‹ Le progrès du libéralisme catholique en France sous le Pape Léon XIII histoire documentaireChapitre 12 sur 118 · III . — Le droit commun · texte numérisé non relu

III . — Le droit commun

Le droit commun serait donc pour FEg-lise la formule moderne de sa liberté.

C'est la première illusion des catholiques libéraux, la forme la plus habituelle chez eux de l'oubli du plan divin selon lequel la société civile doit être constituée, et du devoir de travailler, dans Tordre social, dans la vie publique, au règ^ne spirituel de Jésus-Christ et de son Eg-lise.

La revendication de la liberté relig-ieuse au nom du droit commun est une conséquence nécessaire du principe libéral. La tâche des conciliateurs entre TEg-lise et la Révolution est de prouver aux libéraux de l'école de 1889 que le catholicisme n'a rien d'incompatible avec la liberté, et aux catholiques que la liberté suffit à tous les besoins de la relig-ion.La nouveauté des enseig^nements de l'Avenir, en i83o, était que, dans la société moderne, l'Eg-lise ne peut plus revendiquer la liberté à titre

(i) Il y a là une constatation frappante : La franc-maçonnerie et le catholicisme libéral se trouvent d'accord, quoique dans un but opposé, et par des procédés très différents, pour écarter l'état de lutte. Cela ne devrait-il pas suffire par convaincre les libéraux que leur tactique est fausse et périlleuse ?

f 2 INTRODUCTION '

de privilèg-e, au nom de ses traditions et de sa mission divine, mais seulement comme sa part dans le patrimoine commun des libertés publiques. Sentant même que, pour pouvoir partout et toujours revendiquer la liberté, il ne faut se prévaloir que du droit commun, et plein d'une confiance absolue dans la liberté, il offrait de lui sacrifier les derniers privilèg-es de FEglise et jusqu'à sa grande charte de 1 80 1 , et réclamait la séparation totale de l'Eglise et de l'Etat.

Le droit commun peut être envisagé sous deux points de vue différents ; il y a la thèse et l'hypothèse, selon qu'on l'érigé en principe, ou qu'on y cherche seulement un expédient adapté aux circonstances actuelles.

- L'expédient est parfaitement légitime. Mais, comme nous l'avons déjà remarqué, il arrive trop facilement qu'en croyant le prendre comme tel on tombe bel et bien, en fait, dans l'erreur de la thèse.

Il suffit pour cela de se comporter comme si l'on trouvait dans le droit commun une satisfaction suffisante. Et c'est ce qui arrive inévitablement aux amateurs de la conciliation. C'est l'écueil sur •lequel ont fatalement donné ceux qui, sous le prétexte d'obéissance aux directions pontificales, s'attachèrent avec obstination à l'espoir chimérique -de sauvegarder la liberté religieuse sans avoir à entrer en lutte contre des institutions antichrétiennes.

Les catholiques devaient réclamer, en ce qui leur est favorable, l'application équitable du droit commun, comme un minimum de liberté. Car, pour éclairer d'un mot la discussion qui va suivre, le droit commun n'est que l'égalité dans un ordre

établi. Mais si cet ordre repose sur des dispositions contraires au droit naturel, base des sociétés, au droit divin, au droit de l'Eglise, l'obligation subsiste pour les catholiques, en pays chrétien, de le dénoncer, de le combattre pour le réformer. Ils ont raison de réclamer que le droit commun ne soit pas violé à leur détriment, mais là ne doivent pas se borner leurs efforts. C'est un côté nég-atif de leur tâche. A celui-là cependant s'est réduite l'attitude que leur a fait prendre la politique du ralliement.

Or, le droit commun, dans l'état actuel de la société, en France, implique forcément la souveraineté de l'Etat, non pas sa souveraineté civile, temporelle, qui n'est point en cause, mais sa souveraineté sur l'Eglise, à laquelle il dénie non seulement tout caractère surnaturel et divin, mais toute indépendance, puisqu'elle n'est plus qu'une société comme les autres, soumise, quant à son existence même, aux lois de l'Etat.

Là est la grande hérésie du siècle, là est toute la Révolution : et c'est pourquoi il est impossible de déserter la lutte sur ce point.

Mais, hélas ! la peur de la vérité caractérise notre temps. Cette hérésie s'affiche partout, elle est portée à la tribune française sans soulever les protestations des catholiques outragés dans l'honneur de leur Mère. Que dis-je? Pourvu qu'on y ajoute de vagues déclarations sur l'esprit de tolérance, ils saluent cet outrage comme la manifestation d'un Esprit nouveau.

A quoi bon, disent-ils, parler des droits de Dieu et de la divinité de l'Eglise à des francs-maçons et à des athées? Pouvons-nous appuyer nos revendi-

cations sur des vérités auxquelles ils ne croient pas ?

On oublie que ces vérités ne tirent pas leur vertu et leur force de l'opinion des hommes; si elles ne portent pas la conviction dans leurs âmes, elles mettront du moins dans les nôtres la foi et l'espérance invincibles, la charité militante et victorieuse.

Pourquoi tant de lâcheté, d'égoïsme et d'insouciance parmi les catholiques? Pourquoi, depuis vingt ans, n'ont-ils pas fait un effort décisif pour arracher l'Eglise et la France aux sectes qui grandissent chaque jour en audace et en puissance?

Parce que l'on a sevré les âmes de la vérité intégrale. Ce n'est pas en recommandant la prudence que l'on provoque l'héroïsme ; ce n'est pas en parlant d'apaisement que l'on prêche la croisade, ce n'est pas en démandant les mêmes droits et la même liberté pour la Synagogue, que l'on entraîne les chrétiens à lutter et à souffrir pour l'Eglise. Qu'entendent, en effet, ces catholiques, par le droit commun? S'ils disaient qu'ils ne réclament que leurs droits de chrétiens, les droits communs à tous les hommes, parce que ce sont des droits naturels, ce serait juste. Leur droit, c'est que l'Etat rende un culte à Dieu, c'est qu'une nation catholique honore le Christ et respecte l'Eglise, tout en accordant aux dissidents une tolérance nécessaire.

Mais si ces catholiques veulent dire qu'ils réclament seulement pour leur culte la liberté de vivre qu'on accorde aux (diverses associations commerciales ou autres, tout en laissant régner dans l'Etat l'athéisme officiel, alors ils agissent contre les prescriptions de la raison naturelle elle-

même. Ils demandent, du moins ils acceptent une chose monstrueuse, l'athéisme social.

Léon XIII, dans FEncyclique même sur le ralliement, a déclaré que les catholiques, en France, ne pouvaient pas considérer, comme préférable pour l'Eglise le régime du droit commun, parce que ce régime impliquerait la négation de ses droits (i). S'il n'est pas permis de le préférer, il j a donc obligation de ne pas s'en contenter, de ne pas en faire son unique programme. Encore une fois, la limitation des revendications catholiques au droit commun, en France est l'acceptation de l'athéisme social. Or, nous ne pouvons consentir ni coopérer à l'apostasie officielle de la nation.

Il est assurément regrettable que plusieurs, parmi les chefs ou les promoteurs les plus qualifiés de la politique de ralliement, n'aient même pas su s'abstenir de formuler comme un principe la théorie du droit commun, et d'adhérer, du moins en apparence, à la thèse indéfendable, condamnée par l'Eglise.

Tel est bien, par exemple, le sens obvie de la déclaration de M. Piou, recueillie par l'Univers (i4 juin 1892), à l'époque où il se plaça à la tête dés catholiques constitutionnels :

(i) « Les catholiques ne sauraient trop se garder de soutenir la séparation de l'Eglise et de l'Etat. En effet, vouloir que l'Etat se sépare de l'Eglise, ce serait vouloir, par une conséquence logique, que l'Eglise fût réduite à la liberté de vivre selon le droit commun à tous les citoyens...

<c Pour leurs ennemis, et ceux-ci le disent assez clairement, cette séparation, c'est l'indépendance- entière de la législation politique envers la législation religieuse ; il y a plus, c'est l'indifiFérence absolue de l'Etat à l'égard des intérêts de la société chrétienne, c'est-àdire de l'Eglise, et la négation même de son existence... »

66 INTRODDCTION

Nous ne voulons plus que personne accuse les catholiques de réclamer autre chose que la liberté, et d'empiéter sur les droits de l'Etat et l'indépendance de la société civile.

Ou, encore, dans son grand discours du Havre (i4 septembre 1902) :

La liberté sous toutes ses formes et sous tous ses aspects, dans le domaine politique comme dans celui de la conscience, voilà ce qui peut nous g-uérir.

On a lu plus haut les paroles de M. l'abbé Birot. M. Fabbé Lemire, dans la discussion sur l'élection de M. l'abbé Gayraud, en 1897, fit à la tribune cette déclaration :

Si nous nous permettons de critiquer une loi, ce n'est pas parce qu'elle enlèverait à l'Eg-lise une situation privilégiée. Le droit commun, l'égalité, c'est tout ce que nous réclamons.

Le P. Maumus écrit à la dernière page de son livre : les Catholiques et la liberté politique :

« Oui, les reg-ards des catholiques d'Europe se tournent avec admiration vers l'Eglise des Etats- Unis pour apprendre d'elle ce que peut la liberté au service de la plus grande et de la plus noble cause. Nous étions portés à croire que l'Eg-lise serait réduite à l'impuissance si elle n'était pas soutenue par le glaive de la puissance civile. L'expérience des catholiques américains nous enseig-ne que la liberté lui suffit, et que les institutions politiques libres sont infiniment plus profitables à son épanouissement que la protection souvent compromettante du pouvoir. »

Il semble vraiment bien difficile de concilier une

telle assertion avec les deux propositions suivantescondamnées par le Syllabus:

LXVIP. — A notre époque, il n'est plus utile que la religion catholique soit considérée comme l'unique relig-ion de l'Etat, à l'exclusion de tous les autres cultes.

LXVIIP. — Aussi c'est avec raison que, dans quel— ques pays catholiques, la loi apouryu à ce que les étrangers qui s'y rendent jouissent de l'exercice public deleurs cultes particuliers.

Elles ne se concilient pas davantage avec les enseignements de Léon XIII dans l'Encyclique du ralliement :

Cette situation, il est vrai, se produit dans certains pays. C'est une manière d'être qui, si elle a ses nombreux et graves inconvénients, oifre aussi quelques avantages, surtout quand le législateur, par une heureuse inconséquence, ne laisse pas que de s'inspirer des principes chrétiens ; et ces avantages, bien qu'ilsne puissent justifier le faux principe de la séparation, ni autoriser à le défendre, rendent cependant digne detolérance un état de choses qui, pratiquement, n'est pas le pire de tous.

C'est vainement, en eJfFet, qu'on objecte la situation des Etats-Unis. L'Etat n'y est pas athée, mais protestant, et largement tolérant. Les Etats-Unis prient, ils invoquent le Christ, ils ont leurs jours consacrés au culte national. Les diverses communautés chrétiennes y jouissent d'une sorte de droit commun, mais c'est à cause d'une situation toute spéciale et parce que le sentiment religieux qui domine aux Etats-Unis est un protestantisme large qui tient pour suffisant tout culte rendu au Christ. . ,

Notons encore ces paroles de Léon XIIÏ adressées aux évêques des Etats-Unis, dans l'Encyclique sur rAméricanisme :

... Chez vous, en efîet, grâce à la bonne constitution de l'Etat, l'Eg-lise n'étant g-ênée par les liens d'aucune loi, étant défendue contre la violence par le droit commun et l'équité des jug-ements, a obtenu la liberté garantie dé vivre et d'ag-ir sans obstacle. Toutes ces remarques sont vraies. Pourtant il faut se garder d'une erreur : qu'on n'aille pas conclure de là que la meilleure situation pour VEglise est celle quelle a en Amérique, ou bien qu'il est toujours permis et utile de séparer, de disjoindre les intérêts de l'Eg-iise et de l'Etat . comme en Amérique.

En effet, si la relig-ion catholique est honorée parmi vous, si elle prospère, si même elle s'est accrue, il faut l'attribuer entièrement à la fécondité divine dont jouit l'Eg-lise qui, lorsque personne ne s'y oppose, lorsque rien ne lui fait obstacle, s'étend d'elle-même et se répand ; pourtant elle produirait encore bienplus de fruits, si elle jouissait, non seulement de la liberté, mais encore de la faveur des lois et de la protection des pouvoirs publics.

Mais laissons de côté la thèse, qui trouverait sans doute peu de défenseurs déclarés parmi les catholiques, et voyons plutôt ce qu'on tire de l'expédient. Ce sera constater l'insuffisance du programme d'action libérale proposé aux catholiques et si hautement préconisé par tous les org-anes du ralliement sous la formule sonore et creuse : Droit commun et liberté!

Au lendemain du congrès national catholique org-anisé en 1897 par la Fédération électorale, le

Temps, organe des républicains modérés, publia un article fort instructif, intitulé : Action catholique électorale, qui suffirait seul à faire comprendre l'illusion des libéraux. Le grand organe des modérés prend soin lui-même de bien établir que, dans notre république il n'y a de droit commun que sous le régime de l'athéisme social; et c'est par les moins exaltés de leurs adversaires que les catholiques sont ainsi ramenés à la question :

Le Congrès national catholique a adopté un ordre du jour où l'on propose d'organiser une fédération électorale des catholiques sur les bases suivantes : i° acceptation loyale du terrain constitutionnel ; 2° réforme, en ce qu elles ont de contraire au droit commun et à la liberté, des lois dirigées contre les catholiques; 3° entente avec tous ceux qui veulent un régime de paix dans la liberté et la justice.

Au premier abord, il semble qu'un tel programme ne puisse mériter que des éloges et agréer surtout a tous les esprits libéraux.

Qui donc, sur le terrain constitutionnel, ne voudrait voir triompher de plus en plus le droit commun et la liberté, qui sont l'essence même de la République, et se fonder un régime de paix dans la justice égale pour tous, ce qui est son idéal et son but?

Mais il faut avouer que ce sont là des abstractions généreuses et des termes si vagues qu'ils ne signifient pas grand'chose, tant qu'ils ne sont pas accompagnés de l'interprétation pratique d'une politique déterminée- Quelle est donc la visée spéciale des organisateurs de la (( fédération catholique électorale » ? Qn'entendent-ils par la réforme des lois dirigées contre les catholiques ? En quoi ces lois sont-elles contraires au droit commun et à la liberté? C'est après des explications catégoriques sur ces points que l'on pourrait utilement discuter. Puisque les auteurs de ce prog*ramme d'apparence si libéral

ne nous les donnent pas, essayons de les provoquer.

Evidemment, la première réforme qu'ils song-ent à réclamer c'est la réforme de la loi scolaire. En attaquentils seulement le mode d'application ou demandent-ils simplement des améliorations de détail dans la disposition des programmes et la forme des examens? Ne veulent-ils protester que contre la manière dont le conseil municipal de Paris entend la laïcité, devenue pour lui synonyme d'irrélig-ion d'Etat? S'il en était ainsi, la conversation pourrait s'eng"ag"er et nous aurions à examiner les griefs mis en avant. Mais il s'agit, dans la pensée du congrès catholique, de bien autre chose.

Ce qu'il dénonce et ce qu'il veut détruire, c'est le principe même de la loi, ce qui en fait une loi d'essence républicaine,nous voulons dire le principe de la neutralité confessionnelle de l'école, l'égalité à l'école de tous les enfants de la démocratie française et de tous leurs parents,à quelque confession religieuse, à quelque secte philosophique, à quelque groupe de non-croyants qu'ils appartiennent. Or, il y a ici un principe que la République libérale a fait triompher au prix des plus laborieux efforts et des plus grands sacrifices et qu^elle ~ ne pourrait renier sans se renier elle-même.

Et l'on est bien mal venu de combattre ce principe au nom du droit commun et de la liberté. La neutralité confessionnelle, neutralité bienveillante et impartiale, neutralité libérale tant que l'on voudra, n est-elle pas précisément à Vécole Vapplication du droit commun, le respect de la liberté de tous, la sauvegarde des droits de la minorité ? Qu'on la combatte au nom des dogmes de l'Eglise et de la mission divine d'é(Jucation qu'elle s'attribue, nous le comprenons; on est alors dans la logique de ses prétentions ; mais la combattre au nom de la raison séculière et indépendante, au nom du droit commun et de la liberté, c'est un paradoxe dont nous serons curieux de lire la démonstration.

Il nous paraît bon, dès le principe, d'avertir les chefs

du mouvement qui se prépare et de les mettre en garde contre V illusion qu'ils caressent encore. Aux rares Français qui . luttent djésespérément pour la naonarchie nous faisons remarquer qu'ils poursuivent une chimère, que la monarchie n'existe plus dans la foi ou l'amour de ce peuple, qu'il y pourrait être ramené par un acte de force, une invasion, un coup d'Etat; mais jamais il ne reviendra spontanément de lui-même . Les catholiques du congrès l'ont compris et c'est pour cela qu'ils déclarent accepter loyalement la République.

Mais ils nourrissent une illusion non moins décevante, s'ils s'imaginent que la République, saris se renier, peut revenir à l'école confessionnelle publique.

Cette institution pédag'og'ique d'autrefois est aussi périmée pour tous les républicains libéraux que l'institution monarchique elle-même . En élevant cette prétention rationnellement insoutenable, les catholiques se font à eux-mêmes le plus g-rànd tort, car ils rendent suspecte à tous les républicains leur adhésion même à la République. Il n'est pas dans leur intérêt de demander des privilèges et des monopoles sous le couvert du droit commun. Ils n'auront aucun libéral avec eux. Ils seraient mieux inspirés s'ils se plaçaient sur le terrain de la liberté sans restriction, c'est-à-dire sur le terrain de l'égalité franche et réelle de tous les citoyens devant la loi.

En même temps, et à ce même propos, le Nouvelliste de Lyon, classé, il est vrai, parmi les organes réfractaires, donnait une étude remarquable de la thèse du droit commun, envisagée au point de vue pratique :

Le mot d'ordre aujourd'hui, pour certains catholiques de France, c'est de revendiquer le droit commun et la liberté. Il leur semble que ce soit assez et que, si des lois ont été dirigées contre les ^catholiques, ceux-ci obtien-

(iraient pleine et entière satisfaction par une réforme lég-islative que le sentiment du droit commun et de la liberté serait seul à inspirer.

On nous dira qu'il n'est point question de faire de cette formule une thèse de doctrine g-énérale, et que c'est là tout simplement un argument d'opportunité et un prog-ramme de circonstance. •

Soit. Nous sommes bien sûrs, en effet, que tel n'est pas le sentiment des catholiques dont nous parlons, et nous en sommes d'autant plus convaincus qu'une telle formule, prise comme l'idéal, d'une politique bonne à tous les temps et à tous les lieux, a été formellement condamnée jjar Léon XIII, et par le fameux Syllabus de Pie IX. Il est donc bien entendu que nous ne voulons envisager la formule du droit commun et de la liberté que comme un expédient momientané.

Eh bien, même présentée dans ces termes, nous croyons cette formule vaine et dangereuse.

Le système de la franc-maçonnerie, c'est la neutralité laïque appliquée à toutes les parties de l'administration et de la législation. On ne nie pas Dieu officiellement, mais on fait un droit commun où aucune place ne lui est réservée, et sur cette base On édifie tout un système où l'indifférence — convenons-en franchement — a beaucoup plus de place que le blasphème. C'est de cela précisément que nous nous plaignons et que nous devons nous plaindre. Dieu et la religion ne sont pas, en effet, des mots à l'égard desquels on puisse être neutre; dès qu'on n'est pas pour eux, on est contre eux ; dès qu'on n'adore pas Dieu on le méprise et on l'insulte, et toute législation est forcément impie — impie par son silence — par cela seul qu'elle n'est pas imprégnée de religion »

Voilà bien le principe, et voilà pourquoi — en théorie d'abord — nous ne saurions prendre pour nos revendications de catholiques le mot d'ordre qu'on a entrepris de mettre à la mode : « Droit commun et liberté! »

Passons maintenant aux conséquences pratiques qui découleraient de cette formule.

De quoi nous plaig-nons-nous avant toutes choses ?

De la loi scolaire : du service militaire du clerg-é, du droit d'accroissement (ou d'abonnement) des congrég-ations; de la loi sur le divorce; enfin, de tout un ensemble de procédés administratifs qui sont inconciliables avec une idée religieuse quelle qu'elle soit.

£h bien, la fameuse formule de droit commun et de la liberté ne nous donnerait satisfaction sur aucun de ces points-là. Parcourons-les un à un.

La loi scolaire, c'est la neutralité des écoles publiques; la loi demande que Dieu n'y soit ni enseigné ni qommé. Nous disons, nous, que des enfants, pour devenir des païens ou des libres penseurs, n'ont pas besoin de blasphémer Dieu, et qu'il leur suffît d'être condamnés à l'ignorer.

Le service militaire des séminaristes et des prêtres estil attentatoire au droit commun ? Non encore, tel qu'on a fait ce droit commun, car le gouvernement — qui considère à tort les prêtres des paroisses comme des fonctionnaires — nous répondra que les prêtres peuvent se réclamer, comme tout le monde, d'un titre de fils aîné de veuve, d'un diplôme de licencié ou plus simplement encore d'une fonction publique de curé ou de vicaire, tout comme un instituteur public pourrait se réclamer de la sienne. Sur ce dernier point, on ajoutera même que le vicaire ou le curé est mieux traité que le notaire ou le greffier.

Le droit d'abonnement sort-il davantage du droit commun?

J'ose à peine le prétendre ; car si je le faisais on me répondrait que les francs-maçons et les juifs seraient atteints tout également par cet impôt, si les francs-maçons et les juifs avaient, comime les catholiques, des communautés dont les membres, habitant ensemble, fussent voués à la prière ou à la pénitence, à l'instruction de l'enfance ou bien au soulagement des misères corporelles. A cet égard, si la loi qui condamne à la

ruine tous les asiles de la charité et de la contemplation n'atteint que des catholiques, c'est tout simplement en fait, parce que les catholiques ont le monopole des abnégations héroïques et des immolations à Dieu.

Et la loi sur le divorce, loi qui précipite la décadence des mœurs, la ruine des familles et la stérilité des unions, olïense-t-elle davantag-e le droit commun et la liberté? Non, car tout en permettant aux libres penseurs de donner le scandale de la polygamie successive, elle n'oblige pas des époux catholiques à ne pas pratiquer cette indissolubilité du lien conjugal qu'ils se sont mutuellement jurée au pied de leurs autels.

Le suicide est libre et il est presque honoré. Les soldats qui sont commandés de service pour suivre le cercueil d'un officier restent en dehors de l'Eglise. Mais en quoi cela offense-t-il le droit commun et la liberté? Est-ce que les catholiques, eux, ne sont pas libres d'attendre le jour où il plaira à Dieu de les tirer de ce monde ? Est-ce que les soldats, quand un officier est un compatriote de Dreyfus, ne restent pas semblablement au dehors de la synagogue, où du reste la dépouille mortelle n'est pas introduite?

J'ai entendu parfois d'honnêtes gens, de la catégorie de ceux qui logent des araignées dans leur plafond, demander, au nom de la France, que dépeuple le néomalthusianisme, un impôt sur les célibataires. Eh bien, voilà qui serait encore une formule de droit commun ; mais qui donc aussi ne voit pas qu'à côté de nos familles chrétiennes demeurées saines et fécondes parce qu'elles gardent avec leur foi le secret de la pure morale, cet impôt serait une arme de plus pour frapper le célibat ■ecclésiastique et la virginité religieuse?

Voilà, certes, assez d'exemples pour pouvoir conclure à la vanité pratique de cette nouvelle formule : « Droit commun et liberté ». Cette formule, il est vrai, exigerait que nous puissions processionner dans les rues partout où on laisse processionner les orphéons et les fanfares; mais rien de plus, et ce serait bien peu.

Bref, elle nous condamne à d'amères déceptions. Elle n'est qu'un mot sonore pour dissimuler la retraite de ceux que le combat a fatigués. Elle est le triste et le dernier aboutissement du libéralisme philosophique et religieux, que les Papes, à commencer par Grégoire XVI, ont justement condamné les uns après les autres depuis bientôt trois quarts de siècle.

Aussi, est-ce avec une peine profonde que nous avons entendu prononcer cette formule comme le dernier mot de certains cong-rès catholiques.

Nous qui sommes des catholiques de conviction, d'œuvres et d'action, nous ne saurions nous en contenter. Il nous faut quelque chose de plus positif, de plus pratique et de plus vrai.

Ecoutons maintenant la défense et la justification des ralliés. Elle est présentée par l'Univers, sous la plume de M. François yeuillot (22 janvier 1898)5 répondant, toujours à propos de la Fédération électorale, à la Croix du Tarn, qui reproduisait les observations du Nouvelliste de Lyon.

Un seul point, il faut le reconnaître, est difficile à réfuter dans cette apologie. C'est la connexion qu'on y établit entre la politique de Léon XIII et la théorie du droit commun. Mais comme la tradition et les principes de TEglise solennellement maintenus par Léon XIII demeurent immuables, si l'arg-ument de M. F. Veuillot est juste, c'est donc contre la politique pontificale qu'il se retournera.

Nos récents congrès de Paris et de Lyon se sont trouvés d'accord pour placer une revendication, devant l'opinion, ou, pour parler net, devant le suffrag-e universel, sur le terrain du droit commun. A ce choix, certains catholiques, émus trop vite et trop chaudement, font tout de suite une grave objection ; mais ce droit commun, s'é-

crient-ils, est contraire à la doctrine de l'Eglise. Pardon ! Il faut distinguer ; car enfin, comme répliquait Mgr d'Hulst à je ne sais quel député, féroce ennemi des «distinguo », on est bien forcé de distinguer, si l'on ne veut pas confondre. Il faut donc distinguer, et avec beaucoup de soin.

Soutenir, en théorie, que l'Eglise, en présence de l'Etat, ne doit et ne peut réclamer que le droit commun, qu'elle n'a aucun titre à une situation plus élevée que la situation qu'on accorde à l'erreur, — oui, cela est contraire à la doctrine, incontestablement. Mais affirmer que, dans un pays donné, dans un siècle déterminé, il est opportun, il est nécessaire aux catholiques de limiter leur terrain de bataille au droit commun, de se borner, — sans rien oublier de leurs principes éternels et éternellement rigoureux, — à réclamer, pour l'Eglise opprimée, les mêmes libertés dont jouit l'ensemble des citoyens, cela n'a rien de contraire à la doctrine catholique. Or, qui oserait contester, loyalement, que les hommes de foi et de piété qui, sous la conduite ou avec les encouragements de l'épiscopat, ont adopté le droit commun pour terrain de lutte électorale, aient voulu simplement choisir, au milieu des circonstances troublées que nous traversons, la seule plate-forme où l'action catholique, en France, ait quelque chance de succès.

Et, dans ce cas, que peut-on leur reprocher ?

C'est toujours, d'un côté, l'éternelle distinction entre la thèse et l'hypothèse et, de l'autre côté, du côté des inquiets, de ceux qui redoutent le droit commun, la perpétuelle confusion entre ces deuxéléments si séparés.

La thèse, elle est claire, elle est connue, elle s'impose à tous les ^esprits ; nul, parmi les catholiques vrais, ne peut lui refuser la soumission de son intelligence. Etant la vérité, l'Eglise a le droit d'exiger une autre situation un autre traitement que Terreur, cela est évident ; elle a le droit d'ordonner aux gouvernements, au nom même

LE LIBERALISME "y 7

du bien public et de l'intérêt g-énéral, qu'ils favorisent son expansion et son apostolat, a l'exclusion de toute autre doctrine ; et, pour la même cause, elle a aussi le droit de réclamer d'eux qu'ils s'opposent, de tout leur pouvoir, à la diffusion de ces autres doctrines, qui sont l'erreur. Car il est bien certain que le premier besoin d'un peuple est de recevoir largement la vérité et d'être énerg-iquement défendu contre l'infiltration du mensonge.

Mais, en fait, quand donc cette thèse a-t-elle été appliquée dans son intégrité absolue ? Dans tous les temps et dans tous les pays, l'Eglise a su plier, non sa doctrine évidemment, mais sa conduite, aux nécessités de la pratique. Avant tout, elle vise à conquérir les âmes, afin de les remettre à Dieu, et, pour parvenir à cette conquête, elle emploie tous les moyens. Ainsi donc, du moment qu'il est.certain, reconnu, avéré qu'il n'est pas aujourd'hui d'autre chemin, pour rendre à l'Eglise, en notre pays, sa pleine liberté d'apostolat, que ce droit commun dont le principe est accepté de tous, il est clair que nos congrès catholiques, en adoptant ce champ de bataille électorale, ont été dans la vraie tradition de l'Eglise. Et puis enjin,que nous a demandé ce Souverain Pontife? Il nous a prescrit d'entrer dans la République, afin de gagner V opinion générale; il nous a prescrit de contracter alliance avec les honnêtes gens de tous les partis, sincèrement désireux de la pacification religieuse. Or, suppose-t-on de bonne foi que l'on répond exactement aux conseils et aux intentions du Souverain Pontife, en demandant, pour l'Eglise, à cette opinion qu'il faut conquérir et gagner peu à peu, une situation que les rois très chrétiens ne lui accordaient pas ? Dirat-on que c'est faciliter, avec tous ces honnêtes gens de partis très divers, l'alliance à laquelle nous invite le Vatican, que d'imposer à ces nouveaux alliés un terrain de combat qu'ils ne pourront pas accepter ?

Car, cela est irréfutable, on aboutit, logiquement, à

ce résultat, si c'est au nom de la docti'ine absolue que l'on combat le droit commun. En se plaçant à ce point de vue, en effet, ce n'est pas seulement le droit commun qu'il faut repousser, c'est toute concession quelconque à l'bypothèse ; on a dressé là, contre le droit commun, une objection qui s'oppose, avec la même force et la même portée, à toutes les concessions possibles, aux plus faibles, aux plus insig-niJBantes. Il faut donc aller jusqu'au bout ; il faut conseiller aux électeurs catholiques de se placer, sans reculer d'un pas, sur le terrain de la thèse rigide ; il leur faut demander de s'adresser, dans ces termes, au suffrag-e universel : « Nous voulons que l'Eglise ait en France une situation privilégiée, qu'elle n'a jamais obtenue d'ailleurs, absolument, même aux siècles de foi — que le gouvernement mette tout son pouvoir au service de la religion catholique et combatte, avec la dernière rigueur, toute doctrine différente. En un mot, qu'il reconnaisse officiellement que l'Eglise de Rome est la vérité. » Il est évident qu'un Etat où de pareilles déclarations pourraient obtenir la majorité serait l'idéal. Mais il est non moins évident qu'un programme pareil n'a pas la moindre chance de succès.

Ah ! s'il fallait, pour se porter, en fait, sur le terrain du droit commun, renier ces vérités essentielles et contester que l'Eglise ait le droit absolu de s'adresser en ces termes à l'Etat, certes le droit commun serait inacceptable. Mais encore une fois, nous l'avons dit et prouvé, il n'en va pas ainsi. Soutenir le contraire, affirmer qu'en se plaçant, pour l'action pratique, en dehors de la thèse, on renie cette thèse elle-même, ce serait aboutir à cette absurde conclusion que l'Eglise, elle aussi, en maintes circonstances, a oublié les principes I Non ! il s'agit simplement de savoir si l'on tient à s'enfermer irréductiblement, dans des revendications très justes en théorie? très propres surtout aux éloquents discours, mais, quant à l'effet, absolument stériles et vaines ; ou bien si Von veut se placer franchement, comme atoujoarsfaitV Eglise et nous y invite aujourd'hui Léon XIII, en face

liE LIBERALISME -yg.

des situations qui s'imposent^ en face des nécessités du jour et si l'on veut limiter le combat au droit commun, c'est-à-dire à la revendication des libertés communes qui nous sont refusées, à quelques points très peu nombreux, mais précis, sur lesquels on peut obtenir un premier résultat.

Pour tout catholique ayant sincèrement accepté la

forme gouvernementale établie^ et ayant renoncé à

fonder son espoir sur les catastrophes que préparent

toujours les revendications absolues et stériles — le

choix n'est pas douteux^ ne peut pas être douteux.

Il y a dans tout cela bien des confusions et de& erreurs.

On y trouve d'abord, quoi qu'en dise M. François Veuillot, la thèse libérale, non pas, certes, la thèse hérétique qui nie en fait l'existence et les droits de FEg-lise, mais la thèse catholique libérale qui,en fait, les sacrifie et dispense le citoyen des devoirs du chrétien.

Rien de plus légitime, de plus louable que de se placer sur le terrain du droit commun pour y contracter alliance avec ceux qui ne rejettent pas complètement l'idée religieuse. Mais autre chose est d'accepter ce terrain et autre chose de s'y limiter. Si l'on répond que l'accepter signifie nécessairement s'y limiter, cela montrera seulement le péril de cette tactique. Car il ne suffit point de ne pas soutenir que l'Eglise doit se contenter du droit commun, il faut encore ne pas se comporter comme si on le croyait. C'est cependant ce que fait ici l'Univers, en affirmant qu'il est nécessaire à notre époque, pour les catholiques, de limiter leur terrain de bataille au droit commun.

Ne demander que le di;oit commun, c'est néces-

8o - INTRODUCTION '

sairement accepter d'y être soumis et de ne pas le dépasser. Les libertés que la loi reconnaît aux citoyens et qui leur sont communes à tous peuvent offrir aux catholiques certaines garanties contre les vexations, certains avantages, mais elles se concilient parfaitement avec l'athéisme d'Etat et une constitution anti-chrétienne. A moins d'affranchir le citoyen des devoirs du chrétien, ce qui est le fond du libéralisme, c'est oublier « les principes éternels », quoi qu'en dise l'Univers, de ne pas y conformer sa vie sociale et politique, et c'est pratiquement renier la thèse de ne la croire applicable que dans l'île d'Utopie. Léon XIII, et même aujourd'hui Pie X déclarent qu'ils considèrent toujours la France comme la fille aînée de l'Eglise : et c'est dans ce pays que les catholiques devraient prendre leur parti de ce monstrueux athéisme social qui ne se voit en aucun autre ?

Les libertés de droit commun sont celles que le juif, le franc-maçon et l'athée peuvent invoquer comme nous. Elles s'opposent donc à tout acte de législation chrétienne. Dès lors, on se demande comment il peut être « certain, reconnu^ avéré qu'il n'est pas aujourd'hui d'autre chemin que le droit commun, pour rendre à l'Eglise, en^ notre pays, sa pleine liberté d'apostolat ». Cela n'a de sens que si l'on réduit celui-ci à une mission purement spirituelle et intérieure aux âmes, même dans ses moyens d'agir sur la société.

Recourir à l'argument du tout ou rien, et prétendre que si l'on ne s'en tient pas au droit commun, il ne reste place à aucune tolérance, est un argument très faux. Comme nous l'avons dit plus haut, entre les deux conceptions extrêmes de l'Etat

LE LIBÉPIALISMÈ 8l

n'admettant aucune dissidence avec FEg-lise, ou accordant les mêmes droits à tous les cultes sans en reconnaître aucun pour vrai, se place celle, seule juste, de l'Etat soumis au vrai Dieu, selon son devoir essentiel, protég-eant son Eg-lise, mais concédant une sag-e tolérance aux autres cultes déjà implantés. M. François Veuillot a-t-il voulu nier que, « même aux siècles de foi, » la monarchie chrétienne ait réalisé cette conception?

Enfin, l'impossibilité qu'on invoque, de faire la conquête de l'opinion publique, de s'emparer du suifrage universel, si l'on ne se place pas sur cet unique terrain, montre surtout la chimère, le vice du plan qui consiste à vouloir CQnquérir le pays par des campagnes électorales, sans se mettre en peine d'éclairer d'abord et de réformer son esprit. Encore une fois. Dieu est un étranger dans le droit commun. Comment obtiendrez-vous jamais que l'opinion publique oblige l'Etat à l'honorer, alors que vous-même n'osez pas prononcer son nom devant elle, parce qu'il serait un sujet de division, et croiriez violer le droit commun en parlant des droits de l'Eglise?

Vous en appelez, dites-vous, du g-ouvernement à l'opinion. Mais alors prenez la seule voie possible. Rappelez hautement au pays les principes essentiels de toute société, apprenez-lui par votre attitude courageuse ce que sont les vrais chrétiens, n'oubliez plus la force divine de votre foi, et comptez plus sur sa vertu^que sur celle, plus ou moins franche, d'une étiquette politique. Vous aurez moins de chance peut-être d'enlever les sièges législatifs par surprise, mais vous deviendrez un parti agissant, avec lequel on devra . compter ; et le jour où son

influence s'exercera, il fera quelque, chose, il ferade grandes choses.

Le droit commun est votre point de départ nécessaire, mais g-ardez-vous de vous y limiter. C'est un devoir essentiel pour vous, catholiques, de vous élever au-dessus. Il n'y a pas de droit commun là où il n'y a pas égalité de nature, mêmes fins, mêmes moyens, mêmes nécessités d'existence. Dieu a des droits ici-bas, qui ne lui sont communs avec personne, qu'il s'agisse d'individus ou de sociétés.

Ajoutons un dernier mot, emprunté à M. l'abbé Maig-nen.

Si l'on se rappelle comment cette théorie du droit commun s'est introduite dans notre société, et si l'on considère les fortunes diverses de son application, il apparaîtra avec évidence qu'acclamée au nom des idées libérales comme une maxime de salut, elle est devenue un principe de ruine pour la cause catholique.

La France était jadis très chrétienne. L'irréligion s'est faite petite pour y pénétrer. L'impiété fut railleuse et frondeuse avant de se montrer menaçante; elle émettait des doutes plutôt que des nég-ations; elle flattait les puissants, et ne demandait que pour une élite lettrée le droit de ne pas croire à cette religion sur laquelle reposait alors tout Tordre social. Elle invoquait la liberté et réclamait comme une sorte de grâce la tolérance de l'erreur.

Après la destruction du vieil édifice de la société chrétienne, l'incrédulité moderne, parvenue au pouvoir, entreprit de façonner à son image un ordre social nouveau.

L'unité religieuse était brisée. La France de 1789 et 1 83 o proclamait le droit à l'erreur; le bien et le mal, la vérité et le mensonge allaient vivre sous le régime du droit commun.

La notion même du droit se trouvait détruite, car proclamer que le bien et le mal, l'erreur et la vérité ont des droits communs, c'est reconnaître que la vérité et l'erreur sont égales. Et,dès lors, puisqu'il n'y a plus de droits, la vérité perd toute garantie. C'est ce que les faits ont confirmé.

Quand ce régime nouveau se fut consolidé, quand il eut bien pénétré nos mœurs publiques et façonné nos institutions, on commença d'entendre parler de liberté, de tolérance, non plus pour le mal, mais pour le bien, non plus pour l'incrédulité, mais pour la religion. L'Eglise trouva des avocats, on ne peut dire des défenseurs, qui implorèrent en sa faveur la tolérance de l'Etat.

Or, on ne tolère que ce qui est faux et mauvais. Quelle révolution s'était donc opérée dans les idées? Ceux qui plaidaient ainsi pour l'Eglise ne la croyaient certes pas mauvaise, ni la religion fausse, ils ne voulaient nullement faire injure à une cause sainte ; mais ces catholiques ne savaient plus ce que «'est que la vérité; l'idée qu'elle pût avoir des droits, parce qu'elle est la vérité, était bannie de notre France.

Or, que se passait-il, tandis que les catholiques libéraux, comme ils le font encore aujourd'hui plus que jamais, concentraient tous leurs efforts vers un même but : établir solidement et définitivement l'Eglise en face des religions et de l'incrédulité ellemême sur le terrain du droit commun ?

On s'acheminait vers Je terme de cette lente et

formidable transposition des idées, des mœurs et des lois, qui devait faire apparaître la société politique non pas transformée, mais simplement retournée. L'erreur et le mal ayant conquis les droits perdus par la vérité, l'impiété et l'irrélig-ion régnantes reconnurent à ce signe que le moment était venu de fortifier la place et de prémunir la société moderne contre un réveil possible des vieilles croyances. Les pouvoirs occultes qui dirigent ce règne ont compris à leur tour qu'une société, un gouvernement ne peuvent pas être livrés aux variations de l'opinion, et que l'union des intelligences est la seule garantie assurée de l'unité nationale.

Il s'est donc agi pour eux de constituer ['imité irréligieuse de la démocratie, et d'accorder à ce que l'Eglise appelle le mal et l'erreur, la protection et les privilèges que l'ancienne France octroyait à la vérité et au bien.

Et les catholiques conciliateurs, persistant dans leur programme, ont fini par accepter vis-à-vis de l'Etat athée l'attitude humble et sollicitante qu'avait précédemment l'irréligion devant le pouvoir chrétien. Tant que celle-ci réclamait seulement la tolérance et l'égalité de traitement avec la religion, les catholiques, en se plaçant sur le terrain du droit commun, faisaient involontairement mais efficacement cause commune avec le parti librepenseur. Entraînés sur la pente des concessions et des compromis, ces mêmes catholiques ont fait un nouveau pas, et aujourd'hui ils revendiquent la liberté religieuse, — ils ne parlent plus des droits de l'Eglise au nom de cette tolérance que l'Etat ne refuse pas aux vices publics et aux vertus privées.

Ainsi nous assistons à ce spectacle étrange :

d'un côté les hommes de la Révolution, s'appuyant, pour consolider et perpétuer leur pouvoir, sur les principes d'autorité et d'unité qu'ils ont toujours combattus et dont l'Eg-lise a la g-arde; de l'autre, certains catholiques s'efforçant d'arracher l'Eg-lise à l'oppression qui l'enserre, en se réclamant d'idées subversives de tout ordre social, d'idées que l'Eglise réprouve comme de pernicieuses erreurs, de véritables folies.

Comment un régime peut -il être fondé Isur les principes du régime contraire?

. La faiblesse de la Révolution est que les vérités sur lesquelles s'appuie sa conduite présente ne sont point à elle; bien plus, elles contredisent les principes dont la Révolution est issue, elles font partie du patrimoine de cette Eglise que la Révolution veut détruire.

Mais c'est là aussi, il faut en convenir, la faiblesse des catholiques libéraux. Eux aussi veulent fonder leur édifice sur le terrain que l'adversaire avait choisi, avec les matériaux délaissés par la Révolution, sous ce régime du droit commun dont Terreur même ne veut plus et dont il faudrait que la vérité se contentât.

Quel résultat heureux peut avoir une confusion aussi déconcertante pour l'esprit, aussi troublante pour la conscience ?

Si les catholiques veulent prendre pour programme le droit commun, c'est un devoir et une absolue condition dexpliquer sans équivoque qu'ils entendent par là les droits communs à tout homme, à tout citoyen, parce que ce sont des droits naturels, antérieurs à la société et à la loi, et non le

droit simplement légal auquel un g-oiivernement assujettit tous les citoyens.

Mais ce ne serait plus la position dés catholiques libéraux.

IV, — Le chrétien et le citoyen.

Une autre thèse du libéralisme catholique est la distinction entre les devoirs du citoyen et ceux du chrétien. Cette discussion achèvera d'éclairer la précédente. Au fond, la question demeure la même ; seuls les arguments changent de forme; mais la conclusion est identique des deux parts : Dieu et l'Eglise éliminés de la vie politique.

A ce sujet, il m'est impossible de ne pas placer ici une remarque importante. Je ne puis que l'énoncer, mais elle me semble mériter toute l'attention de ceux qui étudient les événements contemporains. Que n'a-t-on pas dit sur l'asservissement de la cause catholique aux partis monarchistes I L'impérieuse nécessité de dénoncer la fameuse union du trône et de l'autel fut le grand prétexte de l'intervention de Léon Xlli dans les affaires de France (i). Elle a servi de thème à toutes les manifestations des coryphées du Ralliement. Or, à quel ternie aboutit le mouvement dans lequel ils se sont précipités ? Leur conduite et les faits sont là, pour montrer avec la clarté du jour à quoi devait tourner cette libération de l'Eglise, qui serait le grand titre de gloire des démocrates catholiques. Sous le prétexte d' affranchir la religion de la politique ils ont affranchi la politique de la religion, ce qui est bien autre chose.

(i) Lettre de Sa Sainteté au Cardinal Lecot, 3 août i8g3.

Juste retour de rindifférentisme affecté par ces défenseurs trop empressés de l'Eg-lise. Pour supprimer Tabus, exag-éré d'ailleurs par eux à plaisir,, d'une vérité sociale et politique assise sur l'expérience de tous les peuples, ils ont supprimé la vérité elle-même. Bon gré, mal gré, il leur faudra revenir à reconnaître que, si les principes de la religion et. les droits de l'Eglise sont infiniment élevés au dessus des intérêts politiques, et, de leur nature, en soi, indifférents à la forme politique des Etats, celle-ci est loin d'être indifférente en fait à l'exercice de ces droits et à la liberté religieuse.

Nous pouvons actuer tout cela dans un exemple. . Emanant d'un homme spécialement en vue parmi les ralliés libéraux, qu'ils saluent comme un chef et dont l'activité dépasse celle d'aucun autre, il aura plus de portée. Telle est bien la situation de^ M, l'abbé Lemire.

On lit dans une biographie de ce prêtre-député», qui se vendait à la porte de ses conférences et qu'il n'a point désavouée :

Depuis un siècle, l'Eglise de France s'est tenue k l'écart des profonds mouvements de la pensée contemporaine. La voix des Lamennais, des Lacordaire, des- Montai emhert eut peine à se faire jour, et le plus grand de ces réformateurs fut brisé misérablement pour avoirvoulu trop tôt le mouvement qui doit un jour sauver lecatholicisme chez nous.

L'Eglise, ajant longtemps gardé ses quartiers d'hivei^ dans les sacristies et les sanctuaires, a désappris le langage des penseurs et le langage des foules...

Un tel état ne pouvait durer. Le prêtre avait le devoir d'aller au peuple, de se mêler à la vie littéraire, artistique, politique de la nation.

Quelques-uns l'ont compris et tracent courageusement

la voie. L'abbé Lemire est un des premiers apôtres du devoir social du clerg"é, devoir primordial du temps présent. C'est à ce titre qu'il prend place, l'un. des premiers, dans notre galerie.

M. Lemire a tracé le rôle nouveau du clerg-é... Il porte une main vigoureuse sur un édifice social vermoulu qu'il s'ag-it de remplacer.

Or, voici l'exposé fait par M. l'abbé Lemire des devoirs du député catholique et même ecclésiastique à l'égard de l'Eglise. Sa qualité de prêtre-législateur donne à ses déclarations un caractère renforcé dont la signification n'échappera à personne. Nous citons quelques passages d'un discours prononcé par lui au congrès de la Démocratie chrétienne à Lyon en 1897 (ij.

Monsieur Tabbé, vous êtes député, et. vous avez parlé des petits cochons, des sous-agents de la poste, d'une petite rétribution pour les gardes républicains mariés ! Est-ce pour cela qu'on vous a confié un mandat? Quand on est à la Chambre et qu'on porte une soutane, c'est pour tonner contre les erreurs et les lois mauvaises !

M. l'abbé Lemire répond à l'objection absurdement posée par lui-même :

« Le parlement n'est pas l'Eglise ; lemandat qui nous a été donné est un mandat civique et non un mandat religieux... Ecoutons Bossuet nous dire que le but politique n'est pas de faire les affaires de l'Eglise, c'est « de rendre la vie commode et les peuples heureux. »

(i) Paru dans la France Libre du a3 décembre 1897, et, peu de temps après, publié en brochure. L'opposition que nous relevons ici entre les déclarations de M. l'abbé Lemire et l'enseignement de Léon XIII avait été relevée par Rlgr Delassus, directeur de la Semaine religieuse de Cambrai. Nous le citons presque entièrement.

Voilà la définition. Les députés ne sont pas à la GhEimbre pour la vie future, mais pour la vie présente ; non pas pour faire les affaires de L'Eglise, mais pour les affaires de la France {Applaudissements.)

Les prêtres députés ne sont pas plus que d'autres destinés à fonder un parti catholique!... Nous ne sommes pas à la Chambre les représentants d'un parti catholique, ne nous demandez pas de nous conduire comme si nous étions cela : nous n'avons pas été envoyés avec cette mission, nous ne voulons pas en être les usurpateurs. :

Mais ce que nous devons faire, ce pourquoi nous avons été envoyés au Parlement, c'est de servir le peuple, c'est de travailler au bien moral et matériel de la démocratie.

Ces paroles, il faut le reconnaître, expliquent très franchement les actes.

Par exemple, à propos des travaux qui se firent à Paris, pour préparer l'exposition de 1900, M. Tabbé Lemire demanda qu'un jour de repos par semaine fût accordé aux ouvriers. Alors se produisit l'incident que voici, textuellement extrait de l'Officiel:

M. Faberot. — Oui, citoyens, les ouvriers ne demandent pas grand' chose. Tout à Theure le citoyen Lemire revendiquait, au nom de la démocratie, de la religion même, un jour de liberté par semaine.

M. Lemire. — Pardon!

M. Faberot. — Si vous ne voulez pas que ce soit au nom de la relig-ion, je veux bien retirer le mot, mais cela pourrait vous faire tort. {On rit.)

M. Lemire. — Dites : au nom de l'humanité.

M. de la Biliais. — Le mot de « relig"ion » ne nous déplaît pas.

M. Faberot. — Au nom de la démocratie, puisque

go INTRODUCTION

le citoyen Lemire ne veut pas que je dise au nom de la . relig"ion. {Mouvements divers.)

M. l'abbé Lemire est donc bien conséquent avec lui-même : paroles et actes sont en parfait accord.

Laissons de côté Bossuet, qu'on pourrait faire pendre comme tout autre, avec une ligne de son écriture, et plaçons les assertions de M. l'abbé Lemire en regard des réponses de Léon XIII condamnant le libéralisme :

M. Lemire nous dit : Le Parlement n'est pas l'Eglise. Léon XllI répond :

Il n'est pas permis d'avoir deux manières de se conduire, l'une en particulier, l'autre en public, de façon à respecter l'autorité de l'Eglise dans sa vie privée et à la rejeter dans sa vie publique ; ce serait là allier ensemble le bien et le mal, et mettre l'homme en lutte avec luimême, quand, au contraire, il doit toujours être conséquent et ne s'écarter en aucun genre de vie ou d'affaires de la vertu chrétienne. (Encyclique Immortale Dei.)

« Le [mandat qui nous a été confié est un mandat civique et non un mandat religieux. » — Soit, mais Léon XIII dit que le mandat civique confié à un catholique (et surtout à un prêtre) comprend le mandat religieux :

II est évident que les catholiques ont de justes motifs d'aborder la vie politique ; car ils le font et doivent le faire non pour approuver ce qu'il peut y avoir de blâmable présentement dans les institutions politiques, mais pour tirer de ces institutions mêmes, autant que faire se peut, le bien public, sincère et vrai, en se proposant d'infuser dans toutes les veines de L'Etat, comme une sève et un sang réparateur, la vertu et V influence de la religion catholique . (Encyclique, Immortale Dei.)

Avant tout, il est nécessaire que tous les catholiques dig"nes de ce nom se déterminent à être et à se montrer les fils très dévoués de l'Eglise ; qu'ils se servent des institutions publiques, autant qu'ils le pourront faire en conscience, au profit delà vérité et de la justice ; qu'ils prennent a tache de ramener toute constitution publique a cette forme chrétienne que nous avons

PROPOSÉE POUR MODÈLE. [Ibid.)

M. Lemire, invoquant Bossuet, prétend que les députés ne sont pas à la Chambre pour la vie future, mais pour la vie présente. Léon XIII répond que Tun n'exclut pas l'autre, et dit au contraire :

Les chefs d'Etat (les chefs d'Etat dans le rég-ime actuel ce sont bien MM. les députés, puisqu'ils tiennent sous leur dépendance les ministres et le Président de la République lui-même) doivent mettre au nombre de /ears PRINCIPAUX devoirs celui de favoriser la religion, de la protég-er de leur bienveillance, de la couvrir de l'autorité tutélaire des lois, de ne rien statuer ou décider qui soit contraire à son intég-rité. Et cela ils le doivent aux citoyens dont ils sont les chefs. Tous, tant que nous sommes, en effet, nous sommes nés et élevés en vue d'un bien suprême et final auquel il faut tout rapporter, placé qu'il est aux cieux, au delà de cette frag-ile et courte existence. Puisque c'est de cela que dépend la complète et parfaite félicité des hommes, il est de l'intérêt suprême de chacun d'atteindre cette fin. Gomme donc la société civile a été établie pour l'utilité de tous, elle doit, en favorisant la prospérité publique, pourvoir au bien des citoyens, de façon non seulement à ne mettre aucun obstacle, mais à assurer toutes les facilités possibles à la poursuite et à l'acquisition de ce bien suprême et immuable auquel ils aspirent eux-mêmes. (Encyclique /mmorto/eZ)(?/.)

« Le but de la politique n'est pas de faire les^

afFaires de l'Eglise, c'est de faire la vie commode et de rendre les peuples heureux. »

Léon XIII dit dans l'Encyclique Sapientiœ christianœ.

Ceux oui rédig-ent des constitutions et font des lois doivent tenir compte de la nature morale et religieuse de l'homme et l'aider à se perfectionner.

a Nous ne sommes pas à la Chambre les représentants d'un parti catholique; ne nous demandez pas de nous conduire comme si nous étions cela ; nous n'avons pas été envoyés avec cette mission, nous ne voulons pas en être les usurpateurs » . — ■ C'est aux ecclésiastiques qui ont patronné la candidature de M. Fabbé Lemire de savoir quelle mission ils ont entendu lui donner; aux religieuses populations de la Flandre de savoir si, en envoyant un prêtre de leur pays, un prêtre connu pour la dignité de sa vie sacerdotale, ils ^n'avaient point l'espoir que ce prêtre prendrait en mains la cause de l'éducation chrétienne de leurs enfants, la cause des religieux et des religieuses qui les élèvent, la cause de leurs prêtres qu'ils voient quitter l'autel pour la caserne, etc., etc. Mais si l'on consulte Léon XIII, il nous dit qu'il n'est point dans l'intention de l'Eglise de favoriser des candidats, surtout ecclésiastiques, qui veulent ainsi se tenir neutres à l'égard des choses de la religion.

L'Eglise ne saurait accorder ni son patronage ni sa faveur aux hommes. . . qui cherchent à briser l'alliance établie par la nature même des choses entre lés intérêts religieux et les intérêts de l'ordre civil. Au contraire, son devoir est de favoriser ceux qui ont de saines idées sur les rapports de l'Eglise et de l'Etat et s'efforcent de

LE LIBÉRALISME gS'

les faire servir par leur accord au bien g-énéral. Ces préceptes renferment la règ-le à laquelle tout catholique doit conformer sa vie publique. (Encyclique Sapientiœ Christianœ.)

Partout où l'Eglise ne défend pas de prendre part aux affaires publiques (ce qui a lieu en Italie), on doit soutenir les hommes d'une probité reconnue et qui promettent de bien mériter de la cause catholique. {Ibid.)

Oui oserait croire et dire que le chef de l'Eg-lisCy en prescrivant des règles de conduite pratique aussi claires, aussi objectives, les réservait pour l'île d'Utopie ou quelque S alente ecclésiastique? Cependant si les libéraux catholiques sont dans le vrai, les paroles du Pape n'auraient point d'autre portée; elles ne s'appliqueraient, contre l'apparence, ni au temps dans lequel il parle, ni aux. sociétés auxquelles il s'adresse.

Le discours de M. l'abbé Lemire, acclamé par l'assemblée des démocrates chrétiens, fut partout répandu sous forme de brochiu"e, tous les journaux du parti, depuis le Peuple français de l'abbé Garnier jusqu'à l' Univers, le célébrèrent.

Les ennemis de l'Eglise ont vraiment la partie belle! Ils peuvent poursuivre leur œuvre de déchristianisation, tantôt avec audace, tantôt avec perfidie, toujours avec perfidie, toujours avec une persévérance qui ne perd jamais de vue le résultat à obtenir. En face d'eux, ils ont des muets. Et ceux-ci érigent leur mutisme en devoir. Et c'est là la conception que se font de leur mission sociale et politique ces démocrates chrétiens, qui prétendent faire honte de leur inertie et de leur égoïsme à tous les anciens défenseurs de l'Eglise, en portant

partout devant eux comme un. flambeau, la lumière de FEvangile et les vraies doctrines de l'Eglise du Christ!

Quelques semaines après le discours deM.Tabbé Lemire, un autre apôtre des directions pontificales, un apôtre foug-ueux, M. l'abbé Dabry, écrivait dans le journal de M. l'abbé Garnier :

Un député a pour mission de faire les affaires du pays. Il peut les faire très bien sans être catholique; il peut les faire très mal tout en étant le plus fervent des catholiques pratiquants; et quand nous votons, tout catholiques que nous soyons, nous devons le préférer dans le premier cas que dans le second... [sic).

Quand nous nommons un député, nous n'investissons pas quelqu'un d'une mission sacrée, mais d'une mission profane ; nous ne préposons pas quelqu'un à la garde d'intérêts spirituels, mais d'intérêts temporels. Si vous, catholiques, vous êtes entrés dans la politique avec d'autres idées, vous faites fausse route, vous plaidez dans le faux.

Le critérium pour juger si un candidat est bon n'est pas de savoir s'il est particulièrement partisan de la liberté de l'Eglise, car la liberté de l'église sans

LES AUTRES LIBERTÉS c'eST l'oPPRESSION.

Dans un autre numéro, ce même journal disait sous la même signature :

Malgré la présence dans notre législation de quelques DISPOSITIONS dont nous avons à souffrir, les récriminations purement catholiques doivent cesser. . .

Devant Copinion, la question religieuse en ce moment-ci ne se pose pas, et cela parce que l'opinion ne redoute rien de la religion, et que, d'autre part, elle ne craint rien pour elle.

Mais il aurait manqué quelque chose à des théories aussi aventureuses, si elles n'avaient été placées par les bruyants organes des Directions pontificales sous le patronag-e immédiat de l'autorité de Léon XIII. M. l'abbé Dabrj poursuivait donc, par une application pratique de ces directions :

Votre titre de catholiques que vous mettez toujours en avant n'est pas un terme politique ; dans le lang-age politique, il ne répond à rien, il appartient à un autre domaine, et le pape, qui s'y entend mieux que vous, vous a défendu de vous en servir. Etes-vous pour la monarchie ou pour la République, pour l'autorité ou pour la liberté, pour l'aristocratie ou pour le peuple,pour le statu quo ou pour le progrès? Voilà des termes politiques, voilà, si nous voulons nous occuper des affaires publiques, le langage qu'il nous faut apprendre et dans lequel nous pouvons poser des questions aux candidats. Le reste ne les regarde pas.

Et dire que pas une voix autorisée n'osait condamner de pareils travestissements d'une parole sacrée, de peur d'être dénoncée elle-même comme hostile à une direction politique que toute volonté devait servir !

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