CHAPITRE IX Conclusions
Nous pourrions, pour toute conclusion de cet ouvrage, renvoyer le lecteur aux thèses qui en sont la préface; car si elles se trouvent démontrées, si les propositions sur lesquelles nous les avons appuyées et les preuves dont elles promettaient le développement sont reconnues irréfutables, ne semble-t-il pas difficile, autant que superflu, de rien ajouter?
Cependant, il y a lieu de déduire de tout cela quelques conséquences pratiques.
La première est l'impérieuse obligation pour tout laïque, prêtre, prélat, aimant avec droiture la vérité, l'ordre, la paix, les âmes, d'abjurer l'appel aux Directions pontificales de Léon XIII, dans les questions qui agitent et divisent le pays.
En tant qu'elles rappelaient la doctrine traditionnelle de l'Eglise, ces directions demeurent aujourd'hui, comme elles étaient antérieurement, la règle de conduite de tous les catholiques. Aucun ne les rejette, ne pense à s'y soustraire; admises par tous indistinctement, elles ne peuvent être invoquées au profit particulier d'aucune opinion.
Mais la preuve n'en est plus à faire, ces mêmes
Directions pontificales prises dans une acception politique, dénaturées en outre par l'esprit de parti et la passion, exploitées par le libéralisme, sont devenues un instrument faussé, une arme déloyale, malhonnête, empoisonnée.
Quiconque oserait s'en servir encore se convaincrait lui-même de mauvaise foi, ou, tout au moins, d'aveuglement, et, de ce fait seul, serait justement dénoncé comme un agent de divisions.
L'union est nécessairement à ce prix.
Elle demande encore autre chose.
Ce n'est pas seulement l'expression, le mot dont il est nécessaire de proscrire l'emploi à cause de l'équivoque mensongère et traîtresse dont il s'enveloppe; c'est aussi la chose, c'est-à-dire l'esprit et les tendances dont ces prétendues Directions pontificales étaient devenues le symbole, qu'il faut répudier.
Elles ont servi d'enseigne au libéralisme.
Sous leur couvert, il s'est insinué et propagé presque sans obstacle à travers tout l'organisme de la vie catholique. Philosophie, théologie, apologétique, exégèse, ascétisme, morale, devoirs sociaux, devoirs civiques, discipline religieuse et liberté politique, il a tout infecté.
Or, comme Pie IX n'a cessé de le dire, le libéralisme est le grand obstacle à l'union qui doit exister entre les catholiques.
Cette union, en effet, ne peut être réalisée par les compromis, par la fausse tolérance, par le silence du doute ou de la peur. Elle a pour base indispensable l'accord dans la vérité.
La vérité, le libéralisme hésite toujours à la
PROGRÈS DU LIEÊR. — H — 35
connaître franchement, à la séparer de Terreur; ces terg-iversations, ces confusions volontaires sont contraires au principe du catholicisme.
Le champ des opinions libres sera toujours immense. Mais, d'autre part, en dehors des dogmes définis^ il y a. en religion, en morale, en sociologie, en politique même, un ensemble de vérités et de principes, une règle d'interprétation et d'application de ces vérités, dont l'acceptation et le respect sont de l'essence du catholicisme.
C'est là l'union.
L'union véritable ne s'établira donc entre les catholiques que si l'on répudie, avecle nom des Directions po?iti/icales, le libéralisme qui se réclame de leur autorité.
Or, ceux-ci (les catholiques libéraux) sont plus dangereux assurément et plus funestes que des ennemis déclai-és, et parce qu'ils secondent leurs efforts sans être remarqués, peut-être même sans s'en douter, et parce que, se maintenant sur l'extrême limite des opinions formellement condamnées, ils se donnent une certaine apparence d'intégrité et de doctrine irréprochable, alléchant ainsi les imprudents amateurs de conciliation et trompant les gens honnêtes, lesquels se révolteraient contre une erreur déclarée. De la sorte, ils divisent les esprits, déchirent l'unité et affaiblissent les forces qiC il faudrait réunir pour les tourner toutes ensemble contre l'ennemi (i).
Cette insidieuse erreur est plus dangereuse qu'une inimitié ouverte, parce qu'elle se couvre du voile spécieux du zèle et de la charité ; et c'est assurément en vous efforçant delà combattre et en mettant un soin assidu à en éloigner les simples, que vous extirperez la racine fatale des discordes et que vous travaillerez
(i) Bref de Pie IX au cercle catholique de Milan (6 mars 1878).
efficacement à produire et à entretenir V union étroite des âmes (i).
Le libéralisme est le dissolvant de Funion, parce qu'il est le dissolvant de la vérité qui la cimente.
Un document de haute signification, paruàFlieure où il nous fallait livrer ces dernières pages à Fimprimeur, va rendre saisissantes les conclusions que nous clierclions à dégager et ajouter à nos thèses Fintérêt de la dernière actualité.
Il est tiré d'une publication dirigée par M. Fonsegrive qui, tant au point de vue religieux et social qu'au point de vue démocratique, s'est placé au premier rang des catholiques libéraux.
Cette revue est le Bulletin de la Semaine politique y sociale et religieuse, publié par le comité de renseignements et d'études, au service des organes du parti de la démocratie chrétienne, du catholicisme progressiste et de la politique de ralliement.
Ses numéros des 3o janvier et 6 février 1907 contiennent un article en deux parties qui a pour titre : l'Exercice de l'autorité. Il est signé J. Deloutre et pourrait presque l'être d'Antonio Fogazzaro.
Les circonstances où il paraît, le sujet dont il traite, les conclusions auxquelles il conduit, tout est là pour appuyer discrètement les déclarations faites par Fauteur à' Il Santo, à son récent passage à Paris,^ dans cette conférence où nombre de personnalités catholiques vinrent écouter avec sympathie la négation des doctrines, de Fautorité, de la
(1) Bref de Pie IX au cercle catholique de Belgique (8 mai 1873). — Voir tome I, appendice II.
discipline de l'Eglise. Il est vrai que les assistants pouvaient se sentir encouragés par la présence de plusieurs prêtres et même de hauts personnages ecclésiastiques. Mgr Fogazzàro témoigna en avoir éprouvé une agréable surprise et se félicita d'avoir reçu la Adsite de plus d'un évoque.
On aurait mauvaise grâce à refuser à M. Deloutre le mérite d'avoir voulu faire preuve de modération. A part certaines expressions, son langage est mesuré, calculé, ses conclusions semblent scrupuleusement pesées avec cette balance du juste milieu que les libéraux se flattent d'avoir toujours en main.
Et cependant, quand on l'a lu, on se demande s'il existe, pour le catholique, une règle objective de la vérité religieuse, s'il y a dans l'Eglise un pouvoir spirituel ayant mission divine d'interpréter cette règle et de gouverner les âmes, et si la morale sociale n'échappe pas à son contrôle.
La conclusion formelle, en ce qui concerne l'union entre les catholiques, est que si l'on entend par cette union l'accord dans la vérité, les libéraux la déclarent impossible et la repoussent.
Où est la vérité ? quelle garantie nous donnerait l'autorité chargée de la maintenir? C'est ici qu'apparaît la fusion, inconsciente peut-être, mais inévitable, du libéralisme catholique avec le pur libéralisme politique, fondé sur la raison et la nature, c'est-à-dire rationaliste et naturaliste. Dans l'Eglise comme dans la société civile, ce sont les principes d'autorité et de hiérarchie remplacés par ceux de liberté et d'égalité.
Le lecteur trouvera, inopinément, j'en conviens, dans cette page, la confirmation établie par les libé-
raux eux-mêmes de l'étroit rapport que notre plan était de faire ressortir, entre la politique démocratique de Léon XIII et le libéralisme.
La situation créée par les Directions pontificales place aujourd'hui les chefs de l'Eglise, nos évêques, dans une alternative qu'il faudra envisager avec résolution.
La politique démocratique et le libéralisme catholique ont étroitement lié partie ensemble. Chaque page de ce livre le prouve.
Impossible par conséquent de réagir franchement contre les innovations dangereuses, sans se rendre ouvertement indépendant de cette politique.
Les partisans de l'évolution démocratique se déclareront entravés dans leur liberté légitime par toute répression des erreurs libérales.
Bien plus, à l'exemple de Léon XIII, qui imputait aux passions monarchistes l'opposition à un gouvernement essentiellement antichrétien (i), ils accuseront cette répression ou cette résistance d'usurper sur leur indépendance naturelle ; et eux, qui ont tant exalté l'autorité absolue du pouvoir religieux quand il servait leurs vues démocratiques, dénonceront un esprit de réaction politique dans les actes de l'autorité spirituelle sur son domaine immédiat.
Aussi, l'on doit prévoir que, par l'invincible logique des principes, ceux des évêques qui ont fait un emploi plus actif de ce pouvoir pour soutenir la République que pour prévenir les écarts du libéralisme, seront, bon gré mal gré, ramenés vers les conservateurs et les monarchistes, du jour où ils feront céder toute préoccupation devant celle des intérêts de la vérité en péril.
(i) Cas de conscience, cbap. VI, pages io8 et suiv.
Quoi qu'il en soit, à l'heure présente, il leur faut choisir entre abandonner la démocratie politique à son sort, ou ménager les positions du libéralisme.
Laissons la parole au Bulletin de la Semaine sur l'exercice de V autorité.
Des événements tout récents, et qu'il est superflu de rappeler, ont mis en lumière la divergence de vues qui existait, depuis long-temps, entre catholiques. Sur tous les terrains, philosophique, doctrinal, politique et social, deux tendances nettement opposées se manifestent que, sauf modifications de détail, on pourrait déterminer de la sorte. Les uns étudient avec une sympathie réelle le mouvement de la pensée et de la vie modernes ; avant de le juger, ils essaient de le bien analyser et le bien comprendre. A la condamnation immédiate, acerbe et véhémente, englobant dans une réprobation qui n'admet ni distinctions, ni atténuations, toutes les revendications sociales et toutes les affirmations de la libre recherche intellectuelle, ils préfèrent le tri judicieux de celui qui sait qu'il n'y a jamais d'erreur sans parcelles de vérité, ni de soubresauts véhéments sans cause légitime. Ils font crédit au bon sens public et attendent de la discussion impartiale, scientifique, méthodique, le retour au vrai et au juste.
Les autres, préoccupés, avant tout, des droits imprescriptibles de la vérité, soumis à une discipline étroite et rigoureuse, se barricadent dans leurs positions qu'ils défendent toutes avec un égal acharnement. Leur quiétude de beati possidenteslQs empêche d'apprécier à leur juste mesure la sincérité de certaines aspirations, la légitimité de certaines revendications, la fécondité d'un élan dont ils ne calculent que la hardiesse et la témérité.
Ces deux méthodes divergentes conduisent à des conclusions opposées, le champ de vision différant toujours suivant l'angle ou le point de vue auquel se place le spectateur.
Les événements récents auxquels il est fait allusion ici sont évidemment les mesures prises par les évêques formant le Conseil de direction des Universités catholiques à l'égard de certains professeurs (i), la condamnation dV/ Santo et des écrits de M. Laberthonnière, celle de M. Loisy, peut-être celle des témérités et des erreurs du Sillon par certains évêques, et aussi les divergences entre catholiques au sujet de la loi de séparation entre l'Eglise et l'Etat.
Le fait des tendances opposées ne se discute pas, mais il faudrait plus que des modifications de détails à ce tableau pour les déterminer justement. C'est un jugement partial et impertinent, surtout si l'on songe que les évêques sont ici en cause autant que les laïques, de présenter les libéraux comme ayant seuls l'intelligence ou la loyauté d'essayer de bien analyser et de bien comprendre le mouvement de la pensée moderne avant de se prononcer. Nous connaissons cette jeune, et cependant très Abeille école, qui ne se reconnaît jamais atteinte, parce qu'on ne l'a jamais comprise.
Il n'est pas moins injuste et faux, et c'est s'attribuer à trop bon compte le rôle de victime méconnue, de donner à croire que toute opposition au libéralisme est nécessairement aveugle, absolue, ennemie de toute amélioration sociale et de tout progrès scientifique. De tels clichés peuvent paraître bons aux sectaires contre l'Eglise; les catholiques libéraux se diminuent en les employant contre leurs
(i) M. Paul Bureau, professeur à l'Institut catholique de Paris, a été mis en demeure de cesser sa collaboration à la revue Demain (novembre 1906). M. Calvet, professeur à l'Institut catholique de Toulouse, a été relevé de ses fonctions à la suite d'attaques dirigées publiquement contre ces Instituts (novembre 1906).
frères. Ce début de M. J. Deloutre est malheureux.
Et, d'ailleurs, s'agit-il donc de choses dans lesquelles ni la vérité ait des droits précis, ni la foi impose des limites, ni l'autorité de l'Eglise exerce des devoirsjui les âmes ne risquent pas de s'égarer si elles s'affranchissent de ces directions, pour qu'on se borne à attendre du bon sens public, et de la discussion impartiale, scientifique, méthodique, le retour au vrai et au bien.
Voilà comment le libéralisme cache toutes les négations dans une formule d'apparence inoffensive.
Sans doute, il serait préférable qu'il y eût plus d'unité de vues, plus d'harmonie et d'entente entre les catholiques : mais à quoi bon s'épuiser en regi^ets stériles et en rêves irréalisables ?
Les lois de l'évolution économique et politique, des circonstances tout exceptionnelles, ont créé une véritable scission parmi les catholiques de France. C'est un fait que tous les regrets ne parviendront pas à modifier.
Il n'y a là rien d'anormal ni d'extraordinaire, qui soit de nature à émouvoir la conscience des chrétiens, pourvu qu'on traite séparément les questions qui doivent être séparées et que l'on s'entende sur les points essentiels. Des esprits rectilignes déploient la déperdition de forces qui en résulte et se scandalisent de ces luttes intestines.
Hypnotisés par les difficultés du temps présent, animés d'un zèle impatient, ils rêvent la constitution d'un grand parti catholique, au sein duquel s'amalgameraient, se fondraient tous les autres groupements. C'est là un rêve, charmant peut-être, dangereux à coup sûr, parce qu'il se heurte à des impossibilités pratiques de réalisation.
Comment associer, dans une œuvre commune, des gens que tout sépare? Les uns déclarent hérésie ce que
les autres appellent conception plus pure, plus adéquate de la vérité chrétienne; les uns entrevoient la décadence, la ruine, là où les autres saluent l'aube des temps meilleurs. Il faut voir les choses telles qu'elles sont et ne pas reculer devant la brutalité de ce constat : Un parti catholique n'est pas viable en France, j'ajouterai même qu'il n'est pas désirable, parce qu'il accentuerait la désunion et sacrifierait l'avenir au présent.
Mais alors, g-émissent les bonnes âmes, que devient l'unité relig-ieuse ? Est-ce que l'on va continuer à s'entredéchirer mutuellement, sous les reg-ards ironiques de nos adversaires malveillants qui marquent les coups et profitent de notre désarroi, pour achever une désorg-anisation qui est déjàpar trop avancée. Le scandale a trop duré, ce serait une faute que de le laisser se perpétuer et puisque la fusion ne s'opère pas de bon gré, il importe de l'imposer. Aussi des sollicitations, tous les jours plus pressantes, montent vers- l'autorité, lui demandant d'intervenir dans les discussions et d'arrêter par un acte de force le conflit qui menace de s'éterniser.
Sous le couvert de cette inspiration qui part d'un bon naturel, une audacieuse manœuvre se dessine qui vise plus loin et plus haut que la coalisation passagère contre un ennemi puissant et redouté. Elle tend à réserver le monopole absolu de la foi et de l'action catholiques aux représentants de la tendance conservatrice, à bouter hors de l'Eglise, les partisans de la politique libérale et démocratique, à éliminer par voie d'exclusion, d'interdit et d'excommunication, tous les écrivains,tous les penseurs, tous les hommes d'œuvres qui ont brisé les vieux cadres et rompu avec les tenants des vieux partis.
Il faut signaler cette manoeuvre et l'arrêter, car elle est grosse de conséquences. Ce n'est plus seulement une question de tactique qui est en jeu ici, mais le fond
même d'une doctrine que l'on voudrait proscrire et tuer par des arguments d'opportunité. En efîet, les divergences entre catholiques proviennent en dernière analyse d'une différence d'appréciation sur ce double point : quels sont les droits de la pensée en face du magistère doctrinal? Quels sont les droits de la conscience et du civisme individuels au regard des matières connexes à ia foi, mais cependant distinctes, et laissées à la libre disputation des hommes ?
Le moment est venu de jDarler franchement et d'examiner sous tous les aspects ce problème complexe.Nous ne prétendons pas en donner la solution , mais seulement indiquer, dans chaque catégorie, les principes admis par tous et les points sujets à discussion.
Ami lecteur, soyez franc. Vous seriez-vous attendu à voir la question politique intervenir dans ce débat intellectuel ? Saisissez-vous bien comment, les divergences entre catholiques provenant d'une différence d'appréciation sur les droits de la pensée en face du magistère doctrinal, il s'ensuit que tout s'oppose à la constitution d'un parti catholique?
Mais surtout, ne vous seriez-vous pas justement récrié, scandalisé, s'il m'était arrivé, à moi, de prétendre que le vrai sens, sinon le monopole de la foi et de Faction catholiques ne se trouvent que chez les représentants des tendances conservatrices et des vieux partis? Cependant, c'est bien l'aveu qu'on nous fait, ici, implicitement mais clairement; car, autrement, en quoi un programme catholique aurait-il pour effet inévitable de bouter hors de l'Eglise les partisans de la politique démocratique et libérale !
Sans m'abandonner à une digression, laissez-moi
vous montrer, dans le cas spécial des rapports entre l'Eglise et TEtat au sujet de la réorg-anisation du culte catholique, à quel point il est vrai, comme on nous le dit, qu'au-dessus d'une quesrtion d'opportunité il y a ici en jeu le fond même d'une doctrine, d'une doctrine qui est une, le libéralisme politique et doctrinal.
Le Demain, qui a une étroite parenté d'idées avec le Bulletin de la 5'emat/ie,disait, le i®"" février 1907, au sujet de la Déclaration des évêques proposant une forme de contrat pour l'entrée en jouissance des églises :
Les conséquences de la. Déclaration n'en seront pas moins considérables (malgré son peu de chance de succès). En faisant avec beaucoup d'abnégation un premier pas dans la voie de la concihation, en proposant un modèle de contrat évidemment conforme à l'esprit des lois de 1905 et de 1907 (??) (i), les évêques ont fait un acte de bonne volonté qui ne sera pas perdu. Ils ont prouvé
(i) L'esprit de la loi de igo5 était-il de conserver les églises au culte ou d'achever la ruine du catholicisme? Les organes libéraux qui se refusent à croire au parti pris des ennemis acharnés de la religion n'ont pas la môme indulgence envers le chef de l'Eglise. On peut excuser jusqu'à un certain point, du moins chez les catholiques d'un rang inférieur, l'erreur libérale qui leur fait confondre les droits naturels communs à tous les citoyens, avec le droit commun déterminé, sanctionné et limité par l'Etat; mais il n'est pas possible de retenir une protestation indignée contre l'insolence du Demain, quand il écrit en tête de son bulletin politique du i4 décembre 1906 :
« Pie X vient d'ordonner aux évêques d'abandonner Le terrain légal, prescrit par l'Encyclique Gravissimo et de ne pas employer pour organiser le culte public « les moyens que le droit reconnaît à tous les citoyens » . Le cardinal Lecôt, archevêque de Bordeaux, et Mgr Germain, archevêque de Toulouse, qui, pour se conformer à la première prescription, avaient écrit à leurs prêtres de faire la déclaration prévue par la loi de 1881, ont dû, pour obéir à la seconde, désavouer leurs instructions... »
que leur loyalisme envers le Gouvernement était intact et ils ont repoussé loin d'eux toute arrière-pensée politique pour ne songer qu'aux grands intérêts religieux et moraux dont ils ont la charge.
D'où vous inférerez logiquement que si, au lieu d'une démarche qui prend nécessairement le caractère d'une acceptation de la loi, et qui, même si elle obtient présentement son résultat, sera inévitablement rendue inefficace par une série d'embûches administratives, et au besoin par une nouvelle législation, les évêques s'étaient maintenus dans l'attitude que Pie X leur avait d'abord prescrite, ils auraient donné lieu de suspecter légitimement leur loyalisme constitutionnel, leurs arrière-pensées politiques, et leur fidélité au devoir de songer avant tout aux intérêts religieux et moraux dont ils ont la charge.
Que le Bloc impie et sectaire se plaise à voir les choses de ce point de vue, nul ne peut s'en étonner; mais, dussé-je passer pour le dernier des rétrogrades et le plus aveugle absolutiste, je trouve monstrueux, oui, monstrueux, que, dans cette agonie de l'Eglise de France, des catholiques ne se montrent pas moins préoccupés sinon plus, de la river à une politique dont elle meurt, que de la voir sauver son honneur, ses principes, sa vie.
Le Bulletin de la Semaine du 6 février 1907 parle à peu près comme Demain :
Si l'épiscopat s'est résolu, avec Tapprobation du Saint- Siège, à formuler les termes d'un modus vivendi, c^est assurément que son patriotisme ne pouvait tolérer même le soupçon d'une intransigeance calculée et systématique, et qu'il lui a paru, qu'aux efforts du
Gouvernement pour assurer la continuation du culte les chefs du catholicisme devaient coopérer par un effort correspondant (i).
N'insistons plus sur Tinjure de cette parité qui s'obtient en rabaissant l'attitude de l'Eg-lise et en exaltant celle d'un gouvernement persécuteur ; mais non, assurément non, la crainte du soupçon d'une intransigeance calculée et systématique ne pouvait pas, ne devait pas inspirer la conduite de l'épiscopat, à l'heure où toute justice et tout droit sont déniés à l'Eglise qu'ils représentent, aux catholiques dont ils sont les chefs.
Autant vaudrait se faire scrupule de résister au bandit qui vous détrousse, autant vaudrait approuver l'assassin qui reproche à sa victime de se défendre.
Mais, et cela nous ramène à l'Exercice de l'autorité, en politique comme en matière religieuse et sociale, où sont, pour ces libéraux, les droits cerrtains, les vérités nécessaires? « Les uns déclarent hérésie ce que les autres appellent conception plus pure de la vérité chrétienne. » Non seulement la règle objective fait défaut; mais l'autorité, dont on vénère en spéculation tous les droits, est avertie de ne point intervenir. On commence par une magnifique profession de foi et de soumission, mais elle
(i) Après la première Assemblée des évêques, le Bulletin de la Semaine disait à propos du projet d'associations canoniques et légales : « La solution proposée est celle que nous avions prévue, que nous n'avions cessé de défendre. ..elle sépare nettement l'Eglise des partis politiques qui, sous couleur de résistance, l'entraînaient vers une réaction... » (6 juin 1906; . — Tout ce que Demain et le Bulletin de la Semaine ont écrit sur ces questions est pour identifier l'attitude des conservateurs... avec celle que le Pape a prescrite, et pour bien marquer l'opposition des libéraux qu'ils représentent.
dégénère finalement en parfaite fin denon-recevoir. C'est la méthode à' Il Santo, renouvelée de T Américanisme et fortement applaudie par le protestantisme libéral :
Quels sont les droits de la pensée en face du mag-istère doctrinal ? Le dogme de l'infaillibilité promulgué par le Concile du Vatican n'a pas, comme on le croit naïvement dans certains milieux, annihilé et rendu inutile l'exercice de la pensée individuelle. D'abord, le décret doctrinal, loia d'innover et; d'imposer des formes nouvelles de la croyance, ne fait que constater leur existence générale dans l'Eglise, ces décrets délimitent, précisent définissent la croyance, mais ne la créent pas. Dans une de ses lettres les plus remarquables au clergé et au corps professoral de son diocèse, Mgr Mignot a clairement marqué le rôle du fidèle, du docteur, du chercheur qui fait partie de l'Eglise discens,ma.is aussi docens .
La formule de foi est ^ une superfétation, une puérilité, si elle n'est pas assimilée par l'esprit de chacun, si elle n'est pas raccordée avec l'ensemble de nos autres connaissances, si elle ne vit pas en nous, avec nous et comme nous. Fixe et précise, immuable, intangible, elle est en même temps vivante et mobile, sans changer, in eadem linea eodeniqae sensu, elle est cependant susceptible d'accroissements successifs, de précisions plus gi-andes, d'apports ultérieurs, en un mot elle évolue et cela proportionnellement à l'intensité de notre réflexion intérieure et du travail des siècles.
On ne saurait le nier, et je ne sache pas qu'aucun catholique sincère et effectif l'ait fait, cette évolution de la pensée religieuse, ce travail d'assimilation, de classification, d'adaptation, sont soumis au pouvoir souverain^ exécutif et judiciaire de l'Eglise.
L'autorité 'a le droit strict de contrôler, de régler le mouvement de la pensée individuelle, de le rappeler au
respect du statut fondamental de la doctrine, et de le condamner, si vraiment il s'en écarte.
Ne relevons aucun détail, pour ne retenir que cette dernière déclaration, parfaite.
Seulement, ce droit, Tautorité en fera-t-elle usage ?
Tous ces principes sont unanimement admis par tous; mais c'est dans l'interprétation de ce pouvoir exécutif et judiciaire ; au sujet de son exercice, de son fonctionnement pratique, de ce que j'appellerais sa rég-lementation canonique et légale, que les catholiques ne sont pas d'accord. Il y a deux tendances, respectables toutes deux, et entre lesquelles il faut tenir la balance égale : tendance à la liberté par crainte d'un étouffement prématuré de germes féconds, tendance à l'autorité par crainte de l'anarchie. Gonséquemment il y a deux façons de concevoir lautorité. Pour les uns, l'autorité est avant tout un service et non pas un commandement, un empire. Elle doit éclairer autant que corriger; la correction n'est admissible que lorsque la raison, la mansuétude ont échoué. Dans la correction même, suivant la parole de Notre Seigneur nolo mortem peccatoris, ce qu'il faut viser c'est toujours non la mort, non le châtiment du délinquant, mais bien son amendement et sa conversion.
C'est donc, d'un seul mot, l'application des droits du pouvoir spirituel qui est mise en cause.
N'en déplaise à l'auteur, les vrais catholiques sont parfaitement d'accord, non seulement sur le principe de ce pouvoir dans l'Eglise, mais encore sur son exercice, sans lequel le principe serait une fiction.
Les deux tendances indiquées sont loin d'être également respectables, également légitimes; et d'ailleurs l'expression tendances est là pour créer
56o LE GA.THOLICISME PROGRESSISTE
la confusion, et non pour mettre de la clarté. L'exercice de l'autorité dans l'Eg-lise a ses règles propres ; il ne se mesure pas à la balance que le libéralisme prétend surveiller. Sans doute, la correction doit viser l'amendement individuel et toujours s'inspirer à cet ég-ard de la charité évangélique, mais elle a aussi un but social qu'il ne faut pas perdre de vue. Quand on nous dit que pour les uns, pour les libéraux, l'autorité est avant tout un service, et non pas un commandement, un empire, nous reconnaissons dans ce langag-e du Bulletin de la Semaine les expressions même de M. l'abbé Loisy (i), et l'on sait ce qu'elles cachent (2).
Aussi bien la suite de l'article va-t-il nous le montrer plus à découvert :
De plus en plus — est-ce un mal ou un progrès ? Je ne l'examine pas, mais je le constate tout simplement —
(i) Voir plus haut,page 3o4.
(2) En voici l'application. Au lendemain du jour où les évêques directeurs de l'Institut catholique de Paris ont interdit aux professeurs de collaborer à Demain, cette revue commence ainsi son premier numéro de janvier 1907 :
« Un mot personnel. Demain s'excuse auprès de tous ses amis de ne pouvoir mieux réaliser son programme. Il les remercie d'une indulgence et d'une fidélité qui ne se lassent point. Dans la lutte qu'il soutient en silence contre des hostilités qu'il ne veut point qualifier encore et auxquelles, en tout cas, il pardonne, il fait de nouveau appel à tout leur dévouement. 11 compte sur l'étroite communion de tous dans le tendre et lumineux idéal qui guide l'œuvre et l'anime. Il fait appel aussi à la conscience de cevux qui abusent du caractère dont ils sont revêtus et se permettent des gestes injustes à l'adresse d'hommes que le respect ou des considérations de dignité obligent de se taire. Que les écrits ne soient pas jugés avant d'être lus ! Qu'ils ne soient point travestis ou séparés de leur contexte lorsqu'ils sont reproduits ! Que nul ne se dispense de circonspection quand il pose son pied dans le voisinage d'un petit ! Que le règne de la loyauté arrive enfin ! Tels sont nos vœux. Dieu veuille les exaucer. »
CONCLUSIONS 56 r
la fonction d'autorité est subordonnée, dans le respect public,' à la compétence de son exercice ; on n^ obéit plus aux chefs parce qu'ils détiennent le pouvoir^ mais on obéit aux raisons que Von suppose avoir inspiré les décisions des chefs. L'obéissance et la discipline revêtent un caractère plus impersonnel, plus rationnel, ^IvlS conforme à la dig-nité et à la grandeur de l'esprit humain. Il est juste que la soumission, quelquefois difficile, toujours douloureuse, soit rendue acceptable par les garanties qu'offre l'autorité.
L'auteur va nous éparg-ner la peine de faire ressortir le caractère anarchique de cette conception; lui-même le reconnaît, et, ce qui montre l'irrémédiable impuissance ou aveug-lement du libéralisme, il n'en est nullement embarrassé. Cela ne pèse pas plus à ses yeux que le faux principe de la tolérance.
Mais, déclarent d'autres, vous ne voyez donc pas qu'à force d'épurer le concept d'autorité vous le détruisez ! Yous intervertissez les rôles en demandant des comptes à ceux qui ont le droit devous en réclamer à vous-mêmes. L'autorité qui discute, qui avance]ses preuves, n'est plus une autorité. Votre concept démocratique^ transporté dans le domaine religieux,! ure avec La divine constitution monarchique de l'Eqlise.Et, en outre, vous voulez que le chef éclaire avant que de corriger, mais c'est là ime utopie ! Gomment, sur des points particuliers, apporter des arguments convaincants, lorsqu'il faudrait reprendre par la base tout le travail doctrinal, lorsqu'il faudrait refondre tout un esprit! Vousmême avouez que la foi forme bloc avec tout l'ensemble de connaissances, avec tout le groupe de sensations, d'émotions, de prédéterminations, qui forme le tout psychologique, conscient et subconscient de l'être humain. Cest la vérité objective que doit défendre
PROGRÈS DU LlBÉR, II 36
le magistère doctrinal^ ce n'est nullement votre vérité subjective qu'il a mission ou d'approuver ou de rejeter.
Gomme on le voit, ces deux tendances opposées ont toutes deux d'excellentes raisons à faire valoir pour leur défense. Entre les extrêmes, le juste milieu prendra ce qu'il y a de sain, de bon, en chacune d'elles. Mais comment et par quel procédé arriver à ce juste milieu?
Il y aurait encore beaucoup à reprendre dans ce qui suit, même à propos de desiderata qui peuvent contenir quelque chose de juste. Mais, de tout ce passag"e, il ressort surtout que le salut de la religion est dans une tolérance encore plus grande pour les erreurs libérales, et que le catholicisme, au lieu de compter sur la force de la foi pour être victorieux du monde, doit désormais attendre ses progrès de rintellectualisme. — Par tous les côtés, le naturalisme déborde.
Voilà le problème, on n'en trouvera la solution que dans l'examen détaillé des divers organismes par lesquels s'exerce le magistère de l'Eglise, depuis l'Evéque, juge en premier ressort, jusqu'au Pape infaillible dont la sentence ex cathedra tranche définitivement les conflits.
Quelles garanties demander à l'Episcopat, à la Congrégation de l'Index, à celle du Saint-Office ? Sans solliciter la modification essentielle de ces tribunaux disciplinaires et judiciaires, n'y aurait-il pas .des améliorations à réclamer ? Ne faudrait-il pas, tout d'abord, restreindre leur intervention aux cas véritablement importants, essentiels ? A une époque où tout le monde écrit, où les plumitifs abondent, ne conviendrait-il pas d'accorder plus de latitude aux écrivains ecclésiastiques ? N'est-il pas arrivé souvent que l'œuvre forte, originale, a été frappée, alors que la brochurette mièvre, à l'eau
de rose, fleurant un mysticisme ou un big-otisme de mauvais aloi, étalait sur la couverture un élogieux imprimatur ?
Dans les administrations civiles, les notes de service même sont communiquées aux intéressés ; serait-il trop exagéré de réclamer en faveur d'écrivains cotés, d'ailleurs sincères et de bonne foi, la communication des dénonciations qui les accusent ni plus ni moins que d'hérésie?
Et enfin, dans l'ensemble, ne pourrait-on pas prétendre que les intérêts supérieurs de la religion seraient aussi bien, et même mieux défendus, par une large tolérance que par des éliminations trop hâtives et trop nombreuses ?
Le plus grand reproche que l'on adresse à l'Eg-lise catholique consiste à dire qu'elle est l'ennemie née de toute liberté, de tout progrès. A cause de cela, les milieux intellectuels lui sont nettement hostiles et, quel que soit le mépris plus ou moins déguisé que l'on professe pour les intellectuels, on ne doit pas oublier qu'ils sont une grande force, et que Vidée qu'ils se représentent et personnifient en partie commande le monde.
La première partie de l'article, la seule sur laquelle nous insistionSjSe termine parcette réminiscence des protestations doucereuses] et trop suspectes du Giovanni Selva de Fogazzaro :
Qu'on le comprenne bien ; il ne s'agit pas de revenir, par des chemins détournés, à l'erreur tant de fois condamnée de l'inspiration personnelle ou de l'Eglise spirituelle ; avec autant de sincérité que le plus conservateur des catholiques, nous professons le dogme de l'infaillibilité de l'Eglise, nous reconnaissons son magistère visible, nous obéissons à sa hiérarchie, mais nous croyons aussi que les « pasteurs de l'Eglise » doivent paître leui-s fidèles non comme des « brebis » ou des « moutons imbéciles », mais comme des âmes créées à
l'imag-ede Dieu, rachetées par le sang- de Jésus-Christ, douées d'intellig'ence, de raison, de conscience. Les droits de nos pasteurs légitimes sont respectés et sauvegardés, par nous ; nous prenons simplement la liberté de souligner les points de discipline d'adaptation contingente et par conséquent variable, modifiable, qui nous paraissent mériter des améliorations.
Non, en vérité, pour demander des améliorations dont quelques-unes peuvent être désirables, comme personne peut-être ne le niera, ce n'est pas un heureux et juste moyen de tout battre en brèche, au risque certain de pousser à la ruine.
L'heure est donc passée de rêver en faveur de la papauté je ne sais quelle forme de théocratie politique, toute au profit de l'évolution démocratique et libérale, qui donnerait à Rome le droit d'intervenir dans les affaires intérieures auxquelles sont mêlés les catholiques citoyens des divers pays.
L'heure est passée, pour les évêques, d'en réclamer la participation et d'user leur prestige en voulant imposer une politique qui, d'ailleurs, est manifestement ruineuse pour les intérêts dont ils ont Ta garde, ou en cherchant à transformer la déférence due à leurs avis en un droit de direction unique et absolue sur l'action extérieure des catholiques, alors que plusieurs de ces prélats ont été si mal préparés à ce rôle, par de longues habitudes d'esprit fonctionnariste.
Mais devant leur autorité spirituelle s'étend un champ immense, aujourd'hui hérissé d'orties et de ronces. L'instrument qu'ils ont entre les mains est fait pour les arracher ; il est inusable, il ne se brise
pas. Du courag-e, de l'énerg-ie avec lesquels ils le manieront, dépend la conservation des biens du Père de famille. La rosée dont une fois pour toute il a fécondé cette terre liii conserve une impérissable vertu; labourée un peu plus profondément, généreusement ensemencée, elle produira encore de riches et consolantes moissons.
Seulement, on ne chang-era pas l'effet, sans remédier à la cause. Si ce livre prouve quelque chose, c'est l'influence funeste de la politique de Léon XIII sur les progrès du libéralisme. Il ne faut pas s'illusionner, ce serait, pour les représentants de l'Eglise, tenter l'impossible, de réagir contre ces progrès, en maintenant cette politique. Je dis plus, eux-mêmes contrediront leurs efforts, s'ils ne la désavouent de façon ou d'autre, et ne dénoncent l'accord, le pacte scellé entre elle et leur autorité par de multiples et solennelles manifestations.
La vérité est une, et d'une même erreur découlent aussi partout les mêmes effets. La politique de Léon XIII ou la politique de ralliement, car c'est tout un, si l'on parle, comme je le fais ici, de la politique personnelle de ce pape, et non de ses enseignements pontificaux (i), la politique de ralliement telle qu'on l'a préconisée, imposée en France au nom de l'Eglise, repose essentiellement sur l'erreur de l'indifférentisme qui est, en politique, la formule du libéralisme.
Si les mandataires de l'Eglise soutiennent l'erreur d'un côté, comment la combattront-ils efficacement de l'autre ? Tout homme vraiment impartial sera obligé de convenir que la politique de
(i) Voir Cas de conscience, chap, III et V.
Léon XIII, servie par toutes les puissances de l'Eglise, en poussant les catholiques français, non pas seulement à « la subordination sincère au gouvernement établi » demandée par l'encyclique aux cardinaux, mais à une profession ouverte de loyalisme envers le g-ouvernement scélérat qui nous opprime depuis vingt-cinq ans, implique nécessairement une de ces trois choses : ou une préférence absolue de l'Eglise pour la forme républicaine, (i) jointe à l'oubli de la réprobation encourue, comme le rappelle Léon XIII, par tout régime devenu en fait synonyme d'irréligion et d'impiété ; ou l'ignorance complète de notre situation intérieure ; ou la conviction pratique que toutes les formes de gouvernement se valent, qu'un régime conforme ou contraire à l'esprit traditionnel d'un pays, à son tempérament, à ses qualités morales, est indifférent à la religion, à la prospérité publique et à l'ordre social tout entier, comme si la politique, d'une part, la religion et la morale, de l'autre, se mouvaient dans des sphères indépendantes, ce qui est le fond du libéralisme.
Le Pape et les évêques qui l'ont suivi auraient protesté contre les deux premières hypothèses. Comment se défendre de la troisième ?
Mgr Lecot, archevêque de Bordeaux et cardinal, écrivait dans ses lettre pastorale et mandement de carême, en 1894:
(i) « L'avenir n'est ni aux rois, ni aux empereurs, ni aux capitalistes, mais à la Démocratie chrétienne bénie et sacrée par le Pape. » (Conférence de M. l'abbé Bœglin, compte rendu de l'Univers, 4 mars 1901, avec cette citation textuelle.) Ce serait également avec raison que Mgr Ireland serait venu saluer chez nous, avec reconnaissance, « le pays qui est cause que Léon XIII a canonisé la République » (voir page 426).
CONGLUiSlONS 667
Quand éclata ce coup de tonnerre (le toast d'Alg'er) ce fut de l'effroi, et l'épiscopattont entier, à peu d'exceptions près, eut un moment de stupeur...
Le principe de la soumission à la République était admis, mais l'adhésion formelle, explicite et solennelle n'allait-elle pas paraître, non seulement V acceptation d'une, forme nouvelle de gouvernements m,ais comme une alliance qui créer ait des responsabilités?...
Que devait faire le pontife suprême? Ce qu'il a fait, c'est-à-dire proclamer le principe de cette liberté politique qui met la conscience à l'aise vis-à-vis des diverses formes de gouvernement, indiquer comme un droit l'adhésion formelle à la Constitution française, et selon la rig-ueur d'un enseig-nement auquel la théologie chrétienne donne toutes ses garanties, l'imposer comme UN devoir (i).
Eh. bien î non, si difficile que soit la critique, le respect dont elle ne doit point se départir ne saurait défendre de dire que Mgr Lecot ne traduit pas plus exactement l'Encyclique « Au milieu des sollicitudes », en imposant aux fidèles l'adhésion forme//e,qu'il n'interprétait justement l'Encyclique sur la démocratie chrétienne, en disant que l'expression de démocratie sociale, expressément rejetée par elle, n'avait plus rien qui pût offenser les oreilles les plus susceptibles (2).
(1) L'Aquitaine, semaine religieuse, de Bordeaux.
(2) Lettre pastorale et mandemeat de carême pour l'année 1901. Le terme de socialisme chrétien, dont l'Encyclique dit qu' « il est jastemenf tombé en désuétude », est aussi de ceux que Mgr Lecot défend dans cette lettre. Le long extrait reproduit par V Univers du 19 février est une véritable 'apologie des abbés démocrates. Ils y sont expressément excusés de parler plus au peuple de ses droits que de ses devoirs, et défendus du reproche de flatter ses instincts dangereux. « Et quoique nos jeunes tribuns ne portassent jamais dans la chaire un langage qui eût pu paraître flatter exagérément les appétits populaires et les passions démocratiques, cependant ils
Que l'archevêque de Bordeaux servît exactement la pensée personnelle, les desseins privés et Tinlime désjir de Léon XIII en parlant d'adhésion formelle, je n'y contredirai pas, c'est même ma conviction. Mais les vues personnelles du Pape n'ont jamais été la règle de conduite des catholiques, surtout en matière politique, et quand lui-même évite manifestement de les solidariser avec l'enseignement de l'Église (i).
Or, quel est « ce principe de liberté politique qui met la conscience à l'aise vis-à-vis des diverses formes de gouvernement », et d'où l'on déduit le droit et le devoir de l'adhésion formelle?
C'est, purement et simplement, sous le nom de liberté, l'indifférentisme politique.
La politique de ralliement s'appuie sur tout autre chose que sur ce principe spéculatif, professé de tout temps dans la doctrine catholique : toute forme de gouvernement légitime est bonne, ou plutôt indifférente en soi, abstraction faite de conditions déterminées; aucune n'est repoussée en principe par l'Eglise. Jamais on ne fera sortir directement de là cette conclusion pratique: donc telle forme, dans tel pays et telles conditions déterminées, dans la France actuelle, par exemple,n'a rien qui s'oppose à l'entière adhésion des citoyens.
Le principe supposé par Mgr Lecot et par tous ceux, si nombreux, qui ont parlé et qui parlent encore comme lui, est qu'EN fait, in concreto, toute
furent de côté et d'autre réputés suspects. » Plût à Dieu qu'en effet la chaire n'eût jamais retenti de déclamations quasi révolutionnaii'es ! Mais est-ce à dire qu'à la condition de les éviter dans la chaire, le prêtre puisse s'y livrer ailleurs, sans être justement suspecté! (i) Cas de conscience, chapitres m etv.
GO^XLUSIONS
forme de gouvernement est indifférente. C'est ce principe-là, et celui-là seul, qui met à l'aise les consciences vis-à-vis des diverses formes de gouvernement, ou plutôt qui les y mettrait, s'il était juste, et les justifierait d'accepter avec la même insouciance n'importe quel régime, en se réfugiant dans le chimérique espoir de trouver des expédients pour en tirer parti ; mais cette liberté qu'il apporte n'a qu'un nom, c'est l'indifférenlisme, dont les conséquences en politique, la conduite des catholiques en France depuis vingt ans le montre assez clairement, sont aussi lamentables que celles du libéralisme avec lequel il se confond.
Quant à l'enseignement de la théologie chrétienne, dont tous les soutiens de la politique pontificale ont, comme Mgr Lecot, invoqué la rigueur et les garanties, il se borne à commander la soumission sincère au gouvernement établi et au pouvoir légitimement exercé, mais il s'abstient absolument, quoi qu'ils en disent, d'imposer une adhésion formelle.
Léon XIII lui-même s'est bien gardé de leur donner ce droit. Il a pris soin d'expliquer que l'adhésion demandée par lui au nom de l'Eglise n'était autre chose que la soumission avec laquelle les gouvernements précédents furent acceptés :
Nous l'avons également expliqué et Nous tenons à le redire, pour que personne ne se méprenne sur Notre enseignement: un de ces moyens est d'accepter sans arrière-pensée^ avec cette loyauté parfaite qui convient au chrétien, le pouvoir civil dans la forme, où, défait, il existe. Ainsi fut accepté, en France, le premier Empire, au lendemain d'une effroyable et sanglante anarchie ; ainsi furent acceptés les autres
pouvoirs, soit monarchiques, soit républicains, qui se succédèrent jusqu'à nos Jours (i).
Et Pie X, dans le Livre blanc, en confirmant les enseignements et les directions de son prédécesseur, se réfère expressément à cet exemple, pour préciser leur portée.
Comment n'a-t-on pas vu à quel point on abaissait l'autorité de l'Eglise et comme on en profanait la sainteté ! Il résulterait de tout cela que les hommes de l'âge de Mgr Lecot auraient dû honorer successÎA^ement de leur adhésion « formelle, explicite et solennelle » la monarchie de Louis- Philippe, la seconde République, le second Empire, la République actuelle, en se réservant de l'offrir encore aux pouvoirs qui pourront lui succéder ; de telle sorte que l'adhésion prescrite au nom de la Sainte Eglise ne différerait en rien de celle de ces fonctionnaires qui, après avoir servi quatre gouvernements successifs, jurent au cinquième qui les remplace, de lui garder... la même fidélité qu'aux autres.
Et comment aurait-on pu éviter, du moment qu'on déclarait, au nom du Pape et de l'Eglise, ne pas se contenter de la simple soumission au gouvernement dont le principe était communément admis à l'époque du ralliement, ainsi que Mgr Lecot lui-même en
(i) Lettre encyclique aux cardinaux français. — « Nous n'avons jamais rien voulu ajouter, ni aux appréciations des grands docteurs sur la valeur des diverses formes de gouvernement, ni à la doctrine et aux traditions de ce Siège apostolique sur le degré d'obéissance dû au pouvoir constitué. » (Lettre de Léon XIII à Mgr Mathieu, 1897,; — Or, l'Eglise a-t-elle jamais, dans les siècles précédents, enseigné le devoir d'une adhésion formelle envers aucun . gouvernement ?
témoig-ne (i), mais exiger, outre cette soumission, une adhésion explicite et formelle, comment auraiton pu éviter qu'une telle adhésion n'eût pour conséquence d'empêcher toute [opposition réelle à ce même g-ouvernement, même dans les choses qui blessaient la conscience?
Les concessions, les défaillances, le soumissionnisme sous toutes les formes et dans toutes les circonstances en découlaient inévitablement, ainsi que l'exemple des apôtres de cette politique pontificale, même parmi ceux qui occupent un rang- élevé dans l'Eglise, l'a trop bien fait voir.
Or, encore une fois, et c'est là le point capital, ce que Mgr Lecot, archevêque de Bordeaux et cardinal, enseignait dans son mandement de carême, c'est ce qu'au nom de la Papauté et de la doctrine
(i) Voir Cas de conscience, chap. iv. Il y est [montré que les dispositions des partis politiques à l'égard du gouvernement ne justifiaient pas l'intervention insolite et solennelle de Léon XIII, à moins que son dessein ne fût de pousser à la profession ouverte de loyalisme. Aux documents sur lesquels nous nous sommes appuyés, il sera intéressant d'ajouter celui-ci :
Le i«' septembre 1886, le comte de Paris avait adressé de Bucha- «am-Castle à son parti un manifeste oii il était dit : « La droite ne doit pas faire dans laChamhre de politique anticonstitutionnelle^ Elle doit combattre uniquement sur le terrain conservateur et pour les idées conservatrices. Elle doit tout entière suivre cette politique qui convient aussi bien, dans l'enceinte de l'Assemblée, aux royalistes les plus intransigeants qu'aux plus intransigeants des amis de M . Thiers . » Et après avoir tracé le programme de ces revendications, le prince ajoutait : « La droite doit donner son concoure loyal aux républicains gui, acceptant ce programme, pourraient, grâce à ce concours, former un gouvernement résolu à l'appliquer. »
L'Univers du 29 septembre 1892, auquel nous sommes heureux d'emprunter ce document, s'efforce bien d'en atténuer la valeur, en rappelant l'émotion qu'il souleva chez certains organes du parti, mais il ne peut s'empêcher de nous appuyer ouvertement, quand il dit : « On le voit,ces instructions ne différaient pas sensiblement de celles que le Pape vient de donner aux catholiques... »
catholique, en invoquant tous les droits de leur autorité, on n'a pas cessé d'inculquer aux catholiques de France depuis quinze ans. Cet abus a faussé la conscience du pays, perverti sa mentalité. Cependant, plutôt fque de reconnaître son erreur, on s'acharne à la défendre.
Aujourd'hui encore, trois ans après la mort de Léon XIII, nombre de directeurs de conscience, même parmi les Pères de la Compag-nie de Jésus, pour nommer les plus influents, font du ralliement à la République un cas de conscience pour les personnes qu'ils dirigent, les poussant sans merci à entrer dans V Action libérale^qui est l'organisation politique du ralliement et en a toutes les faiblesses (i), obligeant même [leurs pénitentes à quitter la Ligue des femmes françaises établie sur le terrain catholique, pour adhérer à la Ligue patriotique des Françaises, laquelle s'est séparée de l'autre afin de s'inféoder à l'Action libérale.
C'est pourquoi, nous ne craignons pas de le dire, tous les efforts pour réveiller la conscience du pays seront vains, tant que l'autorité spirituelle, dont le prestige fut employé pour l'endormir, n'aura pas dissipé ce charme funeste. Depuis quinze ans, la France catholique est sous l'empire d'un mauvais rêve; il ne faut attendre d'elle aucun acte de vie réelle, si la seule puissance capable de la ranimer ne commence par la délivrer de ce cauchemar.
(i) Rome et l'Action libérale, chap. m.