‹ Le progrès du libéralisme catholique en France sous le Pape Léon XIII histoire documentaireChapitre 111 sur 118 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Un modèle pour la Papauté moderne:

M. l'abbé Lemire.

« Pie X SERA l'abbé Lemire de la papauté »: ainsi parlait, aussitôt après l'éiection du cardinal Sarto,le correspondant du /oKr/ia/ de Roubaix (i). C'était sans doute par application des vues audacieuses exposées dans le même journal sur la néces-^ site de choisir un pape qui se maintînt dans la ligne de conduite de Léon XTII et continuât de favoriser l'évolution démocratique de l'Eg-lise (2).

Et voici en quels termes louches on cherchait à donner quelque vraisemblance à cette promesse :

Lorsque, sur l'initiative de l'abbé Lemire, les congrès sacerdotaux de Reims et de Bourges groupèrent les prêtres autour de ce drapeau (de la démocratie chrétienne)

(i) 17 août 1903.

(2) Voir introduction, page ii6. — Le Sillon, de son côté, annonçait, le 10 août, une conférence de M. l'abbé Naudet avec ce titre : Un Pape démocrate. Le correspondant de la Cro/a:, Sienne (M. l'abbé Vaneufville),appuyaitce mouvement, et, par exemple, le 8 août, présentait Pie X comme un vieil ami des Vercesi, Meda, etc.. L'Osservalore romano répondit par un article : Pour la liberté du Pape : « nous parlons de la nécessité de libérer le Pape de l'importune pression des expectatives publiques. . La presse, soit par hâte de faire des prévisions, soit par l'espoir d'exercer quelqu'influence, sti mule l'inquiétude du peuple, en annonçant selon ses préférences que Pie X sera ceci on cela...»

l'Italie suivit l'exemple, copia le modèle français. Beaucoup de diocèses s'approprièrent les idées et les actes de Reims et de Bourg-es : au premier rang- des apôtres de la démocratie chrétienne, brillait le cardinal Sarto.

Cette inconvenance inqualifiable, que M. l'abbé Lemire aurait dû s'empresser de relever le premier avec indignation, trahit une fois de plus les visées du parti qui prétend imposer aux catholiques français la politique de ralliement aux institutions existantes et les idées de la démocratie chrétienne.

Elles ont ici leur sens plein et très clair. A part l'insolence de la forme, que peut-être ils regretteraient, les meneurs du parti ne méconnaîtraient pointleur pensée, leur programme: comme M. l'abbé Lemire a été pour nous un grand initiateur du mouvement moderne, le successeur de Léon XIII doit exercer sur l'Eglise entière une influence semblable à la sienne et la pousser dans le sens de ce mouvement.

La comparaison s'explique par ce fait qu'en France M. l'abbé Lemire a joué, tout au moins a cherché à jouer le rôle de chef d'une nouvelle école catholique. Il a été le chef de cette démocratie à double visage, chrétienne quand elle se tourne A^ers nouSj non-confessionnelle quand elle s'adresse aux • autres. C'est en cette qualité et dans ce but qu'il a fondé les cercles d'études sociales, qu'il a organisé les congrès ecclésiastiques de Reims et de Bourges dont il promettait la périodicité, qu'il a présidé les congrès de la démocratie chrétienne, etc..

Nous avons eu plus d'une fois occasion dans cet ouvrage de montrer quel fut ce rôle. Mais, puisqu'il nous est proposé pour modèle de celui du Pape, et puisque M. l'abbé Lemire est ainsi porté

au pinacle, il ne sera pas sans utilité d'ajouter quelques traits à ceux que nous avons déjà rapportés. On se fera ainsi une idée plus complète de ce que doit être l'évolution démocratique de FEg-lise.

Le libéralisme sera son principe et sa loi. M. Fabbé Lemire en fait resplendir les conséquences dans toute sa conduite.

On se souvient des termes rigoureux dans lesquels il posa, au congrès de Lyon, en 1897, cette distinction entre les devoirs du chrétien (du prêtre) et ceux du citoyen, qui est ie fond du libéralisme en politique (i).

Entre autres circonstances où il la reproduisit à la tribune de la Chambre, il faut citer la séance du 3o novembre 1899. Le socialiste Fournière venait de déblatérer contre lesouvroirs religieux. M. l'abbé Lemire lui répondit de très bonnes choses; mais sommé par M. Sembat d'expliquer la différence entre le cléricalisme et le catholicisme, il lâcha cette déclaration.

Je me permettrai de faire observer que ni M. l'abbé Gayraud ni M. l'abbé Lemire ne sont pas députés du catholicisme. Le catholicisme, dans cette Chambre, n'a pas de députés, pas plus que le protestantisme, pas plus que la maçonnerie, pas plus que l'islamisme, pas plus qu'aucune religion. Nous sommes tous députés au même titre, nommés par des électeurs français et libres...

Qu'il soit permis aux rêfractaires, si souvent traités de gallicans, de faire observer que ces paroles de M. Fabbé Lemire renferment toute la doc-

(i) Introduction, pages 88 et suivante.

trine contenue dans le premier article de la Déclaration de 1882.

Qu'il soit permis de s'indigner qu'une bouche sacerdotale oppose la qualité de français et de citoyen libre à celle d'électeur ou de député catholique.

Qu'il soit permis de flétrir cette sorte d'apostasie qui consiste, pour un catholique, dans notre France, à plus forte raison pour un prêtre, à ne pas fse reconnaître d'autres droits que ceux auxquels peuvent prétendre le Turc et le Franc-maçon; L'Etat athée en est la conséquence rigoureuse.

Qu'il soit permis de pleurer sur l'aveuglement de ces politiques, dont la modération doit faire notre salut, qui s'imaginent que la franc-maçonnerie n'est pas représentée dans la Chambre et dans le gouvernement autrement que M. l'abbé Lemire n'entend représenter le catholicisme.

Conséquent avec lui-même, M. l'abbé Lemire ne manque pas de maintenir, en d'autres occasions, la dualité entre le prêtre et l'homme public. Et sans doute elle le sauve à ses propres yeux.

C'est évidemment de l'homme public seul, et non du prêtre, que parlait le Courrier des plages, le 27 août 1906, quand il disait :

Il y a un monde fou à Ostende. Le Kursaal est rempli d'une animation qu'on ne lui a jamais connue. Si le rétablissement des jeux est pour la plus grande part dans ce succès, le choix des artistes, n'y est pas, non plus^ étranger. On y entend chaque soir, soit le ténor Garuzo, soit la cantatrice Lina Cavalieri, soit quelqu' autre célébrité. Demain, l'abbé Lemire, député d'Hazebrouck,

traitera clans la grande salle des conférences du Kursaal le sujet suivant : Le foyer source de l'art (i).

La conférence cependant n'eut pas lieu. Le Matin informa ses lecteurs que M. l'abbé Lemire avait dû y renoncer, pour obéir à une « impérieuse injonction épiscopale ». D'autres journaux racontèrent que la réponse de M. Lemire à Mg-rTévêque de Bruges était conçue en des termes tels que celui-ci crût devoir la communiquer au cardinal Vanutelli, présent à Tournai pour le Congrès eucharistique.

Le député n'avait-il pas aussi laissé bien loin le prêtre, le jour où M. l'abbé Lemire prononça ces invraisemblables paroles à la tribune de la Chambre dans une discussion sur les cérémonies funèbres {28 décembre 1904) :

Il ne faut pas exagérer en ce qui concerne les cérémonies extérieures des funérailles; nous aurions tort, nous catholiques ei vous, messieurs les protestants, d'aller greffer sur les usages funéraires des manifestations d'un dogmatisme trop personnel. Il est même assez remarquable que l'Eglise catholique, — je parle au nom de celle-là en ce- moment-ci, — (ahl m.ais.non, par exemple!), dans les funérailles, ne fait pas étalage de ce qui est confessionnel. Elle se borne à exprimer avec éloquence des sentiments qui sont universels : le respect pour notre pauvre dépouille et une vague aspiration vers une vie future... Les cultes différents ont eu cette délicatesse de ne pas venir autour d'un cercueil faire des manifestations trop étroites, trop ecclésiastiques, si je puis m'exprimer ainsi...-

La délicatesse que M. le député Lemire prête ici

(1) On vit aussi sur les affiches du Casino, avec les mêmes voisinages, le nom de Mgr Lacroix, èvêque de Tarentaise.

à FEg-lise catholique est un outrage à sa foi ; elle ne s'expliquerait que par Tindifïérence relig-ieuse à laquelle tend révolution prêchée par lui; mais celle-ci, bonne pour les sectes, serait la négation, la mort de la religion dont M. l'abbé Lemire est prêtre.

Un jour cependant, M. Fabbé Lemire s'est souvenu que le prêtre et le député ne faisaient qu'un aux yeux de beaucoup de braves gens ; mais justement il est regrettable qu'il ne soit pas parvenu à les mieux séparer dans cette circonstance.

C'était à l'exposition de Tourcoing, au mois de juin 1906. Les députés du Nord appartenant au parti socialiste n'avaient pas cru de leur dignité d'aller saluer M. Fallières, président de la République. M. l'abbé Lemire estima que sa place était plutôt dans son cortège qu'à Bœschèpe, où on inaugurait le monument de GéryChyshelm^ victime des inventaires des églises. Gomme tout portait à la joie, M. l'abbé Lemire échangeait avec M.Berleaux des plaisanteries de député. La liberté du ton était même assez grande, paraît-il, pour qu'il aitajouté cette parole recueillie par plusieurs auditeurs : « Mais tous ceux qui nous entendent ne iti'appelleront-ils pas demam le Rabelais du Nord?»

Pour un prêtre qui n'entendait pas être député du catholicisme, M. Lemire avait vraiment choisi la plus fâcheuse occasion de se démentir, lorsque, dans cette même circonstance, il salua M. Fallières en ces termes :

Je voudrais, M. le Président, incarner en moi tout le clergé français, pour vous présenter nos hommages

PROGRÈS DD LlBÉR. — 11 — 3A

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respectueux et nos souhaits de-bienvenue dans le département du Nord .

A quoi, M. Clemenceau, qui accompag'nait le Président, répondit par un mot plus flatteur ;pour M . Lemire, si le compliment 'hii plut, qu'il ne l'était pour le clerg-é français.

Ne soyons pas surpris de voir M. l'abbé Lemire se montrer aussi à l'aise dans la compag-nie des blocards. Il est reçu parmi les inspirateurs de l'évolution catholique- que leurs vrais ennemis ne sont pas les sectaires de^gauche, mais ceux qu'ils appellent les sectaires de droite. iEnibon chef, M. l'abbé Lemire donne à cet égard la ^preuvje d'une confiance qui, chez un;homme mêlé va la politique, ^témoigne d'une naïveté, d'une inconscience, qu'on appellerait une trahison, =si la^^sincéritédes intentions pouvait être suspectée, et qui, même en. inettant cette sincérité hors de cause, n'en est :pas imoins inexcusable et scandaleuse.

La Croix c^M-iVisfrc? a vPeproduit un mot d'ordre donné dans une conférence tfaite ,1e f5 août rSgS, par M. Lemire auxjpajsans de la Flandre :

Tranquillisez-vous! La politique libérale et le respect de la religion sont à l'ordre du jour. Vous n'avez rien à craindre. Brisson a un programme modéré.

Tout le monde sait avec quelle habileté perfide, avec quelle ténacité silencieuse mais impitoyable, M. Dumay, directeur des cultes, s'est appliqué pen' dant de longues années à plier, autant quille pouvait, les cadres de l'Eglise de France à la politique du Gouvernement, au point de se permettre cette parole insultante : Je .suis plus sûr de mes évêques que le ministre de l'Intérieur ne l'est de ses préfets.

M. l'abbé Lçmire, dans la discussion du budget des cultes, le 2 février 1899, saisit roccasion de lui décerner du haut de la tribune cet hommage de reconnaissance :

Le Directeur des cultes est animé d'un grand esprit, d'une grande régularité et de bonnes intentions à l'égard da clergé.

Ce même jour, M. l'abbé Lemire, dont nous devrons relever tout à l'heure le rôle dans la question de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, mettait à profit le dédoublement de son personnage, pour défendre comme député, à la tribune, une opinion qu'il reconnaissait interdite par le Pape au prêtre, au catholique :

Je voudrais qu'on commençât à appliquer le système de la vraie liberté, que l'on préparât un état social pour l'EgHse qui se différencie de la tradition surannée de l'alliance de l'Etat et des cultes...

Je ne veux pas dire de témérités, Dieu m'en garde ! Si c'était l'abbé Lemire qui parlât à la tribune, il ne mettrait pas le pied sur ce terrain, parce qu'il sent qu'il ne pourrait aller jusqu'au bout. Il est lié par le respect profond, par le sentiment d'obéissance intime qu'il a vis-à-vis de l'autorité supérieure de son culte, de son Eglise à lui, il sait que le Pape Léon XIII a demandé aux catholiques... (Interruptions,)

Si je me tais sur la question des rapports entre l'Eglise et l'Etat français, après avoir, dans certaines circons tances, entendu des hommes que je regarde comme des voyants dans l'Eglise catholique, après avoir entendu le (Cardinal Manning parler de l'état de l'Eglise en France et de son budget des cultes, comme on parle de l'auti^e cùté de la Manche; si je me tais après avoir répété ses paroles quand ma plume et ma parole étaient libres, c'est

parce que je ne veux pas causer la moindre amertume à ce blanc vieillarcr qui est là-bas, qui, depuis ving-tcinq ans, reste l'ami fidèle de la République française, et qui, dans un document public, m'a demandé, comme à tous mes corelig-ionnaires, de lui laisser la solution de cette ^rave question.

Et c'est le député Lemire qui va conclure. . .

Le blanc vieillard auquel M. Lemire rend ici un hommage vraiment trop insuffisant ne demandait pas seulement qu'on lui' réservât la solution de cette grave question. Le même document déclarait dans les termes les plus explicites que l'état de séparation ne pouvait être admis en France et qu'il était interdit aux catholiques de le préconiser. Cependant M. l'abbé Lemire faisait-il autre chose, malgré ses protestations douteuses, que d'enfreindre publiquement cette volonté? Ni le prêtre, ni le catholique ne pouvaient parler comme il le fit. Mais, en M. Lemire, le député ne les connaît pas. Malgré cela, il aurait dû éprouver quelque remords, en entendant, un instant après, M. Charles Dupuy, président du Conseil, prendre acte de ses paroles, qu'il payait d'un compliment :

Il me semble, et c'est la morale à retenir des paroles de M. l'abbé Lemire, que le cadre du tradîtionnalisme ancien vient d'être brisé, ici par un homme qui sait ce que c'est que le clergé, non seulement à son faîte, mais encore à sa base la plus modeste et la plus humble .

Mais le comble des ménagements, de la confiance de M. l'abbé Lemire dans les persécuteurs de l'Eglise, qui fut aussi le comble de l'insolence et de l'audace envers Sa Sainteté Pie X, ce fut assurément le démenti public qu'il osa lui donner

à la tribune, le i5 janvier 1907, à propos des lois qui consacrent la spoliation de l'Eg-lise et la ruine du culte. Après que le Pape a dénoncé coup sur coup dans ses encycliques les desseins perfides, les pièg"es et les embûches de ces lois et circulaires, M. l'abbé Leinire ne craint pas de dire, à la face du pays, qu'on a eu tort de croire à un parti pris de la part de la majorité parlementaire, qu'on se trompe en lui prêtant une hostilité haineuse; et comme s'il imputait au Pape, aussi bien qu'au gouvernement, les ruines causées par la loi de séparation, il ose ajouter : Personne n'ose dire : c'est moi qui en suis responsable.

Déjà, lors de la discussion sur la loi contre les cong-régations religieuses, dite loi sur la liberté d'association, qui devait causer la ruine de l'enseignement chrétien et de tant de saints instituts, M. l'abbé Lemire professait la même confiance, comme s'il devait être dit qu'aucune leçon, si cruelle qu'elle fût, ne guérirait nos libéraux démocrates de leurs illusions et de leur passion de l'accord à tout prix.

Présentant à la Chambre un contre-projet, dans les séances des 28 et 29 janvier 1901, il parla en ces termes de la loi proposée par Waldeck-Rousseau et soutenue par M. Trouillot :

On voit dans ce projet une première (?) attaque contre l'Eglise, un de ces travaux d'approche que l'on fait avant d'attaquer la forteresse elle-inêine,qui est le clergé séculier. Je me crois obligé de reconnaître quci m.on avis cette préoccupation n'a pas été celle du gouvernement.

La gauche soulignait naturellement ces paroles

par de chauds très bien! et, à six reprises différentes, coupa de ses applàudissemeiits et de s6s rires les explications que M. Lemire ajouta. Quelques-unes valent la peiné d'être retenues :

Le texte législatif auquel- lé Gouvernement s'est luimême, je ne dis pas résig-né, mais rattaché, lui apparaît surtout comme nécessaire contre l'envahissement des biens de la main-morte.

En outre, M. Fabbé Lemire, à l'heure où les religieux sont outragés et pourchassés, ne fait pas difficulté de reconnaître qu'ils en donnent un peu sujet et d'admettre qu'on en revienne, au besoin, contre eux à l'application des iniques décrets de 1880 :

Yoiis pouvez dire à M. le Président du conseil : Débarrassez-vous de cette discussion malencontreuse et exécutez les décrets coriime autrefois. S'il ne s'agit pour vous que de mettre à la raison quelques moines qui parlent un peu trop haut, il ne faut pas de loi' pour cela, car les décrets suffisent. [Applaudissements à gauche, protestations à droite.)

Je dis que s'il s'était agi de réprimer ou d'arrêter certaines manifestations regrettables...

Il y aurait encore beaucoup de choses à relever dans ce discours. Les religieux, dit M. Lemire, n'ont pas de ministère ordinaire dans l'Eglise, mais « sont des auxiliaires que nous aimons et respectons... une branche greffée sur le trône de l'Eglise ». La Chambre a tort de ne pas témoigner au clergé séculier « la considération qui s'attache aux fonctionnaires », etc.. La conclusion générale est celle-ci :

Je" repousse énei^iquement lé projet de la' commission. Je le réprouve nompas^ comme catholique ami dès Congrégations ou comme jorêfre,, ce qui serait cependant l'opinion personnelle d'un homme soucieux de l'intérêt de l'Eg-lise, mais comme Français, ami de la loyautés- de.- la, liberté, et de^ la; justice, ce qui touclie- chacun, de vous> Messieurs.

Une autre occasioii de bien montrer son respect pour les décisions les plus, formelles du^ Pape fut, pour le grand chef de- ceuix qui excommuniaient; les réfractaires pour insoumission à leurs interprétations fantaisistes dtes directions pontificales, le voyage de M. Loubet à Rome, en avril 1904.

Tout le monde sait l'intransig-eance de Léon XIII lui-même sur le fait de la reconnaissance de Fusuepation romaine par les chefs. dfEtat. Ceux dea pays catholiques, déférant à ses protestations, s'étaient fait une loi inviolable de ne point; visiter à Rome les rois d'Italie, afin de ne point sembler reconnaître, aux yeux des peuples, la souveraineté que les princes de Savoie s^y attribuent illégitimement. Les souverains- d'Autriche, d'Espag-ne, de Portug-al, de Bavière, de Saxe, de Belgique, se sont interdit dans ce but même des voyages de femille à Rome.

La franc-maçonnerie^ ayant échoué dans tous ses efi^orts de leur côté, décida de mener le Président de la République à Rome, comme si le Pape n'y était plus ou nfavait plus le droit d'y être..

Comme F Osservatore romano l'a dit et répété : « Ce qui, en tout cas, ne saurait être ignoré de personne, c'est la très grave offense faite au Pape par la visite à Rome, dans les conditions actuelles, par le chef d'un Etat catholique. »

M. l'abbé Lemire estima que c'était beaucoup de

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bruit pour rien, et, d'uii cœur léger, approuva le voyag-e du Président en votant les crédits.

Son journal, l'Indicateur d'Hazebrouck, publia cette justification de sa conduite :

D'accord avec la grande majorité des catholiques de la Chambre, M. l'abbé Lemire a voté les crédits pour le voyage de M. Loubet, et à quelqu'un qui lui en demandait l'explication, il a répondu :

« Député français, j'ai voté les crédits parce que je n'ai vu dans le voyage du président de la République qu'un acte de courtoisie personnelle pour le roi et la reine d'Italie et de convenance nationale à l'égard d'un peuple qui se rapproche de nous (!).

(f Le Saint-Père n'a pas été mêlé à ce vote dans l'intention du Gouvernement (!) ni dans l'intention de la Commission du budget (!). Il ne devait pas l'être non plus dans l'intention delà Chambre (!!).

« Il ne l'a pas été par moi. S'il l'a été par d'autres, qu'ils en gardent la responsabilité. »

Mais c'est au sujet de la loi de séparation que M. l'abbé Lemire a donné sa mesure complète. Et là, on doit avouer qu'elle dépasse toute mesure imaginable.

Dès le mois d'août 1905, M. l'abbé Lissorgues publiait dans son journal la Croix du Cantal ces propos qu'il avait cueillis sur les lèvres de M. Lemire :

Laissez-moi dénoncer une très fâcheuse campagne entreprise par les journaux catholiques. Ils disent que la loi votée par la Chambre et que le Sénat adoptera demain, est une loi schismatique. Il n'enestrien. On peut tirer de cette loi beaucoup de bien, pourvu qu'on ne se mette pas sous le joug de la classe aristocratique pour en tirer son pain, et que l'on fasse entrer dans les asso-

ciations cultuelles des artisans, des débitants, de vieux domestiques de ferme.

Peu de temps après, le 24 septembre, M. Lemirc se rendit à Genève, et là, il fit à un journal protestant, la Tribune de Genève, ces confidences :

Les catholiques fonderont des associations cultuelles.

— Se formera-t-il, après la séparation, — un parti catholique ?

— Ce serait une grosse faute. Un parti catholique serait un parti d'opposition contre la constitution. Cela ne doit pas être. Les catholiques peuvent être' conservateurs, progressistes, radicaux, socialistes même.

— Socialistes ?

— Pourquoi pas ?

— Et la rupture avec Rome?

— Je n'oserai pas dire à qui en incombe la responsabilité.

L'Encyclique Vehementer /i05, par laquelle le Sai n t- Père condamne dans les associations cultuelles le renversement de la hiérarchie catholique, réprouve la loi comme attentatoire au droit de propriété de l'Eg-lise, etc., avait paru le 1 1 février 1906. Quatre mois après, le 6 juin, la République Française publiait cette interview^ de M. l'abbé Lemire :

Les associations cultuelles, à mon avis, ne portent pas atteinte à l' orthodoxie de VEglise, puisqu'elles lui permettent de posséder légalement (i). Il faut qu'en France la propriété soit représentée aux yeux de l'Etat par une organisation régulière reconnue par lui et qui soit dans une situation légale.

Au moyen âge, l'état social était constitué d'une autre façon qu'aujourd'hui; le droit de propriété comportait le droit de justice et l'exercice du pouvoir ; le roi, les

(i) C& puisque vaut un poème.

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seigneurs, et l'Eglise 'possédaient chacun leur autonomie propre. Aujourd'hui, au contraire, dansr une République comme la nôtre, il est impossible que l'Eglise conserve son droit de propriété. Elle ne peut pas reculer devant le contrôle de ce droit exercé par l'Etat seul.

Au surplus, la loi de séparation pernaet à L'Eglise de s^ organiser hiérarchiquement., et rien ne [nous interdit de procéder à cette réorganisation. On a soulevé une objection, on prétendait, q^ie la loi aurait dû. consacrer la hiérarchie dans l'Eglise catholique. Cette objection serait acceptable si nous vivions encore sous le régime du Concordat, mais le caractère même d'une loi. deséparation est de ne pas s'occuper particulièrement de l'Eglise catholique et de son organisation.

Pour ma part, je me soumets à la hiérarcliie catholique pour obéir non pas à la loi civile, mais à. ma conscience, carie propre de la loi de séparation est de remettre les catholiques à leur conscience personnelle, comme l'a affirmé, du reste, M. de Lanessan dans une interruption : « Votre sort est entre vos mains, messieurs les catholiques. »

Chaque phrase serait à relever. Il n'en est presque pas une qui ne soit en contradiction avec l'Encyclique.

A la fin du même mois, le Matin> recueillit et publia ces propos tenus par M. Lemire dans les couloirs de la Chambre :

La loi n'est pas schismatique... Le malheur est que le Pape est prisonnier d'un clan... Les catholiques sont aveuglés par les mauvais journaux, comme la Croix, qui entretiennent, entre Rome et Paris, tout un système de dépêches et de nouvelles tendancieuses... Tout cela finira par l'acceptation définitive de la loi, et c'est l'espérance de tous les catholiques de bonne foi.

UN MODÈLE POUR LA. PAPAUTÉ MODERNE SSg

— Peut-on répéter votrie opinion ?

— Certes, tout ce que je dis peut être répété.

Otiand M. Lemire put se rendre compte de Teffet produit dans le public par ces paroles, il protesta contre « lé système d'information », mais ne démentit aucun de ces propos. Aussi, le 3 juillet, rOsservafore romano^ublisi sous ce titre : Paroles d'un prêtre, et sous là signature de son directeur, la note que voici :

Nous aurions désiré quelque chose de pMs qu'une simple protestation contre la publication. Un démenti formel nous eût paru plus opportun, et nous espérons que l'abbé Lemire le fera, parce que vraiment les paroles qui lui ont été attribuées ne sont point des paroles de prêtre.

M. Lemire n'en a rien fait.

Dans la séance du i5 janvier 1907, à la Chambre des Députés, dont nous avons déjà cité un trait, M. l'abbé Lemire, dans sa passion d'allier la démocratie et l'Ég-lise, à donné de cette institution divine une définition formellement contraire au canon du Concile du Vatican qui attribue au Pape un réel et plein pouvoir de juridiction sur tous les évêques, et non pas un simple contrôle. Par contre, en parlant de leur dépendance entre eux, n'ajoute-t-il pas une énorme bévue à cette affirmation condamnée?

Je ne reconnais à personne le droit de faire de nous, catholiques, les serfs d'un rég-ime centralisateur et despotique, d'un rég-ime à la Louis XIV... La constitution de l'Eglise n'est niodelée sur aucune des formes éphémères des g-ouvernements humains. Elle n'est pas une monarchie. YX\& est, à proprement parler,une hiérarchie. C'est tout difi^érent. L'Eg-lise est g-ouvernée^par une série

d'autorités locales, dépendantes les unes des autres et contrôlées par une autorité centrale et supérieure... Le fondateur de notre relig"ion, en instituant le Souverain Pontificat, a dit à Pierre en lui parlant des futurs évêques, qu'il appelle des frères et non des fils : « Jeté charg-e, non pas de les remplacer, mais de les soutenir. »

Le vote définitif et la promulg'ation de la loi de séparation ayant eu pour effet de rompre les relations diplomatiques entre le Vatican et la France, le Nonce du Saint-Sièg-e cessa pour la première fois de présenter au Président de la République les vœux du corps diplomatique du i^"" janvier 1906.

Un prêtre-député semblait particulièrement désigné pour s'abstenir d'aller saluer le Chef de l'Etat, et de paraître au jour et aux lieux où le Nonce ne figurait plus en vertu d'une inqualifiable exclusion. M. l'abbé Lemire s'empressa d'aller présenter ce jour-là ses hommag-es à M. Loubet, puis à M. Rouvier.

rt Ma présence à rElysée,déclara-t-il, au Fiffaro, était essentiellement un acte de loyalisme. »

C'était dommage seulement que M. Lemire, si habile qu'il fût à se dédoubler, ne trouvât pas moyen de montrer, comme catholique, comme prêtre, à l'égard du Pape, un loyalisme égal à celui dont il témoignait comme député à l'égard du Gouvernement.

Peu de temps après, il fit un court voyage à Rome. La Justice sociale du 17 mars contient à ce sujet quelques confidences où perce la tactique invariablement suivie par les promoteurs de l'évolution libérale ;

Je crois pouvoir dire, sans être indiscret, que l'arche-

vôché de Cambrai a envoyé un blâme à l'abbé Lemire, pour avoir été saluer, à titre de député, le Président de la République au i^rjanvier.Au reçu de ce blâme,M. l'abbé Lemire est allé à Rome; il a eu une audience du Pape, et la seule chose qu'il m'en ait écrite est la suivante : « Reviens de Rome. Suis très satisfait. — Pour votre g-ouverne : La politique de Léon XIII n'a pas reculé d'une semelle » (ainsi souiig-né).

Or, c'est peu après son retour de Rome que l'abbé Lemire a prononcé son discours qui va être affiché dans toute la France.

Cette habileté de faire endosser par le Pape les discours de M . Fabbé Lemire qui scandalisaient les catholiques, avait déjà servi.

Lors de la discussion de la loi de mort des congrég-ations, après le discours dont nous avons parlé, M. Lemire se vanta, dans les journaux qui lui sont dévoués, d'avoir obtenu ce la plus haute approbation qu'un prêtre puisse désirer ». Le Nonce, MgrLorenzelli, interrogé, répondit de vive voix et voulut ensuite dire dans une lettre : « Il est absolument inexact que M. Fabbé Lemire ait le droit de se flatter d'avoir obtenu, soit avant, soit après son intervention dans la discussion de la loi sur les associations, la plus haute approbation. » L'authenticité de cette lettre ayant été contestée par les amis de M. Lemire, S . Ex. le Nonce en permit la reproduction photographique avec sa signature.

L'affichage auquel il vient d'être fait allusion ici a une singulière signification.

Les inventaires des ég-lises furent marqués, au début de mars 1906, par un nouveau malheur, ou plutôt par un nouveau crime. A Boeschèpe, au pied du Mont des Cats, un ouvrier, Géry Gyshelm, père

de trois enfants de six mois, de deux et de quatre ans, fut tué par une balle de revolver dans le cœur, au pied des saints autels. Le curé avait été atteint aussi d'une balle à la nuque qui, heureusement, ne fit que le frôler.

Le lendemain, M. Plichon interpellait le gouvernement sur ce meurtre. M. Tabbé Leniire intervint dans le débat si malheureusement que ses paroles furent constamment applaudies par la gauche, désapprouvées par la droite. MM. Groussau, Plichon et Dansette durent même protester avec indignation contre l'attitude d'un prêtre venant dire encore à cette heure qu'à son sens l'inventaire n'est qu'une mesure de conservation, que la droite est responsable des violences qui l'accompagnent et qu'enfin, à Boeschèpe, parmi les manifestants,il y avait des éléments étrangers.

Assurément, ce n'était point 'là tout le discours de M. l'abbé Lemire ; mais il parut tellement favorable au ministère, et telleme^nt dans les idées du Bloc, que celui-ci en vota l'affichage dans toutes les communes de France, afin que les populations sachent qu'au sentiment d'un prêtre, non point d'un prêtre quelconque, mais d'un prêtre porté à la Chambre par le vote d'un des cantons les plus religieux de la France, elles ont tort de résister à l'inventaire de leurs églises, prélude de leur spoliation.

On put voir le lendemain dans un grand journal une illustration représentant M. Briand, entouré de M. Lemire et de M. Ribot, passant chacun leur bras sous le sien, avec cette légende : Réconciliés pour l'affichage. Et au-dessus : Ayant décidé d'afficher les discours de M. Briand, socialiste, de M. Ribot, progressiste, et de M. l'abbé Lemire,

catholique, la Chambre vote l'affichage du discours de M. Dubief, ministre de l'Intérieur. Après quoi elle renverse le ministère.

Le plus triste est de penser que M. l'abbé Lemire n'aura même pas senti l'humiliation qu'il devrait éprouver de pareils succès.

On nous trouvera peut-être sévère envers lui. Nous nous plaisons à croire qu'en M. l'abbé Lemire les vertus privées de prêtre et la sincérité du zèle sont dignes de tout respect. Volontiers nous leur rendons hommage. Mais cela reste un devoir de dire, et très haut, que, comme hommes publics, de tels personnages sont le scandale des vrais catholiques «t un fléau pour l'Eglise.

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