrent point... Plusieurs évêques me soutinrent de leur sympathie,et particulièrement Mgr Servonnet,Mgr Fulbert-Petit...». — On sait que, dans les récentes assemblées des évêques, Mgr Servonnet s'est montré plus ardent qu'aucun d'entre nous pour obtenir de Pie X la condamnation des opinions novatrices.

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ques-unes des personnaliÈés qui furent parmi les premières en France, à se soumettre à ses directions .

Ces incidents et ces blâmes sont connus. En appelant l'attention du cardinal, sur les déductions qu'en tirent certains journaux catholiques, je n'avais point, certes, la naïveté d'apporter une nouvelle au Vatican. Son Eminence elle-même daig-na me rappeler le plus récent de ces événements relig-ieux, la condamnation du projet scolaire de M™^ Marie du Sacré-Cœur, qu'un g-rand nombre de membres de l'épiscopat et de catholiques constitutionnels en vue avaient patronné.

Il n'j a là aucun rapport, conclut le cardinal, avec les enseig-nements politiques et sociaux du Saint-Père.

Mais lorsque, au nom. de nos amis, les républicairis catholiques, au nom des hommes d'ordre qui ne veulent en France, malgré les difficultés de l'heure présente, ni bouleversements constitutionnels ni aventures politiques d'aucune sorte, je me suis plaint de ceux de nos coreligionnaires qui font leur cour à la Révolution et feignent de c"roire que les ordres pontificaux sont périmés, je reçus avec joie l'assurance réitérée et absolue que les deux grandes encycliques avaient pour nous force de loi comme au premier jour de leur promulgation.

— C'est le code et c'est le dogme (!), me dit Son Eminence. Et il faut que les catholiques français s'j •réfèrent dans toutes les circonstances de la vie politique >et sociale.

Le cardinal insista ensuite sur la nécessité absolue, pour les catholiques français, d'être modérés dans leurs sentiments, leurs paroles et leurs écrits, de dépouiller l'acrimonieuse ardeur de certaines polémiques contraires à la justice et à la charité, de s'unir enfin dans cette vertu de sagesse, de modération et de bon sens qui est absolument nécessaire pour le triomphe de leur cause.

Cette déclaration du cardinal Rampolla est formelle et n'est pas la seule.,

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Que les fidèles amis du Saint-Siè^je aient donc courag-e et se rassurent. Quoi qu'on dise et quelque déviation que Ton cherche à produire, les réfractaires, comme le Pape lui-même les a appelés, sont toujours du même côté, du côté de ce journal auquel le secrétaire d'Etat de Léon XIII écrivait un jour :

« Je ne puis vous cacher, quoi qu'il m'en coûte de le dire, que le prog-ramme suivi jusqu'ici par la rédaction de la Vérité ne correspond en fait ni aux règ-les données, ni aux désirs exprimés par Sa Sainteté... La Vérité crée, d'une part, une atmosphère de défiance et de décourag-ement, et d'autre part, elle contrecarre et traverse le mouvement concordant des volontés désiré par le Saint- Siège (i). »

Le 4 juin, paraissait la Lettre de Léon XIII à Mgr Servonnet. En voici le texte :

Nous n'avons pas appris sans une g-rande tristesse que, de certains actes récemment émanés du siège apostolique, quelques-uns prenaient, tout à fait à tort, occasion pour déclarer publiquement que Nous avons modifié Nos vues relativement à la conduite des catholiques de France, en matière politique et sociale, conduite que, <lès le début, Nous avons Nous-même tracée, et sur laquelle, depuis, Nous n'avons cessé d'insister, chaque fois que l'occasion s'en est présentée. Nous avons déploré d'autant plus ces agissements qu'ils sont de nature à jeter l'incertitude dans les âmes, et détourner du droit chemin les esprits bouleversés, qu'ils infligent même une flétrissure à ceux de vos concitoyens qui, de toutes parts, s'efforcent d'obéir scrupuleusement à Nos exhortations et, prenant pour règle de leur vie ces mêmes exhortations, se dévouent à la religion et à la patrie.

La vérité est que ces documents, que nous avons récemment publiés, se rapportent uniquement,soit au dog-me,. soit à la discipline chrétienne, et ne regardent en aucune

(i) Reproduit par V Univers du 24 mai.

façon les prescriptions qui. Nous l'avons dit, concernent les catholiques de votre pays et sont clairement contenues dans la Lettre aux Français du mois de février 1892^ et dans l'Encyclique Rerum. Novarum.

En cette matière, que rien absolument n'ait été changé, et que plutôt tout persiste dans sa vig-ueur intégrale, il est facile de le comprendre. Car il ne serait pas digne de la sagesse du siège apostolique, d'abandonner les décisions qu'il a prises après des considérations si mûries, et qu'il a inculquées avec un zèle si continu ; de sorte que celui qui serait d'un autre sentiment devrait être considéré comme Nous infligeant arbitrairement une grave injure.

Voilà, Vénérable Frère, ce que dans l'amour dont Nous sommes pénétré pour votre nation, Nous avons cru devoir déclarer de nouveau. Ces instructions et ces avis que nous avons si souvent donnés en vue du bien général, et qu'aujourd'hui Nous désirons renouveler avec les plus vives instances, une fois de plus et de toutes Nos forces. Nous exhortons les catholiques de France à les suivre de point en point, et dans un parfait accord de pensées et d'action, à prendre à cœur dans toute circonstance de se laisser prendre par eux, diriger, mouvoir, grouper en corps compact.

Pour que Nos vœux se réalisent, en témoignage et comme gage des faveurs divines. Nous vous accordons très affectueusement dans le Seigneur, à vous et à votre diocèse, la bénédiction apostolique.

Donné à Rome, près de Saint-Pierre, le 26 mai de l'année 1899, de Notre pontificat la vingt-deuxième.

Le Pape ne \désignait personne. Il restait, pour tirer tout fruit de sa lettre, à faire rapplication déterminée des blâmes qu'elle contenait. Mgr Servonnet s'en chargea. Recevant les vœux de son clergé à l'occasion de la Saint-Pierre,

« Sa Grandeur, — rapporte la Semaine religieuse de

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Bourges^ — montre comment cet acte de Léon XIII est venu à son heure (je crois bien!), au moment où, prenant une nouvelle tactique, des publicistes réfractaires éludent l'autorité du Souverain Pontife, lui « inflig-eant arbitrairement une grave injure » par leur opposition, par la déviation qu'ils faisaient subir à ses actes, et même par leur silence affecté sur les volontés les plus formelles du Saint-Sièg"e.

Comme les ennemis de la Vérité lui faisaient l'application de ces paroles, M. Auguste Roussel protesta contre de telles imputations. Mgr Servonnet intervint alors directement par la lettre ci-dessous, insérée dans la Vérité du 12 juillet 1901 :

Monsieur,

On vient de me communiquer le numéro d'avant-hier du journal la Vérité. Vous y citez la Semaine religieuse de Bourges avec les paroles que j'ai adressées à mon clerg-é, au sujet de la lettre dont le Saint-Père m'honorait dernièrement, et dans laquelle il renouvelait ' ses directions politiques et sociales. Vous accompagnez cette citation de réflexions qui peuvent se résumer ainsi :

« Nous n'avons pas besoin de ces commentaires ; ces paroles sont une interprétation superflue, parfaitement superflue de la lettre du Pape ; ces sortes d'interprétations ne sont pas toujours un bien, elles sont même dangereuses, puisqu'elles donnent lieu à d'autres interprétations où la parole du Pape disparaît. » Ensuite, vous donnez votre interprétation, à vous, de la Lettre du Saint-Père.

Cet article contient une leçon que je ne saurais accepter, parce qu'elle est contraire au droit de l'épiscopat et aux convenances chrétiennes les plus élémentaires dans notre Sainte Eglise, où les évoques sont seuls juges, sous l'autorité du Pape, de ce qu'ils ont à dire ou à faire pour le bien de leur diocèse. Je ne puis l'accepter, sur-

kÇjO LE CATHOLICISME PROGHESSISTE

tout dans le cas présent, où cette leçon est donnée à nn évêque s'entretenant avec son clerg-é d'un Document qu'il a reçu du Saint-Sièg-e, avec mission de le transmetti'e au pays tout entier, et lui est donné par un laïque, par un publieiste qui a eu le malheur d'encourir un blâme solennel de Rome.

Et, puisque, au cours de votre article. Monsieur, vous prétendez fournir une interprétation de l'acte pontifical, celle qu'un autre joui'nal a dû abandonner, vous m'amenez à vous dire que les g-raves. paroles de reproche écrites par le Saint-Père, dans sa lettre du 26 mai^ étaient sans doute contre tous les réfi-actaires, mais l'étaient principalement (je dois le savoir et je le sais) contre le journal même auquel le cardinal Rampolla, il y a quelques années, disait au nom de Sa Sainteté :

(( La Vérité crée d'une part une atmosphère de défiance et de découragement, et, d'autre part, elle contrecarre et traverse ce mouvement concordant de volontés désiré par le Saint-Sièg^e. »

Il me reste, Monsieur, à prier Dieu de vous éclairer •afin que vous méi-itiez, au plus tôt, d'être relevé du blâme prononcé par la plus haute autorité qui soit sur la terre.

Pierre, archevêque' de Bourges.

Voici la réponse très dig-ne et très péremptoire •du directeur de la Vérité :

Monseig-neur,

Je n'ignorais pas que le rédacteur en chef de /a Vérité, n'étant T^oïnt persona grata auprès de Votre Grandeur, ne devait en attendre aucune marque de bienveillance. Mais auprès de vous, Monseigneur, comme auprès de toute autorité légitime, le moindre fidèle peut se réclamer de la justice. Permettez-moi donc, à ce point de vue, d'adresser à Votre Grandeur une respectueuse protestation.

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Il m'^est impossible, en premier lieu, de reconnaître la Vraie pensée des observations que m'a sug-gérées l'agression d'un journal adverse, dans le résunié que Votre Grandeur présente comme en étant la substance exacte. Je ne me suis pas permis en effet, et je n'avais aucune raison de m'attaquer au texte rapporté par la Semaine religieuse de Bourges. Mais, à propos des commentaires inspirés à d'autres par ce récit, j'ai cru être en droit de rappeler qu'il avait été fait abus, plus d'une fois, de certaines interprétations de la parole pontificale, et cela n'est pas contestable, puisque, jadis, la Civilta caiholica l'a fait remarquer pour d'autres graves documents. Votre Grandeur me permettra de lui faire observer que je ne confonds pas son interprétation propre avec les déductions très contestables de personnes non autorisées, qui ont inspiré à l'illustre et reg-retté Lucien Brun ce mot historique : « Dieu me préserve de n'être point avec le Pape, mais Dieu me g-arde aussi d'être avec certains de ses interprétateurs ! s

Par la grâce de Dieu, Monseig'neur, je sais assez mon catéchisme pour n'ig-norer pas qu'il ne saurait appartenir à aucun fidèle de faire la leçon aux évêques, lorsqu'ils exercent une fonction de leur ministère pastoral, j'ai conscience de n'avoir jamais commis pareille irrévérence.

D'autre part, le catéchisme m'enseigne aussi qu'il n'est permis à personne de porter sur autrui un juge-ment téméraire. Fort de cette leçon. Monseigneur, et n'ignorant pas non plus les enseignements de saint Paid, qui prescrit à tous d'avoir soin de leur réputation, je prends la respectueuse liberté de faire observer à ^oire Grandeur quon chercherait vainement dans notre journal un seul mot donnant à entendre quaprès les dernières condamnations de Rome contre certaines erreurs combattues par la Vérité le Saint- Père ait changé quoi que ce soit des directions adressées^ à diverses reprises^ aux catholiques de France. Pour croire le contraire, Votre Grandeur a dû s'en rap-

porter à des on-dit,qu'elle n'a pu vérifier par elle-même, ^puisqu'elle ne nous fait point l'honneur de lire assidûment la Vérité. Dès lors, la justice s'oppose à ce qu'on nous attribue une part quelconque de la répréhension qui, dans la lettre du Souverain Pontife à Votre Grandeur, vise ceux qui ont fait au Pape cette injure. Gomme catholique, ayant à cœur de ne pas laisser soupçonner les sentiments d'obéissance et de fidélité attachés à ce nom, j'ai le droit de dire que je repousse, avec toute l'énerg-ie dont je suis capable, toute insinuation tendant à incriminer, sans ombre de preuve, une attitude qui ne donne prise à aucune attaque de ce g'enre. Quant au souvenir — dont l'esprit de charité m'échappe — par lequel Votre Grandeur a cru devoir terminer sa lettre, je me permets de lui soumettre humblement une remarque. On pourrait croire, d'après ce que laisse entendre Votre Grandeur, qu'il s'agit de quelque excommunication majeure dont la Vérité aurait subi la douloureuse atteinte. La paternité du Souverain Pontife en use autrement avec des fils qu'ElIe sait lui être absolument dévoués. Si nous avons été repris sur des points qui n'atteignaient en rien la doctrine, ces reproches paternels étaient accompagnés d'une bénédiction dont nous nous sommes efforcés, depuis lors, de profiter. Et si j'ai le profond regret de ne point m'être concilié votre suffrage, Monseigneur, les encouragements de nombreux dignitaires de l'Eglise, qui, selon l'estime générale, honorent le plus l'épiscopat et la pourpre, me donnent la confiance que les efforts des rédacteurs de la Vérité ne se sont pas multipliés en vain, dans des combats difficiles, pour la défense de l'Eglise et de la France. Malgré mon vif chagrin de n'avoir pu faire naître en vous cette conviction. Monseigneur, et dans l'espoir que vos prières nous aideront à faire mieux encore dans l'avenir, je prie Votre Grandeur d'agréer l'hommage des sentiments de profonde révérence avec lesquels j'ai l'honneur d'être Son très humble serviteur.

Auguste Roussel.

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Le 16 juillet, on lisait encore dans la Vérité :

A la suite de la réponse qu'il nous a mis dans le pénible devoir de lui faire, nous avons reçu une seconde lettre de Mgr l'archevêque de Bourg-es.

Bourges, le 12 juillet 1899.

Monsieur, Je regrette que vous n'ayez pas reconnu, dans les paroles que ma lettre du 9 de ce mois a relevées, un extrait fidèle de votre article du 7 juillet. Cet article contient à mon adresse une leçon que rien de ma part n'avait provoquée, et qui a paru à tous une inconvenance flag-rante. La dig'nité et l'autorité dont je suis revêtu dans TEglise ne me permettaient pas de la laisser passer, et je me suis plaint ajuste titre.

Or, vous répondez, dans la Vérité de ce jour, en ajoutant plusieurs autres leçons à la première, au lieu de présenter les excuses auxquelles j'ai droit. Je vais les attendre.

Je continue bien sincèrement la prière dont je parlais en terminant ma dernière lettre.

Pierre, Archevêque de Bourges.

Nous nous sommes donné l'honneur de répondre sans retard à Sa Grandeur; mais, ig-norant s'il plaisait à Mg-r Servonnet que cette seconde lettre fût publiée comme la première, nous n'avons pas cru devoir la donner dans le journal.

Or, aujourd'hui, La Semaine religieuse de Bourges publie la lettre que nous reproduisons ci-dessus. Dès lors, nous sommes fondés à publier aussi notre réponse. La voici :

Paris, 13 juillet 1899.

Monseig'neur, Si, malheureusement, je m'étais nais dans le cas de vous devoir des excuses, Votre Grandeur ne les atten-

drait pas lono'tempSj car j'estime qu'on s'honore en reconnaissant un tort.

Mais, en conscience, je crois n'avoir manqué, en rien, au respect que je dois à votre caractère sacré; j'ai relevé certaines interprétations abusives des paroles de Votre Grandeur rapportées par la Semaine religieuse de Bourges; je ne me suis pas permis de discuter ces paroles elles-mêmes. De plus, usant du droit de tout chrétien ^ f ai demandé la preuve d'allégations mal fondées qui accusaient la Vérité d'avoir fait injure au Pape en lui imputant un changement de ses directions alors que la Vérité n'a jamais rien dit de semblable. Cette preuve, Je l'attends encore.

Est-ce pour l'avoir réclamée que je puis être suspecté de faire à un évêque des leçons qui sont fort loin de mes intentions !

Daignez agréer, Monseig-neur, le nouvel hommag-e du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être,

De Votre Grandeur,

Le très humble serviteur.

Auguste Roussel.

Notons que /a Semaine religieuse de Bourges, en publiant les deux lettres de Mg-r Servonnet, n'y joint pas même une lig"ne pour sig-naler la respectueuse protestation que nous avons cru devoir adresser à Sa Grandeur . Or, il s'agit, nous le répétons, d'une accusation gui vise notre honneur de catholique et qui, nous avons le regret de le redire, est totalement inexacte. Dès lors, la dignité et Vautorité de Mgr V archevêque de Bourges ne nous créaient-elles pas un droit de plus pour nous plaindre auprès de Sa Grandeur d'une injustice contre laquelle nous devions être d'autant plus protégés par son autorité et sa dignité !

Il devait cependant y avoir un moyen bien simple de fermer la bouche à la Vérité et de la confondre. C'était de prouver le fait qu'elle s'obstinait à dé^

: " jl'amérjcatîisme jJgS-

mentir et de justifier l'ailégatioiipar des textes. N'avait-on pas dû en recueillir d'abondants et de pré-^ cis, pour obtenir du Saint-Père un Marne aussi grave et visant directement ce journal ?

N" était-il pas inouï que tout le monde fît la sourde oreille à son appel, et la Semaine religieuse de Bourges, et V Univers babitué de si longue date à épier la Vérité, et les autres journaux acharnés contre elle?

Usant du droit le plus légitime, M. Auguste Roussel voulut exiger que la Semaine religieuse., ayant pubiiéles accusations et refusant des preuves, publiât aussi ses réponses; et sur la dénégation du gérant, le menaça d'un procès. C'est ici que, comme on l'a dit, cet incident quasi tragique sembla tourner à la comédie.

Par une sorte de coup de théâtre, M. Auguste Roussel reçut la lettre suivante de l'imprimeurgérant :

En réponse à votre lettre, j'ai l'honneur de vous informer que je ne suis plus le gérant de la Semaine religieuse du diocèse de Bourges. Mgr l'archevêque m'avise qu'il s'est constitué le gérant de cette publication, suivant déclaration faite au parquet de Bourges le 26 juillet.

Je vous présente, Monsieur, mes civilités empressées.

Tardy-Pigelet.

Mgr Servonnet avait trouvé un moyen, original autant qu'heureux, de s'assurer le dernier mot. Chacun peut placer les rieurs du côté où il voudra.

S'ils cherchent une distraction de plus, ils la trouveront dans ce filet du Figaro publié quelque temps après : .

Mgr Servonnet, archevêque de Bourges, est l'un des prélats français les plus libéraux et les plus activement dévoués à la politique de Léon XIII. C'est à lui que le Pape adressaitjily a quelques semaines, l'importante lettre l'enouvelant et confirmant les instructions pontificales sur la nécessité et l'oblig-ation pour les catholiques de s'unir plus étroitement que jamais sur le terrain de l'adhésion loyale à la République. La Vérité, particulièrement visée dans cette lettre, au témoig-nag-e même de Mg^r Servonnet, lequel savait d'autant mieux à quoi s'en tenir qu'il revenait de Rome où il avait pu causer lonj^uement avec le Pape de l'attitude de la presse relig-ieuse vis-à-vis du g-ouvernement, eng-ag-ea à ce sujet contre le prélat une violente polémique. L'archevêque de Bourges répondit vertement à M. Auguste Roussel. Nous avons publié cette réponse et résumé la réplique du rédacteur de la Vérité qui, d'ailleurs, n'a pas encore désarmé et menace son adversaire d'un appel à Rome.

La promotion de Mgr Servonnet au grade d'officier de la Légion d' honneur présente dans ces circonstances un intérêt tout particulier, et Von aurait tort de n'y voir qu une coïncidence. V égale faveur dont Mgr Servonnet jouit auprès du gouvernement et auprès du Saint-Siège manifeste l'accord des deux pouvoirs au sujet de ces instructions pontificales dont V archevêque de Bourges est actuellement, au sein de VEpiscopat, le protagoniste le plus militant.

Nous nous en voudrions de ne pas mettre aussi sous les yeux du lecteur un curieux et très intéressant échantillon de la manière dont les inspirateurs de la politique ralliée et démocratique exploitaient la lettre du Pape à l'archevêque de Bourges. Il leur fera voir comment on formait l'opinion des bonnes âmes, en leur montrant dans l'Américanisme une simple machine de guerre exploitée par de vrais hérétiques, l'abbé Maignen et le chanoine Delassus,

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et en leur débitant d'un ton papelard les faussetés les plus invraisemblables, M. le chanoine Dehon, directeur d'une petite revue intitulée le Règne du Cœur de Jésus dans les âmes et dans les sociétés j dans son numéro de mars 1902, après une longue méditation sur la couronne du Sacré-Cœur, insérait la chronique suivante sur les Directions pontijî' cales en France :

Voilà dix ans que notre bien-aimé Pontife souJÏre et se plaint de la désobéissance des catholiques réfractaires de France.

A peine avait-il tracé le devoir formel de l'acceptation de la République par son encyclique Au milieu des sollicitudes, du 16 février 1892, qu'il avait à g-émir de la résistance désastreuse de quelques-uns. Il s'en plaignait amèrement dans sa lettre aux cardinaux français.Il dut, hélas! souvent renouveler ses plaintes, soit dans des audiences privées, soit dans des lettres publiques, comme celle au cardinal Perraud en 1898 et celle à Mgr Mathieu, archevêque de Toulouse, en 1897.

Aujourd'hui, après tant de désastres causés par les réfractaires qui ont empêché Vunion des catholiques avec les républicains /norferes(/), par laquelle on aurait pu barrer la route du pouvoir aux radicaux et aux socialistes, Léon XIII adresse encore un appel suprême à ces désobéissants. C'est dans une lettre à Mgr l'archevêque de Bourges, calomnié des réfractaires, qu'il exprime cette fois sa tristesse et ses derniers avis.

Il y a donc des catholiques qui, depuis dix ans, par leur obstination et leur désobéissance, îonX souffrir notre père bien-aimé. Il y a des catholiques qui depuis dix ans résistent non seulement aux exhortations, mais aux enseignements du vicaire de Jésus-Christ. Il y a bien des catholiques français qui depuis dix ans ont abreuvé ^'amertumes notre grand Pontife et attiré sur leur patrie bien des calamités. Et parmi ces catholiques, ceux qui

PROGRÈS DO LlBÉR. — Il — 32

ont la plus grande part de responsabilité, ce sont quelques journalistes.

Faut-il laisser cette parole du Pape dans le vag-ue ou en cliei'cher l'explication ? Si nous mettons les points sur les i, nous causerons de la peine à quelques personnes, mais ne rendrons-nous pas un immense service à beaucoup d'âmes de bonne volonté qui suivent aveug-lément ces journalistes ? Oui, le bien g-énéral doit passer avant ila satisfaction de quelques-uns.

Il y a donc deux classes d'écrivains catholiques qui ont mené cette interminable campagne réfractaire : ceux -qui parlaient d'une manière ouverte et ceux qui parlaient d'une manière dissimulée, en d'autres termes, ceux qui se laissaient aller au sarcasme et à la désobéissance brutale, et ceux qui agissaient sous la forme d'une résistance oblique.

Les premiers sont connus de tout le monde, ce sont les écrivains de l'Autorité et de la Libre Parole. C'est -à leur sujet que le Saint-Père se plaig-nait douloureusement dans sa lettre au cardinal Perraud de ne pas recevoir \e respect et la piété filiale qu'il était en droit d'attendre d'écrivains catholiques. Pour le moment, ils acceptent un certain ralliement en vue des élections, c'est mieux que rien.

Quels sont les autres, ceux qui contrecarrent les directions pontificales d'une manière dissimulée ? Le Saint-Père les a suffisamment désig-nés à plusieurs reprises pour que nous puissions les nommer sans encourir le reproche de témérité. A y a d'abord le journal la Vérité française, qui a été deux fois blâmé publiquement par le Pape. 11 y a ensuite et sur le même rang- la Semaine religieuse de Cambrai, qui vient de recevoir un bien sévère avertissement , On sait que dernièrement le Saint-Père a fait savoir à M. le chanoine Delassus, par l'entremise de son archevêque, qu'il aità cesser enfin sa trop long-ue campag-ne réfi'actaire et ses polémiques violentes.

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Derrière la Vérité française se rang'ent quelques îournaux de province qui, sous le nom de Nouvelliste, à'Express, de Soleil ou à'Bclair, gravitent dans son orbite. Derrière M. Delassus marclient aussi quelques Semaines religieuses, qui le copient humblement.

A la Vérité française, le plus compromis est évidemment M. Charles Maig-nen, parce qu'il avait reçu déjà, il y a dix ans, une sévère leçon du cardinal Richard ; parce que son caractère l'obligeait à plus de retenue, parce que son exemple pouvait servir de prétexte et d'excuse à ses collaborateurs laïques, et enfin parce qu'il reproduisait et délayait ses articles dans de lourds volumes, où la passion est beaucoup moins excusable que dans des articles de polémique quotidienne.

Il faudrait aussi un volume pour relever tout ce qu'il y a d'erreur, de subtilités, de sophismes, de malveillances, dans ces publications de M. Charles Maignen. Il y a dans ses livres en apparence un grand zèle pour la défense de la vérité : mais, au fond, il y a surtout une passion politique violente contre les ralliés et les démocrates chrétiens, c'est-à-dire contre ceux qui suivent les directions pontificales.

Il y avait quelque chose à faire contre certaines ten- ■dances d'esprit américaines. Plusieurs passages de la vie du P. Hecker, étaient à reprendre. Quelques pages auraient suffi pour signaler ces déviations de doctrines. Mais comme M. Maignen a cru voir quelque parenté entre l'Américanisme et les doctrines du ralliement et de la démocratie chrétienne qu'il abhorrait, il s'est étendu sans mesure contre l'Américanisme dans ses volumes où l'on chercherait en vain quelque grain de charité. Il veut à tout prix que toute l'Eglise des Etats-Unis ait été atteinte par V Américanisme. Comme plusieurs éoêques ont déclaré que les doctrines condamnées n'existaient pas à leur connaissance en Amérique, « cela prouverait, dit M. Maignen, que ces prélats ne sont pas ■exempts des erreurs condamnées par le Saint-Père et

que, par conséquent, le mal est plus grand qu'on ne saurait le dire. » C'est charitable pour ces évêques.

Il ne suffisait pas à M. Maignen et à M. Delassus d'exag-érer l'Américanisme, il fallait en faire un bloc avec toutes les erreurs contemporaines, il fallait surtout y englober à toute force les ralliés et les démocrates chrétiens. On cherchait quelque phrase téméraire ou erronée d'un démocrate chrétien pour les compromettre tous. On en faisait des américanistes, puis on mettait tout cela dans le même sac avec l'apostat Gharbonnel, avec les « déserteurs», avec le protestant Sabatier. C'est odieux, mais la passion politique ne connaît point de mesure.

M. Delassus, lui, a la main encore plus lourde. Avec quelques phrases, souvent faussées, tronquées, mal interprétées, il compromet les ralliés et les démocrates chrétiens, puis en les mêlant, comme fait M. Maig-nen, avec les américanistes, avec les défroqués et les protestants, il fait de tout cela des suppôts du diable, des francs-maçons, des précurseurs de l'Antéchrist. [L'Américanisme et la conjuration antichrétienne.)

Après la campag-ne contre l'Américanisme, dans laquelle ces messieurs se sont attribué une trop g-rande part de la victoire, ils ont mené bruyamment d'autres campag-nes, contre la démocratie chrétienne, contre le Congrès de Bourges, contre les séminaristes sociaux. Mais le succès n'a plus été le même. Le Pape a répondu à lacampag"ne contre la démocratie chrétienne par l'Encyclique Graves de communi, qui exaltait cette démocratie chrétienne et qui en faisait un devoir à tous les catholiques. Il a répondu à la campag-ne contre le Congrès de Bourg-es en condamnant Mgr l'évêque d'Annecy à faire ses excuses et en témoig-nant une bienveillance particulière à Mg-r l'archevêque de Bourg-es. // a répondu à la campagne contre les séminaristes sociaux en instituant un cours de sociologie dans le séminaire Léonin qu'il a fondé et en encourageant les éuêques d'Italie à faire de même.

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Mais en revanche il a condamné à nouveau les réfractaires et il Ta fait dans une lettre à Mgr l'archevêque de Bourg"es. Il a condamné nommément M. Delassus par une lettre à Mgr l'archevêque de Cambrai, comme il avait condamné à plusieurs reprises les campagnes réfractaires de la Vérité.

Tout mauvais cas est niable. M. Delassus, qui s'attribuait avec M. Maig-nen le rôle de g-rand inquisiteur de France, voudrait bien échapper à la censure pontificale. 11 se défend et se débat : « Le Pape n'a pas écrit à mon archevêque », dit-il. C'est vrai, le Pape n'a pas écrit, il a seulement dicté la lettre, le vénérable archevêque de Cambrai l'a reçue et en a accusé réception.

Ces dénég-ations étranges de M. Delassus feraient penser que, chez lui, ces manières dissimulées^ signalées par le Pape, sont affaire de tempérament (i).

Ces messieurs se soumettront maintenant humblement au Pape. Ils demanderont à Rome une direction nouvelle. Mais nous ne serions pas étonnés qu'après dix ans d'une persévérance passionnée dans leur désobéissance douloureuse pour le Pape et dans leur imprudence désastreuse pour la France, on leur conseillât tout sim-

(i) M.le chanoine Delassus prolesta vainement contre cette calomnie lancée par M. l'abbé Garnier et M. l'abbé Dabry. Il eut beau en faire justice et montrer l'odieux des procédés dont on usait envers lui, dans la Semaine religieuse de Cambrai des ii et i8 janvier, et i"!' février 1902, il ne put obtenir de ses calomniateurs aucune satisfaction. Plus tard il devait en être vengé par l'approbation publique du Saint-Père qui, t en l'élevant à la prélature, déclarait lui décerner cet honneur en récompense du zèle avec lequel il avait toujours soutenu la pure doctrine. En le lui annonçant, Mgr l'archevêque de Cambrai écrivait :

o Je suis heureux de cette promotion parce qu'elle^est, — et je tiens à le dire très haut — le témoignage de l'estime que le Saint-Siège fait de l'étendue, de la solidité et de la sûreté de vos connaissances théologiques ; la récompense de votre zèle et de votre piété envers le Saint-Siège apostolique, le couronnement d'un labeur, d'un dévouementj d'une existence enfin qui ne connurent jamais la défaillance. i>

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plement de déposer leur plume et de laisser à d'autres le soin de guider les âmes de bonne volonté.

Donnons pour épilog-ue à cette canipagne de la revanche un nouveau trait de ia prodigieuse activité du correspondant de/' f/hiwer^, M. l'abbé Bœglin, et de sa vigilance A soutenir sur l'un et l'autre continent sa politique mondiale. Voici une correspondance adressée par lui au Sun de New-York. On l'y retrouve tout entier:

La visite de Mgr Ireland ,au Saint-Père marque une date fortunée pour l'Eglise des Etats-Unis et pour la politique générale du catliolicisme.

Une coalition des factions de tous les réactionnaires de tous les pays avait livré une dernière attaque à l'Américanisme et à toutes les idées du pontificat actuel.

Léon Xlll avait l'intuition des mobiles de cette campagne ; mais comme en Europe certaines tendances fâcheuses 'cherchaient un refuge sous ce nom nouveau, le Saint'-Siège se trouva obligé de proclamer en même temps le caractère dangereux de ces tendances et la correction de l'esprit américain.

Malheureusement, les esprits simples et les théologiens ne comprennent pas la signification exacte de ces distinctions nécessaires.

Un jour, un prélat américain appela l'attention du Pape sur les conséquences outrées qu'on tirait de sa lettre au cardinal Gibbons. Mais, répondit Léon Xlll, j'ai nettement distingué entre les tendances à l'erreur et le vrai Américanisme. Sans doute, très Saint-Père, repartit le prélat, et les évoques ne s'y sont pas trompés ; mais le public n'en a pas été frappé, et beaucoup se figurent que l'Américanisme a été condamné sous toutes ses formes. Depuis quelque temps, le Pape songeait à dissiper ce malentendu. Mais, selon son usage, il attendit une occasion favorable.

l'américanisme 5o3-

La réception jQatteuse et extraordinairement aimable accordée par le Pape à Mgr Ireland marque le commencement de la transformation. Je ne serai pas indiscret. Mgr Ireland lui-même ne s'exprime là-dessus qu'avec modération. Je ne dirai que ce dont le Saint- Père a accepté la divulgation.

Après avoir fait plusieurs jours de suite l'éloge de Mgr Ireland à sùn entourage de la manière la plus délicate et sans se lasser, le Saint-Père lui déclara en termes exprès que sa lettre n'était point dirigée contre V Américanisme américain, mais contre des tendances européennes qui, surtout en Allemagne, avaient abusé du nom et des méthodes de travail de l'Américanisme, contre la tradition et l'esprit de l'orthodoxie. Me permettez-vous, Très Saint-Père, de répéter ceci publique-r ment? Je vous en prie. Ce trait va au fond de la question.

En vain des esprits opiniâtres, trop asservis à leurs préjugés pour accepter Vévolution actuelle, se livreraient-ils là-dessus à des commentaires. Un avenir procliain fera paraître que telle est l'idée, la ferme intention de Léon XIII. Des actes publics vont suivre.

Ces incidents auront une heureuse influence sur lecours normal de la politique papale (i).

(i) La Vérité, 22 octobre 1900.

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